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VERS LA GUERRE

Le 16 octobre 1912, je rentrais à Paris après ùie longue absence nécessitée par les services du Journal. A midi, je venais rendre compte de œa mission à mon rédacteur en chef, M. Lauze.

— Voulez-vous aller faire un tour dans les Balkans? me proposa-t-il.

— Très volontiers, répondis-je.

Le lendemain soir, 17 octobre, rapidement Équipé) je quittais Paris, et le 18, vers 11 heures du soir, l'Express-Orient s'arrêtait à Buda-Pest ; ta guerre avait fait de cette gare le point termilus du train.

Force était de passer la nuit dans la capitale hongroise, où m'arrîvaient déjà les échos de la htte qui s'engageait dans la péninsule.

— Vous êtes journaliste?... vous allez en Ser-

bie? TOUS serez ej^ulsé, m'avaitnDn affirmé à mon passage à Vienne.

A Buda-Pest ce fut pis :

— Hier, m'assura-t-on, deux correspondants de journaux qui voulaient traverser le Danube pour télégraphier sur notre territoire ont été arrêtés et jetés en prison... Un appareil photographique!... mais on va vous prendre pour un espion!...

« Bigre î pensai-je, le métier ne va pas être gai! »

Pourtant, à l'hôtel où j'étais descendu, je m'endormis paisiblement, et à 7 heures du matiD, )e 19, je prenais un train pour Semlin.

Depuis Buda-Pest, je me croyais déjà dans l'uD des paysbeUigérants, Les gares étaient occupées militairement. Partout des cliquetis d'armes, des mouvements de troupes, une surveillance

A Semhn, me Toiei aux prises avec un gan* darme et un douanier hongrois ; ni fun ni l'autr» n'ont la moindre notion du français; quant aux quelques mots allemands que je baragouioe, ils ne les comprennent pas ou ne veulent pas lef eomprendre.

La nuit vient, il pleut, d'une pluie fine et cod^ tinue. Heureusement la Providence des repor-'

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ten m'apparait sous les traits d'une dame serbe, t gouvernante, me dit-elle, dans une grande ^uniUe v. Avec une bonne grâce dont elle trouvera iâ le rem«'Ciement, si jamais elle connaît ce BTre, elle s'ingénie à me tirer d'affaire et y réussit, non sans p^ne.

En&Q Je traverse le Danube et dàbarque en Serbie, à Belgrade, devant la vieille r<»-teresse.

Un officier s'enquiert de mon identité ; je présente mon passeport : c Paris... journaliste... > constate-t-il. Aussitôt, en pur français : « Vous vaiei suivre les opârations de la guerre?...

Soyez le bienvena. n

Poignées de mains. Me voilà réconforté. N'empêche que ma [n-enùère im[ves3ion sur ie pays est franchement détestable.

Par des rues défoncées, auj»^ desquelles la rue Ravignan, à Montmartre, peut passer pour (^wurroe de pente, sur des blocs de pierre, vestiges des siècles passés, aussi énormes qu'irrtguliera, la guimbarde préhistorique qui me vâiicnle m'amène au centre de la ville.

Là, après quelques bonds désordonnés, as beau milieu d'une rue, mon cocher, stoppant brasqaement, descend de son si^e et par gestes mlodique qu'il ne peut nous conduire plus anran^ aoi et mes bagages.

Il est impossible, en effet, d'avancer davantage.

La mobilisation, en enrôlant toute la population mâle du pays, a arrêté net les travaux de la société de pavage — française — qui travaille à remplacer dans les rues les grosses dalles difformes par un pavage en bois.

Je suis à 150 mètres de l'hôtel en pleine boue. Et quelle boue !

C'est à me croire aux plus mauvais jours des travaux du Métro !

A peine installé à l'hôtel, je cours toute la soirée, parmi les fondrières, de ministère en ministère. Partout, dans les rues, dans les antichambres, dans les bureaux, le monde est en tenue de guerre, voire en armes. On se dirait non dans une grande ville, mais dans une vaste caserne.

Le départ des correspondants de guerre pour Nisch, siège du quartier général, est fixé au lendemain matin. Il s'agit d'être en règle pour . prendre ce train. Ah ! les fonctionnaires ne traînent pas dïuis les bureaux serbes! En deux heures, tout ce qui me concerne est réglé.

Il ne me reste plus avant le départ qu'à entendre les recommandations du capitaine d'artillerie Milan Georgevitch, qui doit nous piloter, et

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du chef du bureau de la presse, M. Dragomir Stéfanovitch :

( Nous ne vous demandons aucune bienveillance. Nous exigerons seulement que vous disiez la vérité... Sous cette condition, vous serez libre d'écrire tout ce que vous verrez. »

De fait, la censure n'a jamais fonctionné au dépens de mes dépêches que dans deux cas : lorsque j'indiquais les mouvements et opérations futures des armées et quand je parlais de l'aide que la Serbie, sa tâche accomplie, donnait à ses alliés bulgares, grecs et monténégrins.

Dans le premier cas, force m'était de m'incliner, car la publication de mes dépêches pouvait donner des indications à l'armée turque et contrecarrer ou même faire échouer les plans de l'état-major serbe.

Dans le second : t Ne parlez pas, me disaiton, des renforts que nous envoyons à nos alliés, cela froisserait peut-être leur amour-propre. » < Ce que nous faisons est tout naturel, ajoutait dame Censure pour calmer la mauvaise humeur que me causaient alors ses ciseaux, nos alliés en feraient certainement autant pour nous si nous avions besoin d'eux. »

Si la censure se montra débonnaire, combien souvent pestâmes-nous contre la lenteur du télé-

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graphe et contre les difficultés que nous avions à soutirer des détails sur les victoires et sur la marche des années qui opéraient loin de nous !

Quatre armées serbes, en effet, envahissaient l'empire ottoman ; nous ne pouvions les suivre simultanément et l'état-major avait, je le reconnais, autre chose à faire qu'à nous renseigner; peut-être eùt-il pu — ceci soit dit sans la moindre mauvaise humeur — se placer à un point de vue un peu moins strict et tenir compte, dans une plus large mesure, du rôle moderne de la presse.

— Nous n'avons pas besoin de réclame ! répondait le général en chef Foutnik à ceux qui lui portaient nos doléances.

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