ÉPILOGUE
Sous l'impression de la guerre des Balkans, on pouvait croire que )a conrérence des ambassadeurs à Londres donnerait lieu à un duel diplomatique entre les puissances, entre la Triple- Entente et la Triplice, et les victoires des alliés Taisaient prévoir que cette dernière aurait le dessous.
Il n'y eut rien de semblable. La conférence ne se heurta à aucun sentiment d'hostilité; il n'y eut même pas d'adversaires.
Sir Edward Grey aurait pu, comme M. de Talleyrand, à la conférence de I^ondres, débuter par ces mots :
« Messieurs ! je viens m'enlendre avec vous sur les moyens de conserver la paix ! »
LIS VICTOIREa 8XRBKS
De fait, la paix de l'Europe ne fut pas troublée, et pour arriver à une entente, tous les moyens furent bons. On ne recula devant aucun sacrifice... aux dépens de ceux qui venaient de se battre et de vaincre.
Leurs prétentions, justifiées par le succès, donnèrent lieu à un étrange marchandage. On les estima négligeables. D'un côté, la Triple-Alliance se montrait intransigeante, et de l'autre, la Triple-Entente glissait sur la pente des concessions.
Le résultat de la conférence fut de ligoter les jeunes races balkaniques qui Tenaient d'étonner les puissances et de contrecarrer les visées ambitieuses de ceux qui avaient escompté la force militaire et la vaillance turques.
La politique de ces derniers à la veille de sa réalisation se trouvait à jamais condamnée. Leurs calculs diplomatiques, surtout ceux de Vienne, tendant de longue date vers une solution que le comte Berchtold avait prématurément annoncée, se trouvait irrémédiablement brouillés. Toute It diplomatie du c Drang nacb Osten » était d'nn seul coup anéantie !
La Triplice, pour qui chaque agrandissement territorial des alliés était une défaite, avait les mains liées par des déclarations formelles : i La
localisation de la guerre dans les Balkans » lui imposait la stricte neutralité ; la formule de < désintéressement territorial » obligeait les puissances à renoncer à toute action individuelle.
Néanmoins, la diplomatie autrichienne fit si bien que les ambassadeurs prirent en mains le sort des vainqueurs et des vaincus et réussit ainsi à ce que l'Europe s'interposât entre eux.
La Turquie était réduite à une complète impuissance; il ne pouvait plus y avoir d'objections essentielles à la paix. Les vraies difficultés vinrent de ceux qui étaient intéressés à diminuer les revendications légitimes des alliés.
L'Autriche, se mettant à leur tête, déploya tous ses efforts pour restreindre au minimum les résultats acquis par la Serbie et par le Monténégro. La Triplice, naturellement, marchait avec elle. L'Allemagne la soutenait énergiquement, et M. de Jagow le déclara avec netteté au Reichstag : « Les alliés, disait-il, ne doiTcnt pas compter sur les sympathies de la Triple-Alliance, car c'est contre sa volonté qu'ils ont pu réaliser leurs ambitions démesurées t.*
L'attitude intransigeante prise par ce groupe de puissances ne fléchit à aucun moment.
Subissant une sorte de suggestion de la part de l'Autriche, dont la diplomatie, avec une
extrême habileté, communiquait la crainte et l'énervement à toutes les capitales européennes, la Triple-Entente abdiqua son rôle.
Elle l'abdiqua à un tel point, que tantôt sir Edward Grey, tantôt M. Sasonof, se posant en arbitres — en arbitres complaisants pour les convoitises autrichiennes — soutinrent les thèses de Vienne qui, en fin de compte, fiirent chaque fois imposées à la Serbie et au Monténégro.
On commençait par admettre le principe de l'autonomie albanaise ; puis, on s'eiTorça d'élargir les frontières de cet État improvisé.
A la vérité, les intérêts albanais ne sont qu'un prétexte, et les arguments d'ordre politique dont l'Autriche et l'Italie se servent en commun ne cachent que leurs convoitises.
L'Autriche obtient un deuxième résultat : une situation stratégique dominante sur la Serbie et le Monténégro, pour qui l'Albanie autonome sera une constante menace.
C'est encore une raison de stratégique qui conduit l'Autriche à montrer tant d'insistance pour que Scutari soit compris dans l'Albanie.
Ces décisions de la conférence de Londres sont autant d'atteintes portées au droit international. La démonstration navale, le blocus de Scutari
sont la violation manifeste de cette neutralité que l'Europe s'était engagée formellement à observer dans le conflit balkanique, et toutes les déclarations de sir Edvi'ard Grey pour justifier cette action internationale n'empêcbent pas qu'elle eut arbitrairement lieu au profit apparent d'un belligérant, la Turquie, et en réalité au profit exclusif de l'Autriche.
Seule, la Bulgarie, éloignée des puissances tripliciennes, n'éprouve guère de pertes. La Serbie, bien que les victoires de ses armes aient été les plus éclatantes, est la plus désavantagée. On la prive de presque la moitié du territoire conquis par elle. L'accès à la mer Adriatique, qui lui coûta tant d'efforts, lui est interdit. Sa liberté économique, qu'elle venait de conquérir, est étranglée et on crée à ses portes un foyer d'agitations constantes, profitables aux visées politiques'de Vienne.
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Grâce au groupement des peuples balkaniques, la TriplS'Entente parait pouvoir compter sur un million de baïonnettes supplémentaires prêtes à renforcer ses forces militaires en cas de conflit avec la Triplice, complètement encerclée.
Les nouveaux armements de l'Allemagne, son gouvernement ne l'a pas caché, n'ont d'autre but que de parer dans la mesure du possible à ce grave et nouveau danger. Tandis que son allié se hâtait d'augmenter ses moyens de défense ou d'attaque, l'Autriche n'est pas restée inactive.
Pourra-t-OD ébranler, détruire même l'aUiance balkanique?
L'occasion s'en présente à propos du partage définitif entre alliés des dépouilles ottomanes. Vienne, dont c'est l'intérêt primordial, s'empresse, par la voix de sa presse, d'envenimer la discussion. Sa diplomatie a de tout temps été la plus habile dans l'emploi du système « diviser pour régner ».
Que fera devant ce péril la Triple-Entente?
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