LE SOUTERRAIN
Le lendemain, tandis que Canolies faisait sa ronde du' matin, Vibrac s'approcha de lui et lui remit un billet et une clef qu un homme inconnu avait apportés pendant la nuit, et qu'il avait laissés au lieutenant de garde en disant qu'il n'y avait pas de réponse.
Canolles tressaillit en reconnaissant récriture de madame de Cambes, et il n'ouvrit le billet qu'en tremblant. Voici ce qu'il contenait :
« Dans mon dernier billet, je vous prévenais que, dans la nuit, le fort Saint'Georges serait attaqué ; dans celui-ci, je vous préviens que demain le fort Saint-Georges sera pris ; comme homme, comme soldat du roi, vous ne courez d^autre risque que d'être prisonnier ; mais mademoiselle de Lartigues est dans tout autre situation, et la haine qu'on lui porte est si grande, que je ne répondrais pas de sa vie si elle tombait aux mains des Bordelais. Déterminez-la donc à fuir; je vais vous en donner les moyens.
« Au chevet de votre lit, derrière une tapisserie aux armes des seigneurs de Cambes, auxquels appartenait autrefois rîle Saint-Georges, qui faisait partie de leur domaine, et dont feu monsieur le vicomte de Cambes, mon mari, a fait don au roi, vous trouverez une porte dont voici la clef. C'est l'une des ouvertures d'un grand passage souterrain qui passe sous la rivière et qui aboutit au manoir de Cambes. Faites fuir par ce passage mademoiselle Nanon de Lartigues... et, si vous Taimez... fuyez avec elle.
« Je réponds de sa vie sur mon honneur.
« Adieu. Nous sommes quittes.
« Vicomtesse de Cambes. »
Canolles lut et relut la lettre , frissonnant de terreur à chaque ligne, pâlissant à chaque lecture : il sentait, sans pouvoir approfondir ce mystère, qu'un pouvoir étrange l'enveloppait et disposait de lui. Ce souterrain, qui correspondait du chevet de son lit au château de Cambes, et qui devait ^ui servir à sauver Nanon, n'aurait-il pas pu servir, s^î le secret de ce passage eût été connu, à livrer Saint-Georges à l'ennemi?
Vibrac suivait sur le visage du gouverneur les dernières émotions qui s'y reflétaient.
— Mauvaises nouvelles, commandant? demanda-t-il.
— Oui; il paraît que nous serons encore attaqués la nuit prochaine.
— Les entêtés! dit Vibrac; j'aurais cru qu'ils se tenaient pour suffisamment étrillés, et que nous n'entendrions plus parler d'eux avant huit jours au moins.
— Je n'ai pas besoin, dit CanoUes, de vous recommander la plus exacte surveillance.
— Soyez tranquille, commandant. Sans doute ils essayeront de nous surprendre comme la dernière fois ?
— Je ne sais ; mais tenons-nous prêts à tout, et prenons les mêmes précautions que nous prîmes alors. Achevez la ronde en mon lieu et place; je rentre chez moi, où j'ai quelques ordres à expédier.
De Vibrac fit un signe d'adhésion et s'éloigna avec celte insouciance militaire qu'éprouvent pour le danger les hommes qui sont exposés à rencontrer le danger à chaque pas.
Quant à Canolles, il se retira chez lui en prenant toutes les précautions possibles pour n'être pas vu de Nanon ; et après s'être bien assuré qu'il était seul dans sa chambre, il s'enferma à la clef.
Au chevet de son lit étaient les armes des seigneurs de Cambes sur une pièce de tapisserie entourée d'une espèce de ruban d'or.
Canolles souleva le ruban qui, en se détachant de la tapisserie, montra la suture d'une porte.
Cette porte s'ouvrit à l'aide de la clef que la vicomtesse avaif fait remettre au jeune homme en même te mps que sa lettre, et l'ouverture d'un souterrain se présenta béante aux yeux de Canolles, s'enfonçant visiblement dans la direction du château de Cambes.
Canolles demeura un instant muet et la sueur au front. Ce passage mystérieux, qui pouvait ne pas être le seul, Tépouvantait malgré lui.
Il alluma une bougie et s'apprêta à le visiter. \ Il descendit d'abord vingt marches rapides, puis, par une pente plus douce, continua de s'enfoncer dans les profondeurs de la terre.
Bientôt il entendit un bruit sourd qui Teffraya d'abord, ignorant à quelle cause il était dù; mais, en s'avançant davantage, il reconnut au-dessus de sa tête Timmense murmure du fleuve roulant ses eaux vers la mer.
Plusieuïs crevasses s'étaient faites à la voûte, par lesquelles, à différentes époques, les eaux avaient dû filtrer; mais les crevasses, aperçues à temps sans doute, avaient été bouchées avec une espèce de ciment qui était devenu plus dur lui-même que la pierre qu'il consolidait.
Pendant près de dix minutes, Canolles entendit rouler les eaux au-dessus de sa tête; puis le bruit diminua peu à peu; bientôt ce ne fut plus qu'un murmure. Enfin, ce murmure s'éteignit à son tour, le silence le remplaça, et après cinquante pas faits au milieu de ce silence, Canolles arriva à un escalier pareil à celui par lequel il était descendu, et que fermait à sa dernière marche une porte massive que dix hommes réunis n'auraient pu ébranler, et qu'une épaisse plaque de fer rendait à l'épreuve du feu.
— Maintenant je comprends, dit Canolles; on attendra Nanon à cette porte et on la sauvera.
Canolles revint, repassa sous la rivière, retrouva son escalier, rentra dans sa chambre, recloua le ruban et se rendit tout pensif chez Nanon.
Nanon était, comme d'habitude, entourée de cartes, de lettres et de livres. La pauvre femme faisait à sa manière la guerre civile pour le roi. Dès qu'elle aperçut Canolles, elle lui tendit la main avec transport.
— Le roi vient, dit-elle, et dans huit jours nous serons hors de péril.
— Il vient toujours, dit Canolles en souriant avec tristesse, malheureusement il n'arrive jamais.
— Oh I cette fois je suis bien renseignée, cher baron, et avant huit jours il sera ici.
— Si fort qu'il se presse, Nanon, il arrivera encore trop tard pour nous.
— Que dites-vous?
— Je dis qu'au lieu de vous brûler le sang sur ces cartes et sur ces papiers, vous feriez bien mieux de songer aux moyens de fuir.
— Fuir, et pourquoi?
— Parce que j'ai de mauvaises nouvelles , Nanon. Une nouvelle expédition se prépare : cette fois je puis succomber.
— Eh bien! ami, n'est-il pas convenu que votre sort est mon sort, que votre fortune est la mienne?
— Non, cela ne peut pas être ainsi; je serai trop faible si j'ai à craindre pour vous. N'ont-ils pas voulu, à Agen, vous faire périr par le feu? N'ont -ils pas voulu vous précipiter à la rivière? Tenez, Nanon, par pitié pour moi, ne vous obstinez pas à rester, votre présence me ferait faire quelque lâcheté.
— Mon Dieu, Canolles, vous m'épouvantez.
— Nanon, je vous en supplie, jurez-moi, si je suis attaqué, de faire ce que j'ordonnerai.
— Oh I mon Dieu, à quoi bon ce serment?
— A me donner la force de vivre. Nanon, si vous ne me promettez pas de m'obéir aveuglément, je vous jure qu'à la première occasion je me fais tuer.
— Oh ! tout ce que vous voudrez, CanoUes ; tout, je le jure par nôtre amour.
Dieu merci I chère Nanon, me voici plus tranquille. Rassemblez vos bijoux les plus précieux. Où est votre or?
— Dans un baril cerclé de fer.
— Préparez tout cela. Que l'on puisse emporter tout cela avec vous.
— Ohl Canolles, vous savez bien que le véritable trésor de mon cœur ce n'est ni mon or ni mes bijoux. Canolles I tout cela n'est-il point pour m'éloigner de vous?
— Nanon, vous me croyez homme d'honneur, n'est-ce pas? Eh bien 1 sur l'honneur, ce que je fais là m'est inspiré par la seule crainte du danger que vous courez.
— Et vous croyez sérieusement à ce danger?
— Je crois que demain l'île Saint-Georges sera prise.
— Mais comment?
— Je n'en sais rien, mais je le crois
— Et si je consens à fuir?
Je ferai tout pour vivre, Nanon, je vous le jure.
— Vous ordonnerez, ami, et j'obéirai, dit Nanon tendant la main à Canolles, et oubliant, dans son ardeur à le regarder, deux grosses larmes qui coulaient le long de ses joues.
Canolles serra la main de Nanon et sortit. S'il était resté un instant de plus, il eût recueilli ces deux perles avec ses lèvres , mais il mit la main sur la lettre de la vicomtesse, et, pareille à un talisman, celte lettre lui donna la force de s'éloigner.
La journée fut cruelle. Celte menace si positive : Demain nie Saint-Georges sera prise, bruissait sans cesse aux oreilles de Canolles. Comment? par quel moyen? quelle certitude avait donc la vicomtesse pour lui parler ainsi? Seraitil attaqué par eau? serait-il attaqué par terre? De quel point inconnu fondrait ce malheur invisible et pourtant certain? C'était à en devenir fou.
Tant que le jour dura, Canolles brûla ses yeux au soleil, cherchant partout des ennemis. Le soir, Canolles usa ses yeux à sonder les profondeurs du bois, les horizons de la plaine, les sinuosités de la rivière : tout fut inutile, il ne vit rien.
Et lorsque la nuit fut tout à fait venue, une aile du château de Cambes s'illumina; c'était la première fois que Canolles y apercevait de la lumière depuis qu'il était à l'île Saint-Georges.
— Ah 1 dit-il, voici les sauveurs de Nanon qui sont à leur poste.
Et il soupira profondément.
Quelle étrange et mystérieuse énigme que celle que renferme le cœur humain! Canolles n*aimait plus Nanon, Canolles adorait madame de Cambes, et cependant, au moment de se séparer de celle qu'il n'aimait plus, Canolles sentait son âme se briser ; ce n'était que loin d'elle ou lorsqu'il allait la quitter que Canolles ressentait la véritable force du sentiment singulier qu'il portait â cette charmante personne.
Toute la garnison était debout et veillait sur les remparts. Canolles, las de regarder, interrogeait le silence nocturne. Jamais obscurité n'avait été plus muette et n'avait paru plus solitaire. Aucun bruit ne troublait ce calme qui semblait celui du désert.
Tout à coup l'idée vint à Canolles que c'était peut-être par le souterrain qu'il avait visité que Tennemi allait pénétrer
dans le foi . C'était peu probable, car dans ce cas on ne Teût point prévenu ; il n'en résolut pas moins de garder ce passage. Il fit préparer un baril de poudre avec une mèche, choisit le plus brave parmi les sergents, roula le baril sur la dernière marche du souterrain, alluma une torche, et la mit à la main du sergent. Deux autres hommes se tenaient près de lui.
— S'il se présente plus de six hommes par ce souterrain, dit-il au sergent, somme-les de se retirer, puis, s'ils refusent, mets le feu à la mèche et roule le baril; comme le passage va en pente, il ira éclater au milieu d'eux.
Le sergent prit la torche ; les deux soldats se tinrent debout et immobiles derrière lui, éclairés par son reflet rougeâtre, tandis qu'à leurs pieds était le baril qui contenait la poudre.
Canolles remonta tranquille, de ce côté, du moins; mais en rentrant dans sa chambre il aperçut Nanon qui, l'ayant vu descendre du rempart et rentrer chez lui, Tavait suivi pour avoir quelques nouvelles. Elle regardait, effrayée, cette ouverture béante qu'elle ne connaissait pas.
— Oh! mon Dieu! demanda-t-elle» qu'est-ce que cette porte?
— Celle du passage par lequel tu vas fuir, chère Nanon.
— Tu m'as promis que tu n'exigerais que je te quittasse qu'en cz^ d'attaque.
— Et je ib promets encore.
— Tout paraii bien calme autour de l'île, mon ami.
— Tout paraît bien calme au dedans aussi, n'est-ce pas? Eh bien! cependant, il y a à vingt pas de nous un baril de poudre, un homme et une torche. Si l'homme ap'^rochait la torchp du baril de poudre, en une seconde il ne resterait pas pierre sur pierre dans tout le château. Voilà comme tout est tranquille, Nanon !
La jeune femme pâlit.
— Oh! vous me faites frémir! s'écria-t-elle.
— Nanon, dit CanoUes, appelez vos femmes, qu'elles viennent ici avec vos écrins ; votre valet de chambre, qu'il vienne ici avec votre argent. Peut-être me suis-je trompé, peut-être ne se passera-t-il rien cette nuit; mais n'importe, tenonsnous prêts.
— Qui vive? cria la voix du sergent dans le souterrain. Une autre voix répondit, mais sans accent hostile.
— Tenez, dit Canolles, voici qu'on vient vous chercher,
— On n'attaque pas encore, mon ami : tout est calme ; laissez-moi près de vous, ils ne viendront pas.
Comme Nanon achevait ces paroles, le cri de : Qui vive? retentit trois fois dans la cour intérieure, et la troisième fois fut suivie de la détonation d'un mousquet.
Canolles s'élança vers la fenêtre, qu'il ouvrit. Aux armes! cria la sentinelle, aux armes!
Canolles vit dans un angle une masse noire et mouvante: c'était l'ennemi qui sortait à flots d'une porte hasse et cintrée, ouvrant sur une cave qui servait de bûcher; sans doute dans cette cave, comme au chevet de Canolles, il y avait quelque issue ignorée.
— Les voilà! cria Canolles; hâtez-vous, les voilà!
Au même moment, la décharge d'une vingtaine de mousquets répondit au coup de fusil de la sentinelle. Deux ou trois balles vinrent briser les carreaux de la fenêtre que refermait Canolles.
Il se retourna, Nanon était à genoux.
Par la porte intérieme accouraient les femmes et son laquais.
— Pas un instant à perdre, Nanon ! s'écria Canolles ; venez ! venez I
Et il enleva la jeune femme entre ses bras, comme il eût
fait d'une plume, et s'enfonça dans le souterrain en criant auiL gens de Nanon de le suivre.
Le sergent était à son poste, la torche à la main : les deuj. soldats, la mèche allumée, se tenaient prêts à faire feu sur un groupe au milieu duquel apparaissait, pâle et faisant force assurances d'amitié , notre ancienne connaissance, maître Pompée.
— Ahl monsieur de Canolles, s'écria -t-il, dites-leur donc que nous sommes les gens que vous attendiez ; que diable ! on ne fait pas de ces plaisanteries-là avec des amis.
— Pompée, dit Canolles, je vous recommande Madame-, quelqu'un que vous connaissez m'a répondu d'elle sur son honneur; vous m'en répondez, vous, sur votre tête.
— Oui, oui, je réponds de tout, dit Pompée.
— Canolles, Canolles, je ne vous quitte pas ! s'écria Nanon se cramponnant au cou du jeune homme ; Canolles, vous avez promis de me suivre.
— J'ai promis de défendre le fort Saint-Georges tant qu'il y resterait une pierre debout, et je vais tenir ma promesse.
Et malgré les cris, les pleurs, les supplications de Nanon, Canolles la remit aux mains de Pompée, qui, secondé de deux ou trois laquais de madame de Cambes et de la propre suite de la fugitive, l'entraîna dans les profondeurs du souterrain.
Canolles suivit un instant des yeux ce doux et blanc fantôme qui s'éloignait les bras tendus vers lui. Mais tout à coup il se rappela qu'il était attendu ailleurs et s'élança vers l'escalier en criant au sergent et aux deux soldats de le suivre.
De Vibrac était dans la chambre, sans chapeau, pâle et Tépée â la main.
— Commandant, cria-t-il en apercevant Canolles, l'ennemi I... l'ennemi!..,
— Je le sais.
— Que faut-il faire?
>- Parbleu I la belle demande, nous faire tuer.
Canolles s'élança vers la cour. Chemin faisant, il aperçut une hache de rpineur et s'en empara.
La cour était pleine d'ennemis ; soixante soldats de la garnison, réunis en groupe, essaya-ient de défendre la porte des appartements de Canolles. On entendait du côté des remparts des cris et des coups de feu annonçant que partout on en était aux mains.
— Le commandant! le commandant 1 crièrent les soldats en apercevant Canolles.
— Oui! oui! répondit celui-ci, le commandant, qui vient mourir avec vous. Courage, amis, courage ! on vous a pris par trahison ne pouvant vous vaincre.
— Tout est bon en guerre, dit la voix railleuse de Ravailly, qui, le bras en écharpe, animait ses hommes à saisir Canolles. Rends-toi, Canolles, rends-toi, et il te sera fait bonne composition.
— Ah I c'est toi, Ravailly! cria Canolles. Je croyais cependant f avoir payé ma dette d'amitié. Tu n'es pas content, attends...
Et Canolles, bondissant de cinq ou six pas en avant, lança à Ravailly la hache qu'il tenait à la main avec tant de force, qu'elle alla fendre, auprès du capitaine de Navaiiles, le casque et le hausse-col d'un officier des bourgeois qui tomba mort.
— Peste I dit Ravailly, comme tu réponds aux politesses qu'on te fait I Je devrais cependant être habitué à tes façons. Mes amis, il est enragé, feu sur lui! feu!
A cet ordre, une vigoureuse fusillade partit des rangs ennemis, et cinq ou six hommes tombèrent auprès de Canolles.
— Feu I cria-t-il à son tour, feu !
Mais trois ou quatre coups de mousquet répondirent à
peine. Surpris au moment où ils s'y attendaient le moins, troublés par la nuit, les soldats de Canolles avaient perdu courage.
Canolles vit qu'il n'y avait rien à faire.
— Rentrez, dit-il à Vibrac, rentrez, et faites rentrer vos hommes ; nous nous barricaderons, et nous ne nous rendrons au moins que lorsqu'ils nous auront pris d'assaut.
— Feu I répétèrent deux autres voix qui étaient celles d'Espagnel et de La Rochefoucault. Souvenez-vous de vos camarades morts, et qui demandent vengeance. Feu!
Et Touragan de fer siffla de nouveau autour de Canolles sans l'atteindre, mais en décimant une seconde fois sa petite troupe.
— En retraite! dit de Vibrac, en retraite!
— Sus! sus! cria Ravailly; en avant, amis ! en avant! Les ennemis s'élancèrent; Canolles, avec une dizaine
d'hommes tout au plus, soutint le choc ; il avait ramassé le fusil d'un soldat mort et s'en servait comme d'une massue.
Ses compagnons rentrèrent et il rentra le dernier avec Vibrac.
Alors tous deux se raidirent contre la porte, qu'ils parvinrent à repousser, malgré les efforts des assaillants, et qu'ils assujettirent avec une énorme barre de fer.
Les fenêtres étaient grillées.
— Des haches, des leviers, du canon s'il le faut! cria la voix du duc de La Rochefoucault ; il faut que nous les prenions tous, morts ou vivants.
Un feu effroyable suivit ces mots; deux ou trois balles trouèrent la porte, Tune d'elles cassa la cuisse à Vibrac.
— Ma foi, mon commandant, dit-il, j'ai mon compte; voyez maintenant à régler le vôtre : cela ne me regarde plus.
Et il se laissa aller couché le long de la muraille, ne pouvant plus se tenir debout.
Canolles regarda tout autour de lui ; une douzaine d'hommes étaient encore en état de défense ; le sergent qu'il avait mis de planton dans le souterrain était parmi eux.
— La torche, lui dit-il, qu'as-tu fait de la torche?
— Ma foi, commandant, je Tai jetée près du baril.
— Brûle-t-elle encore?
— Cest probable.
— Bien, Fais sortir tous ces hommes par les portes, par les fenêtres de derrière. Obtiens pour eux et pour toi la meilleure composition que tu pourras trouver; le reste me regarde.
— Mais, mon commandant...
— - Obéis.
Le sergent courba la tête et fit signe à ses soldats de le suivre. Aussitôt tous disparurent par les appartements intérieurs ; ils avaient compris Tinlention de Canolles et ne se souciaient pas de sauter avec lui.
Canolles prêta Toreille un instant : on broyait la porte à coups de hache, ce qui n'empêchait pas la fusillade d'aller toujours; on tirait au hasard et sur les fenêtres, derrière lesquelles on supposait que pouvaient être embusqués les assiégés.
Tout à coup un grand tumulte annonça que la porte avait cédé, et Canolles entendit la foule qui se ruait dans le château avec des cris de joie.
— Bien, bien! murmura-t-il, dans cinq minutes ces cris de joie seront des hurlements de désespoir.
Et il s'élança dans la galerie souterraine.
Mais, sur le baril, un jeune homme était assis, ayant la torche à ses pieds, la tête appuyée dans ses deux mains.
Le jeune homme, au bruit, releva la tète, et Canolles reconnut madame de Cambes.
— Ahl s'écria-t-elle en se levant, le voilà enfin!
— Claire, murmura Canolles, que venez-vous faire ici?
— Mour/avec vous, si vous voulez mourir.
— Je ^ais déshonoré, perdu, il faut bien que je meure.
— Vous êtes sauvé et glorieux, sauvé par moi!
— Perdu par vous! Les entendez-vous? ils viennent, les voilà ; fuyez, Claire, fuyez par ce souterrain; vous avez cinq minutes, c'est plus qu'il ne vous en faut.
— Je ne fuis pas, je reste.
— Mais savez-vous pourquoi je suis descendu ici? savez vous ce que je vais faire?
Madame de Cambes ramassa la torche et l'approcha du baril de poudre»
Je m'en doute, dit-elle.
— Claire, s'écria Canolles épouvanté, Claire !
— Répétez encore que vous voulez mourir, et nous mourrons ensemble.
La figure pâle de la vicomtesse indiquait une telle résolution, que Canolles comprit qu'elle allait faire ce qu'elle disait : il s'arrêta.
— Mais enfin, que voulez-vous? dit-iL
— Je veux que vous vous rendiez.
— Jamais I dit Canolles.
— Le temps est précieux, continua la vicomtesse, rendezvous. Je vous offre la vie, je vous offre l'honneur, puisque je vous donne l'excuse de la trahison.
— Laissez-moi fuir alors, j'irai mettre mon épée aux pieds du roi et lui demander l'occasion de prendre ma revanche.
— Vous ne fuirez pas.
— Pourquoi cela?
— Parce que je ne puis vivre ainsi ; parce que je ne puis vivre séparée de vous ; parce que je vous aime.
— Je me rends, je me rends I s'écria Canolles en se pré-
cipitant aux genoux de madame de Cambes, et en jetant loin d'elle la torche qu'elle tenait à la main.
— Oh ! murmura la vicomtesse, cette fois je le tiens, et on ne me le reprendra plus.
Il y avait une chose étrange, et qui cependant peut s'expliquer : c'était que l'amour agit d'une façon si opposée sur ces deux femmes.
Madame de Cambes, retenue, douce, timide, était devenue décidée, hardie et forte.
Nanon, capricieuse, volontaire, était devenue timide, douce et retenue.
C'est que madame de Cambes se sentait de plus en plus aimée par Canolles.
C'est que Nanon sentait que chaque jour l'amour de Canolles diminuait.
Cette seconde rentrée de Tarmée des princes à Bordeaux fut bien différente de la première. Cette fois il y avait des lauriers pour tout le monde, même pour les vaincus,
La délicatesse de madame de Cambes en avait réservé une bonne part à Canolles, qui, aussitôt qu'il eut franchi la barrière côte à côte avec son ami Ravailly, qu'il avait failli tuer deux fois, fut entouré comme un grand capitaine et félicité comme un vaillant soldat.
Les vaincus de l'avant-veille, et surtout ceux qui avaient attrapé quelque horion dans le combat, avaient bien conservé une certaine rancune contre leur vainqueur. Mais Canolles
était si bon, si beau, si simple ; il supportait si gaiement et si dignement à la fois sa nouvelle position; il avait été emouré d'un eortégb d'amis si empressés; les officiers et les soldats du régiment de Navailles en faisaient un si grana éloge, comme leur capitaine et comme gouverneur de l'ile Saint- Georges, que les Bordelais oublièrent vite. Ils avaient d'ailleurs bien autre chose à penser.
Monsieur de Bouillon arrivait le lendemain ou le surlendemain, et les nouvelles les plus précises annonçaient que, dans huit jours au plus tard, le roi serait à Libourne.
Madame de Condé se mourait d'envie de voir Canolles ; elle le regarda passer cachée derrière le rideau de sa fenêtre, et lui trouva une mine tout à fait conquérante, et qui répondait à merveille à la réputation qu'amis et ennemis lui avaient faite.
Madame de Tourville, contrairement à l'avis de madame la Princesse, prétendit qu'il manquait de distinction. Lenet affirma qu'il le tenait pour un galant homme, et monsieur de La Rochefoucault se contenta de dire :
— Ah! ah ! voici donc le héros.
On assigna un logement à Canolles, c'était dans la grande forteresse de la ville, au château Trompette. Le jour, il avait entière liberté de se promener par la ville, d'y faire ses affaires, ou d'y suivre ses plaisirs. A la retraite, il rentrait, le tout sur parole d'honneur de ne point chercher à s'échapper, et de ne point correspondre avec ceux du dehors.
Avant de faire ce dernier serment, Canolles avait demandé la permission d'écrire quatre lignes ; cette permission lui avait été dccordée, et il avait fait parvenir à Nanon la lettre
« Prisonnier, mais libre dans B(»rdeaux, sur ma parole de n'avoir pab- de correspondance extérieure, je vous écris ces
quelques mots, chère Nanon, pour vous assurer de mon amitié, dont pourrait vous faire douter mon silence. Je m'en rapporte à vous pour défendre mon honneur près du roi et de la reine.
« Baron de Canolles. »
Dans ces conditions-là, fort douces, comme on le voit, on pouvait reconnaître Tinfluence de madame de Cambes.
Canolles en eut pour cinq ou six jours avant d'en avoir fini avec tous les repas, avec toutes les fêtes que lui donnaient ses amis ; on le rencontrait sans cesse avec Ravailly, qui se promenait le bras gauche passé au bras de Canolles et le bras droit en écharpe. Quand le tambour battait et que les Bordelais partaient pour quelque expédition ou couraient à quelque émeute, on était sùr de voir sur le chemin Canolles, ayant Ravailly au bras, ou seul et les mains derrière le dos, curieux, souriant et inoffensif.
Depuis son arrivée, au reste, il n'avait aperçu madame de Cambes que rarement, et il lui avait parlé à peine ; il semblait suffire à la vicomtesse que Canolles ne fût plus près de Nanon, et elle était heureuse de le tenir, comme elle l'avait dit, près d'elle. Alors Canolles lui avait écrit pour se plaindre doucement, et alors elle l'avait fait recevoir dans une ou deux maisons de la ville, par cette protection invisible aux yeux mais palpable au cœur, pour ainsi dire, de la femme qui aime sans vouloir être devinée.
Il y avait même plus. Canolles, par l'intermédiaire de Lenet, avait reçu la permission de faire sa cour à madame de Condé, et le beau prisonnier paraissait là quelquefois, bourdonnant et coquetant autour des femmes de madame la Princesse.
Au reste, il n'y avait pas d'homme qui parût plus désintéressé dans les affaires politiques que l'était Canolles : voir
madame de Carabes, échanger quelques mots avec elle ; s'il ne pouvait parvenir à lui parler, recueillir son geste affectueux, lui serrer la main quand elle montait en voiture; tout huguenot qu'il était, lui offrir de Peau bénite à l'église, c'était la grande affaire des journées du prisonnier.
La nuit, il pensait à la grande affaire du jour.
Cependant, au bout de quelque temps, cette distraction ne suffit plus au prisonnier. Or, comme il comprenait Texquise délicatesse de madame de Cambes, qui craignait encore plus pour riionneur de Canolles que pour le sien, il chercha à augmenter le cercle de ses distractions. D'abord il se battit avec un officier de la garnison et avec deux bourgeois, ce qui lui fit toujours passer quelques heures. Mais comme il désarma Tun de ses adversaires et blessa les deux autres, cette distraction lui manqua bientôt, faute de gens disposés à le distraire.
Puis il eut une ou deux bonnes fortunes ; ce n'était point étonnant : outre que Canolles, comme nous Tavons dit, était fort beau garçon, depuis qu'il était prisonnier il était devenu on ne peut plus intéressant. Pendant trois jours entiers et pendant toute la matinée du quatrième, on avait parlé de sa captivité ; c'était nresque autant que celle de monsieur le Prince.
Un jour que Canolles espérait voir madame de Cambes à Téglise, et que madame de Cambes, de peur de l'y rencontrer peut-être, n'y était point venue, Canolles, fidèle à son poste près de la colonne, offrit de Teau bénite à une charmante dame qu'il n'avait pas encore vue; ce n'était point la faute de Canolles, mais celle de madame de Cambes; si la vicomtesse fût venue il n'aurait songé qu'à elle, il n'aurait vu qu'elle, il n'aurait offert d'eau bénite qu'à elle.
Le jour même, comme Canolles s'enquérait auprès de luimême quelle pouvait être cette charmante brune, il reçut une
lettre d'invitation pour passer la soirée chez Tavocat général Lavie, le même qui avait voulu s'opposer à l'entrée de madame la Princesse, et qui, en sa qualité de soutien de l'autorité royale, était détesté presque à l'égal de monsieur d'Épernon. Canolles, qui éprouvait de plus en plus le besoin de se distraire, accueillit l'invitation avec rpconnaissance, et, à six heures, se rendit chez l'avocat général.
L'heure peut paraître étrange à nos modernes lions ; mais il y avait deux raisons pour que Canolles se rendit de si bonne heure à l'invitation de monsieur l'avocat général ; la première c'est qu'à cette époque, comme on dinait à midi, les soirées commençaient infiniment moins tard ; la seconde c'est que, comme Canolles rentrait régulièrement au château Trompette à neuf heures et demie au plus tard, il lui fallait, s'il voulait faire autre chose qu'une simple apparition, arriver des premiers.
En entrant au salon, Canolles poussa un cri de joie; madame Lavie n'était autre que cette charmante brune à laquelle il avait si galamment offert de l'eau bénite le malin même.
Canolles fut accueilli dans les salons de Tavocat général en royaliste qui a fait ses preuves. A peine la présentation eutelle eu lieu, qu'il fut entouré d'hommages capables d'étourdir un des sept sages de la Grèce. On compara sa défense, lors de sa première attaque, à celle d'Horatius Coclès, et sa défaite à la prise de Troie, ruinée par les artifices d'Ulysse.
— Mon cher monsieur de Canolles, lui dit l'avocat général, je sais de bonne part qu'il a été fort question de vous à la cour, et que votre belle défense vous y a couvert de gloire ; aussi la reine a-t-elle juré qu'elle vous échangerait aussitôt qu'elle le pourrait, et que le jour où vous rentreriez à son service, co serait avec le grade de mestre-de-camp ou de brigadier; maintenant, voulez- vous être changé?
— Ma foi, Monsieur, répondit Canolles en lançant un coup
d'œil meurtrier à madame Lavie, je vous jure que mon plus grand désir est que la reine ne se presse pas ; elle aurait à m'échanger contre de l'argent ou contre un bon militaire. Je ne vaux pas cette dépense et je ne mérite pas cei iionneur. J'attendrai que Sa Majesté ait pris Bordeaux, où je me trouve à merveille; alors elle m'aura pour rien. Madame Lavie sourit avec grâce.
— Diable I dit son mari, vous parlez tièdement de votre liberté, baron.
— Eh! pourquoi m'y échaufferais-je? dit Canolles; croyez- Vous qu'il me soit bien agréable de reprendre du service actif, pour me retrouver exposé à tuer quotidiennement quelqu'un de mes amis?
— Mais, quelle vie menez-vous ici? reprit l'avocat général, une vie indigne d'un homme de votre portée, étranger à tout conseil, à toute entreprise, forcé de voir les autres servir la cause à laquelle ils appartiennent, tandis que vous vous croïsez les bras, inutile, froissé, voilà ce que vous êtes; la situation doit vous peser.
Canolles regarda madame Lavie, qui le regardait de son côté.
— Mais non, dit-il, vous vous trompez, et je ne m'ennuie pas le moins du monde. Vous vous occupez de politique, ce qui est fort ennuyeux, moi je fais l'amour, ce qui est fort ^amusant. Vous êtes les uns les serviteurs de la reine, les autres les serviteurs de la princesse. Moi, je ne m'attache pas exclusivement à une souveraine, je suis Tesclave de toutes les femmes.
Cette réponse fut goûtée , et la maîtresse de la maison en exprima son opinion par un sourire.
Bientôt les parties s'organisèrent, Canolles se mit à jouer. Madame Lavie entra de moitié dans son jeu contre son mari, qui perdit cwq cents pistoles.
Le lendemain le peuple , je ne sais à quel propos, s'avisa
de faire une émeute. Un partisan des princes, plus fanatique que les autres, proposa d'aller casser à coups de pierres les carreaux de monsieur Lavie. Lorsque les carreaux furent cassés, un autre proposa de mettre le feu à sa maison. On courait déjà aux tisons lorsque Canolles arriva avec un détachement du régiment de Navailles, conduisit madame Lavie en sûreté, et arracha son mari des mains d'une douzaine de furieux qui , ne pouvant point le brûler, voulaient au moins le pendre. ^
— Eh bien! monsieur Thomme d'action, dit Canolles à l'avocat général tout blêmissant de terreur, que pensez-vous maintenant de mon oisiveté? fais-je pas mieux de ne rien faire?
Sur quoi il rentra au château Trompette , attendu que la retraite sonnait. En rentrant il trouva sur son guéridon une lettre dont la forme lui fit battre le cœur, et dont l'écriture le fit tressaillir.
C'était récriture de madame de Cambes.
Canolles ouvrit vivement la lettre et lut :
« Demain, soyez seul à l'église des Carmes vers six heures « de Taprès-midi, et vous mettez dans le premier confes- « sionnal , à gauche en entrant. Vous en trouverez la porte « ouverte. »
— Tiens I pensa Canolles, voilà une idée originale. Il y avait un post-scriptum.
« Ne vous vantez pas, disait-il, d'aller où vous avez été « hier et aujourd'hui; Bordeaux n'est pas une ville royaliste, « songez-y, et que le sort que sans vous allait subir mon- « sieur Tavocat général vous fasse réfléchir. »
— Bon! dit Canolles, elle est jalouse. J'ai donc eu raison, quoi qu'elle en dise, d'aller hier et aujourd'hui chez mon* sieur La^ie.
La aU^illilE BES FEMMES.
Il faut dire que, depuis son arrivée à Bordeaux, CanoUes avait passé par tous les tourments de Tamour malheureux. Il avait vu la vicomtesse choyée, entourée, adulée, sans avoir pu se montrer assidu près d'elle, et il lui avait fallu, pour toute consolation, saisir au passage quelque coup d'œil dérobé par Claire à Tinvestigation des médisants. Après la scène du souterrain , après les paroles ardentes échangées entre la vicomtesse et lui dans ce moment suprême, cet état de choses lui semblait non plus même de la tiédeur, mais de la glace. Cependant, comme au fond de cette froideur Canolles sentait qu'il était aimé réellement et profondément, il avait pris son parti d'être le plus infortuné des amants heureux. Après tout, la chose était facile. Grâce à la parole qu'on lui avait fait donner de ne point entretenir de correspondance avec Texte rieur , il avait relégué Nanon dans ce petit coin de la conscience destiné aux remords amoureux> Or, comme il n'avait aucune nouvelle de la jeune femme, et que, par conséquent, il s'épargnait Tennui que cause toujours la lutte, c'est-à-dire le souvenir palpable de la femme à qui l'on est infidèle, ses remords à lui n'étaient point par trop insupportables.
Cependant, parfois, au moment où b plus joyeux sourire épanouissait le visage du jeune homme, au moment où sa voix éclatait en mots spirituels et joyeux, tout à coup un nuage passait sur son front et un soupir s'échappait, sinon de son cœur, du moins de ses lèvres. Ce soupir était pour Nanon : ce nuage, c'était le souvenir desi temps passés qui projetait son ombre dans le présent.
Madame de Cambes avait remarqué ces secondes de tris-
tesse ; son œil avait sondé toutes les profondeurs du cœur de Canolles, et elle avait réfléchi qu'elle ne pouvait laisser CanoUes ainsi abandonné à lui-même. Entre un ancien amour qui n'était pas éteidt tout à fait, et une nouvelle passion qui pouvait naître, le surplus de cette séve ardente, consumée autrefois par les occupations militaires et par la représentalion d'un poste élevé, pouvait tourner en élément contraire à cet amour si pur qu'elle cherchait à lui inspirer. Elle ne cherchait d'ailleurs qu'à gagner du temps afin que le souvenir de tant d'aventures romanesques s'effaçât ou à peu près, après avoir tenu éveillée la curiosité de tous les courtisans de la princesse. Peut-être madamb de Cambes se trompaitelle; peut-être, en avouant tout haut son amour, eùt-elle obtenu qu'on s'en fût moins occupé, ou qu'on s'en fût occupé moins longtemps.
Mais celui de tous qui suiv^^it avec le plus d'attention et de succès les progrès de cette mystérieuse passion, c'était Lenet. Quelque temps son œil observateur avait reconnu l'existence de l'amour sans en connaître l'objet; il n'avait point deviné, il est vrai, la situation précise de cet amour, il ignorait s'il était solitaire ou partagé : seulement, madame de Cambes, quelquefois tremblante et indécise, quelquefois forte et arrêtée, presque toujours indifférente aux plaisirs qu'on goûtait autour d'elle, lui avait paru véritablement frappée au cœur; tout à coup cette ardeur qu'elle avait montrée pour la guerre s'était éteinte, elle n'était plus tremblante, ni forte, ni indécise, ni arrêtée; elle était pensive, souriant sans motif, pleurant sans cause, comme si ses lèvres et ses yeux répondaient aux variations de sa pensée, aux élans opposés de son esprit; c'était depuis six ou sept jours que ce changement s'était opéré; c'était depuis six ou sept jours que Canolles était pris. Canolles, à n'en pas douter, était donc l'objet de cet amour.
Lenet, au reste, était tout prêt à favoriser un amour qui pouvait donner un jour un si brave défenseur à madame la Princesse.
Monsieur Je La Rochefoucault était peut-être encore plus avancé que Lenet dans Texploration du cœur de madame de Cambes. Mais ses gestes, ses yeux, sa bouche, disaient si juste ce qu'il leur permettait de dire seulement, que personne n'aurait pu affirmer s'il avait de Tamour ou de la haine pour madame de Cambes. Quant à Canolles, il n'en parlait pas, ne le regardait pas, et n'en tenait point plus de compte que s'il n'eût pas existé. Du reste, guerroyant plus que jamais, se posant en héros, prétention dans laquelle il était secondé par un courage à toute épreuve et une véritable habileté militaire ; donnant chaque jour plus d'importance à sa position de lieutenant du généralissime. Monsieur de Bouillon, au contraire, froid, mystérieux, calculateur, servi admirablement dans sa politique par des accès de goutte qui venaient parfois tellement à point qu'on était tenté d'en nier la réalité, négociait toujours, se dissimulait le plus possible, ne pouvant s'habituer à mesurer l'abîme qui séparait Mazarin de Richelieu, et craignant toujours pour sa tête, qu'il avait failli perdre sur le même échafaud que Cinq-Mars, et qu'il n'avait rachetée qu'en donnant Sedan, sa ville, et en renonçant, sinon de droit, du moins de fait, à sa qualité de prince souverain.
Quant à la ville elle-même, elle était emportée par le torrent de mœurs galantes qui débordait de tous côtés sur elle. Entre deux feux, entre deux morts, entre deux ruines, les Bordelais étaient si peu sûrs du lendemain, qu'il fallait bien adoucir cette existence précaire qui pouvait ne compter l'avenir que par secondes.
On se rappelait La Rochelle, dévastée déjà par Louis XIII, et la profonde admiration d'Anne d'Autriche pour ce fait d'armes; pourquoi Bordeaux n'offrirait-il pas à la haine
et à Tambition de celte princesse une seconde e'dition de La Rochelle ?
On oubliaitjoujours que celui qui passait son niveau sur les têtes et sur les murailles trop hautes était mort, et que le cardinal de Mazarin était à peine l'ombre du cardinal de Richelieu.
Donc chacun se laissait aller, et ce vertige prenait Canolles comme les autres; il est vrai aussi que parfois il se mettait à douter de tout, et dans ses accès de scepticisme il doutait de Tamour de madame de Cambes comme des autres choses de ce monde. Dans ces moments-là, Nanon grandissait dans son cœur, plus tendre et plus dévouée de son absence môme. Dans ces moments-là, si Nanon eût apparu à ses yeux, Tinconstant esprit qu'il était, il fût tombé aux pieds de Nanon.
Ce fut au milieu de toutes ces incohérences de pensée, que peuvent seuls comprendre les cœurs qui se sonttrouvés entre deux amours, que Canolles reçut la lettre de la vicomtesse. Il va sans dire que toute autre idée disparut à l'instant même. Après avoir lu la lettre, il ne comprenait pas qu'il eût jamais pu aimer une autre que madame de Cambes, après l'avoir relue il crut n'avoir jamais aimé qu'elle.
Canolles passa une de ces nuits fiévreuses qui brûlent et reposent à la fois, le bonheur faisant le contre-poids de l'in^ somnie. Quoique de toute la nuit il eût à peine fermé l'œil, dès le matin il était levé.
On sait comment les amoureux passent les heures qui précèdent un rendez-vous : à regarder leur montre, à courir çà et là, et à aller donner de la tête dans leurs plus chers amis qu'ils ne reconnaissent pas. Canolles fit toutes les folies qu'exi^ïeait son état.
A l'h^^ure précise (il entrait pour la vingtilème fois dans l'église), il alla au confessionnal, qui était ouvert. A travers les vitraux sombres, filtraient les rayons du soleil couchant ;
tout rintérieur du monument religieux était éclairé de cette mystérieuse lumière si douce à ceux qui prient et à ceux qui aiment. Canolles eût donné un an de sa vie pour ne pas perdre une espérance en ce moment.
Canolles regarda autour de lui pour bien s'assurer que Féglise était déserte, fouilla des yeux chaque chapelle; puis, lorsqu'il fut convaincu que personne ne pouvait le voir, il entra dans le confessionnal, qu'il ferma après lui.
Un instant après, Claire, enveloppée d'une mante épaisse, apparut elle-même à la porte, au dehors de laquelle elle laissa Pompée en sentinelle; puis, après s'être assurée à son tour qu'elle ne courait pas le danger d'être vue, elle vint s'agenouiller sur un des prie-Dieu du confessionnal.
— Enfin, dit Canolles, c'est donc vous, Madame, vous avez eu enfin pitié de moi !
— 11 le fallait bien, puisque vous vous perdiez, répondit Claire toute troublée de dire, au tribunal de la vérité, un mensonge bien innocent, mais qui n'en était pas moins un mensonge,
— Ainsi, Madame, dit Canolles, c'est à un simple sentiment de commisération que je dois le bienfait de votre présence. Ohl vous en conviendrez, j'avais droit d'attendre mieux que cela de vous.
— Parlons sérieusement, dit Claire essayant vainement de raffermir sa voix émue, et comme il convient de le faire dans un lieu saint : vous vous perdiez, je le répète, en allant chez
M. Lavie, Tennemi juré de la princesse. Hier, madame de Condé l'apprit de M. de La Rochefoucault, qui sait tout, et elle dit ces motb qui m'ont effrayée :
« Si nous avons à craindre aussi les complots de nos prisonniers, il faudra mettre la sévérité où nous avions mis Tindulgence; dans les situations précaires, il faut des décisions vigoureuses; non-seulement nous sommes prêts à en prendre, mais décidés à les exécuter. »
La vicomtesse prononça ces paroles d'une voix plus ferme ; il lui semblait qu'en faveur du prétexte, Dieu excuserait l'action. C'était une espèce de sourdine qu'elle mettait à sa conscience.
— Je ne suis pas le chevalier de Son Altesse, Madame, répondit Canolles, je suis le vôtre, et voilà tout : c'est à vous que je me suis rendu, à vous seule; vous savez en quelle circonstance et à quelle condition.
— Je ne croyais pas, dit Claire, qu'il y eût eu des conditions faites.
— Pas de bouche, peut-être, mais de cœur. Ah! Madame, après ce que vous m'aviez dit, après le bonheur que vou3 m'aviez laissé entrevoir, après les espérances que vous m'aviez données !... Ahl Madame, convenez franchement que vous avez été bien cruelle.
— Ami, dit Claire, est-ce à vous à me faire un reproche de ce que j'ai soigné votre honneur à l'égal du mien? et ne comprenez-vous point, il faut que je vous l'avoue, car vous le devineriez certainement, ne devinez-vous pas que j'ai souffert autant que vous, plus que vous-même, puisque je n'ai pas eu la force de supporter cette souffrance ? Écoutezmoi donc, et que mes paroles, qui sortent du plur profond de mon cœur, entrent au plus profond du vôtre. Ami, je vous l'ai dit, j'ai souffert plus que vous, car une crainte m'obsédait, crainte que vous ne pouviez pas avoir, vous, car vous
savez bien que je n'aime que vous. En demeurant ici, avezvous quelque regret de celle qui n'y est pas, et dans les rêves de votre avenir, avez-vous quelque espérance qui ne soit pas de moi.
— Madame, dit Canolles, vous faites un appel à ma franchise, et je vais vous parler franchement : oui, quand voui m'abandonnez à mes réflexions douloureuses, quand vous me laissez seul en face du passé, quand par votre absence vous me condamnez à errer parmi les tripots avec ces niais plumés qui courtisent leurs petites bourgeoises ; quand vous m'évitez du regard, ou qne vous me faites acheter si cher un mot, un geste, un coup d'œil dont je suis indigne peut-être, oui, je m'en veux de ne pas être mort en com battant, je me reproche de m'être rendu, j'ai des regrets, j'ai du remords.
— Du remords?
— Oui, Madame, du remords ; car, aussi vrai que Dieu est sur ce saint autel devant lequel je vous dis que je vous aime, il y a à cette heure une femme qui pleure, qui gémit, qui donnerait sa vie pour moi, et cependant elle se dit ou que je suis un lâche ou que je suis un traître.
— Oh ! Monsieur.
— Sans doute. Madame : ne m'avait-elle pas fait tout ce que je suis? n'avait-elle pas mon serment de la sauver?
— Mais, vous l'avez sauvée aussi, ce me semble?
— Oui, des ennemis qui eussent pu torturer sa vie, mais non du désespoir qui déchire son cœur, si cette femme sait que c'est à vous que je me suis rendu.
Claire baissa la tête et soupira.
— Ahl vous ne m'aimez pas! dit-elle.
Canolles soupira à son tour.
— Je ne veux pas vous tenter, Monsieur, continua-t-elle, je ne veux pas vous faire perdre une amie que je ne vaux
pas; pourtant, vous le savez, moi aussi je vous aime; je venais vous demander votre amour bien dévoué, bien exclusif; je venais vous dire : Je suis libre, voici ma main. Je vous l'offre, car je n'a-i personne à vous opposer, moi, car je ne connais personne qui vous soit supérieur.
— Ah ! Madame, s'écria Canolîes, vous me transportez, vous me faites le plus heureux des hommes 1
— Ohl dit^elle tristement, vous, Monsieur, vous ne m'aimez pas.
— Je vous aime, je vous adore ; seulement ce que j'ai souffert de votre silence et de votre réserve ne se peut exprimer.
— Mon Dieu ! vous ne devinez donc rien, vous autres hommes? répondit Claire en levant ses beaux yeux au ciel. N'avez-vous donc pas compris que je ne voulais pas vous faire jouer un rôle ridicule, que je ne voulais pas qu'il fût possible de croire que la reddition de Saint-Georges était une chose arrangée entre nous. Non, je voulais qu'échangé par la reine ou racheté pour moi, vous m'appartinssiez sans réserve. Hélas! vous n'avez pas voulu attendre.
— Oh ! maintenant, Madame, j'attendrai. Une heure comme celle-ci, une promesse de votre douce voix qui me dira que vous m'aimez, et j'attendrai des heures, des jours, des années...
— Vous aimez encore mademoiselle de Lartigues I reprit madame de Cambes en secouant la tête*
— Madame, répondit Canolles, si je voi1i|» disais que j n'ai point pour elle une amitié reconnaissante, je mentirais croyez-moi, prenez-moi avec ce sentiment. Je vous donne tout ce que je puis donner d'amour, et c'est beaucoup.
— Hélas î dit Claire, je ne sais si je dois accepter, car vous faites preuve d'un cœur bien généreux, mais aussi bien aimant.
— Ecoutez, reprit Canolles, je mourrais pour vous épar-
gner une larme, et je fais pleurer sans être ému celle que vous dites; pauvre femme, elle a des ennemis, elle, et ceux qui ne la connaissent pas la maudissent. Vous n'avez que des amis, v^ous; ceux qui ne vous connaissent pas vous respectent, ceux qui vous connaissent vous aiment; jugez donc de la différence de ces deux sentiments, dont l'un est commandé par ma conscience, l'autre par mon cœur.
— Merci, mon ami. Mais peut-être cédez-vous à un mouvement d'entrainement produit par ma présence et dont vous pourriez vous repentir. Pesez donc mes paroles. Je vous donne jusqu'à demain pour y répondre. Si vous voulez faire dire quelque chose à mademoiselle de Lartigues, si vous voulez la rejoindre, vous êtes libre, Canolles, je vous prendrai par la main et je vous conduirai moi-même hors des portes de Bordeaux.
— Madame, répondit Canolles, il est inutile d'attendre à demain, je vous le dis avec un cœur ardent, mais avec une tête froide. Je vous aime, je n'aime que vous, je n'aimerai Jamais que vous.
— Ahl merci, merci, ami I s'écria Claire en faisant glisser la grille et en passant sa main par l'ouverture. A vous ma main, à vous mon cœur.
Canolles saisit cette main qu'il couvrit de baisers.
— Pompée me fait signe qu'il est temps de sortir, dit Claire. Sans doute on va fermer l'église. Adieu, mon ami, ou plutôt au revoir. Demain vous saurez ce que Je veux faire pour vous, c'est-à-dire pour nous. Demain vous serez heureux, car je serai heureuse.
Et ne pouvant maîtriser le sentiment qui l'entraînait vers le jeune homme, elle attira à son tour sa main vers elle, baisa le bout de ses doigts, et s'enfuit légèrement laissant Canolles joyeux comme les anges, dont les célestes concerts semblaient avoir an écho dans son cœur.
Cependant, comme Tavait dit Nanon, le roi, la reine, le cardinal et monsieur de La Meilleraie s'étaient mis en route pour châtier la ville rebelle qui avait osé prendre ouvertement le parti des princes : ils approchaient lentement, mais ils approchaient.
En arrivant à Libourne, le roi reçut une députation des Bordelais qui venaient l'assurer de leur respect et de leur dévouement; dans l'état où étaient les choses, l'assurance était étrange.
Aussi la reine reçut-elle les ambassadeurs du haut de sa hauteur autrichienne.
— Messieurs, dit-elle, nous allons poursuivre notre chemin par Vayres; nous pourrons donc bientôt juger par nousmêmes si votre respect et votre dévouement sont aussi sincères que vous le dites.
A ce mot de Vayres, les députés, informés sans doute de quelque circonstance ignorée de la reine, se regardèrent avec une sorte d'inquiétude. Anne d'Autriche, à qui rien n'échappait, ne faillit point à remarquer ce regard.
—Allons sur-le-champ àVayres, dit-elle, la place est bonne, à ce que nous a assuré monsieur le duc d'Épernon; nous y logerons le roi.
Puis se retournant vers son capitaine et vers les personnes de sa suite.
— Qui commande donc à Vayres? demanda-t-elle.
— On dit. Madame, répondit Guitaut, que c'est un nouveau gouverneur.
— Un homme sûr, j'espère ? dit la reine en fronçant le sourcil. ' >
— Un homme à monsieur le duc d'Épernon. Le front de la reine s'éclaircit.
— S'il en est ainsi, marchons vite, dit-elle.
— - Madame, dit le duc de La Meilleraie, Votre Majesté fera comme elle Tentendra, mais je crois qu'il ne faudrait pas marcher plus vite que Tarmée. Une entrée belliqueuse dans la citadelle de Vayres ferait à merveille ; il est bon que les sujets du roi connaissent les forces de Sa Majesté : cela encourage les fidèles et désespère les perfides.
— Je crois que monsieur de La Meilleraie a raison, dit le cardinal de Mazarin.
Et moi je dis qu'il a tort, répondit la reine. Nous n'avons rien à craindre avant Bordeaux; le roi est fort par luimême et non par ses troupes : sa maison suffira.
Monsieur de La Meilleraie baissa la tête en signe d'obéissance.
— Que Votre Majesté ordonne, dit-il, elle est la reine.
La reine appela Guitaut, lui ordonna de rassembler les gardes, les mousquetaires et les chevau-légers. Le roi monta à cheval, et se mit à leur tête. La nièce de Mazarin, et les dames d'honneur montèrent dans un carrosse.
On se mit aussitôt en marche pour Vayres. L'armée suivait; et comme il y avait dix lieues seulement à faire, elle devait arriver trois ou quatre heures après le roi et camper sur la rive gauche de la Dordogne.
Le roi avait douze ans à peine, et cependant, c'était déjà un charmant cavalier, maniant sa monture avec grâce et ayant dans toute sa personne cet orgueil de race qui en fit par la suite le roi d'Europe le plus exigeant en matière d'étiquette. Élevé sous les yeux de la reine, mais persécuté par les éternelles lésineries du cardinal, qui le laissait manquer
des choses les plus nécessaires, il attendait avec une impatience furieuse Fheure de sa majorité, qui devait sonner au 5 septembre suivant, et, par anticipation, laissait parfois échapper au milieu de ses caprices d'enfant des boutades royales qui indiquaient ce qu'il serait un jour. Cette campagne lui avait donc souri très-fort : c'était en quelque sorte une mise hors de page, un apprentissage du capitanat, un essai de la royauté. Il marchait donc fièrement, tantôt à la portière du carrosse, saluant la reine et faisant les doux yeux il madame de Frontenac dont on le disait amoureux, et tantôt en tête de sa maison, causant avec monsieur de La Meil- [eraie et le vieux Guitaut des campagnes du roi Louis XIII, ot des prouesses de feu monsieur le cardinal.
Tout en causant et en marchant ainsi, l'on gagnait du chejnin et l'on commençait à apercevoir les tours et les galeries du fort de Vayres. Le temps était magnifique, le paysage pittoresque, le soleil dardait ses rayons obliques sur la rivière; on se fût cru en promenade tant la neige affectait de joie et de belle humeur. Le roi marchait entre monsieur de La Meilleraie et Guitaut, lorgnant la place, dans laquelle pas un mouvement ne se faisait sentir, quoiqu'il fût plus que probable que les sentinelles qu'on apercevait avaient de leur côté découvert et^ignalé cette brillante avant-garde de l'armée du roi.
Le carrosse de la reine doubla le pas et vint se placer au premier rang.
— Mais, dit Mazarin, une chose m'étonne, monsieur le maréchal.
— Laquelle^ Monseigneur?
— Il me semble qu'habituellement les bons gouverneurs savent ce qui se passe autour de leurs forteresses, et que lorsqu'un roi prend la peine de marcher vers cette forteresse, ils lui doivent au moins une députation.
— Oti bah! dit la reine en éclatant d'un rire bruyant e forcé, des cérémonies! allons donc, c'est inutile, j'aime nieux la fidélité.
Monsieur de La Meilleraie se couvrit le visage de son mouchoir pour cacher, sinon une grimace, du moins l'envie qu'il avait de la faire.
— Mais c'est qu'en vérité personne ne bouge, dit le jeune roi assez mécontent d'un pareil oubli de ces règles de Tétiquette dont il devait plus tard faire les bases de sa grandeur.
— Sire, répondit Anne d'Autriche, voici monsieur de La Meilleraie et Guitaut qui vous diront que le premier devoir d'un gouverneur, en pays ennemi surtout, est, de peur de surprise, de se tenir coi et couvert derrière ses murailles. Voyez-vous pas votre drapeau, le drapeau de Henri IV et de François qui flotte sur la citadelle?
Et elle montrait avec orgueil cet emblème significatif qui prouvait combien elle avait raison dans son espoir.
Le cortège continua sa route, et en s'avançant découvrit un ouvrage avancé qui paraissait élevé depuis quelques jours seulement.
— Ah 1 ah ! dit le maréchal, il paraît que le gouverneur est véritablement un homme du métier. Cet avant-poste est bien choisi et ce retranchement habilement dessiné.
La reine sortit la tète par la portière et le roi se haussa sur ses étriers.
Une seule sentinelle se promenait sur lademi-lune; mais, du reste, le retranchement paraissait aussi solitaire et aussi muet que la citadelle.
— N'importe, dit Mazarin, quoique je ne sois pas soldat, quoique je ne connaisse pas les devoirs militaires d'un gou verneur, je trouve étrange cette façon d'agir à l'égard d'une majesté.
— Avançons toujours, dit le maréchal, nous verrons bien.
Lorsque la petite troupe ne fut plus qu'à cent pas du retranchement, la sentinelle, qui jusque-là avait marché de long en large, s'arrêta. Puis, après un instant d'examen :
— Qui vive? cria-t-elle.
— Le roi I répondit monsieur de La Meilleraie.
A ce seul mot, Anne d'Autriche s'attendait à voir courir les soldats, s'empresser les officiers, s'abaisser les ponts, s'ouvrir les portes, flamboyer les épées hautes.
Rien de tout cela n'eut lieu.
Le factionnaire ramena sa jambe droite contre sa jambe gauche, croisa le mousquet sur les arrivants, et se contenta de dire d'une voix haute et ferme :
— Halte-là I
Le roi pâlit de colère ; Anne d'Autriche se mordit les lèvres jusqu'au sang; Mazarin murmura un juron italien qui était peu de mise en France, mais dont il n'avait jamais pu se déshabituer; monsieur le maréchal de La Meilleraie n'eut qu'un regard pour Leurs Majestés, mais il fut éloquent.
— J'aime les mesures de précaution pour mon service, dit la reine essayant de se mentir à elle-même, car malgré l'assurance factice de son visage elle commençait à être inquiète au fond du cœur.
— J'aime le respect pour ma personne, murmura le jeune roi fixant son regard morne sur cette sentinelle impassible.
Cependant le cri : Le roi I le roi ! prononcé par la sentinelle plutôt comme un avis que comme marque de respect, îut répété par deux ou trois voix et parvint jusqu'au corps
de la place. On vil alors un homme apparaître sur le couronnement des remparts et toute la garnison se range\ autour de Im.
Cet homme leva en Tair son bâton de commandement; aussitôt les tambours battirent aux champs, les soldats du fort présentèrent les armes, et un coup de canon retentit grave et solennel.
— Voyez-vous, dit la reine, les voici qui se rendent à leur devoir : vaut mieux tard que jamais. Passons.
— Pardon, Madame, dit le maréchal de La Meilleraie ; mais je ne vois pas le moins du monde qu'ils ouvrent les portes, et nous ne pouvons passer que si les portes sont ouvertes.
— Ils oublient de le faire dans Tétonnement et dans Tenthousiasme où les a sans doute jetés cette auguste visite qu'ils ne s'attendaient pas à recevoir, se hasarda de dire un courtisan.
— On n'oublie pas ces choses-là, Monsieur, répondit le maréchal.
Puis, se retournant vers le roi et la reine :
— Leurs Majestés me permettent-elles de leur donner un conseil? ajouta-t-il.
•—Lequel, maréchal?
— Leurs Majestés devraient se retirer à cinq cents pas d'ici avec Guitaul et ses gardes, tandis qu'avec les mousquetaires et les chevau-légers j'irais reconnaître la place.
La reine ne répondit que par un mot :
— En avant! dit-elle, et nous verrons si Ton ose nous refuser le passage.
Le jeune roi, enchanté, piqua son cheval et se trouva de vingt pas en avant.
Le maréchal et G aitaut s'élancèrent et le rejoignire^^t.
— On ne passe p^sl dit la sentinelle qui n'avait pas quitté sa position hostile.
m LA GUERRE DES FEMMES.
— C'est le roi ! crièrent les pages.
— Arrière ! cria la sentinelle avec un geste menaçant. En même teïïips on vit poindre au-dessus du parapet les
chapeaux et les mousquets des soldats qui gardaient le premier retranchement.
Un long murmure accueillit ces paroles et cette apparition. Monsieur de La Meilleraie saisit le mors du cheval du roi et lui fit tourner bride, ordonnant en même temps au cocher de la reine de s'éloigner. Les deux majestés insultées se retirèrent donc à la distance de mille pas à peu près des premiers retranchements, tandis que leur suite s'éparpillait comme une bande d'oiseaux après le coup de fusil du chasseur.
Alors le maréchal de La Meilleraie, maître de la position, laissa une cinquantaine d'hommes pour garder le roi et la reine, et, rassemblant le reste de sa troupe, revint avec elle vers les retranchements.
Lorsqu'il fut à cent pas environ des fossés, la sentinelle,^ qui avait repris sa marche calme et mesurée, s'arrêta de nouveau.
~ Prenez un trompette, mettez un mouchoir au bout de votre épée, Guitaut, dit le maréchal, et allez sommer cet impertinent gouverneur de se rendre.
Guitaut obéit, arbora les signes pacifiques qui, dans tous les pays du monde, protègent les hérauts, et s'avança vers le retranchement.
— - Qui vive? cria la sentinelle.
— Parlementaire, répondit Guitaut en agitant son épée et le chiffon qui la décorait.
— Laissez venir, dit le même homme qu'on avait déjà vu apparaître sur le rempart de la place, et qui sans doute s'était rendu à ce poste avancé par un chemin couvert.
La porte s'ouvrit, un pont s'abaissa.
— Que voulez-vous? demanda un officier qui l'attendait sur la porte.
— Parler au gouverneur, répondit Guitaut.
— Me voici, dit Thomme qui avait déjà apparu deux fois, une fois sur les remparts de la place, une fois sur le parapet des retranchements.
Guitaut remarqua que cet homme était fort pâle, mais calme et poli.
— Vous êtes le gouverneur de Vayres? demanda Guitaut.
— Oui, Monsie^ur.
— Et vous refusez d'ouvrir la porte de votre forteresse à Sa Majesté le roi et à la reine régente?
— J'ai celte douleur.
— Et que prétendez-vous ?
•— La liberté de messieurs les princes, dont la captivité ruine et désole le royaume.
Sa Majesté ne parlemente pas avec ses sujets.
— Hélas I nous le savons, Monsieur; aussi sommes-nous prêts à mourir, sachant que nous mourrons pour le service de Sa Majesté, bien qu'en apparence nous ayons Tair de lui faire la guerre.
— C'est bien, dit Guitaut, voilà tout ce que nous voulions savoir.
Et après avoir salué assez cavalièrement le gouverneur, qui lui répondit par un salut plein de courtoisie, il se relira. Rien ne bougea sur le bastion.
Guitaut rejoignit le maréchal et lui rendit compte de sa mission.
— Que cinquante hommes, dit le maréchal en étendant la main vers le village dlsson, se rendent au galop dans ce bourg et rapportent à Tinslant même toutes les échelles qu'ils pourront trouver.
Cinquante hommes partirent à fond de train, et comme le
village n'était pas très-éîoigné, ils y furent en un instant.
— Maintenant, Messieurs, dit le maréchal, mettez pied à terre; la moitié de vous, armée de mousquets, protégera Tassaut; le reste montera à Tescalade.
La proposition fut accueillie par de grands cris de joie. Les gardes, les mousquetaires et les chevau-légers descendirent vivement et chargèrent les armes.
Pendant ce temps, les cinquante fourrageurs revenaient avec une vingtaine d'échelles.
Tout était toujours calme dans le bastion; la sentinelle se promenait de long en large, et Ton voyait toujours, dépassant la galerie, le bout des mousquets et les cornes des chapeaux.
La maison du roi se mit en marche, commandée par le maréchal en personne ; elle se composait de quatre cents hommes en tout à peu près, dont moitié, comme Tavait ordonné le maréchal, s'apprêtait à monter à Tassant, et Tautre moitié à soutenir Tescalade.
Le roi, la reine et sa cour suivaient de loin avec anxiété les mouvements de la petite troupe. La reine elle-même semblait avoir perdu toute son assurance; pour mieux voir, elle avait fait tourner sa voiture, qui présentait un de ses côtés aux fortifications.
A peine les assaillants eurent-ils fait vingt pas, que la sentinelle s'approcha du bord du rempart, et d'une voix éclatante :
— Qui vive? cria-t-elle.
— Ne répondez pas, dit monsieur de La Meilleraie, et allons toujours.
— Qui vive ? cria une seconde fois la sentinelle en apprêtant son arme.
— Qui vive? répéta-t-elle une troisième fois. Et elle mit en joue.
— Feu sur ce drôle! dit monsieur de La Meilleraie.
Au même instant, une volée de coups de mousquet partit des rangs royalistes : la sentinelle, frappée, chancela, laissa échapper son mousquet, qui alla rouler dans le fossé et tomba en criant :
— Aux armes !
Un seul coup de canon répondit au commencement des hostilités. Le boulet passa en sifflant sur le premier rang, plongea dans le deuxième et le troisième, renversa quatre soldats, et s'en alla, en ricochant, éventrer un des chevaux de la voiture de la reine.
Un long cri d'effroi partit du groupe qui gardait Leurs Majestés ; le roi, entraîné, recula ; Anne d'Autriche faillit s'évanouir de rage et Mazarin de peur. On coupa les traits du cheval mort et des chevaux vivants, qui, en se cabrant de terreur, menaçaient de briser la voiture. Huit ou dix gardes s'y attelèrent et traînèrent la reine hors de la portée des boulets.
Pendant ce temps, le gouverneur démasquait une batterie de six pièces.
Quand monsieur de La Meilleraie vit cette batterie, qui en quelques secondes menaçait d'écharper ses trois compagnies, il pensa qu'il serait inutile de pousser plus loin l'attaque, et ordonna la retraite.
Du moment où la maison du roi fît son premier pas en arrière, les dispositions hostiles de la forteresse disparurent.
Le maréchal revint près de la reine, Tinvitant à choisir un point quelconque des environs pour son quartier général, La reine avisa alors, de Tautre côté de la Dordogne, la petite maison isolée perdue dans les arbres, et qui ressemblait à un petit château.
— Voyez, dit-elle à Guitaut,à qui appartient cette maison^ et demandez-y l'hospitalité pour moi.
Guitaut partit à Tinstant même, traversa ^a rivière dans le bac 4u passeur dlsson, et revint disant que la maison élait inhabitée, excepté par une espèce d'intendant, lequel avait '^épondu que la maison appartenait à monsieur d'Épernon : elle était bien au service de Sa Majesté.
— Partons alors, dit la reine ; mais où est le roi?
On appela alors le petit Louis XIV qui s'était retiré un psa à Técart ; il se retourna, et quoiqu'il essayât de cacher ses larmes, on vit qu'il avait pleuré.
— Qu'avez-vous donc, sire?' demanda la reine.
— Oh I rien, Madame, répondit l'enfant : si ce n'est qu'un
jour je serai roi, j'espère, et alors malheur à ceux qui
m'auront offensé I
— Comment se nomme le gouverneur? demanda la reine. Personne ne put lui répondre. Tout le monde l'ignorait. On s'informa alors près du passeur du bac, qui répondit
qu'il s'appelait Richon.
— C'est bien, dit la reine, je me rappellerai ce nom
— Et moi aussi, dit le jeune roi.
Cent hommes de la maison du roi à peu près passèrent la Dordogne avec Leurs Majestés, le reste demeura autour de monsieur de La Meilleraie qui, décidé à assiéger Vayres, attendait l'armée.
A peine la reine était-elle installée dans la petite maison, que, grâce au faste de Nanon, elle trouva infiniment plus habitable qu'elle ne l'espérait, que Guitaut se présenta chez elle pour lui dire qu'un capitaine, qui prétendait avoir une affaire
importante à traiter, lui demandait l'honneur d'une audience.
— Et quel est ce capitaine? demanda la reine.
— Le capitaine Cauvignac, Madame.
— Est-il ae mon armée?
— Je ne le crois pas.
~ Informez-vous-en, et s'il n'est pas de mon armée, dites lui que je ne puis le recevoir.
— Je demande pardon à Votre Majesté de n'être pas de son avis sur ce point, dît Mazarin, mais il me semble que ce serait justement s'il n'était pas de son armée qu'elle devrait le recevoir.
— Et pourquoi cela?
— Parce que s'il est de Tarmée de Votre Majesté et qu'il demande une audience à la reine, ce ne peut être qu'un sujet fidèle ; tandis qu'au contraire, s'il appartient à l'armée ennemie, ce peut être un traître. Or, en ce moment, Madame, les traîtres ne sont point à mépriser, attendu qu'ils peuvent être fort utiles.
— Faites entrer alors, dit la reine, puisque tel est l'avis de monsieur le cardinal.
Le capitaine fut introduit aussitôt, et se présenta avec une aisance et une facilité qui étonnèrent la reine, habituée qu'elle était à produire sur ceux qui l'entouraient une impressiDn contraire.
Elle toisa Cauvignac des pieds à la tête, mais celui-ci supporta à merveille le regard royal.
— Qui êtes-vous. Monsieur? demanda la reine,
— Le capitaine Cauvignac, répondit le nouveau venu.
— Au service de qui êtes-vous?
— Au service de Votre Majesté, si elle le veut bien.
— Si je le veux bien? sans doute. D'ailleurs y a-t-il donc un autre service dans le royaume? Sommes-nous deux reines en France?
— - Assurément non, Madame, il n'y a qu'une reine en France, et c'est celle aux pieds de laquelle j'ai le bonheur de déposer en ce moment mon très-humble respect; mais il y a deux opinions, du moins à ce qu'il m'a paru tout à l'Ieure.
— Que voulez-vous dire? demanda la reine en fronçant le sourcil.
— Je veux dire, Madame, que je me promenais aux environs et que j'étais justement sur un petit tertre qui domine tout le pays, admirant le paysage qui, comme Ta pu remarquer Votre Majesté, est ravissant, lorsque j'ai cru voir que monsieur Richon ne la recevait pas avec tout le respect qui lui était dû; cela m'a confirmé une chose dont je me doutais déjà d'ailleurs ; c'est qu'il y avait en France deux opinions : l'opinion royaliste, et une autre, et que monsieur Richon appartenait à cette autre opinion.
Le visage d'Anne d'Autriche se rembrunit de plus en plus.
— Ah ! vous avez cru voir cela? dit-elle.
— Oui, Madame, répondit Cauvignac avec un ton de parfaite naïveté. J'ai même cru voir encore qu'un coup de canon chargé à boulet était parti de la place, et que ce boulet avait offensé le carrosse de Votre Majesté.
— Assez... Ne m'avez-vous demandé audience, Monsieur, que pour me faire part de vos sottes observations?
— Ah ! tu es impohe, se dit en lui-même Cauvignac, en ce cas tu payeras plus cher.
— Non, Madame, je vous ai demandé audience pour vous dire que vous êtes une bien grande reine et que mon admiration pour vous est sans égale.
— Ah vraiment I dit la reine d'un ton sec.
—En conséquence de cette grandeur et de cette admiration qui en est la suite naturelle, j'ai donc résolu de me consacrer entièrement au service de Votre Majesté.
LA GUERRE DES FEMMES. m
— Merci, dit la reine avec ironie ; puis se retournant vers son capitaine des gardes :
— Çà, Guitaut, dit-elle, que Ton me chasse ce bavard.
— Pardon, Madame, dit Cauvignac, je m'en irai bien sans qu'on me chasse ; mais si je m'en vais, vous n'aurez pas Vayres.
Et Cauvignac, saluant Sa Majesté avec une grâce charmante, pirouetta sur ses talons.
— Madame, dit tout bas Mazarin, je crois que vous avez tort de renvoyer cet homme.
— Çà, revenez, dit la reine, et parlez : après tout, vous êtes bizarre et me paraissez divertissant. ^
— Votre Majesté est bien bonne, répondit Cauvignac en s'inclinant.
— Que parliez-vous donc d'entrer à Vayres?
— Je disais, Madame, que si Votre Majesté était toujours dans l'intention que j'ai cru lui voir manifester ce matin d'entrer à Vayres, je me ferai un devoir de l'y introduire.
— Et comment cela?
— J'ai cent cinquante hommes à moi dans Vayres.
— A vous?
— Oui, à moi.
— Eh bien?
— Je cède ces cent cinquante hommes à Votre Majesté.
— Après?
— Après?
— Oui? ^
— Après, il me semble que c'est bien le diable si avec cent cinquante portiers Votre Majesté ne peut pas se fair ouvrir une porte.
La reine sourit.
— Le drôle a de l'esprit, dit-elle.
Cauvignac devina sans doute le compliment, car il s'inclina une seconde fois.