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seil, qui se composait de madame de Tourville, de Claire, de ses dames d'honneur et de Lenet. Madame de Tourville, qui connaissait son antagoniste, avait fort insisté pour qu'il n'assistât point au conseil, attendu que la guerre était une guerre de femme«, dans laquelle on ne se servait des hommes que pour combattre. Mais madame la Princesse déclara que Lenet lui ayant été imposé par le prince, son mari, elle ne pouvait Texclure de la chambre des délibérations, dans laquelle d'ailleurs sa présence n'aurait aucune importance, vu qu'il était convenu d'avance qu'il pourrait parler tant qu'il voudrait, mais qu'on ne l'écouterait pas.

La précaution de madame de Tourville n'était pas une précaution inutile; elle avait employé les deux jours de marche qui venaient de s'écouler à tourner la tète de madame la Princesse vers des idées belliqueuses auxquelles celle-ci n'était déjà que trop encline, et elle craignait que Lenet ne vînt détruire encore tout Téchafaudage de son travail si laborieusement élevé.

En effet, le conseil assemblé, madame de Tourville exposa son plan : c'était de faire venir secrètement les ducs et leur armée ; de se procurer, soit de force, soit à l'amiable, un certain nombre de bateaux, et d'entrer dans Bordeaux, en descendant la rivière, aux cris de : — A nous, Bordelais ! Vive Condé ! Pas de Mazarin I

Ainsi l'entrée de madame la Princesse devenait une véritable entrée triomphale, et madame de Tourville, par un chemin détourné, revenait ainsi à son fameux projet de s'em parer de force de Bordeaux, et de faire ainsi peur à la reine" d'une armée dont le coup d'essai serait un si brillant coup de main.

Lenet approuva toute chose de la tête, interrompant mar dame de Tourville par des exclamations admiratives; puis» lorsqu'elle eut fini d'exposer son plan :

— C'est magnifique, Madame 1 dit-il ; maintenant, veuillez vous résumer.

— C'est chose facile, et qui sera faite en deux mots, dit la bonne dame triomphante et s'animant elle-même à son propre récit. Au milieu de la grêle des balles, au son des cl-oches, aux cris de fureur ou d'amour des populations, on verra de faibles femmes poursuivre intrépidement leur généreuse mission; on verra un enfant dans les bras de sa mère supplier le parlement pour obtenir sa protection. Ce touchant spectacle ne manquera point d'attendrir les âmes les plus farouches. Nous vaincrons ainsi, moitié par la force, moitié par la justice de notre cause : ce qui est, je crois, le but de son altesse madame la Princesse.

Le résumé fit plus d'effet encore que le discours; madame la Princesse applaudit; Claire, que le désir d'être nommée parlementaire à Tile Saint-Georges peignait de plus en plus, applaudit; le capitaine des gardes, dont c'était Tétat de rechercher les grands coups d'épée, applaudit; enfin Lenet fit plus que d'applaudir, il alla prendre la main de madame de Tourville, et la pressant avec autant de respect qae de sensibilité :

— Madame, s'écria-t-il, quand je n'eusse pas su combien TOtre prudence est grande, combien vous connaissez à fond, d'instinct ou d'étude, je n'en sais rien, et peu m'importe, la grande question civile et militaire qui nous occupe, je serais certes convaincu à cette heure^, et je me prosternerais devant la plus util conseillère que Son Altesse puisse jamais trou ver...

— N'est-ce pas, Lenet, dit la princesse, n'est-ce pas que voilà une belle chose! C'était aussi mon avis. Vite, allons Vialas, qu'on mette à monsieur le duc d'Enghien la petite? épée que je lui ai fait faire, ainsi que son casque et son armure.

— Oui! faites, Vialas. Mais un seul mot encore auparavant, s'il vous plaît, Madame, dit Lenet, tandis que madame de Tourville, qui s'était d'abord rengorgée d'orgueil, commençait à s'assombrir, vu la parfaite connaissance qu'elle avait des subtilités de Lenet à son endroit.

— Eh bien ! dit la princesse, voyons, qu'y a-t-il encore?

— Rien, Madame, bien certainement; car jamais on ne pré s enta une chose qui fût plus en harmonie avec le caractère d'une princesse auguste comme vous l'êtes, et pareil avis ne pouvait venir que de votre maison.

Ces paroles produisirent un nouveau gonflement de madame de Tourville, et ramenèrent le sourire sur les lèvres de madame la Princesse, qui commençait à froncer le sourcih

— Mais, Madame, continua Lenet, dont le regard suivait l'effet de ce terrible mais sur le visage de son ennemie jurée, tout en adoptant, je ne dirai pas même sans répugnance, mais d'enthousiasme ce plan, le seul convenable, j'y propo serai une légère modification.

Madame de Tourville fit demi-tour sur elle-même, raide> sèche et prête à la défense. Le sourcil de madame la Princesse se refronça.

Lenet s'inclina et fit un signe de la main indiquant qu'il demandait la permission de continuer.

— Le son des cloches, les cris d'amour des populations, dit-il, me comblent d'avance d'une joie que je ne puis exprimer. Mais je ne suis point aussi rassuré que je voudrais

l'être sur la grêle de balles dont a parlé Madame.

Madame de Tourville se redressa en prenant un air martial. Lenet s'inclina encore davantage, et continua en baisas ant la voix d'un demi-ton.

y — Assurément, il serait beau de voir une femme et son enfant, calmes, au milieu de cette tempête qui épouvante ordinairement les hommes eux-mêmes. Mais je craindrais

qu'une de ces balles frappant aveuglément, selon Tusage des choses brutales et sans intelligence, ne donnât raison contre nous à monsieur de Mazarin, et ne gâtât notre plan, qui est si magnifique d'ailleurs. Je suis d'avis, ainsi que l'a dit avec tant d^éloquence madame de Tourville, qu'on voie îe jeune prince et son auguste mère s'ouvrir un chemin jusqu'au parlement, mais par la supplication et non par les armes. Je pense enfin qu'il sera plus beau d'attendrir ainsi les âmes les plus farouches, que de vaincre autrement les cœurs les plus forts. Je pense enfin que l'un des deux moyens offre infiniment plus de chances que l'autre, et que le but de madame la Princesse est, avant toute chose, d'entrer à Bordeaux. Or, je le dis, rien n'est moins sûr que cette entrée si nous livrons bataille...

— . Vous allez voir, dit aigrement madame de Tourville, que Monsieur, selon son habitude, va démolir mon plan pierre à pierre, et proposer tout doucement un plan de sa façon à la place du mien.

— Moi! s'écria Lenet, tandis que la princesse rassurait madame de Tourville d'un sourire et d'un coup d'œil, moi le plus zélé de vos admirateurs 1 non, mille fois non! Mais je sais que, venant de Blaye, il est entré en ville un officier de Sa Majesté nommé monsieur Dalvimar, dont la mission est de soulever les jurats et le peuple contre Son Altesse. Et je dis que si monsieur de Mazarin peut terminer la guerre d'un

^ seul coup, il le fera : voilà pourquoi je crains cette grêle de balles dont parlait tout à l'heure madame de Tourville, et parmi elles peut-être plus encore les balles intelligentes que 'les balles brutales et sans raison.

Cette dernière allocution de Lenet parut faire réfléchir la princesse.

— Vous savez toujours tout, vous, monsieur Lenet, répondit d'une voix tremblante de colère madame de Tourville.

— Une bonne action bien chaude eût été belle pourtant, dit en se redressant et en faisant avec le pied des appels comme il eût fait dans une salle d'armes le capitaine des gardes, vieux soldat confiant dans les idées de force, et qui eût bien grandi en cas d'action.

Lenet lui écrasa le pied tout en le regardant avec le plus aimable sourire.

— Oui, capitaine, dit-il; mais vous pensez aussi, n'est-ce pas, que monsieur le duc d'Engbien est nécessaire à notre cause, et que lui mort ou pris, le véritable généralissime de Tarmée des princes est pris ou mort?

Le capitaine des gardes, qui savait que ce titre pompeux de généralissime donné en apparence à un prince de sept ans le faisait, lui, en réalité, premier brigadier de Tarmée, comprit la sottise qu'il venait de faire, et, renonçant à sa proposition, il appuya chaudement l'avis de Lenet.

Pendant ce temps, madame de Tourville s'était rapprochée de la princesse et lui avait parlé tout bas. Lenet vit qu'il allait avoir une nouvelle lutte à soutenir. En effet, se tournant de son côté :

— Il n'en est pas moins étrange, dit Son Altesse avec humeur, que l'on défasse avec tant d'acharnement ce qui était si bien fait.

— Son Altesse est dans l'erreur, dit Lenet. Jamais je n'ai mis d'acharnement dans les conseils que j'ai eu l'honneur de lui donner, et si je défais, c'est pour refaire. Si, malgré les raisons que j'ai eu l'honneur de lui soumettre. Votre Altesse veut toujours se faire tuer avec monsieur son fils, elle en est bien la maltresse, et nous nous ferons tuer à ses côtés . ceci n'est qu'un fait facile à accomplir, et le premier valet de votre suite ou le dernier croquant de la ville en fera autant. Mais si nous voulons réussir malgré le Mazarin, malgré la reine, malgré les parlements, malgré mademoiselle Nanon

de Lartignes, enfin malgré toutes les mauvaises chances in-' séparables de la faiblesse où nous sommes réduits, voici, je crois, ce qui nous reste à faire.

— Monsieur, s'écria impétueusement madame de Tourville saisissant au bond la dernière phrase de Lenet, Monsieur, il n'y a point de faiblesse là où se trouve le nom de Condé, d'une part, et deux mille soldats de Rocroy, de Nordlingen et de Lens, de l'autre; et s'il y a faiblesse malgré cela, nous sommes perdues de toutes façons, et ce ne sera point votre plan, si magnifique qu'il soit, qui nous sauvera.

— rai lu. Madame, répondit avec calme Lenet, savourant d'avance Teffet qu'il allait produire sur la princesse, attentive malgré elle ; j'ai lu que la veuve d'un des plus illustres Romains, sous Tibère, que la généreuse Agrippine, à laquelle la persécution venait d'enlever Germanicus, son époux, princesse qui pouvait soulever à son gré une armée toute palpitante au souvenir da général mort, aima mieux entrer à Brindes seule, traverser la Fouille et la Campanie vêtue de deuil et tenant un enfant de chaque main, et marcher ainsi, pâle, les yeux rouges de larmes, la tête baissée, tandis que les enfants sanglotaient et imploraient du regard... qu'alors tous les assistants, et il y en avait plus de deux millions de Brindes à Rome, fondirent en larmes, se répandirent en imprécations, éclatèrent en menaces, et que la cause de cette femme fut gagnée non-seulement devant Rome, mais devant toute l'Italie; non-seulement près de ses contemporains, mais près de la postérité : car elle ne trouva pas une seule résistance à ses pleurs et à ses gémissements, tandis qu'aux lances elle eût vu s'opposer les piques, et les épées aux épécb. Je crois que la ressemblance est grande entre Son Al-, tesse et Agrippine, entre monsieur le prince et Germanicus ; enfin, entre Pison, ministre persécuteur et empoisonneur, et monsieur de Mazarin. Or, la ressemblance étant identique, la

situation étant pareille, je demande que la conduite soit la même; car, à mon avis, il est impossible que ce qui a si bien réussi dans une époque ne réussisse pas dans rautre.,.

Un sourire d'approbation épanouit les traits de la princesse et assura àXenet le triomphe de sa harangue. Madame de Tourville alla se retrancher dans l'angle de la chambre, se voilant comme une statue antique. Madame de Cambes, qui avait trouvé un ami dans Lenet, lui rendit Tappui qu'il lui avait prêté en approuvant de la tête; le capitaine pleurait comme un tribun militaire, et le petit duc d'Enghien s'écria :

— Maman, vous me tiendrez par la main, et vous m'habillerez de deuil ?

— Oui, mon fils, répondit la princesse. Lenet, vous savez que j'ai toujours eu Tinlention de me présenter aux Bordelais vêtue de noir...

— D'autant plus, dit madame de Cambes, que le noir sied à merveille à Votre Altesse.

— Chut I chère petite, dit la princesse, madame de Tourville le criera bien assez tout haut, sans que vous le disiez même tout bas.

Le programme de l'entrée à Bordeaux fut donc arrêté ainsi sur la proposition de Lenet. Les dames de Tescorte eurent ordre de se préparer. Le jeune prince fut vêtu d'une robe de tapis blanc chamarrée de passements noir et argent, avec un chapeau couvert de plumes blanches et noires.

Quant à la princesse, affectant la plus grande simplicité, afin de ressembler à Agrippine, sur laquelle elle avait résolu de se modeler en tout point, elle s'habilla de noir sans aucune pierrerie.

Lenet, entrepreneur de la fête, se multipliait pour qu'elle fût splendide. La maison qu'il habitait dans une petite ville, située à deux lieues de Bordeaux, ne désemplissait point de

partisans de madame la Princesse, qui, avant de la faire entrer à Bordeaux, voulaient savoir quel genre d'entrée lui se-; rait le plus agréable. Lenet, comme un directeur de théâtre moderne, i'eur conseilla les fleurs, les acclamations et les cloches; puis, voulant faire une part à la belliqueuse madame de Tourville, il proposa quelques saints de canon.

Le lendemain, 31 mai, sur Pinvitation du parlement, la princesse se mit en marche. Un nommé Lavie, avocat général près le parlement, et partisan enragé de monsieur de Mazarin, avait bien fait fermer les portes Tavant-veille pour empêcher que la princesse ne fût reçue si elle se présentait ; mais, d'un autre côté, les partisans des Condé avaient agi, et le malin même le peuple, excité par eux, s'était rassemblé aux cris de : Vive madame la Princesse I vive monsieur le duc d'EnghienI et avait brisé les portes à coups de hache; de sorte que, en définitive, rien ne s'opposait plus à cette fameuse entrée qui prenait ainsi tout le caractère d'un triomphe. Les observateurs pouvaient en outre retrouver dans ces deux événements Tinspiration des chefs des deux partis qui divisaient la ville, car Lavie recevait directement les conseils du duc d'Épernon, et le peuple avait ses mo teurs conseillés par Lenet.

A peine la princesse eut-elle dépassé la porte, que la scène préparée depuis longtemps eut lieu dans des proportions gigantesques. Le salut militaire fut fait par les vaisseaux qui se trouvaient dans le port, et les canons de la ville y répondirent. Les fleurs tombaient des fenêtres ou traversaient les rues en guirlandes, si bien que le pavé en était couvert et l'air embaumé : les acclamations étaient poussées par trente mille zélés de tout âge et de tout sexe qui sentaient leur enthousiasme s'accroître de l'intérêt qu'in- ' spiraient madame la Princesse et son fils, et de la haine qu'ils portaient au Mazarin...

Au reste, le petit duc d'Enghien fut le plus habile acteur de toute ^ette scène ; madame la Princesse avait renoncé à le conduire par la main, de peur de le fatiguer, ou qu'il ne fût enseveli sous les roses ; il était donc porté par son gentil- ' homme, de sorte qu'ayant les mains libres, il envoyait des baisers à droite et à gauche, et ôtait gracieusement son chapeau à plumes.

Le peuple bordelais s'enivre aisément; les femme s en arrivèrent à une adoration frénétique pour ce bel enfant qui pleurait avec tant de charmes, les vieux magistrats s'émurent des paroles du petit orateur qui disait : « Messieurs, servez-moi de père, puisque monsieur le cardinal m'a ôté le mien. »

En vain les partisans du ministre voulurent-ils tenter quelque opposition, les poings, les pierres et môme les hallebardes leur enjoignirent la prudence, et il fallut se résigner à laisser le champ libre aux triomphateurs.

Cependant madame de Cambes, pâle et grave, marchant derrière la princesse, attirait sa part des regards. Elle ne songeait pas à tant de gloire sans s'affliger intérieurement de ee que le succès d'aujourd'hui ferait peut-être oublier la résolution de la veille. Elle était donc sur ce chemin, heurtée par les adorateurs, foulée par le peuple, inondée de fleurs et de caresses respectueuses, frémissant d'être portée en triomphe, comme certains cris commençaient à en menacer madame la Princesse, le duc d'Enghien et leur suite, lorsqu apercevant Lenet, qui, voyant son embarras, lui tendait la main pour l'aider à gagner un carrosse, elle lui dit, répondait à sa propre pensée :

— Ahl vous êtes bien heureux, vous, monsieur Lenet, vous faites prévaloir vos avis en toute chose, et ce sont toujours ceux qu'on suit. Il est vrai,ajouta-t-elle, qu'ils sont bons et qu'on s'en trouve bien.,.

— Il me semble, Madame, répondit Lenet, que vous n'avez point à vous plaindre, et que le seul que vous ayez émis a été adopté.

— Comment cela?

— N'est-il pas convenu que vous essayez de nous avoir File Saint-Georges?

— Oui, mais quand me permettra-t-on de me mettre en campagne ?

— ■ Dès demain, si vous me promettez d'échouer.

— Soyez tranquille; je n'ai que trop peur de remplir vos intentions.

— Tant mieux.

— Je ne vous comprends pas bien.

—-Nous avons besoin delà résistance de l'île Saint-Georges pour obtenir des Bordelais nos deux ducs et leur armée, qui, je dois le dire, quoique mon opinion sur ce point se rapproche de madame de Tourville, me paraissent éminemment nécessaires dans les circonstances où nous nous trouvons.

— Sans doute, répondit Claire; mais, quoique je n'aie pas en guerre les connaissances de madame de Tourville, il me semble qu'on n'attaque pas une place sans la faire sommer auparavant.

— Ce que vous dites est parfaitement juste. *

— On enverra donc un parlementaire à l'ile Saint-Georges?

— Indubitablement.

— Eh bien! je demande à être ce parlementaire. Les yeux de Lenet se dilatèrent de surprise.

— Vous, dit-il, vousl mais toutes nos dames sont donc devenues des amazones?

— Passez-moi cette fantaisie, mon cher monsieur Lenet.

— Vous avez raison. Le pis qui puisse nous arriver, au fait, c'est que vous preniez Saint-Georges.

— C'est donc dit?

LA GUERRE DES FEMMft5.

— Oui.

— Mais promettez-moi une chose.

— Laquelle?

— C'est que personne ne saura le nom et la qualité du parlementaire que vous aurez envoyé, que dans le cas où ce parlementaire aura réussi.

— C'est convenu, dit Lenet tendant la main à madame do Cambes.

— Et quand partirai-je?

— Quand vous voudrez.

— Demain.

— Demain, soit.

— Bien. Maintenant, voilà que madame la Princesse va monter, avec monsieur son fils, sur la terrasse de monsieur le président de Lalasne. Je laisse ma part de triomphe à madame de Tourville. Vous m'excuserez près de Son Altesse, sous prétexte d'indisposition. Faites-moi conduire au logement qu'on m'a préparé : je vais faire mes préparatifs et réfléchir à ma mission, qui ne laisse pas de m mquiéter, attendu que c'est la première de ce genre que j'accomplis, et que tout, dit-on, dans ce monde, dépend du début.

— Peste ! dit Lenet, je ne m'étonne plus que monsieur de La Rochefoucault ait été sur le point de faire pour vous une infidélité à madame de Longueville; vous la valez en certaines choses et beaucoup mieux en d'autres.

— C'est possible, dit Claire, et je ne repousse pas tout à fait le compliment; mais si vous avez quelque pouvoir sur monsieur de LaRochefoucault, mon cher monsieur Lenet, affermissez-le dans son premier amour, carie second me fait peur?

— Eh bien! nous y tâcherons, dit Lenet en souriant : ce soir je vous donnerai vos instructions.

— Vous consentez donc à ce que je vous prenne Saint- Georges ?

— Il le faut bien, puisque vous le désirez.

— El les deux ducs et Tarmée?

— J'ai dans ma poche un autre moyen de les faire venir.

Et Lenet, après avoir donné l'adresse du logement de madame de Cambes au cocher, prit congé d'elle en souriant et alla rejoindre la reine.

Le lendemain de l'entrée de madame la Princesse à Bordeaux, il y avait grand dîner à l'île Saint-Georges, Canolles ayant invité à sa table les principaux officiers de la garnison et les autres gouverneurs de place de la province.

A deux heures de Taprès-midi, heure fixée pour le commencement du repas, Canolles se trouvait donc entouré d'une douzaine de gentilshommes qu'il voyait la plupart pour la première fois, et qui, racontant le grand événement de la veille, s'égayant sur le compte des dames qui accompagnaient madame la Princesse, ressemblaient peu à des gens qui vont entrer en campagne et à qui sont confiés les plus sérieux in- )lérèts d'un royaume.

Canolles, tout radieux, Canolles, magnifique dans son habit idoré, animait encore cette joie par son exemple. On allait ■servir.

— Messieurs, dit-il, je vous présente toutes mes excuses, ■ mais il nous manque encore un convive

— Lequel? demandèrent les jeunes gens en s'entre-regardant.

— Le gouverneur de Vayres, à qui j'ai écrit, quoique je ne le connaisse pas, et qui, justement parce que je ne le con- ' ; nais pas, a droit à quelques égards. Je vous prierai donc de ] ' m'accorder un sursis d'une demi-heure.

— Le gouverneur de Vayres I dit un vieil officier habitué sans doute à la régularité militaire, et à qui ce retard fit pousser un soupir, le gouverneur de Vayres! attendez donc : c'est, si je ne me trompe, le marquis de Bernay : mais il n'administre pas, il a un lieutenant.

— Alors, dit Canolles, il ne viendra pas, ou son lieutenant viendra à sa place. Quant à lui, il est sans doute à la cour, séjour des faveurs.

— Mais, baron, dit un des assistants, il me semble qu'il n'est pas besoin d'être à la cour pour avancer, et je sais un commandant de ma connaissance qui n'a pas à se plaindre. Peste! en trois mois, capitaine, lieutenant-colonel, gouverneur de i'ile Saint-Georges! C'est un joli petit chemin, avouez-le.

— Aussi, je l'avoue, dit Canolles en rougissant, et comme je ne sais à quoi attribuer de pareilles faveurs, il faut, en vérité, que je convienne qu'il y a quelque bon génie dans ma maison pour qu'elle prospère ainsi.

— Nous connaissons le bon génie de monsieur le gouverneur, dit en s'înclinant le lieutenant qui avait introduit Canolles dans la forteresse, c'est son mérite.

— Je ne conteste pas le mérite, bien au contraire, répondit un autre officier, et je suis le premier à le reconnaître. Mais à ce mérite j'ajouterai la recommandation de certaine âame. la plus spirituelle, la plus bienfaisante, la plus aimable de France, après la reine, bien entendu,

— Pas d'équivoque, comte, dit Canolles en souriant au

nouveli nierlocuteur, si vous avez des secrets à vous, gardezles pour vous; s'ils sont à vos amis, gardez-les pour eux.

— J'avoue, dit un officier, que lorsque j*ai entendu parler de retard, j'ai cru qu'on allait nous demander pardon en faveur de quelque resplendissante toilette. Maintenant je vois que je m'étais trompé.

— Nous dînerons donc sans femmes? demanda un autre.

— Dame! à moins que je n'invite madame la Princesse et sa suite, dit Canolles, je ne vois pas trop qui nous pourrions avoir; d'ailleurs, n'oublions pas. Messieurs, que notre dîner est un dîner sérieux : si nous voulons causer d'affaires, au moins, nous n'importunerons que nous.

— Bien dit, commandant, quoiqu'on vérité, si nous n'y faisions pas attention, les femmes font en ce moment-ci une véritable croisade contre notre autorité : témoin ce que disait devant moi monsieur le cardinal à don Luis de Haro.

— Et que disait-il donc? demanda Canolles.

— « Vous êtes bien heureux, vous I Les femmes d'Espagne ne s'occupent que d'argent, de coquetterie et de galants, tandis que les femmes de France ne prennent plus à celte heure un amant sans l'avoir essayé sur la question politique; si bien, ajoutait-il d'un air désespéré, que les rendez-vous d'amour se passent aujourd'hui à traiter sérieusement des affaires de gouvernement. »

— Aussi, dit Canolles, la guerre que nous faisons s'appeîle-t-elle la guerre des femmes : ce qui ne laisse pas que d'être flatteur pour nous.

En ce moment, comme la demi-heure de répit demandée par Canolles était écoulée, la porte s'ouvrit, et un laquais paraissant annonça que monsieur le gouverneur était servi.

CanoUes invita ses convives à le suivre; mais comme ils se mettaient en marche, une autre annonce retentit dans rantichambre :

— Monsieur le gouverneur de Vayres J

— Ah! ah! dit Ganolles ; c'est fort aimable à lui.

Et il fit un pas pour s'avancer au-devant du collègue qui ; lui était inconnu. Mais tout à coup reculant de surprise :

— Richon ! s'<écria-t-il ; Richon, gouverneur de Vayres î

— Moi-même, mon cher baron, répondit Richon conservant, malgré son affabilité, l'air grave qui lui était habituel.

— Ahl tant mieux, mille fois tant mieux! dit Ganolles en lui serrant cordialement la main. Messieurs, ajouta-t-il, vous ne connaissez pas Monsieur, mais je le connais, moi, et je dis hautement qu'on ne pouvait confier un emploi d'importance à un plus honnête homme.

Richon promena autour de lui son regard fier comme celui d'un aigle qui écoute, et ne voyant dans tous les regards qu'une légère surprise tempérée par beaucoup de bienveillance :

— Mon cher baron, dit-il, maintenant que vous avez si hautement répondu de moi, présentez-moi, je vous prie, à ceux de ces Messieurs que je n'ai pas Thonneur de connaître.

Et Richon indiqua des yeux trois ou quatre gentilshommes pour lesquels effectivement il était tout à fait étranger.

Il se fit alors cet échange de hautes civilités qui donnaient un caractère si noble et si amical à la fois à toutes les relations de cette époque. Richon, au bout d'un quart d'heure, était l'ami de tous ces jeunes officiers et pouvait demander à chacun d'eux son épée ou sa bourse. Sa garantie était son courage bien connu, sa réputation sans tache et sa noblesse écrite dans ses yeux.

— Pardieu! Messieurs, dit le commandant de Rraunes, il faut avouer que, quoique homme d'église, monsieur de Mazarin se connaît en hommes de guerre et fait bien les t choses depuis quelque temps. Il flaire la guerre et choisit ses gouverneurs : Ganolles ici, Richon à Vayres.

— Est-ce qu'on se battra? demanda Richon négligemment.

— Si Ton se battra! répondit un jeune homme qui arrivait directement de la cour. Vous demandez si l'on se battra, monsieur Richon?

r —Oui.

' — Eh bien I moi, je voui demanderai en quel état sont vos bastions.

' — Mais à peu près neufs, monsieur ; car depuis trois jours que je suis dans la place, j'y ai fait faire plus de réparations qu'on y en avait fait faire depuis trois ans.

— Eh bien ! ils ne tarderont pas à étrenner, répondit le jeune homme.

— Tant mieux, dit Richon : que peuvent désirer des hommes de guerre? la guerre.

— Boni dit Canolles, le roi peut maintenant dormir sur les deux oreilles, car il tient les Bordelais en bride avec ses deux rivières.

— Le fait est, dit Richon, que celui qui m'a mis là peut compter sur moi.

— Et depuis quand dites-vous, Monsieur, que vous êtes à Vayres?

— Depuis trois jours; et vous, Canolles, depuis combien de temps à Saint-Georges ?

— Depuis huit. Est-ce qu'on vous a fait une entrée comme la mienne, Richon? Mon entrée à moi a été splendide, et je . n'en ai en vérité pas encore assez remercié ces Messieurs ; j'ai eu les cloches, les tambours, les vivat; il n'y manquait que le canon; mais on nous le promet dans peu de jours, et cela me console.

— Eh bien ! dit Richon, voici la différence qu'il y a eu entre nous deux: mon entrée à moi, moucher Canolles, a été aussi modeste que la vôtre magnifique; j'avais ordre d'introduire dans la place cent hommes, cent hommes du régiment de Turenne, et je ne savais pas comment je les y introduirais^

iS LA GUERRE DES FEMMES.

quand mon brevet m'est arrivé à Saint-Pierre, où je me tenais, signé de monsieur d'Épernon. Je suis parti aussitôt, j'ai remis ma lettre au lieutenant, et, sans tambour ni trompette, j'ai pris possession de la place. A présent j'y suis.

Canolles, qui riait d'abord, sentit, à Taccent dont ces derniers mots étaient prononcés, son cœur se serrer sous l'étreinte d'un pressentiment sinistre.

— Et vous êtes chez vous? demanda-l-il à Richon.

— Je m'arrange pour cela, dit Richon tranquillement.

— Et vous avez combien d'hommes? demanda Canolles.

— D'abord les cent hommes du régiment de Turenne, vieux soldats de Rocroy, sur lesquels on peut compter ; de plus, une compagnie que je forme dans la ville, et que j'instruis à mesure que les enrôlés me viennent trouver; des bourgeois, des jeunes gens, des ouvriers, deux cents hommes à peu près ; enfin, j'attends un dernier renfort de cent ou cent cinquante hommes levés par un capitaine du pays.

— Le capitaine Ramblay? demanda un des convives.

— Non, le capitaine Gauvignac, répondit Richon.

— Je ne connais pas cela, dirent plusieurs.

— Je le connais, moi, dit Canolles.

— Est-ce un royaliste éprouvé ?

— Je n'oserais le dire. Cependant j'ai tout lieu de penser que le capitaine Cauvignac est une créature de monsieur d'Épernon, et qu'il est fort dévoué au duc.

— Alors voilà qui répond à la question : qui est dévoué au duc Test à Sa Majesté.

— C'est quelque coureur de Tavant-garde du roi, dit le vieil officier, qui regagnait à table le temps perdu à attendre. J'en ai entendu parler dans ce sens.

— Est-ce que Sa Majesté est route? demanda Richon avec sa tranquillité ordinaire.

— C'est-à-dire qu'à cette heure, répondit le jeune homme qui venait de la cour, le roi doit être au moins à Blois.

— Vous en êtes sûr?

— Très-sûr. L'armée sera commandée par le maréchal de La Meilleraie, qui doit faire sa jonction aux environs d'iG* avec monsieur le duc d'Epernon.

— A Saint-Georges peut-être? dit Canolles.

— Ou plutôt à Vayres, dit Richon. Monsieur de La Meilleraie arrive de Bretagne, et Vayres est sur son chemin.

— Celui qui soutiendra le choc des deux armées risquera fort pour ses bastions, dit le gouverneur de Braunes. Monsieur de La Meilleraie a trente pièces de canon, et monsieur d'Épernon vingt-cinq.

— Ce sera un beau feu, dit Canolles ; malheureusement nous ne le verrons pas.

— Ah! dit Richon, à moins que quelqu'un de nous ne se déclare pour les princes.

— Oui, mais Canolles est toujours sûr de voir un feu quelconque, lui. S11 se déclare pour les princes, il verra le feu de monsieur de La Meilleraie et de monsieur d'Épernon; s'il reste attaché à Sa Majesté, il verra le feu des Bordelais.

— Oh I quant à ces derniers, reprit Canolles, je ne les crois pas fort terribles, et j'avoue que j'ai quelque honte de n'avoir affaire qu'à eux. Malheureusement je suis corps et âme à Sa Majesté, et il faudra que je me contente d'une guerre toute bourgeoise.

— Qu'ils vous feront, soyez tranquille, dit Richon.

— Vous avez donc quelques probabilités là-dessus? demanda Canolles.

— J'ai mieux que cela, dit Richon, j'ai des certitudes. Le conseil des bourgeois a décidé qu'avant toutes choses on prendrait l'ile Saint-Georges.

— Bien, dit Canolles, qu'ils viennent, je les attends.

On en était là de la conversation, et Ton venait d'entamer le dessert, lorsque tout à coup on entendit rouler le tambour aux portes de la forteresse.

— Que veut dire ceci? demanda Canolles.

— Ah! pardieu! s'écria le jeune officier qui avait donné les nouvelles de la cour, il serait curieux qu'on vous attaquât en ce moment, moji cher Canolles, ce serait une charmante après-dînée qu'un assaut et une escalade I

— Le diable m'emporte I cela m'en a tout l'air, dit le vieux commandant; ces misérables bourgeois n'en font jamais d'autres que de vous déranger aux heures des repas. J'étais aux avant-postes de Charenton du temps de la guerre de Paris ; nous ne pouvions jamais déjeuner ni dîner tranquilles.

Canolles sonna : le soldat de planton dans l'antichambre entra.

— Que se passe-t-il? demanda Canolles.

— Je n'en sais rien encore, monsieur le gouverneur. Quelque messager du roi ou de la ville, sans doute.

— Informez-vous, et rendez-moi réponse.

Le soldat sortit tout en courant.

— Remettons-nous à table, Messieurs, dit Canolles à ses convives qui, pour la plupart, s'étaient levés. Il sera temps de quitter la table quand nous entendrons le canon.

Tous les convives se rassirent en riant. Richon seul, sur le visage duquel un nuage avait passé, demeura inquiet et les yeux fixés sur la porte, attendant le retour du soldat. Mais, au lieu du soldat, ce fut un officier qui se présenta à h porte, l'épée nue, en disant :

— Monsieur le gouverneur, un parlementaire.

— Un parlementaire, dit Canolles, et de la part de qui?

— Delà part des princes...

— Venant d'où?

— De Bordeaux.

^ — Dp Bordeaux! répétèrent tous les convives, eycepté Richon.

' — Ah çà! mais, la guerre est donc sérieusement déclarée dit le vieil officier, que l'on envoie des parlementaires?

Canolles réfléchit un moment, et, pendant ce moment, son visage, souriant dix minutes auparavant, prit toute la gravité qu'exigeait la circonstance.

— Messieurs, dit-il, le devoir avant toutes choses... Je vais probablement avoir, avec renvoyé de messieurs les Bordelais, une question difficile à résoudre. J'ignore à quel moment je pourrai vous revoir...

— Non pasi non pas! s'écrièrent en chœur les convives. Congédiez-nous, au contraire, commandant; ce qui vous arrive est un avis à nous de retourner à nos postes respectifs. Il est donc important que nous nous séparions à Tinstant même.

— Ce n'était point à moi de vous le proposer. Messieurs, dit Canolles; mais puisque vous me l'offrez, je suis forcé d'avouer que c'est le plus prudent, et j'accepte... Les chevaux ouïes équipages de ces Messieurs, dit Canolles.

Presque aussitôt, rapides dans leurs mouvements comme s'ils eussent déjà été sur le champ de bataille, les convives avaient sauté en selle ou étaient montés dans leurs carrosses, et, suivis de leurs piquets d'escorte, s'étaient éloignés dans les directions de leurs résidences respectives. . Richon était resté le dernier.

— Baron, dit-il à Canolles, je n'ai pas voulu vous quitter out à fait comme les autres, attendu que nous nous connaissons depuis plus longtemps que vous ne connaissez les autres. Adieu donc, maintenant... donnez-moi lamain, et bonne chance I

Canolles donna la main à Richon.

— Richon, lui dit-il en le regardant fixement, je vous con-

nais : il se passe quelque chose en vous ; vous ne me le dites pas, car il est probable que ce n'est point votre secret... Cependant, vous êtes ému... et lorsqu'un homme de votre trempe est ému, ce n'est pas pour peu de chose...

— N'allons-nous pas nous quitter ? dit Riehon.

— Nous allions nous quitter aussi, lorsque nous prîmes congé Tun de Tautre à Thotel de Biscarros, et cependant vous étiez tranquille...

Richon sourit tristement.

Baron, dit-il, j'ai le pressentiment que nous ne nous reverrons plus I...

Canolles tressaillit, tant il y avait de profonde mélancolie dans la voix ordinairement si ferme de l'aventureux partisan.

— Eh bien! dit-il, si nous ne nous voyons plus, Richon, c'est que l'un de nous deux sera mort... de la mondes braves : et, dans ce cas, celui qui sera frappé sera sùr au moins, en mourant, de survivre dans le cœur d'un ami ! Embrassons-nous, Richon; vous m'avez dit bonne chance; je vous dirai, moi, bon courage I...

Les deux hommes se jetèrent dans les bras Tun de l'autre, et tinrent quelque temps leurs nobles cœurs appuyés l'un contre l'autre.

Lorsqu'ils se séparèrent, Richon essuya une larme, la seule peut-être qui eût jamais obscurci son fier regard; puis, comme s'il eût craint que Canolles vît cette larme, il s'élança hors de la chambre, honteux sans doute d'avoir donné à un homme dont il connaissait le courage une pareille marque de faiblesse.

La salle à manger était demeurée vide, à rexception de Canolles et à Texception de Tofficier qui avait annoncé le parlementaire et qui se tenait debout à l'angle de la porte.

— Qu'ordonne monsieur le gouverneur ? dit-il après un instant de silence.

Canolles^ qui était d'abord demeuré absorbé dans ses pensées, tressaillit à cette voix, releva la tête, et sortant de sa préoccupation :

— Où est le parlementaire? demanda-t-il.

— Dans la salle d'armes. Monsieur.

— Par qui est-il accompagné?

— Par deux gardes de la milice bourgeoise de Bordeaux.

— Quel est-il ?

— Un jeune homme... autant qu'on en peut juger ; car il porte un large feutre et est enveloppé d'un grand manteau.

— Et comment s'est-il annoncé ?

— Comme porteur de lettres de madame la Princesse et du parlement de Bordeaux.

— Priez-le d'attendre un instant, dit Canolles; je suis à kui.

L'oflicier sortit pour accomplir sa mission, et Canolles apprêtait à le suivre, lorsqu'une porte s'ouvrit, et Nanon, -oute pâle, toute frémissante, mais avec son affectueux sourire, apparut, et, saisissant la main du jeune homme :

— Un parlementaire, mou ami, dit-elle; que veut dire cela ?

— Cela veut dire, chère Nanon, que messieurs les Bordelais veulent m'eifrayer ou me séduire !

— Et qu'avez-vous décidé?

— Que je le recevrais.

— Ne pouvez-vous donc vous en dispenser?

— Impossible. Il est des usages auxquels on ne se soustrait pas.

— - Oh î mon Dieu !

— Qu'avez-vous, Nanon?

— J'ai peur...

— De quoi ?

— Ne m'avez-vous pas dit que ce parlementaire venait pour vous effrayer ou pour vous séduire ?

— Sans doute ; un parlementaire n'est bon qu'à l'un ou l'autre de ces deux usages... Avez-vous peur qu'il ne m'effraye?

~ Ohl non; mais il vous séduira peut-être...

— Vous m'offensez, Nanon...

— Hélas! mon ami, je dis ce que je crains...

— Vous doutez de moi à ce point... Et pour qui me prenez-vous donc !

— Pour ce que vous êtes, Canolles, c'est-à-dire pour un cœur généreux, mais tendre !

— Ah çà! dit Canolles en riant, mais quel parlementaire m'envoie -t-on? serait-ce Cupido en personne?

— Peut-être.

— Vous l'avez donc vu ?

— Je ne l'ai pas vu; mais j*ai entendu sa voix. Elle est bien douce pour une voix de parlementaire...

— Nanon, /ous êtes folle! laissez-moi accomplir ma charge Vous m'avez fait gouverneur...

— Pour me défendre, ami...

— Me croyez-vous doac assez lâche pour vous trahir?...

En vérité, NanoD.. vous m'insultez en doutant ainsi de moi !

— Vous êtes donc décidé à voir ce jeune homme?

— Je le dois, et je vous saurais vraiment mauvais gré de vous opposer davantage à ce que je remplisse ce devoir.

— Vous êtes libre, ami, dit tristement Nanon. Un mot encore seulement...

— Dites.

— Où le recevrez-vous?

— Dans mon cabinet.

— Canolles, une grâce...

— Laquelle?

— Au lieu de le recevoir dans votre cabinet, recevez -le dans votre chambre à coucher.

— Quelle idée avez-vous là?...

— Ne comprenez-vous point?

— Non.

— Ma chambre donne dans votre alcôve...

— Et vous écouterez ?

— Derrière les rideaux, si vous le permettez...

— Nanon I

— Laissez-moi demeurer près de vous, ami. J'ai foi dans mon étoile; je vous porterai bonheur.

— Mais cependant, Nanon, si ce parlementaire..

— Eh bien?

— Venait pour me confier quelque secret d'État...

— Ne pouvez-vous confier un secret d'État à celle qui vous a confié sa vie et sa fortune?...

— Eh bien! écoutez-nous, Nanon, puisque vous le voulez absolument ; mais ne me retenez pas davantage : ce parlementaire attend.

— Allez , Canolles , allez ; mais , auparavant, soyez béni pour le bien que vous me faites !

Et la jeune femme voulut baiser la main de son amant, T. II. 2

— Folle! dit CanoUes en rapprochant de sa poitrine et en Tembrassant au front; ainsi donc, vous serez...

Derrière les rideaux de votre lit... Je pourrai, de là, voir et entendre...

— N'allez pas rire, au moins, Nanon; car ce sont choses graves.

— Soyez tranquille, dit la jeune femme; je ne rirai pas. Canolles donna ordre qu'on introduisit le messager, et

passa dans sa chambre, vaste salle meublée sous Charles IX, et d'un aspect sévère. Deux candélabres brûlaient sur la cheminée, mais ne jetaient qu'une faible lueur dans l'immense appartement ; l'alcôve, placée au plus profond de la chambre, était entièrement dans l'ombre.

— Êtes-vous là, Nanon? demanda Canolles. Un oui étouffé, haletant, parvint jusqu'à lui.

En ce moment des pas retentirent ; le factionnaire présenta les armes. Le messager entra, suivit des yeux celui qui Tavait introduit, jusqu'à ce qu'il fût ou crût être seul avec Canolles; alors il leva son chapeau et rejeta son manteau en arrière : aussitôt da blonds cheveux se déroulèrent sur de charmantes épaules , la taille fine et cambrée d'une femme apparut sous le baulrier d'or, et Canolles, à son regard doux et triste, reconnur la vicomtesse de Cambes.

— Je vous avais dit que je vous retrouverais, et je vous tiens parole, dit-elle; me voici...

Canolles, par un mouvement de stupeur et d'angoisse, frappa ses deux mains Tune contre l'autre, et se laissa tomber dans un fauteuil.

— Vous I vous !... murmura-t-il. Oh I mon Dieu! que venez-vous faire, que venez-vous demander ici ?

— Je viens vous demander. Monsieur, si vous vous souvenez encore de moi.

CauoUes poussa un profond soupir et mit ses deux mains

devant ses yeux, pour conjurer celte apparition ravissante et fatale à la fois.

Alors tout lui fut expliqué : la crainte, la pâleur, le tremblement de Nanon, et surtout son désir d'assister à l'entrevue. Nanon, avec les yeux de la jalousie, avait reconnu une femme dans le parlementaire.

— Je viens vous demander, continua Claire, si vous êtes prêt à remplir cet engagement que vous prîtes avec moi dans cette petite chambre de Jaulnay, de donner votre démission à la reine et d'entrer au service des princes.

— Oh! silence! silence! s'écria Canolles.

Claire tressaillit à cet accent de terreur tremblant dans la voix du jeune homme, et regardant avec inquiétude autour d'elle :

— Ne sommes-nous pas seuls ici ? demanda-t-elle.

— Si fait, Madame, dit Canolles ; mais à travers ces murailles, quelqu'un ne peut-il pas nous entendre?

— Je croyais les murailles du fort Saint-Georges plus solides que cela, dit Claire en souriant.

Canolles ne répondit rien.

— Je venais donc vous demander, reprit Claire, comment il se fait que depuis huit ou dix jours que vous êtes ici je n'aie point entendu parler de vous; de sorte que j'ignorerais encore qui commande à l'île Saint-Georges, si le hasard, ou plutôt le bruit public, ne m'avait appris que c'est l'homme qui me jurait, il y a douze jours à peine, que sa disgrâce était un bonheur, puisqu'elle lui permettait de consacrer son bras, son courage, sa vie, au parti auquel j'appartiens...

Nanon ne put retenir un mouvement qui fit tressaillir Canolles et retourner madame de Cambes.

— • Qu'est-ce donc? dit-elle.

— ' Rien, répondit Canolles ; un des bruits habituels de cette vieille chambre, pleine de craquements lugubres.

— c est autre chose, dit Claire en posant sa main sur le bras deCanolles, ne me le cachez point, baron, car, vous comprenez, du moment où je me suis décidée à venir vous trouver moi-même, quelle est l'importance de Tentrelien que nous allons avoir.

Canolles essuya la sueur qui coulait de son front, et essayant de sourire •

— Parlez, dit-il.

— Je venais donc vous rappeler cette promesse et vous demander si vous étiez prêt à la tenir.

— Hélas ! Madame, répondit Canolles, la chose est devenue impossible.

— Et pourquoi cela ?

— Parce que depuis ce temps bien des événements inattendus sont arrivés, bien des liens que je croyais rompus se sont renoués; à la punition que je croyais mériter, la reine a substitué une récompense dont j'élais indigne : aujour d'hui, je suis lié au parti de Sa Majesté par... la reconnaissance.

Un soupir traversa l'espace, la pauvre Nanon attendait sans doute un autre mot que celui qui venait d'être prononcé.

— Dites par Tambilion, monsieur de Canolles, et je comprendrai cela; vous êtes noble, de haute naissance ; on vous fait à vingt-huit ans lieutenant-colonel, gouverneur d'une place forte : c'est beau, je le sais ; mais ce n'est que la récompense naturelle de votre mérite, et ce mérite, monsieur de Mazarin n'est pas le seul qui Tapprécie...

— Madame, dit Canolles, pas un mot de plus, je vous prie.

— Pardon, Monsieur, dit Claire, cette fois ce n'est plus la vicomtesse de Cambes qui vous parle, c'est l'envoyée de madame la Princesse qui s'est chargée d'une mission près de vous : il faut donc qu'elle accomplisse cette mission.

— Parlez, Madame, répondit Canolles avec un soupir qui ressemblait à un gémissement.

— Eh bienl madame la Princesse, connaissant les sentiments que vous m'aviez manifestés à Chantilly d'abord et à Jaulnay ensuite, inquiète de savoir à quel parti vous appartenez définitivement, avait résolu de vous envoyer un parlementaire pour faire une tentative sur votre place ; cette tentative, qu'un autre parlementaire eût faite peu convenablement peut-être, je m'ensuis chargée, moi, pensant que,

y confidente de vos secrètes pensées à ce sujet, mieux que personne je pourrais l'accomplir.

— Merci, Madame, dit Canolles déchirant sa poitrine avec sa main; car, pendant les courts silences du dialogue, il entendait la respiration haletante de Nanon.

— Voici donc ce que je vous propose. Monsieur... au nom de madame la Princesse, je m'explique; car si c'eût été au mien, continua Claire avec son charmant sourire, j'eusse interverti Tordre des propositions.

— J'écoute, dit Canolles d'une voix sourde.

— Vous rendrez i'ile Saint-Georges à l'une des trois conditions que je vais vous faire à votre choix. La première est celle-ci , ce n'est pas moi qui parle, rappelez-vous-le bien :

. une somme de deux cent mille livres...

— Oh! Madame, n'allez pas plus loin, dit Canolles essayant de rompre là la conversation. J'ai été chargé par la reine d'un commandement; ce commandement, c'est Tile Saint'Georges, et je la défendrai jusqu'à la mort.

— Rappeiez-vous le passé, Monsieur, s'écria tristement Claire : ce n'est point cela que vous me disiez dans notre dernière entrevue, quand vous me proposiez de tout quitter pour me suivre, quand vous teniez déjà la plume pour offrir votre démission à ceux à qui aujourd'hui vous voulez sacrifier votre vie.

— J'ai pu vous offrir cela, Madame, quand j'étais libre de choisir mon chemin; aujourd'hui je ne le suis plus...

— Vous n'êtes plus libre 1 s'écria Claire pâlissante; comment Tentendez-vous, Monsieur? que voulez-vous dire'O

— Je veux dire que je suis lié d'honneur.

— - Eh bien! écoutez donc ma seconde proposition alors.

— - A quoi bon? dit Canolles ; ne vous ai-je point assez ré- ,pété, Madame, que j'étais inébranlable dans ma résolution ;^ ne me tentez donc pas, ce serait inutile.

— Pardon, Monsieur, répondit Claire à son tour; mais moi aussi je suis chargée d'une mission, et il faut que je Taccomplisse jusqu'au bout.

— Faites, murmura Canolles; mais, en vérité, vous êtes bien cruelle.

Donnez votre démission, et nous agirons alors sur votre successeur plus efficacement que sur vous. Dans un an; dans deux ans, vous reprendrez du service sous monsieur le Prince, avec le grade de brigadier. Canolles hocha tristement la tête.

— Hélas ! Madame, dit-il, pourquoi donc ne me demandezvous que des choses impossibles?

— Et c'est à moi que vous répondez cela? dit Claire; mais en vérité, Monsieur, je ne vous comprends pas. N'avez-vous pas été sur le point de la signer, cette démission? Ne disiezvous pas à celle qui était près de vous alors, et qui vous écoutait avec tant de joie, que c'était librement et du fond du cœur que vous la donniez? Pourquoi donc ne feriez-vous pas ici, lorsque je vous le demande, lorsque je vous en prie, ce que vous proposiez de faire à Jaulnay?...

Toutes ces paroles entraient commue des coups de poignard dans le cœur de la pauvre Nanon, et Canolles les sentait entrer.

— Ce qui, à cette époque, était un acte sans importance^

erait aujourd'hui une trahison, une trahison infâme I dit Canolles d'une voix sourde. Jamais je ne rendrai l'Ile Saint- Georges ! jamais je ne donnerai ma démission I

— Attendez, attendez, dit Claire de sa plus douce voix, mais tout en regardant cependant autour d'elle avec inquiétude; car cette résistance de Canolles, et surtout la contrainte que paraissait éprouver celui qui la faisait, lui semblaient singulières. Écoutez maintenant cette dernière proposition par laquelle je voulais commencer, car je savais, moi, car j'avais dit d'avance que vous refuseriez les deux premières ; les avantages matériels, et je suis heureuse de l'avoir deviné, ne sont pas choses qui tentent un cœur comme le vôtre; il vous faut, à vous, d'autres espérances que celles de l'ambition et de la fortune ; il faut aux nobles instincts de nobles récompenses. Écoutez donc...

— Au nom du ciel, Madame, dit Canolles, ayez pitié de moi!

Et il fit un mouvement pour se retirer.

Claire crut qu'il était ébranlé , et , convaincue que ce qu'elle allait dire devait achever sa victoire, elle le retint et continua :

— Si, au lieu d'un vil intérêt, on vous offrait un intérêt pur et honorable ; si l'on payait votre démission, cette démission que vous pouvez donner sans blâme ; car les hostilités n'étant point commencées, cette démission n'est ni une défection ni une perfidie, mais un choix pur et simple. Si, dis-je, on payait cette démission d'une alliance; si une femme, à laquelle vous avez dit que vous l'aimiez, à laquelle vous avez juré de l'aimer toujours, et qui, malgré ces serments, n'a jamais ouvertement répondu à votre passion, si cette femme venait vous dire : Monsieur de Canolles, je suis libre, je suis riche, je vous aime, devenez mon mari, partons ensemble. .• allons où vous voudrez, loin de toutes les dissensions ci-

viles, hors de France... Eh bien! dites, Monsieur, cette fois n*accepteriez-vous pas?

Canolles, malgré la rougeur, malgré la charmante hésitalion de Claire, malgré le souvenir du joli petit château de Cambes qu'il eût pu voir de sa fenêtre si, pendant toute la scène que nous venons de raconter, la nuit n'était pas descendue du ciel, demeura immobile et ferme dans sa résolution ; car il voyait de loin , pâle dans Tombre , sortir des rideaux gothiques la tête échevelée de Nanon, tremblante d'angoisses.

— Mais répondez-moi donc, au nom du ciel ! continua la vicomtesse ; car je ne comprends plus rien à votre silence. Me suis-je trompée? n'êtes-vous pas monsieur le baron de Canolles ? n'étes-vous pas le même homme qui m'avez dit à Chantilly que vous m'aimiez, qui me l'avez répété à Jaulnay? qui m'avez juré que vous n'aimiez que moi au monde, et que vous étiez prêt à me sacrifier tout autre amour ? Dites! dites ! au nom du ciel, répondez I Mais répondez donc !

Un gémissement se fit entendre, si intelligible, si distinct cette fois, que madame de Cambes ne put douter qu'une troisième personne n'assistât à l'entretien; ses yeux effarés suivirent la direction des yeux de Canolles, et celui-ci ne put détourner si rapidement ses regards que, guidée par eux, la vicomtesse n'aperçût point cette tête pâle et immobile, celte forme pareille à celle d'un fantôme, qui suivait haletante toutes les phases de la conversation.

Les deux femmes, à travers l'obscurité, échangèrent un regard de flamme et poussèrent toutes deux un cri.

Nanon disparut.

Quant à madame de Cambes, elhe saisit vivement son feutre et son manteau, et se retournant vers Canolles :

— Monsieur, dit-elle?, je comprends maintenant ce que vous appelez le devoir et la reconnaissance; je comprends

quel est le devoir que vous refusez d'abandonner ou de tranir; je comprends enfin qu'il y a des affections inaccessibles à toutes les séductions, et je vous laisse tout entier à ces affections, à ce pouvoir, à cette reconnaissance. Adieu, Monsieur, adieu !

Elle fit un mouvement pour se retirer sans que Canolles essayât de la retenir; mais un douloureux souvenir l'arrêta.

— Encore une fois, Monsieur, dit-elle, au nom d'une amitié que je vous dois pour le service que vous avez bien voulu me rendre, au nom de l'amitié que vous me devez pour le service que je vous ai rendu aussi, au nom de tous ceux qui vous aiment et que vous aimez, je n'excepte personne, n'engagez point la lutte : demain, après-demain peutêtre, on vous attaquera à Saint-Georges; ne me faites pas cette douleur de vous savoir vaincu ou mort.

A ces paroles, le jeune homme tressaillit et se réveilla.

— Madame, dit-il, je vous remercie à genoux pour l'assurance que vous venez de me donner de cette amitié qui m'est plus précieuse que je ne puis vous le dire. Oh! qu'on vienne m'attaquer ! que l'on vienne, mon Dieu ! J'appelle l'ennemi avec plus d'ardeur qu'il n'en mettra jamais à me venir joindre. J'ai besoin du combat, j'ai besoin du danger pour me relever à mes propres yeux : vienne le combat, vienne le danger, vienne la mort même, la mort sera la bienvenue, puisque je sais que je mourrai riche de votre amitié, fort de votre compassion et honoré de votre estime.

— Adieu, Monsieur, dit Claire en se dirigeant vers la porte.

Canolles la suivit. Parvenu au milieu du corridor sombre, il lai saisit la main, et, d'une voix si basse que lui-même avait peine à entendre les paroles qu'il prononçait :

— Claire, lui dit-il, je vous aime plus que je ne vous ai

jamais aimée ; mais le malheur veut que je ne puisse vous prouver cet amour qu'en mourant loin de vous.

Un petit rire ironique fut pour le moment la seule réponse de madame de Cambes ; mais à peine fut-elle hors du château, qu'un aanglot douloureux lui déchira la gorge , et qu'elle se tordit les bras en s'écriant :

— Ah ! il ne m'aime pas, mon Dieu ! il ne m'aime pas! Et moi, et moi, malheureuse que je suis, moi, je i'^-ime I...

En quittant madame de Cambes, Canolles rentra dans sa chambre. Nanon était debout, pâie et immobile, au milieu de Tappartement. Canolles marcha vers elle avec un sourire triste : à mesure qu'il s'avançait, Nanon fléchissait le genou; il lui tendit la main, elle tomba à ses pieds.

— Pardonnez-moi, dit-elle, pardonnez-moi, Canolles! C'est moi qui vous ai amené ici, c'est moi qui vous ai fait donner ce poste difficile et dangereux ; si vous êtes tué, c'est moi qui serai cause de votre mort. Je suis une égoïste qui n'ai songé qu'à mon bonheur. Abandonnez-moi, partez I

Canolles la souleva doucement.

— Vous abandonner! moi, dit-il; jamais, Nanon, jamais, vous m'êtes sacrée : j'ai juré de vous protéger, de vous défendre, de vous sauver, et je vous sauverai ou que je meure I

— Dis-tu cela du fond du cœur, Canolles, sans hésitation, sans regret?

^-^ Oui, dit Canolles en souriant.

— Merci, mon digne, mon noblaami, merci. Vois-tu, cette

vie à laquelle je tenais, je te la sacrifierais aujourd'hui sans une plainte; car d'aujourd'hui seulement je sais ce que tuas fait pour moi. On t'offrait de l'argent, est-ce que mes trésors ne sont pas à toi? On t'offrait de l'amour, est-ce qu'il y aurait jamais au monde une femme qui l'aimerait comme je t'aime? On t'offrait un grade? Écoute, on va l'attaquer : eh bieni achetons des soldats, amassons des munitions et des armes ; doublons nos forces, défendons-nous. Moi, je combattrai pour mon amour, toi pour ton honneur. Tu les battras, mon brave Canolles ; tu feras dire à la reine qu'elle n'a pas de plus brave capitaine que toi ; puis, ton grade, je m'en chargerai, va; et quand tu seras riche, chargé de gloire et d'honneur, tu m'abandonneras si tu veux ; j'aurai mes souvenirs pour me consoler.

Et Nanon regardait Canolles en disant cela, et elle attendait la réponse que les femmes demandent toujours aux paroles exagérées, c'est-à-dire folle et exaltée comme les paroles. Mais Canolles baissa tristement la tête.

— Nanon, dit-il, jamais vous ne souffrirez un dommage, jamais vous n'endurerez un affront tant que je vivrai à Tile Saint-Georges. Rassurez-vous donc, car vous n'avez rien à craindre.

— Merci, dit-elle, quoique ce ne soit point là tout ce que je demande.

Pais tout bas :

— Hélas! je suis perdue, murmura-t-elle, il ne m'aime plus.

Canolles surprit ce regard de flamme qui brille comme un éclair, cette affreuse pâleur d'une seconde qui révèle tant de douleur.

— Soyons généreux jusqu'au bout, se dit-il, sgns quoi nous serions infâme.

— Viens, Nanon, lui dil-il, viens, mon amie; jette ton

manteau sur tes épaules, prends ton chapeau d'homme, Tair de la nuit te fera du bien. Je dois être attaqué d'un moment à l'autre ; je vais faire ma ronde de nuit.

— Manon, palpitante de joie, s'habilla comme son amant le lui disait et le suivit.

Canolles était un véritable capitaine. Entré presque enfant au service, il avait fait une étude réelle de son métier. Aussi visita-t-il non-seulement en commandant, mais en ingénieur. Les officiers qui l'avaient vu arriver en favori, et qui croyaient avoir affaire à un gouverneur de parade, furent interrogés les uns après les autres par leur chef sur tous les moyens d'attaque et de défense. Force leur fut alors de reconnaître dans le jeune et frivole jeune homme un capitaine expérimenté ; les plus vieux lui parlèrent alors avec respect. La seule chose qu'ils pouvaient lui reprocher^ c'était la douceur de sa voix en donnant des ordres et sa politesse extrême en interrogeant : ils craignaient que cette courtoisie ne fût le masque de la faiblesse. Cependant, comme chacun sentait le danger imminent, les commandements du gouverneur furent exécutés avec une ponctuelle célérité qui donna au chef une idée de ses soldats égale à celle qu'ils avaient prise de lui. Une compagnie de pionniers était arrivée dans la journée. Canolles ordonna des travaux qui furent commencés à Tinstant même. Nanon vainement voulut le ramener au fort pour lui épargner la fatigue d'une nuit passée ainsi; mais Canolles continua sa ronde, et ce fat lui qui congédia doucement Nanon en exigeant qu'elle rentrât chez elle. Puis, ayant expé dié trois ou quatre batteurs d'estrades que le lieutenant lui avait recommandés comme les plus intelligents parmi ceux qui étaient à son service, il revint se coucher sur un bloc de pierre d'où il inspecta les travaux.

Mais tandis que ses yeux suivaient machinalement le mouvement des boyaux et des pioches, l'esprit de Canolles, en-

levé aux choses matérielles qui s'exécutaient, s'arrêtait tout entier non-seulement sur les événements de la journée, t'Hais encore sur toutes les aventures étranges dont il avait été le héros depuis le jour où il avait vu madame de Gambes. Mais, chose singulière, son esprit n'allait point au delà; il lui semblait que de cette heure seulement il avait commencé de vivre ; que, jusque-là, il avait vécu dans un autre monde aux instincts inférieurs, aux sensations incomplètes. A p^irtir de cette heure, il y avait dans sa vie une lumière qui donnait un autre aspect à toute chose, et dans ce nouveau jour, Nanon, la pauvre Nanon, était impitoyablement sacrifiée à un autre amour, violent dès sa naissance, comme ces amours qui s'emparent de toute la vie dans laquelle ils sont entrés.

Aussi, après de douloureuses méditations, mêlées de ravissements célestes à Tidée qu'il était aimé de madame de Cambes, CanoUes s'avoua-t-il que c'était le devoir seul qui lui prescrivait d'être homme d'honneur, et que Tamitié qu'il avait pour Nanon n'était pour rien dans sa détermination.

Pauvre Nanon! Canolles appelait le sentiment qu'il avait pour elle de l'amitié. Or, l'amitié en amour est bien près d'être de l'indifférence,

Nanon veillait aussi, car elle n'avait pu se résoudre à se mettre au lit; debout à une fenêtre, enveloppée d'une mante noire pour n'être pas vue, elle suivait, non pas la lune triste et voilée glissant à travers les nuages, non pas les hauts peupliers balancés gracieusement par le vent de la nuit, non pas la majestueuse Garonne, qui semble une vassale rebelle se dressant pour faire la guerre à son maître, bien plutôt qu'une esclave fidèle portant son tribut à l'Océan, mais ce lent et pénible travail qui se faisait contre elle dans la pensée .de son amant : elle voyait dans cette forme brune se dessinant sur la pierre, dans cette ombre immobile accroupie de- T. il. 3

vant un fallot, le fantôme vivant de son bonheur passé : elle si énergique, si fière, si adroite autrefois, elle avait perdu maintenant toute adresse, toute fierté, toute énergie ; on eût dit que ses sens exaltés par le sentiment de son malheur redoublaient d'intelligence et de subtilité; elle sentait germer Tamour au fond du cœur de son amant, comme Dieu, en se penchant sur l'immense coupole du ciel, sent germer le brin d'herbe dans les entrailles de la terre.

Le jour vint, seulement alors CanoUes rentra dans sa chambre ; Nanon avait regagné la sienne ; il ignora donc qu'elle avait veillé toute la nuit; il s'habilla alors avec soin, rassembla de nouveau la garnison, visita au jour les différentes batteries, et surtout celles qui dominaient la rive gauche de la Garonne, fit fermer le petit port par des chaînes; établit des espèces de chaloupes chargées de fauconneaux et d'espingoles , passa en revue ses hommes, les anima encore sous sa parole si colorée et si généreuse , et put ainsi ne rentrer que sur les dix heures.

Nanon Tattendait le sourire sur les lèvres : ce n'étaiv plus cette fière et impérieuse Nanon dont les caprices faisaient trembler monsieur d'Épernon lui-même; c'était une maitresse timide, une esclave craintive qui n'exigeait même plus qu'on Taimàt, mais qui demandait seulement qu'on lui permît d'aimer.

La journée se passa sans événement autre que les différentes péripéties de ce drame intérieur qui se jouait dans l'àme de chacun des deux jeunes gens. Les coureurs expédiés par Canolles revinrent les uns après les autres. Aucun d'eux ne rapportait une nouvelle positive ; seulement il y avait grande agitation dans Bordeaux, et il était évident? qu'il s'y préparait quelque chose.

En effet, madame de Cambes, de retour dans la ville, tout en cachant les détails de l'entrevue dans les plis les plus se-

crets de son cœur, en avait transmis le résultat à Lenet. Les Bordelais demandaient à grands cris que l'île Saint-Georges fût prise. Le peuple s'offrait en foule pour faire partie de l'expédition. Les chefs ne les retenaient qu'en prétextant l'absence d'un homme de guerre qui pût conduire l'expédition, et de soldats réguliers qui pussent la soutenir. Lenet profita de ce moment pour glisser le nom des deux ducs et pour offrir leur armée : l'ouverture fut reçue avec enthousiasme, et ceux-là môme qui, la veille, avaient voté pour qu'on fermât les portes, les appelèrent à grands cris.

Lenet courut porter cette bonne nouvelle à la princesse, qui assembla aussitôt son conseil.

Claire prétexta la fatigue pour ne prendre part à aucune décision contre Canolles, et se retira dans sa chambre pour pleurer tout à son aise.

De cette chambre elle entendait les cris et les menaces du peuple. Tous ces cris, toutes ces menaces étaient dirigées contre Canolles.

Bientôt le tambour retentit : les compagnies s'assemblèrent, les jurats firent armer le peuple, qui demandait des piques et des arquebuses ; on tira le canon de l'arsenal, on distribua la poudre, et deux cents bateaux se tinrent prêts à remonter la Garonne à l'aide de la marée de la nuit, tandis que trois mille hommes, marchant par la rive gauche, attaqueraient par terre.

L'armée de mer devait être commandée par Espagnet conseiller au parlement, homme brave et de bon conseil, e l'armée de terre par monsieur de La Rochefoucault, qui venait d'entrer à son tour dans la ville avec deux mille gentilshommes à peu près. Monsieur le duc de Bouillon ne devait arriver oue le surlendemain avec mille autres. Aussi monsieur le duc de La Rochefoucault pressa-t-il l'attaque autant qu'il put pour que son collègue ne s'y trouvât point.

Le surlendemain da jour où madame de Cambes s était présentée sous Thabit d'un parlementaire à File Saint- Georges, comme vers deux heures de Taprès-midi Canolles faisait sa ronde sur les remparts, on lui annonça qu'un messager chargé d'une lettre pour lui demandait à lui parler.

Le messager fut introduit aussitôt, et remit sa dépêche à Canolles.

Cette dépêche n'avait visiblement rien d'officiel; c'était une petite lettre plus longue que large, écrite d'une écriture fine et légèrement tremblée, sur un papier de teinte bleuâtre^ glacé et parfumé.

Canolles, rien qu'à la vue de ce papier, sentit battre son cœur malgré lai.

— Qui l'a remis cette lettre? demanda-t-il.

— Un homme de cinquante-cinq à soixante ans.

— Moustache et royale grisonnantes?

— Oui.

— Taille cambrée?

— Oui.

— Tournure militaire?

— C'est cela.

Canolles donna un louis à Thomme, et lui fit signe de se retirer à l'instant même.

Puis il s'éloigna, et le cœur tout palpitant se cacha dans l'angle d'un bastion pour lire à son aise la lettre qu'il venait de recevoir.

Elle ne renfermait que ces deux lignes :

« Vous allez être attaqué. Si vous n'êtes plus digne de « moi^ montrez-vous du moins digne de vous. »

La lettre n'était point signée; mais Canolles reconnut jaiadame de Cambes comme il avait reconnu Pompée; il rel^arda si personne ne le voyait, et rougissant comme un en- ; ant à son premier amour, il porta le papier à ses lèvres, le Vaisa ardemment et le mit sur son cœur.

Puis il monta sur le couronnement du bastion, d'où il pouvait distinguer le cours de la Garonne pendant près d'une lieue, et la plaine environnante dans toute son étendue.

Rien n'apparaissait ni sur le fleuve ni dans la campagne.

— La matinée se passera ainsi, murmura-t-il, ce n'est point en plein jour qu'ils viendront; ils se seront reposés en route et commenceront l'attaque ce soir.

Canolles entendit un léger bruit derrière lui et se retourna : c'était son lieutenant.

— Eh bien! monsieur de Vibrac, dit Canolles, que dit-on?

— On dit, mon commandant, que le drapeau des princes flottera demain sur l'ile Saint-Georges.

— Et qui dit cela?

— Deux de nos coureurs qui viennent de rentrer, et qui ont vu les préparatifs que font contre nous les bourgeois de la ville.

— Et qu'avez vous répondu à ceux qui ont dit que le drapeau de messieurs les princes flotterait demain sur le fort Saint-Georges?

— J'ai répondu, mon commandant, que cela m'était bien égal, attendu que je ne le verrais pas.

— En ce cas, vous m'avez volé ma réponse, Monsieur, dit Canolles.

— Bravo, commandant! nous ne demandions pas autre

chose, et les soldats vont se battre comme des lions quand ils connaîtront votre réponse.

— Qu'ils se battent comme des hommes, c'est tout ce que je leur demande... Et que dit-on du genre d'attaque ?

— Général, c'est une surprise que l'on nous prépare, dit de Vibrac en riant.

— Peste ! quelle surprise I dit Canolles ; voilà déjà le second avis que j'en reçois. Et qui conduit les assaillants?

— Monsieur de La Rochefoucault, les troupes de terre d'Espagnet, le conseiller au parlement, les troupes de mer

— Eh bien ! dit Canolles, je lui donnerai un conseil, moi.

— A qui?

— A monsieur le conseiller au parlement.

— Lequel?

— C'est de renforcer les milices urbaines de quelque bon régiment, bien discipliné, qui apprenne à ces bourgeois comment on reçoit un feu bien nourri.

— Il n'a pas attendu votre conseil, commandant, car, avant d'avoir été homme de justice, il a été, je crois, quelque peu homme de guerre, et il s'est associé pour cette expédition le régiment de Navailles.

— • Comment I le régiment de Navailles? --Oui.

— Mon ancien régiment?

— Lui-même» Il est passé, à ce qu'il parait, avec armes et bagages, à messieurs les princes.

— Et qui le commande?

— Le baron de Ravailly.

— Vraiment ?

— Le connaissez-vous ?

— Oui... un charmant garçon, brave comme son épéel... Dans ce cas, alors, ce sera plus chaud que je ne croyais, et nous allons avoir de l'agrément.

— Qu'ordonnez-vous, commandant?

— Que ce soir les postes soient doublés; que les soldats se coachent tout habillés, avec leurs armes chargées à portée de la main... Une moitié veillera, tandis que Tautre prendra du repos... La moitié qui veillera se tiendra cachée derrière les talus... Attendez encore.

— J'attends.

— Avez-vous fait part à quelqu'un du rapport du messager?

— A personne au monde.

— C'est bien ; tenez la chose secrète pendant quelque temps encore. Choisissez une dizaine de vos plus mauvais soldats : vous devez avoir ici des braconniers, des pécheurs?

— Nous n'en avons que trop, commandant.

— Eh bien I comme je vous dis, choisissez-en dix, donnezleur congé pour jusqu'à demain matin. Ils iront jeter leurs lignes de fond dans la Garonne ; ils iront tendre leurs lacets dans la plaine... Celte nuit, Espagnet et monsieur de La Rochefoucauit les prendront et les interrogeront.

— Je ne comprends pas...

— - Vous ne comprenez pas qu'il faut que les assaillants nous croient dans la plus parfaite sécurité ? Eh bien ! ces hommes qui ne sauront rien, leur jureront avec un air de vérité auquel ils se laisseront prendre , attendu qu'il ne sera pas joué, que nous dormons sur les deux oreilles.

— Ahl très-bien.

— Laissez approcher l'ennemi, laissez-le débarquer, laissez-le planter ses échelles.

— Mais alors, quand tirera-t-on?

-Quand je Tordonnerai. Si un seul coup part de nos rangji avant mon commandement, foi de gouverneur, je fais fusiller celui qui Ta tiré.

— Ahl diable!

— La guerre civile est deux fois la guerre. Tl importe donc que la guerre civile ne se fasse pas comme une partie de chasse... Laissez rire messieurs les Bordelais, riez vousmêmes, si cela vous amuse; mais que ce ne soit que lorsque je dirai qu'on n&.

Le lieutenant partit et alla transmettre les ordres de Canolles aux autres officiers, qui s'entre-regardèrent étonnés. Il y avait deux hommes dans le gouverneur : le gentilhomme courtois, le commandant implacable.

Canolles revint souper avec Nanon; seulement le souper était avancé de deux heures. Canolles avait décidé qu'il ne quitterait pas le rempart du crépuscule à Taube. Il trouva Nanon feuilletant une volumineuse correspondance.

— Vous pouvez vous défendre hardiment, cher Canolles^ lui dit-elle ; car vous ne serez pas longtemps à être secouru : le roi vient, monsieur de La Meilleraie amène une armée, et monsieur d'Épernon arrive avec quinze mille hommes.

— Mais, en attendant, ils ont huit jours, dix jours peutêtre. Nanon, ajouta Canolles en souriant, Tile Saint-fteorges n'est pas imprenable.

— Oh ! tant que vous y commanderez, je réponds de tout.

— Oui ; mais, justement parce que j'y commande, je puis être tué... Nanon, que feriez-vous dans ce cas? Tavez-vous prévu au moins?

— Oui, répondit Nanon en souriant à son tour.

— Eh bien 1 tenez donc vos coffres prêts. Un batelier sera à un poste désigné; s'il faut sauter àTeau, vous aurez quatre de mes gens bons nageurs qui ont ordre de ne pas vous quitter, et qui vous transporteront à l'autre bord.

— Toutes ces précautions sont inutiles, Canolles; si vous êtes tué je n'aurai plus besoin de rien.

On annonça qu'on était servi. Dix fois, pendant le souper, Canolles se leva et alla à la fenêtre qui donnait sur la ri-

vière : avant la fm du dîner, Canolles quitta la table... la nuit commençait à tomber.

Nanon voulut le suivre.

— Nanon, dit Canolles, rentrez chez vous et jurez-moi de n'en pas sortir. Si je vous savais dehors, exposée, courant un danger quelconque, je ne répondrais plus de moi. Nanon, il y va de mon honneur, ne jouez pas avec mon honneur.

Nanon tendit à Canolles ses lèvres de carmin, plus rouges encore de la pâleur de ses joues, puis elle rentra chez elle en disant :

— Je vous obéis, Canolles : je veux qu'amis et ennemis connaissent Thomme que j'aime ; allez!

Canolles s'éloigna; il ne pouvait s'empêcher d'admirer cette nature pliée à tous ses désirs, obéissante à toutes ses volontés. A peine etait-il à son poste que la nuit vint, terrible et menaçante, comme elle parait toujours quand elle cache dans ses plis noirs un secret sanglant.

Conciles s'était placé au bout de l'esplanade. Il dominait le cours du fleuve et ses deux rives. Pas de lune : un voile de nuages sombres glissant lourdement au ciel. Impossible d'être vu, mais aussi presque impossible de voir.

A minuit cependant il lui sembla distinguer des masses sombres se mouvant sur la rive gauche, et des formes gigantesques glissant sur le fleuve. Du reste, pas d'autre bruit que le vent de la nuit se lamentant dans les feuilles des arbres.

Ces masses s'arrêtèrent, ces formes se fixèrent à distance. Canolles crut qu'il s'était trompé ; cependant il redoubla de vigilance ; ses yeux ardents perçaient les ténèbres, son oreille incessamment tendue percevait le moindre bruit

Trois heures sonnèrent à l'horloge de la forteresse, et le tintement prolongé se perdit lent et lugubre dans la nuit : Canolles commençait à croire qu'il avait reçu un faux avis, et il allait se retirer, quand tout à coup le lieutenant de Vi-

brac, qui était près de lui, lui posa vivement une main sur Tépaule en étendant Tautre vers le fleuve.

— Oui, oui, dit Canolles, ce sont eux : allons, nous n'aurons rien perdu pour attendre. Réveillez les hommes qui ont dormi, et qu'ils viennent prendre leur poste derrière la muraille. Vous leur avez dit, n'est-ce pas, que je tuerais le premier qui ferait feu?

Oui.

— Eh bien! redites-le-leur pour la seconde fois.

En effet, aux premières lueurs du jour on voyait approcher de longues barques chargées d'hommes qui riaient et causaient à voix basse, tandis qu'on pouvait remarquer dans la plaine une espèce d'éminence qui n'existait point la veille. C'était une batterie de six pièces de canon que monsieur de La Rochefoucault venait d'établir pendant la nuit : les hommes des barques n'avaient tant tardé que parce que jusque-là la batterie n'était point en état de commencer.

Canolles demanda si les armes étaient chargées, et sur la réponse affirmative fit un signe que l'on attendît.

Les barques s'approchaient de plus en plus, et aux premières clartés du jour Canolles distingua bientôt les buffleteries et le chapeau particulier de la compagnie de Navailles, qui, comme on le sait, avait été la sienne : à la proue d^une des premières barques était le baron de Ravailly, qui rayait remplacé dans le commandement de la compagnie, et à la poupe le lieutenant, qui était son frère de lait, fort aimé parmi ses camarades pour sa joyeuse humeur et ses intarissables plaisanteries.

— Vous verrez, disait-il, qu'ils ne bougeront pas et qxx'il faudra que monsieur de La Rochefoucault les réveille avec le canon. Festel comme on dort à Saint-Georges; quand je serai malade, j'y viendrai.

— Ce bon Canolles, répondait Ravailly, il fait son rôle de

gouverneur en père de famille ; il craint d'enrhumer ses soldats en leur faisant monter des gardes de nuit.

En effet, dit un autre, on ne voit pas même une sentinelle.

— Ohé I cria le lieutenant en prenant terre, réveillez-vous donc là-haut et donnez-nous la main pour monter.

A cette dernière plaisanterie les éclats de rire coururent sur toute la ligne des assiégeants, et tandis que trois ou quatre barques s'avançaient du côté du port, le reste de l'armée de terre débarquait.

— Allons, allons, dit Ravailly, je comprends; CanoUes veut avoir Tair de se laisser surprendre afin de ne pas se brouiller avec la cour. Çà, Messieurs, rendons-lui sa politesse et ne tuons personne. Une fois dans la place, miséricorde pour tous, excepté pour les femmes, qui d'ailleurs ne la demanderont peut-être pas, sarpejeu ! Mes enfants, n'oublions pas que c'est une guerre d'amis ; aussi le premier qui dégaine, je le passe au fil de l'épée.

A cette recommandation faite avec une gaieté toute française, les rires recommencèrent et les soldats partagèrent Thilarité des officiers.

— Ah çà! mes amis, dit le lieutenant, il fait bon rire, mais il ne faut pas que cela empêche la besogne. Aux échelles et grimpons.

Les soldats tirèrent alors des barques de longues échelles ei s'avancèrent vers la muraille.

Alors Canolles se leva, et, la canne à la main, le chapeau sur la tête, pareil à un homme qui prend le malin le frais pour son plaisir, il s'approcha du parapet qu'il dépassa de toute la ceinture.

Il faisait assez clair pour qu'on le reconnût

— Eh ! bonjour, Navailles, dit-il à tout le régiment; bonjour, Ravailly ; bonjour, Remonenq.

— Tiens, c'est Canolles ! s'écrièrent les jeunes gens ; tu es donc enfin réveillé, baron?

— £h ouil que voulez-vous, on mène ici une vie de roi dlvetot, on se couche tôt et on se lève tard; mais vous, que diable venez-vous ^aire de si bonne heure ?

— Pardieu ! dit Ravailly, tu le vois bien, ce me semble : nous venons t'assiéger, rien que cela,

— Et pour quoi faire venez-vous m'assiéger ?

— Pour prendre ton fort.

Canolles se mit à rire.

— Voyons, dit Ravailly, tu capitules, n'est-ce pas?

— Mais, auparavant, il faut que je sache à qui je me rends* Comment se fait-il que Navailles serve contre le roi?

— Ma foi, mon cher, parce que nous nous sommes faits rebelles. En y songeant, nous avons avisé que le Mazarin était décidément un pleutre, indigne d être servi par de braves gentilshommes; en conséquence, nous sommes passés aux princes. Et toi?

— Mais, mon cher, je suis épernoniste enragé.

— Bah 1 laisse là tes gens, et viens avec nous.

— Impossible. Hé! dites donc là-bas, laissez donc les chaînes du pont. Vous savez bien qu'on regarde ces choseslà, mais de loin, et que lorsqu'on y touche cela porte malheur. Ravailly, dis-leur donc de ne pas toucher aux chaînes^ continua Canolles en fronçant le sourcil, ou je fais tirer sur eux... et je t'en préviens, Ravailly, j'ai d'excellents tireurs*

— Bahl tu plaisantes! répondit l'officier. Laisse-les te prendre ; tu n'es pas en force.

— Je ne plaisante pas... A bas les échelles! Ravailly, je t'en prie, c'est la maison du roi que tu assièges, prends-y garde 1

— Saint-Georges, maison du roi !

— Pardieu ! regarde plutôt, et tu verras le drapeau à la

corne du bastion... Voyons, fais remettre tes barques à Teau, et tes échelles dans tes barques, ou je tire. Si tu veux causer, viens seul ou avec Remonenq, et alors nous causerons en déjeunant. J'ai un excellent cuisinier à llle Saint-Georges.

Ravailly se mit à rire, et encouragea les hommes du regard. Pendant ce temps, une autre compagnie se préparait à débarquer.

Canolles alors s'aperçut que le moment décisif était arrivé; et, reprenant Tattitude ferme et Tair grave qui convenaient à un homme chargé d'une aussi lourde responsabilité que la sienne :

— Halte-là! Ravailly... Trêve de plaisanterie, Remonenq, cria-t-il; plus un mot, plus un pas, plus un geste, ou je fais tirer, aussi vrai que c'est le drapeau du roi qui est là, et que vous marchez contre les fleurs de lis de France.

Et, joignant l'action à la menace, il renversa d'un bras vigoureux la première échelle qui montrait sa tête au-dessus des pierres du rempart.

Cinq ou six hommes plus pressés que les autres commençaient à monter ; le choc les renversa. Ils tombèrent, et leur chute souleva un immense éclat de rire parmi les assaillants et parmi les assiégés : on eût dit des jeux d'écoliers.

En ce moment, un signal indiqua que les assiégeants avaient franchi les chaînes qui fermaient le port.

Aussitôt Ravailly et Remonenq saisirent une échelle, et s'apprêtèrent, à leur tour, à descendre dans les fossés en criant :

— A nous, Navailles ! à l'escalade I montons I montons ! ;

— Mon pauvre Ravailly, cria Canolles, je t'en prie, arrête...

Mais au même moment la batterie de terre, qui s'était tue jusque-là, éclata en bruit et en lumière, et un boulet vint soulever la terre tout autour de Canolles.

— Allons, dit Canolles en étendant sa canne, puisqu'ils le veulent absolument : Feu I mes amis, feu sur toute la ligne !

Alors, sans^qu'on aperçût un seul homme, on vit une ran gée de mousquets s'abaisser vers le parapet, une ceinture de flamme enveloppa le couronnement de la muraille, tandis que la détonation de deux énormes pièces d'artillerie répondait à la batterie du duc de La Rochefoucault.

Une dizaine d'hommes tomba ; niais leur chute, au lieu de décourager leurs compagnons, leur donna une nouvelle ardeur. De son côté, la batterie de terre répondait à la batterie du rempart; un boulet abattit le drapeau royal, un second boulet écrasa un lieutenant de Canolles, nommé d'Elboin.

Canolles jeta de nouveau les yeux autour de lui, et vit que ses hommes avaient déjà rechargé leurs armes.

— Feu partout ! dit-il.

Ce commandement fut exécuté avec la même ponctuaUté que la première fois.

Dix minutes après, il ne restait plus une seule vitre dans rîle Saint-Georges. Les pierres tremblaient et volaient en éclats; le canon trouait les murs, les balles s'aplatissaient sur les larges dalles, et une épaisse fumée obscurcissait Tair, tout plein de cris, de menaces et de gémissements.

Canolles vit que ce qui faisait le plus de tort à son fort était la batterie de monsieur de La Rochefoucault.

— Vibrac, dit-il, chargez-vous de Ravailly, et qu'il ne gagne pas un pouce de terrain en mon absence. Moi, je cours à nos batteries.

En effet, Canolles courut aux deux pièces qui répondaient au feu de monsieur de La Rochefoucault, dirigea lui-même le service, se fit chargeur, pointeur, commandant; démonta eû un instant trois pièces sur six, et coucha dans la plaine une cinquantaine d'hommes. Les autres, qui ne s'attendaient

pas à cette rude résistance, commencèrent à se débander et à fuir.

Monsieur de La Rochefoucault, en les ralliant, fut atteint d'un éclat de caillou, qui lui fit sauter son épée des mains.

En voyant ce résultat, Canoïles laissa le reste de la besogne à faire au chef de la batterie, et courut à Tassant que continuait de pousser la compagnie de Navailles, secondée des hommes d'Espagnet.

Vibrac tenait bon, mais il venait de recevoir une balle dans l'épaule.

La présence de Canolles redoubla le courage de ses troupes; sa présence fut accueillie par des cris de joie.

— Pardon! cria-t-ilàRavailly ; si j'ai été obligé de te quitter un instant, cher ami, c'était, comme tu peux le voir, pour démonter les pièces de monsieur le duc de La Rochefoticault ; mais sois tranquille, me voici.

Et comme en ce moment le capitaine de Navailles, trop animé pour répondre à la plaisanterie que d'ailleurs, au milieu du fracas épouvantable que menait l'artillerie et la mousqueterie, il n'avait peut-être pas entendue, ramenait pour la troisième fois ses hommes à Tassant, Canolles tira un pistolet de sa ceinture, et tendant la main vers son ancien camarade devenu son ennemi, lâcha le coup.

La balle était dirigée par une main ferme et par un œil sûr, elle alla casser le bras de Ravailly.

— Merci, Canolles! cria celui-ci qui avait vu d'où venait le coup. Merci, je te revaudrai celle-là.

Mais malgré sa force sur lui-même, le jeune capitaine fut forcé de s'arrêter, et son épée tomba de ses mains, Remonenq accourut et le soutint dans ses bras.

— Veux-tu venir te faire panser chez moi, Ravailly ? cria Canolles, j'ai un chirurgien qui ne le cède en rien à mon cuisinier.

— Non pas ; je m'en retourne à Bordeaux. Mais attends^ moi d'un moment à Tautre ; car je reviendrai, je te le promets. Seurement cette fois je choisirai mon lieure.

— En retraite I en retraite ! cria Remonenq. On se sauve là-bas... A revoir, CanoUes : vous avez la première manche...

Remonenq disait vrai : l'artillerie avait fait d'affreux ravages sur l'armée de terre, qui avait perdu une centaine d'hommes au moins. Quant à Tarmée de mer, elle en avait perdu presque autant. Cependant, la perte la plus forte avait été soufferte par la compagnie de Navailles, qui , pour soutenir Thonneur de l'uniforme, avait toujours voulu marcher en tête des bourgeois d'Espagnet.

Canolles leva son pistolet déchargé.

— Cessez le feu! dit-il; laissons-les battre tranquillement en retraite : nous n'avons pas de munitions à perdre...

En effet, les coups tirés n'eussent été que des coups à peu près perdus. Les assaillants se retiraient en hâte, laissant leurs morts et emportant leurs blessés. Canolles compta les siens : il avait seize blessés et quatre morts. Quant à lui personnellement, il n'avait pas reçu une égratignure.

— Peste ! dit-il en recevant, dix minutes après les joyeuses caresses de Nanon, on n'a pas tardé, chère amie, à me faire gagner mon brevet de gouverneur... Quelle sotte boucherie! je leur ai tué cent cinquante hommes au moins, et j'ai cassé le bras d'un de mes meilleurs amis pour l'empêcher de se faire tuer tout à fait.

— Oui, dit Nanon; mais vous êtes sain et sauf, vous?

— Dieu merci ! et sans doute vous m'avez porté bonheur, Nanon... Mais gare la seconde manche! Les Bordelais sont entêtés !... et, d'ailleurs, Ravailly et Remonenq m'ont promis de revenir.

— Eh bien ! dit Nanon, c'est le même homme qui con^ mande au fort Saint-Georges, et ce sont les mêmes soldats

qui le défendent... Qu'ils viennent, et, à la seconde fois, ils seront, encore mieux reçus qu'à la première; car d'ici là, n'est-ce pas, vous avez le temps d'augmenter encore vos moyens de défense?

— Ma chère, dit confidentiellement Canolles à Nanon, on ne connaît bien une place qu'à l'usage... La mienne n'est point imprenable, je Tai découvert tantôt... et si je m'appelais le duc de La Rochefoucault, j'aurais l'ile Saint-Georges demain matin!.. A propos, d'Elboin ne déjeunera pas avec nous.

— Pourquoi cela?

— Parce qu'il a été coupé en deux par un boulet de canon.

La rentrée des assiégeants dans Bordeaux présentait un triste spectacle. Les bourgeois étaient partis triomphants comptant sur leur nombre et sur l'habileté de leurs généraux, tout à fait tranquilles, enfin, sur Tissue de l'événement, grâce à Thabitude, cette seconde foi de Thomme en danger.

En effet, quel était celui des assiégeants qui n'avait pas dans sa jeunesse couru les bois et les prairies de Tile Saint- Georges, seul ou en douce compagnie? Quel était le Bordelais qui n'avait point manié l'aviron, le mousquet de chasse, ou les filets du pécheur dans le canton qu'il allait revoir en soldat?

Aussi, pour nos bourgeois, la défaite fut deux fois lourde : les localités leur faisaient honte aussi bien que l'ennemi. On les vit donc revenir la tête basse, et entendre avec résidalion le bruit des lamentations et des gémissements des femmes qui^ en comptant les guerriers absents, à la manière

des sauvages de TAmérique , s'apercevaient successivement des pertes éprouvées par les vaincus.

Alors un murmure général emplit la grande ville de deuil et de confusion. Les soldats rentrèrent chez eux pour raconter le désastre chacun à sa manière. Les chefs se rendirent chez la princesse, qui logeait, comme nous l'avons dit, chez le président.

Madame de Condé attendait à sa fenêtre le retour de Texpédition. Elle, née dans une famille de guerriers, femme d'un des plus grands vainqueurs du monde, élevée dans le mépris de l'armure rouillée et du plumeau ridicule des bourgeois, elle ne pouvait se défendre d une vague inquiétude en songeant que les bourgeois, ses partisans, allaient combattre une armée de vieux soldats. Mais trois choses la rassuraient cependant : la première, c'est que monsieur de La Rochefoucault commandait Texpédition; la seconde, c'est que le régiment de Navailles marchait eu tête; la troisième, c'e-st que le nom de Condé était inscrit sur les drapeaux.

Mais, par un contraste facile à comprendre, tout ce qui était espoir pour la princesse était douleur pour madame de Uambes; comme aussi tout ce qui allait être douleur pour Slllustre dame, allait devenir triomphe pour la vicomtesse.

Ce fut le duc de LaRochefoucaultqui se présenta chez elle, tout poudreux et tout sanglant; la manche de son pourpoint noir était ouverte, et sa chemise toute tachée de sang.

— Est-ce vrai, ce qu'on me dit? s'écria la princesse en s'élançant à la rencontre du duc.

Et que dit-on, Madame? demanda froidement le duc.

— On dit que vous avez été repoussé?

On ne dit point assez, Madame ; pour dire vrai, nous avons été battus.

— Battus! s'écria la princesse en pâlissant; battus I ce n'est pas possible J

— Battus, murmura la vicomtesse, battus par monsieur de Canollesl...

— Et comment donc cela s'est-il fait? demanda madame de Condé, d'un ton hautain qui décelait sa profonde indignation.

— Cela s'est fait, Madame, comme se font tous les mécomptes, en jeu, en amour, en guerre; nous nous sommes attaqués à plus fin ou à plus fort que nous.

— Mais il est donc brave, ce monsieur de Canolles? demanda la princesse.

Le cœur de madame de Cambes palpitait de joie.

— Eh I mon Dieu ! répondit La Rochefoucault en haussant

les épaules, brave comme tout le monde! Seulement

comme il avait des soldats frais, de bonnes murailles, et qu'il se tenait sur ses gardes, ayant probablement été prévenu, il a eu bon marché de nos Bordelais. Ah! Madame, par parenthèse, les tristes soldats! Us ont fui au second feu.

— Et Navailles ? s'écria Claire sans s'apercevoir de l'imprudence de cette exclamation.

— Madame, dit La Rochefoucault, toute la différence qu'il y a eu entre Navailles et les bourgeois, c'est que les bourgeois ont fui et que Navailles s'est replié.

— Il ne nous manquerait plus maintenant que de perdre Vayres î

— Je ne dis pas non, répondit froidement La Rochefoucault.

— Battus! répéta la princesse en frappant du pied, battus par des gens de rien, commandés par un monsieur de Canolles ! le nom est ridicule.

Claire rougit jusqu'au blanc des yeux.

—-Vous trouvez ce nom ridicule, Madame, répliqua le duc ; mais monsieur de Mazarin le trouve sublime. Et j'oserais presque dire, ajouta-t-il en jetant un regard rapide et perçant vers Claire, qu'il n'est pas seul de son avis. Les noms

sont comme les couleurs, Madame, conlinua-t-il en souri an i de son sourire bilieux, il n'en faut pas disputer,

— Croyez-vous donc que Richon soit homme à se laisser battre?

— Pourquoi^pas ? je me suis bien laissé battre, moi ! Il faut nous attendre à épuiser la mauvaise veine; la guerre est un jeu; un jour ou l'autre, nous prendrons notre revanche.

— Cela ne serait pas arrivé, dit madame de Tourville, si Ton avait suivi mon plan.

— C'est vrai, dit la princesse, on ne veut jamais faire ce que nous proposons, sous prétexte que nous sommes des femmes et que nous n'entendons rien à la guerre... Les hommes font à leur tête et se font battre.

— Ehl mon Dieu, oui, Madame; mais cela arrive aux meilleurs généraux. Paul-Emile s'est fait battre à Cannes, Pompée à Pharsale, et Attila à Chàlons. Il n'y a qu'Alexandre et vous, madame de Tourville, qui n'ayez jamais été battus. Voyons votre plan.

— Mon plan, monsieur le duc, dit madame de Tourville de son ton le plus sec, était que l'on fit un siège en règle. On n'a pas voulu m'écouter, et Ton a préféré un coup de main; vous voyez le résultat.

— Répondez à Madame, monsieur Lenet, dit le duc; quant à moi, je ne me sens pas assez fort en stratégie pour soutenir la lutte.

— Madame, dit Lenet, dont les lèvres ne s'étaient encore ouvertes que pour un sourire, il y avait ceci contre le siège que vous proposiez, c'est que les Bordelais ne sont point des soldats, mais des bourgeois ; il leur faut le souper au logis et le coucher dans le lit conjugal. Or, un siège en règle exclut une foule de commodités auxquelles sont habitués nos braves citadins. Ils ont donc été assiéger l'ile Saint-Gerges en amateurs ; ne les blâmez pas d'avoir échoué aujourd'hui ;

ils referont les quatre lieues et recommenceront la même guerre autant de fois qu'il le faudra.

— Vous croyez qu'ils recommenceront? demanda la princesse.

— Oh! quant à cela, Madame, dit Lenet, j'en suis sùr; ils aiment trop leur île pour la laisser au roi.

— Et ils la prendront?

— Sans doute, un jour ou Tautre...

— Eh bien! le jour où ils Tauront prise, s'écria madame lâ Princesse, je veux qu'on fusille cet insolent monsieur de Canolles, s'il ne se rend pas à condition.

Claire sentit un frisson mortel qui courait dans ses veines.

— Le fusiller! dit le duc de La Rochefoucault ; peste! si c'est comme cela que Votre Altesse entend la guerre, je me félicite bien sincèrement d'être au nombre de ses amis.

— Mais alors quMl se rende.

— Je voudrais bien savoir ce que dirait Voire Altesse si Richon se rendait?

— Richon n'est pas en jeu, monsieur le duc; il n'est pas question de Richon. Voyons, qu'on m'amène un bourgeois, un jurât, un conseiller, quelque chose enfin, à qui je puisse parler, et qui m'assure que cette honte ne sera pas sans amertume pour ceux qui me l'ont fait boire.

— Cela tombe à merveille, dit Lenet, voici monsieur d'Espagnet qui sollicite l'honneur d'être introduit près de Votre Altesse.

— Faites entrer, dit la princesse.

Le cœur de Claire, pendant toute cette conversation, tantôt avait battu à brisser sa poitrine, tantôt avait été resserré comme dans un étau ; en effet, elle se disait aussi que les Bordelais feraient payer cher à Canolles son premier triomphe.

Mais ce fut bien pis quand Espagnet vint encore, par

ses protestations, renchérir sur les assurances de Lenet.

— - Madame, disait-il à la princesse, que Votre Altesse se rassure; au lieu de quatre mille hommes, nous en enverrons huit mille; au lieu de six pièces de canon, nous en dresserons douze; au lieu de cent hommes, nous en perdrons deux cents, trois cents, quatre cents s'il le faut, mais nous reprendrons Saint-Georges.

— Bravo! Monsieur, s'écria le duc, voilà qui est parlé ; vous savez que je suis votre homme, soit comme chef, soit comme volontaire, toutes et quantes fois que vous tenterez cette entreprise. Seulement, remarquez qu'à cinq cents hommes par fois, en supposant quatre expéditions seulement comme celle-ci, notre armée sera fort diminuée à la cinquième.

— Monsieur le duc, reprit Espagnet, nous sommes trente mille hommes en état de porter les armes, à Bordeaux; nous tramerons, s'il le faut, tous les canons de ï'arsenal devant la forteresse; nous ferons un feu à réduire en poudre une montagne de granit ; je passerai moi-môme la rivière à la tête des sapeurs, et nous reprendrons Saint-Georges ; nous en avons fait tout à l'heure le serment solennel.

—Je doute que vous preniez Saint- Georges tant que monsieur de Canolles sera vivant, dit Claire d'une voix presque ia intelligible.

— Eh bien ! répondit Espagnet, nous le tuerons ou nous le ferons tuer, et nous reprendrons Saint-Georges après.

Madame de Cambes étouffa un cri d'effroi prêt à sortir de sa poitrine.

— Veut-on prendre Saint-Georges ?

— Comment! si on le veut I s'écria la princesse. Je le crois bien, on ne veut que cela.

— Eh bien! alors, dit madame de Cambes, qu'on me laisse faire, et je livrerai la place.

— Bahl répondit la princesse, tu m'avais déjà promis pareille chose, et tu as échoué.

— J'avais promis à Votre Altesse de faite une tentative près de monsieur de Canolles. Cette tentative a échoué, j'ai trouvé monsieur de Canolles inflexible,

— Crois-tu le trouver plus facile après son triomphe?

— Non. Aussi cette fois ne vous ai-je pas dit que je vous livrerais le gouverneur, je vous dis que je vous livrerai la place.

— Comment cela?

— En introduisant vos soldats jusque dans la cour de la forteresse.

— Êtes-vous fée, Madame, pour vous charger d'une pareille besogne? demanda La Rochefoucault.

— Non, Monsieur, je suis propriétaire, dit la vicomtesse.

— Madame plaisante, reprit le duc.

— Non pas, non pas, dit Lenet; j'entrevois beaucoup de choses dans les trois mots que vient de prononcer madame de Cambes.

— Alors cela me suffît, dit la vicomtesse, et l'avis de monsieur Lenet est tout pour moi. Je répète donc que Saint- Georges est pris si l'on veut me laisser dire quatre mots en particulier à monsieur Lenet.

— Madame, interrompit madame de Tourville, moi aussi je prends Saint-Georges, si Ton veut me laisser faire.

— Laissez d'abord madame de Tourville exposer tout haut son plan, dit Lenet en arrêtant madame de Cambes qui voulait l'entraîner dans un coin, ensuite vous me direz le vôtre tout bas.

— Dites, Madame, fit la princesse.

— Je pars de nuit avec vingt barques portant deux cents mousquetaires ; une autre troupe, de même nombre, se glisse le long de la rive droite; quatre ou cinq cents autres

remontent la rive gauche ; pendant ce temps, mille ou douze cents Bordelais....

— i?aites-y attention, Madame, ditLaRochefoucault, voici déjà mille ou douze cents hommes engagés.

— Moi, dit Çlaire,'avecune seule compagniejeprends Saint- Georges ; qu'on me donne Navailles, et je réponds de tout.

— Ceci est à considérer, reprit la princesse, tandis que monsieur de La Rochefoucault, souriant de son plus méprisant sourire, regardait en pitié toutes ces femmes raisonnant sur des choses de guerre qui embarrassaient les hommes les plus hardis et les plus entreprenants.

— J'écoute, dit Lenet. Venez, Madame.

Et Lenet emmena la vicomtesse dans Tembrasure d^une fenêtre.

Claire lui conta son secret à Toreille, et Lenet laissa échapper un cri de joie.

— En effet, dit-il en se retournant vers la princesse, pour cette fois, si vous voulez bien donner carte blanche à madame de Cambes, Saint-Georges est pris.

— Et quand cela? demanda la princesse.

— Quand on voudra.

— Madame est un grand capitaine, dit La Rochefoucault avec ironie.

— Vous en jugerez, monsieur le duc, répondit Lenet, quand vous entrerez triomphant à Saint-Georges sans avoir tiré un seul coup de fusil.

— J'approuverai alors.

— Alors, dit la princesse, si la chose est aussi sûre que vous le dites, que tout se prépare donc pour demain.

Ce sera pour le jour et Theure qu'il plaira à Son Altesse, répondit madame de Cambes, et j'attendrai ses ordres dans mon appartement.

Et en disant ces mots, elle salua et se retira chez elle : la

princesse, qui venait de passer en un instant de la colère à Tespérance, en fit autant. Madame de Tourville la suivit. Espagne!, après avoir renouvelé ses protestations, tira de son côté, et le duc se trouva seul avec Lenet.

—Mon cher monsieur Lenet, dit le duc, puisque les femmes se sont emparées de la guerre, je crois qu'il serait bon aux hommes de faire un peu d'intrigue. J'ai entendu parler d'un certain Cauvignac, chargé par vous de recruter une compagnie, et que l'on m'a présenté comme un habile compagnon. Je l'avais demandé, y aurait-il moyen de le voir?

— Monseigneur, il attend, dit Lenet.

— Qu'il vienne alors.

Lenet tira le cordon d'une sonnette, un domestique entra.

— Introduisez le capitaine Cauvignac, dit Lenet.

Un instant après, notre ancienne connaissance apparut sur le seuil de la porte. Mais, toujours prudent, il s'arrêta là.

— Approchez, capitaine, dit le duc, je suis monsieur le duc de La Rochefoucault.

— Monseigneur, répondit Cauvignac, je vous connais parfaitement.

— Ahl tant mieux alors. Vous avez reçu commission de lever une compagnie?

— Elle est levée.

— Combien d'hommes avez-vous à votre disposition ?

— Cent cinquante.

— Bien équipés, bien armés?

T. lU 4

— Bien armés, mal équipés. Je me suis occupé des armes avant tout, comme de la chose la plus essentielle. Quant à l'équipement, comme je suis un garçon fortdésinté esbC; et que j'étais mù. surtout par mon amour pour messieurs les princes, n'ayant reçu que dix mille livres demonsie^ r Lenet, l'argent a manqué.

— Et avec dix mille livres vous avez enrôlé cent cinquante soldats?

-— Oui, Monseigneur.

— Cest merveilleux.

— Monseigneur, j'ai des moyens connus de moi seul, à l'aide desquels je procède.

— Et où sont ces hommes?

— - Ils sont là; vous allez voir la belle compagnie. Monseigneur, sous le rapport moral surtout; tous gens de condition; pas un seul croquant de la race croquante.

Le duc de La Rochefoucault s'approcha de la fenêtre, et vit effectivement dans la rue cent cinquante individus de tout âge, de toute taille et de tout état, maintenus sur deux rangs par Ferguzon, Barrabas, Carrotel et leurs deux autres compagnons revêtus de leurs plus magnifiques habits. Ces individus avaient infiniment plus Tair d'une troupe de bandits que d'une compagnie de soldats.

Comme l'avait dit Cauvignac, ils étaient fort déguenillés, mais admirablement armés.

— Avez- vous reçu quelque ordre à l'endroit de vos hommes? demanda le duc.

— J'ai reçu l'ordre de les conduire à Vayres, et je n'attends que la confirmation de cet ordre par monsieur le duc pour eonsigner toute ma compagnie entre les mains de monsieur Richon qui l'attend.

— • Mais vous, ne restez-vous point à Vayres avec eux?

— Moi, Monseigneur, j'ai pour principe de ne jamais faire

Ja sottise de m'enfermer entre quatre murailles quand je puis battre la campagne. J'étais né pour mener la vie des patriarches.

— Eh bien! demeurez où vous voudrez; mais expédiez vos hommes à Vayres.

— Alors ils font décidément partie de la garnison de cette place?

— Oui.

— Sous les ordres de monsieur Richon?

— Oui.

— Mais, Monseigneur, dit Cauvignac, que vont faire là mes hommes, puisqu'il y a déjà trois cents hommes à peu près dans la place.

— Vous êtes bien curieux?

— Ohl ce n'est point par curiosité, Monseign ur, c'est par crainte.

— - Et que craignez-vous?

— Je crains qu'on les condamne à l'inaction, et ce serait fâcheux; quiconque laisse rouiller une bonne arme a tort.

— Soyez tranquille, capitaine, ils ne se rouilleront pas; dans huit jours ils se battront.

— Mais on me les tuera, alors ?

— C'est probable ; à moins qu'ayant un moyen pour recruter des soldats, vous n'^ayez aussi un secret pour les rendre invulnérables.

— Oh! ce n'est pas cela; c'est qu'avant qu'on ne me les tue, je voudrais qu'ils fussent payés.

— Ne m'avez-vous pas dit que vous aviez reçu dix mille livres?

— Oui, à compte. Demandez à monsieur Lenet, qui est un homme d'ordre, et qui, j'en suis sûr, se rappelle nos conventions.

Le duc se tourna du. côté de Lenet.

— C'est la vérité, monsieur le duc, dit Tirréprochable con* seiller ; nous avons donné à monsieur Cauvignac dix millelivres comptant pour les premiers frais; mais nous lui avons promis cent écus par homme au delà de l'application de ces dix mille livres.

— Alors, dit le duc, c'est trente-cinq mille francs que nous devons au capitaine?

— Juste, Monseigneur.

— On vous les donnera.

— Ne pourrions-nous point parler au présent» monsieur le duc?

— Non, impossible.

— Pourquoi cela?

— Parce que vous êtes de nos amis, et que les étrangers doivent passer avant tout. Vous comprenez que ce n'est que lorsqu'on a peur des gens qu'on a besoin de les amadouer.

— Excellente maxime! dit Cauvignac; cependant dans tous les marchés il est d'habitude de fixer un délai.

— Eh bien! mettons huit jours, dit le duc.

— Mettons huit jours, reprit Cauvignac.

— Mais si, dans huit jours, nous n'avons pas payé? dit Leriet.

— Alors, dit Cauvignac, je redeviens maître de ma compagnie.

— C'est trop juste, dit le duc.

— J'en fais ce que je veux?

— Puisqu'elle vous appartient*

— Cependant... fit Lenet.

— Bah ! dit le duc, puisque nous la tiendrons enfermée

dans Vayres.

— Je n'aime pas ces sortes de marchés, répondit Lenet en secouant la tête.

— Ils sont cependant fort en usage dans la coutume de

Normandie, dit Cauvignao : cela s'appelle une vente à réméré.

— C'est donc convenu? demanda le dac.

— Parfaitement convenu, répondit Cauvignac.

— Et quand partirons vos hommes?

— Tout de suite, si vous Tordonnez.

— J'ordonne alors.

— Dans ce cas, ils sont partis. Monseigneur.

Le capitaine descendit, dit deux mots à l'oreille de Ferguzon, et la compagnie Cauvignac, accompagnée de tous les curieux que son aspect étrange avait amassés autour d'elle, s'avança vers le port, où Tattendaient les trois bateaux dans lesquels elle devait remonter la Dordogne jusqu'à Vayres, tandis que son chef, fidèle aux principes de liberté exprimés un instant auparavant au duc de La Rochefoucauit, la regardait s'éloigner amoureusement.

Cependant la vicomtesse, retirée chez elle, sanglotait et priait.

— Hélas ! disait-elle, je n'ai pu lui sauver Thonneur tout entier, mais au moins j'en sauverai les apparences. Il ne faut pas qu'il soit vaincu par la force; car, je le connais, vaincu par la force, il mourra en se défendant ; il faut qu'il paraisse vaincu par la trahison. Alors, lorsqu'il saura ce que j'ai fait pour lui, et surtout dans quel but je Tai fait, tout vaincu qu'il sera, il me bénira encore.

Et, rassurée par cette espérance, elle se leva, écrivit quelques mots qu'elle cacha dans sa poitrine, et passa chez madame la Princesse, qui venait de la faire demander pour porter avec elle des secours aux blessés et des consolations et de l'argent aux veuves et aux orphelins.

Madame la Princesse réunit tous ceux qui avaient pris part à l'expédition; elle exalta en son nom et en celui de monsieur le duc d'Enghien les faits et gestes de ceux qui s'étaient distingués, causa ioDfttem^^s avec Ravailly, qu3, le

bras en écharpe, lui jura qu'il était prêt à recommencer le lendemain; posa sa main sur Tépaule d'Espagnei, en lui disant qu'elle le considérait, lui et ses braves Bordelais, comme les plus fermes soutiens de son parti; enfin, échauffa si bien toutes les imaginations, que les plus découragés juraient de prendre leur revanche et voulaient retourner à l'île Saint- Georges à Tinstant même.

— Non, pas à l'instant même, dit la duchesse; prenez ce jour et cette nuit de repos, et, après-demain, vous y serez installés pour jamais.

Cette assurance, faite d'une voix ferme, fut accueillie par des vociférations d'ardeur guerrière. Chacun de ces cris plongeait profondément dans le cœur de la vicomtesse, car c'étaient comme autant de poignards menaçant la vie de son amant.

— Vois à quoi je me suis engagée, Claire, dit la princesse : c'est à toi de m'acquitter envers ces braves gens.

Soyez tranquille. Madame, répondit la vicomtesse, je tiendrai ce que j'ai promis.

Le soir même, un messager partit en toute hâte pour Saint- Georges,

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