‹ La guerre des femmes (volume 2)Chapitre 2 sur 3 · NANON DE LARTIGUES · texte numérisé non relu

NANON DE LARTIGUES

A quelque dislance de Libourne, la viile si gaie, qui se mire dans les eaux rapides de la Dordogne, entre Fronsac et Saint- Michel-la-Rivière, s'élevait autrefois un joli village aux murs blancs et aux toits rouges, à demi enfouis sous les sycomores, les tilleuls et les hêtres. La route de Libourne à Sainl-Andréde-Cubzac passait au milieu de ses maisons symétriquement alignées, et formait la seule vue qu'elles possédassent. Derrière une de ces rangées de maisons, à cent pas à peu prè s, serpentait le fleuve, dont la largeur et la puissance commencent, des cet endroit, à annoncer le voisinage de la mer.

Mais la guerre civile a passé par là : et d'abord elle a renversé les arbres, puis dépeuplé les maisons, qui, exposées à

toutes ses capricieuses fureurs, et ne pouvant fuir comme les habitants, se sont à peu près écroulées sur les gazons, en protestant à leur manière contre la barbarie des guerres intestines ; mais, peu à peu, la terre, qui semble avoir été créée pour servir de tombe à tout ce qui fut, a recouvert le cadavre de ces maisons, autrefois si gaies et si joyeuses; enfin, l'herbe a poussé sur ce sol factice, et, aujourd'hui, le voyageur qui suit la route solitaire est loin de se douter, en voyant paître sur les monticules inégaux un de ces grands troupeaux comme on en rencontre à chaque pas dans le Midi, que berger et moutons foulent le cimetière où dort un village. Mais, au temps dont nous parlons, cest-à-dire vers le mois de mai de l'année 1650, le village en question s'épanouissait des deux côtés de la route, qui FaUmentait comme une grande artère, avec un luxe de végétation et de vie des plus réjouissants : l'étranger qui l'eût traversé alors eût trouvé de son goût ces paysans occupés à atteler et dételer les chevaux de leur charrue, ces batehers tirant sur la rive leurs filets, où frétillait le poisson blanc et rose de la Dordogne, et ces maréchaux ferrants frappant rudement sur l'enclume, et sous le marteau desquels jaiUissait une gerbe d'étincelles, qui illuminait la forge à chaque coup de marteau. Cependant, ce qui l'eût le plus charmé, surtout si la route lui eût donné cet appétit devenu proverbial chez les coureurs de grands chemins, c'eût été, à cinq cents pas de ce village, une maison basse et longue, composée d'un rez-dechaussée et d'un premier étage seulement, exhalant par sa cheminée certaines vapeurs, et par ses fenêtres certains fumets qui indiquaient, mieux encore qu'une figure de veau doré peinte sur une jplaque de tôle rouge, laquelle craquait suspendue à une trin^e de fer scellée dans l'entablement du premier étage, qu'il était arrivé enfin à l'une de ces maisons hospitalières dont les habitants, moyennant une certaine rétribution, ge chargent de réparer les forces des voyageurs.

Pourquoi Vhôtel du Veau d'or était -il siîué^ me diral-on, à cinq cents pas du village, au lieu d'avoir pris son alignement naturel au milieu des riantes maisons groupées aux deux côtés du chemin ?

D'abord, c'est que, tout perdu qu'il était dans ce petit coin de terre, l'hôte était, en matière de cuisine, un artiste du premier ordre. Or, en prenant rang du commencement au milieu, ou à l'extrémité d'une des deux longues lignes de maisons qui formaient le village, il courait risque d'être confondu avec quelques-uns de ces gargotiers qu'il était forcé d'admettre comme ses confrères, mais qu'il ne pouvait se décider à regarder comme ses égaux : tout au contraire , en s'isolant, il attirait sur lui les regards des connaisseurs, lesquels, dès qu'ils avaient goûté une fois seulement de sa cuisine, se disaient les uns aux autres :

—Quand vous irez de Libourne à Saint-André-de-Cubzac, ou de Saint-André-de-Cubzac à Libourne, ne manquez pas de vous arrêter pour déjeuner, dîner ou souper, à l'auberge du Veau d'or, à cinq cents pas du petit village de Matifou.

Et les connaisseurs s'arrêtaient, sortaient contents, renvoyaient d'autres connaisseurs; de sorte que l'inteUigent hôtelier faisait peu à peu sa fortune, et cela ne l'empêchait pas, chose rare, de continuer à tenir sa maison à la même hauteur gastronomique; ce qui prouve, ainsi que nous l'avons déjà dit, que maître Biscarros était un véritable artiste.

Or, par un de ces beaux soirs du mois de mai où la nature, déjà réveillée dans le Midi, commence à se réveiller dans le Nord, des fumées plus épaisses et des odeurs plus suaves encore que d'habitude s'écliappaient des cheminées et des rénêtres de l'auberge du Veau d'or, tandis qu'au seuil du logis, maître Biscarros en personne, vêtu de blanc, selon l'usage des sacrificateurs de tous les temps et de tous les pays, plumait de ses augustes mains des perdris eî des cailles destinées à quelqu'un de ces fins repas qu'il s'enten

dait si bien à ordonner, et qu'il avait Tliabitude, toujours par suite de l'amour qu'il portait à son art, de soigner dans leurs moindres détails.

Donc, le jour baissait; les eaux de la Dordogne, qui, dans une de ces tortueuses déviations dont est semé son cours, s'éloignaient de la route, à la distance d'un quart de lieue environ, pour aller passer au pied du petit fort de Vayres, commençaient à blanchir sous les feuillages noirs. Quelque chose de calme et de mélancolique se répandait dans la campagne avec la brise du soir; les laboureurs rentraient avec leurs chevaux dételés, les pêcheurs avec leurs filets ruisselants; les bruits du village s'éteignaient, et te dernier coup de marteau ayant retenti, fermant la laborieuse journée, le premier chant du rossignol commença de se faire entendre dans un massif voisin.

Aux premières notes qui s'échappèrent du gosier du musicien emplumé, maître Biscarros se mit à chanter aussi, pour l'accompagner sans doute ; il résulta de cette rivahté harmonique, et de l'attention que l'aubergiste donnait à son ouvrage, qu'il n'aperçut point une petite troupe composée de six cavaliers, laquelle apparaissait à l'extrémité du village de Matifou, et s'avançait vers son auberge.

Mais une interjection partie d'une fenêtre du premier étage, le mouvement rapide et bruyantavec lequel se ferma celte fenêtre firent lever le nez au digne aubergiste; il vil alors le cavalier qui marchait en tête de la troupe s'avancer directement vers lui.

Directement n'est pas tout à fait le mot , et nous nous hâtons de nous reprendre, car cet homme s'arrêtait de vingt pas en vingt pas, lançant à droite et à gauche des regards scrutateurs, fouillant d'un clin d'oeil sentiers, arbres et buissons, tenant d'une main un mousqueton sur son genou, pour être prêta l'attaque comme à la défense, et de temps en temps faisant signe ix ses compagnons, qui imitaient en

tout ses mouvements^ de se remettre en marche. Alors il se risquait de nouveau à faire quelques pas, et la même manœuvre recommençait.

Biscarros suivit des yeux ce cavalier, dont la marche singulière le préoccupait si furieusement, que, pendant tout ce temps, il oublia de détacher du corps du volatile la pincée de plumes qu'il tenait entre le pouce et l'index.

— C'est un seigneur qui cherche ma maison, dit Biscarros. Ce digne gentilhomme est sans doute myope; cependant mon veau d'or est repeint à neuf, et la saillie de l'enseigne est considérable. Voyons, mettons-nous en relief.

Et maître Biscarros alla se planter au miUeu de la route, où il continua de plumer sa volaille avec des gestes pleins d'ampleur et de majesté.

Ce mouvement produisit le résultat qu'en attendait l'aubergiste; à peine le cavalier l'eut-il aperçu, qu'il piqua droit à lui, et, le saluant avec courtoisie :

— Pardon, dit-il, maître Biscarros : n'avez-vous pas vu de ce côté une troupe de gens de guerre, qui sont mes amis, et qui doivent être en quête de moi? Gens de guerre est beaucoup dire, gens d'épée est le mot, gens armés, enfin; oui, gens armés, cela rend mieux mon idée. Auriez-vous donc vu une petite troupe de gens armés?

Biscarros, on ne peut plus flatté d'être appelé par son nom, salua afîablement à son tour ; il n'avait point remarqué que, d'un seul coup d'œil lancé par l'étranger sur son auberge, celui-ci avait lu le nom et la qualité sur l'enseigne, comme il venait de lire l'identité sur la figure du propriétaire.

— En fait de gens armés, monsieur, répondit-il après avoir réfléchi un instant, je n'ai vu qu'un gentilhomme et son ccuyer, lesquels sont arrêtés chez moi depuis une heure environ.

— Ah! ah! fit l'étranger en caressant le bas d'une figure

presqne imberbe, et cependant déjà empreinte de virilité ; ah ! ah ! il y a un gentilhomme et son écuyer dans voire hôtel, et tous deux armés, dites-vous ?

— Mon Dieu, oui, monsieur; voulez-vous que je fasse dire à ce gentilhomme que vous désirez lai parler?

—Mais, reprit l'étranger, est-ce bien convenable? Déranger ainsi un inconnu est peut-être en user trop familièrement, si cet inconnu surtout est de qualité. Non, non, maître Biscarros, veuillez seulement me le dépeindre ; ou mieux encore, me le montrer sans qu'il me voie.

— Vous le montrer est difficile, monsieur, vu qu'il a l'air de se Clocher lui-même, car il a fermé sa fenêtre au moment où vous et vos compagnons avez paru sur la route ; vous le dépeindre est donc plus aisé : c'est un petit jeune homme blond et déhcat, âgé de seize ans à peine, et qui semble avoir tout juste la force de porter la petite épée de salon pendue à son baudrier.

Le front de l'étranger se plissa sous l'ombre d'un souvenir.

— Fort bien, dit-il, je sais ce que vous voulez dire : un jeune maître blond et efféminé, monté sur un cheval barbe et suivi d'un vieil écuyer, roide comme le valet de pique; ce n'est point cela que je cherche.

— Ah! ce n'est pas celui que monsieur cherche? dit Biscarros.

— Non.

— Eh bien, en attendant celui que monsieur cherche et qui ne peut manquer de passer par ici, puisqu'il n'y a que cette route, monsieur pourrait entrer chez moi, et se rafraîchir, lui et ses compagnons.

— Non. 11 me reste à vous remercier, voilà tout, et à vous demander quelle heure il peut être.

— Voilà six heures qUi sonnent à l'horloge du village^, monsieur ; entendez-vous la grosse voix de la cloche ?

— Bien... Maintenant, un dernier service, monsieur Biscarros.

— Avec plaisir.

— Dites-moi, s'il vous plaît, comment je pourrais me procurer un bateau et un batelier.

— Pour traverser la rivière?

— Non, pour me promener sur le fleuve.

— Rien de plus facile : le pêcheur qui me fournit mon poisson... Aimez-vous le poisson, monsieur ? demanda Biscarros en manière de parenthèse, et revenant à son idée de faire souper l'étranger chez lui.

—C'est une médiocre chère, répondit le voyageur; cependant, quand il est convenablement assaisonné, je n'en fais pas fi.

— J'ai toujours du poisson excellent, monsieur.

— Je vous en félicite, maître Biscarros; mais revenons à celui qui vous fournit.

■— C'est juste; eh bien, à cette heure, il a fini sa journée, et dîne probablement. Vous pouvez voir d'ici sa barque amarrée à ces saules, tout là-bas près de cet orme. Quant à la maison, elle est cachée dans cette oseraie. Vous le trouverez à table très-certainement.

— Merci, maître Biscarros, merci ! dit l'étranger.

Et, faisant signe à ses compagnons de le suivre, il piqua rapidement vers les arbres et frappa à la cabane désignée- La femme du pêcheur ouvrit.

Comme l'avait dit maître Biscarros, le pêcheur était à table.

— Prends tes avirons, dit le cavaUer, et suis-moi; il y a un écu à gagner.

Le pêcheur se leva avec une précipitation qui témoignait du peu de libéralité que mettait dans ses marchés l'aubergiste du Veau d'or.

— Est-ce donc pour descendre à Vayres? demanda-t-iL

— C'est uniquement pour me conduire au miUeu de la

rivière et y rester avec moi pendant quelques minutes.

Le pêcheur ouvrit de grands yeux à l'exposé de ce caprice clrange; mais, comme il y avait un écu à gagner, et qu'à vingt pas derrière le cavalier qui avait heurté à sa porte il vit se dessiner les silhouettes de ses compagnons, il ne fît aucune difficulté, pensant bien que l'absence de sa bonne volonté amènerait l'emploi de la force, et que, dans le conflit, il perdrait la récompense offerte.

Il se hâta donc de dire à l'étranger qu'il était a ses ordres, lui, sa barque et ses avirons.

La petite troupe alors s'achemina immédiatement vers la rivière, et, tandis que l'étranger s'avançait jusqu'au bord de î'eau, elle s'arrêta sur le haut du talus, se disposant, de crainte de surprise sans doute, de manière à voir de tous les côtés. D'où elle était placée, elle pouvait à la fois dominer la plaine qui s'étendait derrière elle, et protéger l'embarquement qui se faisait à ses pieds.

Alors l'étranger, qui était un grand jeune homme blond, pâle et nerveux, quoique maigre, et d'une physionomie intelligente, bien qu'un cercle de bistre entourât ses yeux bleus et qu'une expression de vulgaire cynisme errât sur ses lèvres, l'étranger, disons-nous, visita ses pistolets avec soin, se passa son mousqueton en bandoulière, fit jouer une longue rapière dans son fourreau, et fixa ses regards attentifs sur la rive opposée, vaste prairie coupée par un sentier qui partait de la berge du fleuve et aboutissait en droite ligne au bourg d'Ison, dont on apercevait, dans la vapeur dorée du soir, le clocher bruni et la blanche fumée.

De l'autre côté encore, et à un demi-quart de lieue à peu près, s'élevait à droite le petit fort de Vayres.

— Eh bien, dit l'étranger, qui commençait à s'impatienter, s'adressant à ses compagnons en sentinelle, vient-il, et le voyez-vous poindre enfin à droite ou à gauche, devant ou derrière ?

— Je crois, dit l'un des hommes, dislingiier un groupe noir sur le chemin d'ison; mais je ne suis pas encore bien sûr, vu que le soleil m'éblouit. Attendez ! Oui, oui, c'est bien cela : un, deux, trois, quatre, cinq hommes, un chapeau bordé en tête avec un manteau bleu. C'est le messager que nous attendons, qui se sera fait escorter pour plus grande sûreté.

— Il en a le droit, répondit flegmatiquement l'étranger. Venez prendre mon cheval, Ferguzon.

Celui auquel cet ordre était adressé, d'un ton moitié amical, moitié impératif, s'empressa d'obéir et descendit le talus. Pendant ce temps, l'étranger mit pied à terre, et, au moment où l'autre le joignait, il lui jeta la bride au bras et s'apprêla à passer dans le bateau.

— Écoutez, dit Ferguzon en lui mettant la main sur le bras, pas de vai Hantise inutile, Cauvignac ; si vous voyez le moindre mouvement suspect de la part de votre homme, commencez par lui loger une baue dans la tête ; vous voyez qu'il amène toute une troupe, le rusé compère.

— Oui, mais moins forte que la nôtre. Ainsi, Qutre la supériorité du courage, nous avons encore celle du nombre; il n'y a donc rien à craindre. Ah ! ah ! voici leurs têles qui commencent à apparaître.

— Ah çà ! comment vont-ils faire? dit Ferguzon. Ils ne pourront pas se procurer un bateau. Ah ! si fait, voilà qu'il s'en trouve un là comme par enchantement.

— C'est celui de mon cousin, le passeur d'ison, dit le pêcheur, que les préparatifs semblaient intéresser vivement, et qui tremblai c cependant qu'un combat naval n'eût lieu à bord de sa chaloupe et de celle de son cousin.

— Bon ! voilà le manteau bleu qui s'embarque, dit Ferguzon ; seul, ma foi, dans les strictes conditions du traité.

— Ne le faisons donc pas attendre, reprit l'étranger.

Et, sautant à son tour dans le baieau, il fit signe au pêcheur de se placer à son poste.

— Faites bien attention, Roland, reprit Ferguzon revenant à ses prudentes recommandations, la rivière est large ; n'allez pas avancer auprès de l'autre bord, pour recevoir une décharge de mousquets que nous ne pourrions rendre ; tenez-vous, s'il est possible, en deçà de la ligne de démarcation.

Celai que Ferguzon avait appelé tantôt Roland, tantôt Cauvignac, et qui répondait à ces deux noms, sans doute parce que l'un était son nom de baptême et l'autre son nom de famille ou son nom de guerre, fit un signe de la tête.

— Ne crains rien, j'y pensais à l'instant même ; c'est bon pour ceux qui n'ont rien à risquer de faire des imprudences; mais l'affaire est trop avantageuse pour que je m'expose sottement à en perdre le fruit; donc, s'il y a une imprudence commise dans cette occasion, ce ne sera point de ma part. En route, batelier!

Le pêcheur détacha son amarre, plongea sa longue gaffe dans les herbes, et la barque commença de s'éloigner du bord, en même temps que, de ia rive opposée, partait la chaloupe du passeur dison.

Il y avait, au milieu de l'eau, une petite estacade de trois pièces de bois surmontées d'un drapeau blanc, lequel servait à indiquer aux longs bateaux de transport qui descendent la Dordogne un banc de roches d'un dangereux accès. Dans les basses eaux, on pouvait même apercevoir, noire et lisse, audessus du cours de la rivière, la pointe de ces roches; mais, dans ce moment où la Dordogne était pleine, le petit drapeau et un léger bouillonnement de l'eau indiquaient seuls la présence de l'écueil.

Les deux bateliers comprirent sans doute que là pouvait avoir lieu la jonction des parlementaires; en conséquence, ils dirigèrent les esquifs de ce côté; ce fut le passeur d'ison qui aborda le premier, et qui, d'après l'ordre de son passager, attacha son bateau à l'un des anneaux de l'estacade.

En ce moment, le pêcheur qui était parti de la rive oppo-

sée se tourna vers son voyageur pour prendre ses ordres, et ne fut pas peu surpris de ne plus trouver dans sa barque qu'un homme masqué et enveloppé dans son manteau.

La frayeur, qui ne l'avait jamais qui»tté, redoubla alors, et ce ne fut qu'en balbutiant qu'il demanda ses ordres à cet étrange nersonnage.

— Amarre le canot à cette pièce de bois, dit Cauvignac en étendant la main vers un d«s poteaux, le plus près possible du canot de monsieur.

Et sa main indicatrice passa du poteau désigné au gentilhomme amené par le passeur d'Ison.

Le bateher obéit , et les deux barques, rangées bord à bord par le courant, permirent aux deux plénipotentiaires d'ouvrir la conférence suivante.

— Quoi! vous êtes masqué, monsieur! dit avec une surprise mêlée de dépit le nouveau venu, gros homme d'environ cinquante-cinq à cinquante-huit ans, à l'œil sévère et fixe comme celui d'un oiseau de proie, à la moustache et à la royale grisonnantes, et qui, s'il n'avait pas mis de masque, avait du moins caché le plus possible ses cheveux et son visage sous un vaste chapeau galonné, et son corps et ses vêtements sous un manteau bleu à longs phs.

Cauvignac, en considérant de plus près le personnage qui venait de lui adresser la parole, ne put s'empêcher de trahir sa surprise par un mouvement involontaire.

— Eh bien, monsieur, demanda le gentilhomme, qu'avezvous donc?

— Kien, monsieur ; j'ai failh perdre l'équihbre. Mais vous

me faisiez, je crois, l'honneur de m'adresser la parole; que me disiez-vous, s'il vous plaît?

— Je vous demandais pourquoi vous vous étiez masqué?

— La question est franche, dit le jeune homme, et j'y répondrai avec une franchise égale : je me suis masqué pour vous cacher mon visage.

— Je le connais donc?

— Je ne crois pas; mais, l'ayant mi une foij^ vous pourriez plus lard le reconnaître; ce qui, dans mon opinion du moins, est parfaitement inutile.

— Mais il me semble que vous êtes au moins aussi franc que moi.

— Oui, quand ma franchise ne peut pas me faire de tort.

— Et cette franchise va jusqu'à révéler les secrets des autres ?

— Pourquoi pas, quand cette révélation peut me rapporter quelque chose ?

— C'est un singulier état que vous faites là.

— Dame ! on fait ce qu'on peut, monsieur; j'ai été tour à tour avocat, médecin, soldat et partisan; vous voyez que je ne manquerai pas faute de profession.

— Et maintenant qu'êtes-vous ?

— Je suis votre serviteur, dit le jeune homme en s'inclinant avec un respect affecté.

— Avez-vous la lettre eu question ?

— Avez-vous le blanc-seing demandé?

— Le voici.

— Voulez-vous que nous fassions l'échange ?

— Un instant, monsieur, dit l'étranger au manteau bleu; votre conversation me plaît, et je n'en voudrais pas sitôt perdre l'agrément.

— Comment doUx. î monsieur, elle est tout à votre service, ainsi que moi, répondit Cauvignac ; causons donc, si cela peut vous cire agri^ble.

— Voulez-vous que je passe dans votre bateau, ou préférez-vous passer dans le mien, afin que, dans le bateau qui restera libre, nous tenions nos bateliers éloi^és de nous ?

— Inutile, monsieur; vous parlez sans doute une langue étrangère?

— Je parle l'espagnol.

— Moi aussi; causons donc en espagnol, si celle langue vous convient.

— A merveille ! Quelle raison, continua le gentilhomme adoptant, à partir de ce moment, l'idiome convenu, vous a porté à dévoiler au duc d'Épernon l'infidélité de la dame en question?

— J'ai voulu rendre un service à ce digne seigneur, et me meure dans ses bonnes grâces.

— En voulez-vous donc à mademoiselle de Lartigues?

— Moi? Tout au contraire ; je lui ai même, je dois l'avouer, quelques obligations, et serais fort fâché qu'il lui arrivât malheur.

— C'est donc M. le baron de Canolles que vous avez pour ennemi?

— Je ne l'ai jamais vu; je ne le connais que de réputation, et, je dois le dire, il a celle d'un galant chevalier et d'un brave gentilhomme.

— Ainsi, aucun motif de haine ne vous fait agir?

— Fi donc! si j'en voulais à M. le baron de Canolles, je le prierais de se brûler la cervelle ou de se couper la gorge avec moi, et il est trop galant homme pour refuser jamais une partie de ce genre.

— r.iautdonc que je m'en rapporte à ce que vous avez dit?

— C'est, je crois, ce que vous avez de mieux à faire.

— Bien ! Donc, vous avez cette lettre qui prouve l'infidélité de mademoiselle de Lartigues?

— u2l voici ! Sans reproche, c'est la seconde fois que je vous la montre.

Le vieux gentilhomme jeta de loin un regard plein de tristesse sur le papier fin, au travers duquel apparaissaient des caractères.

Le jeune homme dépha lentement la lettre.

— Vous reconnaissez bien l'écriture, n'est-ce pas ?

— Oui.

— Alors, donnez-moi le blanc-seing, et vous aurez la lettre.

— Tout à l'heure î Me permettez-vous une question?

— Faites, monsieur.

Et le jeune homme replia tranquillement le papier, qu'il remit dans sa poche.

— Comment vous êtes-vous procuré ce billet ?

— Je veux bien vous le dire.

— J'écoute.

— Vous n'ignorez pas que le gouvernement tant soit peu dilapidaleur du duc d'Épernon lui a suscité de grands embarras en Guyenne ?

— Bien ; passons.

— Vous n'ignorez pas que le gouvernement effroyablement avaricieux de M. de Mazarin lui a suscité des embarras fort grands dans la capitale?

— Qu'ont à faire en cela M. de Mazarin et M. d'Épernon ?

— Attendez : de ces deux gouvernements opposés est sorti un état de choses qui ressemble fort à une guerre générale, dans laquelle chacun prend parti. M. de Mazarin fait dans ce moment-ci la guerre pour la reine ; vous laites la guerre pour le roi; M. le coadjuteur fait la guerre pour M. de Beaufortj M. de Beaufort fait la guerre pour madame de Montbazon ; M. de la Rochefoucauld fait la guerre pour madame de J^ngueville; M. le duc d'Orléans fait la guerre pour mademoiselle Soyon ; le parlement fait la guerre pour le peuple; enfin, on a mis en prison M. de Condé, qui faisait la guerre pour la France. Or, moi qui ne gagnerais pas grand'chose à

LA GUERRE DES FEMMES. i5

faire la guerre pour la reine, pour le roi, pour M. le coadjuteur, pour M. de Beaufort, pour madame de Montbazon, pour madame deLoagueville, pour mademoiselle Soyon, pour le peuple ou pour la France, il m'est venu cette idée : c'est de n'adopter aucun parti, mais de suivre celui vers lequel je me sens momentanément entraîné; tout est donc chez moi une affaire d'à-propos. Que dites-vous de l'idée ?

— Elle est ingénieuse.

— En conséquence, j'ai rassemblé une armée. Vous la voyez rangée sur le bord de la Dordogne.

— Cinq hommes ? Peste !

—- C'est un de plus que vous n'en avez vous-même; vous auriez donc fort mauvaise grâce à les mépriser.

— • Fort mal vêtus, continua le vieux gentilhomme, qui était de mauvaise humeur, et, par conséquent, en train de déprécier.

— Il est vrai, reprit son interlocuteur, qu'ils ressemblent un peu aux compagnons de Falstaff. Ne faites pas attention, Falstaff est un gentilhomme anglais de ma connaissance; mais, ce soir, ils seront habillés de neuf, et, si vous les rencontrez demain, vous verrez que ce sont réellement de jolis garçons.

— Revenons à vous, je n'ai que faire de vos hommes.

— Eh bien, donc, en faisant la guerre pour mon compte, nous rencontrâmes le percepteur du district, qui allait de village en village, arrondissant la bourse de Sa Majesté; tant qu'il lui resta une seule taxe à récolter, nous lui fîmes fidèle escorte, et, je l'avoue, en voyant cette sacoche grossissante, j'eus envie de me mettre du parti du roi. Mais les événements embarrassés en diable, un mouvement de mauvaise humeur contre M. de Mazarin, les plaintes que nous entendions de tous côtés contre M. le duc d'Épernon, nous firent rentrer en nous-mêmes. Nous pensâmes qu'il y avait du bon, et beaucoup, dans la cause des princes, et, ma foi, nous l'em-

brassâmes avec ardeur; le percepteur terminait sa tournée par cette petite maison isolée que vous voyet là-bas, perdue dans les peupliers et les sycomores.

— Celle de Nanon ! murmura le gentilhomme ; oui, je la vois.

— Nous le guettâmes à la sortie, nous le suivîmes comme nous faisions depuis cinq jours, nous passâmes avec lui la Dordogne, un peu au-dessous de Saint-Michel, et, lorsque nous fûmes au milieu du fleuve, je lui fis part de notre conversion politique, en l'invitant, avec toute la politesse dont nous sommes capables, à nous remettre l'argent dont il était porteur. Croyez-vous, monsieur, qu'il refusa î Alors mes compagnons le fouillèrent, et, comme il criait de façon à faire scandale, mon lieutenant, garçon plein de ressources, celui que vous voyez la-bas, en manteau rouge et tenant mon cheval en main, réfléchit que l'eau, interceptant les courants d'air, interrompait, par cette raison, la continuité du son; c'est un axiomiC de physique que je compris, en ma qualité de médecin, et auquel j'applaudis; celui qui avait émis la proposition courba donc la tête du récalcitrant vers la rivière et la maintint un pied sous l'eau, pas davantage. En effet, le percepteur ne cria plus, ou, pour mieux dire, on ne l'entendit plus crier : nous pûmes donc saisir, au nom des princes, tout l'argent qu'il portait, et la correspondance dont il était chargé. J'ai donné l'argent à mes soldats, qui, comme vous l'avez fort judicieusement remarqué, avaient besoin de s'équiper à neuf, et j'ai gardé les papiers, celui-ci entre autres ; il paraît que le brave percepteur servait de Mercure galant à mademoiselle de Lartigues.

— En effet, murmura le vieux gentilhomme, c'était, si je ne me trompe, une créature de Nanon. Et qu'est devenu ce misérable ?

— Ah! vous allez voir si nous avons bien fait de le tremper dans l'eau, ce misérable, comme vous l'appelez I En effet.

sans cette précaution, il eût ameuté la terre entière ; tîgurezvous que, lorsque nous le retirâmes de la rivière, quoiqu'il y fût resté un quart d'heure a peine, il était mort de rage.

— Et vous l'y avez replongé, sans doute?

— Comme vous dites.

— Mais si le messager a été noyé?..,

— Je n'ai pas dit qu'il eût été noyé.

— Ne discutons pas sur les mots, si le messager est mort...

— Oh ! quant à cela, oui, hien mort.

— M. de Canolles n'aura pas été prévenu et, par conséquent, ne viendra point au rendez-vous.

— Oh! un instant, je fais la guerre aux puissances, mais point aux particuliers. M. de Canolles a reçu un duplicata de la lettre qui lui donnait un rendez-vous; seulement, jugeant que le manuscrit autographe avait quelque valeur, je l'ai conservé.

— Que pensera-t-il, en ne reconnaissant pas l'écriture ?

— Que la personne qui le convie à la voir a, pour plus grande précaution, employé le secours d'une main étrangère.

L'étranger regarda Cauvignac avec une certaine admiration causée par tant d'impudence, mêlée à tant de présence d'esprit.

Il voulut voir s'il n'y aurait pas moyen d'intimider ce hardi jouteur.

— Mais le gouvernement, mais les enquêtes, dit-il, n'y songez-vous point quelquefois ?

— Les enquêtes? reprit le jeune homme en riant. Ah bien, oui, M. d'Épernon a bien autre chose à faire que des enquêtes; et puis ne vous ai-je pas dit que ce que j'en avais fait, c'était pour me procurer ses bonnes grâces? il serait donc bien ingrat s'il ne me les accordait pas.

— /e ne comprends pas tout à fait, dit alors le vieux gen* lilhomme avec ironie, comment, vous qui avez, de votre propre aveu, embrassé le parti des princes, il vous est venu

cette idée étrange de vouloir rendre service à M. d'Épernon.

— C'est cependant la chose du monde la plus simple : l'fnspection des papiers pris sur le percepteur m'a convaincu de ia pureté des intentions du roi; Sa Majesté est justifiée entièrement à mes yeux, et M. le duc d'Épernon a mille fois raison contre ses administrés. Là est donc la bonne cause ; et, là-dessusç j'ai pris parti pour la bonne cause.

— Voilà un brigand que je ferai pendre si jamais il tombe entre mes mains ! grommela le vieux gentilhomme en tirant les poils hérissés de sa moustache.

— Vous dites ?... demanda Cauvignac en clignant les yeux sous son masque.

— Rien... Maintenant, une question : que ferez-vous du blanc-seing que vous exigez?

-— Le diable m'emporte si j'ai pris une résolution là-dessus! J'ai demandé un blanc-seing, parce que c'est la chose la plus commode, la plus portative, la plus élastique; il est probable que je le ménagerai pour quelque circonstance extrême; il est possible que je le gaspille pour le premier caprice qui me passera par l'esprit; peut-être vous le présenterai-je moi-même avant la fin de la semame, peut-être ne vous reviendra-t-il que dans trois ou quatre mois avec une douzaine d'endosseurs, comme un billet lancé dans le commerce; mais, en tout cas, soyez tranquille, je n'en abuserai pas pour faire des choses dont nous ayons, vous et moi, à rougir. On est gentilhomme, après tout I

— Vous êtes gentilhomme?

— Oui, monsieur, et des meilleurs.

—Alors, je le ferai rouer, murmura l'inconnu; voilà à quoi son blanc-seing lui servira.

— Étes-vous décidé à me donner ce blanc-seing? demanda Cauvignac.

— Il le faut bien, répondit le vieux gentilhomme.

— Je ne vous force pas, entendons-nous : c'est un échange

que je vous propose; gardez votre papier, et je garderai le mien.

— La lettre?

— Le blanc-seing?

Et il tendit la lettre d'une main, tandis que, de l'autre, il armait un pistolet.

— Laissez votre pistolet au repos, dit l'étranger en ouvrant son manteau ; car j'en ai aussi, moi, des pistolets, et de tout armés même. Franc jeu de part etd'aulre : voici votre blanc-seing.

L'échange des papiers se fit alors loyalement, et chacune des parties examina en silence, à loisir et avec attention^ celui qu'on venait de lui remettre.

— Maintenant, monsieur, dit Cauvignac, quel chemin prenez-vous?

— Il faut que je passe sur la rive droite de la rivière.

— Et moi sur la rive gauche, répondit Cauvignac.

— Comment allons-nous faire? Mes hommes sont du côté où vous allez, et vos hommes sont du côté où je vais.

— Eh bien, mais rien de plus facile : renvoyez-moi mes hommes dans votre bateau, et je vous renverrai vos hommes dans le mien.

— Vous avez l'esprit rapide et mventif.

— J'étais né pour être général d'armée.

— Vous l'êtes.

— Ah! c'est vrai, dit le jeune homme, je l'avais oublié. L'étranger fit signe au passeur de démarrer sa barque et

de le conduire sur la rive opposée à celle d'où il était parti, et dans la direction d'un bouquet de bois qui se prolongeait jusqu'à la route.

Le jeune homme, qui s'attendait peut-être à quelque trahison, se souleva alors à demi pour le suivre des yeux, la main toujours appuyée à la gâchette de son pistolet, prêt à faire feu au moindre mouvement suspect de l'étrangeï; mais ce-

£0 LA GUERRE DES FEMxMES.

lui-ci ne daigna pas même remarquer la défiance dont il était l'objet, et, tournant le dos au jeune homme avec une insouciance réelle ou affectée, il commença de lire la lettre, et fut bientôt entièrement absorbé dans cette lecture.

— Happelez-vous bien le moment, dit Cauvignac; c'est ce soir, à huit heures.

L'étranger ne répondit point, et ne parut même pas avoir entendu.

— Ahl dit Cauvignac à voix basse et se parlant à luimême, tout en caressant la crosse de son pistolet, quand on pense que, si c'était mon plaisir, je pourrais ouvrir la succession du gouverneur de la Guyenne, et arrêter la guerre civile; mais, le duc d'Épernon mort, à quoi me servirait son blanc-seing? et la guerre civile terminée, de quoi vivrais-jeî En vérité, il y a des moments où je crois que je deviens fou. Vive le duc d'Épernon et la guerre civile î Allons, batelier, à tes rames, et gagnons l'autre rive ; il ne faut pas faire attendre son escorte, à ce digne seigneur.

Un instant après, Cauvignac abordait à la rive gauche de la Dordogne, juste au moment où le vieux gentilhomme lui renvoyait Ferguzon et ses cinq bandits, dans le bac du passeur d'Ison; il ne voulut pas être en reste d'exactitude avec lui, et renouvela à son batelier l'ordre de prendre dans sa barque et de conduire à la rive droite les quatre hommes de l'inconnu. Au milieu du fleuve, les deux barques se croisèrent et se saluèrent poliment; puis chacune aborda sur le point où elle était attendue. Alors le vieux gentilhomme s'enfonça, avec son escorte, dans le taillis qui s'étendait des rives du ûeuve jusqu'au grand chemin ; et Cauvignac, à la tête de gon irmée, prit le sentier qui conduisait à Ison.

op^ rtemi-heure après la scène que nous venons de raconter, la même fenêtre de l'hôtel de maître Biscarros^ qui s'était refermée si brusquement, se rouvrit avec précaution, et, sur l'appui de cette fenêtre, après avoir regardé attentivement à droite et à gauche, s'accouda un jeune homme de seize à dix-huit ans, vêtu de noir, avec des manchettes bouffantes aux poignets, selon la mode d'alors; une chemise de fine batiste brodée sortait orgueilleusement de son justaucorps, et retombait en ondulant sur son haut-de-chausses tout boursouflé de rubans; sa main, petite, élégante et potelée, véritable main de race, froissait avec impatience des gants de daim brodés sur les coutm^es; un feutre de couleur gris de perle, ployant à son extrémité sous la courbe d'une magnifique plume bleue, ombrageait ses cheveux longs et chatoyants de reflets dorés, qui encadraient merveilleusement une figure ovale, au teint blanc, aux lèvres rosées, arx sourcils noirs. Mais, il faut le dire, tout ce gracieux ensemble, qui devait faire du jeune homme un des plus charmants cavaliers qui se pussent voir, était pour le moment tant soit peu assombri par un air de mauvaise humeur provenant sans doute d'une attente inutile, car le jeune homme interrogeait de son œil dilaté la route déjà noyée au loin dans la brume du soir.

Dans son impatience, il frappait sa main gauche de ses gants. Au brait qu'il faisait, l'hôte, qui achevait de plumer ses perdrix, leva la tête, et, ôtant son bonnet :

—A quelle heure souperez-vous, mon gentilhomme? dit-il; car on n'attend plus que vos ordres pour vous servir.

— Vous savez bien que je ne soupe pas seul et que j'at-

tends un compagnon, dit celui-ci : quand vous le verrez arriver, vous pourrez dresser votre repas.

— Ah ! monsieur, répondit maître Biscarros, ce n'est pas pour censurer votre ami, il est certainement bien libre de venir ou de ne pas venir ; mais c'est une bien mauvaise habitude que de se faire attendre.

— Ce n'est pas la sienne cependant, et je m'étonne de ce retard.

— Je fais plus que m'en étonner, moi, monsieur; je m'en afflige; le rôti va être brûlé.

— Otez-le de la broche.

— Alors il sera froid.

— Mettez-en un autre au feu.

— 11 ne sera pas cuit.

— En ce cas, mon ami, faites comme vous voudrez, dit le jeune homme ne pouvant, malgré sa mauvaise humeur, s'empêcher de sourire du désespoir de l'hôte. J'abandonne la chose à votre suprême sagesse.

— - Il n'y a pas de sagesse, fût-ce celle du roi Salomon, répondit l'hôte, qui puisse rendre mangeable un dîner réchauffé.

Et, sur cet axiome, que, vingt ans plus tard; Boileau devait mettre en vers, maître Biscarros rentra dans son hôtel en secouant douloureusement la tête.

Le jeune homme alors, comme pour tromper son impatience, rentra dans la chambre, fit sonner un instant ses bottes sur le plancher retentissant; puis, au bruit lointain de quelques pas de chevaux qu'il croyait avoir entendus, il revint vivement à la fenêtre.

— Enfin, s'écria-t-il, le voilà! Dieu soit loué!

En effet, au delà du massif où chantait le rossignol, aux accents mélodieux duquel le jeune homme, à cause de sa grande préoccupation sans doute, n'avait accordé aucune attention, il vit apparaître la tête d'un cavalier; mais, à son grand

étonDement, il attendit en vain que le cavalier débouchât par le chemin : le nouvel arrivant prit à droite, entra dans le massif, où bientôt son feutre s'enfonça, preuve certaine qae le cavalier avait mis pied à terre. Un instant après, l'observateur aperçut, à travers les branches écartées avec précaution, une casaque grise et l'éclair d'un des derniers rayons du soleil couchant reflété sur le canon d'un mousquet.

Le jeune homme resta pensif à sa fenêtre ; évidemment, le cavalier caché dans le massif n'était pas le compagnon qu'il attendait, et l'expression d'impatience qui crispait son visage mobile fit place à une expression de curiosité.

Bientôt un second chapeau se montra au coude de la route : le jeune homme s'effaça de manière à ne pas être vu.

Même casaque grise, même manœuvre de cheval, môme mousqueton brillant : le second arrivant adressa au premier venu quelques paroles que notre observateur ne put entendre à cause de la distance ; et, à la suite des renseignements que lui donna sans doute son compagnon, il s'enfonça dans le taillis parallèle au massif, descendit à son tour de cheval, se blottit derrière un rocher et attendit.

Du point élevé où il était, le jeune homme voyait le feutre au-dessus du rocher. A côté du feutre étincelait un point lumineux : c'était le bout du canon du mousquet.

Un sentùnent de vague terreur passa dans l'esprit du gentilhomme, qui regardait cette scène en s'effaçantde plus enplus.

— Oh ! oh ! se demanda-t-il, est-ce à moi et aux mille louis que je porte avec moi que l'on en veut? Mais non; car, en supposant que Richon arrive et que je puisse me mettre en route ce soir, je vais a Libourne et non à Saint-André-de- Cubzac; par conséquent, je ne passe point du côté où ces drôles sont embusqués. Si encore mon vieux Pomnée était là, je le consulterais. Mais, si je ne me trompe, oui, ma foi! ce sont deux hommes encore. Ouais! ceci m'a tout l'air d'un guet-ap€ns.

Et le jeune homme fit encore un pas eu arrière.

En eiTet, en ce moment, deux autres cavaliers paraissaient au même point culminant du chemin ; mais, cette fois, un seul des deux était vêtu de la casaque grise. L'autre, monté sur un puissant cheval noir et enveloppé d'un grand manteau, portait un feutre galonné orné d'une plume blanche, et, sous ce manteau que soulevait le vent du soir, on voyait reluire une riche broderie serpcRtant sur un justaucorps de couleur nacarat.

On eût dit que le jour se prolongeait pour éclairer cette scène, car les derniers rayons du soleil, se dégageant d'un de ces bancs de nuages noirs qui parfois s'étendent d'une façon si pittoresque à l'horizon, allumèrent tout à coup mille rubis aux vitres d'une jolie maison située à une centaine de pas du fleuve, et que le jeune homme n'eût point aperçue sans cela, perdue qu'elle était entre les branches d'une épaisse futaie. Ce renfort de lumière permit de voir d'abord que les regards des espions se tournaient alternativement vers l'entrée du village et vers la petite maison aux vitres étincelantes; ensuite, que les casaques grises paraissaient avoir le plus grand respect pour la plume blanche, à laquelle elles ne parlaient que chapeau bas; puis, enfin, qu'une des fenêtres illuminées s'étant ouvertes, une femme se montra au balcon, se pencha un instant, comme si, de son côté, elle attendait quelqu'un, et rentra aussitôt, craignant sans doute d'être vue.

En même temps qu'elle rentrait, le soleil s'abaissait derrière la montagne, et, à mesure qu'il s'abaissait, ,ê rez-dechaussée de la maison semblait s'enfoncer dans l'ombre, el la lumière, abandonnant peu à peu les fenêtres, montait au toit d'ardoises et disparaissait enfin, après s'être jouée un dernier moment à un faisceau de flèches d'or qui faisait girouette.

Pour tout esprit intelligent, il y avait là un nombre suffi-

sant d'indices, et, sur ces indices, on pouvait établir, sinon des certitudes, du moins des probabilités.

11 était probable que ces hommes surveillaient la petite maison isolée, au balcon de laquelle une femme s'était montrée un instant; il était probable toujours que cette femme et ces hommes attendaient une même personne, mais avec des intentions bien différentes ; il était probable encore que cette personne attendue devait venir par le village, et, par conséquent, passer devant l'auberge, située à moitié route du village au massif d'arbres, comme le massif d'arbres luimême était situé à mi-chemin de l'auberge à la maison; il était probable, enfin, que le cavalier à la plume blanche était le chef des cavaliers aux casaques grises, et qu'à l'ardeur qu'il déployait en se haussant sur ses étriers pour voir de plus loin, ce chef était jaloux, e*. guettait certainement pour son propre compte.

Au moment où le jeune homme achevait dans sa pensée cette série de raisonnements, qui s'enchaînaient mutuellement les uns aux autres, la porte de sa chambre s'ouvrit et maître Biscarros entra.

— Mon cher hôte, dit le jeune homme sans laisser le temps à celui qui entrait si à propos chez lui de lui exposer le motif de sa visite, motif qu'il devinait d'ailleurs, venez ici et apprenez-moi, s'il n'y a pas toutefois d'indiscrétion dans ma demande, à qui appartient cette petite maison que l'on aperçoit là-bas comme un point blanc au miUeu des peupliers et des sycomores.

L'hôte suivit des yeux la direction du doigt indicateur, et, se grattant le front :

— Ma foi ! tantôt à l'un, tantôt à l'autre, dit-il avec un sourire qu'il essayait de rendre narquois; à vous, si vous avez quelque motif de chercher la solitude, soit que vous désiriez vous cacher vous-même, soit que vous désiriez tout simplement y cacher quelqu'un.

Le jeune homme rougit.

— M'ais, aujourd'hui, demanda-t-il, qui habite cette maison?

— Une jeune dame qui se fait passer pour veuve, et que l'ombre de son premier, et peut-être même de son second mari, revient visiter de temps à autre. Seulement, il y a use chose à remarquer, c'est que les deux ombres s'entendent probablement entre elles, et ne reviennent jamais en même temps.

— Et depuis quelle époque, demanda en souriant le jeune homme, la belle veuve habite-t-elle cette maison, si commode aux apparitions?

— Depuis deux mois, à peu près. Au reste, elle se tient fort à l'écart, et personne, je crois, depuis ces deux mois, ne peut se vanter de l'avoir vue, car elle sort fort rarement, et, lorsqu'elle sort, ne sort que voilée. Une petite camérière, fort charmante, ma foi î vient, chaque matin, commander chez moi les repas de la journée : on les porte; elle reçoit les plats dans le vestibule, paye largement la carie, et ferme immédiatement la parte au nez du garçon. Ce soir, par exemple, il y a festiu, et c'est pour elle que je préparais les cailles et les perdreaux que vous m'avez vu plumer.

— Et à qui donne-t-elle à souper?

— Sans doute à l'une des deux ombres dont je vous ai parlé.

— Avez-vous vu parfois ces deux ombres ?

— Oui, mais passer seulement, le soir quand le soleil était couché, ou le malin avant que le jour fût venu.

— Je n'en suis pas moins certain que vous avez dû les remarquer, mon cher monsieur Biscarros ; car, au premier mot que vous dites, on voit que vous êtes un observateur. Voyons, qu' avez-vous remarqué de particulier dans la tournure de ces deux ombres?

— L'une est celle d'un homme de soixante à soixante-cinq ans, et celle-là m'a l'air d'être celle du premier mari, car elle

vient comme une ombre sûre de rantérlorité de ses droits. L'autre est celle d'un jeune homme de vingt-six à vingt-huit ans, et celle-là,, je dois le dire, est plus timide, et a tout à fait l'air d'une âme en peine. Aussi, je jurerais que c'est celle du second mari.

— Et pour quelle heure avez-vous reçu l'ordre de servir à souper aujourd'hui?

— Pour huit heures.

— Il en est sept et demie, dit le jeune homme en tirant de son gousset une fort johe montre qu'il avait déjà plusieurs fois consultée ; vous n'avez donc pas de temps à perdre.

— Oh! il sera prêt, soyez tranquille; seulement, j'étais monté pour vous parler du vôtre et vous dire que je venais de le recommencer complètement. Tâchez donc, maintenant, puisque votre compagnon a tant fait que de se mettre en retard, qu'il ne vienne plus que dans une heure.

— Écoutez, mon cher hôte, dit le jeune cavalier de l'air d'un homme pour qui cette grave affaire d'un repas servi à point n'est qu'une chose secondaire, ne vous tourmentez pas pour notre souper, même quand la personne que j'attends arriverait, car nous avons à causer. Si le souper n'est pas prêt, nous causerons auparavant; s'il est prêt, au contraire, nous causerons après.

— En vérité, monsieur, dit l'hôte, vous êtes un gentilhomme fort accomm.odant, et, puisque vous voulez bien vous en rapporter à moi, vous serez content, soyez tranquille.

Sur quoi, maître Biscarros fit une profonde révérence, à laquelle le jeune homme répondit par un léger signe de tête, et il sortit.

— Et maintenant, se dit le jeune homme en reprenant avec curiosité son poste à la fenêtre, je comprends tout. La dame attenà quelqu'un qui doit venir de Libourne, et les hommes du taillis se proposent d'aborder le visiteur avant que celuici ait eu le temps de heurter à la porte.

A cet instant, et comme pour justifler les prévisions d» notre sagace observateur, le pas d'un cheval se fit entendre vers sa gauche. Prompt comme l'éclair, l'œil du jeune '^omme sonda le taillis pour épier l'attitude des gens embusqués. Quoique /a nuit commençât à confondre les objets, il lui sembla que les uns écartaient les branches, et que les autres se soulevaient pour regarder par-dessus le rocher, ceux-ci et ceux-là se préparant à un mouvement qui avait toutes les apparenc-os d'une agression. En même temps, un bruit sec, comme celui d'un mousquet que l'on arme, vint, à trois reprises, frapper son oreille et faire tressaillir son cœur. Alors il se tourna rapidement du côté de Libourne, pour tâcher d'apercevoir celui que menaçait ce bruit meurtrier, et il vit, sur un cheval parfaitement découplé et lancé au trot, apparaître, le nez au vent, l'air vainqueur, le bras arrondi sur la hanche, un beau jeune homm^ cfont le manteau court, doublé de satin blanc, découvrait gracieusement l'épaule droite. De loin, cette figure semblait pleine d'élégance, de molle poésie et d'orgueil joyeux. De plus près, ce fut un visage aux lignes fines, au teint animé, à l'œil ardent, à la bouche entr'ouverte par l'habitude du sourire, à la moustache noire et délicate, aux dents fines et blanches. Un triomphant moulinet de houssine, un petit sifflotement, pareil à celui dont avaient l'habitude les petits- maîtres de l'époque, et que M. Gaston d'Orléans avait mis à la mode, achevait de faire du nouvel arrivant un cavalier parfait, selon les lois du bel air en vigueur à la cour de France, laquelle commençait déjà à donner le ton à toutes les cours de l'Europe.

A cinquante pas derrière lui, et montant un cheval dont il réglait l'allure sur celle du cheval de son maître, venait un laquais fort prétentieux et fort rengorgé, qui paraissait tenir parmi les domestiques un rang non moins distingué que son maître ^armi les gentilshommes.

Le bel adolescent qui se tenait à la fenêtre de l'hôtel, trop

jeune encore, sans doute, pour assister froidement à une scène dans le genre de celle qui lui était promise, ne put s'empêcher de frémir en songeant que les deux io^^omparables qui s'avançaient, si pleins d'insouciance et de sécurité, allaient, selon toute probabilité, être passés par les armes en arrivant à l'embuscade qui les attendait. Un combat rapide parut se livrer chez lui entre la timidité de son âge et l'amour de son prochain. Enfin, ce fut le sentiment généreux qui l'emporta, et, comme le cavalier allait passer devant la porte de l'auberge sans même regarder de son côté, cédant à un élan subit, à une résolution irrésistible, le jeune homme se jeta en avant, et, interpellant le beau voyageur:

— Holà ! monsieur, cria-t-il, arrêtez-vous, s'il vous plaît, car j'ai quelque chose d'important à vous dire.

A celte voix et à ces paroles, le cavalier leva la tête, et, voyant ce jeune homme à la fenêtre, arrêta son cheval d'un mouvement de main qui eût fait honneur au meilleur écuyer.

— N'arrêtez pas votre cheval, monsieur, continua le jeune homme, et approchez-vous au contraire de moi sans affectation et comme si vous me connaissiez.

Le voyageur hésita un instant ; mais, voyant, à l'air de ceiui qui lui parlait, qu'il avait affaire à un gentilhomme de bonne tournure et de beau visage, il mit le chapeau à la main, et s'avança tout en souriant.

— Me voici à vos ordres, monsieur, lui dit-il; qu'y a-t-il pour votre service?

— Avancez plus près encore, monsieur, continua l'inconnu de la fenêtre; car ce que j'ai à vous dire ne peut se dire tout haut. Remettez votre chapeau, car il faut que l'on croie que nous nous connaissons depuis longtemps, et que c'est moi que vous venez voir à cette auberge.

— Mais, monsieur, dit le voyageur, je ne comprends pas.

— Vous comprendrez tout à l'heure; en attendant, couvrezvous... Bien, avancez encore, plus près, plus près! tendez-

moi la main; c'est cela! Enchanté de vous voir! Maintenant, ne dépassez pas cette auberge ou vous êtes perdu!

— Qu'y a-t-il donc? En vérité, vous meffrayez, dit en souriant le voyageur.

— Il y a que vous vous rendez à la petite maison où brilla cette lumière, n'est-ce pas?

Le cavalier lit un mouvement.

— Mais, sur la route de cette maison, là, au coude du chemin, dans ce taillis sombre, quatre hommes sont embusqués qui vous attendent.

— Ah ! lit le cavalier en regardant de tous ses yeux le petit jeune homme pâle. Ah! \Taiment! vous êtes sûr?

— Je les ai vus arriver les uns après les autres, descendre de leurs chevaux, se cacher, les uns derrière les arbres et les autres derrière des rochers. Enfin, quand, tout à l'heure, vous avez débouché du village, je les ai entendus armer leurs mousquets.

— Bon ! dit le cavalier, qui commençait à s'effaroucher à son tour.

— Oui, monsieur, c'est comme je vous le dis, continua le jeune homme au feutre gris; et, s'il faisait plus clair, peutêtre pourriez-vous les voir et les reconnaître.'

— Oh ! dit le voyageur, je n'ai pas besoin de les reconnaître, et je sais à merveille quels sont ces hommes. Mais vous, monsieur, qui vous a dit que j'allais à cette maison, et que c'était moi que l'on guettait ainsi?

— Je l'ai deviné.

^- Vous êtes un CEdipe très-charmant; merci! Ah! l'on veut me fusiller; et combien sont-ils pour cette belle opération?

— Quatre, dont l'un paraît le chef.

— Ce chef est plus vieux que les autres, n'est-ce pas?

— Oui, autant que j'ai pu en juger d'ici.

— Voûté?

— Rond des épaules, plume blanche, justaucorps brodé, manteau brun; le geste rare, mais impératif.

— Justement, c'est le duc d'Épernon.

— Le duc d'Épernon! s'écria le gentilhomme.

— Ah bien, voilà que je vous conte mes affaires, dit eu riant le voyageur. Je n'en fais jamais d'autres; mais, n'importe, vous me rendez un assez grand service pour que je n'y regarde pas de si près avec vous. Et ceux qui l'accompagnaient, comment étaient-ils vêtus?

— De casaques grises.

— Précisément, ce sont ses porte-bâtons.

— Qui aujourd'hui sont devenus des porte-mousquets.

— En mon honneur, bien obligé ! Maintenant, savez-vous ce que vous devriez faire, mon gentilhomme?

— Non, mais dites votre avis, et, si ce que je dois faire peut vous servir, j'y suis d'avance tout disposé.

— Vous avez des armes?

— Mais... oui. J'ai mon épée.

— Vous avez votre laquais ?

— Sans doute; mais il n'est pas ici; je l'ai envoyé au-devant de quelqu'un que j'attends.

— Eh bien, vous devriez me donner un coup de main.

— Pourquoi faire?

— Pour charger ces misérables, et leur faire demander merci à eux et à leur chef.

— Êtes-vous fou, monsieur? s'écria le jeune homme avec un accent qui prouvait qu'il n'était pas le moins du monde disposé à une pareille expédition.

— En effet, je vous demande pardon, dit le voyageur; j'oubhais que la chose ne vous regarde pas.

Puis, se retournant vers son laquais, qui, en voyant son maître s'arrêter, avait de son côté fait halte en conservant sa distance.

— Castorin, dit-il, venez ici.

Et, en même temps, il porta la main aux fontes de sa selle, comme pour s'assurer que ses pistolets étaient en bon état.

— Ah! monsieur, s'écria le jeune gentilhomme en étendant les bras comme pour l'arrêter, monsieur, au nom du ciel, ne risquez pas votre vie dans une pareille aventure ! Entrez plutôt dans l'auberge, afin de ne donner aucun soupçon à celui qui vous attend; songez qu'il s'agit de l'honneur d'une femme.

— Vous avez raison, dit le cavalier, quoique, dans cette circonstance, il ne s'agisse pas précisément de l'honneur, mais de la fortune. Castorin, mon ami, continua-t-il en s'adressant à son laquais, qui l'avait rejoint, nous n'allons pas plus loin pour le moment.

— Comment! s'écria Castorin presque aussi désappointé que son maître; que dit donc monsieur?

— Je dis que mademoiselle Francmelte sera privée ce soir du bonheur de vous voir, attendu que nous passons la nuit à l'hôtel du Veau d'or ; entrez donc, commandez-moi à souper, et me faites préparer un li-t.

Et, comme le cavalier s'aperçut sans doute que M. Castorm s'apprêtait à répliquer, il accompagna ces dernières paroles d'un mouvement de tête qui n'admettait pas une plus longue discussion.

Aussi Castorin disparut-il sous la grande porte, l'oreille basse et sans oser risquer un seul mot.

Le voyageur suivit Castorin un instant des yeux; puis, après avoir réfléchi, il parut prendre sa résolution, mit pied à terre, entra par la grande porte après son laquais, au bras duquel il jeta la bride de son cheval, et, en deux bonds, il fut à la chambre du jeune gentilhomme, qui, voyant tout à coup s'ouvrir sa porte, laissa échapper un mouvement de surprise mêlé de crainte que le nouvel arrivant ne put voir à cause de l'obscurité.

— Ainsi, dit le voyageur en s'approchant gaiement du

jeune homme et en serrant cordialement une main qu'on ne lui tendait pas, c'est convenu, je vous dois la vie.

— Ah! monsieur, vous exagérez le service que je vous ai rendu, dit îe jeune homme e^ faisant un pas en arrière,

— Non, pas de modestie : c'est comme je vous le dis; je connais le duc, il est brutal en diable. Quant à vous, vous êtes un modèle de perspicacité, un phénix de charité chrétienne. Mais, dites-moi, vous qui êtes si aimable, si compatissant, avez-vous poussé l'obligeance jusqu'à prévenir dans la maison?

— Dans quelle maison?

— Dans la maison où j'allais, pardieu! dans la maison où l'on m'attend.

— Non, dit le jeune homme, je n'y ai point pensé, je l'avoue, et j'y eusse pensé, d'ailleurs, que je n'en avais pas le moyen. Je suis moi-même ici depuis deux heures à peine, et je ne connais personne dans cette maison.

— Ah! diable! fit le voyageur avec un mouvement d'inquiétude. Pauvre Nanon! pourvu qu'il ne lui arrive rien.

— Nanon l Nanon de Lartigues? s'écria le jeune homme stupéfait.

— Ah çà! mais vous êtes donc un sorcier? dit le voyageur. Vous voyez des hommes s'embusquer sur une route, et vous devinez à qui ils en veulent; je vous dis un nom de baptême, et vous devinez le nom de famille. Vite expliquezmoi la chose, ou sinon je vous dénonce et vous fais condamner au feu par le parlement de Bordeaux.

— Ah! cette fois, vous en conviendrez, reprit le jeune homme, il ne faut pas être bien malin pour vous avoir dépisté ; une fois que vous aviez nommé le duc d'Épernon comme étant votre rival, il était évident que, si vous nommiez une N'^non quelconque, ce devait être cette Nanon de Lartigues, si belle, si riche, si spirituelle, dit-on, dont le duc est ensorcelé et qui gouverne dans son gouvernement; ce qui

fait que, dans toute la Guyenne, elle est presque aussi exécrée que lui... Et vous alliez chez celte femme? continua le jeune homme avec un ton de reproche.

— Ma foi , oui, je l'avoue; et, puisque je l'ai nommée, je ne m'en dédis pas. D'ailleurs, Nanon est méconnue et calomniée. Nanon est une charmante fille, pleine de fidélité à ses promesses tant qu'elle trouve du plaisir à les garder, et toute dévouée à celui qu'elle aime, tant qu'elle l'aime. Je devais souper avec elle ce soir, mais le duc a renversé la marmite. Voulez-vous que, demain, je vous présente à elle? Que diable ! il faudra bien que le duc, une heure ou l'autre, retourne à Agen!

— Merci, dit d'un ton sec le jeune gentilhomme. Je ne connais mademoiselle de Lartigues que de nom, et ne désire point la connaître autrement.

— Eh 1 vous avez tort, morbleu ! Nanon est une fille bonne à connaître de toutes les façons.

Les sourcils du jeune homme se froncèrent.

— Ah ! pardon, reprit le voyageur étonné; mais je croyais qu'à votre âge...

— Sans doute, mon âge est celui où l'on accepte d'ordinaire de pareilles propositions, reprit le jeune liomme en s'apercevant du mauvais effet que faisait son rigorisme, et je l'accepterais volontiers, si je n'étiiis ici de passage et forcé de continuer mon chemin cette nuit.

— Oh ! pardieu ! vous ne vous en irez pas du moins que je ne sache quel est le gentil cavalier qui m'a si galamment sauvé la vie

Le jeune homme parut hésiter; puis, après un instant :

— Je suis le vicomte de Cambes.

— Ah! ah! dit son interlocuteur, j'ai entendu parler d'une charmante vicomtesse de Cambes qui a bon nombre de terres tout autour de Bordeaux et qui est amie de madame la Princesse.

^ C'est ma parente, dit vivement le jeune homme.

— Ma foi, je vous en fais mon compliment, vicomte, car on îa dit incomparable; j'espère que, si l'occasion me favorise 3n ce point, vous me présenterez à elle. Je suis le baron de Canolles, capitaine dans Navailles, et, pour le moment, jouissantd'un congé que M. le ducd'Épernon a bien voula m'accorder, à Va recommandation de mademoiselle de Lartigues.

— Baron de Canolles ! s'écria à son tour le vicomte regardant son interlocuteur avec toute la curiosité qu'éveillait en lui ce nom fameux dans les aventures galantes du temps.

— Vous méconnaissez? dit Canolles.

— De réputation seulement/ répondit le vicomte.

— Et de mauvaise réputation, n'est-ce pas? Que voulezvous ! chacun suit sa nature; moi, j'aime la vie agitée.

— Vous êtes parfaitement libre, monsieur, de vivre comme il vous convient, répondit le vicomte. Cependant permettezmoi une réflexion.

— Laquelle?

— C'est que voilà une femme horriblement compromise à cause de vous, et sur laquelle le duc va se venger de son désappointement à votre égard.

— Diable ! vous croyez ?

— Sans doute, pour être une femme... légère..., mademoiselle de Lartigues n'en est pas moins femme, et compromise par vous : c'est à vous de veiller à sa sûreté.

— Vous avez, ma foi, raison, mon jeune Nestor; et j'oubliais, dans le charme de votre conversation, mes devoirs de gentilhomme; nous aurons été trahis, et, selon toute probabilité, le duc sait tout. Il est vrai que, si seulement Nanon était prévenue, elle est adroite, et je m'en rapporterais à elle de faire demander pardon au duc. Voyons, voyons donc : savez-vous la guerre, jeune homme?

— Pas encore, répondit le vicomte en riant. Mais je crois que j e vais l'apprendre où ie vais.

3rt LA GUERRE DES FEMMES.

— Eh biec^ une première leçon. Vous savez qu'en bonne guerre, quand la force est inutile, il faut employer la ruse. Aidez-moi donc à ruser.

—Je ne demande pas mieux. Mais de quelle façon? Dites.'

— L'auberge a deux portes.

— Quant à cela, je n'en sais rien.

— Je le sais, moi : une qui donne sur la grande route ; l'autre qui donne sur la campagne. Je sors par celle qui donne sur la campagne, je décris un demi-cercle, et je vais frapper à la maison de INanon, qui a aussi une porte de derrière.

— Oui, pour qu'on vous surprenne dans cette maison ! s'écria le vicomte. Vous faites, en vérité, un beau tacticien !

— Qu'on me surprenne? reprit Canolles.

— Sans doute. Le duc, las d'attendre, et ne vous \ oyanl pas sortir d'ici, se retournera vers la maison.

— Oui, mais je ne ferai qu'entrer et sortir.

— Une fois entré... vous ne sortirez plus.

— Décidément, jeune homme, dit Canolles, vous Gles magicien.

— Vous serez surpris, tué peut-être sous ses yeux, voilà tout.

— Bah ! dit Canolles, il y a des armoires.

— Oh ! fit le vicomte.

Ce ohl fut prononcé de telle sorte, avec une intonation si éloquente, il contenait tant de reproches voilés, tant de honte pudique, tant de suave délicatesse, que Canolles s'arrêta tout court, et attacha, malgré l'obscurité, son regard perçant sur le jeune homme accoudé à l'appui de la fenêtre.

Le vicomte sentit tout le poids de ce regard et reprit d'uD air enjoué :

— Au fait, vous avez raison, baron, allez-y ; mais cachezvous bien, afin qu'on ne vous surprenne pas.

— Eh bien, non^ j'ai tort, dit Canolles, et c'est vous qai avez raison ; mais comment la prévenir?

— Il me semble qu'une lettre...

— Qui la portera?

— Je croyais vous avoir vu un laquais. Un laquais, en pareille circonstance, ne risque que quelques coups de bâton, tandis qu'un gentilhomme risque sa vie.

— En vérité, je perds la tête, dit Canolles, et Castorin fera la commission à merveille; d'autant plus que je soupçonne le drôle d'avoir des intelligences dans la maison.

— Vous voyez bien que tout peut s'arranger ici, dit le vicomte.

— Oui. Avez-vous de l'encre, du papier, des plumes ?

— Non, dit le vicomte; mais il y en a en bas.

— Pardon, dit Canolles; mais, en vérité, je ne sais ce qui m'arrive ce soir, et je fais bêtise sur bêtise. N'importe ! Merci de vos bons conseils, vicomte, et je vais les suivre à l'instant même.

Et Canolles, sans quitter des yeux le jeune homme, qu'il examinait déjà depuis quelques instants avec une singulière ténacité, gagna la porte et descendit l'escalier, tandis que le vicomte, inquiet et presque troublé, murmurait :

— Comme il me regarde ! m'aurait-il donc reconnu?

Cependant Canolles était descendu, et, après avoir un instant regardé en homme profondément affligé les cailles, les perdrix et les friandises que maître Biscarros entassait luimôme dans la manne placée sur la tête de son aide de cuisine, et qu'an autre que lui allait manger peut-être, quoique bien certainement elles lui fassent destinées, il demanda la chambre qu'avait dû lai préparer maître Castorin, s'y fit apporter de l'encre, des plumes et du papier, et écrivit ■<. Nanon la lettre suivante :

a Chère dame,

» A cent pas de votre porte, si la nature a doué vos beaux yeux de la faculté de voir pendant la nuit, vous pouvez distinguer, dans un tas d'arbres, M. le duc d'Épernon, qui m'attend pour me faire fusiller, et vous compromettre horriblement ensuite. Mais je ne me soucie ni de perdre la vie, ni de vous faire perdre votre repos. Demeurez donc en paix de ce côté-là. Quant à moi, je vais un peu user du congé que vous me fîles signer l'autre jour, afin que je profitasse de ma liberté pour vous venir voir. Où je vais, je n'en sais rien, et j'ignore même si je vais quelque part. Quoi qu'il en soit, rappelez votre fugitif quand lorage sera passé. On vous dira au Veau d'or quelle route j'ai prise. Vous me saurez gré, je l'espère, du sacrifice que je m'impose. Mais vos intérêts me sont plus chers que mon plaisir. Je dis mon plaisir, parce que j'eusse eu quelque agrément à rosser M. d'Épernon et ses sbires sous leur déguisement. Ainsi, chère dame, croyez-moi votre bien dévoué, et surtout bien fidèle. »

Canolles signa ce billet, tout bouillant de la fanfaronnade gasconne, et dont il connaissait l'effet sur la Gasconne Manon. Puis, appelant son laquais :

— Venez çà, maître Caslorin, lui dit-il, et avouez-moi ingénument où vous en êtes avec mademoiselle Francinelte.

— Mais, monsieur, répondit Castorin fort étonné de la question, je ne sais si je dois...

— Soyez tranquille, maître fat, je n'ai aucune intention sur elle, et vous n'avez pas l'honneur d'être mon rival. Ce que je vous demande, c'est un simple renseignement.

— Ab l dans ce cas, monsieur, c'est autre chose, et mademoiselle Francinette a eu l'obligeance d'apprécier mes qualités.

— Ainsi, vous êtes au mieux, n'est-ce pas, monsieur le faquin? Fort bien. Prenez ce billet, alors; tournez par la prairie.

— Je sais le chemin, monsieur, dit Castorin d'un air suffisant.

— C'est juste. Et allez heurter à la porte de derrière. Sans doute vous connaissez aussi cette porte ?

— Parfaitement.

— De mieux en mieux. Prenez donc ce chemin, allez donc frapper à cette porte, et remettez la lettre que voici à mademoiselle Francinette.

— En ce cas, monsieur, dit Castorin joyeux... je puis donc?...

— Vous pouvez partir à l'instant même, vous avez dix minutes pour aller et venir. Il faut que celte lettre soit remise à l'instant même à mademoiselle Nanon de Lartigues.

— Mais, monsieur, dit Castorin, qui flairait une mésaventure, si l'on ne m'ouvre pas la porte ?

— Vous serez un sot, car vous devez avoir quelque manière particulière de frapper, grâce à laquelle on ne laisse point dehors un galant homme; s'il en est autrement, je suis un gentilhomme bien à plaindre d'avoir à mon service un bélître comme vous.

— J'en ai une, monsieur, dit Castorin de son air le plus conquérant. Je frappe d'abord deux coups à intervalle» égaux, puis un troisième...

— Je ne vous demande pas de quelle manière vous frappez : peu m'importe, pourvu qu'on vous ouvre. Allez donc; et, si l'on vous surprend, mangez le papier, sinon je vous couperai les oreilles à votre retour, si cela n'est pas déjà fait.

Castorin partit comme l'éclair. Mais, en arrivant au bas de l'escalier, il s'arrêta, et, au mépris de toute règle, gUssa le billet dans le haut de sa botte ; puis, sortant par la porte de la basse-cour et faisant un long circuit, traversant les

buissons comme un renard, franchissant les fossés comme un lévrier, il s'en vint heurter à la porte dérobée de celte façon particulière qu'il avait tenté d'expliquer à son maiire, et qui avait tr;nt d'efficacité, qu'à l'instant même la porte s'ouvrit.

Dix minutes après, Castorin était de retour sans mésaven*» lure aucune, et annonçait à son maître que le billet avait été remis entre les belles mains de mademoiselle Nanon.

Canolles avait employé ces dix minutes à ou\Tir son portemanteau, à préparer sa robe de chambre et à se faire dresser sa table. Il écouta avec une satisfaction visible le rapport de M. Castorin, alla faire un tour à la cuisine en donnant tout haut ses ordres pour la nuit, et en bâillant démesurément, comme un homme qui attend avec impatience le moment de se coucher. Cette manœuvre avait pour but, si le duc d'Épernon le faisait guetter, de lui apprendre que l'intention du baron n'avait jamais été de dépasser l'auberge, où il était venu, simple et inoffensif voyageur, demander un souper et un gîte. En effet, ce plan obtint le résultat que s'en promettait le baron : une espèce de paysan qui buvait dans le coin le plus obscur de la salle appela le garçon, paya son écot, se leva et sortit sans affectation, et tout en grommelant un triolet. Canolles le suivit jusqu'à la porte, et le vit se diriger vers le massif d'arbres; dix minutes après, il entendit le pas de plusieurs chevaux qui s'éloignaient; l'embuscade était levée.

Alors le baron rentra, et, l'esprit tout à fait libre du côté de Nanon, il ne songea plus qu'à passer sa soirée de la façon la plus divertissante possible : en conséquence, il ordonna à Castorin de préparer des cartes et des dés, et, ce soin accompli, d'aller demander au vicomte de Carabes s'il voulait bien lui faire l'honneur de le recevoir.

C«r,lorin obéit, et trouva au seuil de la chambre un vieil écuyer à poils blancs, lequel, tenant la porte à peine entre-

baillée, répondit à son compliment d'un air fort rébarbatif :

— Impossible pour le moment; M. le vicomte est en affaires.

— Très-bien, dit Canolles, j'attendrai.

Et, comme il entendait un grand bruit devers la cuisine, il alla, pour tuer le temps, voir un peu ce qui se passait dans cette importante partie de la maison.

C'était le pauvre marmiton qui revenait plus mort que vif; au coude du chemin, il avait été arrêté par quatre hommes qui l'avaient interrogé sur le but de sa promenade nocturne, et qui, apprenant qu'il allait porter à souper à la dame de la maison isolée, l'avaient dépouillé de son bonnet, de sa veste blanche et de son tablier; le plus jeune des quatre hommes avait alors revêtu les insignes de sa profession, avait posé le panier en équilibre sur sa tête et avait continué, au lieu et place de l'apprenti cuisinier, le chemin vers la petite maison. Dix minutes après, il était revenu, et s'était entretenu tout bas avec celui qui paraissait le chef de la troupe. Alors on avait rendu au marmiton sa veste, son bonnet et son tabher, on lui avait remis son panier sur la tête, et on lui avait donné un coup de pied au derrière pour le mettre dans la direction qu'il devait suivre. Le pauvre diable n'en avait pas demandé davantage. Il était parti tout courant, et était venu tomber à demi mort de terreur sur !>: seuil de la porte, où l'on venait de le ramasser.

Cette aventure était fort inintelligible pour tout le monde, excepté pour Canolles ; mais, comme celui-ci n'avait aucun motif d'en donner l'explication, il laissa hôte, garçoDs, servantes, cuisinier et marmiton se perdre en conjectares sur l'événement, et, tandis qu'ils battaient la campagne à qui mieux mieux, il monta chez le vicomte, et, présumant que la première demande qu'il lui avait adressée par Ventremise de M. ''Caslorin le dispensait d'une seconde démarche du même genre, il ouvrit la porte sans façon et entra.

Une table illuminée et chargée de deux couverts était dressée au milieu de la chambre, n'attendant plus, pour être complète, que les plats dont elle devait être ornée.

CanoUes remarqua ces deux couverts et en tira un joyeux augure.

Cependant, en l'apercevant, le vicomte se leva d'un mouvement si brusque, qu'il était aisé de voir que sa visite avait surpris le jeune homme, et que ce n'était point à lui, comme il s'en était flatté d'abord, qu'était destiné le second couvert.

Ce doute fut confirmé par les premières paroles que lui adressa le vicomte.

— Puis-je savoir, monsieur le baron, lui demanda celui-ci en s'avançant toujours cérémonieux vers lui, à quelle nouvelle circonstance je dois l'honneur de votre visite?

— Mais, répondit Canolles un peu ébouriffé de cette disgracieuse réception, à une circonstance toute naturelle. La faim m'est venue. J'ai pensé qu'elle devait vous être venue aussi. Vous êtes seul, je suis seul, et je voulais avoir l'honneur de vous proposer de souper avec moi.

Le vicomte regarda Canolles avec une défiance visible et parut éprouver quelque embarras à lui répondre.

— Sur mon honneur ! dit Canolles en riant,- on dirait que je vous fais peur; êtes-vous donc chevaher de Malte? Vous destine-t-on à l'Église, ou votre respectable famille vous aurait-elle élevé dans l'horreur des Canolles? Voyons, pardieu ! je ne vous perdrai pas pour une heure passée ensemble, chacun d'un côté d'une table.

— Impossible de descendre chez vous, baron.

— Eh bien, ne descendez pas chez moi. Mais, puisque je suis monté chez vous...

— Encore plus impossible, monsieur. J'attends quelqu'un. Pour cette fois, Canolles fut désarçonné.

— Ah ! vous attendez quelqu'un ? dit-il.

— Oui.

— Ma foi, dit Canolles après nn instant de silence, j'aimerais presque autant que vous m'eussiez laissé continuer ma route, au risque de ce qui pouvait m'en arriver, que de gâter ainsi, par cette répulsion que vous me manifestez, le service que vous m'avez rendu, et dont il me semblait que je ne vous avais point encore assez remercié.

Le jeune homme rougit et se rapprocha de Canolles.

— Pard(yû, monsieur! dit-il d'une voix tremblante, je comprends toute mon impolitesse ; aussi, si ce n'était d'affaires sérieuses, d'affaires de famille que nous avons à causer avec la personne que j'attends, ce me serait à la fois un honneur et un plaisir de vous admettre en tiers, quoique...

— Oh! achevez, dit Canolles, quelque chose que vous me disiez, j'ai décidé que je ne me fâcherais point contre vous.

— Quoique, continua le jeune homme, notre connaissance soit un de ces effets imprévus du hasard, une de ces rencontres fortuites, une de ces relations éphémères...

— Et pourquoi cela? demanda Canolles. C'est de cette façon, au contraire, que se lient les longues et sincères amitiés ; il ne s'agit que de faire un mérite à la Providence de ce que vous attribuez au hasard.

— La Providence, monsieur, reprit le vicomte en riant, veut que je parte dans deux heures, et que, selon toute probabilité, je suive une route tout opposée à la vôtre ; recevez donc tous mes regrets de ne pouvoir accepter, comme je le désirerais, cette amitié que vous m'offrez si cordialement et que j'apprécie à sa valeur.

— Ma foi, dit Canolles, décidément vous êtes un singulier garçon, et votre élan de générosité m'avait d'abord donné une tout autre idée de votre caractère. Mais, enfin, qu'il soit fait comme vous le désirez : je n'ai certes pas le droit d'être exigeant, puisque c'est moi qui suis votre obligé, et que vous avez fait pour moi beaucoup plus que je n'avais le droit d'attendre d'un inconnu. Je m'en retourne donc sou-

t4 LA GUERRE DES FEMMES.

per seul; mais, en vérité, vicomte, cela me coûte : le monologue n'est point dans mes habitude?.

Et, en eiTet, malgré ce qu'avait ditCanolles et la résolution de se retirer qu'annonçaient ses paroles, il ne se relirait pas; quelque chose le clouait à sa place dont il ne se rendait pas compte ; il se sentait invinciblement attiré vers le vicomte, mais celui-ci, prenant un flambeau, s'approcha de Canolles, et, avec un charmant sourire :

— Monsieur, dit-il en lui tendant la main, quoi qu'il en soit, et si courte qu'ait été notre entrevue, croyez que je suis enchanté d'avoir pu vous être bon à quelque chose.

Canolles ne vit que le compliment : il saisit la main que le vicomte lui présentait, et qui, au lieu de répondre à sa masculine et amicale pression, se retira tiède et frémissante; puis, comprenant que, tout enveloppé qu'il était d'une phrase obligeante, le congé que lui donnait le jeune homme n'en était pas moins un congé, il se retira tout désappointé et surtout tout pensif.

A la porte, il rencontra le soiirire édenté du vieux valet, qui prit le flambeau des mp-ins du vicomte, reconduisit cérémonieusement Canolles jusqu'à son appartement et remonta incontinent vers son maître, lequel l'attendait au haut de l'escalier.

— Que fait-il ? demanda le vicomte à voix basse.

— Je crois qu'il se décide à souper seul, répondit Pompée.

— Alors il ne remontera plus?

— Je l'espère, du moins.

— Commandez les chevaux. Pompée, ce sera toujours du temps de gagné. Mais, ajouta le vicomte en prêtant i oreille, qu'est-ce que ce bruit?

— On dirait la voix de M. Richon.

— Et celle de M. de Canolles.

— Ils se querellent, ce me semble.

— Au contraire, ils se reconnaissent ; écoutex.

— Pourvu que Riciion ne parle point.

— Oh ! il n'y a rien à craindre, c'est un homme fort cireonspect.

— Clmt!...

Les deux écouteurs se turent, et l'on entendit alors la voix de CanoUes.

— Deux couverts, maître Biscarros, criait le baron, deux couverts! M. Richon soupe avec moi.

— Non pas, s'il vous plaît, répondit Richon : impossible.

— Ah çà ! mais vous voulez donc souper seul comme ce jeune gentilhomme.

— Quel gentilhomme ?

— Celui qui est îà-haut.

— Comment l'appelez-vous?

— Le vicomte de Gambes.

— Vous connaissez donc le vicomte?

— Pardieu ! il m'a sauvé la vie.

— Lui?

— Oui, lui.

— Comment cela?

— Soupez avec moi, et je vous conterai la chose en soupant.

— Je ne puis pas : je soupe avec lui.

— En effet, il attend quelqu'un.

— C'est moi, et, comme je suis en retard, vous permettrez que je vous quitte, n'est-ce pas, baron?

— Non, sacrebleu ! je ne le permets pas! s'écria Canolles. J'ai mis;''ans ma tête que je souperais en compagnie, et vous souperez avec moi ou je souperai avec vous. Maître Biscarros, deux couverts.

Mais, pendant que Canolles se retournait pour voir si cet ordre était exécuté, Richon avait enfilé l'escalier et en montait rapidement les degrés. En arrivant sur le dernière marche, sa main rencontra une petite main qui l'attira dans la

chambre du vicomte de Cambes, dont la porte se referma derrière lui, et dont, pour plus grande sûreté, les deux verrous vinrent corroborer la clôture.

— En vérité, murmura Canolies en cherchant inutilement des yeux Uichon disparu, et en s'asseyantà sa table solitaire, en vérité, je ne sais ce (^u'il y a contre moi dans ce maudit pays : les uns courent après moi pour me tuer, les autres me fuient comme si j'avais la peste. Corbleu ! mon appétit s'éteint, je sens que je m'attriste, je suis capable de me griser ce soir comme un lansquenet. Holà î Castorin, venez là que je vous rosse. Ah çà! mais ils s'enferment là-haut comme s'ils conspiraient. Ah! double bœuf que je suis ! en effet, ils conspirent; c'est cela : voilà qui m'explique tout. Maintenant, pour qui conspirent-ils? est-ce pour le coadjuteur? est-ce pour les princes ? est-ce pour le parlement ? est-ce pour le roi? est-ce pour la reine? est-ce pour M. de Mazarin? Ma foi, qu'ils conspirent contre qui ils voudront, cela m'est bien égal, et l'appétit m'est revenu. Castorin, faites servir et versez-moi à boire ; je vous pardonne.

Et Canolies entama philosophiquement le premier souper qui avait été préparé pour le vicomte de Cambes,,et que, faute de provisions nouvelles, maître Biscarros était f^rcé de lui servir réchauffé.

Tandis que le baron de Canolies cherchait inutiiement quelqu'un pour souper avec lui, et, lassé de ses recherches infructueuses, se décidait enfin à souper seul, voyons ce qui se pi»ssait chez Nanon.

ÏNanon, quoi qu'en ait dit et écrit ses ennemis, et, au

nombre de ses ennemis, il faut compter la plupart des historiens qui se sont occupés d'elle, était, à cette époque, une charmante créature de vingt-cinq à vingt-six r^is; petite de taille, brune de peau, mais avec une allure souple et gracieuse, mais avec de vives et fraîches couleurs, mais avec des yeux d'un noir profond, dont la cornée limpide s'irisait, comme celle des chats, de tous les feux et de tous les reflets; gaie à la surface, rieuse en apparence, Nanon était cependant bien loin de laisser aller son esprit à tous ces caprices et à toutes ces futilités qui brodent de folles arabesques la trame soyeuse et dorée dont se compose d'ordinaire la vie d'une petite- maîtresse ; tout au contraire, les plus graves délibérations, mûrement et longuement pesées dans sa tête mutine, prenaient un aspect à la fois plein de séduction et de lucidité en se traduisant par sa voix vibrante et fortement empreinte d'accent gascon. Personne n'eût deviné sous ce masque rose, aux traits fins et souriants, derrière ce regard plein de promesses voluptueuses et tout pétillant de vive? ardeurs, la persévérance infatigable, la ténacité invincible et la profondeur de vues de l'homme d'État. Et cependant, telles étaient les qualités ou les défauts de Nanon, selon qu'on voudra les examiner par la face ou par le revers de la médaille ; tel était l'esprit calculateur, tel était le cœur ambitieux, auxquels un corps plein d'élégance servait d'enveloppe.

Nanon était d'Agen. M. le duc d'Épernon, fils de cet inséparable ami de Henri ÏV qui -était dans sa voiture au moment où le couteau de Kavaillac le frappa, et sur lequel planèrent des soupçons qui retentirent jusqu'à Catherine de Médicis, M. le duc d'Épernon, nommé gouverneur de la Guyenne, ov sa morgue, ses insolences et ses exactions l'avaient faj^^dnéralement exécrer, avait distingué celte petite bourgeoise, fille d'un simple avocat. Il lui avait fait la cour, en avait triomphé à grand'peine, et après une défense sou-

tenue avec l'habileté d'un grand tacticien qui veut faire sentir à son vainqueur tout le prix de sa victoire. Mais, comme rançon de sa réputation désormais perdue, Nanon avait dérobé au duc sa puissance et sa liberté. Au bout de six mois de liaison avec le gouverneur de la Guyenne, c'était elle qui gouvernait en réalité cette belle province, rendant avec usure à tous ceux qui autrefois l'avaient lésée ou humiliée les torts et les offenses qu'elle en avait reçus. Reine de hasard, elle se fit tyran par calcul, pressentant, avec sa subtile intelligence, qu'il fallait suppléer par l'abus à la brièveté probable du règne.

En conséquence, elle s'empara de tout : trésor, influence, honneurs ; elle fut riche, nomma aux emplois, reçut les visites de Mazarin et des premiers seigneurs de la cour. Combinant avec une admirable adresse les divers éléments dont elle disposait, elle s'en fît un amalgame utile à son crédit, profitable à sa fortune. Chaque service que rendait Nanon était coté à son prix. Un grade dans l'armée, une charge dans la magistrature avaient leur tarif : Nanon faisait accorder ce grade ou cet emploi; mais on les lui payait en bel et bon argent ou par un riche et royal cadeau : en sorte que, se dessaisissant d'un fragment de pouvoir au bénéfice de quelqu'un, elle récupérait ce fragment sous une autre espèce, donnant l'autorité, mais retenant l'argent, qui en est le nerf.

Cela explique la durée de son règne ; car les hommes, dans leur haine, hésitent à renverser un ennemi auquel restera une consolation. Ce que veut la vengeance, c'est une niine totale, c'est une prostration complète. Les peuples chassent avec regret un tyran qui emporterait leur or et qui s'en irait en riant. Nanon de Lartigues avait deux millions! -

Aussi vivait-elle avec une sorte de sécurité sur ce volcan qui, sans relâche, ébranlait tout autour d'elle. Elle avait senti la haine populaire monter comme une marée, grandir et battre de ses flots le pouvoir de iM. d'Épcrnon, qui, chassé

de Bordeaux dans un jour de colère, avait entraîné NanCn avec lui comme la barque suit le vaisseau. Nanon plia sous l'orage, quitte à se relever quand l'orage serait passé : elle avait pris M. de Mazarin pour modèle, et, humble écolière, pratiquait de loin la politique de l'adroit et souple Italien. Le cardinal remarqua cette femme, qui grandissait et s'enrichissait par les mêmes moyens qui avaient fait de lui un premier ministre possesseur de cinquante millions : il admira la petite Gasconne; il fit plus, il la laissa faire. Peutêtre plus tard saura-t-on pourquoi.

Malgré tout cela, et quoique quelques-uns qui se disaient mieux informés prétendissent qu'elle correspondait directement avec M. de Mazarin, on parlait peu des intrigues politiques de la belle Nanon. Canolles lui-même, qui, du rester beau, jeune et riche, ne comprenait pas qu'on eût besoin d'être intrigant, ne savait point à quoi s'en tenir sur ce point. Quant à ses intrigues amoureuses, soit que Nanon, occupée de plus graves soins, les eût renvoyées à plus tard, soit que le bruit que faisait l'amour de M. d'Épernon pour elle eût absorbé le bruit que pouvaient faire des amours secondaires, ses ennemis mêmes n'avaient pas été prodigues de scandales envers elle, et Canolles pouvait, avec quelque droit, croire, dans son amour-propre personnel et national, Nanon invincible avant son arrivée. Soit qu'effectivement Canolles eût eu le premier élan amoureux de ce cœur accessible seulement jusque-là à l'ambition, soit que la prudence eût conseillé à ses prédécesseurs une discrétion absolue, Nanon, maîtresse, devait être une charmante femme; Nanon^ offensée, devait être une terrible ennemie.

La connaissance de Nanon et de Canolles s'était faite de la façon la plus naturelle. Canolles, heutenant au régiment de Navailles, avait voulu devenir capitaine: pour cela, il dut écrire à M. d'Épernon, colonel général de l'infanterie. Ce fut Nanon qui lut la lettre : elle répondit à son ordinaire,

croyant avoir une affaire à traiter, et donnant à Canolles un rendez-vous d'affaires. Candies choisit parmi ses bijoux de famille une bague magnifique, et qui pouvait valoir cinq cents pistoles; c'était toujours moins cher que d'acheter une compagnie, et se rendit à son rendez-vous. Mais, cette fois, le vainqueur Canolles, précédé de son cortège pompeux de bonnes fortunes, mit en déroute les calculs et la fiscalité de mademoiselle de Lartigues. C'était la première fois qu'il voyait Nanon, c'était la première fois que iNanon le voyait : ils étaient jeunes, beaux et spirituels tous deux. L'entrevue se passa en compliments réciproques ; de l'affaire en instance il ne fat pas dit un seul mot, et cependant l'affaire fut faite. Le lendemain, Canolles reçut son brevet de capitaine, et, lorsque la bague précieuse passa de son doigt à celui de Nanon, ce ne fut plus comme le prix de l'ambition satisfaite, mais comme le gage de l'amour heureux.

Quant à expliquer la résidence de Nanon près du village de Malifou, l'histoire suffira. Comme nous l'avons dit, le duc d'Épernon s'était fait haïr en Guyenne. iNanon, à qui on avait fait l'honneur de la transformer en mauvais génie, s'y était fait exécrer. L'émeute les chassa de Bordeaux et les repoussa à Agen. Mais, à Agen, l'émeute recommença. Un jour, on renversa sur un pont le carosse doré dans lequel iNanon allait rejoindre le duc. Nanon, sans qu'on sût comment, se trouva dans la rivière, et ce fut Canolles qui l'en relira. Une nuii, le feu prit à la maison de ville de Nanon, et ce fut Canolles qui pénétra à point jusque dans sa chambre à coucher et qui la sauva du feu. Nanon jugea qu'une troisième épreuve

pourrait bien réussir aux Agenois. Quoique Canolles s'éloignât d'elle le moins possible, c'eût été un miracle qu'il se trouvât toujours là à point nommé pour la tirer de péril. Elle profita d'un départ du duc, qui allait tenter une tournée dans son gouvernement, et d'une escorte de douze cents hommes dont le régiment de Navailles avait fourni sa part, pour sor. tir de la ville en même temps que Canolles, narguant de la portière de son carrosse la populace, qui eût bien voulu mettre ce carrosse en pièces, mais qui ne l'osait point.

Alors le duc et Nanon choisirent, ou plutôt Canolles avait secrètement choisi pour eux la petite campagne où il fut décidé que Nanon demeurerait, tandis qu'on lui monterait une maison à Ubourne. Canolles eut un congé, en apparence, pour aller terminer chez lui quelques affaires de famille, en réalité pour avoir le droit de quitter son régiment, qui était retourné à Agen, et ne pas trop s'éloigner de Matifou, où sa présence tutélaire était plus urgente que jamais. En effet, les événements commençaient à prendre une gravité alarmante. Les princes de Condé, de Conti et de Longueville, arrêtés le 17 janvier précédent et enfermés à Vincennes, offraient, aux quatre ou cinq partis qui divisaient la France à cette époque, un excellent prétexte de guerre civile. L'impopularité du duc d'Épernon, que l'on savait tout entier à la cour, allait croissant, quoique raisonnablement on eût pu espérer qu'elle ne pouvait plus croître. Une catastrophe, souhaitée de tous les partis, qui, dans l'étrange situation où se trouvait la France, ne savaient pas où ils en étaient euxmêmes, devenait imminente. Nanon, comme les oiseaux qui voient venir l'orage, disparut de l'horizon et rentra dans son nid de feuillage, pour y attendre, obscure et ignorée, l'événement.

Elle se d^/nna pour une veuve qui cherche la retraite. C'était ainsi^ on sa le rappelle, que l'avait désignée maître Biscarros.

Donc, M. d'Épernon était venu visiter la charmante recluse^ ep lui annonçant qu'il partait pour une tournée de huit jours; et, aussitôt son départ, Nanon avait envoyé par le percepteur, son protégé, un petit mot à Canolles, qui, grâce à son congé, se tenait dans les environs. Seulement, comme nous l'avons dit, ce petit mot original avait disparu entre les mains du messager, et était devenu une copie d'invitation sous la plume de Cauvignac. C'était à cette invitation que l'insouciant gentilhomme s'empressait de se rendre, lorsque le vicomte de Cambes l'avait arrêté à quatre cents pas de son but.

Nous savons le reste,

Nanon attendait donc Canolles, comme attend une femme qui aime, c'est-à-dire en tirant dix fois par minute sa montre de sa poche, en s'approchant à chaque instant de la croisée, en épiant chaque bruit, en interrogeant du regard le soleil rouge et splendide qui se cachait derrière la montagne pour faire place aux premières ombres de la nuit. D'abord on frappa à la porte de devant, et elle lança Francinette vers la porte; mais ce n'était rien autre chose que le marmiton supposé, lequel apportait le souper auquel manquait le convive. Nanon plongea ses yeux dans l'antichambre et vit le faux messager de maître Biscarros, qui, de son côté, insinuait son regard dans la chambre à coucher, où était dressée une petite table à deux couverts. Nanon recommanda à Francinette de tenir les viandes chaudes, referma tristement la porte et s'en revint à sa fenêtre, laquelle lui montrait, autant qu'elle pouvait la voir au milieu des premières ténèbres, la route vide.

Un second coup, un coup frappé d'une manière particulière, retentit à la petite porte de derrière, et Nanon s'écria '

— Le voici !

Mais, dans la crainte que ce ne fût point lui encore, elle resta debout et immobile au milieu du chemin. Un instant

après, la porte s'ouvrit, et mademoiselle Francinette apparut sur le seuil l'air consterné, muette et tenant le billet. La jeune femme aperçut le papier, bondit vers la camérière, le lui arracha de la main, l'ouvrit rapidement et lut avec angoisse.

A cette lecture, Nanon fut comme frappée de la foudre : elle aimait fort Canolles ; mais, chez elle, l'ambition était un sentiment presque égal à l'amour, et, en perdant le duc d'É» pernon, elle perdait non-seulement toute sa fortune à venir,. mais peut-être même encore sa fortune passée. Cependant, comme c'était une femme de tête, elle commença par éteindre la bougie, qui eût fait transparaître son ombre, et courut a la fenêtre. Il était temps, quatre hommes s'approchaient de la maison, dont ils n'étaient plus qu'à une vingtaine de pas. L'homme au manteau marchait le premier, et, dans l'homme au manteau, Nanon, à n'en pas douter, reconnut le duc. En ce moment, mademoiselle Francinette entrait, une bougie à la main. Nanon jeta un coup d'œil de désespoir sur la table, sur les deux couverts, sur les deux fauteuils, sur les deux oreillers brodés, qui étalaient leur blancheur insolente sur le fond cramoisi des rideaux de damas, enfin sur son appétissant négligé de nuit, si bien en harmonie avec tous ces préparatifs.

— Je suis perdue! pensa-t-elle.

Mais presque aussitôt la pensée revint à cet esprit subtil, un sourire passa sur ses lèvres ; plus prompte que l'éclair, elle saisit le verre de simple cristal destiné à Canolles, et le .^nça au hasard dans le jardin, tira d'un étui le gobelet d'or aux armes du duc, plaça près de son assiette son couvert de vermeil; puis, froide de terreur, mais avec un sourire composé à la hâte, elle se précipita par les degrés et arriva devant la porte au moment où venait d'y retentir un coup grave et solennel.

Francinette voulut ouvrir ; mais Nanon la saisit par le bras.

la poussa de côté, et, avec ce regard rapide qui, chez les femmes surprises, complète si bien la pensée :

— C'est M. le duc que j'attends, dit-elle, et non M. de Ca~ noUes. — Servez!

Puis elle tira elle-même les verrous, et, se jetant au cou de l'homme à la plume blanche, qui préparait une mine des plus farouches :

— Ah ! s'écria Nanon, mon rêve ne m'a donc pas trompée ! Venez, mon cher duc ! vous êtes servi, et nous allons souper.

D'Épernon demeura stupéfait; cependant, comme une caresse de jolie femme est toujours bonne à prendre, il se laissa embrasser.

Mais, se rappelant aussitôt quelle preuve accablante il possédait :

— Un moment, mademoiselle, dit-il, expliquons-nous, s'il TOUS plaît.

Et, faisant de la main un signe à ses acolytes, qui s'écartèrent respectueusement, mais sans s'éloigner cependant tout à fait, il entra seul et d'un pas grave et compassé dans la maison.

— Qu'avez-vous donc, mon cher duc? lui dit Nanon avec une gaieté si bien feinte, qu'on aurait pu la croire naturelle; est-ce que vous avez oublié quelque chose la dernière fois que vous êtes venu ici, que vous regardez avec tant de soin de tous les côtés?

— Oui, dit le duc, j'ai oublié de vous dire que je n'étais pas un sot, un Géronte comme M. Cyrano de Bergerac en met dans ses comédies, et, ayant oublié de vous le dire, je reviens en personne pour vous le prouver.

— Je ne vous comprends pas, monseigneur, dit Nanon de l'air le plus calme et le plus franc. Expliquez-vous donc, je vous en supplie.

Le regard du duc s'arrêta sur les deux fauteuils, passa aux deux couverts, des deux couverts aux deux oreillers. Là, il

se fixa plus loctemps, et le rouge de la colère monta au visage du duc.

iSanon avait prévu tout cela, et elle attendait le résultat de l'examen avec un sourire qui découvrait ses dents blanches comme des perles. Seulement , ce sourire ressemblait fort à une crispation, et ses dents si blanches se fussent entre-choquées si l'angoisse ne les eût serrées les unes contre les autres.

Le duc ramena son regard courroucé sur elle.

— J'attends toujours le bon plaisir de Votre Seigneurie, dit Nanon avec une gracieuse révérence.

— Le bon plaish* de Ma Seigneurie, dit-il, est que vous m'expliquiez pourquoi ce souper.

— Parce que, je vous l'ai déjà dit, j'ai fait un rêve qui m'annonçait que, quoique vous m'eussiez quittée hier, vous reviendriez aujourd'hui. Or, mes rêves ne me trompent jamais. J'ai donc fait préparer ce souper à votre intention.

Le duc fit une grimace qu'il eut l'intention de faire passer pour un sourire ironique.

— Et ces deux oreillers? dit-il.

— Monseigneur aurait-il donc l'intention de retourner coucher à Libourne? Cette fois, mon rêve aurait menti, car il m'annonçait que monseigneur resterait.

Le duc fit une seconde grimace plus significative encore que la première.

— Et ce charmant négligé, madame? et ces parfums exquis?

— C'est un de ceux que j'ai l'habitude de mettre quand j'attends monseigneur. Ces parfums viennent des sachets de peau d'Espagne que je mets dans mes armoires, et que monseigneur m'a dit souvent qu'il préférait à toutes les autres odeurs, attendu que c'était l'odeur que préférait la reine.

— Ainsi, vous m'attendiez? continua le duc avec un ricanement plein d'ironie.

— Ah çà 1 monseigneur, dit Nanon en fronçant le sourcil

i son tour^ je croiSj Dieu me pardonne, que vous avez envie de regarder dans les armoires. Seriez-vous jaloux, par hasard?

Et Nanon éclata de rire.

Le duc prit un air majestueux.

— Moi, jaloux? Oh! non pas; Dieu merci, je n'ai pas ce ridicule. Vieux et riche, je sais naturellement que je suis fait pour être trompé. Mais à ceux qui me trompent, du moins, je veux prouver que je ne suis pas leur dupe.

— Et comment leur prouverez-vous cela? dit Nanon. Je suis curieuse de le savoir.

— Oh ! cela ne sera pas difficile. Je n'aurai qu'à leur montrer ce papier.

Le duc tira un billet de sa poche.

— Je ne fais pas de rêves, moi, dit-il ; à mon âge, on ne rêve plus, même éveillé; mais, je reçois des lettres. Lisez celle-ci, elle est intéressante.

Nanon prit en frémissant le billet que lui tendait le duc, et tressaillit en voyant l'écriture ; mais ce tressaillement fut imperceptible, et elle lut :

« Monseigneur le duc d'Épernon est prévenu que, ce soir, un homme qui, depuis près de six mois, a- des familiarités avec mademoiselle Nanon de Lartigues, viendra chez elle, et qu'il y restera à souper et à coucher.

» Comme on ne veut laisser à monseigneur le duc d'Épernon aucune incertitude, on le prévient que ce rival heureux se nomme M. le baron de Canolles. »

Nanon pâlit : le coup portait en plein cœur.

— Ah ! Roland! Roland ! murmura- t-elle, je croyais cependant bien être débarrassée de toi.

— Suis-je bien renseigné? dit le duc triomphant.

— Mais assez mal, répondit Nanon, et, si votre police politique n'est pas mieux faite que votre poUce amoureuse, je vous plains.

— Vous me plaignez?

— Oui ; car enfin ce M. de Canolles, à qui vous faites l'honneur gratuit de le croire votre rival, n'est point ici, et, d'ailleurs, vous pouvez attendre, et vous verrez s'il y viendra.

— Il y est venu !

— Lui? s'écria Ninon. Ce n'est point vrai!

Cette fois, il y avait un accent de profonde vérité dans l'exclamation de l'accusée.

•— Je veux dire qu'il est venu à quatre cents pas d'ici, e*; qu'il s'est arrêté, heureusement pour lui, à l'auberge du Veau d'or.

INanon comprit que le duc était beaucoup moins avancé qu'elle ne l'avait cru d'abord; elle haussa les épaules; puis une autre idée que lui avait sans doute donnée cette lettre, qu'elle tournait et retournait dans ses mains, commençait à genner dans son esprit.

— Est-il possible, dit-elle, qu'un homme de génie, un des plus habiles politiques du royaume, se laisse prendre à des lettres anonymes?

— Mais, enfin, anonyme tant que vous voudrez, comment expliquez-vous cette lettre?

— Oh ! l'explication n'est point difficile : c'est une suite des bons procédés de nos amis d'Agen. M. de Canolles vous a demandé, pour affaires de famille, un congé que vous lui avez accordé; on a su qu'il venait par ici, et l'on a bâti sur son voyage cette ridicule accusation.

Nanon s'aperçut que la physionomie du duc, au lieu de se dérider, se refrognait de plus en plus.

— L'explication serait bonne, dit-il, si la fameuse lettre que vous attribuez à vos amis n'avait pas certain post-scriptum que, dans votre trouble, vous avez oubhé de lire.

Un frisson mortel courut par tout le corps de la jeune femme; elle sentait que, si le hasard ne venait point à son aide, elle ne pourrait longtemps soutenir la lutte.

— Un post-scriptum ? répéta-t-elle.

— Oui, lisez, dit le duc; vous avez la lettre entre les mains.

Nanon essaya de sourire; mais elle sentit elle-même que ses trails contractés ne se prêteraient plus à cette démonstration de calme ; elle se contenta donc de lire, de l'accent le plus assuré qu'elle pût prendre :

(( J'ai dans mes mains la lettre de mademoiselle de Lartigues à M. de Canolles, par laquelle le rendez-vous que je vous annonce est fixé à ce soir. Je donnerai cette lettre en échange d'un blanc seing que M. le duc fera déposer par un seul homme, en bateau sur la Dordogne, en face du village de Saint-Michel-la- Rivière, à six heures du soir. »

— Et vous avez eu l'imprudence?... dit Nanon.

— Votre écriture m'est si précieuse, chère dame, que je n'ai point pensé que je pusse payer trop cher une lettre de vous.

— Exposer un pareil secret à l'indiscrétion d'un confident! Ah! monsieur le duc!...

— Ces sortes de confidences, madame, on les reçoit en personne, et c'est ainsi que j'ai reçu celle-là. L'homme qui a été sur la Dordogne, c'est moi.

— Alors vous avez ma lettre?

— La voici.

Par un effort rapide de mémoire, Nanon essaya de se rappeler ce que contenait cette lettre. Mais la chose lui fut impossible, son cerveau commençait à se troubler.

Force lui fut donc de prendre sa propre lettre, et de la relire; elle contenait trois lignes à peine : Nanon les embrassa d'un regard avide, et reconnut, avec une joie indicible, que celte lettre ne la compromettait pas complètement.

— Lisez tout haut, dit le duc. Je suis comme vous, j'ai oublié ce que contenait celte lettre.

Nanon retrouva le sourire qu'elle avait inutilemem cherché

quelques secondes auparavant, et, se rendant à l'inYf^ation du duc, elle lut :

« Je souperai à huit heures. Êtes-vous libre? Je le suis. En ce cai, soyez exact, mon cher Canolles, et ne craignez rien pour notre secret. »

— Voilà qui est clair, ce me semble, s'écria le duc pâle de fureur.

— Voilà qui m'absout, pensa Nanon.

— Ah! ah! continua le duc, vous avez un secret avec M. de Canolles?

Nanon comprit qu'une hésitation d'une seconde la perdait. D'ailleurs, elle avait eu le loisir de mûrir dans son cerveau le plan que lui avait inspiré la lettre anonyme.

— Eh bien, oui, dit-elle en regardant fixement le duc, j'ai un secret avec ce gentilhomme.

— Vous l'avouez? s'écria le duc d'Épernon.

— Il le faut bien, puisqu'on ne peut rien vous cacher.

— Oh ! vociféra le duc.

— Oui, j'attendais M. de Canolles, continua tranijuillement Nanon.

— Vous l'attendiez ?

— Je l'attendais.

— Vous osez en convenir?

— Hautement. Maintenant, savez-vous ce que c'est que M. de Canolles?

— C'est un fat que je punirai cruellement de son impudence.

— C'est un noble et brave gentilhomme à qui vous continuerez vos bontés.

— Oh! je jure Dieu qu'il n'en sera rien, par exemple!

— Pas de serment, monsieur le duc, avant, du moins, que je n'aie parlé, répondit Nanon en souriant,

— Parlez donc, mais parlez vite...

— N'âvez-vous pas remarqué, vous qui sondez les plus profonds replis du cœur, reprit Nanon, toutes mes préférences pour M. de Canolles, mes instances près de vous à son sujet, ce brevet de capitaine que je lui ait fait avoir, cette allocation de fonds pour un voyage en Bretagne avec M. de la Meilleraye, ce congé récent, en un mot, ma constante élude à l'obliger?

— Madame, madame, dit le duc, vous passez les bornes.

— Pour Dieu, monsieur le duc, attendez donc jusqu'au bout.

— Qu'ai-je besoin d'attendre davantage, et que vous restet-il à me dire?

— Que j'ai pour M. de Canolles le plus tendre intérêt.

— Je le sais pardieu bien !

— Que je lui suis dévouée corps et âme.

— Madame, vous abusez...

— Que je le servirai jusqu'à la mort, et cela parce que...

— Parce qu'il est votre amant, cela n'est point difficile à deviner.

— Parce que, continua Nanon en saisissant par un mouvement dramatique le bras du duc tremblant, parce qu'il est mon frère !

Le bras du duc d'Épernon retomba le long de sa cuisse. —Votre frère ? dit-il.

Nanon fit un signe de tête accompagné d'un sourire triomphateur.

Puis, au bout d'un instant :

— Ceci demande explication, s'écria le duc.

— Et je vais vous la donner, dit Nanon. A quelle époque mon père est-il mort?

— Mais , dit le duc en calculant, voilà huit mois, à peu près.

— A quelle époque avez-vous signé ce brevet de capitaine pour de CanoKes?

— Eh ! mais, vers le même temps, continua le duc.

— Quinze jours après, dit Nanon.

— Quinze jours après, c'est possible.

— 11 est triste pour moi, continua Nanon, de révéler la honte d'une autre femme, de divulguer ce secret, qui est notre secret, entendez-vous? Mais votre jalousie étrange m'y pousse, vos façons cruelles m'y obligent. Je vous imite, monsieur le duc, je manque de générosité.

— Continuez, continuez ! s'écria le duc, qui commençait déjà à se prendre aux imaginations que forgeait la belle Gasconne.

—Eh bien, mon père était un avocat qui ne manquait pas d'une certaine célébrité. Il y a vingt-huit ans, mon père était encore jeune : m.on père avait toujours été beau. Il ai« mait, dès avant son mariage, la mère de M. de Canolles qu'on lui avait refusée, parce qu'elle était noble et qu'il était roturier. L'amour se chargea de réparer, comme cela arrive souvent, l'erreur de la nature, et, pendant un voyage de M. de Canolles... Comprenez-vous maintenant?

— Oui; mais comment cette amitié pour M. de Canolles vous a- 1- elle prise si tard?

— Parce qu'à la mort de mon père seulement, j'ai su le Uen qui nous unissait; parce que ce secret était consigné dans une lettre que le baron lui-même m'a remise en m'appelant sa sœur.

— Et où est cette lettre? demanda le duc.

— Oabliez-vous l'incendie qui a tout dévoré cheï moi, mes bijoux les plus précieux et mes papiers les plus secrets?

— C'est Yrai, dit le duc.

— Vingt fois j'ai voulu vous raconter cette histoire, bien

sûre que vous feriez tout pour celui que j'appelle tout bas mon frère ; mais il m'a toujours retenue, toujours suppliée d'épargner la réputation de sa mère, qui vit encore. J'ai respecté ses scrupules, parce que je les comprenais.

— Ah ! vraiment ! dit le duc presque attendri ; pauvre €aaolles!

— Et cependant, continua INanon, c'était sa fortune qu'i refusait.

— C'est d'une âme délicate, reprit le duc, et ce scrupule lui fait honneur.

— J'avais fait plus : j'avais fait serment que jamais ce mystère ne serait révélé à qui que ce fût au monde; mais vos soupçons ont fait déborder la coupe. Malheur à moi ! j'ai oublié mon serment!... malheur àmoil j'ai trahi le secret de mon frère...

Et Nanon fondit en larmes.

Le duc se précipita à ses genoux et baisa ses joUes mains, qu'elle laissait pendre avec abattement, tandis que ses yeux, levés au ciel, semblaient demander à Dieu pardon de son parjure.

— Vous dites : « Malheur à moi ! » s'écria le duc ; dites donc : a Bonheur pour tous! » Je veux qu'il répare le temps perdu, ce cher Canolles!... Je ne le connais pas, mais je veux le connaître. Vous me le présenterez, et je l'aimerai comme un fils !

— Dites comme un frère, reprit en souriant Nanon. Puis, passant à une autre idée :

— Monstres de délateurs ! s'éeria-t-elle en froissant la lettre, qu'elle fit semblant de jeter au feu, mais qu'elle serrait soigneusement dans sa poche pour en rattraper plus tard l'auteur.

— Mais, j'y pense, dit le duc, que ne vient-il, ce garçon? Pourquoi attendrais-je pour le voir? Je vais à l'instant même l'envoyer chercher au Veau d'or.

— Ali ! oui, dit Nanon, pour qu'il sache que je ne puis rien vous cacher, et qu'au mépris de mon serment, je vous ai tout dit.

^Je serai discret.

— Ah çà ! monsieur le duc, à moi de vous faire une querelle, reprit Naiion avec ce sourire que les démons empruntent aux anges.

— Et pourquoi donc, ma chère belle?

— Parce qu'autrefois vous étiez plus friand de tête-à-têtô que maintenant. Soupons, croyez-moi, et, demain matin, il sera temps d'envoyer chercher Canolles. — D'ici à demain, se disait INanon, j'aurai le temps de le prév-enir.

— Soit, dit le duc. Mettons-nous à table.

Et, mû par un reste de doute, il ajouta tout bas :

— D'ici à demain, je ne la quitterai pas, et elle sera sorcière ou elle ne trouvera pas moyen de le renseigner.

— Ainsi donc, dit Nanon en posant son bras sur l'épaule du duc, il me sera permis de solliciter mon ami pour mon frère?

— Comment donc ! reprit d'Épernon, tout ce que vous voudrez ; de l'argent?

— Oh! de l'argent! dit Nanon, il n'en a pas besoin, et c'est lui qui m'a donné cette magnifique bague que vous avez remarquée et qui vient de sa mère.

— De l'avancement alors? dit le duc.

— Oh! oui, de l'avancement. Nous le ferons colonel, n'est-ce pas?

— Peste ! colonel, comme vous y allez, ma mie, dit le duc. Il faudrait, pour cela, qu'il eût rendu quelque service à la cause de Sa Majesté.

— Il est prêt à rendre tous ceux qu'on lui indiquera.

— Ah ! dit le duc en regardant du coin de l'œil Nanon, j'aurais bien une mission de confiance pour la coui'...

— Une mission pour la cour? s'écria Nanon.

— Ouij reprit le vieux courtisan ; mais cela vous séparerait, Nanon vit qu'il fallait anéantir ce reste de défiance.

— Oh! ne craignez pas cela, mon cher duc. Qu'importe la séparation, pourvu que la séparation lui soit profitable ! De près, je le servirai mal, — vous en êtes jaloux; — mais, de loin, Vous étendrez votre puissante main sur lui. Exilez-le, expatriez-le, si c'est pour son bien, et ne vous inquiétez pas de moi. Pourvu que l'amour de mon cher duc me reste, n'est-ce pas plus qu'il ne m'en faut pour me rendre heureuse?

— Eh bien, c'est dit, reprit le duc; demain matin, je l'enverrai chercher, et lui donnerai ses instructions. Et maintenant, comme vous l'avez dit, continua le duc en jetant un regard fort radouci sur les deux fauteuils, les deux couverts et les deux oreillers, et maintenant, soupons, ma toute belle.

Et chacun d'eux se mit à table, le visage souriant. Si bien que Francinette elle-même, quelque habitude qu'elle eût, en sa qualité de camérière de confiance, des façons du duc et du caractère de sa maîtresse, crut que sa maîtresse était parfaitement tranquille et le duc complètement rassuré.

Le cavalier que Canolles avait salué du nom de Richon était monté au premier étage de l'auberge du Veau d'or, et soupait en compagnie du vicomte.

C'était lui que le vicomte attendait avec impatience, lorsque le hasard l'avait rendu témoin des préparatifs hostiles d<3 M. d'iîlpernon, et l'avait mis à même de rendre au baron do Canolles le service signalé que nous avons dit.

11 a'sait quille Paris il y avait huit jours, et Bordeaux le jour même; il apportait donc des nouvelles récentes sur les affaires quelque peu embrouillées qui, de Paris à Bordeaux, s'ourdissaient en ce moment en trames inquiétantes. A mesure qu'il parlait, tantôt de Temprisonnement des princes, qui était l'affaire du jour, tantôt du parlement de Bordeaux, qui était la puissance de l'endroit, tantôt de M. de Mazarin, qui était le roi du moment, le jeune homme observait en silence sa figure mâle et brunie, son œil perçant et plein d'assurance, ses dents blanches et aiguës apparaissant sous sa longue moustache noire, signes divers qui faisaient de Richon le type du véritable ofticier de fortune.

— Ainsi, dit le vicomte au bout d'un instant, madame la princesse est à cette heure à Chantilly?

On sait que c'était ainsi qu'on appelait les deux duchesses de Condé ; seulement, à la duchesse de Condé la mère on ajoutait le titre de douairière.

—Oui, répondit Richon, c'est là qu'on vous attend le plus tôt possible.

— Et dans quelle situation est-elle là?

—Mais dans un véritable exil : on l'y surveille, ainsi que sa belle-mère, avec le plus grand soin, attendu qu'on se doute bien à la cour qu'elles ne s'en tiennent pas à des requêtes au parlement, et qu'elles machinent quelque chose de plus efficace en faveur des princes. Malheureusement, comme toujours, l'argent... A propos d'argent, avez-vous louché celui qui vous était dû? C'est une question qu'on m'a fort recommandé de vous faire.

— Mais, dit le vicomte, j'ai à grand'peine recueilli une vingtaine de mille livres que j'ai là en or : voilà tout.

— Voilà tout! Peste! comme vous y allez, vicomte; on voit bien que vous êtes millionnaire. Parler avec un pareil mépris d'une pareille somme en un pareil moment ! Vingt mille

francs... nous allons être moins riches que M. de Mazann, mais nous serons plus riches que le roL

— Ainsi, vous croyez, Piichon, que celte humble offrande sera accepU'e de madame La Princesse ?

— Avec reconnaissance : vous lui apportez de quoi payer une armée.

— Croyez-vous donc que nous en aurons besoin ?

— De quoi? d'une armée ? Assurément, et nous nous occupons d'en réunir une. M. de la Rochefoucauld a enrôlé quatre cents gentilshommes, sous prétexte de les faire assister aux obsèques de son père. M. le duc de Bouillon va partir avec pareil nombre, si ce n'est plus, pour la Guyenne. M. de Turenne promet de faire une pointe sur Paris, dans le but de surprendre Vincennes et d'enlever les princes par un coup de main : il aura trente mille hommes, — toute son armée du Nord qu'il débauche du service royal. — Oh! le» choses sont en bon train, continua Richon, soyez tranquille; et je ne sais pas si nous ferons grande besogne, mais, à coup sûr, nous ferons grand brnit...

— Et n'avez-vous pas rencontré le duc d'Épernon? interrompit le jeune homme, dont les yeux pétillaient de joie à cette énumération de forces qui lui promettaient le triomplie du parti auquel il était attaché.

— Le duc d'Épernon? demanda l'officier de fortune eu ouvrant de grands yeux ; et où voulez-vous que je l'aie rencontré? Je ne viens pas d'Agen, je viens de Bordeaux.

— Vous pourriez l'avoir rencontré à quelques pas d'ici, reprit en souriant le vicomte.

— Ahl c'est juste, la belle Nanon de Lartigues ne demeure-t-elle pas dans les environs?

— A deux portées de mousquet de cette auberge.

— Bon ! voilà qui m'explique la présence du baro^^.de Candies à l'hôtel du Veau d'or.

— Vous le connaissez?

— Qui? le baron?... Oui... Je poujTais m^me presque dire qne je suis son ami, si M. de CanoUes n'était pas d'excel- (ente noble^^se, tandis que, moi, je ne suis qu'un pauvre roturier.

— Les roturiers comme vous, Piichon, valent des princes dans la situation où nous sommes. Vous savez, du reste, que le l'ai sauvé du bâton, et peut-être de quelque chose de pis, votre ami M. le baron de CanoUes.

— Oui, il m'a dit deux mots de cela; mais je ne l'ai point trop écouté ; j'étais pressé de monter près de vous. Ètes-vous sûr de n'avoir pas été reconnu par lui?

— On reconnaît mal ceux qu'on n'a jamais vus.

— Aussi est-ce deviné que j'aurais dû dire.

— En effet, reprit le vicomte, il me regardait fort. Ricbon sourit.

-- Je le crois bien, dit-il ; on ne rencontre pas tous les jours des gentilshommes de votre façon.

— C'est un cavalier qui me parait joyeux, dit le vicomte après un instant de silence.

—- Joyeux et bon, un charmant esprit et un grand cœur. Le Gascon, vous le savez, n'est pas médiocre : il est excellent ou ne vaut rien. Celui-là est de bon aloi. En amour comme en guerre, c'est à la fois un petit-maître et un brave capitaine; je suis fâché qu'il tienne contre nous. En vérité^ vous eussiez dû, puisque le hasard vous avait mis en relation avec lui, profite»' de la circonstance pour le gagner à notre cause.

Une rouger^ iiigitive passa comme un météore sur les joues pâles du vicomte.

— Eh! mon Dieu! répondit Richon avec cette philcsophie mélancolique que l'on rencontre parfois dans les hoPimes vigoureusement trempés, sommes-nous donc si séreux et si raisonnables, nous autres, qui manions de nos mains imprudentes le flimbeau de la guerre civile comme nous fe-

rions d'un cierge d'église? Est-ce un homme bien sérieux que là. le coadjuteur, qui d'un mot calme ou soulève Paris? Est-ce un homme bien sérieux que M. de Beaufort, qui exerce une telle influence dans la capitale, qu'on l'appelle le roi des halles? Est-ce une femme bien sérieuse que madame de Chevreuse, qui fait et qui défait les ministres à sa volonté? Est-ce une femme bien sérieuse que madame de Ix)ngueville, qui cependant a trôné trois mois à l'hôtel de ville? Est-ce enfin une femme bien sérieuse que madame la princesse de Condé, qui, hier encore, ne s'occupait que de robes, de bijoux et de diamants? Enfin, est-ce un chef de parti bien sérieux que M. le duc d'Enghien, qui joue encore au polichinelle entre les mains des femmes, et qui peut-être mettra son premier haut-de-chausses pour bouleverser toute la France? Enfin, moi-même, si vous permettez que mon nom vienne après tant d'illustres noms, suis-je donc un personnage bien grave, moi, le fils d'un meunier d'Angoulême, moi, ancien serviteur de M. de la Rochefoucauld, moi, auquel, un jour, mon maître, au lieu d'une brosse ou d'un manteau, a donné une épée que je me suis mise bravement au côté, en m'improvisant homme de guerre? Et cependant voilà le fils du meunier d'Angoulême, l'ancien valet de chambre de M. de la Rochefoucauld, devenu capitaine; le voilà qui lève une compagnie, qui réunit quatre ou cinq cents hommes, avec la vie desquels il va jouer à son tour, comme si Dieu lui en eût donné le droit; le voilà qui marche sur le chemin des grandeurs, le voilà qui va être colonel, gouverneur de place, qui sait? le voilà qui arrivera peut-être à tenir pendant dix minutes, une heure, un jour même, le destin d'un royaume entre ses mains. Vous le voyez, cela ressemble fort à un rêve, et, cependant, je le prendrai pour une réalité jusqu'au jour où quelque grande catastrophe me réveillera...

— Et, ce jour-là, rei)rit le vicomte, malheur à ceux qui vous révcrilleront, Richon; car vous serez un héros...

'— Un héros ou un traître, selon que nous serons les plus forts ou les plus faibles. Sous l'autre cardinal, j'y eusse regardé à deux fois, car j'eusse joué ma tête.

— Allons donc, Richon, n'allez-vous pas essayer de me faire croire que de pareilles considérations retiennent un homme comme vous, vous que l'on cite comme un des plus braves soldats de l'armée !

— Eh! sans doute, dit Richon avec un intraduisible mouvement d'épaules, j'ai été brave lorsque le roi Louis Xllf, avec sa figure pâle, son cordon bleu et son œil brillant comme une escarboucle, criait de sa voix stridente et en mâchant sa moustache : « Le roi vous voit : en avant, messieurs i » Mais, quand il me faudra retrouver, non plus derrière moi, mais en face de moi, sur la poitrine du fils ce même cordon bleu que je vois encore sur la poitrine du père, et crier à mes soldats : « Feu sur le roi de France! » ce jour-là, continua Riclion eu secouant la tête, ce jour-là, vicomte, j'ai peur d'avoir peur et de tirer de travers...

— Sur quelle herbe avez-vous donc marché aujourd'hui, que vous mettiez ainsi les choses au pis, mon cher Richon ? demanda le jeune homme. La guerre civile est une chose triste, je le sais, mais parfois nécessaire.

— Oui, comme la peste, comme la fièvre jaune, comme la fièvre noire, comme la fièvre de toutes les couleurs. Croyezvous, par exemple, qu'il soit bien nécessaire, monsieur le vicomte, que, moi qui, ce soir, ai serré avec tant de plaisir la main de ce brave Canolles, j'aille, demain, lui planter mon épée danc \e ventre, parce que je sers madame la princesse de Condé, qui se moque de moi, et lui, M. de Maiarin, dont il se moque? Ce sera ainsi pourtant.

Le vicomte fit un mouvement d'horreur.

— A moms toutefois, continua Richon, que je ne me trompe, et que ce ne soit lui qui me troue la poitrine d'une façon quelconque. Ah ! vous ne comprenez pas la guerre,

vous autres; vous ne voyez qu'une mer d'intrigues, et vous vous y plongez comme dans votre élément naturel; et, tenez, je le disais l'autre jour à Son Altesse, et elle en convint : Vous vivez dans une sphère de laquelle les feux d'artillerie qui nous tuent vous semblent de simples feux d'artifice.

— En vérité, Richon, dit le vicomte, vous me faites peur, et, si je n'étais sûr de vous avoir là pour me protéger, je n'oserais me mettre en route; mais, sous votre escorte, ajouta le jeune homme en tendant sa petite main au partisan, je ne crains rien.

— Mon escorte? dit Richon. Ah! oui, c'est juste, et vous m'y faites penser : il faudra vous en passer, de mon escorte, monsieur le vicomte, et la partie est rompue.

— Mais ne devez-vous pas revenir avec moi à Chantilly?

— C'est-à-dire que je devais revenir dans un cas, celui où je ne serais pas nécessaire ici; mais, comme je vous le disais, mon importance a tellement grandi, que j'ai reçu l'ordre positif de madame la Princesse de ne pas quitter les environs du fort, sur lequel il paraît que l'on a des projets.

Le vicomte poussa une exclamation d'effroi.

— - Partir ainsi, sans vous ? sécria-t-il; partir avec ce digne Pompée, qui est cent fois plus poltron que mw encore? traverser la moitié de la France ainsi seul, ou à peu près? Oh! non, je ne partirai pas, j'en jure! je mourrais de peur avant d'être arrivé.

— Oh! monsieur le vicomte, répliqua Richon en éclatant de rire, vous ne pensez donc plus à l'épée qui vous pend au côté?...

— Riez, tant mieux! mais je ne partirai pas. Madame la Princesse m'a promis que vous m'accompagneriez, et ce n'es» qu'à cette condition que je me suis engagé.

— Ce sera comme vous voudrez, vicomte, dit Richon avec une feinte gravité. Toutefois, on compte sur vous à Chantilly; et, prenez garde, les princes ne sont pas longs

à perdre patience, surtout lorsqu'ils attendent de l'argent,

— Et, pour comble de malheur, dit le vicomte, il faut que je parte pendant la nuit...

— Tant mieux ! dit Richon en riant, on ne verra pas que vous avez peur, et vous rencontrerez plus poltrons que vous encore que vous ferez fuir.

— Vous croyez? dit le vicomte mal rassuré, malgré celte promesse.

— D'ailleurs, dit Richon, il y a un moyen de tout concilier ; c'est pour l'argent que vous avez peur, n'est-ce pas? eh bien, laissez-moi l'argent, je l'enverrai par trois ou quatre hommes sûrs. Mais, croyez-moi, le moyen le plus certain qu'il arrive, c'est de le porter vous-même.

— Vous avez raison, je vais partir, Richon; et, comme il faut être brave tout à fait, je garde l'argent. Je crois que Son Altesse, d'après ce que vous me dites, a encore plus besoin de l'argent que de moi; peut-être donc serais-je mal venu en arrivant sans argent?

— Je vous ai bien dit, en entrant, que vous avez l'air d'un héros ; d'ailleurs, il y a partout des soldats du roi, et nous ne sommes pas encore en guerre ; cependant ne vous y fiez pas trop, et recommandez à Pompée de charger ses pistolets.

— C'est pour me rassurer que vous me dites cela?

— Sans doute; qui connaît le danger ne se laisse pas surprendre. Partez donc, continua Richon en se levant; la nuit sera belle, et, avant le jour, vous pourrez être à Monlieu.

— Et notre baron, ne va-t-il pas épier notre départ?

— Oh! dans ce moment-ci, il fait ce que nous venons de faire, c'est-à-dire qu'il soupe, et, pour peu que son souper ait valu le nôtre, il est trop bon convive pour quitter la table sans un puissant motif. D'ailleurs, je vais descendre et le retenir.

— Alors faites-lai mes excuses sur mon impolitesse en-

vers lui. — Je ne veux pas, s'il me renconire un jour en moins généreuse disposition qu'il n'était aujourd'hui, qu'il me cherche une querelle. Avec cela que ce doit être un véritable raffiné que votre baron!

— Vous avez dit le mot, et il serait homme à vous suivre au bout du monde, rien que pour croiser l'épée avec vous ; mais, soyez tranquille, je lui ferai vos compliments.

— Oui; seulement, attendez que je sois parti.

— Peste ! je n'y manquerai point.

— El pour Son Altesse, n'avez -vous pas quelque commission?

— Je le crois bien : vous me rappelez le plus important.

— Vous lui avez écrit?

— Non, il n'y a que deux mots à lui transmettre.

— Lesquels?

— Bordeaux. Oui.

— Elle saura ce que cela veut dire ?

— Parfaitement; et, sur ces deux mots, elle peut partir en toute assurance ; vous lui direz que je réponds de tout.

— Allons, Pompée, dit le vicomte au vieux serviteur, qui, en ce moment, montrait sa tête par l'ouverture de la porte qu'il venait d'entre-bàiller ; allons, mon ami, il faut partir.

— Oh ! oh ! partir I dit Pompée. M. le vicomte y penset-il ? Il va faire un orage affreux.

— Que dites-vous donc là. Pompée? répondit Richon. Il n'y a pas un nuage au ciel.

— Mais, pendant la nuit, nous pouvons nous tromper de chemin.

— Ce serait difficile; vous n'avez que la grande route à suivre. D'ailleurs, il fait un clair de lune magnifique.

— Clair de lune ! clair de lune ! murmura Pompée ; vous comprenez bien que ce n'est pas pour moi ce que j'en dis^ monsieur Richon.

— Sans doute, dit Richon ; un vi^^ux soldat !

LA GUERRE DES FEMMES. n

— Quand on a fait la guerre contre les Espagnols et qu'on a été blessé à la bataille de Corbie..., continua Pompée en se rengorgeant.

— On n*a plus peur de rien, n'jst-ce pas? Eh bien, cela tombe à merveille, car M. le vicomte n'est pas rassuré du tout, je vous en préviens.

— Oh ! oh ! dit Pompée en pâlissant, vous avez peur ?

— Pas avec toi, mon brave Pompée, dit le jeune homme. Je te connais, et je sais que tu te ferais tuer avant qu'on arrivât à moi.

— Sans doute, sans doute, reprit Pompée ; si cependant vous aviez trop peur, il faudrait attendre à demain.

— Impossible, mon bon Pompée. Transporte donc cet or sur la croupe de ton cheval ; je vais te rejoindre dans un instant.

— C'est une grosse somme pour s'exposer la nuit, dit Pompée pesant la sacoche.

— 11 n'y a pas de danger; du moins, Richon le dit. Voyons, les pistolets sont-ils aux fontes, l'épée au fourreau, le mousqueton au crochet ?

— Vous oubliez, répondit le vieil écuyer en se redressant, que, lorsqu'on a été soldat toute sa vie, on ne se laisse pas prendre en défaut. Oui, monsieur le vicomte, chaque chose est à sa place.

— Voyez, dit Richon, si l'on peut avoir peur avec un pareil compagnon ! Bon voyage donc, vicomte !

~ Merci du souhait ; mais la route est longue, répondit le vicomte avec un reste d'angoisse que ne pouvait dissiper l'air martial de Pompée.

— Bah î dit Richon, toute route a un commencement et une fin. Mes hommages à madame la princesse ; dites-lui que je suis à elle et à M. de la Rochefoucauld jusqu'à la mort ; et n'oubliez pas les deux mots en question : Bordeaux, oui. Moi, je vais retrouver M. de Canolies.

— Dites donc, Richcn, reprit le vicomte en arrêtant celai-ci par le bras au moment où il mettait le pied sur la première marche de l'escalier, si ce Canolles est aussi brave capitaine et aussi bon gentilhomme que vous le dites, pourquoi ne feriez-vous pas quelque tentative pour le débaucher à notre parti? Il pourrait nous rejoindre soit à Chantilly, soit pendant le voyage ; le connaissant déjà un peu, je le présenterais.

Richon regarda le vicomte avec un si singulier sourire, que celui-ci, qui lut sans doute sur les traits du partisan ce qui se passait dans son esprit, se hâta de lui dire :

— Au reste, Richon, prenez que je n'ai rien dit, et faites là-dedans ce que vous croyez devohr faire. Adieu !

Et, lui tendant la main, il rentra vivement dans sa chambre, soit de crainte que Richon ne vît la rougeur subite qui avait couvert son visage, soit de crainte d'être entendu de Canolles, dont les éclats bruyants arrivaient jusqu'au premier étage.

Il laissa donc le partisan descendre l'escalier, suivi do Pompée, qui portait la valise avec une négligence apparente, pour ne pas laisser soupçonner ce qu'elle pouvait contenir; et, ayant laissé passer quelques minutes, |l se hâta pour voir s'il n'avait rien oubhé, éteignit ses chandelles, descendit à son tour avec précaution, hasarda un coup d'œil timide à travers la fente lumineuse d'une porte du rez-de-chaussée; puis, s'enveloppant d'un manteau épais que lai tendait Pompée, mit son pied dans la main de l'écuyer, sauta légèrement sur son cheval, gourmanda un instant en souriant la lenteur du vieux soldat, et disparut dans l'ombre.

Au moment où Richon était entré dans la chambre de Canolles, qu'il devait amuser tandis que le petit vicomte ferait ses préparatifs de départ, unhonrra de joie poussé par le baron, à demi renversé sur sa chaise, prouva que celui-ci n'avait pas de rancune.

Sur la table, au milieu de deux corps diaphanes qui avaient

été des bouteilles pleines, s'élevait, trapue et orgueilleuse de sa rotondité, une flole matelassée de roseaux, par les interstices desquels la vive lumière de quatre bougies faisait jaillir des éiincelles de topazes et de rubis ; c'était un flacon de ces viea"^ vins de Collioure dont un palais déjà échauffé aime à savourer l'épice mielleuse ; de belles figues sècbes, des amandes, des biscuits, des fromages piquants, des raisins confits révélaient le calcul intéressé de l'hôte, calcul dont deux bouteilles vides et une troisième à moitié pleine dénotaient la savante exactitude. En effet, il était certain que quiconque toucherait à ce dessert provocateur ferait nécessairement, quelque sobre qu'il fût, une large consommation de liquide.

Or, Canolles ne se piquait pas d'être un anachorète. Peutêtre aussi, en sa qualité de huguenot (Canolles était de famille protestante et professait tant bien que mal la religion de ses pères), peut-être, disons-nous, en sa qualité de huguenot, Canolles ne croyait-il pas à la canonisation de ces pieux solitaires qui avaient gagné îe ciel en buvant de l'eau et en mangeant des racines. Aussi, tout attristé, ou même tout amoureux qu'il était, Canolles n'était-il jamais insensible au fumet d'un bon dîner et à la vue de ces bouteilles de forme particulière, et aux bouchons rouges, jaunes ou verts, qui emprisonnent, sous un liège fidèle, le plus pur du sang gascon, champenois ou bourguignon. Dans cette circonstance, Canolles avait donc, comme d'habitude, cédé aux charmes de la vue : de la vue, il avait passé à l'odorat; de l'odorat, au goût, et, comme, sur les cinq sens dont l'avait doué cette bonne mère commune qu'on nomme dame nature, trois étaient complètement satisfaiis, les deux autres prenaient tout doucement patience et attendaient leur touj' avec une résignation pleine de béatitude.

Ce fut dans ce moment que Richon entra et trouva Canolles se dodelinant sur sa chaise.

— Ah ! tenez, s'écria celui-ci, vous arrivez bien, mon cher Richon ! j'avais besoin de trouver quelqu'un à qui faire l'éloge de maître Biscarros, et j'allais être réduit à le vanter à ce bélître de Castorin, qui ne sait ce que c'est que de boire, et à qui ie n'ai jamais pu apprendre à manger. Tenez, regardez cette étagère, cher ami, et jetez les yeux sur cette table à laquelle je vous invite à vous asseoir. N'est-ce pas un véritable artiste, un homme que je veux recommander à mon ami le duc d'Épernon, que l'hôtelier du Veau-d'or? Écoutez le détail de ce menu, et jugez, — vous, Richon, qui êtes un appréciateur: — Potage de bisques; hors-d'œuvre d'huîtres marinées, d'anchois, de petits pieds; chapon aux oUves avec une bouteille de médoc dont voici le cadavre; — un perdreau truffé, des pois au caramel, une gelée de merises, arrosés d'une bouteille de chambertin ici gisante; — - de plus, ce dessert et cette bouteille de collioure qui essaye de se défendre, et qui y passera comme les autres, surtout si nous nous mettons deux contre elle.— Sarpejeu! je suis de fort belle humeur, et Biscarros est un grand maître. Mettez-vous là, Richon; vous avez soupe, qu'importe! moi aussi, j'ai soupe; mais cela ne fait rien, nous recommencerons.

— Merci, baron, dit en riani Richon, je n'ai plus faim.

— J'admets cela à la rigueur ; on peut n'avoir plus faim, mais on doit toujours avoir soif; goûtez-moi de ce collioure.

Richon tendit son verre.

— Ainsi, vous avez soupe, continua Canolles, soupe avec votre petit bélître de vicomte? — Ah! pardon, Richon... — Non pas, je me trompe, un charmant garçon, au contraire, auquel je dois le plaisir de savourer la vie par son beau côté, au lieu de rendre i ame par trois ou quatre trous que comptait faire à ma peau ce brave duc d'Épernon. Je lui suis donc reconnaissant à ce joli vicomte, ce ravissant Ganymède. Ah! Richon , vous m'avez bien l'air d'être ce que l'on dit, c'est-àdire le vrai serviteur de M. de Condé.

— Allons donc ! baron, s'écria Richon en éclatant ; n'ayez pas de ces idées-là, vous me feriez mourir de rire.

— Mourir de rire ! vous ? Allons donc! non pas, très-cher.

Igne tantum perituri

Quiaestis

Landeriri.

Vous connaissez la complainte, n'est-ce pas? C'est un noël de votre patron, fait sur le fleuve germain Rhenus, un jour qu'il rassurait un de ses compagnons qui craignait de mourir par l'eau. Diable de Richon, va ! N'importe, j'ai horreur de votre petit gentilhomme ; s'intéresser ainsi au premier beau cavalier qui passe !

Et Canelles se renversa sur sa chaise en éclatant de rire, et en frisant sa moustache avec un paroxysme d'hilarité que Richon ne put s'empêcher de partager.

— Ainsi, dit Canolles, ainsi, sérieusement, mon cher Richon, vous conspirez, n'est-ce pas ?

Richon continua de rire, mais d'un rire moins franc.

— Savez-vous que j'avais bonne envie de vous faire arrêter, vous et votre petit gentilhomme ? Corbleu ! c'eût été drôle, et surtout facile. J'avais sous la main les porte-bâtons de mon compère d'Épernon. Ah ! Richon au corps de garde, et le petit gentilhomme aussi ! landeriri !

En ce moment, on entendit le galop de deux chevaux qui s'éloignaient.

— Ohé ! dit CanoUes écoutant, qu'est-ce que ceci, Richon? le savez-vous ?

— Je crois m'en douter.

— Dites, alors.

— C'est le petit gentilhomme qui part.

— Sans me dire adieu? s'écria CanoUes. Décidément, c'est un croquant.

— Non pas, mon cher baron ; c'est un homme pressé, voilà :oat.

Canolles fronça le sourcil.

— Quelles singulières façons î dit-il. Et où a-t-on élevé ce garçon-là ? Richon, mon ami, je vous préviens qu'il vous fait tort. On ne se coudait pas ainsi entre gentilshommes. Corbleu! je crois que, si je le tenais, je lui frotterais les oreilles. Le diable emporte son bonhomme de père, qui, par lésinerie sans doute, ne lui a pas donné de précepteur !

— Ne vous fâchez pas, baron, dit Richon en riant ; le vicomte n'est pas si mal élevé que vous le croyez ; car il m'a, en partant, chargé de vous exprimer tous ses regrets, et m"a recommandé de vous dire mille choses flatteuses.

— Bon, bon ! dit Canolles, eau bénite de cour, qui fait d'une grande impertinence une petite impolitesse : voilà tout. Corbleu ! je sais d'une humeur féroce ; cherchez-moi donc querelle, Piichon ! Vous ne voulez pas? Attendez. Sarpeje" l Richon, mon ami, je vous trouve fort laid !

Richon se mit à rire.

— Avec cette humeur-là, baron, dit-il, vous seriez, si nous jouions, capable de me gagner cent pistoles ce soir. Le jeu, vous le savez, favorise les grands chagrins.

Richon connaissait Canolles, et savait ce qu'il faisait en ouvrant ce débouché à la mauvaise humeur du baron.

— Ah ! pardieu! lejeu ! s'écria-t-il. Oui, le jeu 1 vous avez raison. Mon ami, voilà une parole qui me réconcilie avec vous. Richon, je vous trouve très-agréable; Richon, vous êtes beau comme Adonis, et je pardonne à M. de Cambes. — Castorin, des cartes !

Castorin accourut, accompagné de Biscarros : tous deux dressèrent une table, et les deux compagnons se mirent à jouer. Castorin, qui rêvait depuis dix ans une martingale sur le trente-et-quarante, et Biscarros, qui couvait l'argent d'un œil de convoitise, restèrent debout, de chaque côté de la

table, à les regarder. En moins d'une heure, malgré la prédiction qu'il avait faite s Canolles, Richon gagna à son adversaire qualre-vings pistoles. Alors Canolles, qui n'avait plus d'argent sur lui, commanda à Castorin d'en aller chercher dans sa valise.

— inutile, dit Richon, qui avait entendu l'ordre ; je n'ai pas le temps de vous donner votre revanche.

— Comment ! vous n'avez pas le temps ? dit Canolles.

— Non. 11 est onze heures, dit Richon, et, à minuit, il faut que je sois à mon poste.

— Allons donc ! vous voulez rire ? dit Canolles.

— Monsieur le baron, dit . gravement Richon, vous êtes militaire, et, par conséquent, vous savez la rigueur du service.

— Alors que ne partiez-vous avant de me gagner mon argent ? reprit Canolles moitié riant, moitié bourru.

— !\Ie reprochez-vous par hasard de vous avoir rendu visite ? demanda Richon.

— A Dieu ne plaise ! Cependant, voyons : je n'ai pas la moindre envie de dormir, et je vaism'ennuyer horriblement ici. Si je vous proposais de vous accompagner, Richon?

— Je refuserais cet honneur, baron. Les affaires du genre de celles dont je suis chargé se traitent sans témoins.

— Fort bien ! Vous allez... de quel côté?

— J'allais vous prier de ne pas me faire cette question.

— Et de quel côté est allé le vicomte ?

— Je dois vous répondre que je n'en sais rien. Canolles regarda Richon pour s'assurer que la raillerie

n'entrait pour rien dans ces réponses désobligeantes ; mais l'œil si bon et le sourire si franc du gouverneur de Vayres désarmèrent, sinon son impatience, du moins sa curiosité.

— Allons, dit Canolles, vous êtes, ce soir, tout confit de mystères, mon cher Richon ; mai-s hberté complète ; j'aurais été fort ennuyé, moi-même, que l'on me suivît, il y a trois

m LA GUERRE DES FEMMES,

heures, quoique, au bout du compte, celui qui m*eût suivi eût été aussi désappointé que moi. Ainsi donc, un dernier verre de vin de Collioure et bon voyage !

Sur ce, Canolles remplit les verres, et Richon, après avoir trinqué et bu à la santé du baron, sortit, sans qu'il vînt même à la pensée de celui-ci de chercher à savoir par quel chemin il s'éloignait; mais, resté seul au milieu des bougies à demi consumées, des bouteilles vides, des cartes éparses, le baron ressentit une de ces tristesses qu'on ne comprend bien qu'en les éprouvant, car sa gaieté de toute la soirée avait été faite avec un désappointement sur lequel il avait cherché à s'étourdir, sans y être complètement parvenu.

Il se traîna donc vers sa chambre à coucher, en lançant à travers les vitres du corridor un regard plein de regret et de colère dans la direction de la petite maison isolée, dont une fenêtre, illuminée d'un reflet rougeâtre et traversée de temps en temps par des ombres, indiquait assez que mademoiselle de Lartigues passait une soirée moins solitaire que ia sienne.

Sur la première marche de l'escalier, Canolles heurta quelque chose du bout de sa botte ; il se baissa et ramassa un des petits gants gris-perle du vicomte, que celui-ci avait laissé tomber dans sa précipitation à sortir de l'auberge de maître Biscarros, et qu'il n'avait sans doute pas jugé assez précieux pour perdre son temps à le chercher.

Quoi qu'en ait pensé Canolles dans un moment de misanthropie bien pardonnable chez un amant dépité, il n'y avait pas dans la maison isolée une nlus vive satisfaction que dans l'hôtel du Veau-d'or.

Nanon, toute la nuit inquiète et agitée, roulant mille plans pour prévenir Canolles, avait mis en usage tout ce qu'il y a d'esprit et de fourberies dans une tête de femme bien organisée pour se tirer de la situation précaire où elle se trouvait. Il ne s'agissait que d'escamoter une minute au duc pour par

1er à Francinette, ou deux minutes pour écrire une ligne à Canolles sur un morceau de papier.

Mais on eût dit que le duc, se doutant de tout ce qui se passait en elle et lisant l'inquiétude de son esprit à travers le masque joyeux dont elle avait couvert son visage, s'était juré à lui-même de ne pas lui laisser cette liberté d'un instant qui lui était cependant si nécessaire.

Nanon eut la migraine ; M. d'Épernon ne voulut point pei mettre qu'elle se levât pour prendre son flacon de sels, et alla le lui chercher lui-même.

Nanon se piqua d'une épingle, laquelle fit poindre tout à coup un rubis au bout de son doigt nacré, et voulut aller chercher dans son nécessaire une parcelle de ce fameux taf' feias rose que l'on commençait à apprécier dès cette époque. M. d'Épernon, infatigable dans sa complaisance, se leva, découpa la parcelle de taffetas rose avec une adresse désespérante, et referma le nécessaire à double tour.

Nanon alors feignit de dormir profondément ; presque aussitôt le duc se mit à ronfler ; alors Nanon rouvrit les yeux, et, à la lueur de la veilleuse, placée sur la table de nuit dans son enveloppe d'albâtre, elle tâcha de tirer les tablettes mêmes du duc de son justaucorps, placé près du Ut et à la portée de sa main; mais, au moment où elle tenait déjà le crayon et venait de déchirer une feuille de papier, le duc cnvrit un œil.

■— Que faites-vous, ma mie ? dit-il.

— Je cherchais s'il n'y avait pas un calendrier dans vos tablettes, répondit Nanon.

— Pour quoi faire? demanda le duc.

— Pour voir à quelle époque tombe votre fête.

— Je m'appelle Louis, et ma fête tombe le 25 août, comme vous savez ; vous avez donc tout le temps de vous y préparer, chère belle.

Et il lui reprit les tablettes des mai&s ê^ les replaça dans son justaucorps.

Nanon avait au moins^ à celte dernière manœuvre, gagné un crayon et du papier. Elle fourra l'un et l'autre sous son traversin et renversa fort adroitement sa veilleuse, espérant pouvoir écrire dans les ténèbres; mais le duc sonna aussitôt Francinelte et demanda de la lumière à grands cris, prétendant qu'il ne pouvait dormir sans y voir. Francinelte accourut que Nanon n'avait pas encore eu le temps d'écrire la moitié de sa phrase, et le duc, de peur d'un accident pareil à celui qui venait d'arriver, ordonna à Francinelte de placer les deux bougies sur la cheminée. Ce fut alors Nanon qui déclara qu'elle ne pouvait dormir en y voyant, et qui, toute fiévreuse d'impatience, tourna le nez contre le mur, attendant le jour avec une anxiété facile à comprendre.

Ce jour tant redouté finit par luire à la cime des peupliers et fit pâlir la lumière des deux bougies. M. le duc d'Épernon, qui se faisait un mérite de suivre les habitudes de la vie miUiaire, se leva au premier rayon qui filtra par les jalousies, s'habilla seul pour ne pas quitter d'un seul instant sa petite Nanon, passa une robe de chambre, et sonna pour savoir s'il n'y avait rien de nouveau.

Francinelte répondit à celte demande en apportant au duc un paquet de dépêches que Gourtauvaux, son piqueur favori, avait apportées pendant la nuii.

Le duc se mit à les décacheter et à les lire d'un œil; l'autre œil, auquel le duc essayait de donner l'expression la plus amoureuse possible, ne quittait pas Nanon.

Nanon eûl mis k duc en morceaux si elle avait pu.

— Savez-vûus, lui dit le duc après avoir lu une portion de ses dépêches, ce que vous devriez faire, chère amie?

— Non, monseigneur, répondit Nanon; mais, si vous vouliez donner vos ordres, on s'y conformerait.

— Ce serait d'envcyer chercher vo-tre frère, dit le duc. Je reçois justement de Bordeaux une lettre quiconlient les renseignements que je désirais, et il pourrait partir à l'instant

LA GUERKt: DES FEMMES. 83

même, si bien qu'à son retour j'aurais un prétexte pour lui donner le commandement que vous désirez. La figure du duc exprimait la plus franche bienveillance.

— Allons, se dit tout bas Nanon, du courage ! j'ai la chance que Canolles lira dans mes yeux ou comprendra à demi-mot.

Pais, tout haut ;

— Envoyez vous-même, mon cher duc, répondit-elle ; car elle se doutait que, si elle voulait se charger de la commission, le comte ne la laisserait pas fah-e.

D'Épernon appela Francinelîe, et la dépêcha vers l'auberge du Veau-d'or sans autre instruction que ces mots :

— Dites à M. le baron de Canolles que mademoiselle de Lartigues l'attend à déjeuner.

Nanon lança un coup d'œil à Francinette ; mais, si éloquent que fût ce coup d'oeil, Francinette ne pouvait pas y lire : a Dites à M. le baron de Canolles que je suis sa sœur. »

Francinette partit, comprenant qu'il y avait quelque anguille sous roche, et que, peut-être, cette môme anguille était un bel et bon serpent.

Pendant ce temps, Nanon se leva et se plaça derrière le duc, de façon à pouvoir, du premier regard, inviter Canolles à se tenir sur ses gardes, et elle s'occupa à préparer une phrase artificieuse à l'aide de laquelle, dès les premiers mots, le baron devait être instruit de tout ce qu'il devait savoir pour ne pas faire de notes discordantes dans le trio de famille qu'on allait exécuter.

Du coin de l'œil, elle embrassait toute la route, jusqu'à ce coude où s'était caché la veille M. d'Épernon avec ses sbires.

—Ah î dit tout à coup le duc, voilà Francinette qui revient.

Et il fixa ses yeux sur ceux de Nanon, qui fut alors forcée de détourner la vue du chemin pour répondre aux regards du duc.

Le cœur de Nanon battait à rompre sa poitrine; elle n'avait

pu voir que Francinelle, et c'eût été Canolles qu'elle eu voulu voir, pour chercher sur sa physionomie quelque ligne rassurante.

On monta les degrés : le duc prépara un sourire à la fois noble et amical. Nanon repoussa la rougeur qui montait à ses joues, et s'anima au combat.

Francinetie heurta légèrement à la porte.

— Entrez, dit le duc.

Nanon affila la fameuse phrase dont elle devait saluer Canolles.

La porte s'ouvrit; Francinette était seule. Nanon interrogea l'anticliambre d'un regard avide ; il n'y avait personne dans l'antichambre.

— Madame, dit Francinette avec l'imperturbable aplomb d'une soubrette de comédie, M. le baron de Canolles n'est plus à l'hôtel du Veau-d'or.

Le duc ouvrit de grands yeux et s'assombrit. Nanon renversa sa tête en arrière et respira.

— Comment! dit le duc, M. le baron de Canolles n'est plus à l'hôtel du Veau-d'or?

—Vous vous trompez sûrement, Francinette, ajoutaNanon.

— Madame, dit Francinette, je répète ce que m'a dit M. Biscarros lui-même.

— Il aura tout deviné, ce cher Canolles, murmura tout bas Nanon. Aussi spirituel, aussi adroit que brave et beau!

— Allez chercher à l'mstant même maître Biscarros, dit le duc avec sa mine des mauvais jours.

— Oh! je présume, dit précipitamment Nanon, qu'il aura su que vous étiez ici et qu'il aura craint de vous déranger. Il est si timide, ce pauvre Canolles!

— Timide, lui ! dit le duc; ce n'est cependant pas la réputation qu'on lui a faite, ce me semble.

— Non, madame; dit Francinette, M. le baron est bien réellement parti.

— Mais, madame, dit d'Épernon, comment se fait-il que le baron ait eu peur de moi, puisque Francinette avait charge seulement de l'inviter de votre part? Vous lui avez donc dit que j'étaié ici, Francinette? Répondez.

— Je n'ai pu le lui dire, monsieur le duc, puisqu'il n'y était pas.

Malgré cette riposte de Francinette, qui venait avec toute la rapidité de la franchise et de la vérité, le duc parut reprendre toute sa défiance. Nanon, joyeuse, ne trouvait plus la force de rien dire.

— Faut- il toujours que je retourne appeler maître Biscarros? demanda Francinette.

— Plus que jamais, dit le duc de sa grosse voix, ou plutôt, non, attendez. Restez ici; votre maîtresse pourrait avoir besoin de vous, et je vais envoyer Courtauvaux.

Francinette disparut. Cinq minutes après, Courtauvaux grattait à la porte.

— Allez dire à l'hôtelier du Veau-d'or, fit le duc, qu'il vienne me parler, et qu'en venant il apporte le menu d'un déjeuner. Donnez-lui ces dix louis, pour que le repas soit bon. Allez.

Courtauvaux reçut l'argent sur la basque de son habit, et sortit aussitôt pour aller exécuter les ordres de son maître.

C'était un valet de bonne maison et sachant son métier à en remontrer à tous les Crispins et à tous les Mascarilles du temps. Il alla trouver Biscarros et lui dit :

— J'ai persuadé à monsieur de vous commander un déjeuner fin; il m'a donné huit louis : j'en garde deux naturellement pour la commission; en voilà six pour vous : venez tout de suite.

Biscarros, tout frémissant de joie, noua autour de ses reins un tablier blanc, empocha les six louis, et, serrant la main à Courtauvaux, s'élança sur les traces du piqueur, qui le meiu tout courant jusqu'à la petite maison.

YII

Cette fois, Nanon ne tremblait pas; l'assurance de Francinelte l'avait complètement tranquillisée; elle éprouvait même le plus vif désir de causer avec Biscarros. Il fat donc introduit aussitôt son arrivée.

Biscarros entra, son tablier galamment retroussé dans sa ceinture et son bonnet à la main.

— Vous aviez hier chez vous un jeune gentilhomme, dit Nanon; M. le baron de Canolles, n'est-ce pas?

— - Qu'est-il devenu? demanda le duc.

Biscarros, assez inquiet, car le piqueur et les six louis lui faisaient pressentir le grand personnage sous la robe de chambre, répondit évasivement :

— Mais, monsieur, il est parti.

— Parti, dit le duc, véritablement parti?

— Véritablement.

— Où est-il allé? demanda à son tour Nanon.

— Cela, je ne puis vous le dire, car, en vérité, je l'ignore, madame.

— Vous savez au moins quelle route il a prise?

— La roule de Paris.

— Et à quelle heure a-t-il pris cette route? demanda le duc

— Vers minuit.

— Et sans rien dire? demanda timidement Nanon.

— Sans rien dire; il a seulement laissé une lettre en recommandant de la remettre à mademoiselle Francinette.

— Et pourquoi n'avez-vous pas remis cette lettre, marai.dî dit le duc; est-ce là le respect que vous avez pour la recommandation d'un gentilhomme?

— Je l'ai remise, monsieur, je l'ai remise I

— Francinette I vociféra le duc.

Francinelte, qui se tenait aux écoutes, ne fit qu'un bond de Tanti: liambre dans la chambre à coucher.

— Pourquoi n'avez-vous pas rendu à votre maîtresse la lettre que M. de Canolles avait laissée pour elle? demanda le duc.

— Mais, monseigneur..., murmura la camériste tout épouvantée.

— Monseigneur! pensa Biscarros éperdu en se blottissant dans l'angle le plus éloigné de l'appartement j monseigneur l c'est quelque prince déguisé.

— Je ne la lui ai pas demandée, se hâta de dire Nanon toute pâle.

— Donnez, fit le duc en étendant la main.

La pauvre Francinette allongea lentement la lettre en tournant vers sa maîtresse un regard qui voulait dire :

•— Vous voyez bien qu'il n'y a pas de ma faute; c'est r.Qi imbécile de Biscarros qui a tout perdu.

Un double éclair jaillit de la prunelle de Nanon et alla poignarder Biscarros dans son angle.

Le malheureux suait à grosses gouttes, et eût donné les six louis qu'il avait dans sa poche pour être devant ses fourneaux, la queue d'une casserole à la main.

Pendant ce temps, le duc avait pris la lettre, l'avait ouverte, et lisait. Durant la lecture, Nanon, debout, plus pâle et plus froide qu'une statue, ne se sentait plus vivre qu'au cœur.

— Que signifie ce grimoire? dit le duc.

Nanon comprit, à ces quelques mots, que la lettre ne la compromettait pas.

— Lisez tout haut et je vous l'expliquerai peut-être, dit-elle. « Chère Nanon, » lut le duc.

Et, après ces mots, il se tourna vers la jeune femme, qui, se remettant de plus en plus, supporta son regard avec una admirable audace.

« Cîière Nanon, reprit le duc, je profite du congé que je vous dois, et je vais, pour me distraire, faire un temps de galop sur la route de Paris. Au revoir; je vous recommande ma fortune. »

— Ah çà! mais il est fou, ce Canolles!

— Fou! pourquoi? demanda Nanon.

— Est-ce que l'on part comme cela à minuit, sans motif*k demanda le duc.

— En effet, dit Nanon en se parlant à elle-même.

— Voyons, expliquez-moi ce départ.

— Eh ! mon Dieu ! dit Nanon avec un sourire charmant, rien de plus facile, monseigneur.

— Elle aussi l'appelle monseigneur! murmura Biscarros. Décidément, c'est un prince.

— Voyons, dites!

— Commeût! vous ne devinez pas ce dont il s'agit?

— Non, pas le moins du monde.

— Eh bien, Canolles a vingt-sept ans; il est jeune, beau, insouciant. A quelle folie pensez-vous qu'il donne la préférence? A l'amour. Eh bien, il aura vu passer à l'hôtel de maître Biscarros quelque johe voyageuse, et Canolles l'aura suivie.

— Amoureux! vous croyez? s'écria le duc souriant à cette idée toute naturelle, que, si Canolles était amoureux d'une voyageuse quelconque, il n'était pas amoureux de Nanon.

— Eh ! sans doute, amoureux. N'est-ce pas, maître Biscarros? dit Nanon enchantée de voir le duc adopter son idée. Voyons, répondez franchement : n'est-ce pas que j'ai deviné juste?

Biscarros pensa que le moment était venu de rentrer dans les bonnes grâces de la jeune femme en abondant dans son sens, et, tout en faisant fleurir sur ses lèvres un sourire de quatre pouces d'envergure :

— En effet, dit-il, madame pourrait bien avoir raison.

Nanon fit un pas vers l'aubergiste, et dit en frémissant malgré elle :

— N'est-ce pas ?

— Je le pense, madame, répondit Biscarros d'un air fin.

— Vous le pensez?

— Oui, attendez donc ; en efl'et, vous m*ouvrez les yeux.

— Ah ! contez-nous cela, maître Biscarros, reprit Nanon commençant à se laisser aller aux premiers soupçons de la jalousie ; voyons, dites, quelles sont les voyageuses qui se sont arrêtées chez vous cette nuit ?

— Oui, dites, fit d'Épernon en allongeant ses jambes et en s'accoudant dans un fauteuil.

— Il n'est pas venu de voyageuses, dit Biscarros. Nanon respira.

— Mais seulement, continua l'aubergiste sans se douter que chacune de ses paroles faisait bondir le cœur de Nanon, un petit gentilhomme blond, mignon, potelé, qui ne mangeait pas, qui ne buvait pas, et qui avait peur de se mettre en route la nuit... Un gentilhomme qui avait peur, continua Biscarros en faisant un petit mouvement de tête plein de finesse; vous comprenez, n'est-ce pas?

— Ah ! ah ! ah ! fit avec une hilarité superbe le duc mordant franchement à l'hameçon.

Nanon répondit à ce rire par une espèce de grincement.

— Continuez, dit-elle, c'est charmant ! Et sans doute le petit gentilhomme attendait M. de Canolles?

— ^on pas, non pas; il attendait à souper un grand monsieur à moustaches, et a même quelque peu rudoyé M. de Canolles quand il a voulu souper avec lui. Mais il ne se démonta point pour si peu de chose, le brave gentilhomme... C'est un compagnon entreprenant, à ce qu'il paraît... et, ma foi, après le départ du grand, qui avait tourné à droite, il a couru après le petit, qui avait tourné à gauche.

Et, sur cette conclusion rabelaisienne, Biscarros^ voyant la

figure épanouie du duc, crut pouvoir se peFmettre de détoimer sur une gamme d'éclats de rire tellement formidables, que les vitres en tremblèrent.

Le duc, entièrement rassuré, eût embrassé Biscarros, s'il eût été le moins du monde gentilhomme. Quant à Nanon, pâle et avec un sourire convulsif glacé sur les lèvres, elle écou-tait chaque parole qui tombait des lèvres de l'aubergisie avec cette foi dévorante qui pousse les jaloux à boire à longs traits, et jusqu'à la lie, le poison qui les lue.

— Mais qui vous fait penser, dit elle, que ce petit gentilhomme soit une femme, que M. de Canolles soit amoureux de cette femme, et qu'il ne court pas le grand chemin par ennui et par caprice?

— Ce qui me le fait penser? répondit Biscarros, qui tenait à faire passer la conviction dans l'esprit de ses auditeurs. Attendez ; je vais vous le dire...

— Oui, dites-nous-le, mon cher ami, reprit le duc. Vous êtes, en vérité, fort réjouissant...

— Monseigneur est trop bon, dit Biscarros. Voici...

Le duc devint tout oreilles, Nanon écouta en serrant les poings.

— Je ne me doutais de rien, et j'avais pris tout bonnement le petit cavalier blond pour un homme, lorsque je rencontrai M. de Canolles au milieu de l'escalier, tenant de la main gauche sa bougie, et de la droite un petit gant qu'il examinait et flairait passionnément...

— Oh! ob ! oh! fit le duc, dont, à mesure qu'il cessait de craindre pour lui, la rate se dilatait outre mesure.

— Un gant! répéta Nanon en cherchant à se rappeler si elle n'avait pas laissé pareil gage en la possession de son chevalier; un gant dans le genre de celui-ci?

Et elle montrai l'aubergiste un de ses gants.

— Non pas, dit Biscarros; un gant d'homme...

— Un gant d'homme?... M» de Canolles, regarder et

flairer passionnément un gant d'iiomme?,-. Vous êtes fou!

— Non pas, car c'était un gant du petit gentilhomme, du joli cav.-^Jier blond, qui ne buvait pus, qui ne mangeait pas, et qui aT.'Ht peur la nuit... un tout petit gant, où la main de madame eûv entré à peine, quaique madame ait, certes, une jolie main...

Nanon poussa un petit cri sourd, comme si elle eût été frappée par un dard invisible.

— J'espère, dit-elle avec un effort violent, que vous voilà suffisamment renseigné, monseigneur, et que vous savez tout ce que vous désiriez savoir.

Et, les lèvres frémissantes, les dents serrées, les yeux fixes, elle montrait du doigt la porte à Biscarros, qui, remarquant sur le visage de la jeune femme ces signes de colère, n'y comprenait plus rien, et restait la bouche béante et les yeux écarquilles.

— Si l'absence de ce gentilhomme, pensa-t-il, est une si suprême infortuné, son retour serait un grand bonheur. Flattons ce noble seigneur d'un doux espoir, afin qu'il ait bon appétit.

En vertu de ce raisonnement, Biscarros prit son air le plus gracieux, et, portant par un mouvement plein de grâce sa jambe droite en avant :

— Après tout, dit-il, le cavaUer est parti, et, d'an moment à l'autre, il peut revenir...

Le duc sourit à cette ouverture.

— C'est vrai, dit-il; pourquoi ne reviendrait-il pas? Peutêtre même est-il déjà revenu... Allez-y voir, monsieur Biscarros, et me rendez réponse.

— Mais le déjeuner? dit vivement Nanon. Je meurs de faim, moi...

— C'est juste, dit le duc, et Courtauvaux ira. Venez çà, Courfauvaux : allez jusqu'à l'auberge de maître Biscarros, et voyez si M. le baron de Canolles ne serait pas de retour.. .

S'il n'y était pas, demandez, informez-vous, cherchez aux environs... Je tiens à déjeuner avec ce gentilhomme. Allez.

Courtauvaux partit. Et Biscarros, qui remarquait le silence embarrassé des deux personnages, fit mine d'émelire un nouvel expédient.

— Ne voyez-vous pas que madame vous fait signe de vous retirer? dit Francinelte.

— Un moment ! un moment ! s'écria le duc ; que diable ! voilà que vous perdez la tête à votre tour, ma chère Nanon... Et le menu, donc !... Je suis comme vous, moi : j'ai une faim dévorante... Tenez, maître Biscarros, ajoutez ces six louis aux autres : c'est pour payer l'agréable histoire que vou* venez de nous raconter.

Puis il ordonna à l'historien de faire place au cuisinier ; et, hâtons-nous de le dire, maître Biscarros ne brilla pas moins dans le second emploi que dans le premier.

Cependant Nanon avait réfléchi et embrassé d'un coup d'oeil toute la situation où la plaçait la supposition de maître Biscarros; d'abord celte supposition était-elle bien exacte? et puis, au bout du compte, le fût-elle, Canolles n'était-il pas excusable? En effet, quelle déception cruelle pour un brave gentilhomme comme lui que ce rendez-vous manqué, et quel affront que cet espionnage du duc d'Épernon, et cette nécessité imposée, à lui, Canolles, d'assister, pour ainsi dire, au triomphe de son rival! Nanon était si éprise, qu'attribuant cette fague à un paroxysme de jalousie, non-seulement elle excusa, mais encore elle plaignit Canolles, s'applaudissant presque d'être assez aimée pour avoir provoqué de sa part cette petite vengeance. Mais aussi, avant toute chose, il fallait couper le mal dans sa racine, il fallait arrêter les progrès de cet amour à peine naissant.

Ici, une réflexion terrible passa par l'esprit de Nanon et pensa foudroyer la pauvre feram<».

Si cette rencontre de Canolles et du petit gentilhomme était un rendez-vous !

Mais non, elle était folie, puisque le petit gentilhomme attendait un monsieur à moustaches, puisqu'il a rudoyé Canolles, puisque Canolles lui-même n'a peut-être reconnu le sexe de l'inconnu qu'à ce petit gant trouvé par hasard.

N'importe! il fallait contre-carrer Canolles.

Alors, s'armant de toute son énergie, elle revint au duc qui venait de renvoyer Biscarros chargé de compliments et de recommandations.

— Quel malheur, monsieur, dit-elle, que Tétourderie de ce fou de Canolles le prive d'un honneur comme celui que vous aUiez lui faire! Présent, son avenir était assuré; absent, il perd peut-être tout son avenir.

— Mais, dit le duc, si nous le retrouvons...

— Oh! il n'y a pas de danger, dit Nanon; s'il s'agit d'une femme, il ne sera pas revenu.

— Que voulez-vous que j'y fasse, ma mie? répondit le duc. La jeunesse est l'âge du plaisir : il est jeune et il s'amuse.

— Mais moi, dit Nanon, moi qui suis plus raisonnable que lui, je serais bien d'avis que l'on troublât quelque peu cette joie intempestive.

— Ah ! sœur grondeuse ! s'écria le duc.

— Il m'en voudra peut-être dans le moment, continua î^anon ; mais, à coup sûr, il m'en remerciera plus tard.

— Eh bien, voyons, avez-vous un plan? Je ne demande pas mieux, si vous en avez un, que de l'adopter, moi.

— J'en ai un.

— Dites, alors.

— Ne voulez-vous pas l'envoyer à la reine pour porter une nouvelle pressée?

— *bans doute; mais, s'il n'est pas revenu...

— Faites courir après lui, et, puisqu'il est sur la route de Paris, ce sera toujours autant de chemin fait.

— Vons avez pardieu raison!

— Chargez-moi de cela, moi, et CanoUes aura Tordre dès ce soir ou demain au plus tard. Je yous en réponds.

— Vous Avez pardieu raison !

— Mais qui enverrez-vous?

— Avez-vous besoin de Courtauvaux?

— Moi? Pas le moins du monde.

— Donnez-le-moi, alors, et je l'envoie avec mes instructions.

— Oh ! la bonne tête de diplomate; vous irez loin, Nanon!

— Que je reste éternellement à faire mon éducation sous un si bon maître, dit Nanon, c'est tout ce que j'ambitionne.

Et elle passa son bras au cou du vieux duc, qui tressaillit de joie.

— Quelle délicieuse plaisanterie à faire à notre CL'ladon! dit-eile.

— Ce sera charmant à raconter, ma chère.

— En vérité, je voudrais courir moi-même après lui pour voir la figure qu'il fera au messager.

— Malheureusement, ou plutôt heureusement, ce n'est pas possible, et vous êtes forcée de rester près de moi.

Oui, mais ne perdons pas de temps. Voyons, duc, écrivez votre ordre, et mettez Courtauvaux à ma disposition.

Le duc prit une plume et écrivit sur un morceau de papier ces deux seuls mots :

et Bordeaux. — Non. »

Et il signa.

Puis, sur l'enveloppe de cette dépèche laconique, il écrivit 2ette adresse :

« A Sa Majesté la reine Anne d'Autriche, régente de France. »

Nanon, de son côté, écrivit deux lignes qu'elle adjoignit au papier après les avoir montrées au duc.

Voici ces deux lignes :

a Mon cher baron, comme vous le voyez, la dépêche cijointe est pour Sa Majesté la reine. Sur votre vie, portez-la a l'instant même; il s'agit du salut du royaume!

» Votre bonne sœur,

» Nakon. »

Nanon achevait à peine ce billet, que l'on entendit au bas de l'escalier un bruit pressé de pas, et que Courtauvaux, montant précipitamment, ouvrit la porte avec le visage épanoui d'un homme qui apporte une nouvelle qu'il sait être attendue avec impatience.

— Voici M. de Canolles, que j'ai rencontré à cent pas d'ici, dit le piqueur.

Le duc poussa une exclamation de bienveillante surprise. Nanon pâlit et s'élança vers la porte en murmurant ;

— Il est donc écrit que je ne l'éviterai pas!

En ce moment, un nouveau personnage parut à la porte, vêtu d'un costume magnifique, tenant son chapeau à la main et souriant de l'air le plus gracieux.

Vilï

La foudre tombée aux pieds de Nanon ne lui eût certes pas causé une plus grande surprise que cette apparition inattendue, et ne lui eût probablement pas arraché une exclamation plus douloureuse que- celle qui s'échappa malgré elle de sa bouche.

— Lui! s' é cria- 1- elle.

— Sans doute, ma bonne petite sœur, répondit une voix toute gracieuse. Mais pardon, continua le propriétaire de cette

voix en apercevant M. le duc d'Épernon; pardon! je vous

importune peut-être?

Et il salua jusqu'à terre le gouverneur de la Guyenne, qui raccueillait avec un geste bienveillant.

— Cauvignac ! murmura Nanon, mais si bas, que ce nom fut plutôt prononcé du cœur que des lèvres.

— Soyez le bienvenu, monsieur de Canolles, dit le duc avec la meilleure mine du monde; votre sœur et moi, nous n'avons fait que parler de vous depuis hier au soir, et, depuis hier au soir, nous vous désirons.

— Ah! vous me désirez! en vérité? dit Cauvignac en tournant vers Nanon un regard où perçait une indéfinissable expression d'ironie et de doute.

— Oui, dit Nanon; M. le duc a eu cette bonté de désirer que vous lui fussiez présenté.

— La crainte seule d'être importun, monseigneur, dit Cauvignac en s'inclinant devant le duc, m'a empêché de réclamei plus tôt cet honneur.

— En effet, baron, ditle duc, j'ai admiré votre délicatesse; mais je vous en ferai un reproche.

^ A moi, monseigneur, un reproche de ma délicatesse ? Ahlah!

— Oui, car, si votre bonne sœur n'avait pas soigné vos affaires...

— Ah ! dit Cauvignac en jetant un regard d'éloquent reproche àNanon; ahl ma bonne sœur a soigné les affaires... de monsieur...

— Son frère, dit vivement Nanon ; quoi de plus naturel?

— Et, aujourd'hui même encore, à quoi dois-je le plaisir de vous voir?

— Oui, dit Cauvignac, à quoi devez-vous le plaisir de me voir, monseigneur ?

— Eh bien, au hasard, au simple hasard, qui fait que vous êtes revenu.

— Ah ! fit Cauvignac en lui-même, il paraît que j'étais parti.

— Oui' vous étiez parti, mauvais frère ! et sans me prévenir autrement que par deux mots qui n'ont fait que redoubicr mon inquiétude.

— Que voulez-vous, ma chère Nanon ! il faut bien passer quelque chose aux amoureux, dit le duc en souriant.

— Oh î oh ! cela se complique, se dit Cauvaignac en luimême. Je suis amoureux, à ce qu'il paraît.

— Allons, dit Nanon, avouez que vous l'êtes.

— Je ne le nierai pas, répliqua Cauvignac avec un sourire vainqueur et en cherchant à extraire de tous les yeux quelque petite bribe de vérité à l'aide de laquelle il pût confectionner un bon gros mensonge.

— Oui, oui, dit le duc ; mais déjeunons, s'il vous plaît. Vous nous conterez vos amours en déjeunant, baron. — Francinette, un couvert pour M. de Canolles. Vous n'avez pas déjeuné, j'espère, capitaine ?

— Non, monseigneur, et j'avoue même que l'air frais du matin ma prodigieusement aiguisé l'appétit.

— Dites celui de la nuit, mauvais sujet, dit le duc ; car, depuis hier, vous courez sur les grands chemins.

— Ma foi ! pour le coup, se dit tout bas Cauvignac, le beaufrère a deviné juste. Eh bien, soit! je l'avoue, l'air de la nuit...

— Eh bien, dit le duc en donnant le bras à Nanon et en passant dans la salle à manger, suivi de Cauvignac, voilà, je l'espère, de quoi faire face à votre appétit, de si bonne constitution qu'il soit.

En effet, Biscarros s'était surpassé ; les mets n'étaient pas nombreux, mais exquis et succulents. Le vin jaune de la Guyenne et le vin rouge de la Bourgogne tombaient de la bouteille comme des perles d'or et des cascades de rubis.

Cauvignac dévorait.

— Ce garçon-là opère de très-bonne grâce, dit le duc. Et vous, ne mangez-vous point, Nanon ?

98 LA GUEPiRE DES FEMMES.

— Monseigneur, je n'ai plus faim.

— Cette chère sœur ! s'écria Cauvignac. Et quand je pense qne c'est le plaisir de me voir qui lui a coupé l'appétit. En vérité, je lui en veux de m'aimer à ce point.

— Cette aile de gelinotte, Nanon ? dit le duc.

— Pour mon frère, monseigneur, pour mon frère, dit la jeune femme, qui voyait l'assiette de Cauvignacse vider avec une rapidité effrayante, et qui craignait les railleries après la disparition des vivres.

Cauvignac tendit l'assiette avec un sourire des plus reconnaissants. Le duc posa l'aile sur son assiette, et Cauvignac son assiette devant lui.

— Çà ! que faites-vous de bon, Canolles ? dit le duc avec une familiarité qui parut à Cauvignac du plus charmant augure. Il est entendu que je ne parle point de l'amour.

— Parlez -en, au contraire, monseigneur, parlez-en ; ne vous gênez pas, dit le jeune homme, à qui le médoc et le chambertin, combinés ensemble par doses successives et égales, commençaient à délier la langue, et qui, d'ailleurs, tout au contraire de ceux dont on prend le nom, ne craignait pas d'être dérangé par son sosie.

— Oh î monseigneur, il entend fort bien la raillerie, dit Nanon.

— Nous pouvons donc le mettre sur le chapitre du petit gentilhomme ? demanda le duc.

— Oui, dit Nanon, du petit gentilhomme que vous avez rencontré hier au soir.

— Ah ! oui, sur mon chemin, dit Cauvignac.

— Et ensuite à l'hôtel de maître Biscarros, ajouta le duc.

— Et ensuite à l'hôtel de maître Biscarros, reprit Cauvignac ; c'est ma foi vrai.

— Ainsi, vous l'avez réellement rencontré? demanda Nanon .

— Ce petit gentilhomme ?

LA GUERRE DES FEMMES n

— Oui.

— Corament était-il ? Voyons, dites-moi cela franchement.

— Ma foi, reprit Cauvignac, c'était un charmant petit bonhomme : blond, svelte, élégant, voyageant avec une manière d'écuyer.

— C'est cela même ! dit Nanon en se pinçant les lèvres.

— Et vous en êtes amoureux ?

— De qui ?

— Du petit gentilhomme blond, sveUe et élégant.

— Oh î monseigneur ! dit Cauvignac prêt à rompre la glace, que voulez-vous dire?

— Avez- vous toujours le petit gant gris-perle sur votre cœur ? continua le duc en riant sournoisement.

— Le petit gant gris-perle ?

— Oui, celui que vous flairiez et baisiez si passionnément hier au soir.

Cauvignac comprit tout à ce seul mot.

-— Ah ! s'écria-t-il, le gentilhomme était donc une femme? Eh bien, parole d'honneur, je m'en étais douté !

— Plus de doute, murmura Nanon.

— Donnez-moi donc à boire, ma sœur, dit Cauvignac. Je ne sais pas qui a vidé la bouteille qui est de mon coté, mais il n'y a plus rien dedans.

— Allons, allons, dit le duc, il y a du remède, puisque son amour ne l'empêche ni de boire ni de manger ; et les affaires du roi n'en souffriront pas.

— Les affaires du roi en souffrir ? s'écria Cauvignac. Jainais ! Les affaires du roi avant toute chose ! les affaires du roi, c'est sacré ! A la santé de Sa Majesté, monseigneur.

— On peut donc compter sur votre dévouement, baron ?

— Sur mon dévouement au roi?

— Oui.

— Je le crois bien, qu'on y peut compter. Je me ferais couper en quatre pour lui ! — par moments.

lOO LA GUERRE DES FEMMES.

— Et c'est tout simple, dit Nanon craignant que, dans son enthousiasme pour le médoc et le chambertin, Cauvignac n'oubliât le personnage dont il jouait le rôle pour rentrer dans sa propre individualité ; — et c'est tout simple, n'êtesvous pas capitaine au service de Sa Majesté, grâce aux bontés de M. le duc ?

— Et je ne roublierai jamais ! dit Cauvignac avec une émotion larmoyante et en posant une main sur son cœur.

— Nous ferons mieux, baron, nous ferons mieux à l'avenir, dit le duc.

— Merci, monseigneur, merci !

— Et nous avons déjà commencé.

— Vraiment !

— Oui. Vous êtes trop timide, mon jeune ami, reprit le duc d'Épernon. Quand vous aurez besoin de protections, il faudra recourir à moi ; maintenant qu'il est inutile de prendre des détours, maintenant que vous n'avez plus besoin de vous cacher, maintenant que je sais que vous êtes le frère de Nanon...

— Monseigneur, s'écrîa Cauvignac, désormais je m'adresserai directement à vous.

— - Vous me le promettez ?

— Je m'y engage.

— Vous ferez bien. En attendant, votre sœur va vous expliquer de quoi il est question : elle a une lettre à vous confier de ma part. Peut-être votre fortune est-elle dans le message que je vous confie sur sa recommandation. Prenez les avis de votre sœur, jeune homme; prenez ses avis ; c'est une bonne tête, un esprit distingué, un cœur généreux. Aimez votre sœur, baron, et vous aurez mes bonnes grâces.

— Monseigneur, s'écria Cauvignac avec explosion, ma sœur sait à quel point je l'aime, et que je ne désire rien tant que de la voir heureuse, puissante et... riche...

— Cette chaleur me plaît^ dit le duc; restez donc avec

Nanon, tandis que je vais, moi, m'occuper de certain drôle; Mais, à propos, baron, continua le duc, peut-être pourriezvous me donner quelques renseignements sur ce bandit?

— Volontiers, dit Cauvignac. Seulement, il faut que je sache de quel bandit vous parlez, monseigneur; il y en a beaucoup et de toute sorte par le temps qui court.

— Vous avez raison ; mais celui-là est un des plus impudents que j'aie rencontrés.

— Vraiment! dit Cauvignac.

— Imaginez-vous que ce misérable, en échange de la lettre que votre sœur vous avait écrite hier, et qu'il s'est procurée par une violence infâme, m'a extorqué un blanc-seing.

— Un blanc-seing ! vraiment ! Mais quel intérêt aviezvous donc, demanda d'un air naïf Cauvignac, à posséder cette lettre d'une sœur à son frère?

■— Oubliez-vous que j'ignorais cette parenté?

— Ah ! c'est vrai.

— Et que j'avais la sottise, •— vous me pardonnez, n'est-ce pas, Nanon? continua le duc en tendant la main à la jeune femme, —et que j'avais la sottise d'être jaloux de vous?

— Vraiment! jaloux de moi ! Ah! monseigneur, vous aviez bien tort!

— Je voulais donc vous demander si vous aviez quelque soupçon sur celui qui a joué près de moi le rôle de délateur.

— INon, en vérité... Mais, vous comprenez, monseigneur^ de telles actions ne restent pas impunies, et, un jour, vous saurez quel est celui qui l'a commise.

— Oui, certainement, je le saurai un jour, dit le duc, et j'ai pris mes précautions pour cela; mais j'aurais mieux aimé le savoir tout de suite.

— Ah! reprit Cauvignac en dressant l'oreille, ah! vous avez pris vos précautions pour cela, monseigneur?

— Oui, oui ! Et le drôle, continua le duc, aura bien du bonheur si son blanc-seing ne le fait pas pendre.

— Oh ! dit Cauvignac ; et comment reconnaîtrez-voas ce blanc-seing des autres ordres que vous donnez, monseigneur?

— A celui-là j'ai fait une marque.

— Une marque ?

— Oui, invisible pour tous, mais que je reconnaîtrai, moi, à l'aide d'un procédé chimique.

— Tiens, tiens, tiens ! dit Cauvignac, c'est du plus grand ingénieux, ce que vous avez fait là, monseigneur; mais il faut prendre garde qu'il ne se doute du piège.

— Oh ! il n'y a pas de danger ; qui voulez-vous qui le lui dise?

— Ah! c'est vrai, reprit Cauvignac; ce ne sera pas Nanon, ce ne sera pas moi...

— Ki moi, dit le duc.

— Ni vous! Ainsi vous avez raison, monseigneur, vous ne pouvez manquer de savoir un jour quel est cet homme, et alors...

— Et alors, comme je serai quitte de ma parole envers lui, puisque, en échange du blanc-seing, on lui aura donné ce qu'il désirait, alors je le ferai pendre.

— Amen! dit Cauvignac.

— Et maintenant, continua le duc, puisque vous ne pouvez me donner aucun renseignement sur ce drôle...

— Non, en vérité, monseigneur, je ne le puis pas.

— Eh bien, comme je vous le disais, je vous laisse avec votre sœur. Nanon, contimia le duc, donnez à ce garçon des instructions précises, et qu'il ne perde pas de temps surtout !

— Soyez tranquille, monseigneur.

— Ainsi, à vous deux.

Et le duc fit de la main un salut gracieux à Nanon, un geste amical à son frère, et descendit l'escalier en prometf int qu'il serait probablement de retour dans la journée.

Nanon accompagna le duc sur le palier.

— Peste ! dit Cauvignac. il a bien fait de me prévenir, le

digne seigneur! Allons, allons, il n'est pas encore aussi niais qu'il en a l'air. Mais que ferai-je du blanc-seing ? Dame ! ce qu'on fait d'un billet : je l'escompterai.

— Maintenant, monsieur, dit Nanon en rentrant et refermant la porte, maintenant, comme l'a dit tout à l'heure M, le duc d'Épernon, à nous deux.

— Oui, chère petite sœur, répondit Cauvignac, à nous deux, car je ne suis venu que pour causer avec vous; mais, pour bien causer, il faut être assis. Asseyez-vous donc, jé> vous prie.

Et Cauvignac tira une chaise près de lui, et fit de la main signe à Nanon que cette chaise lui était destinée.

Nanon s'assit avec un froncement de sourcils qui n'annonçait rien de bon.

— D'abord, dit Nanon, pourquoi n'êtes-vous pas où vous de^Tiez être ?

— Ah ! chère petite sœur, voilà qui n'est pas galant. Si j'étais où je dois être, je ne serais pas ici, et, par conséquent, vous n'auriez pas le plaisir de me voir.

— N'aviez-vous pas désiré entrer dans les ordres ?

— Non, pas moi; dites que des personnes qui s'intéressent à moi, vous particulièrement, avez eu le désir de m'y faire entrer; mais, personnellement, je n'ai jamais eu pour i'ÉgUse une vocation bien iat^nse.

— Cependant votre éducation a été toute religieuse?

— Oui, ma sœur, et je crois en avoir saintement profité.

— Pas de sacrilège, monsieur, et ne plaisantons pas avec les choses saintes !

— Je ne plaisante pas, chère petite sœur; je raconte, voilà tout. Écoutez : vous m'avez envoyé chez les frères minimes d'Angoulême pour y faire mes études.

— Eh bien?

— Eh bien, je les ai faites. Je sais le grec comme Homère, le latin comme Cicéron, et la théologie comme Jean Hus.

Aussi, n'ayant plus rien à apprendre chez ces dignes frères, je suis passé de chez eux, selon vos intentions toujours, chez les carmes de Rouen pour y faire profession.

— Vous oubliez de dire que j'avais promis de vous faire une rente annuelle de cent pistoles, et que j'ai tenu ma promesse. Cent pistoles pour un carme, c'était, ce me semble, plus que suffisant.

— Je ne le nie pas, ma chère sœur ; mais, sous prétexte que je ne l'étais pas encore, carme, c'est le couvent qui a constamment touché cette rente.

— Quand cela serait, n'avez-vous pas, en vous consacrant à l'Église, fait vœu de pauvreté?

— Ma sœur, si j'ai fait vœu de pauvreté, je vous jure que j'ai strictement accompli ce vœu : personne n'a été plus pauvre que moi.

— Mais comment êtes-vous sorti de leur couvent?

— Ah! voilà! comme Adam est sorti du paradis terrestre : c'est la science qui m'a perdu, ma sœur; j'étais trop savant.

— Comment! vous étiez trop savant?

— Oui. Imaginez-vous que, parmi les carmes, qui ont une tout autre réputation que d'être des Pic de la Mirandole, des Érasmes et des Descartes, je passais pour un prodige, de science bien entendu; il en résulta que, lorsque M. le duc de Longueville vint à Rouen pour solliciter cette ville de se déclarer en faveur du parlement, on me dépêcha vers M. de Longueville pour le haranguer; ce que je fis en termes si élégants et si choisis, que M. de Longueville se montra nonseulement très-satisfait de ma faconde, mais encore me demanda si je voulais être son secrétaire. C'était juste au moment où j'allais prononcer mes vœux.

— Oui, je me le rappelle, et même, sous prétexte de faire vos adieux au monde, vous me demandâtes cent pistoles que je vous fis parvenir en mains propres.

— Et ce sont îes seules que j'aie touchées, foi de gentilhomme !

— Mais vous deviez renoncer au monde.

— Oui, telle était mon intention; mais telle n*a pas été celle de la Providence, qui probablement a des vues sur moi; elle a disposé de moi autrement, par l'organe de M. de Longueville; elle n'a pas voulu que je demeurasse moine. Je me suis donc conformé à la volonté de cette bonne Providence, et, je dois le dire, je ne m'en repens pas.

— Alors, vous n'êtes plus en religion?

~ Non, pas pour le moment du moins, chère sœur. Vous dire que je n'y rentrerai point quelque jour, c'est ce que je n'ose; car quel est l'homme qui peut dire la veille ce qu'il fera le lendemain? M. de Rancé ne vient-il pas de fonder l'ordre de la Trappe? Peut-être ferai-je comme M. de Rancé et inventerai-je quelque ordre nouveau. Mais, pour le moment, j'ai tâté de la guerre, voyez-vous, et, pour quelque temps, cela m'a rendu profane et impur; à la première occasion, je me purifierai.

—Vous, homme de guerre! ditNanon en haussantles épaules.

— Pourquoi pas? Damel je ne vous dirai pas que je suis un Dunois, un Duguesclin, un Rayard, un chevalier sans peur et sans reproche. Non, je n'ai pas l'orgueil de dire que je n'ai pas quelques légers reproches à me faire, et je n^ demanderai pas, comme l'illustre condottiere Sforza, ce que c'est que la peur. Je suis homme, et, comme dit Plante : Homo sum, et nlhil hiimani a me aîîenumputo; ce qui veut dire : ce Je suis homme, et rien de ce qui est humain ne m'est étranger. » J'ai donc peur, comme il est permis à un homme d'avoir peur; ce qui ne m'empêche pas d'être brave dans l'occasion. Je joue, même quand je suis forcé, assez agréablement de l'épée et du pistolet. Mais mon véritable penchant, ma vocation décidée, c'est la diplomatie, voyezvous. Ou je me trompe fort, ma chère Nanon, ou je devien-

irai un grand politique. C'est une belle carrière que la politique; voyez M. de Mazarin, s'il n'est pas pendu, il ira loin. Eh bieii, moi, je suis comme M. de Mazarin : aussi, une de mes peurs, la plus grande même, c'est d'être pendu. Heureusement que vous êtes là, chère Nanon, et que cela me donne une grande confiance.

— Ainsi, vous êtes homme de guerre?

— Et homme de cour au besoin. Ah ! mon séjour près de M. de Longueville m'a bien profité.

— Et qu'avez-vous appris près de lui?

— Ce qu'on apprend près des princes : à guerroyer, à intriguer, à trahir.

-- Et cela vous a mené?

— A la plus haute position.

— Que vous avez perdue?

— Dame! M. de Condé a bien perdu la sienne. On n'est pas maître des événements. Chère sœur, tel que vous me voyez, j'ai gouverné Paris, moi I

-- Vous?

— Oui, moi !

— Combien de temps?

— Une heure trois quarts, montre à la main.

— Vous avez gouverné Paris?

— En empereur.

— Comment cela?

— D'une façon toute simple. Vous savez que M. le coadjuteur, M. de Gondy, l'abbé de Gondy...

— Très-bien!

— Était maître absolu de la ville. Eh bien, à ce momentlà, j'étais à M. le duc d'Elbœuf. C'est un prince lorrain, et il n'y a pas de honte à être à M. d'Elbœuf. Or, pour la moment, M. d'Elbœuf était l'ennemi du coadjutcur. J'ai donc fait une émeute en faveur de M. d'Elbœuf, émeute dans laquelle j'ai pris...

— Qui? le coadjuteur?

•— Non pas, je n'aurais su qu'en faire, et j'en eusse été fort embarrassé. J'ai pris sa maîtresse, mademoiselle de Chevreuse.

— Mais c'est affreux! s'écria Nanon.

— N'est-ce pas que c'est affreux qu'un prêtre ait une maîtresse? C'est absolument ce que je me suis dit. Aussi, mon intention était de l'enlever et de la mener si loin, qu'il ne la revît jamais. Je lui fis donc dire mon intention; mais ce diable d'homme, il a des raisons auxquelles on ne résiste pas : il me fit offrir mille pistoles.

- Pauvre femme ! se voir ainsi marchandée l

— - Gomment donc ! elle a dû être enchantée, au contraire : cela Jui a prouvé combien M. de Gondy l'aimait! il n'y a que les hû aimes d'église pour avoir de ces dévouements-là pour leur maîtresse. Je crois que cela tient à ce qu'il leur est défendu d'en avoir.

— Alu's vous êtes riche?

— Ma ! fit Cauvignac.

— Sai^ doute, au moyen de ces brigandages.

— Nf m'en parlez pas; tenez, Nanon, j'ai eu du malheur! Lc"i fille d'atours de mademoiselle de Chevreuse, que personne n'avait pensé à me racheter et qui, par conséquent, était restée près de moi, m'a enlevé cet argent.

— Au moins vous reste-t-il, je l'espère, l'amitié de ceux que vous serviez, en offensant le coadjuteur.

— Ah! Nanon, qu'on voit bien que vous ne connaissez pas les princes. M. d'Elbœuf s'est raccommodé avec le coadjuteur. Dans le traité qu'ils ont fait entre eux, j'ai été sacrifié. Je me suis donc vu forcé d'entrer à la solde de M. de Mazarin; mais ^ï. de Mazarin est un pleutre. De sorte que, comme il ne proportionnait pas la récompense au service, j'acceptai l'offre qui me fut faite d'entreprendre une nouvelle émeute en l'honneur du conseiller Broussel, et qui

avait pour but de nommer le chancelier Séguier. Mais mes hommes^ les maladroits! ne l'assommèrent qu'à moitié. Ce fut au milieu de cette bagarre que je courus le plus grand danger qui m'ait jamais menacé. M. de la Meilleraie tira sur moi un coup de pistolet presque à bout portant. Heureusement, je me baissai; la balle passa au-dessus de ma tête, et l'illustre maréchal ne tua qu'une vieille femme.

— Quel tissu d'horreurs! s'écria INanon.

— Mais non, chère sœur; ce sont les nécessités de la guerre civile.

-— Je comprends maintenant qu'un homme capable de pareilles choses ait osé faire ce que vous avez fait hier.

— Qu'ai-je donc fait? demanda Cauvignac de l'air le plus innocent du monde; qu'ai-je osé ?

— Vous avez osé mystifier en face un personnage aussi considérable que M. d'Épernon! Mais ce que je ne comprends pas, ce que je n'eusse jamais pensé, je l'avoue, c'est qu'un frère comblé de mes bontés ait froidement conçu le projet de perdre sa sœur.

— Perdre ma sœur?... moi? dit Cauvignac.

— Oui, vous ! répUqua Nanon. Je n'ai pas eu besoin d'attendre le récit que vous venez de me faire, et qui me prouve que vous êtes capable de tout, pour reconnaître l'écriture de ce billet. Tenez ! nierez-vous que cette lettre anonyme soit de votre écriture?...

Et Nanon, indignée, plaça sous les yeux de son frère la lettre de délation que lui avait remise le duc, la veille au soir. Cauvignac la lut sans se déconcerter.

— Eli bien, dit-il, qu'avez-vous contre celte lettre ? La trouveriez-vous mal tournée, par hasard ? J'en serais fâché pour vous; cela prouverait que vous n'avez point de littérature.

— Il ne s'agit pas de sa rédaction, monsieur; il s'agit du fait même. Est-ce vous ou n'est-ce pas vous qui avez écrit celte lettre ?

— C'est moi, sans aucun doute. Si j'eusse voulu nier le fait, j'eusse contrefait mon écriture ; mais c'était chose inutile : je n'ai jamais eu l'intention de me cacher à vos yeux ; je désirais même que vous reconnussiez que la lettro venait de moi.

— Oh I fit Nanon avec un geste d'horreur, vous l'avouez !

— C'est un reste d'humilité, chère sœur; oui, il faut bien que je vous le dise, j'étais poussé par une sorte de vengeance...

— De vengeance ?

— Oui, bien naturelle...

— De la vengeance envers moi, malheureux ! Mais songez donc à ce que vous dites... Que vous ai-je fait de mal, pour que cette idée se présente à votre esprit, de vous venger de moi?

— Ce que vous m'avez fait ? Ah ! Nanon, mettez-vous à ma place... Je quitte Paris parce que j'y avais trop d'ennemis: c'est le malheur de tous les hommes politiques... Je reviens à vous... je vous implore... Vous en souvient-il? Vous avez reçu trois lettres... Vous ne direz pas que vous n"avez pas reconnu mon écriture... c'était exactement la même dubillet anonyme, et, d'ailleurs, les lettres étaient signées... Je vous écris trois lettres pour vous demander cent malheureuses pistoles... cent pistoles ! à vous qui avez des millions! c'étaiiune misère... Mais, vous le savez, cent pistoles, c'est mon cliiffre... Eh bien, ma sœur me repousse... je me présente chez ma sœur, ma sœur me fait éconduire !... Naturellement, je m'informe... « Peut-être est-elie dans la détresse, me dis-je ; c'est le moment de lui prouver que ses bienfaits ne sont point tombés sur une terre ingrate... Peut-être même n'est-elle plus libre... En ce cas, elle est pardonnable...» Vous le voyez, mon cœur vous cherchait des excuses, et c'est alors que j'apprends que ma sœur est Ubre, heureuse, riche, richissime ! et qu'un baron de Canolles, un étranger, usurpe

no LA GUERRE DES FEMMES.

mes privilèges et se fait protéger à ma place... Alors la jalousie m'a tourné la tête...

— Dites la cupidité... Vous m'avez vendue à M. d'Épernon, comme vous avez vendu mademoiselle de Chevreuse au coadjuteur... Que vous importait, je vous le demande un peu, que j'eusse des relations avec M. le baron de CanoUes ?

A moi? Rien; et je n'eusse pas même songé à m'en inquiéter, si vous aviez continué d'avoir des relations avec moi-

~ Savez-vous bien que, si je disais un seul mot à M. le duc d'Épernon, si je lui faisais un aveu sans détour, vous seriez perdu?

— Certainement.

— Vous avez entendu vous-même tout à l'heure, et de sa propre bouche, quel est le sort qu'il destine à celui qui lui a enlevé ce blanc-seing.

— Ne m'en pariez pas; j'en ai frissonné jusqu'à la moelle des os , et il m'a fallu toute la puissance que j'ai sur moimême pour ne pas me trahir.

— Et vous ne tremblez pas, vous qui avouez cependant que vous connaissez la peur?

— - Non ; car cet aveu sans détour prouverait que M. de Canolles n'est point votre frère; car alors les mots de votre épître étant adressés à un étranger, prennent une fâcheuse signification. Il vaut mieux, croyez-moi, avoir fait un aveu avec détours comme celui que vous venez de faire, ingrate, je n'ose pas dire aveugle, je vous connais trop pour cela; mais réfléchissez donc combien d'avantages prévus par moi résultent de ce petit éclat préparé par mes soins. D'abord, vous étiez fort embarrassée, et vous trembliez de voir arriver M. de Canolles, qui, n'étant pas prévenu, aurait affreusement pataugé au milieu de votre petit roman de famille. Ma présence, aa contraire, a tout sauvé. Votre frère n'est plus uu mystère. M. d'Épernon l'a adopté, et même fort galamment, je dois le dire. Maintenant, le frère n'a plus besoin de se

cacher : il est de la maison; de là, correspondance, rendezvous extérieurs et même intérieurs; pour\'u toutefois que le frère aux cheveux et aux yeux noirs n'aille pas pousser l'inconvenance jusqu'à venir regarder M. le duc d'Épernon en plein visage. Un manteau ressemble énormément à un autre manteau, que diable ! et, lorsque M. d'Épernon verra un manteau sortir de chez vous, qui lui dira si c'est ou si ce n'est pas un manteau de frère? Vous voilà libre comme le vent. Seulement, pour vous rendre service, je me suis débaptisé : je m'appelle CanoUes; c'est gênant. Vous devriez me savoir gré du sacrifice.

A ce flux redondant, résultat d'une incroyable impudence, Nanon, pétrifiée, ne savait plus quelles raisons opposer. Aussi Cauvignac, profitant de cette victoire enlevée d'assaut, continua-t-il :

— Et même, chère sœur, puisque, après une si longue absence, nous voilà réunis; puisque, après tant de traverses, vous avez retrouvé un vrai frère, avouez que désormais vous allez dormir sur les deux oreilles, grâce au bouclier que l'amour étendra sur vous; vous allez vivre aussi tranquille que si toute la Guyenne vous adorait, ce qui n'est pas, vous le savez ; mais il faudra qu'elle en passe par où nous voudrons. En efî'et, je m'installe à votre seuil; M, d'Epernon me fait nommer colonel; au lieu de six hommes, j'en ai deux mille. Avec ces deux mille hommes, je renouvelle les douze travaux d'Hercule; on me nomme duc et pair : madame d'Épernon meurt; il. d'Épernon vous épouse...

— Avant tout cela, deux choses, dit Nanon d'une voix brève.

— Lesquelles, chère sœur? Parlez, je vous écoute.

— D'abord, vous rendrez le blanc-seing au duc ; sans quui, vous êtes pendu. Vous avez entendu l'arrêt de sa propre bouche. Ensuite, vous sortirez d'ici à l'instant m.ême, eu sans cela je suis perdue, ce qui n'est rien pour vous, mais vous

vous perdez avec moi, raison qui, je l'espère, vous fera prendre ma perte en considération.

— Deux réponses, chère dame : ce blanc-seing est ma propriété, et vous ne pouvez pas m'empêcher de me faire pendre si tel est mon bon plaisir.

— Qu'à cela ne tienne !

— Merci ! Il n'en sera rien, soyez tranquille. Je vous ai tout à l'heure exprimé ma répugnance sur ce genre de mort. Je garde donc le blanc-seing, à moins que vous n'ayez quelque velléité de me l'acheter, auquel cas nous pourrons traiter ensemble.

— Je n'en ai pas besoin. Les blancs-seings, c'est moi qui les donne.

— Heureuse Nanon!

— Ainsi, vous le gardez?

— Oui.

— Au risque de ce qui peut en résulter pour vous ?

— Ne craignez rien, j'ai son placement. Quant à me retirer, je ne commettrai pas une telle faute, étant ici de par le duc. Il y a plus : dans votre désir de vous débarrasser de moi, vous oubliez une chose.

— Laquelle?

— Cette commission importante dont m'a parlé le duc, et qui doit faire ma fortune.

Nanon pâlit.

— Mais, malheureux, dit-elle, vous savez bien que cette commission ne vous est pas destinée. Vous savez bien qu'abuser de cette position serait un crime, et un crime qui, un jour ou l'autre, porterait sa punition.

—Aussi ne veux-je pas abuser. Je désirerais user; voilà tout. — D'ailleurs, M. de Canolles est désigné dans la commission. —Eh bien, est-ce que je ne m'appelle pas le baron de Canolles?

— Oui; mais on connaît là-bas non-seulement sou nom*

mais encore sa figure. M. de Canolles a été plusieurs fois à la cour.

— A la bonne heure! voilà une bonne raison; c'est la première que vous me donnez : aussi, vous le voyez, je m'y rends.

— D'ailleurs, vous y retrouveriez vos ennemis politiques, dit Nanon, et peut-être votre figure, à vous, quoique sous un autre aspect, est-elle non moins connue que celle de M. de Canolles.

— Oh ! cela ne ferait rien à la chose, si, comme l'a dit le duc, la mission a pour but de rendre un grand service à la France. Le message fera passer le messager. Un service de cette importance imphque grâce, et l'amnistie du passé est toujours la condition première des conversions pohtiques. Ainsi, croyez-moi, chère sœur, ce n'est point à vous de m'imposer vos conditions, mais à moi de vous proposer les miennes.

— Voyons, quelles sont-elles?

— D'abord, comme je vous le disais tout à l'heure, la première de tout traité, c'est-à-dire amnistie générale.

— Est-ce tout?

— Pu4s le solde de nos comptes.

— Alors je vous redois quelque chose, à ce qu'il paraît?

— Vous me devez les cent pistoles que je vous ai demandées, et que vous m'avez inhumainement refusées.

— Eu voici deux cents.

— A la bonne heure; voilà où je vous reconnais, Nai>on.

— Mais c'est à une condition.

— Laquelle?

— C'est que vous reparerez le mal que vous avez fait.

— C'est trop juste. Que faut-il faire pour cela?

-- Vous allez monter à cheval et comir sur la roule de Pi: -S, jusqu'à ce que vous ayez trouvé M. de Canolles.

— Alors je perds son nom?

— Vous le lui rendez.

— Et que dois-je lui dire?

— Vous devez lui remettre l'ordre que voici, et vous assurer qu'il est parti à l'instant même pour l'exécuter.

— Voilà tout?

— Absolument.

— Est-il nécessaire qu'il sache qui je suis?

— Au contraire, il est de toute importance qu'il l'ignore.

— Ah ! Nanon, rougiriez-vous de votre frère? Nrmon ne répondit pas; elle réfléchissait.

— Mais, dit-elle au bout d'un instant, comment serai-je sûre que vous ferez fidèlement ma commission? S'il y avait quelque chose de sacré pour vous, je vous demanderais un serment.

— Faites mieux.

— Quoi?

— Promettez-moi cent autres pistoles après la commission faite.

Nanon haussa les épaules.

— C'est conclu, dit-elle.

— Eh bien, regardez. Je ne vous demande pas de serment, moi, et votre parole me suffit. Ainsi, nous disons cent pistoles à la personne qui vous remettra de ma part le reçu de M. de Canolles.

— Oui; mais vous parlez d'un tiers : compteriez-vous ne pas revenir vcus-mêrae, par hasard?

— Qui sait? Une afîaire m'appelle moi-même dans les environs de Paris.

Nanon laissa échapper un mouvement de joie involontaire

— Ah ! voilà qui n'est pas gentil, dit Cauvignac en riant-, mais n'importe, chère sœur, sans rancune.

— Sans rancune ; mais à cheval.

— A cheval à l'instant même : le temps seulement de boire !e coup de l'étrier.

Cauvignac versa dans son verre le reste de la bouteille de chamberlin, salua sa sœur avec un geste plein de déférence, et, sautant à cheval, disparut au bout d'un instant dans un nuage de poussière.

La lune commençait à se lever quand le vicomte, suivi du fidèle Pompée, sortit de l'auberge de maître Biscarros et se lança sur la route de Paris.

Après un quart d'heure environ, que le vicomte donna tout entier à ses réflexions, et pendant lequel une lieue et demie à peu près se trouva faite, celui-ci se retourna vers l'écuyerj qui rebondissait gravement sur sa selle, à trois pas en arrière du cavalier son maître.

— Pompée, demanda le jeune homme, auriez-vous par hasard mon gant de main droite ?

— Pas que je sache, monsieur, dit Pompée.

— Que faites-vous donc à voire vahse?

— Je regarde si elle est bien attachée, et j'en serre les cotirroies de peur qu'elle ne sonne. Le son de l'or est fatal, monsieur, et il attire les mauvaises rencontres, surtout la nuit.

— C'est fort bien fait. Pompée, reprit le vicomte, et j'aime à vous voir ainsi soigneux et prudent.

— Ce sont des qualités toutes naturelles dans un vieux soldat, monsieur le vicomte, et qui se concilient admirablement avec le courage; cependant, comme le courage n'est point la témérité, j'avoue que je regrette que M. Richon n'ait panons accompagner; car vingt mille livres sont d'une garde difficile, surtout dans des temps aussi orageux que les nôtres.

- Ce que vous dites là est plein de sens. Pompée, répondit I* vicomte, et je suis en tout point de votre avis.

ne LA GUERRE DES FEMMES.

— J'oserai même dire, continua Pompée, enhardi dans sa peur par l'approbation du vicomte, qu'iî est imprudent de s'aventurer comme nous le faisons. Rangeons-nous donc, s'il vous plaît, que je visite mon mousqueton.

— Eh bien. Pompée?

— Le rouet est en bon état, et celui qui voudrait nous arrêter passerait un mauvais quart d'heure. Oh ! oh! que vois je donc là-bas?

— Où cela?

— Devant nous, à cent pas à peu près, vers notre droite, tenez, dans cette direction.

— Je vois quelque chose de blanc.

— Oh ! oh ! dit Pompée, du blanc : quelque buffleterie, peut-être. J'ai bien envie, sur mon honneur, de gagner cette haie à gauche ; en termes de guerre, on appelle cela se retrancher; retranchons-nous, monsieur le vicomte.

— Si ce sont des buffleteries. Pompée, elles sont portées par des soldats du roi, et les soldats du roi ne détroussent pas les passants.

— Détrompez-vous, monsieur le vicomte, détrompez-vous; on n'entend, au contraire, parler que de coureurs qui se font une égide de l'uniforme de Sa Majesté pour conunettre mille vilenies plus damnables les unes que les autres, et dernièrement, à Bordeaux, on a roué deux chevau-légers qui... Je crois que je reconnaisl'uniforme des chevau-légers, monsieur.

— L'uniforme des chevau-légers est bleu, Pompée, et ce ifue nous voyons est blanc.

— Oui; mais souvent ils mettent une blouse par-dessus leur uniforme, c'est ce qu'avaient fait les misérables qu'on a roués dernièrement à Bordeaux. Ceux-ci gesticulent fort, ce me semble ; ils menacent : c'est leur tactique, voyez-vous, monsieur le vicomte; ils s'embusquent comme cela, par le chemin, et, de loin, la carabine au poing, ils forcent lô voyageur à jeter sa bourse.

LA GUERRE DES FEMMES. il7

— Mais, mon bon Pompée, dit le vicomte, qui, quoique fort effrayé de son côté, gardait sa présence d'esprit, s'ils me- Qacent de loin avec leur carabine, faites-en autant avec la vôtre.

— Oui; mais ils ne me voient pas, moi, dit Pompée; ma démonstration serait donc inutile.

— S'ils ne vous voient pas, ils ne peuvent pas vous menacer, ce me semble, dit le vicomte.

— Vous n'entendez absolument rien à la guerre, répliqua l'écuyer de mauvaise humeur. 11 va m'arriver ici la même chose qui m'est arrivée à Corbie.

— Il faut espérer que non. Pompée ; car, si je me le rappelle bien, c'est à Corbie que vous fûtes blessé?

— Oui, et une terrible blessure. J'étais avec M. de Cambes, un téméraire. Nous faisions une patrouille de nuit pour reconnaître le lieu où se donnerait la bataille. Nous apercevons des buffleteries. Je l'engage à ne pas faire de vaillantise inutile ; il s'obstine et marche droit aux buffleteries. Je tourne le dos de dépit. En ce moment, une maudite balle... Vicomte, soyons prudents!

— Soyons prudents. Pompée, je ne demande pas mieux. Cependant ils me semblent bien immobiles.

— - Ils flairent leur proie. Attendons.

Les voyageurs, heureusement pour eux, n'attendirent pas longtemps. Au bout d'un instant, la lune se dégagea d'un nuage noir dont elle argenlait les franges et éclaira splendidement, à une cinquantaine de pas des deux compagnons, deux ou trois chemises séchant derrière une haie, les manches étendues.

C'étaient là les buffleteries qui avaient rappelé à Pompée sa fatale patrouille de Corbie.

Le vicomte poussa un éclat de rire et piqua son cheval; Pompée le suivit en s'écriant :

— Quel bonheur que je n'aie pas suivi ma première inspi-

ration î j'allais envoyer une balle de ce côté, et j'aurais eu l'air d'un don Quichotte. Voyez, vicomte, à quoi servent la prudence et l'expérience de la guerre !

Après les grandes émotions, il y a toujours un temps de Fv'^posj les chemises dépassées, les voyageurs firent deux heaes issez tranquillement; le temps était magnifique; l'ombre tombait large et noire comme l'ébène du sommet d'un bois qui bordait un des côtés du chemin.

— Décidément, je n'aime pas le clair de lune, dit Pompée. Quand on est vu de loin, on risque d'être pris au dépour\Ti. j'ni toujours entendu dire aux gens de guerre que, de deux hommes qui se cherchent, la lune n'en favorise jamais qu'un seul. Nous sommes en pleine lumière, monsieur le vicomte, c'est imprudent.

— Eh bien, passons à l'ombre. Pompée.

— Oui; mais, si des hommes étaient embusqués à la lisière de ce bois, nous irions littéralement nous jeter dans la gueule... En campagne, on n'approche jamais d'un bois qu'on ne l'ait fait reconnaître.

— Malheureusement, reprit le vicomte, nous manquons dïclaireurs. N'est-ce pas ainsi que l'on nomme ceux qui reconnaissent les bois, mon brave Pompée ?

— C'est vrai, c'est vrai, murmura l'écuyer. Diable de Riclion, pourquoi n'est-il pas venu? Nous l'aurions envoyé en avant-garde, tandis que nous aurions formé, nous, le corps d'armée.

— Eh bien. Pompée, que décidons-nous? restons-nous au clair de lune? passons-nous à l'ombre ?

— Passons à l'ombre, monsieur le vicomte; c'est encore le plus prudent, à ce que je crois.

— Passons à l'ombre.

— Vous avez peur, n'est-ce pas, monsieur le vicomte t

— Non pas, mon cher Pompée, je vous jure.

— Vous auriez tort, car je suis là et je veille : si j'étais

senl^ vous comprenez, cela m'inquiéterait fort peu. Un vieux soldat ne craint ni Dieu ni diable. Mais vous êtes un compagnon aussi difficile à garder que le trésor que j'ai en croupe, et cette double responsabilité m'effraye... Ah! ah! qu'est-ce que cette ombre noire que j'aperçois là-bas? Cette fois, elle marche.

— C'est incontestable, dit le vicomte.

— Voyez ce que c'est que d'être dans l'obscurité : nous voyons l'ennemi et il ne nous voit pas. Est-ce qu'il ne vous semble pas que ce malheureux porte un mousquet ?

— Oui. Mais cet homme est seul. Pompée, et nous sommes deux.

— Monsieur le vicomte, ceux qui marchent seuls sont les plus à craindre, car la solitude indique les caractères résolus. Le fameux baron des Adrets marchait toujours seul. Eh! tenez, il nous ajuste, ce me semble ! il va tirer, baissez-vous!

— Mais non. Pompée, il change seulement son mousquet d'épaule.

•— N'importe, baissons-nous toujours, c'est l'usage ; essuyons le feu le nez sur l'arçon.

— Mais vous voyez bien qu'il ne tire pas. Pompée.

— Il ne tire pas? dit l'écuyer en se relevant. Bon! il aura eu peur et notre mine résolue l'aura intimidé. Ah ! il a peur! Laissez-moi lui parler alors, et vous parlerez après moi en enflant votre voix.

L'ombre s'avançait toujours.

— Holà ! l'ami, qui êtes-vous? cria Pompée.

L'ombre s'arrêta avec un mouvement de terreur fort visible.

— Criez donc à votre tour, dit Pompée.

— Inutile, dit le vicomte ; le pauvre diable adéjàassez peur.

— Ah! il a peur! dit Pompée en s'élançant la carabine au poing.

— Grâce î monsieur, dit l'homme en tombant à genoux, grâce ! je suis un pauvre marchand forain qui, depuis huit

jours, n'a pas vendu un seul mouchoir de poche et qui n'a pas un denier sur soi.

Ce que Pompée avait pris pour un mousquet était l'aune avec laquelle le pauvre diable mesurait sa marchandise.

— Apprenez, mon ami, dit majestueusement Pompée, que nous ne sommes point des voleurs, mais des gens de guerre, qui voyagent la nuit parce qu'ils ne craignent rien; passez donc votre chemin tranquillement, vous êtes libre.

— Tenez, mon ami, ajouta la voix plus douce du vicomte, voici une demi-pistole pour la peur que nous vous avons faite, et que Dieu vous conduise !

Et le vicomte donna de sa blanche petite main une demipistole au pauvre diable, qui s'éloigna en remerciant le ciel de l'heureuse rencontre qu'il avait faite.

— Vous avez eu tort, monsieur le vicomte, vous avez eu grand tort, dit Pompée au bout de vingt pas.

— Tort, tort! en quoi?

— En donnant une demi-pistole à cet homme. La nuit, il ne faut jamais avouer qu'on a de l'argent; voyez, le premier cri de ce poltron n'a-t-il pas été qu'il n'avait pas un denier sur lui ?

— C'est vrai, dit le vicomte en souriant; mais c'était un poltron, comme vous le dites, tandis que nous, comme vous l'avez dit, nous sommes des gens de guerre qui ne craignons rien.

— Entre craindre et se défier, monsieur le vicomte, il y a aussi loin qu'il y a de la peur à la prudence. Or, il n'est pas prudent, je le répète, de faire voir à un inconnu qu'on rencontre sur une grande route que l'on possède de l'or.

— Mais quand cet inconnu est seul et désarmé?

— Il peut appartenir à une bande armée; il peut n'être qu'un espion jeié en avant pour reconnaître le terrain... Il peut revenir avec des masses, et que voulez-vous que fassent deux hommesseuls, si braves qu'ils soient, contre des masses?

Le vicomte, celle fois, reconnut la vérité du reproche que lui faisait Pompée, ou plutôt, pour abréger la mercuriale^ sembla passer condamnation, et l'on arriva sur les bords de la petite rivière de Saye, près de Saint-Genès.

Il n'y avait pas de pont, et il fallait traverser a gué.

Pompée fit alors au vicomte une savante théorie du passage des rivières ; mais, comme une théorie n'est point un pont, il n'en fallut pas moins, la théorie faite, traverser à gué.

Heureusement, la rivière n'était pas profonde, et ce nouvel incident fut une nouvelle preuve au vicomte que, vues de loin, et surtout la nuit, les choses sont beaucoup moins effrayantes que vues de près.

Le vicomte commençait donc à se rassurer réellement, et, d'ailleurs, une heure encore à peu près, et le jour allait venir, lorsque, parvenus au milieu du bois qui entoure Marsas, les deux voyageurs s'arrêtèrent tout à coup; en effet, ils venaient d'entendre, loin derrière eux, mais distinctement, le galop de plusieurs chevaux.

En même temps leurs propres chevaux relevèrent la tête, et l'un d'eux hennit.

~ Cette fois, dit Pompée d'une voix étouffée en saisissant la bride du cheval de son compagnon, cette fois, monsieur le vicomte, vous allez un peu, j'espère, montrer de la docilité et abandonner l'événement à l'expérience d'un vieux soldat. J'entends une troupe de gens à cheval : on nous poursuit. Eh! tenez, c'est la bande de votre faux marchand; je vous l'avais bien dit, imprudent que vous êtes! Allons, pas de bravade inutile, sauvons notre vie et notre argent! La fuite est souvent un moyen de vaincre : Horace fit semblant de fa?r.

— Eh bien, fuyons. Pompée, dit le vicomte tout tremblant.

Pompée piqua des deux : sa monture, excellent caevai rouan, bondit sous l'éperon avec un zèle qift enflamma l'ardeur du cheval barbe du vicomte, et tous deux à l'envi firent

rouler comme un tonnerre sur le pavé, d'où jaillissaient les étincelles, les coups cadencés de leurs fers.

Cette course dura une demi-heure, à peu près; mais, loin de gagner du terrain, il semblait aux deux fugitifs que leurs ennemis s'approchaient.

Tout à coup une voix s'éleva du sein des ténèbres, voix qui, mêlée au sifflement produit par le vent que fendaient les deux cavaliers, semblait la lugubre menace des esprits de la nuit.

Cette voix fit dresser les cheveux gris sur la tête de Pompée.

— Ils crient : « Arrêtez ! » murmura -t-il; ils crient : <c Arrêtez! »

— Eh bien, faut-il arrêter? demanda le vicomte.

— Bien au contraire, s'écria Pompée; doublons de vitesse, si c'est possible. En avant! en avant!...

— Oui, oui, en avant! en avant! s'écria le vicomte aussi effrayé cette fois que son défenseur.

— Ils gagnent, ils gagnent, disait Pompée ; les entendezvous?

— Hélas! oui...

— Ils sont plus de trente... Tenez, ils nous appellent encore... Nous sommes perdus!

— Crevons les chevaux, s'il le faut, dit le vfcomte plus mort que vif.

— Vicomte! vicomte! criait la voix, arrêtez!... arrêtez!... Arrête, vieux Pompée!

— C'est quelqu'un qui nous connaît, c'est quelqu'un qui sait que nous portons de l'argent à madame la Princesse, c'est quelqu'un qui sait que nous conspirons : nous allons être roués vifs?

— Arrêtez! arrêtez! continuait la voix.

— Ils crient qu'on nous arrête, dit Pompée; ils ont du monde en avant; nous sommes cernés!

— Si nous nous jetions de côté, dans ce champ, et que nous laissions passer ceux qui nous poursuivent?

— C'est une idée, dit Pompée; allons.

Les deux cavaliers firent sentir à la fois la bride ei le genou à leurs montures, qui tournèrent à gauche : le cheval du vicomte, habilement enlevé, sauta le fossé ; mais le cheval plus lourd de Pompée prit trop peu de bord, la terre s'écroula sous ses pieds, et il tomba, entraînant son maître dans sa chute. Le pauvre écuyer jeta un cri de profond désespoir.

— Le vicomte, qui avait déjà fait cinquante pas dans les terres, entendit cet appel de détresse, et, bien que fort épouvanté lui-même, il tourna bride et revint vers son compagnon.

— Merci! criait Pompée. Rançon! je me rends; j'appartiens à la maison de Cambes.

Un énorme éclat de rire répondit seul à cette lamentable appellation ; et le vicomte, arrivant en ce moment, vit Pompée embrassant l'étrier du vainqueur, qui, d'une voix étranglée par le rire, essayait de le rassurer.

— M. le baron de Canolles! s'écria le vicomte.

— Eh! oui, sarpejeu! Allons donc, vicomte, ce n'est pas bien de faire courir ainsi les gens qui vous cherchent.

— M. le baron de Canolles î reprit Pompée doutant encore de sa fortune ; M. le baron de Canollc^ ^t M. Castorin !

— Eh ! oui, monsieur Pompée, dit Castorin se dressant sur ses étriers pour voir par-dessus l'épaule de son maître, qui se couchait en riant s'or l'arçon de sa selle. Que faitesvous donc dans ce fossé ?

— Vous le voyez! dit Pompée. Mon cheval s'est abattu au moment où, vous prenant pour des ennemis, je me retranchai,, afin de faire une vigoureuse défense! Monsieur le vicomte, continua Pompée en se relevant et en se secouant, c'est M. de Canolles.

— Quoi 1 monsieur, vous ici? murmura le vicomte avec une espèce de joie qui perça malgré lui dans son intonation.

— Ma foi, oui, moi-môme, répondit Canolles en considérant le vicomte avec une ténacité qu'explique la trouvaille du gam. Je m'ennuyais à mourir dans cette auberge. Richon m'avait quitté après m'avoir gagné mon argent. J'appris que vous étiez parti par la route de Paris. J'avais par fortune affaire du même côté, je me suis alors mis en route pour vous rejoindre; je ne me doutais pas que, pour en arriver là, il me faudrait brûler le pavé! Peste! mon gentilhomme, quel cavalier vous faites !

Le vicomte sourit en balbutiant quelques mots.

— Castorin, continua Canolles, aidez donc M. Pompée à se remettre en selle. Vous voyez bien que, malgré son habileté, il ne peut en venir à bout.

Castorin descendit, et donna un coup de main à Pompée, qui finit par reconquérir ses arçons.

— Et maintenant, dit le vicomte, remettons-nous en chemin, s'il vous plaît.

— Un instant, dit Pompée assez embarrassé, un instant, monsieur le vicomte, il me semble qu'il me manque quelque chose.

— Je le crois bien, dit le vicomte; il vous manque la valise.

— Ah! mon Dieu! dit Pompée feignant un profond étonnement.

— Malheureux! s'écria le vicomte, auriez-vous perdu?...

— Elle ne peut être loin, monsieur, répondit Pompée.

— N'est-ce point cela? demanda Castorin en ramassant l'objet demandé et en le soulevant avec peine.

— Justement! dit le vicomte.

— Justement! s'écria Pompée.

— Il n'y a pas de sa faute, dit Canolles voulant se faire un ami du vieil écuyer; dans la chute, les courroies se seront rompues et la valise se sera détachée.

— Les courroies ne sont pas rompues, monsieur, mais coupées, dit Castorin; voyez!

— Oh ! oh ! monsieur Pompée, dit Canolles, que veut dire ceci?

— Cela veut dire, reprit sévèrement le vicomte, que, dans la crainte d'être poursuivi par des voleurs, M. Pompée aura adroitement coupé la valise pour n'avoir pas la responsabilité d'être le trésorier. En terme de guerre, comment s'appelle cette ruse, monsieur Pompée?

Pompée voulut s'excuser sur son couteau de chasse qu'il avait imprudemment tiré ; mais, comme il ne put donner une explication suffisante, il demeura entaché, aux yeux du vicomte, de ce soupçon d'avoir voulu sacrifier la valise à sa sûreté.

CanoUes fut de meilleure composition.

— Bon! boni bon! dit-il, cela s'est vu; — mais rattachez cette valise. — Tenez, Castorin, aidez M. Pompée; vous aviez raison, maître Pompée, de craindre les voleurs ; la sacoche est lourde et serait de bonne prise.

-— Ne plaisantez pas, monsieur, dit Pompée en frissonnant; toute plaisanterie nocturne est équivoque.

— Vous avez raison. Pompée, toujours raison; aussi, continua Canolles, je veux vous servir d'escorte, à vous et au vicomte : ce renfort de deux hommes ne vous sera pas inutile.

— Non, certes! s'écria Pompée; le nombre, c'est la sécurité.

— - Et vous, vicomte, que pensez-vous de mon offre? dit Canolles, qui voyait que le vicomte accueillait l'offre gracieuse qu'il lui faisait avec moins d'enthousiasme que son écuyer.

— Moi, monsieur, dit le vicomte, je reconnais là votre obligeance habituelle, et vous remercie bien sincèrement; mais nous ne suivons pas le même chemin, et je craindrais de vous déranger.

— Comment! dit Canolles désappointé et voyant que la lutte de l'auberge allait recommencer sur la grande route;

comment, nous ne suivons pas le même chemin? N'allezvous point à...?

— A Chantilly, se hâta de dire Pompée tout tremblant à l'idée de continuer son voyage sans autre compagnon que le vicomte.

Quant à celui-ci, il fit un geste d'impatience bien marqué, et, s'il eût fait jour, on eût pu voir le rouge de la colère monter à ses joues.

— Eh I mais, s'écria Canolles sans paraître remarquer le regard furibond avec lequel le vicomte foudroyait le pauvre Pompée; eh! mais Chantilly, c'est justement mon chemin. Je vais à Paris, moi, ou plutôt, ajouta-t-il en riant, tenez, vicomte, je n'ai rien à faire, et ne sais point où je vais. Allez-vous à Paris, je vais à Paris; allez- vous à Lyon, je vais à Lyon; allez-vous à Marseille, j'ai depuis longtemps une passion de voir la Provence, et je vais à Marseille; allezvous à Stenay, où sont les armées de Sa Majesté, allons à Stenay. Quoique né dans le Midi, j'ai toujours eu une prédilection pour le Nord.

— Monsieur, reprit le vicomte avec une certaine fermeté qu'il devait sans doute à l'irritation où Favait mis Pompée, faut-il vous le dire? je voyage sans compagnie, pour affaires personnelles de la plus haute importance, pour des raisons tout à fait sérieuses, et, pardonnez-moi, si vous insistez, vous me forcez, à mon grand regret, de vous dire que vous me gênez dans mes démarches.

Il ne fallait pas moins que le souvenir du petit gant que Canolles tenait caché sur sa poitrine, entre son justaucorps et sa chemise, pour que le baron, vif et impétueux comme un Gascon, n'éclatât point. Cependant il se contint.

— Monsieur, reprit-il plus sérieusement, je n'ai jamais ouï dire que la grande route appartînt plus particulièrement à une personne qu'à une autre. On l'appelle même, si je ne me trompe, le chemin du roi, en preuve que tous les sujets de

LA GUERRE DES FEMMES. i27

Sa Majesté ont un droit égal à s'en servir. Je suis donc sur le chemin du roi, sans intention de vous gêner : j'y suis même pour vous rendre service, car vous êtes jeune^ faible et sans grande défense. Je ne croyais pas :;voir l'aii d'un détrousseur de passants. Mais, puisque vous vous déclarez ainsi, je passerai condamnation sur ma fâcheuse mine. Pardonnez-moi donc mon importunité, monsieur. J'ai bien l'honneur de vous présenter mes compliments. Bon voyage I

Et Canolles, faisant faire un léger écart à son cheval, passa, après avoir salué le vicomte, de l'autre côté de la route, où Castorin le suivit de fait et Pompée d'intention.

Canolles joua cette scène avec tant de politesse gracieuse, avec un geste si séduisant, en recouvrant de son large feutre un front si pur, ombragé de cheveux si soyeux et si noirs, que le vicomte fut touché de son procédé moins encore que de sa haute mine : il s'était éloigné comme nous l'avons dit; Castorin le suivait droit et ferme sur ses étriers. Pompée, resté de l'autre côté du chemin, poussait des soupirs à fendre les cailloux de la route ; alors le vicomte, qui avait fait de nombreuses réflexions, pressa de son côté le pas de son cheval, et, rejoignant Canolles, qui feignait de ne pas voir et de ne pas entendre, il lui glissa ces deux mots d'une voix à peine intelligible.

— Monsieur de Canolles !

Canolles tressaillit et se retourna : un frisson de plaisir courut dans ses veines, il lui sembla que toutes les musiques des sphères célestes se réunissaient pour lui donner un divin concert.

— Vicomte ! dit-il à son tour.

— Écoutez, monsieur, répondit celui-ci d'une voix douce 3t veloutée, je crains, en vérité, d'être impoli envers un gentilhomme de votre mérite. Pardonnez-moi ma timidité; j'ai été élevé par des parents pleins de frayeurs nées de leur affection pour moi : je vous le répète, pardonnez-cioi donc.

je n'ai jamais eu riniention de vous offenser, et, en preuve de notre réconcUialion sincère, permettez-moi de marcher à vos côtés.

— Commenc donc ! s'écria Canolles, mais cent fois, mais mille fois ! Je suis sans rancune, moi, vicomte, et la preuve..,

îl lui tendit sa main, dans laquelle tomba ou plutôt glissa une main fine, légère et fugitive, comme la charmante serre d'un passereau.

Le reste de la nuit se passa en causeries folles de la part du baron. Le vicomte écoutait toujours et riait quelquefois.

Les deux valets venaient derrière ; Pompée expliquant à Castorin comment la bataille de Corbie avait été perdue quand elle aurait parfaitement pu être gagnée, si l'on n'avait pas négligé de l'appeler au conseil qui avait eu Heu le malin.

— Mais, dit le vicomte à Canolles quand parurent les premières lueurs du matin, comment avez-vous terminé votre affaire avec M le duc d'Épernon?

— La chose n'a pas été difficile, répondit Canolles. D'après ce que vous m'avez dit, vicomte, c'était lui qui avait affaire à moi, et non pas moi qui avais affaire à lui : ou il se sera lassé de m'altesdre, et se sera retiré, ou il se sera entêté, et il m'attend encore.

— Mais mademoiselle de Larligues ? ajouta le vicomte avec une légère hésitation.

— Mademoiselle de Larligues, vicomte, ne peut être à la fois chez elle avec M. d'Épernon et au Veau d'or avec moi. Il ne faut pas exiger de "^ femmes l'impossible.

— Ce n'est pas répondre, baron. Je vous demande comment, amoureux comme v, 'us l'êtes de mademoiselle de Lartigues, vous avez pu vous séparer d'elle.

Canolles regarda le vicomte avec des yeux déjà trop clairvoyants, car il faisait jour et il n'y avait plus sur le visage du jeune homme d'autre ombre que celle de son feutre.

Alors il se sentit pris d'une envie folle de répondre comme

il le pensait; mais Pompée, mais Castorin, mais l'air grave du vicomte le retinrent; puis, d'ailleurs, il fat arrêté par un doute.

— Si je me trompais, si, malgré ce petit gant et cette petite main, c'était un homme; en vérité, dit-il, ce serait a mourir écrasé sous ma bévue !

Il patienta donc et répondit à la question du vicomte par un de ces sourires qui répondent à tout.

On s'arrêta à Barbczieux pour déjeuner et pour faire souffler les chevaux. Canolles, cette fois, déjeuna avec le vicomte, et, au déjeuner, il admira cette main dont Fenveloppe musquée lui avait causé une si vive émotion. De plus, force fut au vicomte, au moment de se mettre à table, d'ôter son chapeau et de découvrir des cheveux si lisses, si beaux et plantés si fièrement dans une peau si fine, que tout autre qu'un homme amoureux et, par conséquent, déjà aveugle, eût été affranchi de son incertitude; mais Canolles avait trop peur de se réveiller pour ne pas prolonger la durée du rêve. II trouvait quelque chose de charmant dans cet incognito du vicomte, qui lui permettait une foule de petites familiarités qu'une reconnaissance entière ou qu'un aveu complet lui eussent interdites. Il ne dit donc pas un mot qui pût faire soupçonner au vicomte que son incognito était trahi.

Après le déjeuner, on se remit en route, et l'on marcha jusqu'au dîner. De temps en temps, une fatigue qu'il commençait à ne plus pouvoir dissimuler amenait sur le visage du vicomte une teinte nacrée, ou dans tout son corps de petits frissons dont Canolles lui demandait amicalement là cause. Alors M. de Cambes souriait et paraissait ne plus souffrir, proposant môme de doubler le pas, ce que refusait Canolles, flisanl qu'il y avait une longue route à faire, et qu'il étaK, par conséquent, essentiel de ménager les chevaux.

Après le dîner, le vicomte éprouva quelque difficulté à se lever. Canolles s'élança et lui vint en aide.

— Vous avez besoin de repos, mon jeune ami, lui dit-il ; une route continuée ainsi vous tuerait à la troisième étape. Nous ne chevaucherons pas cetle nuit; mais, au contraire, nous nous coucherons. Je veux que vous dormiez bien, et la meilleure chambre de l'auberge sera pour vous, ou que je meure !

Le vicomte regarda Pompée d'un air tellement effaré, que Canolles ne put réprimer son envie de rire.

— Quand on entreprend, comme nous le faisons, un long voyage, dit Pompée, on devrait avoir chacun sa lente.

— Ou une tente pour deux, dit Canolles de l'air le plus naturel du monde; cela suffirait bien.

Un frisson courut par tout le corps du vicomte.

Le coup était porté, et Canolles s'en aperçut : du coin de l'œil, il vit le vicomte qui faisait signe à Pompée. Pompée s'approcha de son maître; celui-ci lui dit quelques mois tout bas, et bientôt Pompée, sous un prétexte quelconque, prit les devants et disparut.

Une heure et demie après cetle pointe, dont Canolles ne demanda pas même l'explication, les voyageurs, en entrant dans un gros bourg, aperçurent, l'écuyer sur le seuil d'une hôtellerie de bonne apparence.

— Ah! ah! dit Canolles, il paraît que c'est ici que nous passerons la nuit, vicomte?

— Mais oui, si vous le voulez bien, baron.

— Comment donc! je veux tout ce que vous voudrez. Je vous l'ai dit, je voyage pour mon plaisir, moi, tandis que vous, vous me l'avez dit, vous voyagez pour vos affaires. Seulement, je crains que vous ne soyez bien mal dans cette bicoiîuel

Oh! dit le vicomte, une nuit est bientôt passée.

On s'arrêta, et, plus prompt que Canolles, Pompée s'elança et prit rétrier de son maître : d'ailleurs, Canolles réfléchit qu'un pareil empressement serait ridicule de la part d'un honmie emen un autre homme.

LA GUERRE DES FEMMES. i3t

— Vite, ma chambre, dit le vicomte. En vérité, vous avez raison, monsieur de Canolles, continua-t-il en se retournant vers son compagnon, et je suis véritablement très-fatigué.

— La voici, monsieur, dit l'hôtesse en montrant une assez grande pièce au rez-de-chaussée et donnant sur la cour, mais dont les fenêtres étaient grillées, tandis qu'au-dessus régnaient les greniers de la maison.

— Et la mienne, s'écria Canolles, où est-elle donc?

Et il jetait avec convoitise les yeux sur une porte contiguë à celle du vicomte, et dont la mince cloison était un bien fragile rempart contre une curiosité aussi aiguisée que la sienne.

— La vôtre? dit l'hôtesse. Venez par ici, monsieur, et je vais vous y conduire.

Et, en effet, sans paraître remarquer la maussaderie de Canolles, elle le conduisit à l'extrémité d'un corridor extérieur tout peuplé de portes et séparé de la chambre du vicomte par la largeur de la cour.

Le vicomte avait suivi la manœu\Te du seuil de sa chambre.

— A présent, dit Canolles, je suis sûr de mon fait; mais j'ai agi comme un sot. Allons, allons, faire mauvaise mine me perdrait sans retour; affectons notre air le plus gracieux.

Et, revenant sur l'espèce de balcon que formait, comme nous l'avons dit, le corridor extérieur :

— Bonsoir, cher vicomte, cria4-il ; dormez bien ! vous en avez véritablement besoin. Voulez-vous que, demain, je vous réveille ? Non. Eh bien, ce sera vous qui me réveillerez à votre heure. Bonne nuit !

— Bonne nuit, baron ! dit le vicomte.

— A propos, continua Canolles, ne manquez-vous de rien, et voulez- vous que je vous prête Castorin pour délacer vos aiguillettes ?

— Merci, j'ai Pompée; il couche dans la chambre voisine.

— Bonne précaution ; j'en vais faire autant de Castorin. Mesure de prudence, n'est-ce pas. Pompée? on ne peut pas prendre trop de précautions dans une auberge... Bonsoir, vicomte !

Le vicomte répondit par un souhait pareil, et la porte se referma.

— C'est bon, c'est bon, vicomte, murmura Canolles; demain, ce sera mon tour de préparer les logements, et j'aurai ma revanche... Bien! continua-t-il, il ferme jusqu'aux doubles rideaux; il étend un drap devant pour intercepter jusqu'à son ombre. Pestel c'est un garçon fort pudibond que ce petit gentilhomme; mais c'est égal. A demain

Et Canolles rentra tout en grommelant, se déshabilla de fort mauvaise humeur, se coucha tout maussade, et rêva que Nanon trouvait dans sa poche le gant gris-perle du vicomte.

Le lendemain, Canolles fut d'une humeur encore plus rieuse que la veille; de son côté, le vicomte de Cambes se laissait aller aussi à une gaieté plus franche. Pompée luimême folâtrait en racontant ses campagnes à Castorin. Toute la matinée se passa en gracieusetés de pan et d'autre.

Au déjeuner, Canolles s'excusa de quitter le vicomte; mais il avait, disait-il, une longue lettre à écrire à Tun de ses amis, qui demeurait dans les environs, et il le prévint, en outre, qu'il aurait une visite à faire chez un autre de ses -^mis, dont la maison devait être située à trois ou quatre lieues de Poitiers, presque sur le bord de la grande route Canolles s'informa de cet ami, dont il dit le nom à l'aubergiste, et il lui fut répondu qu'un peu avant le village de Jauloay, il

trouveiait la maison de cet ami, et la reconnaîtrait à deux tourelles.

Alors, comme Castorin devait quitter la petite troupe pour porter la lettre, comme Canolles lui-même devait faire une pointe de son côté, le vicomte fut prié d'avance de désigner le lieu où Ton coucherait; le vicomte jeta les yeux sur une petite carte que Pompée portait dans un étui, et proposa le village de Jaulnay. Canolles ne fit aucune objection, et poussa même la perfidie jusqu'à dire tout haut :

— Pompée, si l'on vous envoie, comme hier, en maréchal des logis, retenez, s'il est possible, ma chambre près de celle de votre maître, afin que nous soyons à portée de causer un peu.

Le sournois écuyer échangea un coup d'oeil avec le vicomte et sourit, bien déterminé à ne rien faire de ce que lui disait Canolles. Quant à Castorin, qui avait d'avance reçu ses instructions, il vint prendre la lettre et reçut l'ordre de rejoindre à Jaulnay.

Quant à se tromper d'auberge, il n'y avait pas de danger, Jaulnay ne possédant que la seule auberge du Grand Charles-Martel.

On se mit en route. A cinq cents pas de Poitiers, où l'on avait dîné, Castorin prit un chemin de traverse à droite. On marcha encore deux heures, à peu près. Enfin, Canolles, à son tour, reconnut, aux indications prises, la maison de son ami : il la montra au vicomte, prit congé de lui, renouvela à Pompée l'invitation de s'occuper de son logis, et enfila un chemin de traverse à gauche.

Le vicomte était complètement tranquiUisé; la scène de la veille avait passé sans conteste, et il avait vu s'écouler la journée sans la plus légère allusion: il ne craignait donc plus de la part de Canolles le moindre obstacle à ses volontés, et, du moment que le baron demeurait pour lui un simple compagnon de voyage, bon, joyeux et spirituel, il ne demandait I. 8

pas mieux que d'achever la route dans sa société. Aussi, soit que le vicomte jugeât la précaution inutile, soit qu'il ne voulût pas se séparer de son écnyer et demeurer seul sur le ^rand chemin. Pompée ne fut-il pas mêm<j envoyé en avant. On arriva dans le village à la nuit; la pluie tombait par torrents. Le bonheur voulut qu'une chambre se trouvât chauffée; le vicomte, pressé de changer de vêlements, la prit, et chargea Pompée de s'occuper du '^ogis de Canolles.

— C'est déjà fait, dit l'égoïste Pompée, qui brûlait d'envie d'aller se coucher lui-même : l'hôtesse a promis de s'en occuper.

C'est bien... Mon nécessaire ?

— Le voici.

— Mes flacons?

— Les voilà.

— xMerci... Où couchez-vous. Pompée?

— Au bout du corridor.

— Et si j'ai besoin d'appeler?

— Voici une clochette : l'hôtesse \iendra...

— Il suffit. Cette porte ferme bien, n'est-ce pas?

— Monsieur peut voir.

— Il n'y a pas de verrous!

— Non; mais il y a une serrure.

— Bon; je m'enfermerai en dedans. Il n'y a pas d'a^itre entrée ?

— Non, que je sache.

Et Pompée prit la bougie, et fit le tour de la chambre. V - Voyez si les contrevents sont solides.

— Les crochets sont mis.

— Bien. Allez, Pompée.

Pompée sortit, et le vicomte donna un tour de clef à la serrure.

Une heure après, Castorin, qui éuiit arrivé le premier à l'hôtel et qui logeait près de Pompée sans qu'il s'en douùt.

sortit de sa chambre sur la pointe du pied, et vint ouvrir la porte à Canolles.

Canolles, le cœur palpitant, se glissa dans l'auberge, et, laissant à Castorin le soin de refermer la porte, se fit désigner la chambre du vicomte et monta.

Le vicomte allait se mettre au lit, lorsqu'il entendit des pas daKs le corridor.

Le vicomte, on a pu le remarquer déjà, était fort craintif : aussi ces pas le firent-ils tressaillir et prêta-t-il l'oreille avec attention.

Ces pas s'arrêtèrent devant sa porte.

Une seconde après, on frappa.

— • Qui est là? demanda une voix tellement effrayée, que Canolles n'en eût pas reconnu le timbre, si plusieurs fois déjà il n'avait eu l'occasion d'étudier les variations de cette voix.

— Moi! dit Canolles.

— Comment, vous? reprit la voix passant de l'effroi à l'épouvante.

— Oui... Figurez-vous, vicomte^ qu'il n'y a plus de place dans votre hôt£l, pas une seule chambre hbre... Votre imbécile de Pompée n'a pas songé à m.oi... Pas d'autre hôtel dans tout le village... et, comme votre chambre est une chambre à deux lits...

Le vicomte jeta avec terreur les yeux sur deux lits jumeaux placés côte à côte dans une alcôve, et séparés seulement par une table.

—Eh bien, vous comprenez? continua Canolles. J'en viens réclamer un. Ouvrez-moi donc vite, je vous prie, car je meurs de froid...

On entendit alors un grand remue-menage dans la chambre, un froissement d'habits et des pas précipités.

— Oui, oui, baron, dit la voix de plus en plus effarée du Ticomte; oui, j'y vais, j'y cours...

•— J'attends... Mais, par grâce, cher ami, hâtez-vous, si vous ne voulez pas me trouver gelé.

— Pardon; mais c'est que je dormais, voyez-vous...

— Tiens, il me semblait que vous aviez de la lumière?

— Non, vous vous trompiez.

Et la lumière fut éteinte aussitôt : CanoUes ne s'en plaignit pas.

—Me voici... Je ne trouve pas la porte, continua le vicomte.

—Je le crois bien, dit Canolles. J'entends votre voix à l'auire bout de la chambre... Par ici, donc...

— Ah ! c'est que je cherche la clochette pour appeler Pompée.

— Pompée est à l'autre bout du corridor et ne vous entendra point. . . J'ai voulu le réveiller pour en tirer quelque chose, mais, bah! impossible... Il dort comme un sourd qu'il est.

— Alors, je vais appeler l'hôtesse...

— Bah! l'hôtesse a cédé son lit à un voyageur et est allée coucher au grenier... Personne ne viendrai donc, cher ami... D'ailleurs, pour quoi faire appeler du monde? Je n'ai besoin de personne.

— Mais moi...

— Vous, vous m'ouvrez la porte, je vous remercie. Je cherche à tâtons mon lit, je me couche, et voilà tout. Ouvrez donc, je vous en prie.

— Mais enÛD, dit le vicomte désespéré, on doit trouver d'autres chambres, fussent-elles sans lit... Il est impossible qu'il n'y ait pas d'autres chambres. Appelons, cherchons...

— Mais, cher vicomte, dix heures et demie viennent d(^ sonner... Vous allez réveiller tout l'hôtel... On croira que ie feu est à la maison... Ce sera un événement à ne plus dormir de toute la nuit, et ce serait dommage, car je meurs de sommeil- Ces dernières paroles semblèrent rassurer un peu ie vicomte. De petits pas se rapprochèrent de la porte, et la porte s'ouvrit.

Candies entra et referma la porte derrière lui. Le vicomte, après avoir ouvert, s'était éloigné précipitamment.

Le baron se trouva alors dans une chambre à peu près obscure, car les derniers charbons du foyer, qui allait s'éleignant, ne jetaient qu'une lueur insuffisante. L'atmosphère était tiède et parfumée de toutes ces odeurs qui dénoncent la plus excessive recherche de toilette.

— Ah ! merci ! vicomte , dit CanoUes ; car, en vérité, on est mieux ici que dans le corridor.

— Vous avez envie de dormir, baron? dit le vicomte.

— Oui, certainement... Indiquez-moi donc mon lit, vous qui connaissez la chambre... ou laissez -moi rallumer la bougie.

— Non, non, inutile! dit vivement le vicomte. Votre lit est ici à gauche.

Comme la gauche du vicomte était la droite du baron, 1© baron alla à droite, rencontra une fenêtre, près de cette fenêtre une petite table, et sur cette petite table la sonnette que le vicomte éperdu avait tant cherchée. A tout hasard, il mit la sonnette dans sa poche.

— Mais, que dites-vous? s'écria-t-il. Voyons, vicomte, nous jouons donc au colin-maillard?... Vous deviez crier casse-cou, au moins! Mais que diable fourragez-vous ainsi dans l'ombre?

— Je cherche la clochette pour appeler Pompée.

— Mais que diable voulez-vous donc à Pompée?

— Je veux... je veux qu'il fasse un lit près du mien...

— Pour qui?

— Pour lui.

— Pour lui!... Que dites-vous donc là, vicomte?... Des laquais dans notre chambre ? Allons donc ! vous avez des habitudes de petite fille peureuse. Fi!... nous sommes assez grands garçons pour nous défendre nous-mêmes. Non; donnez-moi seulement la main et guidez-moi vers mon lit, que je ne puis trouver... ou bien... rallumons la bougie.

— Non, non, non, s'écria le vicomte.

— Puisque TOUS ne voulez pas me donner la main, dit Candies, vous devriez me passer au moins un bout de fil; car je suis dans un véritable labyrinthe.

Et il s'avança, les bras étendus, du côlé où il avait entendu la voix; mais, près de lui, il vit glisser comme une ombre et sentit passer comme un pnrfum; il referma les bras; mais, pareil à l'Orphée de Virgile, il n'avait embrassé que l'air.

— La! la ! dit le vicomte à l'autre bout de l'appartemeat : vous touchez k votre lit, baron.

— Lequel des deux est le mien?

— Peu importe ! je ne me coucherai pas, nroi.

— Comment! vous ne vous coucherez pas? dit Canolles se retournant à cette parole imprudente ; et que fcrez-vous donc?

— Je passerai la nuit sur une chaise.

— Allons donc î dit Canolles, je ne souffrirai certainement pas un pareil enfantillage ; venez^ vicomte, venez !

Et Canolles, guidé par un dernier rayon de lumière qra jaillit du foyer et mourut, aperçut le vicomte blotti dans un angle entre la fenêtre et la commocîe, enveloppé dans son manteau.

Ce rayon ne fut qu'un éclair; mais il suffit pour guider le baron et pour faire comprendre au vicomte qu'il était perdu. Canolles s'avança droit à lui les bras tendus, et, quoique la chambre fût rentrée dans l'obscurité, le pauvre gentilhomme comprit que, cette fois, il n'échapperait pas à celui qui le poursuivait.

— Baron ! baron ! balbutia le vicomte, n'avancez pas, je vous en supplie ; baron, ne quittez pas la place où vous êtes; pas un pas de plus, si vous êtes gentilhomme.

Canolles s'arrêta; le \icomte était si proche de lu:, qu'A entendait battre son cœur, et qu'il sentait la tiède vapeur de 5on souffle haletant; en m>)me temoe, un parfum délrcieax.

enivrant, composé de toutes les émanations qai s'échappent de la jeunesse et de la beauté, parfum mille fois plus doux que celui des fleurs, sembla l'envelopper pour lui ôter toute possibilité d'obéir au vicomte, en eût-il eu l'envie.

Cependant il demeura un instant où il était, les mains étendues vers ces mrJns qui le repoussaient d'avance, et sentant qu'il n'avait plus qu'un mouvement à faire pour toucher ce corps charmant dont tant de fois, depuis deux jours, il avait admiré la souplesse...

-- Grâce, grâce ! murmiura le vicomte d'une voix dans laquelle un commencement de volupté se mêlait à l- terreur. Grâce ! et la voix expira sur ses lèvres, et Canolles sentit ce corps charmant glisser le long du lambris et tomber à ge noux.

Sa poitrine se dilata; il y avait dans la voix qui Timplorait nn accent qui lui fit comprendre que son adversaire était déjà à moitié vaincu.

Il fit donc un pas encore, étendit les mains et rencontra les deux mains jointes et suppliantes du jeune homme, qui, cette fois, n'ayant plus même la force de jeter un cri, laissa échapper un soupir presque douloureux.

Tout à coup le galop d'un cheval se fit entendre sous la fenêtre, des coups précipités retentirent à la porte de l'auberge ; ces coups furent suivis de cris et de rumeurs. On appelait et l'on frappait alternativement.

— M. le baron de Canolles ! criait une voix.

— Oh! merci, mon Dieu ! je suis sauvé, murmura le vicomte.

— Peste soit de l'animal! dit Canolles; ne pouvait-il venir demain matin?

— M. le baron de Canolles ! criait la voix. M. le baron de Canolles! Il faut que je lui parle à l'instant même.

— Voyons, qu'y a-t-il? demanda le baron en faisant un pas en arrière.

i40 LA GUERRE DES FEMMES.

— Monsieur! monsieur! dit Castorin à la porte, on voaw demande... on vous cherche.

— Mais qui cela, bélître ?

— Un courrier.

— De la part de qui ?

— De la part de M. le duc d'Épernon.

^- Que me veut-il?

— Service du roi.

A ce mot magique et auquel il fallait obéir, Ganolles, ton en maugréant, ouvrit la porte et descendit l'escalier.

On entendait ronfler Pompée.

Le courrier était entré et attendait dans une salle basse; Canolles alla le trouver et lut en pâlissant la lettre de Nanon; car, ainsi que le lecteur l'a déjà deviné. Le courrier était Courtâuvaux lui-môme, qui, parti près de dix heures après Canolles, n'avait pu, quelque diligence qu'il eût faite, le rejoindre qu'à la seconde étape.

Quelques questions faites à Courtauvaux ne laissèrent à Canolles aucun doute sur la nécessité de la diligence à faire. Il relut une seconde fois la lettre, et la formule Votre bonne sœur Nanon, lui fit comprendre ce qui était arrivé, c'est-à-dire que mademoiselle de Lartigues s'était tirée d'affaire en le faisant passer pour son frère.

Canolles avait plusieurs fois entendu parler à Nanon ellemême, en termes peu flatteurs, de ce frère dont il avait pris a place. Cela n'ajouta point peu ^ la mauvaise grâce qu'il mit à obéir à ce message du duc.

— C'est bien, diUl à Courtauvaux, sans lui ouvrir un crédit dans l'hôtel et sans lui vider sa bourse dans les mains, ce qu'il n'eût pas manqué de faire en toute autre occasion; c'est bien : dites à votre maître que vous m'avez rattr^ipé et que j'ai obéi à l'instant même.

— Ek à mademoiselle de Lartigues, ne lui dirai-je rien?

— Si fait; vous lui direz que son frère apprécie le senti-

LA GUERRE DES FEMMES. i4!

ment qui Ta fa>t agir, et lui est fort obligé. — Castorin, sellez les chevaux!

Et, sans dire autre chose au messager, tout ébahi de celte rude réception, CanoUes remonta chez le vicomte, qu'il trouva pâle, tremblant et rhabillé. Deux bougies brûlaient sur la cheminée.

Canolles jeta un regard de profond regret sur cette alcôve, et surtout sur ces deux lits jumeaux dont l'un dénonçait une légère et courte pression. Le jeune homme suivit ce regard avec un sentiment de pudeur qui lui fit monter le rouge au visage.

— Soyez content, vicomte, dit Canolles, vous voici débarrassé de moi pour tout le reste du voyage. Je pars en poste pour le service du roi.

— Et quand cela ? demanda le vicomte d'une voix encore mal assurée.

— A l'instant même ; je vais à Mantes, où est la cour, à ce qu'il paraît.

— Adieu, monsieur, put à peine répondre le jeune homme, qui se laissa tomber sur un siège sans oser lever les yeux sur son compagnon.

Canolles fit un pas vers lui.

— Je ne vous verrai sans doute plus, dit-il avec une voix pleine d'émotion.

— Qui sait? dit le vicomte en essayant de sourire.

— Promettez une chose à un homme qui gardera éternellement votre souvenir, dit Canolles en mettant la main sur son cœur, et cela avec une harmonie de voix et de geste qui ne laissait aucun doute sur sa sincérité.

— Laquelle?

— C'est que vous penserez à lui quelquefois.

— Je vous le promets.

— Sans... colère?...

— Oui.

Hî LA GUERRE DES FEMMES.

— Une preuve à l'appui de cette promesse ? dit Canolles. Le vicomte lui tendit la main.

Canolles prit cette main toute tremblante sans autre intention que de la serrer entre les siennes ; mais, par un mouvement plus fort que sâ volonté, il la pressa ardemment sur ses lèvres, et s'élança hors de la chambre en murmurant :

— Ah ! Nanon! Nanon ! pourrez-vous me dédommager jamais de ce que vous me faites perdre?

Maintenant, si nous suivons les princes de la maison de Condé dans cet exil de Chantilly dont Richon a fait au vicomte une peinture assez effrayante, voici ce que nous allons voir.

Sous ces belles allées de marronniers, saupoudrées d'une neige de fleurs, sur ces pelouses gazonneuses qui s'étendent jusqu'aux étangs bleus, s'agite incessamment un essaim de promeneurs, riant, devisant et chantant. Çà et là, au miUeu des grandes herbes, quelques figures de lecteurs apparaissent perdues dans des flots de verdure, où l'on ne voit distinctement que la page blanche qu'ils dévorent et qui appartient soit à la Cléopâtre, de M. de la Calprenède, soit à YAstrée, de M. d'Urfé, soit au Grand Cyrus, de mademoiselle de Scudéry; au fond des berceaux de chèvrefeuilles et de clématites, on entend accorder les luths et chanter des voix invisibles. Enfin, dans la grande allée qui conduit au château, passe, par intervalles, avec la rapidité de l'éclair, un cavalier qui court porter un ordre.

Pendant ce temps, sur la terrasse, trois femmes vêtues de saun et suivies à distance par des écuyers muets et respectueux, se promènent gravement avec des gestes pleins de ce-

rémonie e; de majesté; au milieu, une dame, de noble tournure malgré ses cinquante-sept ans, disserte magistralement sur les affaires d'État; à sa droite, une jeune femme toute roide d'ajustements sombres écoute en fronçant le sourcil la docte théorie de sa voisine; à sa gauche, enfin, une autre vieille, la plas rapide et la plus compassée des trois, parce qu'elle est de qualité moins illustre, parle, écoute et médite tout à la fois.

. La dame du milieu est madame la princesse douairière, mère du vainqueur de Rocroy,de Noriingen et de Lens, que l'on commence, depuis qu'il est persécuté, et que cette persécution l'a conduit à Vincennes, à appeler le grand Condé, nom que la postérité lui conserva : cette dame, sur les traits de laquelle on peut reconnaître encore les restes de celte beauté qui îa fit les dernières et peut-être les plus foiles amours de Henri IV, vient d'être blessée à la fois dans son amour de mère et dans son orgueil de princesse, par un facchino italiano que l'on nommait Mazarini quand il était damestique du cardinal Bentivoglio, et qu'on appelle maintenant Son Éminence le cardinal Mazarin, depuis qu'il est Tâmant d'Anne d'Autriche et le premier ministre du royaume de France.

C'est lui quia osé emprisonner Gondé, et exiler à Chantilly la mère et la femme du noble prisonnier.

La dame de droite est Claire-Clémence de Maillé, princesse de Coudé, que, par une habitude aristocratique du temps, on appelle madame la Princesse tout court, pour signifier que la femme du chef delà famille des Condé est la première princesse du sang, la princesse par excellence : elle a toujours été fière ;. mais, depuis qu'elle est persécutée, sa fieité a grandi de sa persécution, et elle est devenue orgueilleuse.

En effet, condamnée à jouer un rôle secondaire tant que monsieur le Prince était hhre, la prison de son mari l'a éle-

vée à l'état d'héroïne: elle est devenue plus lamentable qu'une veuve, et son fils, le duc d'Enghien, qui va atteindre sa septième année, est plus intéressant qu'un orphera. On a les j'eux sur elle, et, sans la crainte du ridicule, elle s'habillerait de deuil. Depuis l'exil imposé par Anne d'Autriche à ces deux dames éplorées, leurs cris perçants se sont changés en sourdes menaces : d'opprimées qu'elles sont, elles vont devenir rebelles. Madame la Princesse, Thémistocle en cornette, a son Miltiade en jupe, et les lauriers de madame de Longueville, un instant reine de Paris, l'empêchent de dormir.

La duègne de gauche est la marquise de Tourville, qu n'ose écrire des romans, mais qui compose en politique : elle n'a pas fait la guerre en personne comme ce brave Pompée, et, comme lui, n'a pas reçu une balle à la bataille de Corbie; mais son mari, qui était un capitaine assez estimé, a été blessé à La Rochelle et tué à Fribourg; il en résulte, qu'héritière de sa fortune patrimoniale, elle a cru hériter en même emps de son génie miUtaire. Depuis qu'elle est venue rejoindre mesdames les princesses à Chantilly, elle a déjà fait trois plans de campagne qui ont successivement excité l'admiration des femmes de la suite, et qui ont été, non pas abandonnés, mais ajournés au moment où l'on tirera l'épée, et où l'on jettera le fourreau. Elle n'ose mettre l'uniforme de son mari, quoiqu'elle en ait bonne envie parfois; mais elle possède son épée suspendue dans sa chambre, au-dessus du chevet de son lit, et, de temps en temps, lorsqu'elle est seule, elle la tire hors de sa gaîne d'un air fort martial.

Chantilly, malgré son air de fête, pourrait donc n'être au fond qu'une vaste caserne, et, si l'on cherchait bien, on trouverait de la poudre dans les caves, et des baïonnettes dans les charmilles.

Les trois dames, dans leur lugubre promenade, se dirigent à chaque tour vers la principale porte du château, et semblent guetter l'arrivée de quelque messager d'importance

Déjà plusieurs fois madame la princesse douairière a dit, en secouant la tète et en soupirant :

— Nous échouerons, ma fille; nous serons humiliées.

— Il faut un peu payer beaucoup de gloire, dit madame de Tourvilie sans rien perdre de son maintien anguleux; ei il n'y a point de victoire sans combat !

— Si nous échouons, si nous sommes vaincues, dit la jeune princesse, nous nous vengerons.

— Madame, dit la princesse douairière, si nous échouons, ce sera Dieu qui aura vaincu M. le Prince. Voudriez-vous donc vous venger de Dieu ?

La jeune princesse s'inclina devant la superbe humilité de sa belie-mère, et ces trois personnages, se saluant ainsi e« se donnant un mutuel encens, ne ressemblaient pas mal à un évêque assisté de deux diacres, qui prennent Dieu pouï prétexte des hommages qu'ils se rendent chacun à chacun.

Ni M. de Turenne, ni M. de la Rochefoucauld, ni M. de Bouillon, murmura la douairière; tout manque à la fois 1

— Ni argent ! répondit madame de Tourvilie.

— Et sur qui compter, reprit madame la Princesse, si Claire elle-même nous oublie ?

— Qui vous dit, ma fille, que madame de Cambes vous oubhe?

— Elle ne revient pas.

— Peut-être en est-elle empêchée; les chemins sont gardés par l'armée de M. de Saint-Aignan, vous le savez.

— Elle pourrait au moins écrire.

— Comment voulez-vous qu'elle confie au papier une réponse si importante : l'adhésion de toute une ville comme Bordeaux au parti de MM. les princes?... Non, ce côté-là n'est donc pas celui qui m'inquiète le plus.

— D'ailleurs, reprit madame de Tourvilie, l'un des trois plans que j'ai eu l'honneur de remettre à Votre Altesse avait pour but immanquable un soulèvement dacs la Guyenne.

— Oui, oui, et nous y reviendrons s'il est besoin, répondit madame la Princesse; mais je me range à l'avis de madame ma mère, et je commence à croire que Claire aura essuyé quelque disgrâce : autrement, elle serait déjà ici. Peut-être ses fermiers lui ont-ils manqué de parole : un croquant saisit toujours l'occasion de ne pas payer lorsqu'il peut s'en dispenser. Sait-on aussi ce que les gens de Guyenne auront fait ou n'auront pas fait, malgré leurs promesses ? Des Gascons!...

— Des bavards! dit madame de Tourvirte; braves individuellement, c'est vrai, mais mauvais soldats en troupe; bons à crier : a Vive M. le Prince ! » quand ils ont peur de l'Espagnol; voilà tout.

— Ils détestaient bien M. d'Épernon, cependant, dit la princesse douairière ; car ils l'ont pendu en eftigie à Agen, et ont promis de le pendre en personne à Bordeaux, s'il y rentrait jamais.

— Il y sera rentré, et Jes aura fait pendre eux-mêmes, dit madame la Princesse avec dépit.

— Et tout cela, reprit madame de Toumlle, c'est la faute de M. Lenet, de M. Pierre Le net, répéta- t-elle avec affectation, de cet opiniâtre conseiller que vous vous obstinez à garder, et qui n'est bon qu'à contrecarrer tous nos projets. S'il n'avait pas repoussé mon second plan, qui avait pour but, vous vous le rappelez, d'enlever par surprise le château de Vayres, Tile Saint-Georges et le fort de Rlaye, nous tiendrions maintenant Bordeaux assiégé, et il faudrait bien que Bordeaux capitulât.

— J'aime mieux, sauf l'avis de Leurs Altesses, qu'il s'offr& de pfein gré, dit derrière madame de Tourville une voix dont l'accent respectueux n'était point exempt d'une teinte d'ironie. Ville qui capitule cède à la force et ne s'engage à rien; ville qui s'offre se compromet, et est obligée de suivre jusqu'au bout la fortune de ceux à qui elle s'est offerte.

Les trois dames se retournèrent, et aperçurent Pierre Lenet, qui, tandis qu'elles faisaient une de leurs allées vers cette grande porte du château sur laquelle revenaient constamment leurs regards, était sorti, lui, par une petite porte donnant de plain-pied sur la terrasse, et s'était approché par derrière.

Ce qu'avait dit madame de Tourville était vrai en partie. Pierre Lenet, conseiller de M. le Prince, homme froid, savant et grave, avait mission du prisonnier de surveiller amis et ennemis, et, il faut le dire, il avait bien plus de peine à empêcher les amis de M. le Prince de compromettre sa cause qu'à combattre les mauvaises intentions de ses ennemis. Mais, habile et retors comme un avocat, habitué aux chicanes et aux ruses du palais, il triomphait ordinairement, soit par quelque heureuse contre-mine, soit par quelque inébranlable inertie. C'était, au reste, à Chantilly même qu'il livrait ses batailles les plus savantes. L'amour-propre de madame de Tourville, l'impatience de madame la Princesse, l'inflexibilité aristocratique de la douairière valaient bien l'astuce de Mazarin, l'orgueil d'Anne d'Autriche, et les indécisions du parlement.

Lenet, chargé de la correspondance par les princes, s'était imposé la loi de ne donner les nouvelles aux princesses qu'en temps utile, et c'était lui qui se faisait juge de cette opportunité ; car la diplomatie féminine ne procédant pas toujours par le mystère, premier principe de la diplomatie masculine, bon nombre des plans de Lenet avaient ainsi été livrés par ses amis à ses ennemis.'

Les deux princesses, qui n'en reconnaissaient pas moins, malgré l'opposition qu'elles rencontraient en lui, le dévouement et surtout l'utilité de Pierre Lenet, accueillirent le conseiller avee un geste amical; un léger sourire se dessina même sur les lèvres de la douairière.

— Eh bien, mon cher Lenet, vous l'entendiez, dit-elle.

us LA GUERRE DES FEMMES.

madame de Tourville se plaignait ou plutôt nous plaignait. — Tout va de mal en pis. — Ah ! nos affaires^ mon cher Lenet, nos affaires !

— Madame, dit Lenet, je suis loin de Toir les choses aussi en noir que les voit Votre Altesse. J'espère beaucoup du temps et des retours de la fortune. Vous connaissez le proverbe : « Tout vient à point à qui sait attendre. »

— Le temps, les retours de la fortune, c'est de la philosophie, cela, monsieur Lenet, et non de la politique! s'écria madame la Prinsesse.

Lenet sourit à son tour.

— La philosophie est utile en toutes choses , madame, el surtout en politique. Elle apprend à ne point s'enorgueiUir du succès et à ne point perdre patience dans les revers.

— N'importe ! dit madame de Tourville, j'aimerais mieux un bon courrier que toutes vos maxime?. S'esî-il pas vrai, madame la Princesse?

Oui, je l'avoue, répondit madame de Condé.

— Votre Altesse sera donc satisfaite, car elle en recevra trois aujourd'hui, répliqua Lenet avec le même sang-froid.

— Comment, trois?

— Oui, madame. Le premier a été vu sur la route de Bordeaux, le second vient de Stenay, et le troisième arrive de la Rochefoucauld.

Les deux princesses poussèrent une exclamation de surprise joyeuse. xMadame de Tourville se pinça les lèvres.

— lime semble, mon cher monsieur Pierre, dit-elle en minaudant pour dissimuler son dépit et envelopper d'une feuille dorée l'amertume du mot qu'elle allait lancer, il me semble qu'un habile nécromancien comme vous ne devrait pas demeurer en si beau chemin, et qu'après nous avoir annoncé les courriers, il devrait nous dire le contenu des dépêches.

— Ma science, madame, ne va pas si loin que vous le

croyez, dit-il modestement, elle se borne à être un serviteur fidèle, j'annonce, mais ne devine pas.

Au même instant, comme si, en effet, Leneteûtété servi par un démon familier, on aperçut deux cavaliers qui franchissaient la griUe du château et qui s'avançaient au galop de leurs montures. Aussitôt une volée de curieux, désertant les parterres et la pelouse, s'abattit près des rampes pour avoir sa part des nouvelles.

Les deux cavaliers mirent pied à terre, et l'un des deux abandonnant à l'autre, qui semblait être son laquais, la bride de son cheval trempé de sueur, courut plutôt qu'il ne marcha vers les princesses, qui venaient au-devant de lui et qu'il aperçut à l'extrémité de la galerie, tandis qu'il entrait par l'autre.

— Claire ! s'écria madame la Princesse.

— Oui, Votre Altesse. Agréez mes très-humbles respects, madame.

Et, mettant un genou en terre, le jeune homme essaya de saisir la main de madame la Princesse pour la baiser respectueusement.

— Dans mes bras! chère vicomtesse, dans mes bras! s'écria madame de Condé la relevant.

Et, après s'être laissé embrasser, avec toutes les marques de respect possibles, par madame la Princesse, le cavalier se tourna vers la princesse douairière, qu'il salua profondément.

— Vite, parlez, chère Claire? dit celle-ci.

— Oui, parle, reprit madame de Condé. As-tu vu Richon?

— Oui, Votre Altesse, et il m'a chargée pour vous d'une mission.

— Bonne, ou mauvaise?

— Je l'ignore moi-même; elle se compose de deux mots,

— Lesquels? Vite ! je meurs d'impatience.

Et l'anxiété la plus vive se peignit sur le visage des deux princesses.

— Bordeaux, — Oiiil dit Claire, inquiète elle-même de l'effet que ces deux mois allaient produire.

Mais elle fut bientôt rassurée, car les princesses répondirent à ces deux mots par un cri de triomphe qui fit accourir Lenet du bout de la galerie.

— Lenet! Lenet! venez, venez! s'écria madame la Princesse, vous ne savez pas quelle nouvelle nous apporte ceUe bonne Claire?

— Si fait, madame, dit Lenet en souriant, je le sais; et voilà pourquoi je ne me hâtais pas.

— Comment, vous le savez?

— Bordeaux! — Oui! N'est-ce pas cela? dit Lenet.

— En vérité, mon cher Pierre, vous êtes sorcier! dit madame la douairière.

— Mais, si vous le saviez, Lenet, dit d'un ton de reproche madame la Princesse, pourquoi, voyant notre inquiétude, ne pas nous en avoir tirées par ces deux mots?

— Parce que je voulais laisser à madame la vicomtesse de Cambes la récompense de ses fatigues, répondit Lenei en s'inclinant devant Claire tout émue, et puis aussi parce que je craignais, sur la terrasse et à la vue de tout le monde, l'explosion de joie de Vos Altesses.

— Vous avez raison, toujours raison, Pierre, mon bon Pierre! dit madame la Princesse. Taisons-nous I

— El c'est pourtant à ce brave Piichon que nous devons cela, dit la princesse douairière. N'est-ce pas que vous êtes content de lui, et qu'il a bien manœuvré, dites, mon compère Lenet?

Compère était le mot caressant de la princesse douairière, laquelle avait retenu ce mot du roi Henri IV, qui l'emploxait fréquemment.

— Kichon est un homme de tête et d'exécution, madame.

ditLenet, et que Votre Altesse croie bien que, si je n'en eusse pas été sûi' comme de moi-même, je ne le lui eusse pas recommandé.

— Que ferons-nous pour lui ? dit madame la Princesse.

— Il faudra lui donner quelque poste important, dit la douairière.

— Quelque poste important?... Votre Altesse n'y pense pas^ dit aigrement madame de Tourville, et elle oublie que M. Richon n'est pas gentilhomme !

-— Ki moi non plus, madame, je ne le suis pas, répondi" Lenet; ce qui n'empêcbe pas M. le Prince d'avoir, je le suppose, quelque confiance en moi. Certes,j'admire et je respecte la noblesse de France; mais il y a des circonstances où j'oserai dire qu'un grand cœur vaut mieux qu'un vieux blason.

— Et pourquoi n'est-il pas venu lui-même annoncer cette riche nouvelle, ce bon Richon? dit madame la Princesse.

~ R est resté en Guyenne pour réunir un certain nombre d'hommes. R m'a dit qu'il pouvait déjà compter sur près de trois cents soldats : seulement, il dit qu'ils seront, faute de temps, mal dressés pour tenir la campagne, et il aimerait mieux qu'on obtînt pour lui le commandement d'une place comme Va^Tes ou l'île Saint-Georges. Là, dit-il, il serait sûr d'être parfaitement utile à Leurs Altesses.

— Mais comment obtenir cela? demanda la Princesse. Nous sommes trop mal en cour, à cette heure, pour recommander quelqu'un, et celui que nous recommanderions deviendrait à l'instant même suspect.

— Peut-être, madame, dit la vicomtesse, y aurait-il ur moyen que M. Richon m'a suggéré lui-même.

— Et lequel?

— M. d'Épernon est, à ce qu'il paraît, continua la Ticomtesse en rougissant, affolé d'une certaine demoiselle.

— Ah ! oui, la belle Nanon, dit avec dédain niadame la Princesse ; nous savons cela.

— Eh bien, il paraît que le duc d'Épernon n'a rien à refuser à cette femme, et que cette femme accorde tout ce qu'où lui ac!iète. Ne pourrait-on pas lui acheter un brevet pour M. Richon?

— Ce serait de l'argent bien placé, dit Lenet.

— Oui; mais la caisse esta sec, vous le savez bien, monsieur le conseiller, dit madame de Tourville.

Lenet se tourna en souriant du côté de madame de Cambes.

— Voilà le moment, madame, lui dit-il, de prouver à Leurs Altesses que vous avez pensé à tout.

-- Que voulez-vous dire, Lenet ?

— Il veut dire, madame, que je suis assez heureuse pour pouvoir vous offrir une faible somme, que j'ai tirée à grand'peine de mes fermiers; l'offrande est bien modeste, mais je n'ai pu faire davantage. Vingt mille livres! continua la vicomtesse en baissant les yeux et en hésitant, toute honteuse qu'elle était d'offrir une si petite somme aux deux premières dames du royaume après la reine.

— Vingt mille livres! s'écrièrent les deux princesses.

— Mais c'est une fortune dans des temps comme les nôtres, continua la douairière.

— Cette chère Claire ! s'écria madame la Princesse, comment nous acquitterons-nous jamais avec elle?

— Votre Altesse y songera plus tard.

— Et où est cette somme? demanda madame de Tourville.

— Dans la chambre de Son Altesse, où mon écuyer Pompée a reçu l'ordre de la porter.

— Lenet, ditma-ilame la Princesse, vous vous souviendrez que noU3 devons cette somme à madame de Cambes.

— Elle est déjà portée à notre passif, dit Lenet en tirant ses tablettes et en montrant, à la date du jour, les vingt mille livres de la vicomtesse chiffrées à une colonne dont le total eût quelque peu effrayé les princesses si elles s'étaient donné la peine de l'additionner.

— Mais comment avez-vous fait pour passer, chère belle? dit madame la Princesse; car on nous dit ici que M. de Saint- Aignan tient la route et visite hommes et choses^ ni plus ni moins qu'un préposé de la gabelle.

— Grâce à la sagesse de Pompée, madame, nous avons évité ce danger, dit la vicomtesse, en faisant un énorme circuit, lequel nous a retardés d'un jour et demi, mais a assuré notre voyage. Sans cet incident, je serais près de Votre Altesse depuis avant-hier.

— Rassurez-vous, madame, dit Lenet, il n'y a pas encore de temps de perdu; il s'agit seulement de bien employer la journée d'aujourd'hui et de demain. Aujourd'hui, que Vos Altesses s'en souviennent, nous attendons trois courriers : l'un est déjà arrivé, restent les deux autres.

— Et peut-on savoir le nom de ces deux autres, monsieur? demanda madame de Tourville espérant toujours prendre en faute le conseiller, auquel elle faisait une guerre qui, pour n'être pas déclarée, n'en était pas m«ins réelle.

— Le premier, si mes prévisions ne me trompent pas, répondit Lenet, sera Gourville ; il vient de la part du duc de la Rochefoucauld.

— De la part du prince de Marsillac, voulez-vous dire, reprit madame de Tourville.

— M. le prince de Marsillac est maintenant duc de la Rochefoucauld, madame.

— Son père est donc mort?

— Il y a huit jours.

— Et où cela?

— A Verteuil.

— Et le second? demanda madame la Princesse.

— Le second est Blanchefort, le capitaine des gardes de U. le Prince. 11 arrive de Stenay, et vient de la part de M. de Tarenne.

— Je crois, dans ce c-as, dit madame de Tourville, que.

pour éviter toute perte de temps, on pourrait s'en rapporter au premier plan que j'avais fait, dans le cas probable de l'adhésion de Bordeaux et de l'alliance de MM. de Turenne et de Marsillac.

Lenet sourit comme à son ordinaire.

— Pardonnez-moi, m.adame , dit-il du ton le plus poli ; mais les plans arrêtés par M. le Prince lui-ûiême sont à cette heure en voie d'exécution et promettent un entier succès.

— Les plans arrêtés par M. le Prince, dit aigrement madame de Tourville, par M. le Prince, qui est au donjon de Vinceunes et qui ne communique avec personne!...

— Voici les ordres de Son Altesse, écrits de sa main même, datés d'hier, fil Lenet tirant de sa poche une lettre du prince de Condé, et que j'ai reçus ce matin. Nous sommes en correspondance.

Le papier fut presque arraché des mains du conseiller par les deux princesses, qui dévorèrent avec des larmes de joie tout ce qu'il renfermait.

— Ah çà! mais les poches de Lenet contiennent donc tout le royaume de France? dit en riant madame la princesse douairière.

— Pas encore, madame, pas encore, répondit le conseiller; mais. Dieu aidant, je ferai en sorte de les agrandir assez pour cela. Maintenant, continua-t-il en montrant avec intention la vicomtesse, maintenant madame la vicomtesse doit avoir besoin de repos; car cette longue route..

La vicomtesse comprit le désir qu'avait Lenet de rester seul avec les deux princesses, et, sur un sourire de la douairière qui la confirma dans cette idée, elle fit un respectueux salut et s'éloigna.

Madame de Tounille demeurait et se promettait ample moisson de renseignements mystérieux; mais, sur un signe imperceptible de madame la douairière à sa bru, les deux yinccsses spontanément, par une révérence auguste, et exé-

cutée dans toutes les règles de l'étiquette, annoncèrent à madame de Tourville que le terme de la séance politique à laquelle elle était appelée à prendre part était arrivé. La dame aux théories comprit parfaitement l'invitation, rendit aux deux dames une révérence plus grave et plus cérémonieuse encore que les leurs, et se retira en prenant Dieu à témoin de l'ingratitude des princes.

Les deux princesses passèrent dans leur cabinet, et Pierre Lenet les y suivit.

— Maintenant, dit Lenet après s'être assuré que la porte était bien fermée, si Vos Altesses veulent recevoir Gourville, il est arrivé et change d'habits, n'osant pas se présenter à vous dans son costume de voyage.

— Et quelle nouvelle apporte-t-il?

— La nouvelle que M. de la Rochefoucauld sera ici ce soir ou demain, avec cinq cents gentilshommes.

— Cinq cents gentilshommes! s'écria la princesse; mais c'est une véritable armée !

— Qui rendra notre passage difficile. J'aurais mieux aimé cinq ou six serviteurs seulement que tout cet attirail ; nous nous serions dérobés plus facilement à M. de Saint-Aignan. Maintenant, il sera presque impossible de gagner le Midi sans être inquiétés.

— Tant mieux si l'on nous inquiète, s'écria la princesse ; car, si l'on nous inquiète, nous combattrons et nous serons vainqueurs : l'esprit de ^L de Condé marchera avec nous.

Lenet regarda la princesse douairière comme pour prendre aussi son avis ; mais Charlotte de Montmorency, élevée dans les guerres civiles de Louis XIII, qui avait vu tant de hautes têtes se courber pour entrer en prison, ou rouler sur les échafauds pour avoir voulu rester droites, passa tristement la main sur son front lourd de souvenirs pénibles.

— Oui, dit-elle, nous en sommes réduits là : nous cacher ou combattre 3 l'horrible chose ! Nous vivions tranquilles.

avec un peu de gloire que Dieu avait envoyée à notre maison ; nous ne cherchions, du moins j'espère que nul de nous n'avait eu d'autre intention, qu'à rester au rang où nous sommes nés, et voilà que les hasards du temps nous poussent à combattre notre maître...

— Madame! dit avec impétuosité la jeune princesse, je vois avec moins de peine que Votre Altesse la nécessité où nous sommes réduits. Mon époux et mon frère souffrent une indigne captivité; cet époux et ce frère sont vos fils; en outre, votre fille est proscrite. Voilà qui excuse bien certainement toutes les entreprises que nous pourrons tenter.

— Oui, dit la douairière avec une tristesse pleine de résignation; oui, je supporte cela avec plus de patience que vous, madame ; mais c'est qu'il semble aussi que ce soit devenu notre destinée, d'être proscrits ou prisonniers. A peine ai-je été la femme du père de votre mari , qu'il m'a fallu quitter la France, poursuivie par l'amour du roi Henri IV. A peine y sommes-nous revenus, qu'il nous a fallu entrer à Vincenues, poursuivis par la haine du cardinal de Richelieu. Mon fils, en prison aujourd'hui, est venu au monde en prison, et a pu revoir, au bout de trente-deux ans, la chambre où il est né. Hélas ! votre beau-père, M. le Prince, avait donc raison dans ses sombres prophéties ; lorsqu'on lui annonça le gain de la bataille de Rocroy, lorsqu'on le conduisit dans la salle tapissée des drapeaux pris sur les Espagnols: « Dieu sait la joie que cette action de mon fils me donne, dit-il en se retournant vers moi ; mais souvenez-vous, madame, que plus notre maison acquerra de gloire, plus il lui arrivera de malheurs. Si je ne m'armais de France, ce qui est un trop beau blason pour l'abandonner, je voudrais prendre pour armoiries un faucon que ses sonnettes dénoncent et aident à reprendre, avec cette devise : Fama nocet, » Nous avons fait trop de bruit, ma fille, et voilà ce qui nous nuit. N'êtes-vous pas de mon avis, Lenet?

LA GUERRE DES FEMMES. io7

— Madame, reprit Lenet affligé par les souvenirs que venait d'évoquer la princesse. Votre Altesse a raison; mais nous nous sommes trop avancés pour reculer maintenant; il y a plus : dans les circonstances pareilles à celles où nous sommes, il s'agit de prendre une résolution prompte : il ne faut pas nous dissimuler notre situation. Nous ne sommes libres qu'en apparence, la reine a les yeux sur nous, et M. de Saint-Aignan nous bloque. Eh bien, il s'agit de sortir de Chantilly malgré la vigilance de la reine et le blocus de M. de Saint-Aignan.

—Sortons de Chantilly, mais sortons la tête haute ! s'écria madame la Princesse.

— Je suis de cet avis, dit la princesse douairière : les Condésne sont pas des Espagnols et ne trahissent pas. Ils ne sont pas des Italiens et ne rusent pas... Ce qu'ils font, ils le font au grand jour et le front levé.

— Madame, dit Lenet avec l'accent de la conviction, Dieu m'est témoin que je serai le premier à exécuter l'ordre de Votre Altesse, quel qu'il soit; mais, pour sortir de Chantilly comme vous voulez le faire, il faut livrer bataille... Vous n'avez sans doute pas l'intention d'être femmes le jour du combat, après avoir été hommes dans le conseil... Vous marcherez en tête de vos partisans, et ce sera vous qui jetterez à vos soldats le cri de guerre... Mais vous oubhez qu'à côté de vos précieuses existences commence à poindre une existence non moins précieuse : c'est celle de M. le duc d'Enghien ^ votre fils et petit-fils... Risquerez-vous d'ensevelir dans le même tombeau le présent et l'avenir de votre maison?... Oroyez-vous que le père ne servira point d'otage au Mazarin, lors des entreprises téméraires qu'on exécutera au nom du fils? Ne connaissez-vous plus les secrets du donion de Vincennes, si lugubrement approfondis par M. le grand prieur de Vendôme, par le maréchal d'Ornano et par Puylaurens?... Avez-vous oublié cette chambre fatale, qui, au

dire de madame de Rambouillet, vaut son pesant d'arsenic?... r'iou, mesdames, continua Lonet en joignant les mains, non ; vous écouterez l'avis de votre vieux serviteur: vous sortirez de Ctiantilly comme il convient à des femmes qu'on persécute... Rappelez-vous que votre arme la plus sûre est la faiblesse... Un enfant qu'on prive de son père, une femme qu'on prive de son mari, une mère qu'on prive de son lils, échappent comme ils peuvent au piège où on les retenait... Attendez, pour agir et parler hautement, que vous ne serviez plus de garantie au plus fort... Captives, vos partisans resteront muets; libres, ils se déclareront, n'ayant plus à craindre qu'on leur dicte les conditions de votre rachat... Notre plan est concerté avec Gourviile..c Nous sommes siîts d'une bonne escorte, avec laquelle nous éviterons les insultes du chemin... car, aujourd'hui, vingt partis différents tiennent la campagne, et vivent indistinctement sur l'ami et sur l'ennemi... Consentez. Tout est prêt.

-— Partir en cachette! partir comme des malfaiteurs! s'écria la jeune duchesse. Oh! que dira M. le Prince, lorsqu'il apprendra que sa mère, sa femme et son fils ont subi une pareille honte!

— Je ne sais pas ce qu'il dira ; mais, si vous réussissez, il vous devra sa liberté ; si vous échouez, vous ne compromettez pas vos ressources, et surtout votre position, comme vous le feriez par une bataille.

La douairière réfléchit un instant, et, avec un visage plein, d'affectueuse mélancolie :

-— Cher monsieur Lenet, dit-elle, persuadez ma fille; car, pour moi, je suis forcée de demeurer ici. J'ai lutté jusqu'à présent, mais enfin je succombe ; la douleur qui me consume et que j'essaye en vain de cacher pour ne pas décourager ceux qui m'entourent, va me clouer sur un ht de douleur, qui sera peut-être mon lit de mort; mais, vous l'avez dit, il faut, avant toute chose, sauver la fortune des Condés. Ma fille

et mon petit-fils quitteront Chantilly, et, j'espère, seront assez sages pour se conformer à vos conseils, je dis plus, à vos ordres. Ordonnez, Lenet, on exécutera!

— Vous pâlissez, madame! s'écria Lenet en soutenant la douairière, que déjà madame la Princesse, alarmée de cette pâleur, avait prise dans ses bras.

— Oui, dit la douairière de plus en plus faiblissante ; oui, les bonnes nouvelles d'aujourd'hui m'ont fait plus de mal que les angoisses des jours derniers. Je sens que la fièvre me dévore ; mais ne témoignons rien : cela, dans un pareil moment, pourrait nous faire du tort.

— Madame, dit Lenet à voix basse, l'indisposition de Votre Altesse serait un bienfait du ciel, si votre personne ne souffrait point. Gardez le lit, répandez le bruit de cette maladie. Vous, madame, continua- t-il en s'adressant à la jeune princesse, faites appeler voire médecin Bourdelot, et, comme nous allons avoir besoin de mettre les écuries et les équipages en réquisition, annoncez partout que votre intention est de faire courre un daim dans le parc. De cette façon, personne ne sera surpris de voir hommes, armes et chevaux en activité.

— Faites vous-même, Lenet. Mais comment un homme aussi prévoyant que vous n'a-t-il pas senti que l'on pourra s'étonner de cette étrange partie de chasse, au moment même où madame ma mère tombe malade?

— Aussi tout est-il prévu, madame. N'est-ce point aprèsdemain que M, le duc d'Engliien prend sept ans, et doit sortir des mains des femmes?

— Oui.

— Eh bien, nous disons que cette partie de chasse est donnée pour la prise du premier haut-de-chausses du jeune prince, et que Son Altesse a insisté de telle façon pour que sa maladie ne portât point préjudice à cette solennité, que vous avez dû céder à ses instances.

— Excellente idée ! s'écria avec un sourire joyeux la douairière, touie orgueilleuse de celte première proclamation de la viriliK' de son petit-fils; oui, le prétexte est bon, et, en vérité, Lenet, vous êtes un digne et bon conseiller.

- Mais, pour suivre la chasse, M. le duc d'Engliien sera donc en voiture? demanda la princesse.

— Non, madame, à cheval. Oh ! que votre cœur maternel ne s'effraye pas. J"ai imaginé une petite selle que Vialas, son écuyer, appliquera devant l'arçon de la sienne; de cette façon, monseigneur le duc d'Enghien sera en vue, et, le soir, nous pourrons partir en toute sécurité; car, supposez qu'il faille gagner à pied, à cheval, M. le duc d'Enghien passera partout; en carrosse, il sera arrêté au premier obstacle.

— Vous êtes donc d'avis de partir?

— Après-demain au soir, madame, si Votre Altesse n'a aucun motif de retarder son départ.

— Oh ! non, tout au contraire, éloignons-nous de notre prison le plus tôt possible, Lenet.

— Et, une fois sortis de Chantilly, que faites-vous? demanda la douairière.

— Nous traversons l'armée de M. de Saint-Aignan, à qui nous trouvons bien moyen de mettre un bandeau sur les yeux. Nous rejoignons M. de la Rochefoucauld et son escorte, et nous arrivons à Bordeaux, où l'on nous attend. Une fois dans la seconde ville du royaume, dans la capitale du Midi, nous pouvons négocier et guerroyer, selon qu'il conviendra à Votre Aiiesse; toutefois, j'aurai l'honneur de vous rappeler, madame, que, môme à Bordeaux, nous n'aurons pas chance de tenir longtemps, si nous n'avons pas autour de nous quelques places qui forcent les troupes royales à faire diversion. Deux de ces places surtout sont de grande importance : Vayres, qui commande la Dordogne et permet aux subsistances d'arriver à la ville, et l'île Saint- Georges, qui est regardée par les Bordelais eux-mômef

comme la clef de leur ville. Mais nous penserons à cela plus tard ; pour le moment, ne songeons qu'à sortir d'ici.

— Rien ne sera plus aisé, je le pense, dit madame la princesse. Nons sommes seuls et maîtres ici, quoi que vous en disiez, Lenet.

— Ne comptez sur rien, madame, avant d'être à Bordeaux; rien n'est aisé avec l'esprit diabolique de M. de Mazarin, et, si j'ai attendu que nous fussions seuls pour exposer mon plan à Votre Altesse, c'est pour l'acquit de ma conscience, je vous le jure; car je crains en ce moment même pour la sûreté du projet que ma seule tête a conçu et que vos seules oreilles viennent de recevoir, M. de Mazarin n'apprend pas les nouvelles, il les devine.

— Oh! je le défie de déjouer celui-ci, dit la princesse; mais aidons madame ma mère à regagner son appartement; dès aujourd'hui^ je propagerai le bruit de notre partie de chasse d'après-demain. Chargez-vous des invitations, Lenet.

— Reposez-vous-en sur moi, madame.

La douairière rentra chez elle et se mit au lit. Bourdelot, médecin de la maison de Condé et précepteur de M. le duc d'Enghien, fut appelé : la nouvelle de cette indisposition inattendiie se répandit aussitôt à Chantilly, et, en une demiheure, les bosquets, les galeries, les parterres furent déserts, les hôtes des deux princesses s'empressant dans l'antichambre de madame la douairière.

Lenet passa toute la journée à écrire, et, le soir même, plus de cinquante invitations étaient portées dans toutes les directions par les nombreux serviteurs de cette royale maison.

XÎI

Le surlendemain, désigné pour l'accomplissement des projets de maître Pierre Lenet, fut un des plus sombres jours

de ce prixxtemps qu'on appelle traditionnellement la plus belle «aison de l'année, et qui en est presque toujours, en France surtout, la plus désagréable.

La pluie tombait fine et drue dans les parterres de Chantilly, rayant une brume grise qui estompait les massifs du jardin et les futaies du parc. Dans les vastes cours, rangés autour de leurs poteaux d'attente, cinquante chevaux tout sellés attendaient, l'oreille basse, l'œil triste, et grattant impatiemment la terre du pied; — des meutes de chiens accouplés et réunis par groupes de douze, attendaient en soufflant une haleine bruyante mêlée de longs bâillements, et essayaient, par un effort commun, d'entraîner le valet qui essuyait les oreilles trempées de pluie de ses favoris.

Çà et là erraient, les mains derrière le dos et la trompe en sautoir, les piqueurs en uniforme chamois. Quelques officiers, endurcis aux intempéries par les bivacs de Rocroy ou de Lens, bravaient l'eau du ciel, adoucissant les ennuis de l'attente en causant par groupes sur les terrasses ou les escaliers extérieurs.

Chacun était prévenu que c'était jour de cérémonie et avait pris son air solennel pour voir M. le duc d'-Enghien, vêtu de son premier haut-de-chausses, courre son premier daim. Tout officier au service du prince, tout client de celte illustre maison, invité par la circulaire de Lenct, avait accompli ce qu'il regardait comme un devoir en accourant à Chantilly. Les inquiétudes qu'avait d'abord données la santé de madame la princesse douairière étaient, en outre, dissipées par un bulletin favorable de Bourdelot : la princesse, saignée, avait pris le matin même l'émélique, panacée universelle de cette époque.

A dix heures, tous les convives personnels de madame de Condé étaient arrivés : chacun avait été introduit en présentant sa lettre, et ceux qui, par hasard, l'avaient oubliée, reconnus par Lenet, avaient été introduits sur un signe de lui

au suisse. Ces invités pouvaient, réunis aux seiTi.eurs de la maison, composer une troupe de quatre-vingts ou quatrevingt-dix personnes, dont le plus grand nombre était rassemblé autour du magnifique cheval blanc qui, avec une sorte d'orgueil, portait en avant de sa grande selle à la française un petit siège de velours, avec dossier, destiné à M. le duc d'Enghien, et où il devait prendre sa place lorsque Vialas, son écuyer, aurait lui-môme pris place sur la selle principale.

Cependant on ne parlait point encore de se mettre en chasse, et l'on semblait attendre d'autres invités.

Vers dix heures et demie, trois gentilshommes, suivis de six valets tous armés jusqu'aux dents et porteurs de valises tellement gonflées qu'on eût dit qu'ils allaient faire le tour de l'Europe, entrèrent dans le château, et, apercevant dans la cour des poteaux qui semblaient dressés à cet effet, voulurent y attacher leurs chevaux.

Aussitôt un homme vêtu de bleu, avec un baudrier d'argent, s'approcha, la hallebarde en main, des nouveaux venus, qu'à leur équipage trempé de pluie, à leurs bottes souillées de fange, on reconnaissait pour des voyageurs de long cours.

— D'où venez-vous, messieurs? dit cette espèce de suisse en croisant la hallebarde.

— Du iNord, répondit un des cavaliers.

— Et où allez-vous?

— A l'enterrement.

— La preuve?

— Voyez notre crêpe.

En effet, les trois maîtres avaient, chacun, nn crêpe à sou épée.

— Excusez-moi, messieurs, dit alors le suisse, le château est à votre disposition; il y a une table préparée, un promenoir chauffé, des laquais qui attendent vos ordres; quant à vos gens, ils seront traités à l'office.

Les gentilshommes, francs campagnards affamés et curieux, saluèrent, mirent pied à terre, jetèrent la bride de leurs chevaux aux mains de leurs laquais, et, s' étant fait montrer le chemin de la salle à manger, s'acheminèrent de ce côté. Un chambellan les attendait à la porte, et leur servit de guide.

Pendant ce temps, les chevaux étaient, par les mains des laquais de la maison, tirés des mains des laquais étrangers, conduits aux écuries, étrillés, brossés, bouchonnés, et mis à même d'une auge garnie d'avoine et d'un râtelier garni de paille.

A peine les trois gentilshommes étaient-ils attablés, que six autres cavaliers, suivis de six laquais armés et équipés à l'instar de ceux que nous avons déjà décrits, entrèrent comme eux, et, comme eux, voyant des poteaux, voulurent attacher leurs montures aux anneaux. Mais l'homme à la hallebarde, qui avait reçu une rigide consigne, s'approcha d'eux, et, renouvelant ses questions :

— D'où venez-vous? dit-il,

— De Picardie. Nous sommes ofSciers dans Turenne.

— Où allez-vous ?

— A l'enterrement.

— La preuve ?

— Voyez notre crêpe.

Et, comme les premiers, ils montrèrent le crêpe qui pendait à la poignée de leur rapière.

Mêmes politesses furent faites à ces derniers, qui allèrent prendre leurs places à table ; mêmes soins furent donnés à leurs chevaux, qui allèrent prendre leurs places à l'écurie.

Derrière eux, quatre autres se présentèrent, et la même scène se renouvela.

De dix heures à midi, deux par deux, quatre par quatre, cinq par cinq, seuls ou en troupes, somptueux ou mesquins, mais tous bien montés, bien armés, bien équipés, arrivé-

rent cent cavaliers, que le hallebardier interrogea de la même manière, et qui répondirent en disant d'où ils venaient, en ajoutant qu'ils allaient à l'enterrement, et en montrant leur crêpe.

Lorsque tous eurent dîné et fait connaissance, tandis que leurs gens se rafraîchissaient et que leurs chevaux se reposaient, Lenet entra dans la salle où ils se trouvaient réunis, et leur dit :

— Messieurs, madame la Princesse vous remercie, par ma voix, de l'honneur que vous lui avez fait de passer chez elle en allant rejoindre M. le duc de la Rochefoucauld, qui vous attend pour célébrer les obsèques de monsieur son père... Regardez cette demeure comme vôtre, et veuillez prendre votre part du divertissement d'une chasse à courre, commandée pour cette après-dînée par M. le duc d'Enghien, lequel prend aujourd'hui son premier haut-de-chausses.

Un murmure d'approbation et de remercîmenls flatteurs accueillit cette première partie du discours de Lenet, qui, en habile orateur, avait interrompu sa harangue sur un effet certain.

— Après la chasse, continua-t-il, vous trouverez à souper à la table de madame la Princesse, qui désire vous remercier elle-même; après quoi, vous aurez toute liberté de continuer votre route.

Quelques-uns des gentilshommes prêtèrent une attention particulière à l'énoncé de ce programme, qui semblait quelque peu porter atteinte à leur libre arbitre; mais, sans doute, prévenus par M. le duc de la Rochefoucauld, ils s'attendaient à quelque chose de pareil, car personne ne réclama Les uns s'en allèrent visiter leurs chevaux; les autres recoururent à leurs vahses pour se mettre en état de paraître dignement devant les princesses; d'autres, enfio, continuèrent à tenir table, causant des affaires du temps, qui paraissaient avoir, avec les événements de la journée, une certaine affinité.

Beaucoup se promenaient au-dessous du grand balcon sur lequel, sa toilette terminée, devait paraître M. le duc d'Enghien, confié pour la dernière fois aux soins des femmes. Le jeune prince, au fond de ses appartements avec ses nourrices et ses berceuses, ignorait son importance. Mais, déjà plein d'orgueil aristocratique, il contemplait, d'un regard impatient, le costume riche et pourtant sévère dont, pour la première fois, il allait être revêtu : c'était un habit de velours noir, brodé d'argent mat, qui donnait à sa parure l'air sombre du deuil : sa mère, voulant à tout prix passer pour veuve, et ayant médité d'insérer, dans certaine harangue, ces mots: Pauvre prince orphelin.

Mais ce n'était pas le prince qui regardait avec plus de convoitise ces habits splendides, insignes de sa \irihté tant attendue ; à deux pas de lui, un autre enfant, plus âgé de quelques mois à peine, aux joues roses, aux cheveux blonds, tout éblouissant de santé, de force et de pétulance, dévorait du regard le faste qui entourait son heureux compajnon; déjà même, plusieurs fois, ne pouvant résister à sa curiosité, il avait osé s'approcher de la chaise sur laquelle étaient préparés les beaux habits, et avait sournoisement manié l'étoffe et caressé les broderies, tandis que le petit prince regardait d'un autre côté. Mais il arriva qu'une fois le duc d'Enghien ramena les yeux à temps, et que Pierrot retira sa main trop tard.

— Prends garde! s'écria le petit prince avec aigreur, prends donc garde. Pierrot ! tu vas gâter mon haut-de-chausses : c'est du velours brodé, vois-tu!... et cela se fane lors- (lu'on le touche... Je te défends de toucher à mon haut-iacliausses.

Pierrot cacha la main coupable derrière le dos, en tournant et en retournant ses épaules par ce mouvement de mauvaise humeur familier aux enfants de toutes les conditions.

— Ne vous fâchez pas, Louis, dit madame la Priucess'^ à

son fils, que défigurait une assez laide grimace. Si Pierrot louche encore à votre habit, nous le ferons fouetter.

Pierrot changea sa moue boudeuse en une moue menaçante et dit :

— Monseigneur est prince; mais, moi, je suis jardinier.. . et, si monseigneur veut m'empêcher de toucher à ses habits, je l'empêcherai, moi, de jouer avec mes pintades... Ah! mais... c'est que je suis plus fort que monseigneur, moi... i] le sait bien...

A peine avait-il prononcé ces imprudentes paroles, que la nourrice du prince, mère de Pierrot, saisit l'indépendant bambin par le poignet et lui dit :

— Pierrot, vous oubliez que monseigneur est votre maître, le maître de tout ce qui est dans le château et autour du château, et que, par conséquent, vos pintades sont à lui.

— Tiens! moi, dit Pierrot, je croyais qu'il était mon frère...

— Votre frère de lait, oui.

— Alors, s'il est mon frère, nous devons partager; et, si mes pintades sont à lui, ses habits sont à moi.

La nourrice allait répliquer par une démonstration sur la différence qu'il y a entre un frère utérin et un frère de lait, mais le jeune prince, qui voulait que Pierrot assistât à son triomphe tout entier, car c'était de Pierrot surtout qu'il désirait exciter l'admiration et l'envie, ne lui en laissa pas le :emps.

— N'aie pas peur. Pierrot, dit-il, je ne suis pas fâché contre toi, et tu me verras tout à l'heure sur mon beau cheval blanc et sur ma belle petite selle!... Je vais courir la chasse, et c'est moi qui tuerai le daim !

— Ah ! oui, répondit l'irrévérencieux Pierrot avec le plus impertinent signe d'ironie, vous y resterez longtemps, à cheval ! ... Vous avez voulu monter l'autre jour sur mon âne, et mon âne vous a jeté à terre !

— Oui... mais, aujourd'hui, reprit le jeune prince avec toute la majesté qu'il put appeler à son aide et trouver dans ses souvenirs, aujourd'hui, je représente mon papa, et je ne tomberai point... D'ailleurs, Vialas me tiendra dans ses bras.

— Allons, allons, dit madame la Princesse, pour couper court à la discussion de Pierrot et de M. le duc d'Enghien, allons, qu'on habille le prince! Voici une heure qui sonne, et tous nos gentilshommes attendent avec impatience. Lenet, faites sonner le départ.

xm

Au même instant, le son du cor retentit dans les cours et pénétra jusqu'au fond des appartements. Alors chacun courut à son cheval frais et reposé, grâce aux soins qu'on en avait pris, et se mit en selle ; le veneur avec ses hmiers, les piqueurs avec leurs compagnies de chiens partirent les premiers. Puis les gentilshommes se rangèrent en haie, et le duc d'Enghien, monté sur un cheval blanc, soutenu paï Vialas, son écuyer, parut entouré de dames d'honneur, d'écuyers, de gentilshommes et suivi de sa mère, éblouissante de parure et montée sur un cheval noir comme le jais; près d'elle, sur un cheval qu'elle maniait avec une grâce charmante, était la vicomtesse de Cambes, adorable sous ses habits de femme, qu'elle avait enfin reprisa sa grande joie.

Quant à madame de Tourville, on la cherchait vainement des yeux depuis la surveille ; elle avait disparu : comme Achille, elle s'était retirée sous sa tente.

Cette brillante cavalcade fut accueiUie par des acclamations unanimes. On se montrait, en se haussant sur les étriers, madame la Princesse et M. le duc d Enghien, inconnus à la

plupart des gentilshommes qui n'étaient jamais venus à la cour, et qui étaient étrangers à toutes ces pompes royales. L'enfant î?aluait avec un charmant sourire, madame la Princesse avec une douce majesté : c'étaient la femme et le fils de celui que ses ennemis eux-mêmes appelaient le premier capitaine de l'Europe. Ce premier capitaine de l'Europe était poursuivi, persécuté, emprisonné par ceux-là mêmes qu'il avait sauvés de l'ennemi à Lens et défendus contre les rebelles à Saint- Germain. C'était plus qu'il n'en fallait pour exciter Fenlhousiasme. Aussi l'enthousiasme fut-il à son comble.

^îadame la Princesse savoura à longs traits toutes ces preuves de sa popularité ; puis, sur quelques mots que lui glissa Lenet à l'oreille, elle donna le signal du départ, et bientôt l'on passa des parterres dans le par?, dont toutes les portes étaient gardées par des soldats du régiment de Condé. Derrière les chasseurs, les grilles furent refermées, et, comme si cette précaution était encore insuffisante pour qu'aucun faux frère ne se mêlât à la fête, les soldats restèrent en sentinelle derrière les grilles, et à chacune d'elles un suisse, vêtu comme celui de la cour et armé d'une hallebarde comme lui, se tenait debout, ayant ordre de n'ouvrir qu'à ceux qui pourraient répondre aux trois questions qui composaient le mot d'ordre.

Un instant après que les grilles furent fermées, le son du cor et les aboiements furieux des chiens annoncèrent que le daim était lancé.

Cependant, de l'autre côté du parc, en face du mur d'enceinte, bâti par le connétable Anne de Montmorency, sur le revers de la route, six cavaliers, dressant Toreille au brait des trompes et aux aboiements des chiens, s'étaient arrêtés, caressantleurschevauxen haleine, et semblaient tenir conseil.

A voir l^Ufs costumes entièrement neufs, les harnais '^riliants de leurs montures, les manteaux lustrés qui retombaient galamment de leurs épaules sur la croupe de leurs

chevauXj le luxe des armes que des ouvertures arlistemen^ ménagées laissaient apercevoir, on pouvait s'étonner de l'isolement de ces gentilshommes, si beaux et si pimpants à l'heure où toute la noblesse des environs était réunie dans le shâteau de Chantilly.

Ces gentilshommes si brillants étaient éclipsés toutefois par le luxe de leur chef ou de celai qui paraissait être leur chef: plumes au chapeau, baudrier doré, bottes fines éperonnées d'or, longue épée à poignée ciselée à jour, tel était, avec l'accompagnement d'un splendide manteau bleu de ciel à l'espagnole, l'équipement de ce cavaUer.

— Pardieu ! dit-il au bout d'un instant de réflexions profondes, pendant lequel les six cavaliers s'étaient entre-regardés d'un air assez embarrassé, par où entre-t-on dans un parc? Par la porte ou par la grille. Présentons-nous à la première grille ou à la première porte, et nous entrerons. Ce n'est point des cavaliers de notre tournure qu'on laisse dehors, lorsque entrent dedans des hommes vêtus comme ceux que nous rencontrons depuis ce matin.

— Je vous répète, Cauvignac, répondit un des cinq cavaliers auxquels s'adressait le discours de leur chef, que ces gens mal vêtus, et qui, malgré leur costume et leur tournure de croquants, sont à cette heure dans le parc, avaient sur nous un avantage : c'était de posséder le mot de passe. Nous ne l'avons pas et nous n'entrerons pas.

— Vous croyez, Ferguzon? dit, avec une certaine déférence pour l'opinion de son lieutenant, celui qui avait parlé le premier, et que nos lecteurs reconnaissent pour l'aventurier qu'ils ont rencontré dès les premières pages de cette histoire.

— Si je le crois? J'en suis sûr. Croyez-vous donc que ces gens-là chassent pour chasser? Tarare! ils conspirent, c'est positif.

— Ferguzon a raison, dit un troisième; ils conspirent, et nous n'entrerons pas.

— La chasse au daim est cependant bonne à prendre quand on la rencontre sur son chemin.

— Surtout quand on est las de la chasse à l'homme; n'est- 00 pas^ Barrabas? reprit Cauvignac. Eh bien, il ne sera pas dit que celle-là nous passera devant le nez. Nous avons tout ce qu'il faut pour figurer dignement à cette fête; nous sommes brillants comme des écus neufs. S'il faut des soldats à M. le duc d'Enghien, où en trouvera- t-il de plus beaux? s'il lui faut des conspirateurs, où en trouvera-t-il de plus élégants ? Le moins somptueux de nous a la mine d'un capitaine.

— Et vous, Cauvignac, reprit Barrabas, vous passeriez au besoin pour un duc et pair.

Ferguzon ne disait rien, il réfléchissait.

— Malheureusement, continua en riant Cauvignac, Ferguzon n'est point d'avis de chasser aujourd'hui.

— Peste ! dit Ferguzon, je ne suis pas si dégoûté ; la chasse est un plaisir de gentilhomme qui me va de toute façon. Aussi je n'en fais pas fi pour moi, et n'en dissuade pas les autres. Je dis seulement que l'entrée de ce parc où l'on chasse vous est défendue par les portes et par les grilles.

— Tenez, s'écria Cauvignac, voici les trompes qui sonnent la vue.

— Mais, continua Ferguzon, cela ne veut pas dire que nous ne chasserons pas.

— Et comment veux-tu que nous chassions, tête d'âne, si nous ne pouvons pas entrer?

— Je ne dis pas que nous ne pouvons pas entrer, reprit Ferguzon.

— Et comment veux-tu que nous entrions, puisque les portes et les grilles, ouvertes pour les autres, sont, selon toi, fermées pour nous?

— Pourquoi ne ferions-nous pas à ce petit mur, et pour nous seuls, une brèche par où nous passerions, nous et nos

chevaux, et derrière laquelle nous ne trouverions certainement personne pour nous demander raison?

— Hourra! s'écria Cauvignac en secouant avec joie son chapeau. — Réparation entière! Ferguzon, tu es l'homme de ressource parmi nous! Et, quand j'aurai renversé le roi de France de son trône pour y mettre M. le Prince, je demande pour toi la place d'el signor Mazarino Mazarini. A l'ouvrage, compagnons, à l'ouvrage î

A ces mots, Cauvignac sauta à bas de sa monture, et, aidé de ses compagnons, dont un seul suffit pour tenir le chevaux de tous, il se mit à démolir les pierres déjà ébranlées du mur d'enceinte.

En un clin d'œil, les cinq travailleurs eurent pratiqué une brèche de trois ou quatre pieds de large. Alors ils remontèrent sur leurs chevaux, et, guidé par Cauvignac, s'élancèrent dans la place.

— Maintenant, leur dit celui-ci se dirigeant du côté où il entendait le son des trompes, maintenant soyez pohs et de bon goût, et je vous invite à souper chez M. le duc d'Enghien.

XÎV

Nous avons dit que nos six gentilshommes de nouveUe fabrique étaient bien montés; leurs chevaux avaient, en outre, sur ceux des cavaliers venus le matin, l'avantage d'être frais. Ils rejoignirent donc bientôt le gros de la chasse, et prirent rang parmi les chasseurs sans contestation aucune. La plupart des invités venaient de provinces différentes et ne se connaissaient pas entre eux; les intrus, une fois dans le parc, pouvaient donc passer pour des invités.

Tout aurait été à merveille s'ils se fussent tenus à leur

rang, et même s'ils se fussent contentés de dépasser les autres, et de se mêler aux piqueurs et aux officiers de vénerie. Mais il n'en fut pas ainsi. Au bout d'un instant, Cauvignac parut convaincu que la chasse se donnait en son honneur; il arracha un cordes mains d'un valet de chiens qui n'osa le lui refuser, s'élança à la tête des veneurs, croisa le capitaine des chasses en tous sens, coupa à travers bois et taillis, sonnant de la trompe à tort et à travers, confondant la vue avec le lancer, le débuché avec le rembuché, écrasant les chiens, renversant les valets, saluant coquettement les dames lorsqu'il passait devant elles, jurant, criant, s'animant lui-même quand il les avait perdues de vue, et arrivant sur le daim au moment où l'animal, après avoir traversé le grand étang, était sur ses abois.

— Hallali ! hallali ! cria Cauvignac, à nous le daim ! Corbleu! nous le tenons.

— Cauvignac, disait Ferguzon, qui le suivait à une longueur de cheval, Cauvignac, vous allez nous faire mettre tous à la porte. Au nom de Dieu, modérez-vous !

Mais Cauvignac n'entendait rien, et, voyant que l'animal faisait tête aux chiens, il mit pied à terre et tira son épée en criant de toute la force de ses poumons :

— Hallah! hallah!

Et ses compagnons, moins le prudent Ferguzon, encouragés par son exemple, se préparaient à fondre sur leur proie, quand le capitaine des chasses, écartant Cauvignac avec son couteau :

— Doucvmient, monsieur, dit-il, c'est madame la Princesse qui dirige ia chasse. C'est donc à elle de couper la gorge du daim ou de concéder cet honneur à qui bon lui semble.

Cauvignac fut rappelé à lui par cette rude semonce; et, comme il reculait d'assez mauvaise grâce, il se vit enveloppé tout à coup par la foule des chasseurs, à qui les cinq minutes de halte de Cauvignac avaient suffi pour rejoindre, et

qui formaient un grand cercle autour de l'animal, acculé ?n piea d'un chêne et entouré de tous les chiens réunis et acharnés sur lui.

Au môme moment^ par une longue avenue, on vit accourir madame la Princesse, précédant M. le duc d'Enghien, les gentilshommes et les dames qui avaient tenu à honneur de ne pas la qmtter. Elle était fort animée, et l'on comprenait qu'elle préludait à une guerre véritable par ce simulacre de guerre.

En arrivant au milieu du cercle, elle s'arrêta, jeta un coup d'œil princier autour d'elle, et aperçut Cauvignac ei ses compagnons, dévorés par les regards inquiets et soupçonneux des piqueurs et des officiers des chasses.

Le capitaine s'approcha d'elle, son couteau à la main : c'était un couteau qui servait d'ordinaire à M. le Prince, dont la lame était du plus fin acier et la poignée de vermeil.

— Son Altesse connaît-elle ce gentilhomme? dit-il à voix basse et en indiquant Cauvignac du coin de l'œil.

— Non, dit-elle; mais, s'il est entré, il est sans doute connu de quelqu'un.

— Il n'est connu de personne, Altesse, et tous ceux que j'ai interrogés le voient aujourd'hui pour la première fois.

— Mais il n'a pu franchir les grilles sans avoir le mol de passe?

— Non, sans doute, reprit le capitaine; cependant j'oserai donner à Votre Altesse le conseil de s'en défier.

— Il faut d'abord connaître qui il est, dit la princesse.

— On le saura tout à l'heure, madame, répondit avec son sourire habituel Lenet, qui avait accompagné la princesse. Je lui ai dépêché un Normand, un Picard et un Breton, "i il va être questionné d'importance; mais, pour le moment, que Votre Altesse n'ait pas l'air de faire attention à lai, où il nous échappera.

— Vous avez raison, Lenet; revenons à notre chasse.

LA GUERRE DES FEMMES. Ho

— Cauvignac, c?U Ferguzou, je crois qu'il est question de nous en haut lieu. Nous ne ferions pas mal de nous éclipser.

— Tu crois? dit Cauvignac. Ah! ma foi, tant pis! Je veux voir l'hallali; il en arrivera ce qu'il pourra.

— C'est un beau spectacle, je le sais bien, dit Ferguzon ; mais nous pourrions payer nos places plus cher qu'à l'hôtel de Bourgogne.

— Madame, dit le capitaine des chasses en présentant le couteau à la princesse, à qui Votre Altesse veut-elle accorder l'honneur de mettre l'animal à mort?

— Je le réserve pour moi, monsieur, dit la princesse; une femme de mon rang doit s'habituer à toucher au fer et à voir couler le sang.

— Namur, dit le capitaine des chasses à l'arquebusier, apprêtez-vous.

L'arquebusier sortit des rangs et vint, son arquebuse au poing, se ranger à vingt pas de l'animal. Cette manœuvre avait pour but de tuer le daim avec une balle, si le daim, poussé au désespoir, comme cela arrive quelquefois, au lieu d'attendre madame la Princesse, fonçait sur elle.

Madame la Princesse descendit de cheval, prit le couteau, et, les yeux fixes, les joues ardentes, les lèvres à demi relevées, s'avança vers la bête, qui, presque entièrement ensevehe sous les chiens, semblait couverte d'un tapis bariolé de mille couleurs. Sans doute, l'animal ne crut pas que la mort venait à lui sous les traits de cette belle princesse, dans la main de laquelle il était venu manger plus de dix fois; aussi, tombé sur les genoux qu'il était, essayait-il de faire un mouvement en laissant tomber de ses yeux cette gros£.o larme qui accompagne l'agonie du cerf, du daim et du chevreuil. Mais il n'en eut pas le temps : la lame du couteau, sur laquelle se reflétait un rayon de soleil, disparut tout entière dans sa gorge; le sang jaillit jusqu'au visage de ma-

i76 LA GUERRE DES FEMMES.

dame la Princesse; le daim leva la tête, brama douloureusement, et, jetant un dernier regard de reproche sur sa belle maîtresse, tomba et mourut.

Au même instant, toutes les trompes sonnèrent la mort, et mille cris retentirent de « Vive madame la Princesse! j> tandis que le jeune prince, s'agitant sur sa selle, battait joyeusement des mains.

Madame la Princesse retira le couteau de la gorge de l'animal, tourna avec un regard d'amazone les yeux tout autour d'elle, rendit l'arme ensanglantée au capitaine des chasses, et remonta à cheval. Alors Lenet s'approcha d'elle.

— Madame la Princesse veut-elle que je lui dise, fit-il avec son sourire habituel, à qui elle pensait eu coupant la gorge de la pauvre bête?

— Oui, Lenet, dites, vous me ferez plaisir.

— Elle pensait à M. de Mazarin, et aurait voulu qu'il fût à la place du daim.

— Oui, s'écria madame la Princesse, c'est bien cela, et je l'eusse égorgé sans pitié, je vous le jure; mais, en vérité, Lenet, vous êtes sorcier!

Puis, se retournant vers le reste de la compagnie :

— Maintenant que la chasse est finie, messieurs, dit-elle, veuillez me suivre. Il est trop tard maintenant pour attaquer un autre daim, et, d'ailleurs, le souper nous attend.

Cauvignac répondit à cette invitation par un geste des plus gracieux.

— Que faites-vous donc, capitaine? demanda Ferguzon.

— J'accepte, pardieuî Ne vois-tu pas que madame la Princesse vient de nous inviter à souper, comme je vous Ta-vais promis?

— Cauvignac, vous me croirez si vous voulez, dit le lieutenant; mais, à votre place, je regagnerais la brèche.

— Ferguzon, mon ami, votre perspicacité naturelle vous fait défaut. N'avez- vous pas remarqué les ordres qu'a donnes

LA GUERRE DES FExMMES. 177

ce monsieur vêtu de noir, et qui a un faux air du renard quand il rit, et du blaireau quand il ne rit pas. Ferguzon, la brèche est gardée, et aller du côté de la brèche, c'est indiquer que nous voulons sortir par où nous sommes entrés.

— Mais alors, qu'allons-nous devenir?...

— Sois tranquille!... Je réponds de tout...

Et, sur cette assurance, les six aventuriers prirent leur rang au milieu des gentilshommes, et s'acheminèrent avec eux vers le château.

Cauvignac ne s'était pas trompé : on ne les perdait pas de vue. Lenet marchait sur le flanc. Il avait à sa droite le capitaine des chasses, à sa gauche l'intendant de la maison de Condé.

— Vous êtes sûrs, disait-il, que personne ne connaît ces cavaliers ?

— Personne. Voilà plus de cinquante gentilshommes que nous interrogeons, et toujours même réponse : parfaitement étrangers à tout le monde.

Le Normand, le Picard et le Breton revinrent joindre Lenet sans pouvoir en dire davantage. Seulement, le Normand avait découvert une brèche dans le parc, et, en homme intelligent, l'avait fait garder.

— Alors, dit Lenet, nous allons recourir au moyen le plus efficace. Il ne faut pas qu'une poignée d'espions nous fasse congédier en pure perte cent braves gentilshommes. Ayez soin, vous, monsieur l'intendant, que personne ne puisse sortir de la cour ni de la galerie où la cavalerie va entrer... Vous, monsieur le capitaine, une fois la porte de la galerie refermée, disposez un piquet de douze hommes avec des armes chargées, en cas d'événement... Maintenant, allez; je ne les perds pas de vue.

Au reste, Lenet n'avait pas grand'peine à remplir la charge qu'il s'était imposée à lui-même. Cauvignac et ses compa-

gnons ne manifestaient aucune envie de fuir. Cauvignac marchait au premier rang, frisant galamment sa moustache ; Ferguzon le suivait, rassuré par sa promesse, car il connaissait trop son chef pour ne pas être sûr qu'il ne se serait pas fourré dans ce terrier, si le terrier n'avait pas une seconde issue; quant à Barrabas et à ses trois autres compagnons, ils suivaient le lieutenant et le capitaine, sans penser à autre chose qu'à l'excellent souper qui les attendait : c'étaient, en somme, des hommes fort matériels, qui abandonnaient avec une parfaite insouciance la partie intellectuelle des relations sociales à leurs deux chefs, dans lesquels ils avaient pleine et entière confiance.

Tout se passa selon la prévision du conseiller et s'exécuta selon son ordre. Madame la Princesse s'assit dans le grand salon de réception, sous un dais qui lui servait de trône : elle avait près d'elle son fils, vêtu comme nous l'avons dit.

Tout le monde se regardait : on avait promis un souper, et il était évident qu'on allait faire un discours.

En effet, la princesse se leva et prit la parole. Sa harangue (4) fut entraînante. Cette fois, Clémence de Maillé-Brézé ne garda aucune mesure, et rompit en visière avec le Mazarin; de leur côté, les assistants, électrisés parle souvenir de l'affront fait à toute la noblesse de France dans la personne des princes, et peut-être, mieux encore, par l'espoir de bonnes conditions à faire à la cour en cas de succès, interrompirent deux ou trois fois le discours de madame la Princesse, jurant à grands cris de servir fidèlement la cause de l'illustre maison de Condé, et de l'aider à soitir de l'abaissemen* où Mazarin la voulait réduire.

(l) Les amateurs de discours pourront retrouver entièrement celui-ci dan» les Mémoires de Pierre Lenet. Quant à nous, nous •ommes de l'avis de Henri IV, qui prétendait que c'était aux longs discours qu'il avait été forcé d'entendre qu'il devait ses cheveux blancs.

— Ainsi donc, messieurs, s'écria la princesse tu terminant sa harangue, c'est le concours de votre bravoure, c'est l'of. frande de votre dévouement que demande à vos cœurs généreux l'orphelin que voici... Vous êtes nos amis... vous vous êtes présentés comme tels, du moins... Qae pouvezvous faire pour nous?

Alors, après un silence d'un instant, silence plein de solennité, commença la scène à la fois la plus grande et la plus touchante qui se pût voir.

L'un des gentilshommes s'inclina, saluant respectueusement la princesse.

— Je me nomme Gérard de Montaient, dit-il; j'amène avec moi quatre gentilshommes mes amis. Nous avons, entre nous tous, cinq bonnes épées et deux mille pistoles que nous mettons au service de M. le Prince... Voici notre lettre de créance, signée de M. le duc de la Rochefoucauld.

La princesse salua à son tour, prit la lettre de créance des mains du donateur, la remit à Lenet, et fit signe aux gentilshommes de passer à sa droite.

A peine eurent-ils pris la place indiquée, qu'un autre gentilhomme se leva.

— Je me nomme Claude-Raoul de Lessac, comte de Clermont, dit-il. Je viens avec six gentilshommes de mes amis. Nous avons chacun mille pistoles, que nous demandons la faveur de verser au trésor de Voire Altesse... Nous sommes armés et équipés, et une simple solde journalière nous suffira... Voici notre lettre de créance signée de M. le duc de Bouillon.

— Passez à ma droite, messieurs, dit la princesse prenant la lettre de M. de Bouillon, qu'elle lut comme la première, et que, comme la première, elle passa à Lenet, et croyez à ma reconnaissance.

Les gentilshommes obéirent.

— Je me nomme Louis -Ferdinand de Lorges, comte de

Duras, dit alors un troisième gentilhomme. J'arrive ^ns amis et sans argent, riche et fort de ma seule épée, avec laquelle je me suis ouvert un chemin à travers l'ennemi, car j'étais assiégé dans Bellegarde. Voici ma lettre de créance, ûs M. le vicomte de Turenne.

— Venez, venez, monsieur, dit madame la Princesse en prenant d'une main la lettre de créance et en lui donnant l'autre à baiser. Venez, et tenez-vous près de moi ; je vous fais un de mes brigadiers.

L'exemple fut imité par tous les gentilshommes : chacun venait avec une lettre de créance, soit de M. de la Rochefoucauld, soit de M. de Bouillon, soit de M. de Turenne; il remettait la lettre et passait à droite de la Princesse. Quand le côté droit fut plein, la Princesse fit passer à gauche.

Ainsi, le fond de la salle se dégarnissait peu à peu. Bientôt il ne resta plus que Cauvignar et ses sbires, formant un groupe solitaire sur lequel chacun, murmurant avec défiance, tournait un regard de colère et de menace.

Lenet jeta un coup d'ceil vers la porte. La porte était bien fermée. Il savait que, derrière cette porte, se tenait le capitaine avez douze hommes bien armés. Alors, ramenant son œil sur les inconnus :

— Et vous, messieurs, dit-il, qui êtes-vous? Nous ferezvous rhonneur de vous nommer et de nous montrer vos lettres de créance?

Le début de la scène, dont, avec l'intelligence qu'on lui connaît, l'issue l'inquiétait fort, avait jeté une ombre d'inquiétude sur le visage de Ferguzon, et celte inquiétude s'était tout doucement communiquée à ses compagnons, qui, comme Lenet, regardaient du côté de la porte; mais leur chef, majestueusement drapé dans son manteau, était resté impassible, et, à l'invitation de Lenet, faisant deux pas en avant et saluant la Princesse avec infiniment de grâce prétentieuse :

— Madame, dit-il, je me nomme Roland de Cauvignac, et

LA GUERRE DES FEMMES. 18i

j'amène pour le service de Votre Altesse ces cinq gentilshommes, qui appartiennent aux premières familles de la Guyenne, mais qui désirent garder l'incognito.

—Mais vous n'êtes sans doute pas venus à Chantilly sans être recommandés par quelqu'un^ messieurs? dit madame la Princesse, émue du tumulte affreux qui allait résulter de l'arrestation de ces six hommes suspects. Où est votre lettre de créance?

Cauvignac s'inclina en homme qui reconnaît la justesse de la demande, fouilla dans son pourpoint et en tira un papier plié en quatre qu'il passa à Lenet avec le salut le plus profond.

Lenet ouvrit, lut, et l'expression la plus joyeuse vint dérider ses traits, contractés par une appréhension bien naturelle.

Pendant que Lenet lisait, Cauvignac promenait sur les assistants un regard de triomphateur.

— Madame, dit-il à voix basse en se penchant à l'oreille de la princesse, regardez quelle fortune : un blanc-seing de M. d'Épernon!

— Monsieur, dit la princesse avec le plus gracieux sourire, merci trois fois : merci pour mon époux ! merci pour moi ! merci pour mon fils 1

La surprise avait rendu muets tous les spectateurs.

— Monsieur, dit Lenet, cette pièce est trop précieuse pour que votre intention soit de nous l'abandonner sans condition. Ce soir, après le souper, nous causerons, s'il vous plaît, et vous me direz en quoi nous pouvons vous être agréables.

Et Lenet mit dans sa poche le blanc-seing, que Cauvignac eut la déhcatesse de ne lui pas redemander.

— Eh bien , dit Cauvignac à ses compagnons, ne vous avais-je pas dit que je vous invitais à souper avec M. le duc d'Enghien?

•— Et maintenant, à table ! dit la princesse. I. il

iiS2 LA GUERRE DES FEMMES.

— Les doubles battants de la porte latérale s'ouvrirent à ces mots, et l'on vit un magnifique souper saïy\ dansila grande iralerie du château.

Le souper fut des plus bruyants; la santé de M. le Prince, proposée plus de dix fois, fut toujours portée par les convives à genoux, l'épée à la main, et avec des imprécations contre le Mazarinà faire crouler les murailles.

Chacun fit honneur à la bonne chère de Chantilly. Ferguzon lui-même, le prudent Ferguzon, se laissa aller à l'appât des vins de Bourgogne, avec lesquels, pour la première fois, il faisait connaissance. Ferguzon était Gascon et n'avait jusque-là été en position que d'apprécier les vins de son pays, qu'il trouvait excellents, mais qui, à cette époque, s'il faut en croire le duc de Saint-Simon, n'avaient pas encore grande renommée.

Mais il n'en était pas ainsi de Cauvignac. Cauvignac, tout en appréciant à leur juste valeur les crus de Moulin-à-Vent, de Nuits et de Chambertin, n'en faisait qu'une raisonnable consommation. Il n'avait point oublié le sourire retors de Lenet, et il pensait qu'il avait besoin de toute sa raison pour faire avec le rusé conseiller un marché dont il n'eût pas à se repentir; aussi excita-t-il l'admiration de Ferguzon, de Barrabas et de ses trois autres compagnons, qui, ignorant les causes de cette tempérance, farent assez simples pour croire que leur chef faisait un retour sur lui-môme.

Vers la tin du repas, et comme les santés commençaient à devenir plus fréquentes, la princesse s'éclipsa, emmenant avec elle M. le duc d'Enghien, et laissant toute liberté à ses convives de prolonger le festin aussi avant dans la nait qu'il leur conviendrait. Tout, au reste, s'était nasse selon ses désirs, et elle fit un récit circonstancié de la scène du salon et du repas de la galerie, n'omettant qu'une seule chose, c'était le mot que Lenet lui avait glissé à roreillo au moment où elle se levai' de table :

— Que Votre Altesse n'oublie pas que nous partons à dix heures.

Il allait être neuf heures; madame la Princesse commença ses préparatifs.

Pendant ce temps,, Lenet et CauTi^ac échangèrent un regard. Lenet ^e leva. Cauvignac en fit autant; Lenet sortit par une petite porte située à l'angle de la galerie; Cauvignac comprit la manœuvre et le suivit.

Lenet conduisit Cauvignac dans son cabinet : l'aventurier marchait derrière lui, l'air insouciant et confiant. Cependant sa main, tout en marchant, jouait négligemment avec le manche d'un long poignard passé à sa ceinture, et son œil, ardent et rapide, fouillait les portes entr'ouvertes et les tapisseries flottantes.

Il ne craignait pas précisément qu'on le trahît, mais il avait pour principe de toujours se tenir en mesure contre la trahison.

Une fois entré dans le cabinet, à demi éclairé par un& lampe, mais dont un seul coup d'œil lui assura la soUtude, Lenet indiqua de la main un siège à Cauvignac. Cauvignac s'assit d'un côté de la table où brûlait la lampe, et Lenet de l'autre.

— Monsieur, dit Lenet pour capter du premier coup la confiance du gentilhomme, voici d'abord et avant toute chose votre blanc-seing que je vous rends. Il est bien à vous n'est-ce pas?

— Il est, monsieur, répondit Cauvignac, à celui qui le possède, puisque, comme vous pouvez le voir, il n'y a d'autre nom dessus que celui de M. le duc d'Épernon.

— Quand je demande s'il est bien à vous, je demande si 70US le possédez du consentement de xM. le duc d'Épernon.

— Je le tiens de sa propre main, monsieur.

— Ainsi, il n'est ni soustrait ni extorqué par violence ? Je ne dis point par vous, mais par quelque autre de qui vous

l'auriez reçu; peut-être ne le tenez-vous que de seconde main?

— Il m'a été, vous dis-je, donné par le duc, de plein gré et à litre d'échange contre un papier que je lui ai remis.

— Avez- vous pris avec M. le duc d'Épernon l'obligatioi: de faire de ce blanc-seing une chose plus qu'une autre?

— Je n'ai pris avec M. le duc d'Épernon aucun engagement.

— Celui qui le possédera peut donc en user en toute sécurité?

— Il le peut.

— Pourquoi, alors, n'en usez-vous pas vous-même?

— Parce qu'en gardant ce blanc-seing je n'en puis tirer qu'une chose, tandis qu'en vous le cédant j'en puis tirer deux.

— Et quelles sont ces deux choses?

— De l'argent, d'abord.

— Nous n'en avons guère.

— Je serai raisonnable.

— Et la seconde?

— Un grade dans l'armée de MM. les princes.

— MM. les princes n'ont point d'armée.

— Ils vont en avoir une.

— N'aimeriez-vous pas mieux un brevet pour lever quelque compagnie?

-— J'allais vous proposer cet accommodement.

— Reste donc l'argent?

— Oui, reste l'argent.

— Quelle somme désirez-vous ?

— Dix mille livres. Je vous ai dit que je serais raisonnable.

— Dix mille livres ?

— Oui. Il me faut bien quelques avances pour armer et éauiper mes hommes.

— En eflet, ce n'est pas trop.

— ' Vous consentez donc?

— C'est marché fait.

Lenet tira un brevet tout signé, le remplit des noms que lui indiqua le jeune homme, y apposa le sceau do madame

la Princesse, et le remit au titulaire; puis, ouvrant une espèce de caisse à secret où était renfermé le trésor de l'armée rebelle, il en tira dix mille livres en or qu'il aligna en piles de vingi fouis chacune.

Cauvignac les compta scrupuleusement les unes après les autres; puis, à la dernière, il fit de la tête signe à Lenet que le blanc-seing était à lui. Lenet le prit et le renferma dans la caisse à secret, pensant sans doute qu'un papier si précieux ne pouvait être trop soigneusement gardé.

Au moment où Lenet remettait dans la poche de son justaucorps la clef de la caisse, un valet tout effaré vint lui dire qu'on le demandait pour affaire d'importance.

En conséquence, Lenet et Cauvignac sortirent du cabinet : Lenet, pour suivre le domestique; Cauvignac, pour rentrer dans la salle du festin.

Pendant ce temps, madame la Princesse faisait ses préparatifs de départ, qui consistaient à changer sa robe d'apparat contre une robe d'Amazone, bonne à la fois pour la voiture et pour le cheval, à trier ses papiers, afin de brûler les inutiles et d'emporter les précieux ; enfin, à réunir ses diamants, qu'elle avait fait démonter afin qu'ils tinssent moins de place, et qu'elle pût, dans une occasion pressante, plus facilement en tirer parti.

Quant à M. le duc d'Enghien, il devait partir dans le costume avec lequel il avait couru la chasse, attendu qu'on n'avait encore eu le temps de lui faire faire que celui-là. Son écuyer, Vialas, devait se tenir constamment à la portière de la voiture, monté sur le cheval blanc, qui était un pur coursier de sang, afin de le prendre sur sa petite selle et de l'emporter au galop si besoin était. On avait d'abord craint qu'il ne s'endormît, et l'on avait fait venir Pierrot pour jouer avec lui ; mais la précaution était inutile : l'orgueil de se voir nabillé en homme le tenait éveillé.

Les voitures, attelées en cachette et comme pour recon«

duire à Paris madame la vicomtesse de Cambes^, avaient été conduites sous une sombre allée de marronniers où il était impossible de les apercevoir, et où elles se tenaient, portières ouvertes et cochers sur le siège, à vingt pas seulement de la grille principale. On n'attendait plus que le signal, qui rJevait être une fanfare de cors. Madame la Princesse, les yeux fixés sur la pendule, qui marquait dix heures moins cinq minutes, se levait déjà et s'avançait vers M. le duc d'Enghien pour le prendre par la main, lorsque tout à coup la porte s'ouvrit précipitamment, et Lenet fondit plutôt qu'il n'entra dans la chambre.

Mîidame la Princesse, voyant sa figure pâle et son regard troublé, pâlit et se troubla à son tour.

— Oh! mon Dieu! lui dit-elle en allant à lui, qu'avez-vous et qu'y a-t-il?

— Il y a, dit Lenet d'une voix étranglée par l'émotion, qu'un gentilhomme vient d'arriver et demande à vous parler de la part du roi.

— Grand Dieu! s'écria madame la Princesse, nous sommes perdus! Mon cher Lenet, que faire?

— Une seule chose.

— Laquelle?

— Faire déshabiller M. le duc d'Enghien tout de suite et revêtir Pierrot de ses habits.

— Mais je ne veux pas qu'on m'ôte mes habits pour les donner à Pierrot! s'écria le jeune prince tout prêt à fondre en larmes à cette seule idée, tandis que Pierrot, au comble de la joie, craignait d'avoir mal entendu.

— Il le faut, monseigneur, dit Lenet de cet accent puissant que l'on trouve dans les occasions graves, et qui est capable d'impressionner même un enfant, ou l'on va, à l'instant même, vous conduire, vous et votre maman, dans la même prison que M. le Prince votre père.

Le d ic d'Enghien se lut, tandis que Pierrot, au contraira.

incapable de maîtriser ses sentiments, se laissait aller à une indicible explosion de joie et d'orgueil; on les emmena tous deux dans une salle basse voisine de la chapelle, où la métamorphose devait s'opérer.

— Heureusement, dit Lenet, que madame la douairière est ici; sans quoi, nous étions battus par le Mazarin.

— Pourquoi cela?

— Parce que le messager a dû commencer p^r visiter madame la douairière, et qu'il est dans son antichambre en ce moment.

— Mais ce messager du roi n'est qu'un surveillant sans doute, un espion que la cour nous envoie?

— Votre Altesse l'a dit.

— Alors sa consigne est de nous garder à vue.

^ Oui ; mais que vous importe, si ce n'est pas vous qu'il garde ?

-- Je ne vous comprends pas, Lenet.

Lenet sourit.

— Je me comprends, moi, madame, et je réponds de tout. Faites habiller Pierrot en prince et le prince en jardinier, je me charge de faire la leçon à Pierrot.

— Oh! mon Dieu ! laisser partir mon fils seul!

— Votre fils, madame, partira avec sa mère.

— Impossible !

— Pourquoi? Si l'on a trouvé un faux duc d'Enghien, on trouvera bien une fausse princesse de Condé.

— Oh! maintenant, à merveille! Je comprends, mon bon Lenet, mon cher Lenet; mais qui me représentera? ajouta la nrincesse avec une certaine inquiétude.

— Soyez tranquille, madame, répondit l'imperturbable conseiller, la princesse de Condé, dont je veux me servir et que je destine à être gardée à vue par l'espion de M. de Mazarin, vient de se déshabiller en toute hâte, et, dans ce moment même, entre dans votre lit.

Voici comment s'était passée la scène dont Lenet venait ie rendre compte à la princesse.

Tandis que les gentilshommes continuaient, dans la salle du festin, de boire en portant des santés à MM. les princes et en maudissant le Mazarin, tandis que Lenet traitait dans son cabinet avec Cauvignac de l'échange du blanc-seing, tandis qu'enfin madame la Princesse faisait ses derniers préparatifs de départ, un cavalier s'était présenté à la grille principale du château, suivi de son laquais, et avait sonné.

Le concierge avait ouvert; mais, derrière le concierge, le nouveau venu avait trouvé le hallebardier que nous connaissons.

— D'où venez-vous? demanda celui-ci.

— De Mantes, répondit le cavalier.

Jusque-là, tout allait bien.

— Où allez-vous? continua le hallebardier.

— Chez madame la princesse douairière de Condé, chez madame la Princesse ensuite, et enfin chez M. le duc d'Enghien.

— On n'entre pas ! dit le hallebardier en mettant sa hallebarde en travers.

— Ordre du roi ! répondit le cavalier en tirant un papier de sa poche.

A ces mots redoutables, la hallebarde s'était abaissée, la sentinelle avait appelé, un officier de la maison était accouru, et le messager de Sa Majesté, ayant remis sa lettre de créance, avait été immédiatement introduit dans les appartements.

Heureusement que Chantilly était grand, et que les appartements de madame la duchesse douairière étaient loin de la galerie où se passaient les dernières scènes du bruyant festin dont nous avons esquissé la première partie.

Si le messager eût demandé à voir d'abord madame la Princesse et son fils, tout était bien réellement perdu. Mais l'étiquette voulait qu'il saluât d'abord madame la princesse

mère. Le premier valet de chambre le fit donc entrer dans un grand cabinet, attenant à la chambre à coucher de Son Altesse.

— Veuillez excuser, monsieur, lui dit-il, mais Son Altesse s'esi sentie subitement indisposée avant-hier, et vient d'être saignée, il y a moins de deux heures, pour la troisième fois. Je vais lui annoncer votre arrivée, et, dans une minute, j'aurai l'honneur de vous introduire.

Le gentilhomme fit un signe de tête en manière d'assentiment, et demeura seul, sans s'apercevoir que, par le trou des serrures, trois têtes curieuses guettaient sa contenance et essayaient de le reconnaître.

C'étaient d'abord Pierre Lenet, puis Vialas, l'écuyer du prince , puis la Roussière, le capitaine des chasses. Au cas où l'un ou l'autre eût reconnu le gentilhomme, il entrait, et, sous prétexte de lui tenir compagnie , il l'abordait pour l'amuser et gagner du temps.

Mais aucun d'eux n'avait pu reconnaître celui qu'on avait tant d'intérêt à gagner. C'était un beau jeune homme en costume d'infanterie ; il regarda, avec une nonchalance qu'on eût facilement pu traduire en dégoût de la mission dont il était chargé, les portraits de famille et l'ameublement du cabinet, s'arrêtant tout particulièrement devant le portrait de la douairière, chez laquelle il allait être introduit, et qui avait été fait au plus beau moment de sa jeunesse et de sa beauté.

Fidèle, d'ailleurs, à sa promesse, le valet de chambre, au bout de quelques minutes à peine, vint chercher le cavalier pour le conduire chez la princesse douairière.

Charlotte de Montmorency s'était mise sur son séant. Son médecin, Bourdelot, venait de quitter son chevet; il rencontra l'officier au seuil de la porte, et lui fît un salut très-cérémonieux, que l'officier lui rendit de la même manière.

Lorsque la prmcesse entendit les pas du visiteur et les paroles qu'il échangeait avec le médecin, elle fit un signe rapide du côté de la ruelle^ et alors la tapisserie à lourdes

franges qui enveloppait le lit, excepté da côté que la douairière avait duvert pour recevoir sa visite, s'agita imperceptiblement pendant deux ou trois secondes.

11 y avait, en effet, dans la ruelle de la douairière, la jeune princesse de Condé, entrée par une porte secrète pratiquée daus la boiserie^ et Lenet, impatient de savoir, dès le début de l'entrelien, ce que pouvait venir faire à Chantilly le messaluer du roi près les princesses.

L'officier fit trois pas dans la chambre et s'inclina avec un respect qui n'était pas seulement conunandé par l'étiquette.

Madame la douairière avait dilaté ses grands yeux noirs avec l'air superbe d'une reine qui va se mettre en colère: son silt'nce était gros de tem.pctes. Sa main, d'une blancheur mate, rendue plus blanche encore par la triple saignée, fit signe au messager de remettre la dépêche dont il était porteur.

Le capitaine allongea sa main vers celle de la princesse, et y déposa respectueusement la lettre d'Anne d'Autriche; puis il attendit que la princesse eût lu les quatre lignes qu'elle renfermait.

— Fort bien, murmura la douairière en fermant ce papier avec un sang-froid trop grand pour n'être point affecté : je comprends l'intention de la reine, tout enveloppée qu'elle est de paroles polies : je suis votre prisonnière.

—- Madame!... fit l'officier embarrassé.

— Prisonnière facile à garder, monsieur, reprit madame de Condé, car je ne suis pas en état de fuir bien loin; et j'ai, comme vous avez pu le voir en entrant ici, un gardien s6vère : c'est mon médecin, M. Bourdelot.

En disant ces mots, la douairière arrêta plus fixement son regard sur le messager, dont la physionomie lui parut assez agréable pour qu'elle diminuât quelque chose de l'amer accueil dû au porteur d'une pareille injonction.

— Je savais, continua-l-elle, M. de Mazarin capable de

LA GUERRE DES FEMMES. m

bien des violences indignes; mais je ne le croyais pas encore iissez peureux pour craindre une vieille femme malade, une pauvre veuve et un enfant, car je présume que Tordre dont vous êtes porteur concerne aussi la princesse ma fille et le duc mon petit-fils ?

— - Madame, dit le jeune homme, je serais au désespoir que Votre Altesse me jugeât d'après la mission que j'ai le malheur d'être forcé de remplir. Je suis arrivé à Mantes porteur d'un message pour la reine. Le post-scriptum du message recommandait le messager à Sa Majesté : la reine alors a eu la bonté de me dire de demeurer près d'elle, attendu qu'elle aurait, selon toute probabilité, besoin de mes services. Deux jours après, la reine m'a envoyé ici ; mais, tout en acceptant, et c'était mon devoir, la mission quelle qu'elle fût, dont Sa Majesté daignait me charger, j'oserai dire que je n'ai pas sollicité et que j'eusse refusé même, si les rois étaient personnes qui pussent essuyer un relus.

Et, en disant ces mots, l'officier s'inclina une seconde fois aussi respectueusement que la première.

— J'augure bien de votre explication, et j'espère, depuis que vous me l'avez donnée, pouvoir être malade en repos. Cependant, point de fausse honte, monsieur; dites-moi tout de suite la vérité. Me veillera-t-on jusque dans ma chambre, comme on a fait pour mon pauvre fils à Vincennes? Aurai-je le droit d'écrire et visitera-t-on ou ne visitera-t-on point mes leUres? Si, contre toute apparence, cette maladie me permet de me lever jamais, bornera-t-on mes promenades?

— Madame, répondit l'officier, voici la consigne que la reine m'a fait l'honneur de me donner elle-même : « Allez, m'r* dit Sa Majesté, assurer ma cousine de Condé que je ferai pour MM. les princes tout ce que la sûreté de 1 État me permettra de faire. Je la prie, par cette lettre, de i^ecevcir un de mes officiers, qui puisse servir d'intermédiaire entre elle et moi pour les messages qu'elle me fera. Cet officier, a

ajouté la reine, ce sera vous. » Voilà, madame, continua le jeune homme, toujours avec les mêmes démonstrations respectueuses, quelles ont été les propres paroles de Sa Majesté.

La princesse avait écouté ce récit avec l'attwntion qu'on met à surprendre dans une note diplomatique les sens qui résultent souvent d'un mot placé dans telle ou telle condition, ou d'une virgule placée dans tel ou tel endroit.

Puis, après un instant de réflexion, la princesse, voyant sans doute dans ce message tout ce qu'elle avait craint d'y voir dès l'abord, c'est-à-dire un espionnage à bout portant, se pinça les lèvres et dit :

— Vous logerez à Chantilly, monsieur, selon les désirs de la reine, et, de plus, vous direz quel appartement vous sera plus agréable et plus commode pour exercer votre charge, et cet appartement sera le vôtre.

— Madame, répondit le gentilhomme en fronçant légèrement le sourcil, j'ai eu l'honneur d'expliquer à Votre Altesse bien des choses qui n'étaient pas dans mes instructions. Entre la colère de Votre Altesse et la volonté de la reine, je suis dangereusement placé, moi pauvre officier et surtout mauvais courtisan ; toutefois, il me semble que Votre Altesse pourrait faire preuve de générosité en s'abstenant de mortitier un homme qui n'est qu'un instrument passif. Il est fâcheux pour moi, madame, d'avoir à faire ce que je fais. Mais la reine ayant ordonné, c'est à moi d'obéir religieusement aux o'^dres de la reine. Je n'eusse pas demandé l'emploi, je serais heureux qu'on l'eût donné à un autre : il me semble que c'est beaucoup dire...

Et l'officier redressa la tête avec une rougeur qui appela une rougeur semblable sur le front altier de la princesse.

— Monsieur, répliqua-t-elle, à quelque rang de la société que nous soyons placés, vous l'avez dit, nous devons obéissance à Sa Majesté. Je suivrai donc l'exemple que vous me donnez et j'obéirai comme vous; mais vous devez compren»

dre, toutefois, combien il est dur de ne pouvoir recevoir chez soi un digne gentilhomme comme vous sans être libre de lui faire à son gré les honneurs de sa maison. A partit de ce moment, c'est vous qui êtes le maître ici. Commandez. L'officier salua profondément la princesse et répliqua :

— Madame, à Dieu ne plaise que j'oublie la distance qui me sépare de Votre Altesse et le respect que je dois à sa maison! Votre Altesse continuera d'ordonner chez elle et je serai le premier de ses serviteurs.

Et, à ces mots, le jeune gentilhomme se retira sans embarras, sans servilité, sans hauteur, laissant la douairière agitée d'une colère d'autant plus intense qu'elle ne pouvait s'en prendre à un messager si discret et si respectueux.

Aussi Mazarin fit-il, ce soir-là, les frais de la conversation, qui, du fond de cette ruelle, eût foudroyé le ministre, si des malédictions avaient le pouvoir de tuer comme des projectiles.

Le gentilhomme retrouva dans l'antichambre le laquais qui l'avait annoncé.

— Maintenant, monsieur, dit celui-ci s'approchant du messager, madame la princesse de Condé, à laquelle vous avez demandé audience de la part de la reine, consent à vous recevoir; veuillez me suivre.

L'officier comprit ce détour qui servait à sauver l'orgueil des princesses, et il parut aussi reconnaissant de la faveur qu'on lui faisait que si cette faveur n'eût pas été imposée par ordre supérieur. Traversant donc les appartements sur les pas du valet de chambre, il arriva à la porte de la chambre à coucher de la princesse.

Arrivé là, le valet de chambre se retourna.

— Madame la Princesse, dit-il, s'est mise au lit au retour de la chasse, et, comme elle est fatiguée, elle vous recevra couchée. Qui annoncerai-je à Son Altesse?

— Annoncez M. le baron de Canolles de la part de Sa Ma-

jesté la reine régente, répondit ce jeune gentilhomme.

A ce nom, que la prétendue princesse entendit de son lit, elle fit un mouvement de surprise qui, s'il eût été vu, eût singulièrement compromis son identité, et, rabattant précipitamment de la main droite ses coiffes sur ses yeux, tandis que, de la gauche, elle ramenait jusqu'à son menton la riche courtine de son lit :

— Faites entrer, dit-elle d'une voix altérée.

L'officier entra.

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