‹ La guerre des femmes (volume 2)Chapitre 3 sur 3 · MADAME DE CONDÉ · texte numérisé non relu

MADAME DE CONDÉ

On introduisit CanoUes dans une vaste chambre tendue d'une tapisserie sombre^ et éclairée seulement par une lampe de nuit placée sur une console entre les deux fenêtres : à ce peu de lumière qu'elle répandait, on pouvait distinguer cependant, au-dessus de la lampe, un grand tableau représentant une femme, peinte en pied, tenant par la main un enfant. Aux corniches des quatre angles étincelaient les trois fleurs de lis d'or, auxquelles il ne fallait ôter que la bande posée en cœur pour en faire les trois fleurs de lis de France. Enfin, dans l'enfoncement d'une vaste alcôve où la faible et tremblante lueur pénétrait à peine, on distinguait, sous les lourdes courtines d un lit, la femme sur laquelle le nom du baron de CanoUes avait produit un si singulier effet.

Le gentilhomme recommença les formalités d'usage, c'està-dire qu'il fit vers le ht les trois pas de rigueur ^ salua, fit trois pas encore; puis deux femmes de chambre qui, sans doute ît /aient aidé madame de Condé à se mettre au lit, s'élant retirées, le valet de chambre referma la porte et Ga* nol!es se trouva seul avec la princesse.

Ce n'était point à CanoUes d'entamer la conversation : il

attendit donc qu'on lui adressât la parole ; mais, comme la princesae, de son côté, paraissait vouloir garder un obstiné silence, le jeune officier pensa qu'il valait mieux passer pardessus les convenances que de rester plus longtemps, dans une position si embarrassée. Cependant, il ne se dissimulait pas que l'orage, encore contenu dans ce dédaigneux silence, allait sans doute éclater aux premiers mots qui le rompraient, et qu'il allait avoir à subir une seconde colère d'une princesse plus redoutable encore que la première, en ce qu'elle était plus jeune et plus intéressante.

Mais l'excès même de l'affront qu'on lui faisait enhardit le jeune gentilhomme, et, s'inclinant une troisième fois, selon la circonstance, c'est-à-dire avec un salut roide et compassé, présage de la mauvaise humeur qui chauffait dans son cerveau de Gascon :

— Madame, dit-il, j'ai eu l'honneur de demander, de la part de Sa Majesté la reine régnante, une audience à Votre Altesse ; Votre Altesse a daigné me l'accorder. Maintenant, veut-elle mettre le comble à ses bontés en me faisant connaître, par un mot, par un signe, qu'elle a bien voulu s'apercevoir de ma présence, et qu'elle est prête à m'entendre?

Un mouvement dans les rideaux et sous les couvertures avertit Canolles qu'on allait lui répondre.

En effet, une voix se fit entendre presque étouffée, tant elle était pleine d'émotion.

— Parlez, monsieur, dit cette voix, je vous écoute. Canolles prit le ton oratoire et commença.

— Sa Majesté la reine, dit-il, m'envoie près de vous^ madame, pour assurer Votre Altesse du désir qu'elle a de continuer avec elle ses bonnes relations d'amitié.

Un mouvement visible s'opéra dans la ruelle du ht, et la princesse, interrompant l'orateur :

— Monsieur, dit-elle d'une voix entrecoupée, ne parlez plus de l'amitié qui règne entre Sa Majesté la reine et la mai-

son de Condé; il y a des preuves du contraire dans les cachots du donjon de Vincennes.

— Allons, 'lensa Canolles, il paraît qu'ils se sont donné le mot et qu'ils répéteront tous la même chose.

Pendant ce temps, un nouveau mouvement que le messager ne remarqua point, grâce à l'embarras de la situation, s'opérait dans la ruelle du lit. La princesse continua :

— Au fait, monsieur, dit-elle, que voulez-vous?

— Je ne veux rien, moi, madame, dit Canolles en se redressant. C'est Sa Majesté la reine qui veut que je pénètre dans ce château, que je tienne, si indigne que je sois de cet honneur, société à Votre Altesse, et que je contribue de tout mon pouvoir à rétablir la bonne harmonie entre les deux princes du sang royal, désunis sans cause en un temps si douloureux.

— Sans cause? s'écria la princesse; vous prétendez que notre rupture n'a pas de cause ?

— Pardon, madame, reprit Canolles. Je ne prétends rien, je ne suis pas juge, je ne suis qu'interprète.

— Et, en attendant que cette bonne harmonie se rétablisse, la reine me fait espionner, sous prétexte...

— Ainsi, dit Canolles exaspéré, je suis un espion ! Voilà enfin le mot lâché ! Je remercie Votre Altesse de sa franchise.

Et, dans le désespoir qui commençait à s'emparer de lui, Canolles fit un de ces beaux mouvements que cherchent avec tant d'avidité les peintres pour leurs tableaux inanimés, les acteurs pour leurs tableaux vivants.

— Ainsi, c'est dit, c'est arrêté, je suis un espion î continua Canolles. Eh bien, madame, veuillez me traiter comme on traite de pareils misérables ; oubliez que je suis l'envoyé d'une reine, que cette reine répond de tous mes actes, que je ne -<uis qu'un atome obéissant à son souffle. Faites -moi chasser par vos laquais, faites-moi tuer par vos gentilshommes, mettez en face de moi des gens auxquels je puisse

répondre avec le bâton ou l'épée ; mais veuillez ne pas insulter aussi cruellement un officier qui remplit à la fois son tlevoiriie soldat et de sujet, vous, madame, qui êtes si haut placée par la naissance, le mérite et le malheur!

Ces mots échappés du cœur, douloureux comme un gémissement, stridents comme un reproche, devaient produire et produisirent leur effet. En les écoutant, la princesse se souleva, appuyée sur son coude, les yeux brillants, la main tremblante, et, faisant un geste plein d'angoisse vers le messager :

— A Dieu ne plaise, dit-elle, que mon intention soit d'incnlter un si brave gentilhomme que vous. Non, monsieur de Canolles, non, je ne suspecte pas votre loyauté ; reprenez mes paroles, elles sont blessantes, j'en conviens, et je ne voulais pas vous blesser. Non, non, vous êtes un noble cavalier, monsieur le baron, et je vous rends pleine et entière justice.

Et, comme, pour prononcei ces mots, entraînée sans doute fjar le mouvement généreux qui les lui arrachait du cœur, la princesse, malgré elle, s'était avancée hors de l'ombre du dais formé par les épais rideaux; comme on avait pu voir son front blanc sous ses coiffes, ses blonds cheveux déroulés en tresses, ses lèvres d'un rouge ardent, ses yeux humides et doux, Canolles tressaillit, car il venait de lui passer devant les yeux comme une vision, car il crut respirerde nouveau un parfum dont le souvenir seul l'enivrait. Il lui sembla qu'une de ces portes d'or, par lesquelles passent les beaux rêves, s'ouvrait pour lui ramener l'essaim envolé des riantes pensées et des joies de l'amour. Son regard tomba plus sûr et plus clair sur le lit de la princesse, et, dans le coun espace d'une seconde, pendant la lueur rapide d'un éclair f\ui illuminait tout le passé, dans la princesse couchée devant lui il reconnut le vicomte de Cambes.

Au reste, depuis quelques instants, son agitation était telle.

que la fausse princesse put la mettre sur le compte du reproche fâcheux qui l'avait tant fait souffrir, et, comme le mouvement qu'elle avait fait n'avait eu, comme nous i*avons dit, que la durée d'un instant, comme elle avait eu le soin de rentrer presque aussitôt dans la pénombre, de voiler de nouveau ses yeux, de cacher à l'instant même sa main blanche et effilée qui pouvait trahir son incognito, elle e ssaya, non sans émotion, mais du moins sans inquiétude, de reprendre la conversation où elle l'avait laissée.

— Vous disiez donc, monsieur? fit la jeune femme. Mais Canolles était ébloui, fasciné ; les visions passaient

et repassaient devant ses yeux, ses idées tourbillonnaient; il perdait la mémoire, le sens; il allait perdre le respect et interroger. Un seul instinct, peut-être celui que Dieu mit dans le cœur des gens qui aiment, que les femmes appellent timidité, et qui n'est que de l'avarice, conseilla à Canolles de dissimuler encore et d'attendre, de ne pas perdre son rêve, de ne pas compromettre, par un mot imprudent et trop vite échappé, le bonheur de toute sa vie.

Il n'ajouta plus un geste, plus un mot, à ce qu'il voulait strictement dire ou faire. Que deviendrait-il, grand Dieu! si cette grande princesse le reconnaissait tout à coup; si elle allait le prendre en horreur, dans son château de Chantilly, comme elle l'avait pris en défiance dans l'auberge de maître Biscarros; si elle allait revenir sur l'accusation déjà abandonnée, et si elle allait croire qu'il voulait, grâce à un titre officiel, grâce à un ordre royal, continuer des poursuites pardonnables envers le vicomte ou la vicomtesse de Cambes, mais insolentes et presque criminelles lorsqu'il s'agissait d'une princesse du sang?

— Mais, pensa-t-il tout à coup, est-il possible qu'une princesse de ce nom et de ce rang ait voyagé seule ainsi avec un unique serviteur?

Et, comme il arrive toujours en pareille occasion où Te*-

prit chancelant et troublé cherche à s'appuyer sur quelqne chose, Canolles, éperdu, regarda tout autour de lui, 3t ses yeux s'arrêtèrent sur le portrait de cette femme tenant son fils par la main.

A cette vue, une illumination subite passa par son esprit, et, malgré lui, il fit un pas pour se rapprocher du tableau.

De son côté, la fausse princesse ne put retenir un léger cri, et, lorsqu'à ce cri Canolles se retourna, il vit que son visage, déjà voilé, était maintenant masqué tout à fait.

— Oh ! oh I se demanda Canolles en lui-même, que veut dire cela? Ou c'est la princesse que j'ai rencontrée sur le chemin de Bordeaux, ou je suis dupe d'une ruse, et ce n'est pas elle qui est dans ce lit... En tout cas, nous verrons bien.

— lAIadame, dit-il tout à coup, je ne sais que penser maintenant de votre silence, et j'ai reconnu...

— Qu'avez-vous reconnu? s'écria vivement la dame du lit.

— J'ai reconnu, reprit Canolles, que j'avais eu le malheur de vous inspirer la même opinion que j'ai déjà inspirée à madame la princesse douairière.

— Ah ! ne put s'empêcher de faire la voix avec un soupir de soulagement.

La phrase de Canolles n'était peut-être pas bfen logique, et faisait même hors-d'œuvre dans la conversation ; mais le coup était porté. Canolles avait remarqué le mouvement d'angoisse qui l'avait interrompu, et le mouvement de joie qui avait accueilli ses dernières paroles.

— Seulement, continua l'officier, je n'en suis pas moins forcé de dire à Votre Altesse, si désagréable que lui soit la chose, que je dois rester au château et accompagner Votre Altesse partout où il lui plaira d'aller.

— Ainsi donc, s'écria la princesse, je ne pourrai être seule même dans ma chambre? Oh! monsieur, c'est plus que de l'indignité, cela!

— J*ai dit à Votre Altesse que telles étaient mes instructions; mais que Votre Altesse se rassure, ajouU CanoUes en fixant un regard perçant sur la dame du lit et en pesant sur chaque parole, elle doit connaître mieux que personne que je sais obéir à la prière d'une femme.

•— Moi? s'écria la princesse avec un accent où il y avait encore plus d'embarras que d'étonnement. En vérité, monsieur, je ne sais ce que vous voulez dire; j'ignore à quelles circonstances vous faites allusion.

— Madame, continua l'officier en s'inclinant, je croyais que le valet de chambre qui m'a introduit avait dit mon nom à Votre Altesse. Je suis le baron de Canolles.

— Eh bien, dit la princesse d'une voix assez ferme, que m'importe, monsieur?

— Je pensais qu'ayant déjà eu le bonheur d'être agréable à Votre Altesse...

— A moi! et comment cela, je vous prie? reprit la voix avec une altération qui rappelait à Canolles certaine intonation très-irritée, mais très-craintive en même temps^ qui était restée dans sa mémoire.

Canolles pensa qu'il avait été assez loin; d'ailleurs, il était à peu près fixé.

— En n'exécutant pas à la lettre mes instructions, repritil avec l'air du plus profond respe^^

La princesse parut rassurée.

— Monsieur, dit-elle, je ne veux point vous mettre en faute ; exécutez vos instructions quelles qu'elles soient.

— Madame, reprit Canolles, j'ignore encore, heureusement, comment on persécute une femme, à plus forte raison comment on offense une princesse. J'ai donc l'honneur de répéter à Votre Altesse ce que j'ai déjà dit à madame la princesse douairière, que j'étais son très-humble servii^ur... Veuillez me donner votre parole que vous ne sortirez pas du château sans ma compagnie, et je vous délivre de ma

présence, qui, je le comprends bien, doit être odieuse à Votre Altesse.

— Mais, en ce cas, monsieur, dit vivement la princesse, vous n'exécuterez donc pas vos ordres?...

^ Je ferai ce que ma conscience me dit que je dois faire.

— Monsieur de Canolles, dit la voix, je vous jure que je ne sortirai pas de Chantilly sans vous prévenir.

— En ce cas, madame, dit Canolles en s'inclinant jusqu'à terre, pardonnez-moi d'avoir été la cause involontaire de voire colère d'un instant. Votre Altesse ne me reverra plus que lorsqu'elle me fera appeler.

— Je vous remercie, baron, dit la voix avec une expression de joie qui parut avoir son écho dans la ruelle. Allez, allez, je vous remercie; demain, j'aurai le plaisir de vous revoir.

Cette fois, le baron reconnut, à ne s'y plus méprendre, la voix, les yeux et le sourire indiciblement voluptueux de l'être charmant qui lui avait, pour ainsi dire, glissé entre les mains pendant cette soirée où le cavalier inconnu était venu lui apporter l'ordre du duc d'Épernon. C'étaient ces insaisissables émanations qui parfument l'air que respire la femme aimée, c'était cette tiède vapeur qui est un corps dont l'àme éprise croit embrasser les contours ; suprême effort do l'imagination, cette capricieuse fée qui se nourrit par riiléaliié, comme la matière par le positif.

Un dernier coup d'œil sur le portrait, si mal éclairé qu'il fût, montra au baron, dont les yeux, d'ailleurs, commenrr.ient i s'habituera cette demi-obscurité, le nezaquilin des .Maillé, €S cheveux noirs et l'œil enfoncé de la princesse; tandis que, devant lui, la femme qui venait de jouer le premier acie du rôle si difficile qu'elle avait entrepris avait l'oeil à fleur de tête, ie nez droit à narines dilatées, la bouche creusée au coin paT l'habitude du sourire, et ces joues arrondies qui éloignent toute idée des laborieuses méditations.

Canolles savait tout ce qu'il voulait savoir; il salua donc avec le même respect que s'il avait cru avoir toujours affaire à la princesse et se retira dans son appartemenu

Canolles n'avait aucune résolution arrêtée; aussi, en rentrant chez lui, se mit-il à marcher rapidement en long et en large, comme ont l'habitude de le faire les gens indécis, sans remarquer que Castorin, qui attendait son retour, s'était levé en l'apercevant et le suivait, tenant entre ses mains une robe de chambre tout étendue, derrière laquelle il disparaissait.

Castorin heurta un meuble, Canolles se retourna.

— Eh bien, lui dit-il, que faites-vous là avec cette robe de chambre?

— J'attends que monsieur ôte son habit.

— Je ne sais pas quand j'ôterai mon habit. Posez cette robe de chambre sur un fauteuil et attendez.

— Comment! monsieur n'ôte pas son habit? demanda Castorin, qui, valet capricieux de sa nature, semblait, ce soir-là, plus revêche que d'habitude. Monsieur ne compte donc pas se coucher tout de suite ?

— Non.

— Et quand monsieur compte-t-il se coucher, alors?

— Que vous importe?

— Il m'importe beaucoup, attendu que je suis très-fatigué.

— Ah! vraiment! dit Canolles s'arrêtant et regardant Castorin en face, vous êtes très -fatigué?

Et le gentilhomme lut visiblement sur le visage de son laquais celte expression impertinente des domestiques qui meurent d'envie de se faire mettre à la porte.

— Très-fatigué! dit Castorin.

Canolles haussa les épaules.

— Sortez, lui dit-il ; tenez-vous dans l'antichambre; quand j'aurai besoin de vous, je sonnerai.

— Je préviens monsieur que, s'il tarde longtemps, il ne me trouvera plus dans l'antichambre.

— Et où serez-vous, s'il vous plaît?

— Dans mon lit. Il me semble qu'après avoir fait deux cents lieues, il est bien temps de se coucher.

— Monsieur Castorin, dit Canolles, vous êtes un maroufle.

— Si monsieur trouve qu'un maroufle n'est pas digne d'être son laquais, monsieur n'a qu'à dire un seul mot, et je le débarrasserai de mon service, répondit Castorin en prenant son air le plus majestueux.

Canolles n'était pas dans un moment de patience, et, si Castorin eût eu la faculté d'entrevoir seulement l'ombre de l'orage qui grossissait dans l'esprit de son maître, il est évident que, si pressé qu'il fût de se trouver libre, il eût attendu à un autre moment pour lui faire la proposition qu'il venait de hasarder. Aussi le gentilhomme marcha-t-il droit à son laquais, et, prenant un des boutons de son justaucorps entre le pouce et l'index, mouvement devenu, depuis , familier à un plus grand homme que ne le fut jamais le pauvre Canolles :

— Répétez, lui dit-il.

— Je répète, répondit Castorin avec la même impudence, que, si monsieur n'est pas content de moi, je délivrerai monsieur de mes senices.

Canolles lâcha Castorin et alla gravement prendre sa canne. Castorin comprit de quoi il était question.

— Monsieur, s'écria-t-il, prenez garde à ce que vous allez

faire. Je ne suis plus un simple laquais; je suis au service de madame la Princesse I

— Ali! ah! fît Canolles en abaissant la canne déjà levée; ah! vous êtes au service de madame la Princesse?

— Oui, monsieur, depuis un quart d'heure, dit Castorin en se redressant.

— Et qui vous a engagé à ce service î

— M. Pompée, son intendant.

— M. Pompée?

— Oui.

— Eh! que ne disais-tu cela toul de suite! s'écria Canolles. Oui, oui, tu as raison de quitter mon service, mon cher Castorin, et voilà deux pistoles pour t'indemniser des coups que j'ai été sur le point de te donner.

— Oh! fit Castorin n'osant prendre l'argent, que veut dire cela? Monsieur se moque- t-il de moi?

— Non pas. Au contraire, fais-toi laquais de madame la Princesse, mon ami. Seulement, quand devait commencer ion service?

— A compter du moment où monsieur m'aurait rendu ma liberté.

— Eh bien, je te rends ta liberté à compter de demain matin.

~ Et d'ici à demain matin ?

— D'ici à demain matin, tu es toujours mon laquais, et tu dois m'obéir.

— Volontiers! Qu'ordonne monsieur? dit Castorin se décidant à prendre les deux pistoles.

— J'ordonne, puisque tu as envie de dormir, que lu le déshabilles et que tu te mettes dans mon lit.

— Comment! que veut dire monsieur? Je ne comprends pas.

— Tu n'as pas besoin de comprendre, mais d'obéir, voilà tout. Déshabille-toi, je vais t'aider.

— Comment! monsieur va m'aider?

— Sans doute : puisque tu vas jouer le rôle du chevalier de CanoUes, il faut bien que je joue celui de Casiorin.

Et, sans attendre la permission de son laquais, le baron lui enleva son justaucorps, qu'il revêtit, son chapeau, qu'il mit sur sa têle, et, l'enfermant à double tour avant qu'il (ùt revenu de sa surprise, il descendit rapidement Tescalier.

Canoiles commençait enfin à voir clair dans tout ce mystère, quoiqu'une partie des événements demeurât encore pour lui enveloppée d'un nuage. Depuis deux heures, il lui avait semblé que rien de ce qu'il avait vu, rien de ce qu'il avait entendu n'était parfaitement naturel. L'attitude de chacun à Chantilly était compassée : toutes les personnes qu'il rencontrait lui semblaient jouer un rôle, et les détails cependant se fondaient dans une harmonie générale qui indiquait au surveillant envoyé par la rein^ que, s'il ne voulait pas être dupe de quelque grande mystification, il lui fallait redoubler de surveillance.

La réunion de Pompée au vicomte de Cambes éclaircissait bien des doutes.

Ce qu'il en restait à Canoiles acheva de se dissiper quand, à peine sorti de la cour, il vit, malgré la profonde obscurité de la nuit, quatre hommes s'avancer et s'apprêter à entrer par la porte même qu'il venait de franchir; ces quatre hoir.ines étaient conduits par le même valet de chambre qui l'avait introduit chez les princesses. Un autre homme, enveloppé d'un manteau, suivait par derrière.

Sur le seuil de la porte, la petite troupe s'arrêta, attendant les ordres de l homme au manteau.

— Vous savez où il loge, dit celui-ci d'une voix impérieuse en s'adressant au valet de chambre; vous le connaissez, puiï^que c'est vous qui l'avez conduit. Surveillez-le Jonc de manière à ce qu'il ne puisse sortir ; placez vos hommes dans l'escalier, dans le corridor, où vous voudrez, peu importe.

pourvu que, sans se douter de rien, il soit gardé lui-même au lieu que ce soit lui qui garde Leurs Altesses.

Canolles se fit plus impalpable qu'une vision dans l'angle où la nuit jetait son ombre la plus épaisse; de là, sans être aperçu, il vit disparaître sous la voûte les cinq gardiens qu'on lui donnait, tandis que rhomrne au manteau, après s'être assuré qu'ils exécutaient l'ordre donné, reprit le chemin par lequel il était venu.

— Cela n'indique encore rien de bien précis, se dit Canolles en le suivant des yeux, car le dépit peut les forcer à me rendre la pareille. Maintenant, pourvu que ce diable de Castorin n'aille pas crier, appeler, faire quelque sottise!... J'ai eu tort de ne pas le bâillonner. Malheureusement, il est trop tard maintenant. Allons, commençons ma ronde.

Aussitôt Canolles, après avoir jeté tout autour de lui un regard investigateur, traversa la cour et parvint à l'aile du bâtiment derrière laquelle étaient situées les écuries.

Toute la vie du châieau semblait s'être réfugiée dans cette partie des bâtiments. On entendait piaffer les chevaux et courir des gens pressés. La sellerie retentissait du cliquetis des mors et des harnais. On roulait des carrosses hors des remises, et des voix étouffées par la crainte, mais que cependant on pouvait surprendre en prêtant attentivement l'oreille, s'appelaient et se répondaient.

Canolles demeura un instant aux écoutes. Il n'y avait pas à en douter, on s'apprêtait pour un départ.

H traversa tout l'espace compris entre une aile et l'autre, passa sous une voûte et parvint jusqu'à la façade du château.

Là, il s'arrêta.

En effet, les fenêtres du rez-de-chaussée brillaient d'une trop vive lanière pour qu'on ne devinât point qu'une quantité de flambeaux étaient allumés dans l'intérieur, et, comme ces flambeaux allaient et venaient, traçant de grandes om-

bres et de vastes raies lumineuses sur le gazon du jardin, Canolles comprit que là où était le centre de l'activité, là aussi était le siège de l'entreprise.

Canolles nésita d'abord à surprendre le secret que l'on essayait de lui cacher. Mais bientôt il réfléchit que son titre d'envoyé de la reine et la responsabilité que lui imposait cette mission excusaient bien des choses, même auprès des consciences les plus scrupuleuses.

S'avançant donc avec précaution en longeant la muraille, dont la base était d'autant plus obscure que les fenêtres, situées à six ou sept pieds du sol, étaient plus resplendissantes, il mont^ sur une borne, de la borne passa à une saillie de la muraille, se soutint d'une main à un anneau, de l'autre au rebord de la croisée, et, par un coin de vitre, il darda le regard le plus perçant et le plus attentif qui ait jamais pénétré dans le sanctuaire d'une conspiration.

Voici ce qu'il vit :

Près d'une femme debout et qui attachait la dernière épingle destinée à fixer sur sa tête son chapeau de voyage, quelques filles de service achevaient d'habiller un enfant en costume de chasse; l'enfant tournait le dos à Canolles, qui ne distingua que sa chevelure blonde. Mais la dame, éclairée en plein visage par la lueur de deux flambeaux à six branches, que soutenaient, de chaque côté de la toilette, des valets de pied semblables à des cariatides, offrit à Canolles l'original exact de ce portrait qu'il avait aperçu naguère dans la pénombre de l'appartement de la princesse : c'était bien le visage allongé, la bouche sévère, le nez aux courbts impérieuses de la femme dont Canolles reconnaissait alors la vivante image ; tout en elle annonçait la domination : son geste hardi, son regard étincelant, ses brusques mouvements de tête.

Tout chez les assistants dénotait l'obéissance : leurs saints, leur précipitation à apporter l'objet demandé, leur

promptitude à répondre à la voix de leur souveraine ou à interroger son regard.

Plusieurs officiers de la maison, parmi lesquels Canoltes reconnut le valet de chambre, entassaient, dans des valises, dans des coffres, dans des malles, les uns des joyaux, les attires de l'argent, les autres cet arsenal des femmes qu'on appelle la toilette. Le petit prince, pendant ce temps, jouait et courait parmi les serviteurs empressés; mais, par une fatalité singulière, Canolles ne put apercevoir son visage.

— Je m'en étais douté, murmura-t-il ; on me joue, et ces gens-là font les préparatifs du départ. Oui, mais je puis d'un geste changer cette scène de mystification en une scène de deuil; je n'ai qu'à courir sur la terrasse et à siffler trois fois dans ce sifflet d'argent, et, dans cinq minutes, au son aigre qu'il rendra, deux cents hommes auront pénétré dans ce château, arrêté les princesses, garrotté tous ces officiers qui rient sournoisement. Oui, continua Canolles, seulement, cette fois, il parlait du cœur et non des lèvres; oui, mais elle, elle qui dort là-bas, ou qui feint de dormir, je la perdrai sans retour, elle me prendra en haine, et, cette fois, dans une haine bien méritée. Il y a plus, elle me méprisera en disant que j'ai fait jusqu'au bout mon métier d'espion, et cependant, puisqu'elle obéit à la princesse, pourquoi, moi, n'obéirais-je point à la reine?

Kn ce moment, comme si le hasard eût voulu combattre ce retour de résolution, une porte de l'appartement où se faisait la toilette de madame la Princesse s'ouvrit, et deux personnages, un homme de cinquante ans et une femme de vingt, entrèrent tout joyeux et tout empressés. A cette vue, le cœur de Canolles passa tout entier dans ses yeux. Il venait de reconnaître les beaux cheveux, les lèvres fraîches, l'œil intelligent du vicomte de Cambes, qni, souriant encore, vint respectueusement baiser la main de Clémence de Maillé, princesse de Condé. Seulement, cette fois, le vicomte por-

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tait les habits de son véritable seiie et faisait la plus charmante vicomtesse de la terre.

CanoUes eût donné dix ans de sa vie pour entendre leur conversation; mais en vain il collait sa tête aux vitres; un bourdonnement inintelligible parvenait seul à son oreille. Il vit la princesse faire un geste d'adieu à la jeune femme, et la baiser au front en lui recommandant quelque chose qui fit rire tous les assistants, puis cette dernière regagner les appartements de cérémonie avec quelques bas officiers qui endossèrent des uniformes d'officiers supérieurs; il vit même le digne Pompée, gonflé d'orgueil dans un habit orange chamarré d'agent, se cambrant avec noblesse, et pesant, comme don Japhet d'Arménie, sur la poignée d'une énorme rapière, en accompagnant sa maîtresse, qui relevait gracieusement sa longue robe de satin; puis, à gauche, par une porte opposée, commença de défiler sans bruit l'escorte de la princesse, laquelle marchait d'abord, avec la démarche, non pas d'une fugitive, mais d'une reine ; puis venait l'écuyer Vialas, portant dans ses bras le petit duc d'Enghien enveloppé d'un manteau; Lenet, tenant un coffre ciselé et des liasses de papier, et enfin le capitaine du château, fermant la marche, oq- Terte par deux officiers marchant l'épée nue.

Tout ce monde sortit par un couloir secret. Aussitôt CanoUes sauta à bas de son obsen-atoire et courut à la voûte, dont, pendant ce temps, les lumières avaient été éteintes; alors il vit passer tout le cortège se rendant silencieusement aux écuries : on allait partir.

En ce moment, l'idée des devoirs qui lui étaient imposés par la mission dont l'avait chargé la reine se présenta à l'esprit de Candies. Cette femme qui allait sortir, c'était la guerre civile tout armée qu'il laissait échapper et qui allait de nouveau ronger les entrailles de la France. Sans doute il était honteux, à lui, homme, de se faire l'espion et le gardien d'une femme ; mais c'était une femme aussi, cette dame

de Longueville qui avait mis le feu aux quatre coins de Paris !

Ganolles s'élança vers la terrasse, qui dominait le parc, et approcha de ses lèvres le sifflet d'argent.

C'en était fait de tous ces préparatifs ; madame de Condé ne fût pas sortie de Chantilly, ou, si elle en fût sortie, elle n'aurait pas fait cenî pas sans être enveloppée, elle et son escorte, par une force triple; ainsi Canolles accomplissait sa mission sans courir le moindre danger; ainsi, d'un seul coup, il détruisait la fortune et l'avenir de la maison de Condé, et, de ce même coup, sur leurs ruines, il établissait sa fortune et fondait son avenir comme avaient fait autrefois les Vitry et les Luynes, et récemment les Guitaut et les Miossens, dans des circonstances peut-être moins importantes encore pour le salut de la royauté.

Mais Canolles leva les yeux vers l'appartement où, sous des rideaux de velours rouge, brillait douce et mélancolique la lueur de la lampe de nuit qui brûlait chez la fausse princesse, et il crut voir l'ombre chérie se dessiner sur les grands stores blancs.

Alors toutes les résolutions du raisonnement, tous les calculs de l'égoïsme disparurent à ce rayon de douce lumière comme aux premières lueurs du jour disparaissent tous les fèves et tous les fantômes de la nuit.

— M. de Mazarin, se dit-il avec un élan passionné, est assez riche pour perdre tous ces princes et toutes ces princesses qui lui échappent; mais je ne suis pas assez riche, moi, pour perdre le trésor qui dès à présent m'appartient, et que je garderai, jaloux comme un dragon. A présent, elle est seule, en ma puissance, dépendant de moi; à toute heure du jour et de la nuit, je puis entrer dans son appartement; elle ne fuira pas sans me le dire, car j'ai reçu sa parolfe sacrée Que m'importe à moi que la reine soit trompée, et que M. de Mazarin soit furieux ! On m'a dit de garder madame la prin-

cesse de Condé : je la garde. On n'avait qu'à me donner son signalement ou lancer après elle un espion plus habile que moi.

Et Canolles remit son sifflet dans sa poche, écouta grincer les verrous, rouler le tonnerre lointain des carrosses sur le pont du parc, et se perdre le bruit décroissant d'une cavalcade; puis, lorsque tout eut disparu, vision et rumeurs,, sans songer qu'il venait de jouer sa vie contre l'amour d'une femme, c'est-à-dire contre l'ombre du bonheur, il se glissa dans la seconde cour déserte, et monta avec précaution son escalier, plongé, comme la voûte, dans l'obscurité la plus profonde.

Mais, quelque précaution que prit Canolles, il ne put faire qu'en arrivant dans le corridor, il ne se heurtât contre un personnage qui paraissait écouter à sa porte, lequel poussa un cri de terreur sourde.

— Qui êtes-vous? qui êtes-vous? demanda le personnage d'une voix effrayée.

— Eh! pardieu! dit Canolles, qui êtes-vous vous-même qui vous glissez comme un espion dans cet escalier?

— Je suis Pompée!

— L'intendant de madame la Princesse?

— Oui, oui, l'intendant de madame la Princesse.

— Ah! cela tombe à merveille, dit le gentilhomme; moi, je suis Castorin.

— Castorin, le valet de M. le baron de Canolles?

— Lui-même.

— Ah! mon cher Castorin, dit Pompée, je parie que je vous ai fait grand'peur.

— A moi?

— Oui! Dame, quand on n'a pas été soldat... Puis-je quelque chose pour votre service, mon cher ami? continua Pompée en reprenant ses airs d'importance.

— Oui.

— Dites, alors.

— Vous pouvez annoncer sur-le-champ à madame la Prio» cesse que mon maître désire lui parler.

— A cette heure?

— Précisément.

— Impossible !

— Vous croyez?

— J'en suis sûr.

— Alors elle ne recevra pas mon maître ?

— Non.

— Ordre du roi, monsieur Pompée ! Allez lui dire cela.

— Ordre du roi!... s'écria Pompée. J'y vais.

Et Pompée descendit impétueusement, mû à la fois par le respect et la peur, ces deux lévriers capables de faire courir une tortue à leur pas.

CanoUes continua son chemin, rentra chez lui, trouva maître Castorin qui ronflait, magistralement étendu dans un grand fauteuil, reprit ses habits d'officier, et attendit l'événement que lui-même venait de se préparer.

— Ma foi! se dit-il, si je ne fais pas bien les affaires de M. de Mazarin, aussi me semble-t-il que je ne fais pas trop mal les miennes.

Canolles attendit inutilement le retour de Pompée ; mais, au bout de dix minutes, voyant qu'il ne venait point, ni personne en son lieu, il résolut de se présenter tout seul.

En conséquence, il réveilla M. Castorin, dont une heure de sommeil avait calmé la bile, lui enjoignit de se tenir prêt à tout événement, d'un ton qui n'admettait point de réplique, et prit le chemin des appartements de la princesse.

A la porte, le baron trouva un valet de pied de fort mauvaise humeur, parce que la sonnette venait de l'appeler aa moment où son service finissait, et où il croyait enfin, comme maître Castorin, qu'il allait commencer un somme réparateur après celte fatigante journée.

— Que voulez-vous, monsieur? demanda le valet en apercevant Canolles.

— Je demande à présenter mes respects à madame la princesse de Condé.

— A cette heure, monsieur?

— Comment, à cette heure?

— Oui, il me semble qu'il est bien tard.

— Comment avez-vous dit cela, drôle ?

— Cependant, monsieur... balbutia le laquais.

— Je ne demande plus, je veux, dit Canolles d'un ton de suprême hauteur.

— Vous voulez?... il n'y a que madame la Princesse qui commande ici.

— Le roi commande partout... Ordre du roi! Le laquais frémit et baissa la tête.

— Pardon, monsieur^ dit-il tout tremblant; mais je ne suis, moi, qu'un pauvre serviteur; je ne puis donc prendre sur moi de vous ouvrir la porte de madame la Princesse ; permettez-moi d'aller réveiller un chambellan.

— Les chambellans ont-ils l'habitude de se couchera onze heures, au château de Chantilly?

— On a chassé toute la journée, balbutia le laquais.

— En effet, murmura Canolles, il leur faut bien le temps d'habiller quelqu'un en chambellan.

Pais, tout haut :

— C'est bien, dit-il ; faites; j'attendrai.

Le laquais partit tout courant porter l'alarme dans le château, où déjà Pompée, effarouché par sa mauvaise rencontre, venait de semer une épouvante indicible.

Canolles, resté seul, prêta l'oreille et ouvrit les yeux.

Il entendit alors courir dans les salons et les corridors ; il vil, à la lueur des lumières mourantes, des gens armés de mousquetons se placer aux angles des escaliers ; enfin, partout il sentit un murmure menaçant remplacer le silence de

Stupéfaction qui, un instant auparavant, régnait da^ns tout le ch âteau.

Candies porta la main à son sifflet et s'approcha d'une fenêtre, à travers les vitres de laquelle il apercevait, se détachant comme une masse sombre et nuageuse, la cime des grands arbres au pied desquels il avait fait embusquer les deux cents hommes qu'il avait amenés avec lui.

— Non, dit-il, cela nous mènerait tout droit à la bataille, et ce ne serait pas mon compte; mieux vaut attendre : le pis qui puisse m'arriver en attendant, c'est d'être assassiné, tandis qu'en me hâtant je puis la perdre...

Canolles venait à peine, à part lui, de se faire cette réflexion, qu'il vit s'ouvrir une porte, et qu'un nouveau personnage parut.

— Madame la Princesse n'est pas visible, dit celui-ci avec une précipitation qui ne lui permit pas de saluer le gentilhomme ; elle est au lit et a défendu de laisser pénétrer qui que ce fût chez elle.

— Qui êtes-vous? dit Canolles en toisant l'étrange personnage ; et qui vous a donné cette insolence de parler à an gentilhomme le chapeau sur la tête?

Et, du bout de sa canne, Canolles fit sauter le chapeau de son interlocuteur.

— Monsieur! s'écria celui-ci en faisant fièrement un pas en arrière.

— Je vous ai demandé qui vous étiez, reprit Canolles.

— Je suis... répondit celui-ci, je suis, comme vous pouvez le voir à mon uniforme, le capitaine des gardes de Son Altesse.

CinoUes sourit.

En effet, il avait eu le temps d'apprécier du regard celai qui lui parlait, et il avait reconnu qu'il avait affaire à quelque sommelier au ventre large comme ses bouteilles, à quelque Vate\ florissant, emprisonné dans un justaucorps d'officié

que le défaut de temps, ou le trop d'abdomen, n'avaient pas permis d'agrafer suffisamment.

— Ces» fort bien, monsieur le capitaine des gardes, dit Canolles, ramassez votre chapeau et répondez.

Le capitaine exécuta la première partie de l'injonction de Canolles en homme qui a étudié cette belle maxime de la discipline militaire : « Pour savoir commander, il faut savoir obéir. »

— Capitaine des gardes ! reprit Canolles. Peste ! c'est un fceau poste.

— Mais, oui, monsieur, assez beau: après? fit l'individu en se redressant.

— Ne vous rengorgez pas tant, monsieur le capitaine, dit Canolles, ou vous allez faire casser votre dernière aiguillette, et votre haut-de-chausses vous tombera sur les talons, œ qui sera fort disgracieux.

— Mais enfin, monsieur, qui êtes-vous vous-même? demanda, interrogeant à son tour, le prétendu capitaine.

— Monsieur, j'imiterai l'exemple d'urbanité que vous m'avez donné, et je répondrai à votre question comme vous avez répondu à la mienne. Je suis capitaine dans Navaille, et je viens, au nom du roi, en ambassadeur revêtu d'un caractère pacifique ou violent, et je revêtirai l'un ou l'autre de ces deux caractères selon que l'on obéira ou que l'on n'obéira point aux ordres de Sa Majesté.

— Violent! monsieur! s'écria le faux capitaine. Un caractère violent?...

— Très-violent, je vous préviens.

— Même chez Son Altesse?...

— Pourquoi pas? Son Altesse n'est que la première sujette de Sa Majesté.

— Monsieur, n'essayez pas de la force; j'ai cinquante hommes d'armes tout prêts à venger l'honneur de Son Altesso.

Canolles ne voulut pas lui dire que ses cinquante hommes

étaient autant de laquais et de marmitons, dignes de servir sous un pareil chef, et que, quant à l'honneur de sa princesse, il courait avec elle à cette heure sur la route de Bordeaux.

Il répondit seulement avec ce sang-froid plus intimidant qu'une menace, et qui est habituel aux gens braves et accoutumés aux périls :

— Si vous avez cinquante hommes d'armes, monsieur le capitaine, moi, j'ai deux cents soldats qui sont l'avant-garde d'une armée royale. Comptez-vous vous mettre en rébellion ouverte contre Sa Majesté?

—Non, monsieur, non ! répondit vivement le gros homme fort humilié; Dieu m'en garde! mais je vous prie de rendre témoignage que je ne cède qu'à la force.

— C'est bien le moins que je vous doive, en qualité de confrère.

— Eh bien, je vous conduirai donc chez madame la princesse douairière, qui n'est pas encore endormie.

Canolles n'eut pas besoin de réfléchir pour apprécier l'effroyable danger que lui offrait le piège; mais il s'en tira brusquement à l'aide de son omnipotence.

— J'ai ordre non pas de voir madame la princesse douairière, mais bien Son Altesse madame la princesse jeune.

Le capitaine des gardes baissa encore une fois la tête, imprima un mouvement rétrograde à ses grosses jambe'' traîna sa longue épée sur le parquet et repassa majestueusement le seuil de la porte entre deux sentinelles qui tremblaient pendant cette scène, et auxquelles l'annonce de l'arrivée des deux cents hommes avait failli faire quitter leur poste, peu disposés qu'ils étaient à devenir des martyrs de fidélité dans le sac du château de Chantilly.

Dix minutes après, le capitaine, suivi de deux gardes, revenait, avec des cérémonies innombrables, prendre Canolles pour le conduire chez la princesse, dans la chambre de laquelle celui-ci fut introduit sans avoir à subir de nouveaux retards.

2t8 LA GUERRE DES FEMMES.

Canolles reconnut l'appartement, les meubles, le lit, et Jusqu'au parfum de celte chambre qui s'était révélé à lui. Mais il ctiercha vainement deux choses : le portrait de la vraie princesse, qu'il avait remarqué lors de sa première visite, et qui avait jeté dans sa pensée la première lumière de celte ruse dont on voulait le faire dupe, et la figure de la fausse princesse, pour laquelle il venait de faire un si grand sacrifice.

Le portrait avait été enlevé ; et, par une précaution quelque peu tardive, et sans doute par suite de cette même précaution, le visage de la personne alitée était tourné vers la ruelle avec une impertinence toute princière.

Deux femmes se tenaient debout près d'elle, dans la ruelle du ht.

Le gentilhomme eût volontiers passé sur ce manque d'égards; mais, comme il craignait que quelque nouvelle substiiuiion ne permît à madame de Cambes de fuir comme avait fui la princesse, ses cheveux se dressèrent d'effroi sur sa tête, et il voulut aussitôt s'assurer de l'identité du personnage qui occupait le lit en appelant à son aide le pouvoir suprême dont le revêlait sa mission.

— Madame, dit-il en s'inclinant profondément, je demande pardon à Votre Altesse de me présenter ainsi devant elle, et surtout après lui avoir donné ma parole que j'attendrais ses ordres; mais je viens d'entendre un grand brait dans le château, et...

La personne couchée tressaillit, mais ne répondit pas. Canolles chercha quelque signe autiuel il pût reconnaîiie si c'était bien celle qu'il cherchait qu'il avait devant l^s yeux; mais, au miUeu des flots de dentelles et dans la moelleuse épaisseur des édredons et des courtines, il lui fut impossible de reconnaître autre chose que la forme d'une personne couchée.

— Et, continua Canolles, je me dois à moi-même de m'as-

stirer que ce lit renferme toujours la même personne avec laquelle j'ai eu l'honneur de causer une demi- heure.

Cette fois, ce ne fut pas un simple tressaillement, ce fut un véritable mouvementde terreur. Ce mouvement n'échappa point à Canolles, qui en fut effrayé.

— Si elle m'a trompé, pensa-t-il, si, malgré la parole solennellement donnée, elle a fui, je sors du chcàteau, je monte à cheval, je me mets à la tête de mes deux cents hommes, et je rattrape mes fugitifs, dussé-je mettre le feu à trente villages pour éclairer mon chemin.

Canolles attendit un instant emcore; mais la personne couchée ne répondit ni ne se retourna; il était évident que l'on désirait gagner du temps.

— Madame, dit enfin Canolles avec une impatience qu'il n'avait plus le courage de dissimuler, je prie Votre Altesse de se rappeler que je suis l'envoyé du roi, et qu'au nom du roi je réclame l'honneur de voir son visage.

— Oh ! c'est une insupportable inquisition, dit alors une voix tremblante et qui fit frissonner de joie le jeune officier, car il venait de reconnaître le timbre d'une voix qu'aucune autre voix ne pouvait imiter; si c'est, comme vous le dites, monsieur, le roi qui vous force à vous conduire ainsi, c'est que le roi, qui n'est qu'un enfant, ne connaît pas encore les devoirs d'un gentilhomme ; forcer une femme à montrer son visage, c'est lui faire la môme insulte que si on lui arrachait son masque.

— Madame, il y a un mot devant lequel se courbent les femmes quand ce mot vient des rois, et les rois quand ce mot vient du destin : // le faut.

— Kh bien, puisqu'il le faut, dit la jeune femme, puisque je suis seule et sans défense contre l'ordre du roi et l'exigence de son messager, j'obéis, monsieur : regardez-moi.

Alors an brusque mouvement écarta le rempart d'oreilers, Ide couvertures et de dentelles qui défendait la belle

assiégée, et, à travers la brèche improvisée, rouge de pudeur plutôt que d'indignation, apparut la blonde tête et le charmant visage qu'avait d'avance dénoncé la voix. Avec le regard rapide de l'homme habitué à se rendre compte de situations sinon semblables, du moins équivalentes, Canolles s'assura que ce n'était pas la colère qui tenait baissés ces yeux voilés par des cils de velours et qui faisait trembler cette blanche main qui retenait, sur un cou de nacre, les flots d'une chevelure fugitive et la batiste des draps parfumés. La fausse princesse resta un instant dans cette pose, qu'elle eût voulu rendre menaçante, et qui n'était qu'irritée, tandis que Canolles la regardait, respirant délicieusement et comprimant de ses deux mains les battements de son cœur bondissant de joie.

— Eh bien, monsieur, dit, après quelques secondes, la belle persécutée, l'humiliation est-elle assez grande? M'avez-vous examinée à votre loisir? Oui, n'est-ce pas, votre triomphe est complet? Eh bien, soyez donc vainqueur généreux, retirez-vous.

— Je le voudrais, madame; mais je dois remplir mes instructions jusqu'au bout. Je n'ai accompli, jusqu'à présent, que le côté de la mission qui concerne Votre Altesse; mais ce n'est point assez que de vous avoir vue, il faut maintenant que je voie M. le duc d'Enghien.

A ces paroles, prononcées du ton d'un homme qui sait qu'il a le droit de commander et qui veut être obéi, succéda un silence terrible. La fausse princesse se souleva, appuyée sur sa main, et fixa sur Canolles un de ces regards éiranges qui semblaient n'appartenir qu'à elle, tant ils contenaient de choses à la fois. Celui-là voulait dire : a M'avez-vous reconnue? savez-vous qui je suis réellement? Si vous le savez, épargnez-moi, pardonnez-moi; vous êtes le plus fort, ayez pitié de moi. »

CauoUes comprit tout ce qup disait ce regard; mais il s'en-

durcit contre sa séduisante éloquence, et, répondant à ce regard avec la voix :

— Impossible, madame, dit-il. Tordre est précis.

— Qu'il soit donc fait en tout comme vous le désirez, monsieur, puisque vous n'avez aucune condescendance ni pour la position ni pour le rang; allez, ces dames vous conduiront près du prince mon fils.

— Ces dames, dit Canolles, ne pourraient-elles pas, au lieu de me conduire près de votre fils, amener votre fils près de vous, madame? Cela, me semble, vaudrait infiniment mieux.

— Et pourquoi, monsieur? demanda la fausse princesse, évidemment plus inquiète de cette nouvelle demande qu'elle ne l'avait encore été d'aucune autre.

— Parce que, pendant ce temps, je ferais part à Votre Altesse d'une partie de ma mission qui ne peut être communiquée qu'à elle seule.

— AmoîS-eule?

— A vous seule, répondit Canolles avec une révérence plus profonde qu'aucune de celles qu'il avait encore faites.

Celte fois, le regard de la princesse, qui avait successivement passé de la dignité à la supplication, et de la supplication à l'inquiétude, s'arrêta sur Canolles avec la fixité de la terreur.

— Qu'y a-t-il dans ce têîe-à-lête qui puisse vous si fort effrayer, madame? dit Canolles. N'êtes-vous pas princesse, et ne suis-je pas gentilhomme?

— Oui, vous avez raison, monsieur, et j'ai tort de craindre. Oui, quoique j'aie le plaisir de vous voir pour la première fois, le bruit de votre courtoisie et de votre loyauté est venu jusqu'à moi. — Allez cbercher M. le duc d'Enghien, mssdames, et revenez avec lui.

Les deux femmes quittèrent la ruelle du lit, s'avancèrent vers la porte, se retournèrent encore une fois pour savoir si

cet ordre était bien positif, et, sur un signe qui confirmait les paroles de leur maîtresse, ou du moins de celle qui tenai sa place, sortirent de l'appartement.

Canolles les suivit du regard jusqu'à ce qu'elles eussent refermé la porte. Puis il ramena sur la fausse princesse ses yeux étincelants de joie.

— Voyons, dit celle-ci en se mettant sur son séant et en se croisant les mains, voyons, monsieur de Canolles, pourquoi me persécutez-vous ainsi?

Et, en disant cela, elle regardait le jeune officier, non pas avec ce regard hautain de princesse qu'elle avait essayé et qui ne lui avait pas réussi, mais, au contraire, avec un expression si touchante et si significative, que tous les détails charmants de leur première entrevue, tous les épisodes enivrants de la route, tous les souvenirs de cet amour naissan:t, enfin, surgirent en foule, enveloppant comme des vapeurs embaumées le cœur du baron.

— Madame, dit-il en faisant un pas vers le lit, c'est madame de Condé que je poursuis au nom du roi, et non pas vous, qui n'êtes point madame la Princesse.

Celle à qui ces paroles étaient adressées poussa un petit cri, devint fort pâle, et appuya une de ses mains contre son cœur.

— Que voulez-vous dire, alors, monsieur ? et qui pensezvous que je sois? s'écria-t-elle.

— Oh! quant à cela, répondit Canolles, je serais fort embarra^sé de vous l'expliquer; car je jurerais presque que vous êtes le plus charmant vicomte, si vous n'étiez la plus adorable vicomtesse.

— Monsieur, dit la fausse princesse espérant imposer à Canolles en rappelant sa dignité; monsieur, je ne comprends de tout ce que vous me dites qu'une seule chose, Jest que vous me manquez de respect, c'est que vous m'insultez!

•— Madame, dit Canolles, on ne manque pas de respect à

Dieu parce qu'on l'adore ; on n'insulte pas les aages parce qu'on se met à j,ônoux devant eux.

Et, à CCS mots, Canolles s'inclina comme pour s'agenouiller.

— Monsieur, dit vivement la vicomtesse en arrêtant Canollcs, monsieur, la princesse de Gondé ne peut souffrir...

— La princesse de Condé, madame, répondit celui-ci, court à cette heure sur un bon cheval, côte à côte avec M. Vialas, son écuyer; avec M. Lenel, son conseiller; avec ses gentilshommes, ses capitaines; avec sa maison enfin, sur la route de Bordeaux, et n'a rien à faire dans ce qui se passe à cette heure entre le baron de CanoUes et le vicomte ou la vicomtesse de Cambes.

— Mais que dites-vous donc là, monsieur? êtes-vous fou?

— Non, madame ; je dis seulement ce que j'ai vu, je raconte seulement ce que j'ai entendu.

— Alors, si vous avez vu, si vous avez entendu ce que vous dites, votre mission doit être terminée.

— Vous croyez, madame? Il faut donc que je retourne à Paris et que j'avoue à la reine que, pour ne pas déplaire à une femme que j'aimais (je ne nomme personne, madame, ainsi n'armez pas vos yeux de colère), j'ai violé ses ordres, j'ai permis la fui te de son ennemie, fermé les yeux sur ce que je voyais; trahi, enfin, oui, trahi la cause de mon roi?...

La vicomtesse parut émue et regarda le baron avec une compassion presque tendre.

— N'avez-vous pas la meilleure excuse de toutes, dit-elle, l'impossibilité? Pouviez-vous, seul, arrêter l'escorte imposante de madame la Princesse? Vous avait-on ordonné de combattre seul cinquante gentilshommes?

— Je n'étais pas seul, madame, dit Canolles en secouant la tête; j'avais, et j'ai encore là, dans le bois, à cinq cents pas de nous, deux cents soldats que je puis rassembler et appeler à moi d'un seul coup de sifflet; il m'était donc facile d'arrêter madame la Princesse, qui, au contraire, elle, ne pou-

vait résister. Puis, enfin, mon escorte eût-elle été plus faible que la sienne, au lieu d'être quatre fois plus forlOj je pouvais toujours combattre, je pouvais toujours me faire tuer en combattant; cela m'était aussi facile, continua le jeune homme en s'inclinant de plus en plus, qu'il me serait doux de toucner cette main si je l'osais.

En effet, cette main sur laquelle le baron fixait des yeux ardents, celte main fine, potelée et blanche, cette main intelligente était tombée hors du lit et palpitait à chaque mot du jeune homme. La vicomtesse, aveuglée elle-même par cette électricité de l'amour dont elle avait ressenti les effets dans la petite auberge de Jaulnay, ne put se rappeler qu'elle devait retirer cette main qui avait fourni à Canolles un si heureux point de comparaison; elle l'oublia donc, et le jeune homme, se laissant aller à genoux, appuya sa bouche avec une timidité voluptueuse sur la main, qui, au contact de ses lèvres, se retira comme si un fer rouge l'eût brûlée.

— Merci, monsieur de Canolles, dit la jeune femme; merci du fond du cœur de ce que vous avez fait pour moi ; croyez que je ne l'oublierai jamais. Mais doublez le prix du senlce que vous me rendez en appréciant ma position et en V'Ous retirant. Ne faut-il pas que nous nous quittions, puisque votre lâche est terminée?

Ce noug, prononcé avec une intonation si douce, qu'elle semblait contenir une nuance de regret, fit vibrer jusqu'à la douleur les fibres les plus secrètes du cœur de Canolles. En effet, le sentiment de la douleur existe presque toujours au fond des grandes joies.

— J'obéirai, madame, dit-il; seulement, je vous forai observer, non pas pour ne point obéir, mais pour vous épargner à vous-même un remords peut-être, qu'en vous obéissant je suis perdu. Du moment que j'avouerai ma faute et que je n'aurai pas Tair d'avoir été la dupe de votre ruse, je deviens la victime de ma complaisance... On me déclare

traître, je suis embastillé... passé par les armes peut-être; et c'est tout simple, car j'ai trahi.

Claire poussa un cri et saisit elle-même la main de Canolleè, qu'elle laissa aussitôt retomber avec une confusion charmante.

— Qu'allons-nous donc faire alors?

Le cœur du jeune homme se dilata; ce bienheureux nous devenait décidément la formule favorite de madame de Cambes.

— Vous perdre! vous, si bon, si généreux! continua-t-ello. Vous perdre, moi? Oh! jamais! A quel prix puis-je vous sauver? Parlez! parlez!

— Il faudrait, madame, que vous me permissiez do jouer mon rôle jusqu'au bout. Il faudrait, comme je vous l'ai dit, que je parusse être votre dope, et que je rendisse compte à M. de Mazarin de ce que je vois, et non de ce que je sais.

— Oui; mais, si l'on savait que c'est pour moi que vous faites tout cela, si l'on apprenait que nous nous sommes déjà rencontrés, que vous m'avez déjà vue, c'est moi qui serais perdue à mon tour; songez-y!

— Madame, dit Canolles avec une mélancolie parfaiîement jouée, je ne crois pas, à votre air si froid, à votre dignité qu'il vous coûte si peu de garder en ma présence, que vous laissiez échapper un secret qui, d'ailleurs, dans votre cœur du moins, n'existe pas.

Claire garda le silence ; mais un regard fugitif, mais un imperceptible sourire, échappé malgré elle à la belle prisonnière, répondhrent à Canolles de façon à le rendre le plus fortuné des hommes.

— Je resterai donc? dit-il avec un indicible sounre.

— Puisqu'il le faut! répondit la vicomtesse.

— En ce cas, je vais écrire à M. de Mazarin.

— Coi, allez.

— Comment cela?

— Je vous dis d" aller lui écrire.

— Non pas; il faut que je lui écrive d'ici, de voire chambre; il faut qie je date ma lettre du pied de voire lit.

— Mais ce n'est pas convenable.

— Voici mes instructions, madame; lisez vous-même... Et Canoiles présenta un papier à la vicomtesse, qui lui:

a M. le baron de Canoiles gardera à vue mâda,'ne la Princesse et M. le duc d'Enghien, son fils. »

— A vue, dit Canoiles.

— A vue, oui, cela y est.

Claire alors comprit tout le parti qu'un homme amoureux comnie l'était Canoiles pouvait tirer de pareilles instructions; mais elle comprit aussi quel senice elle rendait à la princesse en prolongeant à son égard l'erreur de la cour.

— Écrivez donc, dit-elle en femme résignée.

Canoiles l'interrogea du regard, et, du regard aussi, elle lui montra un nécessaire qui contenait tout ce qu'il fallait pour écrire; le jeune homme ouvrit le nécessaire, y prit du papier, une plume et de l'encre, les posa sur une table, tira la table le plus près possible du lit, demanda, comme si Claire était toujours madame la Princesse, la permission de s'asseoir, permission qui lui fut accordée, et écrivit à M. de Mazarin la dépêche suivante :

c( Monseigneur,

» Je suis arrivé au château de Chantilly à neuf heures du soir; vous voyez que j'ai fait toute diligence, puisque j'avais eu l'honneur de prendre congé de Votre Éminence à six heures et demie.

» J'ai trouvé les deux princesses au lit : madame la douairière assez gravement malade, madame la Princesse fatiguée d'une grande chasse qu'elle avait faite dans la journée.

» Selon les instructions de Votre Éminence, je me suis présenté chez Leurs Altesses, qui ont à l'instant même con-

LA GUERRE DES FEMMES. 2îi7

gédié tous leurs convives, et je garde à vue, en ce moment, madame la Princesse et son ûls. »

— El son fils, répéta Canolles en se retournant vers la vicomtesse. Diable! il me semble que je mens, et cependant je voudrais bien ne pas mentir.

— Rassurez-vous, répliqua Claire en riant; si vous n'avez pas encore vu mon fils, vous allez le voir.

— Et son fils, continua Canolles en riant.

Et, reprenant sa lettre où il l'avait abandonnée :

« C'est de la chambre môme de madame la Princesse, el assis au chevet de son lit, que j'ai l'honneur d'écrire cette lettre à Votre Éminence, »

Il signa, et, après avoir demandé respectueusement la permission à Claire, il tira un cordon de sonnette : un valet de chambre entra.

— Appelez mon laquais, dit Canolles, et, lorsqu'il sera dans l'antichambre, prévenez-moi.

Cinq minutes après, l'on prévenait le baron que M. Casterin était à son poste.

— Tenez, lui dit Canolles, allez porter ce billet à l'officier qui commande mes deux cents hommes; dites-lui qu'il l'envoie à Paris par un exprès.

— Mais, monsieur le baron, répondit Castorin, à qui une pareille commission donnée au milieu de la nuit paraissait des plus désagréables à exécuter, je croyais vous avoir dit que M. Pompée m'avait engagé au service de madame la Princesse.

— Aussi est-ce au nom de madame la Princesse que je vous transmets cet ordre. Votre Altesse, dit Canolles en se retournant, veut-elle bien confirmer mes paroles? Elle sait de quelle imporiance il est que cette lettre soit remise à l'instant même.

— Allez, dit la fausse princesse avec une intonation et un geste pleins de majesté.

Castorin s'inclina jusqu'à terre et partit.

— Maintenant, dit Claire en tendant vers Canolles deux petites mains jointes et suppliantes, vous allez vous retirer, n'est-ce pas?

— Pardon, répondit Canolles; viiais votre fils, madame?

— C'est juste, répondit Claire en souriant; vous allez le voir. En effet, à peine madame de Cambes eut-elle achevé ces

mots, que l'ou gralta à sa porte, selon la coutume d'alors. C'était le cardinal de Richelieu, qui, sans doute dans son amour pour les chais, avait mis à la mode cette manière de frapper. Pendant sa longue faveur, on avait donc gratté à la porte de M. de Richeheu, puis à celle de M. de Chavigny, qui avait bien droit à celte succession, ne fût-ce qu'à titre d'héritier naturel; puis enfin à celle de M. de Mazarin. On pouvait donc bien gratter à celle de madame la Princesse.

— On vient, dit madame de Cambes.

— C'est bien... Je reprends mon caractère officiel, alors.

Et Canolles éloigna la table, tira la chaise, reprit son chapeau, et se tint respectueusement debout à quatre pas du lit de la princesse.

— Entrez, dit la vicomtesse.

Aussitôt le plus cérémonieux cortège qui se pût voir entra dans l'appartement.

C'étaient les femmes, les officiers, les chambellans, tout le service ordinaire de la princesse.

— Madame, dit le premier valet de chambre, on a réveillé monseigneur le duc d'Enghien. Il peut donc maintenant recevoir le messager de Sa Majesté.

Un regard de CaDollos à madame de Cambes lui dit aussi clairement qu'aurait pu le faire la voix : ^ Était-ce là ce dont nous étions convenus? Ce regard, qui portait avec lui toute* les suppHcaliona

d'un cœur en détresse, fut compris à merveille, et, sans cloute par reconnaissance pour tout ce qu'avait fait Canolles, puis peut-être un peu pour exercer cette malice cachée éternellemeat au plus profond même des meilleurs cœurs féminins :

— Amenez ici M. le duc d'Enghien, dit-elle. Monsieur verra mon fils en ma présence.

On se hâta d'obéir, et, un instant après, le jeune prince fut amené dans l'appartement.

Nous avons dit que, tout en suivant dans les moindres détails les derniers préparatifs du départ de madame la Princesse, le baron avait vu le jeune prince jouant et courant, mais sans apercevoir son visage; seulement, Canolles avait remarqué son costume, qui était un simple costume de chasse. Il pensa donc que ce n'était pas en son honneur qu'on lui avait fait revêtir le costume splendide sous lequel il se présentait à ses yeux. Cette idée qu'il avait déjà eue que le prince était parti avec sa mère devint donc presque une certitude. Il examina pendant quelque temps en silence l'héritier de l'illustre prince de Condé, et, sans rien ôter du respect empreint dans toute sa personne, un imperceptible sourire d'ironie effleura ses lèvres :

— Je suis trop heureux, dit-il en s'inclinant, d'être admis à l'honneur de présenter mes hommages à monseigneur le duc d'Enghien.

Madame de Cambes, sur qui l'enfant attachait ses gros yeux fixes, lui fit signe de saluer de la tête; et, comme il lui sembla que Canolles suivait tous les détails de celte scène d'un air trop narquois :

— Mon fils, dit-elle avec un calcul de méchanceté qui fit frémir Canolles, lequel devinait déjà, au mouvement des lèvres de la vicomtesse, qu'il allait être victime de quelque trahison féminine; mon fils, l'officier qui est devant vous est M. de Canolles, envoyé par Sa Majesté. Donnez votre maia à baiser à M. de Canolles.

A cet ordre. Pierrot, dressé convenablement par Lenet, qui, ainsi qu'il l'avait promis à madame la Princesse, s'était chargé de son éducation, allongea une main qu'il n'avait eu ni le iempi^ ni le moyen de changer en une main de gentilhomme, et force fat à Canolles d'imprimer, au milieu des rires étouffés des assistants, un baiser sur cette main, qu'un homme même moins expert en cette matière que ne l'était Canolles eût facilement reconnue pour ne point appartenir à l'aristocratie.

— Ah 1 madame do Cambes, murmura Canolles, vous me payerez ce baiser-là !

Et il s'inclina respectueusement devant Pierrot pour le remercier de l'honneur qu'il lui avait fait.

Puis, comprenant qu'après cette épreuve, la dernière du programme, il lui était impossible de rest-er plus longtemps dans la chambre d'une femme :

— Madame, dit-il en se retournant vers le lit, ma mission de ce soir est accomplie, et il me reste à vous demander la permission de me retirer.

— Allez, monsieur, dit Claire; vous voyez que nous sommes bien tranquilles ici. Vous pouvez donc dormir tranquille.

— Il me reste auparavant une haute faveur à solliciter de vous, madame.

— Laquelle? demanda madame de Cambes inquiète, car elle comprenait, à l'intonation de la voix du baron, qu'ij s'apprêtait à prendre une revanche.

— C'est de m'accorder la même grâce que je viens de recevoir du prince votre fils.

Cette fois, la vicomtesse était prise... Il n'y avait pas moyen de refuser à un officier du roi la cérémonieuse faveur qu'il réclamait ainsi en face de tous. Madame de Cambes allongea donc sa main tremblante vers Canolles.

Celui-ci s'avança vers le lit comme s'il se fût avancé vers

LA GUERRE DES FEMMES. 23i

îe Irône d'une reine, prit du bout des doigts la main qu'on lui tendait, mit un genou en terre et appuya sur cette peau fine, blanche et frémissante, un long baiser que chacun attribua au respect, et qui, pour la vicomtesse seule, fut une ardente étreinte d'amour.

— Vous m'avez promis, vous m'avez juré même, dit à demi-voix CanoUes en se relevant, de ne pas quitter le château sans me prévenir. Je compte sur votre promesse et sur votre serment.

— Comptez-y monsieur, dit madame de Cambes en retomtant sur son oreiller, près de s'évanouir.

CanoUes, que l'expression de la voix avait fait tressaillir, essaya de chercher dans les yeux de la belle prisonnière la confirmation de l'espoir que lui avait donné son accent.

Riais les beaux yeux de la vicomtesse étaient hermétiquement fermés.

CanoUes pensa que les coffres fermés sont ceux qui contiennent les plus précieux trésors, et se retira le paradis dans le cœur.

Dire comment cette nuit se passa pour notre gentUhomme, dire comment sa veille et son sommeil ne furent qu'un long rêve, pendant lequel il passa et repassa dans son esprit toiTS les détails de la chimérique aventure qui mettait en sa possession le trésor le plus précieux qu'un avare ait jamais pu couver sous les ailes de son cœur; dire les projets qu'il fit pour soumettre l'avenir aux calculs de son amour et aux caprices de sa fantaisie; dire les raisons qu'il se donna à luimême pour se convaincre qu'il agissait bien, serait chose impossible, la fohe étant une fatigue pour tout autre esprit que pour celui d'un fou.

CanoUes s'était endormi tard, si toutefois on peut appeler sommeil /e fiévreux délire qui succéda à la veille; et cependant le jour éclairait à peine la cime des peupHers et n'était pas encore descendu jusqu'à la surface des belles eaux où

dorment les nymphéas aux larges feuilles, dont les fleurs ne s'ouvrent qu'au soleil, que déjà CanoUes sautait de son lit, et, s'habillanl à la hâte, descendait au jardin. Sa première visite fut pour l'aile qu'habitait la princesse, son premier regard fut pour la fenêtre de son appartement; soit que la prisonnière ne fût pas encore endormie, soit qu'elle fût déjà éveillée, une lumière, trop forte pour être celle d'une lampe de nuit, rougissait les rideaux de damas, tirés hermétiquement. CanoUes s'arrêta à celte vue, qui, sans doute, fit entier à l'instant même,da'ns son esprit, bon nombre de conjectures insensées, et, sans pousser plus loin sa promenade, gagnant le socle d'une statue qui le cachait convenablement, il entama, seul à seul avec sa chimère, cet éternel dialogue des cœurs amoureux qui retrouvent l'objet aimé dans toutes les poétiques émanations de la nature.

Le baron éuiit à son observatoire depuis une demi-heure, à peu près, et il regardait avec un indicible bonheur ces rideaux devant lesquels tout autre que lui eût passé indifférent, lorsqu'il vit une fenêtre de la galerie s'ouvrir, et cette fenêire encadrer presque aussitôt l'honnête figure de maître Pompée. Tout ce qui avait rapport à la vicomtesse inspirait un puissant intérêt à CanoUes; il détourna donc son regard de ces rideaux si attractifs, et crut remarquer que Pompée tentait d'établir avec lui une correspondance de signes. D'abord CanoUes douta que ces signes lui fussent adressés, et regarda tout autour de lui; mais Pompée, qui remarqua le doute où était le baron, accompagna ces signes d'un sifflement appellatif qui eût paru assez peu convenable de la part d'un écuyer à l'ambassadeur de Sa iMajesté le roi de France, si ce sifflement n'avait eu pour excuse une espèce de point blanc presque imperceptible à tout autre regard qu'à ceux d'un amoureux qui reconnaît immédiatement dans ce point blanc un papier roulé.

— Un billet! pensa CanoUes; elle m'écrit. Que signifie cela?

Et il s'approcha tout tremblant, quoique son premier mouvement fût une grande joie ; mais il y a, dans les grandes joies des amoureux, une certaine part d'appréhension qui en fait peut-être le plus grand charme : être convaincu de son bonheur, c'est déjà n'être plus heureux.

A mesure que Canolles approchait. Pompée se risquait davantage à montrer le papier; enfin Pompée tendit le bras, et Canolles tendit son chapeau. Ces deux hommes s'entendaient donc à merveille, comme on le voit; le premier laissa tomber le billet, et le second le reçut fort adroitement; puis aussitôt il s'enfonça sous une charmille pour le lire à son aise, et Pompée, qui sans doute craignait un rhume, referma aussitôt la fenêtre.

Mais on ne lit pas comme cela le premier billet de la femme qu'on aime, surtout quand ce billet inattendu n'a aucune raison de vous venir troubler, si ce n'est pour porter atteinte à votre bonheur. En effet, qu'avait à lui dire la vicomtesse, si rien n'était changé à l'espèce de programme arrêté entre eux la veille ? Ce billet ne pouvait donc contenir que quelque fatale nouvelle.

Canolles était si bien convaincu de cela, qu'il n'approcha pas même le papier de ses lè\Tes, comme il est d'habitude qu'un amant fasse en pareille circonstance. Tout au contraire, il le tourna et le retourna avec un effroi croissant. Cependant, comme il fallait toujours l'ouvrir, soit à un moment, soit à l'autre, il rappela tout son courage, brisa le cachet et lut :

« Monsieur, rester plus longtemps dans la situation où nous sommes, et j'espère que vous le penserez comme moi, est chose tout à fait impossible; vous devez souffrir de passer aux yeux de tous les gens de la maison pour un surveillant désagréable; d'un autre côté, je puis craindre, si je vous accueille mieux que ne le ferait madame la Princesse à ma

place, que Ton ne devine que nous jouons une double comédie dont le dénoûment serait la perte certaine de ma réputation... »

Canolles s'essuya le front; ses pressentiments ne l'avaient pas trompé. Avec le jour, ce grand chasseur de fantômes, tous ses rêves dorés disparaissaient. Il secoua la tête, poussa un soupir et continua :

« Feignez de découvrir la ruse dont nous nous sommes servis; il y a, pour arriver à cette découverte, un moyen tout simple, et que je vous fournirai moi-même si vous promettez de vous rendre à ma prière. Vous le voyez, je no vous dissimule pas à vous-même combien je dépends de vous. Si vous vous rendez à ma prière, je vous ferai passer un portrait de moi qui porte mon nom et raes armes sons le dessin de la figure. Vous direz que vous avez trouvé ce portrait dans une de vos rondes nocturnes, et que vous avez, par ce portrait, reconnu que je n'étais pas madame la Princesse.

» Ai-je besoin de vous dire que, comme un souvenir de la reconnaissance que je vous garderai au fond du cœur si vous partez ce matin même, je vous autorise, en supposant cependant que vous y attachiez quelque prix, à garder cette miniature?

i> Quittez-nous donc sans me revoir, si c'est possible, et vous emporterez toute ma gratitude, tandis que, de m.on côté, j'emporterai votre souvenir comme celui d'un des plus nobles et des plus loyaux gentilshommes que j'aie connus de ma vie. »

Canolles relut le billet et demeura pétrifié. Quelque faveur que contienne une lettre de congé, de quelque miel que Ton enveloppe un refus ou un adieu, adieu, refus, congé n'en sont pas moins une cruelle déception pour le cœur. C'était sans doute une douce chose que ce portrait; mais la cause qui

le faisait offrir lui enlevait une grande partie de sa valeur.

D'ailleurs^ à quoi bon le portrait quand roriginal est là, qu'on le tient sous sa main et qu'on ne peut pas le lâcher?

Oui* mais Canolles, qui n'avait pas reculé devant la colère de la reine et de Mazavin, tremblait devant un froncement de sourcil de madame de Cambes.

Cependant, comme cette femme l'avait joué, sur la route d'abord, puis à Chantilly, en prenant la place de madame la Princesse, puis en lui donnant, la veille, un espoir qu'elle lui ôtait le lendemain! Mais, de toutes ces déceptions, celle-ci était la plus cruelle. Sur la route, elle ne le connaissait pas, et se débarrassait d'un compagnon incommode, voilà tout. En prenant la place de madame de Condé, elle obéissait à un ordre iniposé, elle s'acquittait d'un rôle prescrit par sa suzeraine, elle ne pouvait faire autrement ; mais, cette fois qu'elle le connaissait, après avoir paru apprécier son dévouement, après a\oir prononcé deux fois ce nous qui avait été vibrer jusqu'au fond du cœur du jeune homme, revenir sur ses pas, désavouer sa bonté, renier sa reconnaissance, écrire enfin une pareille lettre, c'était, aux yeux de Canolles, plus que de la cruauté, c'était presque de la raillerie.

Aussi se dépita-t-il, s'emporta-t-il plein d'un douloureux dépit, sans remarquer que, derrière ces rideaux, où toute lumière s'était éteinte comme si le jour l'eût rendue inutile, une spectatrice, bien voilée par les damas, bien abritée par le panneau, regardait la pantomime de son désespoir, et le savourait peut-être.

— Oui, oui, pensa-t-il en accompagnant sa pensée de gestes analogues au sentiment qui le préoccupait, oui, c'est un cong^ bien en règle, bien en forme, un grand événement couronné d'un dénoûment vulgaire, une poétique espérance changée en brutale déception. Mais je n'accepterai pas ainsi le ridicule qu'on me garde. J'aime mieux sa haine que cette prétendue reconnaissance qu'elle me promet. Ah ! oui, me

fier à sa promesse, mainlenant!... Autant se fier à la constance du vent et au caîme de la mer. Ah! madame, madame, continua Canolles en se retournant vers la fenêtre, voilà doux fois que vous m'échappez; mais, je vous le jure, que je trouve une occasion pareille, et vous ne m'échapperez pas la troisième.

Et Canolles remonta chez lui dans l'intention de s'habiller et d'entrer, fût-ce de force, chez la vicomtesse. Mais, en mettant le pied dans sa chambre, en jetant les yeux sur sa pendule, Canolles s'aperçut qu'il était sept heures à peine.

Personne encore n'était levé au château. Canolles se jeta sur un fauteuil en fermant les yeux, pour rafraîchir ses idées et chasser, s'il était possible, les fantômes qui dansaient autour de loi, ne les rouvrant que pour consulter de cinq minutes en cinq minutes sa montre.

Huit heures sonnèrent; et le château commença de se réveiller, s'emplissant peu à peu de mouvement et de bruit. Canolles attendit encore une demi-heure avec une peine infinie; enfin, il n'y put tenir davantage, il descendit, et, abordant Pompée , qui humait avec orgueil l'air dans la grande cour, entouré de laquais auxquels il racontait ses campagnes de Picardie sous le feu roi :

— Vous êtes l'intendant de Son Altesse? lui dit-il comme s'il voyait le pauvre Pompée pour la première fois.

— Oui, monsieur, répliqua Pompée étonné.

— Veuillez prévenir Son Altesse que je désire avoir l'honneur de lui présenter mes respects.

— Mais, monsieur. Son Altesse...

— Est levée.

— Cependant...

— Allez.

«^ Je croyais que le départ de monsieur...

— Mon départ dépendra de l'entrevue que je vais avoir avec Son Altesse.

— Je dis cela parce que je n*ai pas d'ordre de ma maîtresse.

— Et moi, je dis cela, dit Canolles, parce que j'ai un ordre du roi.

Et Canolles, à ces mots, frappa majestueusemeet sur la poche de son justaucorps, geste qu'il adopta comme le plus satisfaisant de tous ceux qu'il avait pu employer depuis la veille.

Mais, tout en faisant ce coup d'État, notre négociateur sentait son courage l'abandonner. En effet, depuis la veille, son importance avait bien diminué : depuis près de douze heures, madame la princesse était partie; sans doute elle avait marché toute la nuit : elle devait donc être à vingt ou vingtcinq lieues de Chantilly. Quelque diligence que CanoUes essayât de faire faire à ses hommes, il n'y avait plus maintenant moyen de la rejoindre; et, la rejoignît-il, partie avec une centaine de gentilshommes déjà, qui lui assurait que l'escorte de la fugitive ne montait point, à cette heure , à trois ou quatre cents partisans? Il restait toujours à Canolles, comme il l'avait dit la veille, la ressource de se faire tuer; mais avait-il le droit de faire tuer avec lui les hommes qui l'accompagnaient, et de leur faire ainsi porter la sanglante peine de ses caprices amoureux? Madame de Cambes, s'il s'était trompé la veille sur ses sentiments à son égard, si son trouble n'était qu'une comédie, madame de Cambes pouvait donc se moquer ouvertement de lui; il y avait alors huée des laquais, huée des soldats cachés dans la forêt, disgrâce de Mazarin, colère de la reine, et, par-dessus tout cela, ruine de son amour naissant; car jamais femme n'a aimé celui qu'un seul mstaut elle a eu l'intention de rendre ridicule.

Comme il tournait et retournait toutes ces pensées dans son esprit. Pompée revint, l'oreille basse, lui dire que madame la princesse l'attendait.

Celle fois, tout cérémonial était banni ; la vicomtesse l'ai-

tendait dans un petit salon attenant à sa chambre, habillée et debout. Des traces d'insomnie qu'on avait vainement cherché à effacer étaient empreintes sur son charmant visage; une légère teinte de bistre surtout, en enveloppant ses yeux, indiquait que ces yeux ne s'éiaient point fermés ou s'étaient fermés à peine.

— Vous le voyez, monsieur, lui dit-elle sans lui laisser la temps de parler de premier, je me rends à votre désir, mais dans l'espérance, je l'avoue, que cette entrevue sera la dernière, et qu'à votre tour vous vous rendrez au mien.

— Pardon, madame, dit Canolles; mais, d'après notre entretien d'hier au soir, j'avais espéré moins de rigueur dans vos exigences, et je comptais qu'en échange de ce que j'avais fait pour vous, pour vous seule, car je ne connais pas madame de Condé, entendez-vous bien, vous daigneriez plus longtemps me souffrir à Chantilly.

— Oui, monsieur, je l'arv'oue, dit la vicomtesse, dans le premier moment... le trouble inséparable de la position où je me trouvais... la grandeur du sacrifice que vous me faisiez... l'intérêt de madame la Princesse, qui voulait que je gagnasse du temps^ ont pu arracher de ma bouche quelques paroles mal d'accord avec ma pensée; mais, pendant cette longue nuit, j'ai réûéchi : un plus long séjour de vous ou de moi en ce château devient une chose impossible.

— Impossible, madame! dit Canolles. Vous oubliez donc que tout est possible à qui parle au nom du roi?

— Monsieur de Canolles, j'espère qu'avant toutes choses vous êtes gentilhomme, et que vous n'abuserez pas de la position où m'a placée mon dévouement pour Son Altesse.

— Madame, répondit Canolles, avant toutes choses, je suis fou; vous l'avez bien vu, mon Dieu! car il n'y a qu'un fou qui puisse faire ce que j'ai fait. Eh bien, prer.ez pitié de ma folie, madame; ne me renvoyez pas, je vous en supplie!

— C'est donc moi qui vous quitterai la place, monsieur;

LA GUERRE DES FExMMES. 239

c'est donc moi qui, malgré vous, vous rendrai à vos devoirs. Nous verrons si vous m'arrêterez de force, si vous nous exposerez tous deux à l'éclat d'un scandale. Non, non, monsieur, continua la vicomtesse avec un accent que Candies entendait vibrer pour la première fois; non, vous réfléchirez que vous ne pouvez rester éternellement à Chantilly, vous vous souviendrez que vous êtes attendu ailleurs.

Ce mot, qui brilla comme un éclair aux yeux de Canolles^ lui rappela la scène de l'auberge de Biscarros, la découverte que madame de Cambes avait faite de la liaison du jeune homme avec Nanon, et tout alors lui fut expliqué.

Cette insomnie, ce n'étaient pas les anxiétés du présent, c'étaient les souvenirs du passé qui l'avaient causée. Cette résolution matinale, qui faisait éviter CanoUes, ce n'était pas le résultat de la réflexion, c'était l'expression de la jalousie.

Il y eut alors, entre ces deux personnes debout en face l'une de l'auti^e, un silence d'un instant; mais, pendant ce silence, chacun d'eux écoutait la parole de sa propre pensée qui parlait dans sa poitrine avec les battements de son cœur.

— Jalouse! disait CanoUes, jalouse I Ohl dès ce moment, je comprends tout. Oui, oui, elle veut s'assurer que je l'aime assez pour lui sacrifier tout autre amour I C'est une épreuve !

De ce côté, madame de Cambes se disait :

— Je suis pour M. de CanoUes une distraction d'esprit; il m'a rencontrée sur son chemin au moment sans doute où il était forcé de quitter la Guyenne, et il m'a suivie comme le voyageur suit un feu follet; mais son cœur est resté dans celte petite maison entourée d'arbres où il se rendait le soir où je l'ai rencontré. Il est donc impossible que je garde près de moi un homme qui en aime une autre, et que j'aurais, si je le voyais plus longtemps, la faiblesse (? 'aimer îjeut-être. Oh! ce serait ncn-seulement trahir mon honneur, mais encore trahir les intérêts de madame la Prin-

cesse^ que d'être assez lâche pour aimor l'agent de ses persécuteurs !

Aussi, s'écria-t-elle tout à coup, répondant à sa propre pensée :

— Oh! non, non, il faut que vous partiez, monsieur; parlez, ou je pars.

— Vous oubliez, madame, dit Canolles, que j'ai votre parole de ne point partir sans m'avoir averti de votre départ.

-- Eh bien, monsieur, je vous avertis que je quilte Chantilly à l'instant même.

— Et vous croyez que je le permettrai? dit Canolles.

— Comment ! s'écria la vicomtesse, vous me retiendriez de force?

— Madame, je ne sais pas ce que je ferai, mais ce que je sais, c'est qu'il m'est impossible de vous quitter.

— Alors, je suis votre prisonnière?

— Vous êtes une femme que j'ai déjà perdue deux fois, et que je ne veux pas perdre une troisième.

— Violence, alors?

— Oui, madame, violence, répondit Canolles, si c'est le seul moyen de vous garder.

— Oh! s'écria madame de Cambes, quelle félicité, en effet, de garder une femme qui gémit, qui appelle la liberté, qui ne nous aime pas, qui nous déteste !

Canolles tressaillit et essaya de démêler rapidement ce qu'il y avait dans la parole et ce qu'il y avait dans la pensée.

Il comprit que le moment était venu de jouer le tout pour le tout.

— Madame, dit-il, les mots que vous venez de prononcer, avec un accent si vrai, qu'il n'y a point à s'abuser sur leur signification, ont résolu toutes mes incertitudes. Vous gémissante, vous esclave? moi retenir une femme qui ne m'aime pas, qui me déteste? Non, madame, non, soyez tranquille, il n'en sera pas ainsi. J'avais cru, d'après le

bonheur que j'éprouvais à vous voir, que vous supporteriez ma présence; j'avais espéré, après avoir perdu considération, repos de conscience, avenir, feonneur peut-être, que vous me dédommageriez, vous, de ce sacrifice, par le don de quelques heures que, sans doute, je ne retrouverai jamais. Tout cela était possible, si vous m'eussiez aimé... si je vous eusse été indiflerent même; car vous êtes bonne, et vous eussiez fait par pitié ce qu'une autre eût fait par amour. Mais ce n'est plus à de l'indifférence que j'ai affaire, c'est à de la haine : dès lors, c'est autre chose ; vous avez raison. Pardonnez-moi seulement, madame, de n'avoir pas compris que l'on pouvait être haï lorsque l'on aimait éperdument. C'est à vous de rester reine, maîtresse et libre dans ce château comme partout; c'est à moi de me retirer, et je me retire. Dans dix minutes, vous aurez reconquis toute liberté. Adieu, madame, adieu pour toujours!

Et CanoUes, avec un désordre qui, de feint qu'il était au commencement, était devenu réel et douloureux avec la fin de la période, salua madame de Carabes, tourna sur luimême, cherchant la porte qu'il ne trouvait pas, et répétant le mot : « Adieu!... adieu!... » avec un accent si profondément senti, que, parti du cœur, il allait au cœur. Les vraies afflictions ont leur voix comme les tempêtes.

Madame de Cambes ne s'attendait pas à cette obéissance de CanoUes ; elle avait amassé des forces pour une lutte, non pour une victoire, et, à son tour, elle fut bouleversée par tant ûv"* résignation mêlée à tant d'amour; et, comme le jeune homme avait déjà fait deux pas vers la porte en étendant les bras à l'aventure et avec une sorte de sanglot, il seniif^v-^nt à coup une main qui se posait sur son épaule avec la pression la plus significative, on ne le touchait pas seulement, on l'arrêtait.

Il se retourna.

Elle était toujours debout devant lui. Son bras, étendu I. i4

gracieusement, touchait encore son épaule, et l'expression de dignité, empreinte un instant auparavant sur son visage, s'était fondue dans un délicieux sourire.

— Eh bien, monsieur, dit-elle, voilà comme ^ous obéissez à la reine! Vous partiriez quand vous avez l'ordre de rester ici, traître que vous êtes!

CanoUes poussa un cri, tomba à genoux, et appuya son front brûlant sur les deux mains qu'elle lui tendait. -^ Oh! c'est à mourir de joie! s'écria-t-il.

— Hélas! ne vous réjouissez pas encore, dit la vicomtesse; car, si je vous arrête, c'est pour que nous ne nous quittions pas ainsi, c'est pour que vous n'emportiez pas de moi cette idée que je suis une ingrate, c'est pour que vous me rendiez volontairement la parole que je vous ai donnée, c'est pour que vous voyiez du moins en moi une amie, puisque les partis opposés que nous suivons m'empêchent d'être jamais autre chose pour vous.

— Oh! mon Dieu! dit Canolles, je m'étais donc trompé encore une fois : vous ne m'aimez pas?

— Ne parlons pas de nos sentiments, baron; parlons du danger que nous courons tous deux à rester ici; voyons, partez, ou laissez-moi partir; il le faut.

— Que me dites-vous là, madame?

— La vérité. Laissez-moi ici; retournez à Paris; dites à Mazarin, dites à la reine ce qui vous est arrivé. Je vous aiderai autant qu'il sera en moi; mais partez, partez!

— Mais, faut-il vous le répéter? s'écria Canolles, vous quitter, c'est mourir !

•— Non, non, vous ne mourrez pas, car vous garderez cet espoir qu'en des temps plus heureux nous nous retrouverons.

— Le hasard m'a jeté sur votre route, madame, ou plutôt vous a placée sur la mienne deux fois déjà; le hasard se lassera, et, si je vous quitte, je ne vous retrouverai plus.

— Eh bien^ c'est moi qui vous chercherai.

— Oh! madame, demandez-moi d-e mourir pour vous; la mort, c'est un instant de douleur, voilà tout. Mais ne me demandez pas de vous quitter encore. A cette seule idée, mon cœur se brise. Mais, songez-y donc, je vous ai vue à peine, à peine si je vous ai parlé.

— Eh bien, si je vous permets de rester aujourd'hui encore, si toute la journée vous pouvez me voir et me parler, serez-vous content? Dites.

— Je ne promets rien.

— Moi non plus, alors. Seulement, j'avais pris un engagement avec voTis, c'était de vous prévenir du moment où je partirais. Eh bien, dans une heure, je pars.

— Il faut donc faire tout ce que vous voulez? il faut donc vous obéir en tout point? il faut donc faire abnégation de moi-même pour suivre aveuglément votre volonté? Eh bien, s'il faut tout cela, soyez contente. Vous n'avez plus devant vous qu'un esclave prêt à vous obéir. Ordonnez, madame, ordonnez.

Claire tendit sa main au baron, et, de sa voix la plus douce et la plus caressante :

— Un nouveau traité en échange de ma parole, dit-elle : si je ne vous quitte pas de ce moment à ce soir neuf heures, à neuf heures partirez vous?

— Je vous le jure.

— Venez donc alors; le ciel est bleu, il nous promet une Journée adorable; il y a de la rosée dans les gazons, des parfums dans l'air, du baume dans les bois. Holàl Pompée.

Le digne intendaiit, qui, sans doute, avait reçu l'ordre de se tenir à la porte, entra aussitôt.

— Mes chevaux de promenade, dit madame de Cambes avec son air de princesse; je vais ce matin aux étangs et je reviens par la ferme, où je déjeunerai... Vous m'accompagnez, monsieur le baron, conlinua-t-elle; c'est dans les at-

Iributions de votre charge, puisque vous avez reçu de Sa Majesté la reine l'ordre de ne pas me perdre de vue.

Un nuage de joie suffocante aveuglait le jeune homme et ren\ eloppai! comme ces vapeurs qui autrefois ravissaient les dieux au ciel ; il se laissa conduire, sans opposition et presque sans volonté : il était haletant, il était enivré, il était fou. Bientôt, au milieu d'un bois charmant, sous des allées mystérieuses dont les rameaux retombaient flottants sur son front nu, il rouvrit les yeux aux choses matérielles : il était à pied, muet, le cœur étreint par une joie presque aussi poignante que la douleur, marchant sa main enlacée à la main de madame de Cambes, aussi pâle, aussi muette et sans doute aussi heureuse que lui.

Pompée venait derrière, assez près pour tout voir, assez loin pour ne rien entendre.

La fin de cette enivrante journée arriva comme arrive toujours la fin d'un rôve; les heures avaient passé comme des secondes pour le bienheureux gentilhomme, et cependant il lui semblait qu'il amassait dans cette seule journée assez de souvenirs pour trois existences ordinaires. Chacune des allées de ce parc avait été enrichie d'un mot, d'un souvenir de la vicomtesse; un regard, un geste, un doigt posé sur la bouche, tout avait sa signification... En descendant dans la barque, elle lui avait serré la main; en remontant sur le rivage, elle s'était appuyée à son bras; en longeant le mur du parc, elle s'était sentie fatiguée et s'était assise; el, à chacun de ces éblouissements qui avaient passé comme des éclairs devant les yeux du jeune homme, le paysage, éclairé d'ime lueur fantastique, était resté présent à son sou-

f3nir, non-seulement dans son ensemble, mais encore dans >es moindres détails.

Canolles ne devait pas quitter la vicomtesse de la journée : en déjeunant, elle l'invita a dîner, et, en dînant, à souper.

Au milieu de tout l'éclat que la fausse princesse dut déployer pour recevoir l'envoyé du roi, Canolles distingua les douces attentions de la femme éprise. Il oublia les valets, l'étiquette, le monde; il oublia jusqu'à la promesse qu'il avait faite de se retirer, et se crut installé pour l'éternité bienheureuse dans ce paradis terrestre, dont il serait l'Adam et dont madame de Cambes serait TÈve.

Mais, lorsque la nuit fut venue, lorsque le souper fut achevé à son tour comme s'étaient écoulés tous les autres actes de la journée, c'est-à-dire dans une ineffable joie, lorsqu'au dessert une dame d'honneur eut emmené M. Pierrot, toujours déguisé en duc d'Enghien, et qui avait profité de la circonstance pour manger comme eussent fait quatre princes du sang ensemble, lorsque le timbre de la pendule commença de retentir, et qu'en levant les yeux, madame de Cambes se fut assurée qu'il allait retentir dix fois :

— Maintenant, dit-elle avec un soupir, il est l'heure.

— Quelle heure? demanda Canolles en tâchant de sourire et en essayant de parer un grand malheur par une plaisanterie.

— L'heure de tenir la parole que vous m'avez donnée.

— Eh! madame, répliqua Canolles avec tristesse, vous n'oubliez donc rien, vous?

— Peut-être eussé-je oublié comme vous, dit madame de Cambes; mais voici qui me rend la mémoire.

Et elle tira de sa poche une lettre qu'elle avait reçue au œoment de se mettre à table.

— De qui est cette lettre ? demanda Canolles.

-^ De madame la Princesse, qui me rappelle près d'elle.

Ufi LA GUERRE DES FEMMES.

— Au moins, c'est un prétexte ! Je vous remercie d'avoir eu ce ménagement pour moi.

— Ne vous abusez pas, monsieur de Canolles, répondit là vicomtesse avec une tristesse qu'elle ne prenait point la peine de cacher. Je n'eusse point reçu celte lettre, qu'à l'heure dite, je vous eusse, comme je viens de le faire, rappelé votre départ. Croyez vous que les gens dont nous sommes entourés puissent être longtemps sans s'apercevoir de notre intelligence? Nos rapports, convenez-en, ne sont pas ceux d'une princesse persécutée avec son persécuteur. Mais, maintenant, si cette séparation vous est aussi cruelle que vous le prétendez, laissez-moi vous dire, monsieur le baron, qu'il ne lient qu'à vous que nous ne nous séparions pas.

— Parlez! ohl parlez! s'écria Canolles.

— Ne devinez-vous point?...

— Oh! si fait, madame! je devine, au contraire, et parfaitement ! Vous voulez me parler de suivre avec vous mala Princesse?...

— C'est elle-même qui m'en parle dans cette lettre, dit vivement madame de Cambes.

— Merci de ce que l'idée ne vient pas de vous, merci encore de l'embarras avec lequel vous avez abordé la propofiition; non pas que ma conscience se révolte à l'idée de servir tel ou tel parti; non, je n'ai pas de conviction, moi; qui donc en a dans cette guerre, à part les intéressés? Quand l'épée sera tirée hors du fourreau, que le coup me vienne d'ici ou de là, que m'importe? je ne connais pas la cour, je ne connais pas les princes : indépendant de ma fortune sans ambition, je n'attends rien ni des uns ni des iiutres. Je suis officier, voilà tout.

^ Alors vous consentiriez donc à me suivre?

— Non.

— Mais pourquoi donc, si les choses sont comme vousme, le dites?

— Parce qae vous m'estimeriez moins.

— C'est le seul obstacle qui vous arrête?

— Je vous le jure.

— Oh ! alors ne craignez rien.

— Vous ne croyez pas vous-même à ce que vous dites en ce moment, reprit Canolles en levant le doigt et en souriant : un transfuge est toujours un traître; le premier mot est plus doux, mais les deux mots sont équivalents.

— Eh bien, vous avez raison, dit madame de Cambes, et je n'insisterai point davantage. Si vous eussiez été dans une position ordinaire, j'eusse essayé de vous gagner à la cause des princes; mais, envoyé du roi, chargé d'une mission de confiance par Sa Majesté la reine régente et par le premier ministre, honoré de la bienveillance de M. le duc d'Épernon, qui, malgré les soupçons que j'avais conçus d'abord, vous protège, m'a-t-on assuré, d'une façon toute particulière...

Canolles rougit.

— J'y mettrai toute discrétion, mais, écoutez-moi, baron : nous ne nous quittons pas pour toujours, soyez-en sûr; nous noas reverrons, mes pressentiments me le disent.

■— Où cela? demanda Canolles.

— Je n'en sais rien ; mais nous nous reverrons certainement.

Canolles hocha tristement la tête.

. "- Je n'y compte pas, madame, dit-il : il y a entre nous la guerre ; c'est trop, quand, en même temps, il n'y a pas l'amour.

— Et cette journée, demanda avec une intonation ravissante la vicomtesse, la comptez-vous donc pour rien?

— C'est ia seule où je sois bien sûr d'avoir vécu depuis que 5e suis au monde.

— Alors vous voyez bien que vous êtes un ingrat.

— Accordez-moi une seconde journée pareille à celle-ci.

i248 LA GUERRE DES FEMMES.

— Je ne puis, il faut que je parte ce soir.

— Je ne vous la demande pas pour demain, pas pour après-demain; je vous la demande pour un jour, dans l'avenir. Prenez le temps que vous voudrez, choisissez le lieu que vous voudrez, mais que je vive avec une certitude; je souffrirais trop de n'avoir qu'une espérance.

— Où allez-vous en me quittant?

— A Paris, rendre compte de ma mission.

— Et ensuite?

— A la Bastille, peut-être.

— Mais en supposant que vous n'y alliez pas?

— Je retourne à Libourne, où doit être mon régiment.

— Et moi à Bordeaux, où sera madame la Princesse. Connaissez-vous quelque village bien isolé qui soit sur la roule de Bordeaux et de Libourne?

— J'en connais un dont le souvenir m'est presque aussi cher que Chantilly.

— Jaulnay? dit en souriant la vicomtesse.

— Jaulnay, répéta CanoUes.

~ Eh bien, il faut quatre jours pour aller à Jaulnay; nous sommes aujourd'hui à mardi : je m'y arrêterai dimanche toute la joiu^née.

— Oh! merci, merci! s'écria Canolles en pressant sur ses lèvres une main que madame de Cambes n'eut pas le courage de lui retirer.

Puis, au bout d'un instant :

— Et maintenant, dit-elle, il nous reste à jouer notre petite comédie.

— Ah! oui, c'est vrai, madame, la comédie qui doit me couvrir de ridicule aux yeux de toute la France. Mais je n'ai rien à dire : c'est moi qui l'ai voulu ainsi, c'est moi qui ai, non pas choisi le rôle que j'y joue, mais ménagé le dénoûment qui la couronne.

Madame de Cambes baissa les yeux.

— Maintenant, apprenez-moi ce qui me reste à faire, ôH impassiblement Canolles ; j'attends vos ordres et je suis prêt à tout.

Claire était si émue, que Canolles pouvait voir se soulever le velours de sa robe sous les battements inégaux et précipités de son sein.

~ Vous me faites un énorme sacrifice, je le sais ; mais, au nom du ciel, croyez-moi! je vous en garde une reconaissance éternelle. Oui, vous allez encourir pour moi la disgrâce de la cour; oui, vous allez être jugé sévèrement. Monsieur, je vous en prie, méprisez tout cela si vous avez quelque plaisir à penser que vous m'avez rendue heureuse.

— J'y tâcherai, madame.

— Croyez-m.oi, baron, continua madame de Cambes, cette froide douleur à laquelle je vous vois en proie est un affreux remords pour moi. D'autres vous récompenseraient plus complètement que je ne le fais peut-être; mais, monsieur, une récompense qui s'accorderait avec tant de facilité ne payerait pas dignement votre sacrifice.

Et, en disant ces mots, Claire baissa les yeux avec ua soupir de pudique souffrance.

— Est-ce tout ce que vous aviez à me dire? demanda Canolles.

— Tenez, dit la vicomtesse en tirant de sa poitrine un portrait qu'elle tendit à Canolles, tenez, prenez ce portrait, et, à chaque douleur que vous vaudra cette malheureuse affaire, regardez-î<î, dites-vous que vous souffrez pour celle dont voici l'image, et que chacune de vos souffrances est payée en regrets.

— Est-ce tout?

— En estime.

— Est-ce tout?

— En sympathie.

^ Eh ! madame, encore un mot! s'écria Canolles; qu'est-ce

2o0 LA GUERRE DES FEMMES.

que cela tous coûte donc de me rendre heureux tout à fait?

Claire fit un mouvement rapide vers le jeune homme,, lui tendit la main, et ouvrit la bouche pour ajouter :

'— En amour.

Mais, en môme temps que la bouche, les portes s'ouvrirent, et le prétendu capitaine des gardes apparut sur la porte accompagné de Pompée.

— A Jaulnay, j'achèverai, dit la vicomtesse.

— Votre phrase, ou votre pensée?

— Toutes deux : l'une exprime toujours l'autre.

-^ Madame, dit le capitaine des gardes, les chevaiTX de Votre Altesse sont à la voiture.

— Faites l'étonné, dit tout bas Claire à Canolles.

Le gentilhomme fit un sourire de pitié qui s'adressait à lui-même.

— Où va donc Votre Altesse? demanda-t-il. *— Je pars.

— Mais Votre Altesse oublie-t-elle que j'ai mission de Sa Majesté de ne pas la quitter un instant?

— Monsieur, votre mission est finie.

— Qu'est-ce à dire?

•— Que je suis non point Son Altesse madame la princesse de Condé, mais seulement madame la vicomtesse de Cambes, sa première dame d'honneur. Madame la Princsse est partie 'bier au soir, et moi, je vais la rejo indre.

Canolles demeura immobile; il répugnait visiblement à continuer de jouer cette comédie devant un parterre de laquais.

Madame de Cambes, pour encourager Canolles, l'enve^ loppa alors de son doux regard. Ce regard lui rendit quelque courage.

— Alors on a trompé le roi! dit-il ; et M. le duc d'Enghicn ;)Ù est-il ?

-— J'ai donné ''ordre à Pierrot de retourner à ses plates-

LA GUERRE DES FEiMMES, 281

bandes, dit une voix grave à l'entrée de l'appartement. Cette voix, c'était celle de madame la princesse douairière, laquelle se tenait debout à la porte, soutenue par deux dames de compagnie.

— Retournez à Paris, à Plantes, à Saint-Germain, retournez à la cour, enfin ; votre mission ici est terminée. Vous direz au roi que ceux que l'on persécute ont recours à la ruse, ce qui annule l'emploi de la force. Vous êtes libre cependant de rester à Chantilly pour veiller sur moi, qui n'ai point quitté et qui ne quitterai point le château, parce que tel n'est point mon dessein. Sur ce, monsieur le baron, je vous fais mes adieux.

Canolles, rouge de honte, trouva à peine la force de s'incliner en regardant la vicomtesse, et en murmurant d'un ton de reproche :

— Oh ! madame ! madame !

La vicomtesse comprit ce regard et entendit ces paroles.

— Que Votre Altesse me permette, dit-elle en s'adressant à la douairière, de jouer encore pendant une seconde le rôle de madame la Princesse. Je veux remercier M. le baron de Canolles, au nom des illustres hôtes qui ont abandonné cette maison, du respect qu'il a témoigné et de la délicatesse qu'il a mise dans l'accomplissement d'une mission si difficile : j'ose croire, madame, que Votre Altesse est de cet avis, et espérer, en conséquence, qu'elle joindra ses remercîments aux miens.

La douairière, touchée de ces paroles si fermes, et à qui sa profonde sagacité révélait peut-être une des faces de ce nouveau secret enté sur l'ancien, prononça alors d'une voix qui n'était point exempte d'une certaine émotion, les paroles suivantes :

— Pour tout ce que vous avez fait contre nous, monsieur, oubli; pour tout ce que vous avez fait pour ma maison, reconnaissance.

CanoUes mil un genou en terre devant la princesse, qui lui donna à baiser cette main qu'avait tant de fois baisée Henri IV.

C'était le complément de la scène, c'était le congé irrémissible; il ne restait plus à Canolles qu'à partir, comme allait le faire madame de Cambes; il se relira donc chez lui, et se hâta d'écrire à Mazarin le bulletin le plus désespérant qu'il put trouver; — ce bulletin devait lui épargner les rebuffades du premier mouvement de surprise ; — puis, traversant, avec quelque crainte d'être insulté par eux, les rangs des serviteurs du château, il pénétra jusque dans la cour, où on lui tenait prêt son cheval.

Au moment où il allait mettre le pied à l'élrier, une voix Impérieuse fil entendre ces paroles ;

— Faites honneur à l'envoyé de Sa Majesté le roi notre maître.

Ces mots firent courber tous les fronts devant Canolles, qui, après s'être incliné devant la fenêtre où se tenait madame la princesse, piqua son cheval et disparut la tête haute.

Caslorin, désenchanté du beau rêve que Pompée, dans son faux rôle d'intendant, lui avait fait faire, suivit son maître le tête basse.

lîï

11 est temps maintenant de revenir à l'un des personnages les plus importants de celte histoire, qui, monté sur un bon cheval, suit la grande roule de Paris à Bordeaux, entouré de cinq compagnons dont les yeux s'écarquillent au moindre choc d'un sac plein d'écus d'or que le lieutenant Fergnzon porte pendu à l'arçon de sa selle. Celte harmonie réjouit et récrée Ai troupe, comme le son des tambours et des inslrumenls ranime le soldai dans les marches.

— N'importe, n'importe, disait l'un des hommes, dix mille livres, c'est un beau denier.

— C'est-à-dire, répondit Ferguzon, que ce serait un denier superbe, si ce denier ne devait rien à personne, mais ce denier doit une compagnie à madame la Princesse; nimium satis est, comme dit l'antiquité, ce qui peut se traduire par ces paroles : «11 n'y a que le trop qui soit assez.» Or, mon cher Barrabas, nous n'avons pas ce fameux assez qui correspond à trop.

— Qu il en coûte cher pour paraître honnête homme ! dit Cauvignac; toute la recette du percepteur royal a passé en harnais, en justaucorps et en broderies. Nous sommes flambants comme des seigneurs, et nous poussons le luxe jusqu'à avoir des bourses; il est vrai qu'il n'y a rien dedans. 0 apparence !

— Parlez pour nous, capitaine, et non pour vous, reprit Barrabas; vous avez la bourse et dix mille livres avec.

— Ami, dit Cauvignac, n'as-tu pas entendu ou as-tu mal compris ce que vient de dire Ferguzon à l'endroit de nos obligations envers madame la Princesse? Je ne suis pas de ceux qui s'engagent à une chose et qui en font une autre. M. Lenet m'a compté dix mille livres pour lever une compagnie, je la lèverai ou le diable m'emporte! Maintenant, il m'en redoit quarante mille autres le jour où elle sera levée. Alors, s'il ne paye pas ces quarante mille livres, nous verrons...

— Avec dix mille livres ! s'écrièrent en chœur quatre voix ironiques ; car Ferguzon, plein de confiance dans les ressources du chef, semblait de toute la troupe être le seul convaincu que Cauvignac arriverait au résultat promis ; avec dix raille livres, vous lèverez une compagnie ?

— Oui, dit Cauvignac , quand on voudra bien y ajouter quelque chose.

— El qui est-ce qui y ajoutera quelque chose? demanda une voix.

— Ce ne sera pas moi, dit Ferguzon.

— Et qui donc alors? demanda Barrabas.

— Pardieu! le premier venu. Tenez, justement, j'aperçois un homme là-bas sur la route. Vous allez voir...

— Je comprends, dit Ferguzon.

— Est-ce tout? demanda Gauvignac.

— Et j'admire.

— Oui, dit l'un des cavaliers en se rapprochant de Gauvignac, oui, je comprends bien que vous teniez à remplir vos engagements, capitaine; cependant, nous pourrions bien perdre à être trop honnêtes. Aujourd'hui, nous sommes nécessaires; mais, si demain la compagnie est levée, on y mettra des officiers de confiance, et Von nous congédiera, nous qui aurons eu la peine de la former.

— Vous êtes un sot, en trois lettres, mon ami Garrotel, et ce n'est pas la première fois que je vous le dis, reprit Gauvignac; le pitoyable raisonnement que vous venez de faire vous prive du grade que je vous destinais dans cette compagnie ; car il est évident que nous serons les six officiers de ce noyau d'armée. Je vous eusse nommé sous-heutenant d'emblée, Garrotel; vous ne serez que sergent. Grâce à la pauvreté que vous venez d'entendre, Barrabas, c'est vous^ qui n'avez rien dit, qui occuperez ce poste, jusqu'à ce que, Ferguzon ayant été pendu, vous passiez lieutenant par droit d'ancienneté. Mais ne perdons pas de vue mon premier soldat, que j'aperçois là-bas.

— Avez-vous quelque idée de ce qu'est cet homme, capi» îaine? demanda Ferguzon.

— Aucune.

— Ge doit être un bourgeois ; il porte un manteau noir,

— Tu es sûr?

— Eh: tenez, le vent le soulève, voyez-vous?

— S'il a un manteau noir, c'est un riche bourgeois ; alors tant mieux : nous recrutons pour le service de MM. les

princes, et il est important que la compagnie soit bien composée. Si c'était pour ce pleutre de Mazarin, tout serait bon; mais pour les princes, peste!... Ferguzon, j'ai idée que ma compagnie me fera honneur, comme dit Falsiaif.

Toute la troupe piqua pour rattraper le bourgeois, qui s'en allait paisiblement, suivant le milieu du pavé.

Quand le digne homme, qui était monté sur une bonne mule, aperçut les beaux cavaliers galopants, il se rangea respectueusement sur le revers du chemin et salua Cauvignac.

— Il est poli, dit celui-ci, c'est déjà bien; mais il ne connaît pas le salut miUtaire, on le lui apprendra.

Cauvignac lui rendit son salut; puis, se plaçant côte à côte avec lui :

— Monsieur, lui demanda-t-il, veuillez nous dire si vous aimez le roi.

— Parbleu 1 répondit le bourgeois.

— C'est admirable! dit Cauvignac en roulant des yeux ravis. Et la reine''

— La reine ! j'ai la plus grande vénération peur elle.

— Excellent! El 2d. de Mazaiin?

— M. de Mazarin est un grand homme, monsieur, et je l'admire.

— Parlait! Alors, continua Cauvignac, nous avons ea le bonheur de rencontrer un bon serviteur de Sa Majesté?

— Monsieur, je m'en vante!

— Et prêta lui témoigner son zèle?

— En toute occasion.

— Comme cela tombe heureusement 1 11 n'y a que les gi'andes routes pour offrir de ces rencontres-là.

— Que voulez- vous dire? demanda le bourgeois commençant à regarder Cauvignac avec une certaine inquiétude,

— Je veux dire, monsieur, qu'il faut nous suivre.

Le bourgeois fit sur sa seile un bond de surprise ei d'effroi.

— Vous suivre!... Et où cela, monsieur?

— Mais je ne sais pas trop : où nous allons.

— Monsieur, je ne voyage que dans la compagnie de gens que je connais!

— C'est juste et c'est d'un homme prudent; je vais donc vous dire qui nous sommes.

Le bourgeois fit un mouvement indiquant qu'il croyait déjà l'avoir deviné. Cauvignac reprit, sans paraître s'apercevoir de ce mouvement :

— Je suis Roland de Cauvignac, capitaine d'une compagnie absente, c'est vrai, mais dignement représentée par Louis-Gabriel Ferguzon, mon lieutenant; par Georges- Guillaume Barrabas, mon sous-lieutenant; par Zéphirin Carrotel, mon sergent, et par ces deux messieurs, dont l'un est mon fourrier et l'autre mon maréchal des logis. Vous nous connaissez maintenant, monsieur, continua Cauvignac de l'air le plus souriant, et j'ose espérer que vous n'avez pas d'antipathie pour nous.

— Mais, monsieur, j'ai déjà servi Sa Majesté dans la garde urbaine, et je paye régulièrement mes impôts, taxes, charges, etc., répondit le bourgeois.

— Aussi, monsieur, continua Cauvignac, n'est-ce point au service de Sa Majesté que je vous engage, mais bien à celui de MM. les princes, dont vous voyez devant vous l'indigne représentant.

— Au service des princes ennemis du roi! s'écria le bourgeois de plus en plus étonné; mais d'où vient que vous me demandiez alors si j'aimais Sa Majesté ?

— Parce que, monsieur, si vous n'eussiez pas aimé le roi, si vous aviez accusé la reine, si vous aviez blasphémé M. de Mazarin, je me fusse bien gardé de vous déranger ae vos occupations; vous m'étiez sacré alors comme un frère.

— Mais enfin, monsieur, je ne suis pas un esclave, moi; je ne suis pas un serf.

— Non, monsieur, vous êtes soldat, c'est-à-dire parfaitement libre de devenir capitaine comme moi, ou maréchal de France comme M. de Turenne.

— Monsieur, j'ai beaucoup plaidé dans ma vie.

— Ah ! tant pis, monsieur, tant pis ! c'est une vilaine habitude que celle des procès. Je n'en ai jamais eu, moi; c'est peut-être parce que j'ai étudié pour être avocat.

— Mais, en plaidant, j'ai appris les lois du royaume.

— C'est bien long! Vous savez, monsieur, que, depuis les Pandectes de Justinien jusqu'à l'arrêt du parlement qui déclare, à propos de la mort du maréchal d'Ancre, que jamais un étranger ne pourra être ministre de France, il y a dlx-hait mille sept cent soixante et douze lois, sans compter les ordonnances; mais enfin il y a des organisations privilégiées qui ont une mémoire étonnante : Pic de la Mirandole parlait douze langues à dix-huit ans. Et quel fruit avez-vous tiré de la connaissance de ces lois, monsieur?

— Le fruit de savoir qu'on ne racole pas sur le grand chemin sans autorisation.

— J'en ai une, monsieur, et la voici.

— De madame la Princesse?

— De Son Altesse elle-même.

Et Cauvignac leva respectueusement son chapeau.

— Mais il y a donc deux rois en France? s'écria le bourgeois.

— Oui, monsieur; voilà pourquoi je me fais l'honneur de vous demander la préférence pour le mien, et que je regarde comme un devoir de vous engager à mon service.

— Monsieur, j'en appellerai au parlement.

— C'est un troisième roi effectivement, et vous aurez probablement l'occasion de le servir aussi. Notre politique est large. En route, monsieur !

— Mais c'est impossible, monsieur : on m'attend pour affaires.

— Où C8lc1 ?

— A Orléans.

— Qui cela?

— f-Ton procnrenr^'

— Pourquoi cela?

— Pour affaires d'argent.

— La première affaire, c'est le service de l*État, monsieur!

— Ne peut-on se passer de moi?

— Nous comptions sur vous, et vous nous feriez faute, en vérité! — Cependant, si, comme vous le dites, vous vous rendiez à Orléans pour affaires d'argent...

— Oui, monsieur, pour affaires d'argent.

— De combien d'argent?

— De quatre mille livres.

— Que vous alliez recevoir?

— Non, que j'allais payer.

— A votre procureur?

— Justement, monsieur.

— Pour un procès gagné?

— Pour un procès perdu.

— - En effet, cela mérite considération... Quatre mille livres!

— Quatre mille livres.

— C'est justement la somme que vous débourseriez au cas où >!M. les princes consentiraient à remplacer vos services par ceux d'un mercenaire.

— Par exemple ! J'aurai un remplaçant pour cent écus> moi...

— Un remplaçant de votre mine, un remplaçant qui monte à mulet les pieds en dehors comme vous, un remplaçant qui sache dix-huit mille sept cent soixante et douze lois? Allons donc, monsieur ; pour un homme ordinaire, oui, cent écus suffiraient certainement; mais, si nous nous contentons d'hommes ordinaires, ce n'est point la peine de faire concur-

rence au roi. Il nous faut des hommes de votre mérite, de votre rang, de votre taille. Que diable ! ne vous dépréciez pas ; il me semble que vous valez bien quatre mille livres !

— Je vois bien où l'on veut en venir, s'écria le bourgeois; c'est un vol à main armée.

— Monsieur, vous nous insultez, dit Cauvignac, et nous vous écorcherions tout vif en réparation de cette insulte, si nous ne tenions à conserver une bonne réputation aux armes de MM. les princes; non, monsieur, donnez^moi vos quatre mille livres; mais n'allez pas croire que ce soit une extorsion, du moins: c'est une nécessité.

— Qni payera mon procureur, alors?

— Nous.

— Vous?

— Nous.

— Mais me rapporterez- vous un reçu?

— En règle.

— Signé de lui ?

— Signé de lui.

— Alors, c'est autre chose.

— Vous voyez bien. Ainsi vous acceptez ?

— Il le faut bien, puisque je ne puis pas faire autrement.

— Maintenant, donnez-nous l'adresse du procureur et quelques renseignements indispensables.

— Je vous ai dit que c'était une condamnation résultant d'un procès perdu.

— Contre qui ?

— Contre un certain Biscarros, demandeur comme héritier de sa femme, qui était Orléanaise.

— Attention ! dit Ferguzon.

Cauvignac fit du coin de l'œil un signe qui voulait dire : « Ne crains rien, je suis à l'affût. »

— Biscarros, répéta Cauvignac, n'est-ce point un aubergiste des environs de Libourne?

— Justement; qui habite entre celte ville et Saint-Martinde-Cubzac.

— A l'hôtel du Veau d'or ?

— C'est cela même. Le connaissez-vous î *- Un peu.

— Le misérable! me faire condamner au remboursement d'une somme...

— Que vous ne lui deviez pas?

— Si fait... mais que j'espérais bien ne jamais lui payer.

— Je comprends, c'est dur.

— Aussi, je vous donne ma parole que j'aimerais mieux voir cet argent dans vos mains que dans les siennes.

— Je crois que vous serez satisfait, alors.

— Mais mon reçu?

— Venez avec nous, et vous l'aurez en bonne forme.

— Comment vous y prendrez-vous ?

— Cela me regarde.

On continua de marcher vers Orléans, où l'on arriva deux heures après. Le bourgeois conduisit les racoleurs dans l'auberge la plas voisine de son procureur. C'était un effroyable coupe-gorge, à l'enseigne de la Colombe de l'Arche.

— Maintenant, dit le bourgeois, comment allons-nous faire? Je voudrais bien ne pas me dessaisir de mes quatre mille livres, si ce n'est contre mon reçu.

— Qu'à cela ne tienne. Connaissez-vous l'écriture de votre procureur ?

— Parfaitement.

— Quand nous vous rapporterons son reçu, vous ne ferez donc aucune difficulté de nous remettre votre argent?

— Aucune I Mais, sans argent, mon procureur ne donnera pas de reçu; je le connais.

— Je fais l'avance de la somme, dit Cauvignac.

Et, à l'instant même, tirant de sa sacoche quatre mille livres, dont deux mille en louis et le reste en demi-pisto-

les, il aligna les piles sous les yeux étonnés du bourgeois.

— Maintenant, dit-il, comment se nomme votre procucureur?

— Maître Rabodin.

— Eh bien, prenez une plume et écrivez. Le bourgeois obéit.

« Maître Rabodin, je vous envoie les quatre mill i livres de dommages et intérêts auxquelles je suis condamné envers maître Biscarros, que je soupçonne fort d'en vouloir faire un coupable usage. Ayez l'obligeance de remettre au porteur votre reçu en bonne forme... »

— Après? demanda le bourgeois.

— Après, datez et signez.

Le bourgeois data et signa.

— Maintenant, dit Cauvignac à Ferguzon, prends cette lettre, cet argent, déguise-toi en meunier et va-t'en chez le procureur.

— Que ferais-jC; chez le procureur?

— Tu lui remettras cette somme et tu prendras son reçu.

— Voilà tout?

— Voilà tout.

— Je ne comprends pas.

— Tant mieux! la commission en sera mieux faite. Ferguzon avait une grande confiance en son capitaine ;

aussi, sans répliquer, s'achemina-t-il vers la porte.

— Fais-nous monter du vin, et du meilleur, dit Cauvignac; monsieur doit être altéré.

Ferguzon salua en signe d'obéissance et sortit. Une demiheure après, il revint, et trouva Cauvignac attablé avec le bourgeois, tous deux faisant honneur à ce fameux polit vin d'Orléans qui réjouissait tant le palais gascon de Henri IV.

— Eh bien? demanda Cauvignac,

— Eh bienv, oilà le reçu.

— Est-ce bien cela?

Et Cauvignacpassaau bourgeoisie chiffon de papier timbré

^ C'est cela même.

— ^Le reçu est-il en règle?

— Parfaitement,

— Vous ne faites donc aucune difficulté, contre ce reçu, de me donner votre argent?

— Aucune.

— Donnez, alors.

Le bourgeois compta les quatre mille livres; Cauvignac les mit dans sa sacoche, où elles remplacèrent les quatre mJUe livres absentes.

— El, moyennant cela, je suis racheté? dit le bourgeois*

— Oh ! mon Dieu, oui, à moins que vous ne teniez absolument à servir.

— Non pas personnellement; mais...

— Mais quoi? Voyons, dit Cauvignac. J'ai le pressentiment que nous ne nous quitterons pas sans faire une seconde affaire.

— C'est possible, dit le bourgeois complètement rasséréné par la possession de son reçu; mais j'ai un neveu...

— Ah : ah !

— Garçon rétif et tapageur.

— Et dont vous voudriez vous débarrasser?

— Non pas précisément, mais qui, je crois, ferait un excellent soldat.

— Envoyez-le-moi, j'en ferai un héros.

— Ainsi vous l'engagerez?

— Avec plaisir,

— J'ai aussi mon filleul, un garçon de mérite qui veut prendre les ordres, et pour lequel je suis forcé de payer une lourde pension.

— De sorte que vous préféreriez qu'il prît le mons; quel, n'est-ce pas? Envoyez-moi le filleul et le neveu-

cela vous coûtera cinq cents livres pour les deux, voilà tout

— Cinq cents livres I Je ne comprends pas.

— Sans doute, on paye en entrant.

— Alors pourquoi voulez-vous me faire payer pour ne pas entrer?

— Ce sont raisons particulières ; votre neveu et votre fil leul payeront chacun deux cent cinquante livres, et vous n'en entendrez jamais parler.

—Diable! c'est fort séduisant, ce que vous me dites là; et ils seront bien?

— C'est-à-dire qu'une fois qu'ils auront goûté du service sous mes ordres, ils ne changeraient pas leur position contre celle de l'empereur de la Chine. Demandez à ces messieurs comment je les nourris. Répondez, Barrabas; répondez, Carrotel.

— En vérité, dit Barrabas, nous vivons comme des seigneurs.

— Et comment sont-ils vêtus? Regardez.

Carrotel fit une pirouette sur lui-même, afin de montrer gur toutes faces son splendide ajustement.

— Le fait est, dit le bourgeois, qu'il n'y a rien à dire à la tenue.

— Alors, vous m'enverrez vos deux jeunes gens ?

~ J'en ai bien envie. Vous arrêtez-vous longtemps ici?

— Non; nous repartons demain matin; mais, pour les attendre, nous n'irons qu'au pas. Donnez-nous les cinq cents livres, et c'est une affaire faite.

— Je n'en ai que deux cent cinquante.

— Vous leur donnerez les deux cent cinquante autres* cela vous fera même un prétexte pour me les envoyer; carsans cela, si vous n'aviez pas de prétexte, vous comprenez, ils se douteraient de quelque chose.

— Mais, dit le bourgeois, peut-être me répondrout-il, qu'un seul suffit à la commission.

— Vous leur direz que les chemins ne sont pas sûrs, et vous leur donnerez à chacun vingt-cinq livres, ce sera une avance faite sur leur solde.

Le bourgeois ouvrit des yeux émerveillés.

— En vérité, dit-il, il n'y a que les militaires pour n'être arrêtés par aucune difficulté.

Et, après avoir compté les deux cent cinquante livres à Cauvignac, il se retira enchanté d'avoir trouvé l'occasion de placer, pour cinq cents livres, un neveu et un filleul qui lui coûtaient plus de deux cents pistoles par an.

^Maintenant, maître Barrabas, dit Cauvignac, avez»vous dans votre valise quelque habit un peu moins élégant que celui que vous portez et qui vous donne l'air d'un employé des aides et des gabelles?

— J'ai celui du percepteur, vous savez, que nous avons...

— Bien, très-bien! Et vous avez sans doute sa commission?

— Le lieutenant Ferguzon m'avait dit de ne point l'égarer, et je l'ai conservée avec soin.

— Le lieutenant Ferguzon est l'homme Je plus prévoyant que je connaisse. Habillez-vous en percepteur, et prenez cette commission.

Barrabas sortit et revint dix minutes après complètement transformé.

Il trouva Cauvignac tout vêtu de noir, et ressemblant à s'y méprendre à un homme de justice.

Tous deux s'acheminèrent vers la maison du procureur : maître Kabodin demeurait au troisième étage, au fond d'un appartement composé d'une antichambre, d'une élude et

d'un cabinet : sans doute il y avait encore d'autres pièces; mais, comme elles n'étaient pas ouvertes aux clients, nous n'en parlerons pas.

Cauvignac traversa l'antichambre, laissa Barrabas dans l'étude^ jeta en passant un regard appréciateur sur les deux clercs qui faisaient semblant de griffonner tout en jouant à la marelle, et passa dans le sanctum sanciorum.

Maître Rabodin était assis devant un bureau tellement chargé de dossiers, que le respectable procureur semblait véritablement enfoui sous les grosses, les expéditions et les jugements. C'était un homme grand, sec et jaune, portant un habit noir collé sur ses membres comme la peau d'une an guille est collée sur son corps. En entendant le bruit des pas de Cauvignac, il releva son long torse courbé et redressa sa tête, qui alors dépassa le rempart dont il était entouré.

Cauvignac crut un instant avoir retrouvé le basilic, animal que les savants modernes regardent comme fabuleux, tant les petits yeux du procureur brillaient du sombre éclat de l'avarice et de la cupidité.

— Monsieur, dit Cauvignac, je vous demande pardon si je me présente ainsi chez vous sans être annoncé; mais, ajouta- -il en souriant de son plus charmant sourire, c'est un privilège de ma charge.

— Un privilège de votre charge! dit maître Rabodin; et quelle est votre charge, s'il vous plaît?

— Je suis exempt de Sa Majesté, monsieur.

— Exempt de Sa Majesté?

— J'ai cet honneur.

— Monsieur, je ne comprends pas.

— Vous allez comprendre. Vous connaissez M. Biscarroà, n'est-ce pas?

— Certainement que je le connais; c'est mon cUeut.

— Qu'en pensez-vous, s'il vous plaît?

— Ce que j'en pense?

— Oui.

— Mais je pense... je pen-se.*. je pense que c'est un trèsbrave homme.

— Eh bien, monsieur, vous vous trompez.

— Comment, je me trompe?

— Votre brave homme est un rebelle.

— Comment, un rebelle?

— Oui, monsieur, un rebelle qui profitait de la posiUon isolée de son auberge pour en faire un foyer de conspirations.

— En vérité î

— Qui s'était engagé à empoisonner le roi, la reine et M. de Mazarin, si par hasard ils s'arrêtaient chez lui.

— En vérité !

— Et que je viens d'arrêter et de conduire dans les prisons de Libourne, sous la prévention du crime de lèse-majesté.

— Monsieur, vous me suffoquez, dit maître Rabodin se renversant dans son fauteuil.

— Il y a plus, monsieur, continua le faux exempt : c'est que vous êtes compromis dans cette affaire.

— Moi, monsieur! s'écria le procureur en passant dujauneorange au vert-pomme; moi, compromis ! et comment cela?

— Vous détenez une somme que cet infâme Biscarros destinait au payement d'une armée de rebelles.

— 11 est vrai, monsieur, que j'ai reçu pour lui...

— Une somme de quatre mille hvres ; on lui a donné la torture des brodequins, et, au huitième coin, le lâche a avoué que cette somme devait se trouver chez vous.

— Elle y est, en effet, monsieur, mais depuis un instant seulement.

— Tant pis, monsieur, tant pis!

— Pourquoi cela, tant pis?

— Parce que je vais être forcé de m'assurer de votre personne.

— De ma personne?

— Sans cloute : l'acte d'accusation vous désigne comme complice.

Le procureur passa du vert-pomme au vert-bouteille.

— Ah ! si vous n'aviez pas reçu cette somme, continua Cauvignac, ce serait autre chose ; mais vous avouez l'avoir reçue : c'est nne pièce de conviction, vous comprenez.

— Monsieur, si je consens à la rendre, si je vous la remets à l'instant même, si je déclare que je n'ai aucun rapport avec le misérable Biscarros, si je le renie?

— De graves soupçons ne continueront pas moins de planer sur vous. Cependant, je dois vous dire que la remise immédiate de l'argent...

— Monsieur, à l'instant même! s'écria maître Rabodin. L'argent est encore là, dans le sac où on me l'a remis. J'ai vérifié la somme, voilà tout.

— El elle est exacte?

— Comptez vous-même, monsieur, comptez vous-même.

— Non pas, s'il vous plaît, monsieur, car je n'ai pas pouvoir de toucher l'argent de Sa Majesté; mais j'ai avec moi le receveur de Libourne, qui m'a été adjoint pour toucher les différentes sommes que le malheureux Biscarros disséminait ain:i pour les réunir au besoin.

— En effet, il m'a bien recommandé, lorsque je toucherais ces quatre mille livres, de les lui faire parvenir sans retard.

— Voyez-vous! il sait déjà, sans doute, que madame la Princesse a fui de Chantilly et s'achemine vers Bordeaux, il rassemblait toutes ses ressources pour se faire chef de parti.

— Le misérable !

— El vous ne vous doutiez de rien?

— De rien, monsieur, de rien.

— Personne ne vous avait averti?

— - Personne.

— Que dites-vous donc là? fit Cauvignac en étendant le

doigt vers la lettre du bourgeois, qui était demeurée tout ouverte sur le bureau de maître Rabodin, au milieu d'une foule d'autres papiers ; que dites-vous donc là, tandis que vousmême me fournissez la preuve du contraire î

— Comment, la preuve?

— Dame ! lisez.

Rabodin lut d'une voix tremblante:

« Maître Rabodin, je vous envoie les quatre mille livres de dommages et intérêts auxquelles je suis condamné envers maître Biscarros, que je soupçonne fort d'en vouloir faire un coupable usage. »

— Un coupable usage ! répéta Cauvignac; vous voyez bien que laffreuse réputation de votre client s'était répandue jus. qu'ici.

— Monsieur, je suis atterré, dit le procureur.

— Je ne puis vous cacher, monsieur, dit Cauvignac, que mes ordres sont sévères.

— Monsieur, je vous jure que je suis innocent.

— Pardieu! Biscarros en disait autant que vous jusqu'à ce qu'on l'eût misa la question; seulement, au cinquième coin, il a changé de langage.

— Je vous dis, monsieur, que je suis prêt à vous remettre l'argent; le voilà, prenez-le, il me brûle.

— Faisons les choses en règle, dit Cauvignac; je vous ai déjà répondu que je n'avais pas charge de toucher les deniers du roi.

Alors, s'avançant vers la porte :

— Venez ici, monsieur le receveur, dit-il; à chacun son office.

Barrabas s'avança.

— Monsieur avoue tout, continua Cauvignac.

— Con^ment, j'avoue tout? s'écria le procureur.

— Oui, vous avouez que vous étiez en correspondance avec Biscarros.

— Monsieur, je n'ai jamais reçu que deux lettres de lui, et je ne lui en ai jamais écrit qu'une.

— Monsieur avoue qu'il était détenteur de fonds appartenait à l'accusé.

— Les voici, monsieur; je n'ai jamais reçu pour lui que ses quatre mille livres, et je suis prêt à vous les remettre.

— Monsieur le percepteur, dit Cauvignac, justifiez de votre brevet, prenez cet argent, et donnez un reçu au nom de Sa Majesté.

Barrabas tendit son brevet au procureur, qui le repoussa de la main, ne voulait pas lui faire l'injure de le lire.

— Maintenant, dit Cauvignac, tandis qae, crainte d'erreur, Barrabas comptait l'argent, maintenant, il faut me suivre.

— Vous suivre?

— Sans doute; ne vous ai-je pas dit que vous étiez suspect? —Mais, monsieur, je vous jure que Sa Majesté n'a pas de

plus fidèle serviteur que moi.

— Ce n'est pas le tout que d'affirmer, il faut des preuves,

— Des preuves, monsieur, j'en donnerai.

— Lesquelles?

— Toute ma vie passée !

— Ce n'est point assez ; il faudrait une garantie pour l'avenir.

— Indiquez-moi ce que je puis faire, et je le ferai.

— Il y aurait bien un moyen de prouver d'une façon incontestable votre dévouement.

— Lequel?

— Il y a dans ce moment-ci, à Orléans même, un capitaine de mes amis qui lève une compagnie pour le roi.

— Eh bien?

— Eh bien, ce serait devons engager dans cette compagok^

— Moi, monsieur? un procureur?...

— Le roi a grand besoin de procureurs, monsieur, car ses affaires sont fort embrouillées.

— Je le ferais volontiers, monsieur; niais mon étude?

— Vous la ferez gérer par vos clercs.

— Impossible! et les signatures donc?

— Pardon, messieurs, si je me môle de la conversation, dit Barrabas.

— Comment donc! dit le procureur; parlez, monsieur, parlez.

— Il me semble que si, à sa place, monsieur, qui ferait nn assez triste soldat...

— Oui, monsieur, vous avez raison, fort triste, dit le procureur.

— Si monsieur offrait à votre ami, ou plutôt au roi...

— 'Quoi, monsieur? que puis-je offrir au roi?

— Ses deux clercs.

— Mais certainement, s'écria le procureur, certainement et avec grand plaisir ; que votre ami les prenne tous les deus, je les lui donne : ce sont deux charmants garçons.

— L'un m'a paru un enfant.

— Quinze ans, monsieur, quinze ans ! et de première force sur le tambour. Venez ici, Fricotin.

Cauvignac fît un signe de la main pour indiquer qu'il désirait qu'on laissât M. Fricotin où il était.

— L'autre? continua-t-il.

— Dix-huit ans, monsieur; cinq pieds six pouces, aspirant pour être suisse à Saint-Sauveur, et, par conséquent, connaissant déjà le maniement de la hallebarde. Venez ici. Chalumeau.

— Mais louchant horriblement, à ce qu'il m'a semblé, dit Cauvignac en faisant un second signe pareil au premier.

— Tant niieux, monsieur, tant mieux! vous le placerez en sentinelle, et, comme il louche en dehors, ii verra à droite et à gauche, tandis que les autres ne voient que devant eux.

— - C'est un avantage, je le sais bien; mais vous compre-

nez, le roi est fort gêné; quand on plaide à coups e:e canon, c'est encore plus cher qu'à coups de paroles ; le roi ne peut se charger de l'équipement de ces deux gaillards-là? c'est bien assez qu'il se charge de leur instruction et de leur solde.

— Monsieur, dit maître Kabodin, s'il ne faut que cela pour prouver mon dévouement au roi... eh bien, je ferai un sa^ crificc !

Cauvignac et Barrabas se regardèrent.

—Que pensez-vous, monsieur le receveur? demanda Cauvignac.

— Je pense que monsieur a l'air de bonne foi, répondit Barrabas.

— Et que, par conséquent, il faut avoir des égards pour lui? Donnez à monsieur un reçu de cinq cents livres.

— Cinq cents livres !

— Un reçu motivé, pour l'équipement de deux jeunes soldats, que, dans son zèle, maître Rabodin offre à Sa Majesté.

— Mais, au moins, moyennant ce sacrifice, monsieur, pourrai-je demeurer tranquille ?

— Je le crois.

— Ne serais-je point inquiété?

— Je l'espère.

— Et si, contre toute justice, on me poursuivait?

— Vous en appelleriez à mon témoignage... Mais vos deux clercs consentiront-ils?

— Us seront enchantés.

— Vous en êtes sûr?

— Oui. Cependant il ne faudrait pas leur dire...

— L'honneur qu'on leur réserve, n'est-ce pas ?

— Cela serait plus prudent.

— Comment faire, alors?

— C'est bien simple, je les envoie à votre ami... Comment s'appGlle votre ami?

— Le capitaine Cauvignac?

— Je les envoie à votre ami le capitaine Cauvignac sous un prétexte quelconque; il faudrait mieux que ce fût hors d'Orléans, pour ne pas faire d'esclandre.

— Oui, et pour qu'il ne prît pas l'envie aux Orléanais de vous fouetter de verges comme fit faire Camille à ce maître d'école de l'antiquité...

— Je les lui envoie donc hors de la ville.

— Sur la grande route d'Orléans à Tours, par exemple.

— A la première auberge.

— Oui, ils trouvent le capitaine Cauvignac à table; il leur offre un verre de vin, ils acceptent. Il leur propose la santé du roi, ils boivent d'enthousiasme, et les voilà soldats.

— Parfaitement; maintenant, vous pouvez les appeler. Le procureur appela les deux jeunes gens. Fricolin était

un petit drôle de quatre pieds à peine, vif, alerte et trapu ; Chalumeau était un grand niais de cinq pieds six pouces, mince comme une asperge et rouge comme une carotte.

— Messieurs, dit Cauvignac, voici maître Rabodin, votre procureur, qui vous charge d'une mission de confiance : c'est de venir chercher demain matin, dans la première auberge qui se trouve sur la route d'Orléans à Tours, une liasse de pièces relatives à un procès que le capitaine Cauvignac a contre M. de la Rochefoucauld; maître Rabodin vous donnera à chacun vingt-cinq livres de gratification pour cette course.

Fricolin, garçon aux croyances faciles, fit un saut de trois pieds. Chalumeau, qui était d'un caractère défiant, regarda à la fois Cauvignac et le procureur avec une expression de doute qui le faisait loucher trois fois plus fort que de coutume.

— Mais, dit vivement maître Rabodin, un instant, un instant, je ne me suis pas engagé aux cinquante livres.

— De laquelle somme, continua le faux exempt, maître

Ratodin se couvrira dans les honoraires du procès entre le capitaine Cauvignac et le duc de la Rochefoucauld.

Maître Rabodin baissa la tête ; il était pris, il fallait passer par cette porte ou par celle de la prison.

— Allons, dit le procureur, j'y consens; mais j'espère que vous me donnerez un reçu en conséquence,

— Tenez, dit le percepteur, voyez si je n'avais pas prévenu votre désir.

Et il lui remit un papier sur lequel étaient écrites ces lignes :

(( Reçu de maître Rabodin, très-fidèle sujet de Sa Majesté, à titre d'offrande volontaire, une somme de cinq cents livres pour l'aider en sa guerre contre MM. les princes. »

— Si vous y tenez, dit Rarrabas, je mettrai les deux clercs sur le reçu.

— Non, non, dit vivement le procureur, il est parfaitement ainsi.

— A propos, dit Cauvignac à maître Rabodin, dites à Fricotin de prendre son tambour et à Chalumeau de se munir de sa hallebarde; ce sera toujours cela de moins à acheter.

— Mais sous quel prétexte voulez-vous que je leur fasse cette recommandation?

— Pardieu! sous prétexte de se distraire en route.

Sur quoi, le faux exempt et le faux receveur se retirèrent, laissant maître Rabodin tout étourdi du danger qu'il avait couru et trop heureux d'en être quitte à si bon marché.

Le lendemain, les choses se passèrent comme l'avait prévu Cauvignac; le neveu et le filleul arrivèrent d'abord tous deux montés sur le même cheval; puis Fricotin et Chalumeau,

l'un avec son tambour et l'autre avec sa hallebarde. Il y eut bien, au moment où on leur expliqua qu'ils avaient l'honneur d'être enrôlés au service des princes, quelque difficulté faite de çà et de là ; mais les difficultés s'aplanirent devant les men;=.:**^;5 de Cauvignac, les promesses de Ferguzon et la logiqui ie Barrabas.

Le chttval du neveu et du filleul fut destiné à porter les bagages, et, comme c'était une compagnie d'infanterie de laquelle Cauvignac avait commission, les deux nouveaux enrôlés n'eurent rien à dire.

On se remit en route. La marche de Cauvignac ressemblait à un triomphe. L'ingénieux partisan avait trouvé moyen de mener à la guerre les plus opiniâtres partisans de la paix. A ceux-ci c'était la cause du roi qu'il faisait embrasser, à ceux-là c'était celle des princes. Quelques-uns croyaient servir le parlement, quelques autres le roi d'Angleterre, qui parlait d'une descente en Ecosse pour reconquérir ses États, 11 y avait bien eu d'abord quelque disparate dans les couleurs, quelque discordance dans les réclamations, que le heutenant Ferguzon, malgré sa persuasion, avait eu peine à soumettre au diapason de l'obéissance passive. CepeDdant, à l'aide d'un mystère continuel, nécessaire, disait Cauvignac^ au succès de l'opération, on avançait, soldats et officiers, sans savoir ce qu'on allait faire. Cauvignac, qurare jours après avoir quitté Chantilly, avait réuni vingt-cinq hommes: c'était déjà, comme on le voit, une assez jolie patrouille. Beaucoup de fleuves qui font grand bruit en se jetant dans la mer ont des origines moins imposantes.

Cauvignac cherchait un centre : il arriva à un petit village situé snlre Châtellerault et Poitiers, et crut avoir trouvé là ce qu'il cherchait. C'était le village de Jaulnay ; Cauvignac le reconnut pour y être venu, un soir, apporter un ordre à Canolleà, et il établit son quartier général dans l'aulîjrge où il se rappelait avoir assez confortablement soupe ce toir-

là. D'ailleurs, il n'y avait pas à choisir ; nous l'avons déjà dit, cette auberge était la seule.

Placé ainsi, à cheval, sur la route principale de Paris à Bordeaux, Cauvignac avait derrière lui les troupes de M. de la Rochefoucauld, qui assiégeait Saumur, et devant lui celles dn roi, qui se concentraient en Guyenne. Tendant ainsi la main à chacun, se gardant bien d'arborer une couleur quelconque avant l'occasion, il s'agissait pour lui de composer un noyau d'une centaine d'honmaes pour en tirer un parti avantageux : or, le recrutement allait bon train, et Cauvignac en était presque à la moitié de sa besogne.

Or, un jour que Cauvignac, après avoir passé toute sa matinée à la chasse à l'homme, se tenait par habitude à l'affût sur la porte de l'auberge, causant avec son lieutenant et son sous-lieutenant, il vit poindre, à l'extrémité de la rue, une jeune dame à cheval, suivie d'un écuyer à cheval comme elle, et de deux mulets chargés de bagages.

L'air facile avec lequel la belle amazone maniait son cheval, la tournure roide et tière de l'écuyer qui l'accompagnait, remirent un souvenir en tête de Cauvignac. Il posa sa main sur le bras de Ferguzon, qui, mal disposé ce jour-là, ruminait assez tristement, et lui dit en lui montrant la voyageuse :

— Voici le cinquantième soldat du régiment de Cauvignac, ou que je meure !

— Qui ? cette dame ?

— Précisément.

— Ah çàî nous avons déjà un neveu qui devait être avocat, un filleul qui devait être homme d'Église, deux clercs de procureur, deux droguistes, un médecin, trois boulangers et deux gardeurs de dindons ; c'est assez de mauvais soldats comme cela, ce me semble, sans y ajouter encore une femme; car, un jour, ou l'autre il faudra se battre.

— Oui, m.ais notre trésor ne se monte encore qu'à vingt-

cinq mille livres (on voit que le trésor comme la troupe avait fâi'c la boule de neige), et, si on pouvait arriver à un chiffre rond, à trente mille livres, par exemple, il me semble que ce ne serait pas mal joué.

— Ah ! c'est sous cet aspect que tu envisages la chose ? Je Ti'ai rien à dire et t'approuve complètement.

— Silence! tu vas voir.

Cauvignac s'approcha de la jeune dame, qui, arrêtée devant une des fenêtres de l'auberge, interrogeait l'hôtesse, laquelle lui répondait de l'appartement.

— Serviteur, mon gentilhomme, dit-il d'un air fin et en portant cavalièrement la main à son chapeau.

— Gentilhomme, moi? dit la dame avec un sourire.

— Vous-même, beau vicomte.

La dame rougit.

— Je ne sais ce que vous vouiez dire, monsieur, répondit-elle.

— Oh ! que si, et la preuve, c'est que vous avez déjà un demi-pied de rouge sur les joues,

— A coup sûr, vous vous méprenez, monsieur.

— Non pas, non pas ! et je sais à merveille ce que je dis, au contraire.

— Voyons, monsieur, trêve de railleries.

— Je ne raille pas, monsieur, et, si vous en voulez la preuve, je vais vous la donner. J'ai eu l'honneur de vous rencontrer, voici tantôt trois semaines, sous le costume de voire sexe, un soir, sur les bords de la Dordogne, suivi de votre fidèle écuyer, M. Pompée... Avez-vous toujours M. Pompée? Eh! oui, justement le voilà, ce cher M. Pompée ! Direz-vous aussi que je ne le connais pas?

L'écuyer et la jeune dame se regardaient stupéfaits.

— Oui, oui, continua Cauvignac, voilà qui vous étonne, mon beau vicomte; mais osez dire que ce n'est pas vous que j'ai rencontré, là, vous savez bien, sur la route de

Saint-Marllû de-Cubzac, à un quart de lieue de l'auberge de maître Biscarros.

— Je ne nie pas cette rencontre, monsieur.

— Ah ! vous voyez bien.

— Seulement, c'est ce jour-là que j'étais déguisée.

— Non pas, non pas, c'est aujourd'hui que vous l'êtes. Au reste, je comprends que, le signalement du vicomte de Cambes étant donné dans toute la Guyenne, vous jugiez plus prudent, pour dérouter les soupçons, d'adopter momentanément ce costume, qui, au reste, c'est justice à vous rendre, mon gentilhomme, vous sied à merveille.

— Monsieur, dit la vicomtesse avec un trouble qu'elle cherchait inutilement à déguiser, si vous n'entremêliez votre conversation de quelques paroles sensées, en vérité, je vous croirais fou.

— Je ne vous ferai pas le même compliment, et je trouve fort raisonnable de se déguiser quand on conspire.

La jeune femme fixa sur Cauvignac un regard de plus en plus inquiet.

— En effet, monsieur, dit-elle, il me semble que je vous ai vu quelque partj mais je ne me rappelle plus où

— La première fois, je vous l'ai dit, c'est sur les bords de la Dordogne.

— Et la seconde ?

— La seconde, c'est à Chantilly.

— Le jour de la chasse ?

— Justement.

— Alors, monsieur, je n'ai pas à craindre, et vous êtes un des nôtres.

— - Pourquoi cela ?

— Puisque vous étiez chez madame la Princesse.

— Permettez-moi de vous dire que ce n'est point une raison.

— Il uie semble cependant...

— Il y avait bien da monde ponr être sûr que tous ceux qui se trouvaient là fussent des amis.

— Prenez garde, monsieur, vous me donneriez une singulière idée de vous.

— Oh ! prenez celle que vous voudrez, je ne suis point susceptible.

— Mais enfin, que désirez-vous ?

— Vous faire, si vous le voulez bien, les honneurs de celte auberge.

— Je vous rends grâce, monsieur, et n'ai point besoin de vous. J'attends quelqu'un.

— C'est bien; descendez, et, en attendant ce quelqu'un, eh bien, nous causerons.

— Que faut-il faire, madame? denaanda, Pompée,

— Descendre, demander une chambre, et commande-r le souper, dit Cauvignac.

— Mais, monsieur^ reprit la vicomtesse, c'est à moi, ce me semble, à donner des ordres.

— C'est selon, \icomte, vu que je commande à Jaulnay et que j'ai cinquante hommes à ma disposition. Pompée, faites ce que j'ai dit.

Pompée baissa la tête et entra dans l'auberge.

— Mais, monsieur, vous m'arrêlez donc? demanda la jeune femme.

— Peut-être.

— Comment, peut-êlre?

— Oui, cela dépendra de la conversation que nous allons avoir ensemble ; mais prenez donc la peine de descendre, vicomte; la, bien! Maintenant, acceptez mon bras : les gens de l'auberge conduiront votre cheval à récurie.

— J'obéis, monsieur; car, vous l'avez dit, voui êtes le plus fort. Je n'ai aucun moyen de résister; nais je vous préviens d'une chose, c'est que la personne que j'attends va venir, et que cette personne est un officier du roi.

LA GUERRE DES FEiMMES. 270

— Eh bien, vicomte, vous me ferez riiomieur de me prér «enter à lui, et je serai enchanté de faire sa connaissance.

La vicomtesse comprit qu'il n'y avait pas de résistance à opposer, et marcha la première en faisant signe à son étrange interlocuteur qu'il était libre de la suivre.

Cauvignac l'accompagna jusqu'à la porte de la chambre que lui avait fait préparer Pompée, et il allait en franchir le seuil derrière elle, lorsque Ferguzon, montant rapidement l'escalier, s'approcha de son oreille et lui dit :

— Capitaine, une voilure à trois chevaux, un jeune homme masqué dans la voiture, deux laquais aux portières.

— Bon! dit Cauvignac C'est probablement le gentilhomme attendu.

— Ah \ l'on attend un gentilhomme?

— Oui, et je descends au-devant de lui. Toi, demeure dans ce corridor; ne perds pas de vue la porte : laisse entrer tout le monde, mais que personne ne sorte.

— Cela suffît, capitaine.

Une chaise de voyage venait, en efîet, de s'arrêter à la porte de l'auberge, amenée par quatre hommes de la compagnie de Cauvignac qui l'avaient rencontrée à un quart de lieue de la ville, et qui, de ce montent, lui avaient fait escorte.

Un jeune gentilhomme vêtu de velours bleu, enveloppé d'un grand manteau fourré, était couché plutôt qu'assis au fond de la chaise. Depuis le moment où les quatre hommes avaient entouré son carrosse, il leur avait adressé bon nombre de questions; mais, voyant que, si pressantes que fussent ces questions, elles n'obtenaient aucune réponse, il paraissait s'être résigné à attendre, et seulement, de temps en tempSj il soulevait sa tête pour voir si quelque chef ne s'approchait pas, auquel il pût demander l'explication de la conduite singulière que ses gens avaient tenue envers luii.

Au reste, il était impossible d'apprécier au juste l'impression produite sur le jeune voyageur par cet événement, at«

tendu qu'un de ces masques de satin noir que l'on appelait un loup, et qui étaient si fort à la mode à cette époque, lui cachait la moitié du visage. Ce que le masque laissait voir, c'est-à-dire le haut du front et le bas du visage, annonçait la jeunesse, la beauté et l'esprit; les dénis étaient petites et blanches, et, à travers le masque, les yeux étincelaient.

Deux grands laquais, pâles et tremblants, quoiqu'ils portassent le mousqueton sur le genou, se tenaient de chaque côté de la voiture et semblaient cloués sur leurs chevaux aux deux portières ; le tableau eût pu passer pour une scène de brigands arrêtant des voyageurs, moins le grand jour, l'auberge, la figure riante de Cauvignac et l'aplomb des prétendus voleurs.

A la vue de Cauvignac, qui, ainsi que nous l'avons dit, prévenu par Ferguzon, apparaissait à la porte, le jeune homme arrêté poussa un petit cri de surprise et porta vivement la main à son visage, comme pour s'assurer que son masque y était toujours. Cette assurance parut le rendre plus tranquille.

Si rapide qu'eût été ce mouvement, il n'avait point échappé à Cauvignac; il regarda le voyageur en homme habitué à épeler les signalements, même sur les traits les plus dissimulés ; puis, malgré lui, il tressaillit d'un étonnement à peu près égal à celui qu'avait manifesté le cavalier vêtu de bleu; il se remit cependant, et, mettant le chapeau à la main avec une grâce toute particulière :

— Belle dame, dit-il, soyez la bienvenue.

Les yeux du voyageur brillèrent d'étonnement à travers les ouvertures de son masque.

— Où aîlez-vous donc comme cela? continua Cauvignac.

— Où je vais ? répondit le voyageur laissant de côté la salutation de Cauvignac, et répondant seulement à sa question ; où je vais ? Vous devez le savoir mieux que moi,

puisque je ne suis plus libre de continuer mon voyage. Je vais où vous me conduirez.

— Permettez-moi de vous faire observer, continua Cauvignac avec une politesse croissante , que ceci n'est point répondre, belle dame ! Votre arrestation n'est que momentanée. Lorsque nous aurons causé un instant de nos petites affaires mutuelles, à cœur et à visage découverts, vous reprendrez votre route sans empêchement aucun.

— Pardon, reprit le jeune voyageur; mais, avant d'aller plus loin, rectifions d'abord une erreur. Vous faites semblant de me prendre pour une femme, tandis qu'au contraire vous voyez très-bien à mes vêtements que je suis un homme.

— Vous connaissez le proverbe latin : Ne nimium crede coîori ; le sage ne juge pas sur les apparences. — Or, j'ai la prétention d'être un sage ; il en résulte que, sous ce costume menteur, j'ai reconnu...

•— Quoi ? demanda le voyageur avec impatience.

— Eh bien, je vous l'ai dit : une femme !

— Mais, si je suis une femme, pourquoi m'arrêtez- vous, alors ?

— Peste ! Parce que, dans le temps où nous vivons, les femmes sont plus dangereuses que les hommes; aussi, notre guerre pourrait, à proprement parler, s'appeler la guerre des femmes. La reine et madame de Condé sont les deux puissances belligérantes. Elles ont pris pour heutenants généraux mademoiselle de Chevreuse, madame de xMontbazon, madame de Longueville... et vous. Mademoiselle de Chevreuse est le général de M. le coadjuteur ; madame de Montbazon est le général de M. de Beaufort; madame de Longueville est le général de M. de la Rochefoucauld, et vous... vous m'avez tout à fait l'air d'être le général de M. le due d'Épernon.

— Vous êtes fou, mvjnsieur, dit le jeune voyageur en haussant les épaules.

— Je ne vous croirai pas plus, belle dame, que je no croyais tout à l'heure un beau jeune homme qui me faisait le même compliment.

— Vous lui souteniez peut-être, à elle, qu'elle était trn homme.

— Justement. Moi qui avais reconnu mon petit gentilhomme pour l'avoir va, certain soir du commencement de mai, rôder autour de l'auberge de maître Biscarros, je ne me suis pas laissé tromper à ses jupes, à ses coiffes et à sa petite voix flûtée, pas plus que je me laisse tromper à votre pourpoint bleu, à votre feutre gris et à vos bottes à den telles; et je lui ai dit : « Mon jeune ami, prenez le nom que vous voudrez, prenez le costume que vous voudrez, prenez la voix que vous voudrez, vous n'en serez pas moins le vicomte de Cambes. »

— Le vicomte de Cambes ! s'écria le jeune voyageur.

— Ah ! le nom vous frappe, à ce qu'il paraît ; le connaîtriez-vous aussi, par hasard ?

— Un jeune homme tout jeune, presque un enfaal?

— Dix-sept ou dix-huit ans, tout au plus.

— Très-blond?

— Très-blond.

— De grands yeux bleus ?

— Très-grands, très-bleus.

~ Il est ici ?

— Il est là.

— Et vous dites qu'il est?...

— Déguisé en femme, le méchant, comioe tous en homme, méchante.

— Et que vient-il faire ici ? s'écria le jeune cavalier avec une véhémence et un trouble qui devenaient de plus en plus visibles à mesure que Cauvignac, au contraire, devenait plus sobre de gestes et plus avare de paroles.

— Mais, répondit Cauvignac pesant sur chacune de se«

paroles, il prétend avoir rendez-vous avec un de ses amis.

— Un de ses amis ?

— Oui.

— > Un gentilhomme?

— Probablement.

— Baron?

— Peut-être.

— Et dont le nom?...

Le front de Cauvignac se plissa sous une pensée laborieuse qui, pour la première fois, se présentait à son esprit, et qui faisait, en y entrant, une révolution visible dans son cerveau.

— Oh; oh! murmura-t-il, ce serait un joli coup de filet. -- El dont le nom?... répéta le jeune voyageur.

— Attendez donc, reprit Cauvignac, attendez donc... et dont le nom finit en olles.

— M. de Canolles ! s'écria le jeune voyageur, dont les lèvres se couvrirent d'une pâleur mortelle ; ce qui faisait, d'une façon sinistre, trancher son masque noir avec la blancheur de sa peau.

— C'est cela même : M. de Canolles, reprit Cauvignac en suivant sur les parties visibles du visage et sur tout le corps du jeune homme la révolution qui s'y opérait. M. de Canolles, vous avez bien dit; vous connaissez M. de Canolles aussi ? Ah çà ! mais vous connaissez donc tout le monde ?

— Trôve de railleries ! balbutia le jeune homme, qui tremblait de tous ses membres et semblait prêt à s'évanouir. Où est cette dame ?

— Dans cette chambre; tenez, la troisième fenCtre à partir de celle-ci, qui a des rideaux jaunes.

— Je veux la voir ! s'écria le jeune voyageur.

— Oh ! oh! me serais-je trompé, dit Cauvignac, et seriezvous ce M. de Canolles qu'elle attend? ou pluiôt M. de Canolles ne serait-il pas ce beau cavalier qui arrive trottant, suivi d'un laquais qui m'a l'air d'un maître fat ?

Le jeune voyageur s'élança vers la glace de devant la voiture avec tant de précipitalion, qu'il la brisa du front.

— C'est lui ! c'est lui ! s'écria-t-il sans même s'apercevoir que quelques gouttes de sang sortaient d'une légère blessure. Oh ! malheureuse ! 11 vient,, il va la retrouver, je suis perdue!...

— Ah ! vous voyez bien que vous êtes une femme !

— Ils s'étaient donné rendez-vous, continua le jeune homme en se tordant les bras. Oh ! je me vengerai !

Cauvignac voulut essayer d'une nouvelle raillerie ; mais le jeune homme lui fit un signe impérieux d'une main, tandis que, de l'autre, il arracha son masque, et l'on vil alors le pâle visage de Nanon apparaître, tout armé de menaces aux regards tranquilles de Cauvignac.

— Bonjour, petite sœur, dit Cauvignac à Nanon, en tendant à la jeune femme la main avec le flegme le plus imperturbable.

— Bonjour ! Ainsi, vous m'aviez reconnue, n'est-ce pas?

— A l'instant même où je vous ai aperçue; ce n'était point assez de cacher votre visage, il fallait encore voiler ce charmant petit signe et ces dents de perles. Mettez un masque tout entier, au moins, quand vous voudrez vous déguiser, coquette! mais vous n'avez garde... et fugit ad salices...

— Assez, dit impérieusement Nanon; parlons sérieuse'ment.

^ Je ne demande pas mieux; ce n'est qu'en parlant sérieusement que l'on fait les bonnes affaires.

— Ainsi, vous dites que la vicomtesse de Cambes est ici T

— En personne.

— Et que M. de Canolles entre dans l'auberge en ce moment?

— Pas encore ; il descend de cheval, jette la bride aux mains de son laquais. Ah ! il a été vu de ce côté-là aussi Voici la fenêtre aux rideaux jaunes qui s'ouvre, voici la tête de la vicomtesse qui passe. Ahl elle pousse un cri de joie. M. de Canolles s'élance dans la maison -, cachez- vous, petite sœur, ou tout serait perdu !

Nanon se rejeta en arrière, serrant convulsivement la main de Cauvignac, qui la regardait d'un air de paternelle compassion.

— Et moi qui allais le rejoindre à Paris ! s'écria Nanon ; moi qui risquais tout pour le revoir 1

— Ah i des sacrifices, petite sœur, et pour un ingrat encore ! En vérité, vous pouvez mieux placer vos bienfaits.

—Que vont-ils dire, maintenant que les voilà réunis ? que vont-ils faire ?

— En vérité, chère Nanon, vous m'embarrassez beaucoup en me faisant une pareille question, dit Cauvignac ; ils vont, pardieu ! ils vont s'aimer beaucoup, je suppose.

— Oh ! cela ne sera pas ! s'écria Nanon en mordant avec rage ses ongles polis comme l'ivoire.

— Je crois, au contraire, que cela sera, répondit Cauvignac. Ferguzon, qui avait ordre de ne laisser sortir personne, n'avait pas reçu celui d'empêcher d'entrer. En ce moment même, selon toute probabilité, lu vicomtesse et le baron de Canolles échangent toutes sortes de mignardises plus charmantes les unes que les autres. Peste ! ma chère Nanon, vous vous y êtes prise trop tard.

— Vous croyez ? répHqua la jeune femme avec une indéfinissable expression de profonde ironie et de finesse haineuse ; vous croyez ? Eh bien, montez près de moi, pauvre diplomate !

Cauvignac obéit.

— Çà, Bertrand, conlir.ua Nanon s'adressant à l'un des porte-mousquetons, dites au cocher de tourner sans affectation et d'aller se ranger sous ce massif d'arbres que nous avons lal*sé à droite, en entrant dans le village.

.^uis, se retournant vers Cauvignac :

— Ne serons-nous pas bien là pour causer ? dit-elle.

— Parfaitement; mais permettez, à mon tour, que je prenne mes précautions.

— Prenez.

Cauvpgnac fit signe de le suivre à quatre de ses hommes qui flânaient autour de l'auberge, bourdonnant et s'épanouissant comme des frelons au soleil.

— Vous faites bien d'emmener ces hommes, dit Nanon, et, si vous m'en croyez, prenez-en plutôt six que quatre, nous poun*ons leur tailler de la besogne.

— Bon ! dit Cauvignac, de la besogne, c'est ce qu'il me faut, à moi.

— Alors vous serez satisfait, répondit la jeune femme.

Et la chaise, tournant sur elle-même, emmena Nanon* rouge du feu de sa pensée, et Cauvignac, calme et froid en apparence, mais ne s'apprêtant pas moins à accorder ui? profonde attention aux ouvertures que lui préparait sa sœur.

Pendant ce temps, Canolles, attiré par le cri de joie qu'avait, en l'apercevant, poussé madame de Cambes, s'était élancé dans l'auberge et avait gagné l'appartement de la vicomtesse, sans faire attention à Ferguzon, qu'il a^^it rencontré debout dans le corridor, mais qui, n'ayant reçu au- :mne consigne relativement à Canolles, ne fil point difficulté de le laisser entrer.

— Ah! monsieur, s'écria madame de Cambes en l'apercevant, arrivez donc vite, car je vous attends avec bien de l'impatience.

— Voilà des paroles qui me rendraient le i)lus heureux homme du monde, madame, si votre pâleur et votre trouble

ne me disaient clairement que ce n'est point pour moi seul que vous m'attendez.

— Oui, monsieur, vous avez raison, reprit Claire avec son charmant sourire, et je veux v^us avoir une obligation de plus.

— Laquelle?

— Celle de me tirer de je ne sais quel danger qui me menace.

— Un danger?

— Oui. Attendez.

Claire alla à la porte et poussa le verrou.

— J'ai été reconnue, dit-elle en revenant.

— Et par qui ?

— Par un homme dont je ne sais pas le nom, mais dont le visage ni la voix ne me sont étrangers. Il me semble que j'ai entendu savoix le soir où, dans cette même chambre, vous avez reçu l'ordre de partir à l'instant même pour Mantes; il me semble que j'ai reconnu son visage à la chasse de Chantilly, le jour où j'ai pris la place de madame de Condé.

— Et pour qui tenez-vous cet homme ?

—Pour un agent de M. le duc d'Épernon : par conséquent, pour un ennemi.

— Diable ! fit Canolles, et vous dites que vous avez été reconnue?

— J'en suis sûre; il m'a appelée par mon nom en me soutenant seulement que j'étais un homme. Il y a partout, aux environs d'ici, des officiers du parti royal; on me sait du parti des princes, peut-être comptait-on m'inquiéter; mais vous voila, je ne crains plus rien. Vous êtes officier vousmême, vous êtes du même parti qu'eux, vous me servirez de sauvegarde.

— Hélas l dit Canolles, j'ai bien peur de ne pouvoir vous ofîrir d'autre défense et d'autre protection que cellf de mon épée.

— Comment cela?

— A partir de ce moment, madame, je ne suis plus au senice du ro*.

— Dites-vous vrai? s'écria Claire au comble de la joie.

— Je me suis promis d'envoyer ma démission datée du lieu où je vous rencontrerais. Je vous ai rencontrée, ma démission sera datée de Jaulnay.

— Oh! libre! libre! vous êtes libre! Vous pouvez embrasser le parti de la justice, de la loyauté ; vous pouvez servir la cause de MM. les princes, c'est-à-dire celle de toute la noblesse. Oh ! je savais bien que vous étiez un trop digne gentilhomme pour n'en pas venir là.

Et Claire tendit à Canolles une main qu'il baisa avec transport.

— Et comment cela s'est-il fait? comment cela s'est-il passé? Racontez-moi la chose dans tous ses détails.

— Oh! ce ne sera pas long. J'ai écrit d'avance à M. de Mazarin pour le prévenir de ce qui s'était passé; en arrivant à Mantes, j'ai reçu l'ordre de me rendre chez lui; il m'a appelé pauvre cervelle, je l'ai appelé pauvre cerveau; il a ri, je me suis fâché; il a élevé la voix, je l'ai envoyé de l'autre côté des monts. Je suis rentré à mon hôtel; j'ai attendu qu'il voulût bien me faire jeter à la Bastille; il a attendu qu'une bonne réflexion me fît sortir de Mantes. Au bout de vingt-quatre heures, cette bonne réflexion m'est venue. Et c'est encore à vous que je la dois, car j'ai songé à ce que vous m'aviez promis, et j'ai pensé que vous pourriez m'atteudre, ne fût-ce qu'une seconde. Alors, respirant le grand air, dégagé de toute responsabilité, de tout devoir, sans parti, sans engagement et presque sans préférence, je me sais souvenu d'une seule chose, c'est que je vous aimais, madame, et que, maintenant, je pouvais vous le direhauleinen' et hardiment.

— Aiiisi, vous avez perdu voire grade pour moi, vouj êtes

disgracié pour moi, ruiné pour moi ! Clier monsieur de Canolles, Gomment vous payerai-je jamais mes obligations? comment vous prouverai-je ma reconnaissance?

Et, avec un sourire et une larme qui lui rendaient cent fois plus qu'il n'avait perdu, madame de Cambes fit tomber Canolles à ses pieds.

— Ab{ madame, lui dit-il, de ce moment, au contraire, je suis riche et heureux; car je vais vous suivre, car je ne vous quitterai plus, car je vais être heureux de votre vue et riche de votre amour.

— Rien ne vous arrête, alors?

— Non.

— Vous m'appartenez tout entier, et, en gardant votre cœur, je puis offrir votre bras à madame la Princesse?

— Vous le pouvez.

— Ainsi, vous avez envoyé votre démission?

— Pas encore; je voulais vous revoir auparavant; mais, comme je vous l'ai dit, maintenant que je vous ai revue, je vais l'écrire ici, à l'instant même. Je me réservais le bonheur d'avoir à vous obéir.

— Écrivez donc! écrivez avant toute chose! Si vous n'écrivez pas, vous serez regardé comme un transfuge ; il faut même que vous attendiez, avant de faire aucune démarche décisive, que cette démission soit acceptée.

— Cher petit diplomate, ne craignez rien, ils me l'accorderont, et de grand cœur encore; ma maladresse de Chantilly ne leur laisse pas beaucoup de regrets. Ne m'ont-ils pas dit, ajouta Canolles en riant, que j'étais une pauvre cervelle !

— Oui; mais nous vous dédommagerons de l'opinion qu'ils ont prise de vous, soyez tranquille. Votre affaire de Chantilly aura plus de succès à Bordeaux qu'à Paris, croyezmoi. Mais écrivez, baron, écrivez vite, afin que nous partions! car je vous avoue, baron, que le séjour de celle auberge ne me rassure pas le moins du monde.

— Parlez-vous du passé, et vous effrayez-vous si fort de souvenirs? dit Canolles en promenant les yeux avec amour tout autour de lui et en les arrêtant sur cette petite alcôve à deux lits, qui déjà, plus d'une fois, avait attiré son regard.

— Non, je parle du présent, et vous n'êtes plus pour rien dans mes terreurs. Aujourd'hui, ce n'est plus vous que je crains.

— Et qui craignez-vous donc? qu'avez-vous à craindre?

— Eh l mon Dieu! qui sait?

En ce moment, comme pour justifier les craintes de la vicomtesse, trois coups retentirent à la poite : ils étaient frappés avec une gravité solennelle.

Canolles et la vicomtesse firent silence, se regardant avec inquiétude et s'interrogeant l'un l'autre.

— Au nom du roi ! dit une voix, ouvrez !

Et soudain la porte fragile vola en éclats. Canolles voulait sauter sur sou épée; mais déjà un homme s'était jeté entre son épée et lui.

— Qu'est-ce à dire? demanda le baron.

— Vous êtes M. le baron de Canolles, n'est-ce pas?

— Sans doute.

— Capitaine au régiment de Navailles?

— Oui.

— Envoyé en mission par M. le ducd'Épernon? Canolles fit un signe de tête.

— En ce cas, au nom du roi et de Sa Majesté la reine régente, je vous arrête!

— Votre ordre?

— Le voici.

— Mais, monsieur, dit Canolles en rendant le papier après avoir jeté dessus un rapide regard, je vous connais, ce me semble.

— Parbleu! si vous me connaissez! N'est-ce pas dans ce même village oii je vous arrête aujourd'hui, que je vous ai

apporté, de la part de M. le duc d'Épernon, commission de partir pom* la cour? Votre fortune était dans cette commission, mon gentilhomme; vous l'avez manquée, tant pis pour vous.

Claire pâlit ei tomba éplorée sur une chaise : elle avait, de son côté, reconnu l'indiscret questionneur.

— M. de Mazarin se venge, murmura Canolles.

— Allons, monsieur, partons! dit Cauvignac.

Claire ne bougeait plus. Canolles, indécis, semblait près de devenir fou. Son malheur était si grand, si lourd, si inattendu, qu'il succombait sous le poids : il courba la tête et se résigna.

D'ailleurs, à cette époque, ces mois : Au nom du roil avaient encore leur magie, et nul n'essayait d'y résister.

— Où me conduisez-vous, monsieur? dit-il; vous estil même défendu de me donner celte consolation de savoir où je vais?

— Non, monsiem', et je vais vous le dire : nous vous conduisons à la forteresse de l'île Saint-Georges

— Adieu, madame, dit Canolles en s'inclinant avec respect devant m.adame de Cambes; adieu!

— Allons, allons, se dit Cauvignac en lui-même, les choses sont moins avancées que je ne l'aurais cru. Je le dirai à INanon, et cela lui fera plaisir.

Pais, allant sur le seuil de la porte :

— Quatre hommes pour escorter le capitaine! cria-t-il, et quatre autres hommes en avant.

— Et moi, s'écria madame de Cambes en étendant les bra§ vers le prisonnier, et moi, où me conduit-on? car, si le baron est coupable, oh! je le suis encore plus que lui.

— - Vous, madame, répondit Cauvignac, vous pouvez vous retirer, vous êtes libre.

Et il sortit emmenant le baron.

Madame de Cambes se leva ranimée par un rayon d'espoir.

et prépara tout pour son départ, afin de ne pas laisser ces bonnes dispositions faire place à des ordres contraires.

— Libre! dit-elle; je pourrai donc veiller sur lui; partons.

Et, se jetant à la fenêtre, elle aperçut la cavalcade qui entraînait Canolles, échangea avec lui un dernier adieu de la main, et, appelant Pompée, qui, dans l'espérance d'une halte de deux ou trois jours, s'était déjà établi dans la meilleure chambre qu'il avait pu trouver, elle lui donna l'ordre de tout préparer pour le départ.

VIÏ

Le chemin se fit pour Canolles plus tristement encore qu'il ne s'y était attendu. En effet, au cheval, qui donne au prisonnier même le mieux gardé un faux air de liberté, avait succédé la voiture, mauvaise patache de cuir dont on a conservé la forme et les cahots en Touraine ; en outre, Canolles avait les genoux enchevêtrés dans ceux d'un homme au nez d'aigle, dont la main reposait avec une espèce d'amourpropre sur la crosse d'un pistolet de fer. Quelquefois, la nuit, car il dormait le jour, il espérait surprendre la vigilance du nouvel argus ; mais, à côté du nez d'aigle, brillaient deux grands yeux de hibou, ronds, flamboyants et tout à fait propres aux observations nocturnes, de sorte que, de quelque côté qu'il se tournât, Canolles voyait toujours ces deux yeux ronds luire dans la direction de son regard.

Pendant qu'il dormait, un des deux yeux dormait aussi, mais un seul ; c'était une faculté que la nature avait donnée à cet homme de ne dormir que d'un œil.

Deux jours et deux nuits se passèrent pour Canolles en funèbres réflexions; car la forteresse de l'île Saint-Georges,

LA GUERRE DES FEiMMES. 293

forteresse assez innocente cependant, prenait aux yeux du prisonnier des proportions effrayantes, à mesure que la crainte et le remords envahissaient plus profondément son cœur.

Le remords, parce qu'il comprenait que sa mission près de madame la Princesse était une mission de confiance dont il avait fait bon marché à ses amours, et que le résultai de la faute qu'il avait commise en cette occasion était terrible. A Chantilly, madame de Condé n'était qu'une femme fugitive. A Bordeaux, madame de Condé était une princesse rebelle.

La crainte, parce quMl savait par tradition les sombres vengeances d'une Anne d'Autriche en colère.

Autre remords plus sourd, mais peut-être plus poignant que le premier. 11 y avait de par le monde une femme jeune, belle, spirituelle, une femme qui n'avait usé de son influence que pour le pousser en avant, qui n'avait usé de son crédit que pour le protéger ; une femme qui, par son amour pour lui, avait vingt fois risqué sa position, son avenir, sa fortune, eh bien, cette femme, non-seulement la plus charmante des maîtresses, mais encore la plus dévouée des amies, il l'avait quittée brutalement, sans excuse, sans cause, au moment où elle songeait à lui, et, au lieu de se venger, elle l'avait poursuivi de nouvelles grâces, et son nom, au lieu de se présenter à lui avec l'accent du reproche, avait résonné à son oreille avec la douceur caressante d'une faveur presque royale. 11 est vrai que cette faveur était arrivée dans un mauvais moment, dans un moment où, certes, Canolles eût préféré une disgrâce ; mais était-ce la ïaute de Nanon ? Nanon n'avait vu dans cette mission près de Sa Majesté qu'un agrandissement de fortune et de considération pour l'homme auquel elle songeait incessamment.

Aussi tous ceux qui ont aimé deux femmes à la fois, et, j'en demande pardon à mes lectrices, ce phénomène incom-

préhensible pour elles, qui n'ont jamais qu'un amour, est commun chez nous autres hommes, aussi, uis-je, tous ceux qui ont aimé deux femmes à la fois comprendronl-ils qu'à mesure que Canolles s'enfotçait dans ses réflexions, Nanon reprenait de plus en plus sur son e^prit une influence qu'il croyait perdue. Les aspérités ancaileuses du caractère, qui blessent dans le froltement de l'intimité, et font naître de passagers dépits, s'effacent à distance, tandis qu'au contraire certains souvenirs plus doux reprennent leur intensité avec la solitude. Enfin, c'est chose triste à dire, l'amour éthéré, qui ne promettait que des faveurs, se volatilise dans l'isolement, tandis que, dans l'isolement, au contraire, l'amour matériel se représente à la mémoire, armé de ses jouissances terrestres, qui ont bien leur prix. Belle et perdue, bonne et trompée, voilà ce que paraissait maintenant Nanon à Canolles.

C'est que Canolles descendait en lui-même avec naïveté, et non pas avec le mauvais vouloir de ces accusés qu'on force à une confession générale. Que lui avait fait Nanon pour quil l'abandonnât? Que lui avait fait madame de Cambes pour qu'il la suivît? Qu'y avait-il donc de si désirable et de si magnifiquement amoureux dans le petit cavalier de l'auberge du Veau d'or? Madame de Cambes l'emportai t-elle d'une façon si triomphante sur Nanon? Est-ce que les cheveux blonds priment assez les cheveux noirs pour qu'on se rende parjure et ingrat envers sa maîtresse, traître et déloyal envers son roi, dans le seul but de changer ces tresses noires contre des tresses blondes? Et cependant, ô misère de l'organisation humaine ! Canolles se faisait tous ces raisonnements pleins de sens, comme ou voit, et Canolles ne se persuadait pas. Le cœur est plein de mystères pareils, qui font le bonheur des amants et le désespoir des philosophes. Cela n'empêchait pas Canolles de s'en vouloir à lui-même et de se gourmander d'importance.

— Je vais être puni, se disait-il pensant que la punition efface la faute ; je vais être puni, tant mieux ! il y aura làbas quelque bon capitaine fort rude, fort insolent, fort brutal, qui me lira, du haut de sa dignité de geôlier en chef, un ordre de M. de Maz?iln, qui m'indiquera du doigt un cul de basse-fosse, et qui m'enverra croupir à quinze pieds sous terre, avec les rats et les crapauds, tandis que j'aurais pu vivre au jour et fleurir au soleil, dans les bras d'une femme qui m'aimait, que j'ai aimée, et, ma foi, que j'aime peut-être encore. Maudit petit vicomte, va ! pourquoi servais-tu d'enveloppe à une si charmante vicomtesse? Oui; mais y a-t-il au monde une vicomtesse qui vaille ce que celle-ci va me coûter? Car ce n'est pas le tout que le gouverneur et le cachot à quinze pieds sous terre ; si l'on me croit traître, on ne laissera pas les choses à moitié éclaircies ; on me cherchera noise sur ce séjour à Chantilly, que je n'expierais pas assez, j'en conviens, s'il avait été plus fructueux pour moi, mais qui m'a rapporté en tout, de compte fait, trois baisers sur la main. Triple sot qui, ayant la force et pouvant en abuser, n'en ai pas usé ! Pauvre cervelle ! comme dit M. de Mazarin, qui a trahi, et qui ne s'est pas fait payer sa trahison ! Or, qui me la payera maintenant ?

Et Canolleo haussait les épaules, répondant avec mépris par ce mouvement à l'interrogation de sa pensée.

L'homme aux yeux ronds qui, si clairvoyant qu'il fût, ne pouvait rien comprendre à cette pantomime, le regardait avec étonnement.

— Si l'on m'interroge, continua Canolles, je ne répondrai pas; car qu'aurais-je à répondre? que je n'aimais pas M. de Mazarin ? Alors il ne fallait pas le servir; que j'aimais madame de Cambes? La belle raison à donner à une reine et à un premier ministre ! Je ne répondrai donc pas. Mais les juges sont personnages fort susceptibles; lorsqu'ils interrogent, ils veulent qu'on réponde ; il y a des coins brutaux dans les geôles

de province; on me brisera ces petits genoux dont j'étais si fier, et l'on me renverra tout disloqué à mes rats et à mes crapauds. J'en resterai toute ma vie cagneux comme M. le prince de Conti, ce qui est fort laid, en supposant que la clémence de Sa Majesté me couvre de son aile, ce qu'elle se gardera bien de faire.

Il y avait encore, outre ce gouverneur, ces rats, ces crapauds, ces coins, certains échafauds où l'on décapite les rebelles, certains poteaux où l'on pend les traîtres, certaines places d'armes où l'on fusille les déserteurs. Mais cela, pour un beau garçon comme Canoîles, ce n'était rien, on le comprend, en comparaison des genoux cagneux.

Il résolut donc d'en avoir le cœur net, et d'interroger son compagnon de route à ce sujet.

Les yeux ronds, le nez d'aigle, et l'air refrogné du personnage n'encourageaient que médiocrement le prisonnier à hasarder du dialogue. Cependant, comme, si impassible que soit une figure, il est impossible qu'il n'y ait pas des moments où elle se déride quelque peu, Canoîles profita d'une seconde où une grimace, qui ressemblait à un sourire, passait sur le visage de l'exempt subalterne qui faisait si bonne garde.

— Monsieur! dit-il.

— Monsieur? répondit l'exempt.

— Excusez-moi si je vous arrache à vos réflexions.

— Il n'y a pas d'excuses, monsieur, je ne réfléchis jamais.

— Ah '.diable! vous êtes doué là d'une heureuse organisalion, monsieur.

— Aussi je ne me plains pas.

— Eh bien, ce n'est pas comme moi; car j'ai bonne envie de me plaindre.

— De quoi, monsieur?

— De ce qu'on m'enlève ainsi au moment où j'y pensais le moins, pour me conduire je ne sais où.

— Si fait, monsieur, vous le savez, car on vous l'a dit.

— C'est juste. Nous allons à l'île Saint-Georges, n'est-ce pas, monsieur?

— - Parfaitement.

— Croyez-vous que j'y reste longtemps?

— Je l'ignore, monsieur; mais, à la manière dont vous m'êtes recommandé, je pense que oui.

— Ah ! ah !... Et c'est fort laid, l'île Saint-Georges?

— Vous ne connaissez pas la forteresse?

— A l'intérieur, non; je n'y suis jamais entré.

— Monsieur, ce n'est pas beau; et, à part les appartements du gouverneur, qu'on vient de remettre à neuf, et qui sont fort agréables, à ce qu'il paraît, le reste de l'habitation forme une assez triste demeure.

— Bien... Pensez-vous qu'on m'interroge?

— C'est assez la coutume.

— Et si je ne réponds pas?

— Si vous ne répondez pas ?

-Oui.

— Diable ! dans ce cas, vous le savez, il y a la question.

— Ordinaire?

— Ordinaire ou extraordinaire, c'est selon Taccusation. De quoi êtes-vous accusé, monsieur?

— Mais, dit Canolles, j'ai peur d'être accusé de crime d'État.

~ Ah! dans ce cas, vous jouissez de la question extraordinaire... Dix pots...

— Comment! dix pots?

— Oui.

— Que dites-vous?

— Je dis que vous aurez les dix co>:juemars.

— C'est donc l'eau qui est en vigueur à l'île Saint-Georges?

— Dame! monsieur, vous comprenez, sur la Garonne...

— C'est juste, on a la chose sous la main. Et combien de seaux font dix coquemars?

— Trois seaux, trois seaux et demi.

— J'enflerai alors?

— Un peu. Mais, si vous avez la précaution de vous faire bien venir du geôlier...

— Eh bien?

•— Vous aurez bonne composition.

— Et en quoi consiste-t-il, s'il vous plaît, le service que !e geôlier peut me rendre?

— Il peut vous faire boire de l'huile. ^ L'huile est donc un spécifique?

— Souverain, monsieur!

•—Vous croyez?

— J'en parle par expérience : j'ai bu*..

— V'ous avez bu?

— Pardon ; je voulais dire : j'ai vu. L'habitude de parler avec des Gascons fait que je prononce parfois les b comme les V, et vice versa,

— Vous disiez donc, dit Canolles ne pouvant s'empêcher de sourire, malgré la gravité de la conversation, vous disiez donc que vous aviez vu?...

— Oui, monsieur; j'ai vu un homme boire les dix coquemars avec une facihlé extrême, grâce à l'huile qui avait convenablement préparé les voies. H est vrai qu'il enfla, comme c'est l'habitude ; mais, avec un bon feu, on le fit désenfler sans trop d'avaries. C'est là l'essentiel de la seconde partie de l'opération. Retenez bien ces deux mots : chauffer sans brûler.

— Je comprends, fit Canolles; monsieur était exécuteur des hautes-œuvres, peut-être?

— Non, monsieur, répliqua son interlocuteur avec une modestie confite de politesse.

-. Aide, peul-êlre?

— Non, monsieur; curieux, amateur seulemenW

— Ah ! ah! et monsieur s'appelle?

— Barrabas.

— Beau nom, vieux nom, connu avantageusement dans les Écritures*

— Dans la Passion, monsieur.

— C'est ce que je voulais dire; mais, par habitude, je me suis servi de l'autre locution.

— Monsieur préfcre les Écritures. Monsieur est donc hug'uenct ?

— Oui, mais huguenot très-ignorant. Croiriez-vous que je sais à peine trois mlllo vers de psaumes ?

— En effet, c'est bien peu.

— Je retenais mieux la musique... On a été beaucoup pendu et brûlé dans ma famille.

— J'espère que pareil sort n'est pas réservé à monsieur.

— Non, l'on est beaucoup plus tolérant aujourd'hui; on me submergera, voilà tout.

Barrabas se mit à rire.

Le cœur de Canolles tressaillit de joie, il avait conquis son gardien. En effet, si ce geôlier par intérim devenait son geôlier permanent, il avait toute chance pour obtenir l'huile; il résolut donc de reprendre la conversation où il l'avait laissée.

— Monsieur Barrabas, dit-il, sommes-nous destinés à être séparés bientôt, ou me ferez-vous l'honneur de me continuer votre compagnie?

— Monsieur, en arrivant à l'île Saint-Georges, j'aurai le regret bien vif de vous quitter ; il faut que je revienne à notre compagnie.

— Fort bien; vous faites partie alors d'une compagnie d'archers?

— Non, monsieur, d'une compagnie de soldats.

— Levée par le ministre?

— Non, monsieur, par le capitaine Cauvignac, celi^Hà même qui a eu l'honneur de vous arrêter.

— Et vous servez le roi?

— Je crois que oui, monsieur.

— Que diable dites-vous donc là? n'en êtes-vous pas sûr?

— On n'est sûr de rien dans ce monde.

— Alors, si vous avez du doute, vous devriez, pour vous iixer, faire une chose.

— Laquelle'^

— Me laisser aller.

— Impossible, monsieur!

— Mais je vous payerai honorablement votre complaisance,

— Avec quoi?

— Avec de l'argent, pardieu ! i

— Monsieur n'en a pas. |

— Comment, je n'en ai pas? |

— Non. I CanoUes se fouilla vivement. |

— En effet, dit-il, ma bourse a disparu; qui donc m'a pris ma bourse?

— Moi, monsieur, répondit Barrabas en saluant respectueusement.

— Et pourquoi cela?

— Pour que monsieur ne puisse pas me corrompre.

CanoUes, stupéfait, regarda le digne recors avec admiration, et, l'argument lui ayant paru sans réplique, il ne répliqua absolument rien.

Il en résulta que, les voyageurs étant retombés dans le silence, le voyage reprit, vers sa lin, l'allure mélancolique qu'il avait eue à son commencement.

H commençait de faire petit jour quand la patacîie arriva au village le plus rapproché de l'île où l'on se rendait. Ca-

nolles, sentant la voiture s'arrêter, passa la tête à travers la petite barbacane, guichet destiné à fournir de l'air à des gens libres, et tout à fait commode pour l'intercepter à des prisonniers.

Un joli petit village, composé d'une centaine de maisons groupées autour d'une église, sur le penchant d'une colline, et dominé par un château, se dessinait noyé dans l'air limpide du matin, et doré par les rayons du soleil, qui faisaient fuir devant eux des flocons de vapeurs pareils à des gazes.

En ce moment, la patache montait une côte, et le cocher, descendu de son siège, marchait auprès de la voiture.

— Mon ami, demanda Canolles, êtes-vous de ce pays-ci?

— Oui, monsieur, je suis de Libourne.

— En ce cas, vous devez connaître ce village. Quelle est cette maison blanche? quelles sont ces charmantes chaumières?

— Monsieur, répondit le paysan, ce château, c'est le domaine de Cambes, et le village forme une de ses dépendances

Canolles tressailht et passa en un instant du pourpre le plus foncé à une pâleur presque livide.

— Monsieur, dit Barrabas, à l'œil rond duquel rien n'échappait, vous seriez-vous blessé par hasard à ce guichet?

— Non pas... Merci.

Puis, continuant d'interroger le paysan :

— Et à qui appartient cette propriété? demanda-t-il.

— A la vicomtesse de Cambes.

— Une jeune veuve?

— Fort belle et fort riche.

— Et, par conséquent, fort recherchée?

— Sans doute : belle dot, belle femme; avec cela, on ne manque point de prétendants.

— Bonne réputation?

— Oui, mais enragée pour MM. les princes.

— En effet, je crois l'avoir entendu dire.

— Ud démon, monsieur, un vrai démon !

— Un ange ! murmura Canolles, qui, toutes les fois qu'il revenait à Claire, y revenait avec des transports d'adoration» Un ange!

Puis, tout haut :

^ Habite-t-elle donc ici quelquefois? ajouta-t-ii

— Rarement, monsieur; mais elle y a demeuré longtemps. Son mari l'y avait laissée, et, tout le temps qu'elle y resta, ce fut la bénédiction de la contrée. Maintenant, elle est près de MM. les princes, à ce qu'on dit.

La voiture, après avoir monté, était prête à descendre : le conducteur fit de la main un signe pour solliciter la permission de se replacer sur son siège. Canolles, qui craignait de donner des soupçons en continuant l'interrogatoife, rentra sa tète dans la patache, et la lourde voiture reprit le polit trot„son allure extrême.

Au bout d'un quart d'heure, pendant lequel, toujours sous le regard de Barrabas, Canolles était resté plongé dans les plus sombres réflexions, la patache fit halte.

— ISousarrêtons-nousicipourdéjeuner?demandaCanolles.

— Nous nous arrêtons tout à fait, monsieur. Nous sommées arrivés. Voici l'île Saint-Georges. Nous n'avons plus que la rivière à traverser.

— C'est vrai, T^iurmura Canolles; si près et si loin!

— Monsieur, on vient à nous, dit Barrabas; veuillez vous apprêter à descendre.

Le second gardien de Canolles, qui se tenait sur le siège, près du cocher, mit pied à terre et ouvrit la portière fermant à serrure, et dont il avait la clef.

Canolles ramena ses yeux du petit chcâteau blanc, qu'il n'avait pas perdu de Mie, sur la forteresse qui allait devenir son séjour. 11 aperçut d'abord, de l'autre côté d'un bras de rivière assez rapide, un bac, et, près de ce bac^ un poste de huit hommes et un sergent.

Derrière le poste s'élevaient les ouvrages de la citadelle.

— Bon ! dit Canolles, j'étais attendu, les précautions sont prises. Ce sont mes nouveaux gardes? demanda-t-il ton.ï haut à Barrabas.

— Je voudrais répondre pertinemment à monsieur, dll Darrabas ; mais, en vérité, je ne sais rien.

En ce moment, après avoir donné un signal c-û fut répété par la sentinelle qui montait la garde .î la por:o du fort, les huit soldats et le sergent montèrent dans le bac, traversèrent la Garonne, et mirent pied à terre au moment même où Canolles quittait lui-même le marchepied.

Aussitôt le sergent, voyant un officier, s'approcha de lui et saiua militairement.

— Est-ce à M. le baron de Canolles, capitaine au régiment de Navailles, que j'ai l'honneur de parler ? demanda le sergent.

— A lui-même, répondit Canolles, étonné de la politesse de cet homme.

Le sergent se retourna aussitôt vers ses hommes, commanda une prise d'armes, montra du bout de sa pique le bateau à Canolles. Canolles s'y plaça entre ses deux gardes; les huit soldats et le sergent y descendirent après lui, et le bateau s'cloigna du bord, tandis que Canolles jetait un dernier regard vers Cambes, qui allait disparaître derrière un mouvement de terrain.

L'île presque entière était couverte d'escarpes, de contrescarpes, de glacis et de bastions ; un petit fort en assez bon état dominait l'ensemble de tous ces ouvrages. On y pénétrait par une porte cintrée, devant laquelle se promenait de long en large la sentinelle.

— Qui vive ? cria-t-elle.

La petite troupe fit halte, le sergent s'en détacha, s'avança vers la sentinelle et lui dit quelques mots.

— Aux armes î cria la sentinelle.

Aussilôl, une vingtaine d'hommes, dont se composait le poste, sortirent d'un corps de garde, et, accourant fort empressés, se rangèrent en ligne devant la porte.

— Venez, monsieur, dit le sergent à Canoiles. Le tambour battit aux champs.

— Que veut dire ceci ? se demanda le jeune homme.

Et il s'avança vers le fort, ne comprenant plus rien à ce qui s'y passait ; car tous ces préparatifs ressemblaient à des honneurs militaires rendus à un supérieur, plutôt qu'à des précautions prises envers un prisonnier.

Ce n'était pas le tout : Canoiles n'avait pas remarqué qu'au moment même où il descendait de voiture, une fenêtre des appartements du gouverneur s'était ouverte, et qu'un officier avait attentivement examiné les mouvements du bateau et la réception qu'on avait faite au prisonnier et à ses deux recors.

Cet officier, lorsqu'il vit que Canoiles venait de mettre le pied dans l'île, descendit rapidement et vint à sa rencontre.

— Ah ! ah ! dit Canoiles en l'apercevant, voici le commandant de la place qui vient reconnaître son locataire.

— En efi"et, dit Barrabas, il paraît, monsieur, que vous ne languirez pas comme certaines personnes qu'on laisse des huit jours entiers dans un vestibule ; vous serez écroué tout de suite.

— Tant mieux ! dit Canoiles.

Pendant ce temps, l'officier s'approchait. Canoiles se posa dans l'attitude fière et digne d'un homme persécuté.

A quelques pas de Canoiles, l'officier mit le chapeau à la main.

— C'est à M. le baron de Canoiles que j'ai l'honneur de parler? demanda-t-il.

— Monsieur, répondit le prisonnier, je suis en vérité coiifus de votre politesse. Oui, je suis le baron de Canoiles;

maintenant, traitez-moi, je vous prie, avec la courtoisie d'an officier envers un autre officier, et logez -moi le moins mal que vous pourrez.

— Monsieur, répondit l'officier, la demeure est tout spéciale ; mais, comme pour prévenir vos désirs, on y a fait toutes les améliorations possibles.

— Et qui dois-je remercier de ces précautions inusitées? demanda \Ianoiles en souriant.

— Le roi, monsieur, qui fait bien tout ce qu'il fait.

— Sans doute, monsieur, sans doute. Dieu me garde de calomnier Sa Majesté, en cette occasion surtout; cependant je ne serais pas fâché d'obtenir certains renseignements.

— Si vous l'ordonnez, monsieur, je suis à votre disposition ; mais je prendrai la liberté de vous faire observer que la garnison vous attend pour vous faire reconnaître.

— Peste ! murmura Canolles, une garnison tout entière pour reconnaître un prisonnier qu'on enferme : voici bien des façons, ce me semble.

Puis, tout haut :

— C'est moi qui suis à vos ordres, monsieur, reprit-il, et tout prêt à vous suivre où vous voudrez bien me conduire.

-- Permettez-moi donc, dit l'officier, de marcher devant vous pour vous faire les honneurs.

Canolles le suivit en se félicitant, à part lui, d'être tombé aux mains d'un homme si courtois.

— Je crois que vous en serez quitte pour la question ordinaire : quatre coquemars seulement, lui glissa Barrabas en s'approchant de lui.

— Tant mieux ! dit Canolles, j'enflerai moitié moins.

En arrivant dans la cour de la citadelle, Canolles trouva une partie de la garnison sous les armes. Alors l'officier qui le conduisait tira son épée et s'inchna devant lui.

— Que de façons, mon Dieu ! murmura Canolles.

Au même instant, le tambour roula sous une voûte voi-

sine; Canolles se retourna, et une seconde file de soldats,

sortant de cette voûte, vint se placer derrière la premiôre.

tn ce moment, l'officier présenta deux clefs à Canolles.

— Qu'est-ce que cela ? demanda le baron^ et que faites- ^ous?

— Nous accomplissons le cérémonial habituel, selon les plus rigoureuses lois de l'étiquelte.

— Mais pour qui me prenez-vous donc? demanda Canolles au comble de l'étonncment.

— ^ Mais pour ce que vous êtes, ce me semble ; poui: M. le baron de Canolles.

— Après?

— Gouverneur de l'île Saint-Georges.

Un éblouissement faillit jeter Canolles à terre.

— J'aurai, continua l'officier, l'honneur de rcmellre dans un instant à M. le gouverneur les provisions que j'ai reçues ce malin, accompagnées d'une lettre qui m'annonce l'arrivée de monsieur pour aujourd'hui.

Canolles regarda Carrabas, dont les deux yeux ronds étaient fixés sur lui avec une expression de stupéfaction impossible à dire.

— Ainsi, balbutia Canolles, je suis gouverneur de l'île Saint-Georges ?

— Oui, monsieur, répondit l'officier, et Sa Majesté nous a rendus bien heureux par un tel choix.

— Vous êtes sûr qu'il n'y a pas erreur ? demanda Canolles.

— Monsieur, répondit l'orficier, daignez me suivre dans vos appartements, et vous trouverez vos litres.

Canolles, hébété d'un pareil événement, qui était si loin de ressembler à celui auquel il s'attendait, se mit en marche, suivant, sans dire un seul mot, l'officier, qui lui montrait le chemin, au milieu des tambours qui recommençaient à battre, des soldais qui présentaient les armes, et de tous les habitants de la forteresse qui faisaient retentir l'air d'accla-

LA GUERRE DF.S FEMMEâ. 307

mations; saluant, pâle et palpitant, à droite et à gauche, et interrogeant Barrabas d'un œil elTaré.

-- Enfin, arrivé dans un salon assez élégant, et des fenêtres duquel il remarqua tout d'abord qu'on pouvait apercevoir le château de Cambes, il lut ses provisions, écrites en bonne forme, signées par la reine et conire-signées par le duc d'Épernon.

A cette vue, les jambes manquèrent tout à fait à Canolles, et il tomba stupéfait sur un fauteuil.

Cependant, après toutes les fanfares, les mousquetades, les bruyantes démonstrations des hommages militaires, et surtout après la première surprise que ces démonstrations avaient produite en lui, Canolles désira savoir à quoi s'en tenir au juste sur le poste que la reine lui avait confié, et releva les yeux, que, pendant quelque temps, il avait tenus fixés sur le parquet.

Il vit alors debout devant lui, non moins stupéfait que lui, son ex-geôlier, devenu son très-liumble serviteur.

— Ah! c'est vous, maître Barrabas? lui dit-il.

— Moi-même, monsieur le gouverneur.

— M'expliquercz-vous ce qui vient de se passer, et que j'ai toutes les peines du monde à ne pas prendre pour un rêve ?

— Je vous expliquerai, monsieur, que, lorsque je vous parlais de la queslion extraordinaire, c'est-à-dire des huit coquemars,je croyais, foi de Barrabas, vous dorer la pilule.

— Vous étiez donc convaincu, alors?...

^-" Que je vous conduisais ici pour être roué, monsieur. ~ Merci! dit Canolles frissonnant malgré lui. Maintenant, avez-vous quelque opinion arrêtée sur ce qui m'arrive? ~ Oui, monsieur.

— Faites-moi la grâce de me l'exposer, alors.

— Monsieur, la voici. La reine aura compris combien était âifûcile la mi?sion dont elle vous avait chargé. Le premier

â08 LA GUERRE DES FEMMES.

mouvement de colère passé, elle se sera repentie, et, comme, à tout prendre , vous n'êtes point un homme haïssable. Sa gracieuse Majesté vous aura récompensé de ce qu'elle vous avait trop puni.

— Inadmissible, répondit CanoUes.

— Inadmissible, vous croyez?

— Invraisemblable du moins.

— Invraisemblable?

— Oui.

— En ce cas, monsieur ïe gouverneur, il ne me reste plus qu'à vous présenter mes très-humbles salutations; vous pouvez être heureux comme un roi à l'île Saint-Georges : excellent vin, gibier que fournit la plaine, poisson qu'à chaque marée apportent les barques de Bordeaux et les femmes de Saint-Georges, monsieur, ah! voilà qui est miraculeux!

— Très-bien : je tâcherai de suivre vos conseils; prenez ce bon signé de moi, et passez chez le payeur, qui vous comptera dix pistoles. Je vous les donnerais bien; mais, puisque, par prudence, vous m'avez pris mon argent...

— Et j'ai bien fait, monsieur, s'écria Barrabas; car enfin, si vous m'aviez corrompu, vous auriez fui, et, si* vous aviez fui, vous auriez perdu tout naturellement la position élevée à laquelle vous voilà parvenu, ce dont je ne me serais jamais consolé.

— Très-puissamment raisonné, maître Barrabas. J'ai déjà remarqué que vous étiez de première force sur la logique. En attendant, prenez ce papier comme un témoignage de votre éloquence. Les anciens, comme vous le savez, représentaient l'Éloquence avec des chaînes d'or qui lui sortaiem des lèvres,

— Monsieur, reprit Barrabas, si j'osais vous faire observer que je crois inutile de passer chez le payeur...

— Comment! vous refusez? s'écria Canolles étonné.

— Non pas. Dieu m'en garde l Je n'ai pas, grâce au ciel.

de ces fausses fiertés; mais j'aperçois, sortant d'un coffre placé sur votre cheminée, certains cordons qui me font l'effet de cordons de bourse.

— Vous vous connaissez en cordons, maître Barrabas, dit Canolies tout surpris ; car, en effet, il y avait sur la cheminée un coffre de vieille faïence incrusté d'argent, avec des émaux de la renaissance. Nous allons voir si vos prévisions sont justes.

Canolies souleva le couvercle du coffre et trouva effectivement une bourse, et dans cette bourse mille pistoles avec ce petit billet :

« Pour la caisse particulière de M. le gouverneur de l'île Saint-Georges. ■»

— Corbleuî dit Canolies en rougissant, la reine fait bien les choses.

Et, malgré lui, les souvenirs de Backingham lui revinren en tête ; peut-être la reine avait-elle vu derrière quelque tapisserie la figure victorieuse du beau capitaine; peut-être le protégeait-elle d'un intérêt fort tendre; peut-être... On se souvient que Canolies était Gascon.

Malheureusement, la reine avait alors vingt ans de plus que du temps de M. de Buckingham.

Quoi qu'il en fût, et de quelque part qu'elle vînt, Canolies puisa dans la bourse et y prit dix pistoles, qu'il remit à Barrabas, lequel sortit en faisant les révérences les plus réitérées et les plus respectueuses.

Barrabas sorti, Canolies appela l'officier et le pria de le guider dans la revue qu'il voulait passer de ses nouveaux États.

L'officier se mit aussitôt à ses ordres.

A la porte, il trouva une espèce d'état-major se composant des autres personnages principaux de la citadelle; conduit par eux, causant avec eux, se faisant expliquer toulcs les denii-luneSj les casemates, les caves et les greniers. Enfin, à onze heures du malin, il rentra après avoir tout visité. Son escorte alors se dissipa, et Canolles resta seul avec le premier officier qu'il avait rencontré d'abord.

— Maintenant, lui dit celui-ci en s'approchant mystérieusement de lui, il ne reste plus à M. le gouverneur qu'un seul appartement et une seule personne à voir.

-^ Plaît-il ? demanda Canolles.

— L'appartement de cette personne est là, dit l'officier en étendant le doigt vers une porte qu'en effet Canolles n'avait point encore ouverte.

— Ah I il est là? fit Canolles.

— Oui.

— Et la personne aussi ?

■^ Oui.

— Très-bien. Mais, pardon, je suis très-faligué d'avoir voyagé nuit et jour, et n'ai point ce matin la tête bien saine; expliquez-vous donc un peu plus clairement, je vous prie.

— Eh bien, monsieur le gouverneur, coniinua l'officier avec son sourire le plus fin, l'appartement...

-^ J)e la personne..., reprit Canolles.

— Qui vous attend, est là. Vous comprenez maintenant, n'est-ce pas?

Canolles fit un mouvement comme s'il revenait du pays des abstractions.

— Oui, oui, très-bien, dit-il; et je puis y entrer?

— Sans doute, puisqu'on vous y attend.

— Allons donc! dit Canolles.

Et, le cœur battant à rompre sa poitrine, n'y voyant plus, sentant se confondre ses craintes et ses désirs, au point da

devenir fou, Canolles poussa une seconde porte et aperçut derrière une tapisserie la rieuse et pétillante Nanon, qui poussa un grand cri comme pour lui faire peur, et vint je* ter ses deux bras au cou du gentilhomme.

Canolles demeura inerte, les bras pendants, l'œil atone,

•—Vous? balbutia-t-il.

— Moi ! dit-elle en redoublant ses rires et ses baisers. Le souvenir de ses torts traversa l'esprit de Canolles, qui,

devinant sur-le-champ le nouveau bianfait de cette fidèle amie, resta écrasé sous le poids du remords et de la reconnaissance.

— Ah ! dit-il, c'est donc vous qui m'avez sauvé, pendant que je me perdais comme un insensé; vous veillez sur moi; vous êtes mon ange tulélaire.

— Ne m'appelez point votre ange, car je suis un diable, dit Kanon; seulement, je n'apparais qu'aux bons moments, avouez-le.

-— Vous avez raison, chère amie; car, en vérité, je crois que vous me sauvez de l'échafaud.

— Je le pense aussi... Ah çà! baron, comment fîtes-vous, vous si clairvoyant, si fin, pour vous laisser tromper par ces mijaurées de princesses?

Canolles rougit jusqu'au blanc des yeux; mais Nanon avait pris le parti de ne rien voir de cet embarras.

— En vérité, dit-il, je ne sais; je ne comprends pas moimême.

— Oh! c'est qu'elles sont rusées !... Ah! messieurs, vous voulez faire la guerre aux femmes ! Que m'a-t-on conté ? On vous a montré, à la place de la jeune princesse, une fille d'honneur, une femme de chambre, un sohveau... quos donc?

Canolles sentait la fièvre monter de ses doigts tremblants à son cerveau exti avasé.

^ J'ai cru voir la princesse, dit-il, je ne la connaissais pas

— Et qui était-ce donc ?

^- Une dame d'honneur, je crois.

— Ah ! pauvre garçon ! c'est la faute de ce traître de Mazarin... Que diable! quand on charge les gens d'une mission aussi difficile que celle-là, on leur donne un portrait. Si vous eussiez eu ou vu seulement un portrait de madame la Princesse, vous l'eussiez certainement reconnue. Mais ne parlons plus de cela. Savez-vous que cet affreux Mazarin, sous prétexte que vous aviez trahi le roi, voulait vous faire jeter aux crapauds?

— Je m'en doutais.

— Mais, moi, j'ai dit : « Faisons-le jeter aux Nanons. » Ai-je bien fait? Dites!

Canolles, tout préoccupé qu'il était du souvenir de la vicomtesse; Canolles, quoiqu'il portât sur son cœur le portrait de la vicomtesse; Canolles ne put tenir à cette bonté exquise, à cet esprit rayonnant dans les plus beaux yeux du monde : il baissa la tête et appuya ses lèvres sur la jolie main qu'on lui tendait.

— Et vous êtes venue m'attendre ici ?

— J'allais vous trouver à Paris pour vous ramener ici. Je vous apportais votre brevet ; cette absence m'était longue ; M. d'Épernon seul retombait de tout son poids sur ma vie monotone. J'appris votre déconvenue. A propos, j'avais oublié de vous dire : vous êtes mon frère, vous savez.

— J'ai cru le deviner en lisant votre lettre.

— Sans doute, on nous avait trahis. La lettre que je vous écrivais était tombée en de méchantes mains. Le duc est arrivé furieux. Je vous ai nommé, avoué pour mon frère, pauvre Canolles, et nous sommes maintenant protégés par la plus légitime union. Vous voilà presque marié, mon pauvre ami.

Canolles se laissa emporter par l'incroyable entraînement de cette femme. Après avoir baisé ses blanches mains, il

baisa ses yeux noirs... L'ombre de madame de Cambes dut s'enfuir en se voilant lugubrement la tête.

'^- Dès lors^ continua Nanon, j'ai tout prévu, tout arrêté j j'ai fait de M. d'Épernon votre protecteur, ou plutôt votre ami; j'ai fléchi le courroux de Mazarin. Enfin, j'ai choisi pour retraite Saint-Georges; car, vous le savez, cher ami, on veut toujours me lapider. Il n'y a que vous au monde qui m'aimiez un peu, mon cher Canolles. Voyons, dites-moi donc que vous m'aimez !

Et la ravissante sirène, jetant ses deux bras au cou de Canolles, plongea son regard ardent dans les yeux du jeune homme, comme pour aller chercher sa pensée au plus profond de sou cœur.

Canolles sentit dans ce cœur, oii cherchait à lire Nanon, qu'il ne pouvait rester insensible à tant de dévouement. Un secret pressentiment lui disait qu'il y avait quelque chose de plus que de l'amour dans Nanon, qu'il y avait de la générosité, et que non-seulement elle aimait, mais encore qu'elle pardonnait.

Le jeune homme fit un signe de tête qui répondait à la demande de Nanon; car, de bouche, il n'eût osé lui dire qu'il l'aimait, quoique, au fond de sa poitrine, tous ses souvenirs plaidassent en sa faveur.

— J'ai donc choisi, continua-t-elle, llle Saint-Georges, pour mettre en sûreté mon argent, mes pierreries et ma personne ; quel autre que l'homme qui m'aime, me suis-je dit, peut défendre ma vie ? quel autre que mon maître peut me conserver mes trésors ? Tout est dans vos mains, cher ami, existence et richesses. Veillerez -vous soigneusement sur tout cela '? serez-vous fidèle ami et gardien fidèle ?

En ce moment, une trompette résonna dans la cour et vint vibrer dans le cœur de Canolles; il avait devant lui l'amour, plus éloquent qu'il n'avait jamais été; il avait à cent pas de lui la guerre menaçante, la guerre qui enflamme et qui enivre.

— Oh! oui^ Nanon, s'écria-t-il. Voire personne et vos biens sont en sûreté près de moi, et je mourrai, je vous le jure, pour vous sauver du moindre danger.

— Merci, dit-elle, mon noble chevalier; je suis aussi sûre de votre courage que de votre générosité. Hélas ! ajoutât-elle en souriant, je voudrais être aussi sûre de votre amour!

— Oh ! murmura Canolles, soyez certaine...

~ Bien, bien, dit Nanon, l'amour se prouve, non point par des serments, mais par des actions ; par ce que vous ferez, monsieur, nous jugerons de votre amour.

Et, passant autour du cou de Canolles les plus beaux bras du monde, elle pencha sa tête sur la poitrine palpitante du jeune homme.

— Maintenant, il faut qu'il oublie... se dit-elle, et il oubliera...

Le même jour où Canolles avait été arrêté à Jaulnay sous les yeux de madame de Cambes, celle-ci était partie avec Pompée pour aller rejoindre madame le Princesse, qui était en vue de Centras.

Le premier soin du digne écuyer fut d'essayer de prouver à sa maîtresse que, si la bande de Cauvignac n'avait exigé aucune rançon ni commis aucune violence à l'endroit de la belle voyageuse, c'était à sa mine résolue et à son expérience de la guerre qu'elle devait attribuer ce bonheur. Il est vrai que :madame de Cambes, moins facile à persuader que Pompée ne l'avait espéré d'abord, lui fit observer que, pendant près d'une heure, il ^YàW complètement disparu; mais Pompée lui expliqua que, pendant ce temps, il e'tait resté caché dans un corridor où, à l'aide d'une échelle, il avait pré-

paré pour la vicomtesse une fuite certaine ; seulement^ il lai avait fallu tenir tête à deux soldats effrénés qui lui disputaient la possession de cette échelle; ce qu'il avait fait, on le devine, avec le courage indompté qu'on iui connaissait.

Cette conversation amena tout naturellement Pompée à l'éloge des soldats de son temps, farouches contre l'ennemi, comme ils l'avaient prouvé dans le siège de Montauban et à la bataille de Corbie; mais doux et polis envers leurs compatriotes, qualités dont, il faut le dire, ne se piquaient pas les soldats contemporains.

Le fait est que, sans s'en douter. Pompée venait d'échapper à un immense danger, celui d'être racolé. Comme il marchait d'habitude avec des yeux étincelants, des écarts de poitrine tout à fait militaires et une cambrure de Nemrod, il avait tout d'abord donné dans l'œil de Cauvignac; mais, grâce aux événements subséquents, qui avaient changé le cours des idées du capitaine; grâoe à deux cents pistoles qu'il avait reçues de Nanon pour ne s'occuper que du baron de CanoUes; grâce à celte réflexion philosophique, que la jalousie est la plus magnifique des passions, et qu'il faut creuser la jalousie quand on la trouve sur son chemin, le cher frère avait méprisé Pompée et laissé madame de Cambes continuer son chemin pour Bordeaux. En efîet, aux yeux de Nanon, Bordeaux, c'était encore bien près de Canolies. Elle eût voulu la vicomtesse au Pérou, aux Indes, au Groenland.

D'un autre côté, lorsque Nanon songeait que désormais elle tiendrait seule entre bonnes murailles son cher Canolies, et que d'excellentes fortifications, fort peu accessibles aux soldats du roi, enfermeraient aussi madame de Cambes, prisonnière dans sa rébeUion, elle se sentait gonfler de ces joies infinies que les enfants et les amants connaissent seuls sur la terre.

Nous avons vu comment ce rêve s'était réalisé, et comment Canolies et Nanon s'étaient retrouvés à l'île Saint-Georges.

Donc, de son côté, madame de Cambes voyageait triste et tremblante. Pompée, malgré toutes ses vanteries, était loin de la rassurer, et ce ne fut pas sans une grande crainte que, vers le soir du jour où elle était partie de Jaulnay, elle vit venir, suivant une route transversale, une troupe considérable de cavaliers.

C'étaient ces mêmes gentilshommes qui revenaient de ce fameux enterrement du duc de la Rochefoucauld, enterrement qui avait, sous prétexte de rendre les honneurs convenables à son père, servi d'occasion à M. le duc de Marsillac pour tirer de France et de Picardie toute la noblesse, qui détestait encore plus Mazarin qu'elle n'était affectionnée aux princes. Mais une chose singulière frappa madame de Cambes et surtout Pompée, c'est que, parmi ces cavaliers, les uns portaient le bras en écharpe, les autres laissaient pendre à l'étrier une jambe empaquetée de compresses; plusieurs avaient des bandeaux sanglants au front ; il fallait donc y regarder de bien près pour reconnaître dans ces gentilshommes si cruellement accommodés, ces lestes et pimpants chasseurs qui avaient couru le daim dans le parc de Chantilly.

Mais la peur a les yeux perçants : Pompée et madame de Cambes reconnurent, sous ces bandeaux sanglants, quelques figures de leur connaissance.

— Peste! madame, dit Pompée, voici un enterrement qui a eu lieu par de bien mauvais chemins. Il faut que ces gentilshommes soient tombés de cheval pour ia plupart; regardez donc comme les voilà étrillés.

— C'est justement ce que je regardais, dit madame de Cambes.

— Cela me rappelle le retour de Corbie, dit Pompée avec orgueil; seulement, cette fois, je n'étais point au nombre des braves qui revenaient, mais au nombre des braves qu'on rapportait.

— Mais, demanda Claire avec une certaine inquiétude

pour une entreprise qui se présentait sous d'aussi tristes auspices; mais ces gentilshommes ne sont-ils pas commandés par quelqu'un? n'ont-ils pas un chef? ce chef est-il tué, qu'on ne le voit pas? Regardez donc!

— Madame, répondit Pompée en se posant fièrement sus sa selle, rien de plus facile à reconnaître qu'un chef parmi les gens qu'il commande. D'ordinaire, dans l'escadron, l'of fîcier marche au centre avec ses sous-officiers; dans l'action, il marche derrière ou sur le flanc de la troupe. Jetez donc les yeux, vers les différents endroits que je désigne, et vous jugerez par vous-même.

— Je ne vois rien. Pompée; mais il me semble qu'on noua suit. Regardez donc derrière nous...

— Hum, hum 1 non madame, dit Pompée en toussant, mais sans se retoui'ner, de peur de voir effectivement quelqu'un. Non, personne; mais, attendez, le chef, ne serait-ce pas cette plume rouge?... Non... Cette épée dorée? Non... Ce cheval pie, pareil à celui de M. de Turenne ?. . . Non. Voilà qui est bizarre ; il n'y a pas de danger, cependant, et le chef pourrait bien se faire voir; ce n'est point ici comme à Corbie.. .

— Vous vous trompez, maître Pompée, dit derrière le pauvre écuyer, qu'elle faillit faire tomber à la renverse, une voix stridente et railleuse; vous vous trompez, c'est pire qu'à Corbie.

Claire tocrna vivement la tête et aperçut à deux pas d'elle un cavalier d'une taille médiocre et d'une mise affectant là simplicité, qui la regardait avec de petits yeux brillants et enfoncés comme ceux du renard. Avec ses épais cheveux noirs, sa lèvre pincée et mobile, sa pâleur bilieuse et son front chagrin, ce cavalier inspirait la tristesse en plein jour ; le soir, il eût peut-être inspiré l'effroi.

— M. le prince de Marsillac! s'écria Claire tout émue. Ah ! soyez le bienvenu, monsieur.

— Dites M. le duc de la Rochefoucauld, madame; car,

maintenant que le duc mon père est mort^ j'ai hérité de ce nom, sous lequel, bonnes ou mauvaises, vont s'inscrire les actions de ma vie.

— Vous revenez?... dit Claire avec hésitation.

— Nous revenons battus, madame.

— Battus, juste ciel! vous?

— Je dis que nous revenons battus, madame, parce que je suis peu fanfaron de ma nature, et que je me dis la vérité à moi-même comme je la dis aux autres j autrement, je pourrais prétendre que nous revenons vainqueurs; mais, en réalité, nous sommes battus, puisque notre dessein sur Saumur a échoué. Je suis arrivé trop tard; nous perdons cette place importante que Jarzé venait de rendre. Désormais, en supposant que madame la Princesse ait Bordeaux, comme la chose lui a été promise, toute la guerre va se concentrer en Guyenne.

— Mais, monsieur, demanda Claire, si, comme j'ai cru le comprendre, la capitulation de Saumur a eu lieu sans coup férir, que signifie ce que nous voyons, et pourquoi tous ces gentilshommes sont-ils donc blessés ainsi?

— Parce que, dit la Rochefoucauld avec une sorte d'orgueil qu'il ne put dissimuler malgré sa puissance sur luimême, nous avons rencontré quelques troupes royales.

■— Et l'on s'est battu? demanda vivement madame de Cambes.

— Oh ! mon Dieu, oui, madame.

— Ainsi, murmura la vicomtesse, le premier sang français a déjà été répandu par des Français ! Et c'est vous, monsieur le duc, qui avez donné l'exemple?

— C'est moi, madame.

— Vous, si calme, si froid, si sage?

— Lorsqu'on défend un parti injuste contre moi, quelquefois, à force de me passionner pom' la raison, je deviens fort peu raisonnable.

-.- N'êles-vous point blessé^ au moins?

— Non. J'ai eu celte fois plus de boniieur qu'aux Lignes et à Paris. Je croyais môme alors avoir assez reçu de la guerre civile pour ne plus rentrer en compte avec elle j mais je m'étais trompé. Que voulez-vous! l'homme bâtit toujours des projets sans consulter la passion, le seul et le véritable architecte de sa vie^ qui vient réformer son édifice, quand elle ne le renverse pas tout à fait.

Madame de Cambes sourit; elle se rappelait que M. de la Rochefoucauld avait dit que, pour les beaux yeux de madame de Longueville, il avait fait la guerre aux rois, et la ferait aux dieux.

Ce sourire n'échappa pas au duc, et, ne laissant pas le temps à la vicomtesse de faire suivre ce sourire de la pensée qui l'avait fait naître :

— Mais vous, madame, continua-t-il, laissez-moi vous faire mes compliments; car, en vérité, vous êtes un modèle de bravoure.

— Et pourquoi?

— Comment donc! voyager seule ainsi, avec un seul écuyer, comme une Clorinde ou une Bradamante ! Oh ! à propos, j'ai appris votre charmante conduite à Chantilly. Vous avez, m'a-t-on assuré, joué admirablement un pauvre diable d'officier royal... Victoire aisée, n'est-ce pas? ajouta le duc avec ce sourire et ce regard qui, chez lui, voulaient dire tant de choses.

— Comment cela? demanda Claire tout émue.

— Je dis aisée, continua le duc, parce qu'il ne combattait point à armes égales avec vous. Toutefois, une chose m'a frappé, dans le récit qui m'a été fait de cette aventure...

Et, avec plus d'acharnement que jamais, le duc fixa ses petits yeux sur la vicomtesse.

Il n'y avait pas, pour madame de Cambes, moyen de battre honorablement en retraite. Elle se prépara, en conséquence.

à une défense qu'elle résolut de faire la plus vigoureuse possible.

— Parlez, monsieur le duc, dit-elle ; quelle est cette chose qui vous a frappé?

— C'est votre habileté extrême, madame, à jouer ce petit rôle comique; en effet, si j'en crois ce qu'on m'a dit, l'officier avait déjà vu votre écuyer et vous-même, je crois?

Ces derniers mots, quoique lancés avec toute l'habileté réservée d'un homme de tact, ne laissèrent pas de faire une profonde impression sur madame de Cambes.

— Il m'avait vue, monsieur, dites-vous?

— Un instant, madame, entendons-nous, ce n'est pas moi qui le dis : c'est toujours ce personnage indéfini qu'on appelle On, et à la puissance duquel les rois sont soumis auss bien que les derniers de leurs sujets.

— Et où m'avait-il vue?

— On dit que c'est sur la route de Libourne à Chantilly, dans un village qu'on appelle Jaulnay ; seulement, l'entrevue n'a point été longue, le gentilhomme ayant reçu l'ordre de M. d'Épernon de partir cà l'instant même pour Mantes.

— ;Mais, si ce gentilhomme m'avait vue, monsieur le duc, comment se serait-il fait qu'il ne m'eût pas reconnue?

— Ah! le fameux On dont je vous parlais tout à l'heure, et qui a réponse à tout, disait que la chose était possible, attendu que l'entrevue avait eu lieu dans les ténèbres.

— Cette fois, monsieur le duc, reprit la vicomtesse toute palpitante, je ne sais plus, en vérité, ce que vous voulez dire.

— • Alors, reprit le duc avec une feinte bonhomie, j'aurai été mal renseigné; puis, à tout prendre, qu'est-ce qu'une rencontre d'un instant?... H est vrai, madame, ajouta galamment le duc, que vous êtes de tournure et de visage à laisser une profonde impression, ne fût-ce qu'après une entrevuô d'un instant.

— Mais la chose ne serait pas possible, reprit la vicomtesse, puisque vous dites vous-même que l'entrevue a eu lieu dans les ténèbres.

— C'est juste, et vous parez habilement, madame. C'est donc moi qui me trompe, à moins cependant qu'avant celte entrevue ce jeune homme ne vous eût déjà remarquée. Alors, l'aventure de Jaulnay ne serait plus précisément une rencontre...

— Et que serait-ce donc? répondit Claire. Prenez garde à vos paroles, monsieur le duc.

— Aussi, vous le voyez, je m'arrête : notre chère langue française est si pauvre, que je cherche vainement un mot qui rende ma pensée. Ce serait un appuntamento, comme disent les Italiens; une assignation, comme disent les Anglais.

— Mais, si je ne me trompe, monsieur le duc, dit Claire, ces deux mots se traduisent en français par celui de rendezvous?

— Allons reprit le duc, voilà que je dis une sottise en deux langues étrangères, et que je tombe justement sur une personne qui entend ces deux langues î Madame, pardonnezmoi; il paraît décidément que l'italien et l'anglais sont aussi pauvres que le français.

Claire étreignit son cœur de sa main gauche pour respirer plus librement : elle étouffait. Une chose lui revenait à l'esprit dont elle s'était toujours doutée : c'est que M. delà Rochefoucauld avait fait pour elle, en pensée et en désir du moins, une infidélité r. madame de Longueville, et que, s'il parlait ainsi, c'était un sentiment de jalousie qui le faisait parler. En effet, deux ans auparavant, le prince de Marsillac lui avait voué une cour aussi assidue que le permettaient ce caractère sournois, ces perpétuelles incertitudes et ces timidités éternelles, qui faisaient de lui le plus haineux ennemi, quand il n'était pas l'ami le plus reconnaissant. Aussi la vicomtesse préféra-t-elle ne pas rompre en visière à un homme qui me-

nail ainsi de front et les affaires publiques et les intérêts les plus familiers.

— Savez-vous, monsieur le duc, dit-elle, que vous êtes un homme précieux, dans les circonstances où nous nous trouvons surtout, et que M. de Mazarin, qui s'en pique cependant, n'a pas une police mieux faite que la vôtre?...

— Si je ne savais rien, madame, reprit le duc de la Rochefoucauld, je lui ressemblerais trop, à ce cher ministre, et alors jp n'aurais aucun moiif de lui faire la guerre. Aussi je tâche de me tenir à peu près au courant de tout.

— Même des secrets de vos alliées, si elles en avaient?

— Vous venez de dire là un mot qui s'interpréterait fort mal si on l'entendait : un secret de femme. Ce voyage et cette rencontre étaient donc un secret?

— Entendons-nous, monsieur le duc, car vous n'avez qu'à moitié raison. La rencontre était un accidei^t. Le voyage était un secret, et même un secret de femmes, puisque, en effet, le voyage n'était connu que de moi et de madame la Princesse.

Le duc sourit. Celte bonne défense aiguisait sa perspicacité.

— Et de Lenet, dit-il, et de Richon, et de madame de Tourville, et même d'un certain vicomte de Carabes, que je ne connais pas, dont j"ai entendu parler pour la première fois en cette occasion... Il est vrai que, ce dernier étant voire frère, vous me direz que le secret ne sortait pas de la famille.

Claire se mit à rire pour ne pas irriter le duc, dont elle voyait déjà onduler le sourcil.

— Savez-vous une chose, duc? dit-elle.

— Non, mais apprenez-la moi; et, si c'est un secret, madame, je vous promets d'être aussi discret que vous et de Ea le dire qu'à mon état-major.

— Eh bien, faites; je ne demande pas mieux, quoique je risque par là de me rendre ennemie une grande princesse dont il ne fait pas bon encouilr la haine.

Le duc rougit imperceptiblement.

— Elîbien, ce secret? dit-il.

— Dans ce voyage qu'on m'a fait entreprendre^ savez^vous quel est le compagnon que madame la Princesse me desti- Dfait?

— Non.

— C'était vous-même.

— En effet Je me rappelle que madame la Princesse m'avait fait demander si je pouvais servir d'escorte à une personne qui revenait do Libourne à Paris.

— Et vous avez refusé ?

— J'étais retenu en Poitou par des affaires indispensables.

— Oui, vous aviez à recevoir les courriers de madame de Longueville.

La Rochefoucauld regarda vivement la vicomtesse, comme pour fouiller le fond de son cœur avant que la trace de ses paroles fût disparue, et, se rapprochant d'elle :

— M'en faites-vous un reproche? dit-il.

— Non pas; votre cœur est si bien placé en ce lieu, mon* sieur le duc, qu'au lieu de reproches, ce sont des compliments que vous avez droit d'attendre.

— Ah ! dit le duc en soupirant malgré lui, plût au ciel que j'eusse fait ce voyage avec vous!

— Et pourquoi cela?

— Parce que je ne fusse point allé à Saumur, répondit le duc d'un ton qui signifiait qu'il avait une autre réponse prête, mais qu'il n'osait ou ne voulait pas faire.

— C'est Richon qui lui aura tout dit, pensa Claire.

— Mais, du reste, continua le duc, je ne me plains pas de mon malheur privé, puisqu'il en résulte un bonheur public.

— Que vo ulez-vous dire, monsieur le duc? Je ne vous comprends pas.

— Je veux dire que, si j'eusse été avec vous, vous n'eus-

siez pas fait la rencontre de cet officier qui s'est trouvé, tant il e5t clair que le ciel protège notre cause, être le même que le Mazarin a envoyé à Chantilly.

— Ah! monsieur le duc, dit Claire d'une voix étranglée par un douloureux et récent souvenir, ne plaisantez pas sur ce malheureux officier !

— Pourquoi? Est-ce une personne sacrée?

— Oui, maintenant, car les grands malheurs ont pour les nobles cœurs leur sacre comme les hautes fortunes. Cet officier est peut-être mort à cette heure, monsieur, et il aura payé son erreur ou son dévouement de sa vie.

— Mort d'amour? demanda le duc.

— Parlons sérieusement, monsieur; vous savez bien que, si je donnais mon cœur à quelqu'un, ce ne serait point aux gens qu'on rencontre par les grands chemins. Je vous dis que ce malheureux a été aujourd'hui même arrêté par ordre de M. de Mazarin.

— Arrêté ! dit le duc; et comment savez-vous cela? encore par rencontre?

— Oh ! mon Dieu, oui! Je passais à Jaulnay... Connaissezvous Jaulnay?

— Parfaitement; j'y ai reçu un coup d'épée dans l'épaule... Vous passiez donc à Jaulnay ; et puis n'est-ce pas dans ce même village que le récit assure?...

— Laissons là le récit, monsieur le duc, répondit Claire en rougissant. Je passais donc à Jaulnay, comme je vous le dis, lorsque je vis une troupe de gens armés qui arrêtait et emmenait un homme : cet homme, c'était lui.

— Lui, dites-vous? Ah ! prenez-y garde, madame, vous avez dit/ Mi.'

— Lui, l'officier. Mon Dieu! monsieur le duc, que vous êtes profond! laissez là vos finesses, et, si vous n'avez pas pilic de ce malheureux...

— Pitié, moi? s'écria le duc. Eh ! madame, est-ce que j'ai le

temps d'avoir pitié, surtout des gens que je ne connais pas !... Claire regarda à la dérobée le visage pâle de la Rochefoucauld et r>es lèvres minces crispées par un scjrire sans rayonnement, et elle frissonna malgré elle.

— Madame, continua le duc, je voudrais avoir l'honneur de vous esoorter plus loin; mais je dois jeter une garnison dans Montrond ; excusez-moi donc si je vous quitte. Vingt gentilshommes plus heureux que moi vous serviront de gardes jusqu'à ce que vous ayez rejoint madame la Princesse, àlaquelleje vous prie de vouloirbien présenter mes respects.

— Ne venez-vous point à Bordeaux? demanda Claire.

— Non; pour le moment, je vais à Turenne prendre M. de Bouillon. Nous luttons de politesse à qui ne sera point général dans celte guerre; j'ai affaire à forte partie, mais je veux le vaincre et rester lieutenant.

Et, sur ces paroles, le duc salua cérémonieusement la vicomtesse et reprit à pas lents le chemin que suivait sa troupe de cavaliers. Claire le suivit des yeux en murmurant :

— Sa pitié ! j'invoquais sa pitié! Il a dit le mot : il n'a pas le temps d'en avoir.

Elle vit alors un groupe de cavaliers se détacher vers elle, et le reste de la troupe s'enfoncer dans le bois voisin.

Derrière la troupe allait rêveur, et les rênes sur le cou de son cheval, cet homme au regard faux et aux mains blanches, qui inscrivait plus tard, en tête de ses mémoires, celte phrase assez étrange pour un philosophe moraliste :

« Je crois qu'il faut se contenter de témoigner de la compassion, mais se garder d'en avoir. C'est une passion qui n'est bonne à rien au dedans d'une âme bien faite, qui ne sert qu'à affaiblir le cœur et qu'on doit laisser au peuple, qui, n'exécutant jamais rien par raison, a besoin de passion pour faire les choses. »

Deux j^ars après, madame de Cambes était rendue près de la princesse.

Madame de Cambes avait bien des fois instinctivement songé à ce qu'il arriverait d'une haine comme celle de M. de la Rochefoucauld; mais, se voyant jeune, belle, riche, en faveur, elle ne comprenait pas que cette haine, en supposant toutefois qu'elle existât, pût jamais avoir une funeste influence sur sa vie.

Cependant, quand madame de Cambes sut, à n'en pas douter, qu'il s'était inquiété d'elle au point d'avoir appris ce qu'il savait, elle prit les devants près de la princesse.

-— Madame, lui dit-elle en réponse aux compliments qu'elle lui faisait, ne me félicitez pas trop sur la prétendue adresse que j'ai déployée en cette occasion; car certaines gens prétendent que l'officier, notre ^^upe, savait à quoi s'en tenir sur la vraie et sur la fausse prmcesse de Condé.

Mais, comme cette supposition ôtait à madame la Princesse la part de mérite qu'elle prétendait avoir déployée dans l'exécution de cette ruse, elle n'en voulut naturellement rien croire.

— Oui, oui, ma chère Claire, répondit-elle; oui, je comprends : aujourd'hui que notre gentilhomme voit que nous l'avons trompé, il voudrait se donner les airs de nous avoir favorisées; malheureusement, c'est s'y prendre un peu tard, que d'avoir attendu d'être disgracié pour cela. Mais, à propos, vous avez, m'avez-vous dit, rencontré M. de la Rochefoucauld par les chemins?

— Oui, madame.

— Que vous îHt-il conté de nouveau?

— Qu'il se r6.idait à Turenne pour se concerter avec M. de Bouillon.

— Oui, il y a IfiUe entre eux, je le sais bien ; tout en ayant l'air de refuser cet honneur, c'est à qui des deux sera généralissime de nos armées. Eu effet, lorsque nous fcions la paix, plus le rebelle aura été à craindre, plus il aura le droit

de faire payer cher son retour. Mais j'ai, pour les mettre d'accord, un plan de madame de Tourville.

— Oh! oh! dit la vicomtesse souriant à ce nom. Votre Altesse s'est donc réconciliée avec sa conseillère ordinaire?

— Il l'a bien fallu; elle nous a rejoints à Montrond, apportant son rouleau de papier avec une gravité qui nous a fait mourir de rire, Lenet et moi.

— (( Bien que Votre Altesse, a-t-elle dit, ne fasse aucun cas de ces réflexions, fruits de laborieuses veilles, j'apporte mon tribut à l'association générale... »

— Mais c'était donc un véritable discours?

— En trois points.

— Auquel Votre Altesse a répondu?

— Non pas, j'ai passé la parole à Lenet. « Madame, a-t-il dit, nous n'avons jamais douté de votre zèle, et encore moins de vos lumières : elles nous sont si précieuses, que nous les regrettions chaque jour, madame la Princesse et moi... » Bref, il lui a dit encore une foule de si belles choses, qu'il l'a séduite, et qu'elle a fini par lui donner son plan.

— Qui est?

— De ne nommer généralissime ni M. de Bouillon, ni M. de la Kochefoucauld, mais M. de Turenne.

— Eh bien, mais, dit Claire, il me semble que la conseillère conseillait assez bien, cette fois-là ; qu'en dites-vous, monsieur Lenet?

— Je dis que madame la vicomtesse a raison et qu'elle apporte une bonne voix de plus à nos délibérations, répondit Lenet, qui justement entrait à cette heure avec un rouleau de papier qu'il tenait aussi gravement qu'aurait pu le faire madame de Tourville. Malheureusement, M. de Turenne ne peut pas quitter l'armée du Nord, et notre plan veut qu'il marche sur Paris, quand le Mazarin et la reine marcheront sur Bordeaux.

— Vous remarquerez, ma chère amie, que Lenet est l'homme des impossibilités. Aussi, n'est-ce ni M. de Bouil-

Ion, ni M. de la Rochefoucauld, ni M. de Turennp qui est noire genoralissime. Notre généralissime, c'est Lenet! — Que tient là Votre Excellence? est-ce une proclamation?

— Oui, madame.

— Celle de madame de Tourville, bien entendu?

— Absolument, madame; sauf quelques nécessités de rédaction. Le style de chancellerie, vous savez...

— Bon, bon! dit en riant la princesse; ne nous attachons point à la lettre ; que l'esprit y soit, c'est tout ce qu'il faut.

— Il y est, madame.

— Et M. de Bouillon, où signera-t-il ?

— Sur la même ligne que M. de la Rochefoucauld.

— Ce n'est pas me dire où signera M. de la Rochefoucauld, cela.

— M. de la Rochefoucauld signera au-dessous de M. le duc d'Enghien.

— M. le duc d'Enghien ne doit pas signer un pareil acte. Un enfant! songez-y donc, Lenet.

— J'y ai songé, madame. Quand le roi meurt, le dauphin lui succède, n'eût-il qu'un jour... Pourquoi n'en serait-il pas de la maison des Condé comme de la maison de France?

— Mais que dira M. de la Rochefoucauld? que dira M. de Bouillon?

— Le premier a dit, madame, et s'en est allé après avoir dit; le second saura la chose quand elle sera faite, et, par conséquent, dira ce qu'il voudra, peu nous importe.

— Voftà donc la cause de cette froideur que le duc vous a témoignée, Claire?

— Laissez-le froid, madame, dit Lenet ; il se réchauffera aux premiers coups de canon que nous tirera le maréchal de la M'^iiieraie. Ces messieurs veulent faire la guerre : eh bien, qu'ils la fassent.

— Prenons garde de les mécontenter par trop, L»enct, dit la princesse, nous n'avons qu'eux...

-^ £t eux n'ont que votre nom; qu'ils essayent donc de

se battre pour leur compte, et vous verrez combien de temps ils tiendront : donnant, donnant.

Depuis quelques secondes déjà, madame de Tourville était entrée, et, à l'air radieux épanoui sur son visage, avait succédé une nuance d'inquiétude que redoublèrent encore les dernières paroles du conseiller son rival.

Elle s'avança vivement,

■— Le plan que j'ai proposé à Votre Altesse aurait-il le malheur, dit-elle, de ne pas obtenir l'approbation de M. Lenet?

— Au contraire, madame, répondit Lenet en s'inclinant, et j'ai gardé soigneusement la majeure partie de votre rédaction ; seulement, au lieu que la proclamation soit signée du duc de Bouillon ou du duc de la Rochefoucauld, elle sera signée de monseigneur le duc d'Enghien : le nom de ces messieurs viendra après celui du prince.

— • Vous compromettez le jeune prince, monsieur.

— C'est trop juste qu'il soit compromis, madame, puisque c'est pour lui qu'on se bat.

— Mais les Bordelais aiment M. le duc de Bouillon, ils adorent M. le duc de la Rochefoucauld, et ils ne connaissent même pas le duc d'Enghien.

— Vous êtes dans l'erreur, répondit Lenet en tirant, selon son habitude, un papier de cette poche qui étonnait toujours madame la Princesse par sa contenance, car voici une lettre de M. le président de Bordeaux, dans laquelle il me prie de faire signer les proclamations par le jeune duc.

— Eh! moquez-vous des parlements, Lenet, s'écria la princesse; ce n'est pas la peine d'échapper au pouvoir de la reine et de M. de Mazarin, si nous retombons en celui des parlements.

— Votre Altesse veut-elle entrer à Bordeaux ? demanda Lenet.

— Sans doute.

— Eh bien, c'est la condition sine quâ non; ils ne brûleront

pas une amorce pour un autre que pour M. le duc d'Enghien. Madame de Tourville se mordit les lèvres.

— Ainsi, dit la princesse, vous nous avez fait fuir de Chantilly, vous nous avez fait faire cent cinquante lieues pour nous faire recevoir un affront des Bordelais?

— Ce que vous prenez pour un affront, madame, est un honneur. Quoi de plus flatteur, en effet, pour madame la princesse de Condé que de voir que c'est elle qu'on reçoit, et non les autres?...

— Ainsi, lesBordelais ne recevront même pas les deux ducs?

— Ils ne recevront que Votre Altesse.

— Que puis-je faire seule?

— Eh! mon Dieu, entrez toujours; puis, en entrant, laissez les portes ouvertes, et les autres entreront derrière vous.

— ISous ne pouvons pas nous passer d'eux.

— C'est mon avis, et, dans quinze jours, ce sera l'avis du parlement. Bordeaux repousse votre armée, dont elle a peur, et, dans quinze jours, elle l'appellera pour se défendre. Vous aurez alors le double mérite d'avoir fait deux fois ce que les Bordelais vous auront demandé; et alors, soyez tranquille, ils se feront tuer pour vous, depuis le premier jusqu'au dernier.

— Bordeaux est-il donc menacé? demanda madame de Tourville.

— Très-menacé, répondit Lenet : voilà pourquoi il est urgent d'y prendre position. Tant que nous n'y serons pas, Bordeaux peut, sans que son honneur soit compromis, refuser de nous ouvrir ses portes; une fois que nous y serons, Bordeaux ne peut pas, sans se déshonorer, nous chasàer hors de ses murailles.

— Et qui menace Bordeaux, s'il vous plaît?

— Le roi, la reine, M. de Mazarin... Les forces royales se recrutent, nos ennemis prennent position; l'île Saip*-Georges, qui n'est qu'à trois lieues de la ville, vient de recevoir un renfort, un secours de munitions et un nouveau gouver-

neur. Les Bordelais vont essayer de prendre l'île, et se feront battre naturellement, attendu qu'ils auront affaire aux meilleu^'es troupes du roi. Bien et dûment étrillés, comme il convient à des bourgeois qui veulent parodier des soldatSa ils appelleront à grands cris les ducs de Bouillon et de la Rochefoucauld... Alors, madame, c'est vous, qui tenez ces deux ducs dans vos deux mains^ qui ferez vos "-onditions aux parlements...

— Mais ne vaut-il pas mieux essayer d ^ gagner à nous ce nouveau gouverneur avant que les Bordelais aient essuyé une défaite qui les découragera peut-être?

— Si vous êtes dans Bordeaux quand cette défaite aura lieu, vous n'avez rien à craindre... Quant à gagner ce gouverneur, c'est chose impossible.

— Impossible ! Et pourquoi cela?

— Parce que ce gouverneur est un ennemi personnel de Votre Altesse.

— Un ennemi personnel à moi?

— Oui...

— Et d'où vient son inimitié ?

— De ce qu'il ne pardonnera jamais à Votre Altesse la mystification dont il a été victime à Chantilly... Oh! M. de Mazarin n'est pas un sot comme vous le croyez, mesdames, quoique je me tue à vous répéter sans cesse le contraire; et la preuve, c'est qu'il a mis à l'île Saint-Georges, c'est-à-dire dans la meilleure position du pays, devinez qui?

— Je vous ai déjà dit que j'ignorais complètement qui ce pouvait être.

— Eh bien, c'est l'officier dont vous avez tant ri, et qui^ par une inconcevable maladresse, a laissé fuir V^otre Altesse de Chantilly...

•— M. de Canolles? s'écria Claire.

— Oui.

— M. de Canolles gouverneur de l'île Saint-Georges!

— En personne.

— Impossible ! je Tai vu arrêter devant moi, soas mes yeux.

— C'est vrai. Mais il est puissamment protégé, sans doute; et sa disgrâce s'est changée en faveur.

— Et vous qui le croyiez déjà mort, ma pauvre Claire, dit en riant madame la Princesse.

— En êtes- vous bien sûr, monsieur? demanda Claire stit> péfaite.

Lenet, selon son habitude, porta la main à la fameuse poche et en lira un papier.

— Voici une lettre de Richon, dit-il, qui me donne tous les détails de l'installation du nouveau gouverneur, et qui m'exprime son regret de ce que Votre Altesse ns l'a pas placé lui-même à l'île Saint-Georges.

— Madame la Princesse placer M. Richon à l'île Saint- Georges! dit madame de Tourville avec un rire triomphant. Est-ce que nous disposons des nominations de gouverneurs aux places de Sa Majesté?

— Nous disposions d'une, madame, répondit Lenet, et c'était assez.

— Et de laquelle donc?

Madame de Tourville frissonna en voyant Lenet approcher la mam de sa poche.

— Le blanc-seing de M. le duc d'Épernon ! s'écria la princesse. C'est vrai, je l'avais oublié.

— Bah ! qu'est-ce que cela? dit dédaigneusement madame de Tourville. Un chiffon de papier, et pas autre chose.

— Ce chiffon de papier, madame, dit icnet, c'est la nomination qu'il nous faut pour contre- balancer celle qui vient d'être faite. C'est le contre-poids à l'île Saint-Georges, c'est notre salut enfin, c'est quelque autre place sur la Dordogne comme l'île Saint-Georges est sur la Garonne.

— El vous êtes sûr, reprit Claire, qui n'avait rien écouté de ce qui se disait depuis cinq minutes, et qui en était restée à la nouvelle annoncée par Lenet et confirmée par Richon ^ et vous êtes sûr, monsieur, que c'est bien le môme M. de

Canolles qui a été arrêté à Jaulnay qui est maintenant gouverneur à l'île Saint-Georges?

— J'en suis sûr, madame.

— M. de Mazarin a une singulière façon, continua-t-eîle, de conduire ses gouverneurs à leurs gouvernements.

— Oui, dit la princesse, et, bien certainement, il y a quelque chose là-dessous.

— Sans doute, dit Lenet ; il y a mademoiselle Nanon do Larligues.

— Nanon de Larligues ! s'écria la vicomtesse de Cambes, qu'un effroyable souvenir venait mordre au cœur,

— Cette fille ! dit la princesse avec mépris.

— Oui, madame, répondit Lenet : cette fille que Votre Altesse a refusé de voir, alors qu'elle sollicitait l'honneur de vous être présentée, et que la reine, moins sévère que vous sur les lois de l'étiquette, avait reçue; ce qui fait qu'elle a répondu à votre chambellan qu'il était possible que madame la princesse de Condé fût plus grande dame qu'Anne d'Autriche, mais qu'à coup sûr Anne d'Autriche avait plus de prudence que la princesse de Condé.

— La mémoire vous manque, Lenet, ou bien vous voulez me ménager, s'écria la princesse. L'insolente ne s'est pas contentée de dire plus de prudence, elle a dit encore plus d'esprit.

— C'est possible, dit Lenet en souriant. Je passais dans l'antichambre à ce moment-là et n'ai point entendu la fin de la phrase.

— Mais, moi qui écoutais à la porte, dit madame la Princesse, moi, je l'ai entendue tout entière.

— Eh bien, vous comprenez, madame, dit Lenet, c'est une femme qui vous fera la guerre la plus acharnée. La reine vous eût envoyé des soldats à combattre ; Nanon vous enverra des ennemis qu'il faudra terrasser.

—Peut-être, à la place de Son Altesse, ditaigrement madame de Tourville à Lenet, l'eussiez-vous reçue avec révérence ?

— Non, madame, dit Lenet, je l'eusse reçue en riant, et je l'eusse achetée.

— Eh bien, s'il ne s'agit que de l'acheter, il esttouj ours temps.

— Sans doute, il est toujours temps ; seulement, à cette heure, ce sera probablement trop cher pour notre bourse.

— Combien donc vaut-elle ? demanda la ^■^rincesse.

— Cinq cent mille livres avant la guerre.

— Mais aujourd'hui ?

— Un million.

-— Mais, pour ce prix-là, j'achèterai M. de Mazarin !

— C'est possible, dit Lenet ; les choses qui ont déjà été vendues et revendues baissent de prix.

— Mais, dit madame de Tourville, qui était toujours pour les moyens violents, si l'on ne peut pas l'acheter, il faut la prendre !

— Vous rendriez, madame, un véritable service à Son Altesse en arrivant à ce but; mais ce sera difûcile d'y arriver, attendu que Ton ignore entièrement où elle est. Mais ne nous occupons point de cela; entrons d'abord à Bordeaux, et ensuite nous entrerons à l'île Saint-Georges.

— Non, non 1 s'écria Glaire, non, entrons à l'île Saint- Georges auparavant I

Cette exclamation, partie du fond du cœur de la vicomtesse, fit retourner les deux femmes de son côté, tandis que Lenet regardait Claire avec aut<ant d'attention qu'eût pu le faire M. de la Rochefoucauld, mais avec la bienveillance de plus.

— Mais tu es folle, dit la princesse ; tu vois bien que Lenet dit que la place est imprenable !

— C'est possible, dit Claire; mais, moi, je crois que nous la prendrons.

— Auriez-vous un plan ? dit madame de Tourville avec l'air d'une femme qui craint de voir élever autel contre autel.

— Peut-être, dit Claire.

— Mais, dit en riant la princesse, si l'île Saint-Georges

est aussi chère à acheter que le dit Lenet, peut-être ne sommes-nous point assez riches.

— On ne l'achètera point, dit Claire, et cependant on l'aurct de même.

— Par la force, alors, dit madame de Tourville; ma chère amie, vous rentrez dans mon plan.

— C'est cela, dit la princesse. Nous enverrons Richon assiéger Saint-Georges ; il est du pays, il connaît les localités, et, si un homme peut s'emparer de celte forteresse, que vous prétendez être si importante, c'est lai.

— Avant d'employer ce moyen, dit Claire, laissez-moi tenter l'aventure, madame. Et, si j'échoue, alors vous ferez la chose comme vous l'entendrez.

—-Comment! dit la princesse étonnée, tu iras à l'île Saint-Georges ?

— J'irai.

— Seule ?

— Accompagnée de Pompée.

— Et tu ne crains rien ?

— J'irai comme parlementaire, si toutefois Votre Altesse veut bien me charger de ses instructions.

— Ah I voilà qui est nouveau ! s'écria madame de Tourville ; il me semble, à moi, que les diplomates ne s'improv'ient pas ainsi, et qu'il faut faire une longue étude de cette science que ^\. de Tourville, un des meilleurs diplomates de son époque, comme il en était un des plus grands guerriers, prétendait être la plus difficile de toutes.

—•Quelle que soit mon insuffisance, madame, répondit Claire, j'essayerai cependant, si madame la Princesse veut bien le permettre.

— Certainement que madame la Princesse vous le permettra, dit Lenet en jetant un regard à madame de Coudé, et je suis même persuadé que, s'il est au monde ane personne qui puis^ réussir dans une pareille négociation, c'€3t vous...

— Et que fera donc madame qu'un autre ne puisse pas faire?

— Elle marchandera tout simplement M. de Canolles, ce qu'un homme n'essayerait pas sans se faire jeter par les fenêtres.

— Un homme, soit! reprit madame de Tourville; mais une femme?

— Si c'est unt. femme qui va à l'île Saint-Georges, dit Lenet, autant vaut, et même mieux vaut que ce soit madame qu'une autre, puisque c'est madame qui, la première, en a eu l'idée.

En ce moment, un messager entra chez madame la Princesse. Il était porteur d'une lettre du parlement de Bordeaux.

— Ah ! s'écria la princesse, la réponse à ma requête, sans doute.

Les deux femmes se rapprocTiérent, mues par un sentiment de curiosité et d'intérêt. Quant à Lenet, il demeura à sa place avec son flegme ordinaire, sachant d'avance, sans doute, ce que contenait la lettre. La princesse lut avidement.

— Ils me demandent, ils m'appellent, ils m'attendent! s'écria-t-elle.

— Ah î fit madame de Tourville avec un accent de triomphe.

— Mais les ducs, madame? dit Lenet, mais l'armée ?

— Ils ne m'en parlent pas.

— Alors, nous sommes dénués, dit madame de Tourville.

— Non, dit la duchesse ; car, grâce au blanc-seing du duc d'Epernon, j'aurai Vayres, qui commande la Dordogne.

— Et moi, dit Claire, j'aurai Saint-Georges, qui est la clef de la Garonne.

— Et moi, dit Lenet, ;"^urai les ducs et l'armée, si vous m'en laissez le temps, '.outefois.

PIN DU PREU'.En VOLUME

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