ACTE PREMIER
Le théâtre représente un vieux pavillon de chasse, style François l*^ Au fond, double porte âur la forêt. A gauche, surle premier plan, une porte b&tarde. A droite, une c^ols^ avec balcon. A gauche, sur le deuxième pian, grande chemkiée du temps, à bas relief, avec une figure en bosse. Vieux portraits de famille. Un canapé. Sur un chevalet, un médaillon voilé, et sur une table de vieux chêne, 4iesiustruraeBts de statuaire.
SCÈIVi: PREMIÉSBE.
FERNAND (en costume de chasse. Après axtoir refermé avec précaution la porte bâtarde^ dépose son fusil).
Mon cœur est bien impalienl, aujourd'hui. (S^ approchant du médaillon, quil découvre). Voyons si mes conseils ont encore élé suivis. Y5e reculant un peu). Très bieni courage I Les lignes sont plus pures, ]*œil a retrouvé de la vie; le coin de la lèvre n'a pas perdu son expression de fine raillerie, véritable cachet de famille. (Il prend un instrument). Quelques retouches encore, et Ton verra les chairs palpiter.* Décidément, la main do l'élève va tout à l'heure être plus
liÂTsasao
sûre que celle du maître. (Avec enthousiasme). sainle^i joies du travail, vous voici telles que je vous rêvais! La renommée, la fortune sont de splendides compagnes; mais il n*y a que vous pour payer en grand seigneur et faire chérir le labeur le plus rudel (Travaillant par boutades). Cinq mois déjà se sont écoulés^ àépxih que ma main a pétri cette argile pour la première fois, el il m*en souvient comme d'hier. (Il s* asseoit). Le jour allait tomber. J'errais dans cette forêt. Un vent glacial faisait plier les grands pins. Mon âme était aussi désolée que rhorizon; car, le seul héritage que m'eût laissé mon pauvre père, en mourant à l'étranger, la foi dans le travail, j'étais sur le point de la perdre/ Hubitué, depuis mon enfance, à confier tout mon avenir à l'habileté de mes dix doigts, le doute m'avait presque terrassé. Les indifférents (avec if*onie) me prédisaient une belle destinée, un grand nom parmi les seul p^ teursl Mes efforts, disaient-ils, révélaient du génie, et tous mes essais, joints à ces promesses d'or» n' abolissaient qu'à des p^vations pour une mère adorée, dont la vie entière fut un sacrifice I Que de fois je fus sur le point de briser mon ciseao inutile, souvent même impuissant à me donner le pain du jour! (Se levant). Enfin, le hasard* la Providence pluldt, conduisit mes pas à l'angle de ce pavillon isolé. Un rayoïd de lumière, qui filtrait à travers les volets fermés, attira m^s regards. Quel spectacle étrange I Ce coin resplendissait sous l'éclat des bougies. Tous les traits de ce médaillon, dus à un grand maître de la Renaissance, s'accusaient aussi nettement qu'en plein soleil. (Il a montré la figure saillante du bas-^ relief 4& la cheminée). Puis, à cette place, accoudée sur ce phevalet, m*apparut une femme. A. la voir dans un demi jour, plohgée dans fétude, on eût dit la Mu^fe antique. Quelques instants après; elle sortit, accotnpagrtée d'un vieillard. Deux chevaux les emportèrent à travers les bois. Alors, la curiosité m'entraîna, et grâce à cette porte mal condamnée (il indique lu porte bâtarde), disjointe par le temps...- [On entend des fanfares dans le lointain). Hais, la chasse se rapproche, je crois. . . (Une clef s'introduit dans laserrure). Du bruitj Qui donc pôut vçnir à cette heure?. , . (Il reprend son fusii recouvi'e te médaillon', et s,e défôhe par la porte secrète), Au diable les fâcheux J '
S«ène II*
LA COMTESSE ET VALENTINE (en amazones), GEtlMALN (enpiqueur),
LA GôyrESSB (se rejetant en arrière).
Il y a quelqu'un ici?
valëntine:. '
Non, personne.
LA COMTESSE
€hu(I. Ecoules : je l'assure avoir entendu le bruit de pas.
VALENTINE
Ost impossible. Germain èl mot, avons seuls la clef, Germain, lu n'as pas prêlé la tienne? • ^
••<'•: . • <2£RtfAJN.
Mademoiselle nie Ta sévèrement défendu, et j'entre toujours «eul pour mon service. (ïl passe le premier et interroge du regard). Personne!
VALENTINE
Tu vois, peureuse! (Elles entrent).
LA COMTESSE
J'avais tort ; c'est égal, je ne suis qu'à moitié rassurée. {Examinant de tous côtés). Ce pavillon désert, avec sa vieille cheminée et ses arceaux gothiques, au fond des bois, me fait penser à Gagliostro. Il fait froid, ici. (Elle frissonne). Eh I je grelotte.
VALENTINE
Grande enfant, qui a peur du silence, et à qui il faut sans cesse le bruit d'un bal ou d'un concert. . -
LA COMTESSE
^ Cela se conçoit I C'est le seul iûstant de la journée où Ion puisse... (souriant) se laisser voir. Oh I je Tavoue, je suis coquette comme une belle de nuit.
vALENTiHE (se reloumant).
Germain, fais-moi donc le plaisir d'ouvrir la fenfitre, que le soleil couchant vienne un peu réchauffer ma belle frileuse. {Elles vont s'accouder à la fenêtre). Regardes, quelle magnifique soirée d'automne! Pourquoi n'as-tu pas mes goûts? Le grand air, une belle nature. . .
LA COMTESSE (rcmonte la scène en V interrompant) .
C'est très joli, ma chère Valentinel Mais tes vingt printemps te font oublier mes trente hivers bien sonnés, et si le grand air^ mademoiselle, vous met toujours de nouvelles roses au ip^e, mes rides naissantes prérèrent l'éclat des bougies; Je ne ris pas : j'ai en horreur madame de Genlis et ses veillées du château. Aussi, est-ce à notre vieille amitié ^seule, que M. le comte de Bersac doit les quelques jours de chasse que nous sommes venus passer près de vous. Du reste, je te ramène sous peu à Paris. Le Duc me l'a promis.
VALENTINE
Quoi? cette solitude, avec ses vieux portraits de famille, ne t'inspire rien I
LA COMTESSE
Absolument rien. Ah, moi, je suis pour le moderne; cela me rajeunit. Tu ne croirais pas que dans notre dernier voyage à Florence, malgré les prières de mon cher mari, je n'ai pu me résigner à visiter le Musée des Antiques. Je me connais : j'aurais rêvé momies toute la nuit.
VALENTINE
Eh bien, malgré ta balle haine. . . moyen-âge, tu vas me donner un avis. Te rappelles^(u le médaillon que j'entrepris, il y a cinq mois, à Ion dernier séjour au château.
LA COMTESSE
Oui, certes : ne cberchais-tu pas à reproduire lebuste du premier de les ancêlres? {Elle montre la figure qui surmonte la cheminée).
VALENTINB. »
Un soir, si lu t'en souviens, au retour d'une visite à ce rendez-vous de chasse qu'il faisait restaurer, le duc, mon père, me dit, en me baisant au front : « Yalentine, ma fille bien aimée, je reviens du pavillon des grands bois, que je n'avais pas revu depuis notre rentrée de l'étranger. J'y ai retrouvé les traits du chef de notre race, qui semblait me reprocher son abandon. Je me suis découvert respectueusement, et j'ai promis à sa mémoire de réparer cet oubli, sans retard. Si l'écusson veille aux portes du château, pour l'honneur de la famille, l'imposante figure de l'aïeul doit présider au salon de cérémonie. » — « Mon père, lui répondis-je, la main d'une femme est faible, mais le respect de mes ancêlres me soutiendra. Grâce à votre sollicitude, mon éducation, pips libérale que ne l'est d'ordinaire celle des jeunes filles, m'a permis de cultiver les arts. J'en remercie Dieu, surtout aujourd'hui. La dernière descendante d<îS de Quel us essaiera de faire revivre le premier de ses pères, x — « Ton cœur m'a compris, » me dit le duc en me serrant dans ses bras, et je fis serment, ce jour-là, comme les pèlerins en Tene-Sainle, de ne rien entreprendre avant d'avoir mené mon vœu abonne fin.
. GERMAIN {à part).
Adorable enfant! 9n jurerait entendre feue madame la duchesse.
LA COMTESSE
C'est l'amour de l'art poussé jusqu*à l'héroïsme I
VALENTINE
Dis plutôt jusqu'à l'accomplissement du devoir. Du reste, je ne te cacherai pas le charme que j'^éprouve dans celle vie de travail austère et de recueillement, vie que je mène depuis ton départ, la partageant entre les soins donnés à mon père, cl ceux que je consacre ici à mon premier aïeul.
LA coittBssË (riarn), C'e&l le moilleur moyen de rester en famille.
VALENTJNC.
Tu railles toujours.
LA doiiTfisse.
Je suis si n^ondaine. C'est égal» j*aime le beau^ et pi]isq»e, malgré mes airs profanes, tu m'as fait pénétrer dans ton petU sanctuaire, je vais critiquer. (Elles tont au chevalet. Germain enlève le linge qui mouille Vargile),
CERsiAiN (avec humilité).
Je ne m-y connais pas, madame la comtesse, mais cela doit être bien beau. Car Dieu sait ce qu^il a fallu d'eau et de terre glaise, que ça fendait Tâme de voir les jolis petits doigts de mademoiselle s'abîmer ainsi 1
LA GOMTESSt:.
Il fallait aider la maîtresse.
VALfiNTlNE.
Il me Ta souvent offert.
GERMAIN
Et mademoiselle refusait toujours, sous prétexte que cela m ferait pas le même effet. [Le buste est découvert).
VALENTmÇ.
Tiens, regardes et sois juge sévère.
LA COMTESSE [s'extasiant].
C'est un petit chef-d'œuvre. . . tout simplement.
VALENTIItE.
Ah i il n'est pas encore achevé.
Il -~
XA GVMTëSSIÙ.
C'est un chef-d'œuvre int^cheyé. Comment? c!esl loi,
loi seule qui a fait cela sans conseils, sans maître ? (Germain fnime la comtesse). Ec dites ilonc que les femmes ont lort d'écouler leur tête I
vALENTiNE [se détoumant).
Et leur cœur.
GËHHAIN.
Ce sont ceux qui n'en ont pas, qui font courir ce bruit^ià. .
VALENTINC.
Blon bon Germain, replaces celte toile, et arroses-là d<.' quelques gouttes deau. Après, tu rangeras le chevalet et ma table de travail. [Germain va les placer dans l'angle de r appartement.), Laure, malgré la légèreté de convention, tu es une femme de grand sens.
LA GOHTESSK.
Tu veux me flatter,
VALENTINE
Ne t*en défends pas : je le rends justice, voilà tout. Je le connais mieux que toi-même, et tu es la seule [atec émotion) ix qui j'oserais confier un secret qui me pèse.
LA COMTESSE (C étreignanl).
Tu as Tair triste, mon enfant. Tu souffres, parles bien vile : ne suis-je pa^i ia meilleure amie? Oui, c'est vrai : quand if s'agit de fleurs ou de fêtes, je suis presque frivole ; mais dès que ma pauvre Valenline est irisle, je retrouve de la raison et de la sensibilité pour deux. As>lu confiance, désormais?
VALENTINE
Entière; mais éloignons Germain. S'il me devinait, il serait pour quinzejours comme une âme en peine. Il m'est si dévoué! Germain, vas au rond-point qui fait face à la faisanderie.
M. le duc ne tardera pas à y passer, en revenant au lancer. Tu lui diras que nous avons perdu la chasse, et que nous nous ^posons au pavillon, où il est attendu.
GERMAIN
Mademoiselle sera obéie. [Fausse sortie).
LA COMTESSE {le rappelant).
Abl Germain, la rosée va tomber. Qu'on promène nos chevaux en main. Dis à Tom de donner un morceau de sucre à lirst-Born. Elle est si impatiente, cette bête, quand elle attend I
GERMAIN [à part).
C'est tout comme sa maîtresse. (// sort).