YOUS
Madame de Cambes le remercia par im âe' ces regards qui n'appartiennent qu'à la femme et à l'ange,
— Vous avez des doubles clefs de tous les cachots? de« manda M. d'Outrsmont.
— Oui, Monsieur, répondit le guichetier.
— Ouvrez la chambre de monsieur de Canolles.
— Monsieur de Canolles, le no 2?
— Précisément, le no 2; ouvrez vite.
— - D'ailleurs, reprit le guichetier, je crois qu^ils sont tous deux ensemble : on choisira le bon.
De tout temps les geôliers ont été facétieux.
Mais madame de Cambes est trop heureuseipour se fâcher de Tatroce plaisanterie... Elle y sourit au contraire, elle embrasserait cet homme s'il le fallait pour qu'il se hâiât et qu'elle pût revoir Canolles une seconde plus tôt.
Enfin la porte s'ouvre. Canolles qui a entendu des pas dans le corridor, qui a reconnu la voix de la vicomtesse, Canolles se jette dans ses bras, et elle, sublime d'impudeur, oubliant qu'il n'est ni son mari ni son amant, elle l-étreint de toute sa force.
Le danger qu'il a couru, cette séparatioB éternelle à laquelle ils ont touché comme à un abîme, purifie tout.
— Eh bien 1 mon ami, dit-elle radieuse de joie et d'orgueil,
VOUS voyez que je liens parole, j'ai obtenu votre grâce comme je vous Tavais promis^, je viens vous chercher et nous partons !
Et tout en parlant elle entraînait Canolles vers le corridor.
— Monsieur, dit le lieutenant, vous pouvez consacrer toute votre vie à Madame, car c'est bien certainement à Madame que vous la devez.
Canolles ne répondit rien; mais son œil regarda tendrement l'ange libérateur, mais sa main serra la main de la femme...
— Oh I ne vous pressez pas tant, dit le lieutenant avec un sourire, c'est bien fini, et vous êtes libre, prenez donc le loisir d'ouvrir vos ailes.
Mais madame de Cambes, sans tenir compte de ces paroles rassurantes, continuait d'entraîaer Canolles par les corridors. Canolles se laissait faire, échangeant des signes avec le lieutenant. On arriva àTesealier; l'escalier fut franchi comme si les deux amants avaient eu ces ailes dont le lieutenant parlait tout à l'heure. Enfin on se trouva dans la cour : une porte encore, et Talmosphère de la prison ne pèsera plus sur leurs deux pauvres cœurs...
Enfin cette dernière porte s'ouvrit.
Mais de Tautre côté de la porte une troupe de gentilshommes, de gardes et d'archers encombraient le pont-levis : c'était monsieur de La Rochefoucault et ses acolytes.
Sans savoir pourquoi, madame de Cambes frissonna. Il lui était toujours arrivé malheur chaque fois, qu'elle avait rencontré cet homme.
Quant à Canolles, s'il éprouva une émotion quelconque, elle demeura au fend de son cœur et ne transparut pas sur son visage.
Le duc salua madame de Cambes et Canolles, et s'arrêta même à leur faire quelques compliments. Pais il fit un signe
à la haie de gentilshommes et de gardes qui le suivaient, et la haie s'ouvrit.
, Tout à coup une voix se fit entendre du fond de la cour, sortant des corridors, et ces paroles retentirent :
— Eh ! le no \ est vide, l'autre prisonnier n'est plus dans sa chambre depuis cinq minutes; je le cherche inutilement, et nulle part je ne puis le trouver.
Ces paroles firent courir un long frémissement parmi tous ceux qui les entendirent : le duc de La Rochefoucault tressaillit, et ne pouvant réprimer un premier mouvement, il étendit la main vers Canolles comme pour Tarrêter.
Claire vit ce mouvement et pâlit.
— Venez, venez, dit-elle au jeune homme, hâtons-nous.
— Pardon, Madame, dit le duc; mais je réclamerai de vous un moment de patience : laissons, s'il vous plaît, s'éclaircir celte erreur; ce sera, je vous en réponds, Taffaire d'une minute.
Et sur un autre signe du duc, la haie qui s'était ouverte se referma.
Canolles regarda Claire, le duc, l'escalier d'où venait la voix et pâlit à son tour.
— Mais, Monsieur, demanda Claire, à quoi sert-il que j'attende? Madame la princesse de Condé a signé la mise en liberté de monsieur de Canolles ; voici Tordre, il est nominatif, tenez, regardez.
— Oui sans doute, Madame, et mon intention n'est pas de nier la validité de cet ordre, il sera aussi bon dans un instant que maintenant; ayez donc patience, je viens d'envoyer quelqu'un qui ne peut tarder à revenir.
— Mais en quoi cela nous regarde-t-il? demanda Claire, et qu'a de commun monsieur de Canolles avec le prisonnier numéro 1?
— Monsieur le duc, dit le capitaine des gardes que mon-
sieur de La Rochefaucault avait envoyé, nous venons de chercher inutilement; l'autre prisonnier est introuvable, le geôlier en chef a disparu aussi, et Tenfant de ce dernier, qu'on a questionné, dit que son père et le prisonnier sont -■sortis par la porte secrète qui donne sur la rivière.
— Oh ! oh! s'écria le duc; savez-vous quelque chose de cela, monsieur de Canolles? Une évasion !
A ces mots, Canolles comprend tout et devine tout. Il comprend que c'est Nanon qui veillait sur lui ; il comprend que c'est lui qu'on est venu chercher, que c'est lui qu'on a désigné sous le nom du frère de mademoiselle de Lartigues; que, sans le savoir, Cauvignac a pris sa place et a trouvé la liberté où il croyait rencontrer la mort. Toutes ces idées entrent à la fois dans sa tète, il porte les deux mains à son front, pâlit et chancelle à son tour, et ne se remet qu'en voyant la vicomtesse trembler et haleter à son bras ; aucun de ces signes de terreur involontaire n'a échappé au duc.
— Fermez les portes, cria celui-ci. Monsieur de Canolles, ayez la bonté de demeurer ; il faut, vous le comprenez, que tout cela s'éclaircisse.
— Mais, monsieur le duc, s'écria la jeune femme, vous n*avez pas la prétention, j'espère, d'aller contre un ordre de madame la Princesse!
— Non, Madame, dit le duc; mais je crois qu'il est important qu'elle soit prévenue de ce qui se passe. Je ne vous dirai pas : Je vais y aller moi-même ; vous pourriez croire que mon intention est d'influencer notre auguste maîtresse, mais je vous dirai : Allez-y, Madame; car, mieux que personne, vous saurez solliciter la clémence de madame de Condé.
Lenet fit un signe imperceptible à Claire.
— Oh I je ne le quitte pas! s'écria en serrant convulsiv^ ment le bras du jeune homme la vicomtesse de Cambes.
— Et moi, dit Lenet, je cours près de Son Altesse ; venez avec moi, capitaine, ou vous-même^ monsieur le due.
— Soit, je Vous accompagne. Monsieur le capitaine restera ici et continuera les recherches en notre absence ; peutêtre trouvera-t-o;i l'autre prisonnier.
Et comme pour appuyer encore sur la dernière partie de sa phrase, le duc de La Rochefoucault dit quelques mots à l'oreille de Tofficier, et sortit avec Lenet.
Au même instant les deux jeunes gens sont repoussés dans la cour par ce flot de cavaliers qui accompagnaient monsieur de La Rochefoucault, et derrière iequel ia porte S3 referma.
Depuis dix minutes la scène a pris un caractère si grave et si sombre que les assistants, paies et muets, s'entre-regardent et cherchent dans les yeux de Canolles et de Claire lequel des deux souffre le plus. Canolles comprend qu'il faut que toute la force vienne de lai; il est grave et affectueux pour son amie qui, livide, les yeux rougis et les genoux fléchissants, s'attache à son bras, le serre, ratlire à elle, lai sourit d'un air de tendresse effrayante, puis chancelle en promenant çà et là des regards effarés sur tous ces hommes, parmi lesquels elle cherche en vain un: ami...
Le capitaine qui a reçu les ordres du duc de La Rochefoucault parle à son tour à voix basse à ses officiers. Canolles, dont le coup d'œil est sûr et dont Toreilie est tendue aux moindres paroles. qui peuvent changer son doute en certitude, l'entend, malgré la précaution qu'il prend de parler le plus bas possible, prononcer ces mots :
— Il faudrait pourtant trouver un. moyen d-éloigner cette pauvre femme.
Il essaye alors de dégager son bras de l'étreinte caressante qui le retient, Claire s'aperçoit de son intention, et se cramponne à lui de toutes ses forces.
— Mais, s'écrie-t-elle, il faut chercher encore; peut-être qu*on a mal cherché, et qu'on retrouvera cet homme.
Cherchons, cherchons tous, il est impossible qu'il se soit évadé. Pourquoi monsieur de Canolles ne se serait-il pas évadé avec lui, aussi bien que lui ! Voyons, monsieur le capitaine, je vous en supplie, ordonnez que Ton cherche.
— On a cherché, Madame, répondit celui-ci, et dans ce moment même on cherche encore. Le geôlier sait bien qu'il y a pour lui la peine de mort s'il ne représente pas son prisonnier; il a donc intérêt, vous le comprenez. bien, de faire les plus actives recherches.
— Mon Dieu ! murmura Claire, et monsieur Lenet qui ne revient pas!
— Patience, chère amie, patience, dit Canolles avec ce ton de douceur dont on parle aux enfants; monsieur Lenet vient de partir à l'instant même, il a eu le temps à peine d'arri^ ver près de madame la Princesse; laissez-lui le temps d'exposer révénement et de revenir ensuite nous apporter la réponse.
Et tout en disant ces mots il pressa doucement la main de la vicomtesse.
Puis, voyant la fixité du regard et Timpatience de l'officier qui commande à la place de monsieur de La Rochefoucault :
— Capitaine, dit-il, est-ce que vous voulez me parler?
— Oui, sans doute. Monsieur, répliqua celui-ci, que la surveillance de la vicomtesse mettait au supplice.
— Monsieur, s'écria madame de Cambes, conduisez-nous chez madame la Princesse, je vous en supplie. Qu'est-ce que cela vous fait? Autant nous conduire chez elle que de- rester ici dans l'incertitude; elle le verra. Monsieur, elle me verra moi-même, je lui parlerai, et elle me réitérera sa promesse.
— Mais, dit Tofficier, profitant avec empressement de cette idée émise par la vicomtesse, vous avez là une excellente
pensée, Madame; allez-y vous-même, allez : vous avez toute la chance de réussir.
— Qu'en *dites-vous, baron? demanda la vicomtesse; croyez-vous que ce sera bien? Vous ne voudriez pas me tromper : que dois-je faire?
— Allez, Madame, dit Canolles en faisant sur lui-môme un suprême effort.
La vicomtesse quitta son bras, essaya de faire quelques pas, puis, revenant à son amant :
— Eh ! non I non I dit-elle, je ne le quitterai pas. Puis entendant la porle qui se rouvrait :
— Oh! s*écria-t-elle. Dieu soit loué! voilà monsieur Lenet et monsieur le duc qui reviennent.
En effet, derrière le duc de La Rochefoucault, reparaissant avec son visage impassible, venait Lenet, la figure bouleversée et les mains tremblantes. Au premier regard que le pauvre conseiller échangea avec lui, Canolles comprit qu'il n'y avait plus d'espoir et qu'il était bien condamné.
— Eh bien ? demanda la jeune femme en faisant un mouvement si véhément vers Lenet qu'elle traîna Canolles avec elle.
— Eh bien! balbutia Lenet, madame la Princesse est embarrassée...
— Embarrassée! s'écria Claire, que signifie cela?
— Cela signifie qu'elle vous demande, répondit le duc, qu'elle veut vous parler.
— Est-ce vrai, monsieur Lenet? demanda Claire, sans s'embarrasser de ce que cette interrogation avait d'insultant pour le duc.
— Oui^ Madame, balbutia Lenet,
— Mais lui? demanda-t-elle.
— Qui, lui?
— Monsieur de Canolles.
— Eh bien I monsieur de Canolles rentrera dans sa prison, et vous lui rapporterez la réponse de la princesse, dit le duc.
— Resterez-Yous avec lui, monsieur Lenet ? demanda Cl aire.
— Madame...
— Resterez-vous avec lui? répéta-t-elle.
— Je ne le quitterai pas.
— Vous ne le quitterez pas, vous me le jurez?
— Mon Dieu I murmure Lenet en regardant ce jeune homme qui attend son arrêt, et cette femme qu'un mot de lui va tuer. Mon Dieu ! puisque Tun des deux est condamné, donne-moi au moins la force de sauver l'autre.
— Vous ne le jurez pas, monsieur Lenet I
— Je vous le jure, reprit le conseiller, en portant avec effort sa main sur son cœur prêt à se briser.
— Merci, Monsieur, dit tout bas Canolles, je vous comprends.
Puis se retournant vers la vicomtesse.
— Allez, Madame, dit-il, vous voyez bien que je ne cours aucun danger entre monsieur Lenet et monsieur le duc.
— Ne la laissez point partir sans l'embrasser, dit Lenet. Une sueur froide monta au front de Canolles; il sentit
comme un brouillard qui passait devant ses yeux; il retint Claire, qui partait, et, feignant d'avoir à lui dire quelques niots tout bas, il la rapprocha de sa poitrine, et, se baissant à son oreille :
\ — Suppliez sans bassesse, dit-il ; je veux vivre pour vous, mais vous devez vouloir que je vive honoré.
— Je supplierai de manière à te sauver, répliqua-t-elle n'es-tu pas mon époux devant Dieu?
Et Canolles, en se retirant, a trouvé moyen d'effleurer son cou avec ses lèvres, mais avec tant de circonspection qu'elle
ne Ta point senti, et que la pauvre insensée s'est éloignée sans lui rendre son dernier baiser. Cependant, au moment de sortir de la cour, elle se retourne; mais une haie s'est formée entre'elle et le prisonnier.
— Ami, dit-elle, où es-tu? je ne peux plus te voir; u^imot, ïin mot encore, que je m'éloigne avec le son de ta voixî
— Allez, Claire, dit Canolles, je vous attends!
Allez, allez, Madame, dit un officier charitable, plus tôt vous serez partie, plus tôt vous serez revenue.
— Monsieur Lenet, cher monsieur Lenet, crie la voix de Claire dans le lointain, je me fie à vous, vous m'en répondez.
Et la porte se referma derrière elle.
— A la bonne heure, murmura le duc philosophe, ce n'est paB sans peine ; mais nous voilà enfin rentrés dans le possible.
Aussitôt que îa vicomtesse eut disparu, que sa voix se fut éteinte dans le lointain, et que la porte se fut refermée derrière elle, le cercle des officiers se resserra autour de Canolles, et Ton vit paraître, sortant, on ne savait d'où, deux hommes à figure sinistre qui, s'approchant du duc, lui demandèrent humblement ses ordres.
Le duc se contenta, pour toute réponse, de leur; désigner le prisonnier.
Puis, s'approchant de lui :
— Monsieur, dit-il à Canolles en le saluant avec cette poli-
tesse glacée qui lui était habituelle, vous avez corapris sans doute que le départ de votre compagnon d'infortune ".ctisse retomber sur vous le sort auquel on le destinait.
— Oui, Monsieur, répondit Canolles, je m'en doute du moins ; mais ce dont je suis sùr, c'est que madame 1? Princesse a fait nominativement grâce à ma personne. Pai vu, et vous avez pu voir vous-même tout à l'heure mon ordre de sortie aux mains de madame la vicomtesse de Cambes.
— Il est vrai, Monsieur, dit le duc ; mais madame la Princesse n'a pu prévoir le cas qui arrive.
— Alors, reprit Ganolles, madame la Princesse reprend sa signature?
— Oui, répondit le duc.
— Une princesse du sang manque à sa parole? Le duc resta impassible.
Canolles regarda autour de lui.
— Est-ce que le moment est venu? dit-il.
— Oui, Monsieur.
— Je croyais qu'on attendait le retour de madame la vicomtesse de Cambes; on lui avait promis que rien ne se ferait en son absence. Tout le monde manque donc à sa parolé aujourd'hui?
Et le prisonnier fixa son regard plein de reproche, non pas sur le duc de La Rochefoucault, mais sur Lenet.
— Hélas! Monsieur, s'écria celui-ci les larmes aux yeux, pardonnez-nous. Madame la Princesse a refusé positivement votre grâce ; je l'ai bien priée cependant. Monsieur le duc en est témoin et Dieu aussi. Mais il fallait des représailles à la mort du pauvre Richon, et elle a été de pierre. Maintenant, jugez-moi vous-même, monsieur le baron ; au lieu de faire peser la situation terrible où vous êtes, moitié sur vous, moitié sur la vicomtesse, j'ai osé, pardonnez-moi, car je sens que j'ai grand besoin de votre pardon, j'ai osé la faire peser
sur vous tout entière, sur vous qui êtes un soldat, sur vous qui êtes un gentilhomme.
— Alors,* balbutia Canolles que l'émotion étranglait, alors je ne la verrai donc plus I Quand vous me disiez de Tem* brasser, c'était pour la dernière fois 1 ;
Un sanglot plus fort que le stoïcisme, que la raison, que l'orgueil, brisa la poitrine de Lenet; il se retira en arrière et pleura amèrement. Canolles alors promena son regard pénétrant sur tous ces hommes qui l'entouraient, il ne vit partout que gens endurcis par la mort cruelle deRichon, et qui épiaient sa contenance : si Tun n'ayant pas faibli, l'autre faiblirait; ou, près de ceux-ci, dés gens timides qui raidissaient leurs muscles pour dissimuler leurs émotions et avaler leurs larmes et leurs soupirs.
— - Oh î c'est affreux à penser, murmura le jeune homme dans un instant de lucidité surhumaine qui ouvre à l'âme des horizons infinis sur tout ce qu'on appelle la vie, c'esî-àdire sur quelques courts instants de bonheur jetés comme des îles au milieu d'un océan de larmes et de souffrances... c'est affreux! j'avais là une femme adorée qui, pour la première fois, venait de me dire qu'elle m'aimait! un long et doux avenir I l'accomplissement du rêve de toute ma vie I et voilà qu'en un instant, en une seconde, la mort prend la place de tout cela...
Son cœur se serra, et il sentit des picotements dans ses yeux comme s'il allait pleurer; mais alors il se souvint, comme l'avait dit Lenet, qu'il était un homme, un soldat.
Orgueil, pensa-t-il, seul et unique courage qui existe réellement, viens à mon secours! Moi, pleurer une chose aussi futile que la vie... Combien on rirait si on pouvait se dire : en apprenant qu'il allait mourir, Canolles a pleuré! Comment ai-je fait le jour où l'on est venu m'assiéger dans Saint-Georges, et où les Bordelais voulaient me tuer comme
aujourd'hui? J'ai combattu, j'ai plaisanté, j'ai ri... Eh bien ! de par le ciel qui m'entend, et qui a peut-être tort avec moi, de par le diable qui lutte en ce moment-ci avec mon bon ange, je ferai aujourd'hui comme j'ai fait ce jour-là, et si j ne combats plus, au moins je plaisanterai encore, au moins je rirai toujours.
Aussitôt son visage devint calme comme si toute émotion s'était envolée de son cœur; il passa la main dans ses beaux cheveux noirs, et s'approchant d'un pas ferme et le sourire sur les lèvres de monsieur de La Rochefaucault et de Lenet:
— Messieurs, dit-il, vous le savez, dans ce monde si plein d'accidents divers, bizarres, inattendus, on a besoin de s'accoutumer à tout : j'ai pris, et j'ai eu tort de ne pas vous le demander, une minute pour m'accouîumer à la mort; si c'est trop, je vous présente mes excuses pour vous avoir fait attendre.
Un étonnement profond courut dans les groupes, le prisonnier sentit lui-même que de l'étonnement on passait à l'admiration ; ce sentiment si glorieux pour lui le grandit et doubla ses forces.
— Quand vous voudrez. Messieurs, dit-il, c'est moi qui vous attends.
Le duc, un instant saisi de stupeur, reprit son flegme accoutumé et fit un signe.
A ce signe, les portes se rouvrirent et le cortège s'apprêta à se remettre en marche.
— Un moment I s'écria Lenet pour gagner du temps, un moment, '^:ionsieur le duc ! C'est bien à la mort que nous conduisons monsieur de CanoUes, n'est-ce pas?
Le duc fit un mouvement de surprise, et Canolles regarda avec étonnement Lenet.
— Mais oui, dit le duc.
— Eh bien! reprit Lenet, s'il en est ainsi, ce digne gentilhomme ne peut se passer d'un confesseur.
— Pardon, pardon. Monsieur, reprit Canolles, je m'en passerai, au contraire, et parfaitement.
— Comment cela? demanda Lenet en faisant au prisonnier des signes que celui-ci ne voulait pas comprendre.
— Parce que je suis huguenot, reprit Canolles, et huguenot renforcé, je vous en préviens. Si vous voulez me faire un dernier plaisir, laissez-moi donc mourir comme je suis.
Et, tout en refusant, un geste de reconnaissance prouva à Lenet que le jeune homme avait parfaitement compris sa pensée.
— Alors, si rien ne nous arrête plus, marchons, dit le duc.
— Qu'il se confesse ! qu'il se confesse 1 crièrent quelques furieux.
Canolles se haussa sur la pointe des pieds, regarda autour de lui d'un œil calme et assuré, et, s'adressant au duc :
— Allons-nous faire des lâchetés, Monsieur? dit-il sévèrement. Il me semble que si quelqu'un a ici le droit de faire ses volontés, c'est moi, qui suis le héros de la fête; je refuse donc un confesseur, mais je demande Téchafaud, et cela le plus tôt possible; à mon tour, je suis las d'attendre.
— Silence, là-bas ! cria le duc en se tournant vers les groupes.
Puis, lorsque, sous la puissance de sa voix et de son regard, le silence se fut effectivement rétabli :
— Monsieur, dit-il à Canolles, vous ferez comme il vous plaira.
— Merci, Monsieur. Alors, partons et hâtons le pas. Voulez-vous?
Lenet prit le bras de Canolles.
— Allez lentement, au contraire, lui dit-iU Qui sait ? Un
sursis, une réflexion, un éve'nement sont possibles. Allez lentement, je vous en conjure au nom de celle qui vous aime, et ^ui pleurera tant si nous allons trop vite.
— Oh ! reprit Canolles, ne m'en parlez pas, je vous en supplie , tout mon courage échoue contre cette pensée que je vais être à jamais séparé d'elle; mais que dis-je... au contraire, m:)nsieur Lenet, parlez-m'en, répétez-moi bien qu'elle m'aime, qu'elle m'aimera toujours, et surtout qu'elle me pleurera.
— Allons I cher et malheureux enfant, dit Lenet, ne vous attendrissez pas, songez que l'on nous regarde, et que Ton ignore de quoi nous parlons.
Canolles releva fièrement la tête, et ses beaux cheveux, par un mouvement plein d'élégance, roulèrent en boucles noires sur son cou. On était arrivé dans la rue, de nombreux flambeaux éclairaient sa marche, de sorte qu'on pouvait voir son visage calme et souriant.
Il entendit quelques femmes pleurer et d'autres dire :
— Pauvre baron, si jeune et si beau !
On continua silencieusement la route, puis tout à coup :
— Oh! monsieur Lenet, dit-il, je voudrais bien cependant la voir encore une fois.
— Youlez-vcus que j'aille vous la chercher? voulez-vous que je vous l'amène? demanda Lenet, qui n'avait plus da volonté.
— Oh I oui, murmura Canolles.
— Eh bien! j'y cours; mais vous la tuerez.
— Tant mieux ! soufQa l'égoïsme au cœur du jeune homme si tu la tues, un autre ne la possédera jamais.
Puis, soudain, surmontant cette dernière faiblesse :
— Non, non, dit Canolles en retenant Lenet par la main : vous lui avez promis de rester avec moi, restez.
— Que dit-il? demanda le duc au capitaine des gardes.
Canolles entendit la question.
— Je dis, monsieur le duc, répondit-il, que je ne croyais pas qu'il y eïit si loin de la prison à TEsplanade.
— Relas I ajouta Lenet, ne vous plaignez pas, pauvre jeune homme, car nous voilà arrivés.
En effet, les flambeaux qui éclairaient la marche etTavant» garde qui précédait Tescorte disparaissaient à l'instant même au tournant d'une rue.
Lenet serra la main du jeune homme, et voulant, avant d'arriver sur le lieu de Texécution, tenter un dernier effort, il alla au duc :
— Monsieur, lui dit-il tout bas, encore une fois, je vous en supplie, grâce ! vous perdez notre cause en faisant exécuter monsieur de Canolles.
— Au contraire, répliqua le duc, nous prouvons que nous la regardons comme juste, puisque nous ne craignons pas d'user de représailles,
— Les représailles se font entre égaux» monsieur le duc, et vous avez beau dire, la reine sera toujours reine, et nous ses sujets,
— Ne discutons pas de pareilles choses devant monsieur de Canolles, répondit tout haut le duc, vous voyez bien que c'est inconvenant.
— Ne parlez donc pas de grâce devant monsieur le duc, reprit Canolles, vous voyez bien qu'il est en train de faire son coup d'État ; ne le troublons pas pour si peu...
Le duc ne répliqua point; mais à ses lèvres serrées, à son coup d'œil ironique, on vit que le trait avait porté. Pendant ce temps, on avait continué de marcher, et Canolles, à son toui, se trouvait à l'entrée de TEsplanade ; au loin, c'est-à-
: dire vers l'autre extrémité de la place , on voyait la foule pressée et un vaste cercle formé par les canons reluisants
> des mousquets ; au centre s'élevait quelque chose de noir et
d'informe que CanoUes ne s'attacha point à distinguer dans les ténèbres , il croyait que c'était un échafaud ordinaire ; mais tout à coup les flambeaux, en arrivant au centre de la place, illuminèrent cet objet noir, d'abord méconnaissable, et dessinèrent l'horrible silhouette d'un gibet.
— Un gibet I s'écria CanoUes en s'arrêtant et en étendant la main vers la machine. Est-ce que ce n'est pas un gibet que je vois là-bas, monsieur le duc?
— En effet, et vous ne vous trompez pas, répondit froidement celui-ci.
La rougeur de l'indignation colora le front du jeune homme, il écarta les deux soldats qui marchaient à ses côtés, et d'un seul bond se trouva en face de monsieur de La Rochefoucault.
— Monsieur, s'écria-t-il , oubliez-vous que je suis gentilhomme ! Tout le monde sait, et le bourreau lui-même ne l'ignore pas , qu'un gentilhomme a le droit d'avoir la tête tranchée.
— Monsieur, il est des circonstances...
— Monsieur, interrompit CanoUes, ce n'est point en mon nom que je vous parle, c'est au nom de toute la noblesse où vous tenez un si haut rang, vous qui avez été prince, vous qui êtes duc ; ce sera un déshonneur, non pas pour moi, qui suis innocent, mais pour vous tous tant que vous êtes, qu'un des vôtres soit mort par le gibet.
— Monsieur, le roi a fait pendre RichonI
— Monsieur, Richon était un brave soldat, noble par le cœur autant que qui que ce soit au monde, mais qui n'était pas noble de naissance ; moi je le suis.
— Yous oubliez, dit le duc, qu'il s'agit ici de représailles : fussiez-vous prince du sang, on vous pendrait.
CanoUes, par un mouvement irréfléchi, chercha son épée à son côté, mais ne Vy trouvant pas, le sentiment de sa situa-
lien reprit toute sa force^ sa coîère s'évanouit, et il comprit que sa supériorité à lui était dans sa faiblesse même^
-V Monsieur le philosophe, dit-il, malheur à Ceux qui usent de représailles , et deux fois malheur à ceux qui, en usant, ne font pas la part de l'humanité ! Je ne demande pas grâce, je demandais justice. Il y a des gens qui m'aiment, Monsieur, j'appuie sur ce mot, parce que vous ignorez, je le sais, que l'on puisse aimer. Eh bien I dans le cœur de ces gens-là, vous allez imprimer à jamais, avec le souvenir de ma mort, l'ignoble image du gibet. Un coup d'épée, je vous prie ; une balle de mousquet ; passez-moi votre poignard que je me frappe moi-même , et puis ensuite vous pendrez mon cadavre si cela vous fait plaisir.
— Richon a été pendu vivant, Monsieur » répondit froidement le duc,
— C'est bien. Maintenant, écoutez-moi : un jour, un affreux malheur vous frappera ; un jour, vous vous rappellerez que ce malheur est une punition du ciel ; quant à moi, je meurs avec cette conviction que ma mort est votre ouvrage.
Et Canolles tout frémissant, tout pâle, mais plein d'exaltation et de courage, s'approcha de la potence et se posa fier et dédaigneux devant la populace, le pied sur le premier degré de Téchelle.
— Et maintenant, messieurs les bourreaux, dit-il, faites votre office.
— Il n'y en a qu'un, s'écria la foule surprise : l'autre! où est donc l'autre ? on nous en avait promis deux !
— Ahl voilà qui me console, dit Canolles en souriant, cette excellente populace n'est pas même contente de ce que vous faites pour elle : l'entendez-vous, monsieur le duc?
— A mort I à mort I vengeance pour HichoB ! hurlèrent dix mille voix.
— Si je les irritais, pensa Canolles, ils sont capables de
me mettre en morceaux, alors je ne serais pas pendu, et monsieur le duc enragerait.
— Vous êtes des lâches! cria-t-il, j'en reconnais parmi vous qui étaient à l'attaque du fort Saint-Georges, et que j'ai vus fuir. Vous vous vengez aujourd'hui sur moi de ce que je vous ai battus.
Un hurlement lui répondit.
— Vous êtes des lâches? reprit-il, des rebelles, des misérables !
Mille couteaux étincelèrent, et des pierres vinrent tomber au pied de la potence.
— A la bonne heure, murmura CanoUes; et puis tout haut : Le roi a fait pendre Richon, et il a bien fait : quand il prendra Bordeaux, il en fera pendre bien d'autres...
A ces mots la foule se précipita comme un torrent vers l'Esplanade, renversa les gardes, brisa les palissades, et s'élança rugissante vers le prisonnier.
Cependant, sur un geste du duc, un des bourreaux avait soulevé Canolles par-dessous les bras, tandis que l'autre lui passait un lacet au cou.
Canolles sentit la pression de la corde et redoubla d'injures; s'il voulait être tué à temps, il n'avait pas une minute à perdre.
En ce moment suprême il regarda autour de lui ; partout il ne vit que des yeux flamboyants et des armes menaçantes.
Un homme seulement, un soldat à cheval, lui montra son mousquet.
— Cauvignac ! C'est Cauvignac ! s'écria Canolles en se cramponnant à l'échelle de ses deux mains qu'on n'avait pas liées.
Cauvignac fit avec son arme un signe à celui qu'il n'avait pu sauver, et le coucha en joue.
Canolles le comprit.
— Oui, oui I cria-t-il avec un mouvement de tete. Maintenant, disons comment Cauvignac se trouvait là.
Nous avons vu Cauvignac sortir de Libourne et nous savons dans quel but il en sortait.
Arrivé près de ses soldats commandés par Ferguzon , il s'était arrêté un instant, non pas pour reprendre haleine, mais pour exécuter le plan qu'une marche aussi rapide avait permis à son esprit inventif de former en une demiheure.
D'abord il s'était dit, et cela avec infiniment de raison, que s'il se présentait devant madame la Princesse après ce qui était arrivé, madame la Princesse, qui faisait pendre Canolles contre lequel elle n'avait rien, ne manquerait pas de le faire pendre lui, à qui elle avait bien quelque chose à reprocher, et sa mission, remplie en ce que Canolles était sauvé peut-être, était manquée en ce que lui était pendu... Il s'empressa donc de changer d'habit avec un de ses soldats, fit mettre à Barrabas, moins connu que lui de madame la Princesse, ses plus beaux vêtements, et remmenant avec lui, reprit au grand galop la route de Bordeaux. Cependant une chose l'inquiétait, c'était le contenu de cette lettre dont il était porteur et que sa sœur avait écrite avec une si grande confiance que, selon elle, il n'y avait qu'à la remettre à madame la Princesse pour que Canolles fût sauvé ; or, cette inquiétude grandit à un tel point, qu'il résolut purement et
simplement de lire le contenu de la lettre, se faisant à luimême cette observation qu'un bon négociateur ne saurait réussir dans sa négociation s'il ne connaît à fond l'affaire dont on le charge ; et puis, il faut le dire, Cauvignac ne péchait pas par une extrême confiance dans son prochain , et Nanon, toute sa sœur qu'elle était et justement même parce qu'elle était sa sœur, pouvait bien garder rancune à son frère, d'abord de l'aventure de Jaulnay, puis ensuite de l'évasion inattendue du Château-Trompette , et jouant le rôle du hasard, remettre toute chose à sa place, ce qui n'était qu'une simple tradition de famille.
Cauvignac décacheta donc facilement le pli qui n'était fermé que par un simple cachet de cire, et il éprouva une impression étrange et bien douloureuse en lisant la lettre.
Voici ce qu'écrivait Nanon :
« Madame la Princesse, il faut une victime expiatoire au « malheureux Richon : ne prenez pas un innocent, prenez « la vraie coupable; je ne veux pas que monsieur de Ca- « nolles meure, car tuer monsieur de Canolles se serait ven- « ger un assassinat par un meurtre. Au moment où vous •t lirez cette lettre, je n'aurai plus qu'une lieue à faire pour « arriver à Bordeaux avec tout ce que je possède ; vous me « livrerez au peuple qui me hait, puisqu'il a voulu déjà « deux fois m'égorger, et vous garderez pour vous mes ri- « chesses qui montent à deux millions. Oh ! Madame, c'est « à genoux que je vous demande cette grâce ; je suis en « partie cause de cette guerre : moi morte, la province est € pacifiée et Votre Altesse triomphe. Madame, un quart « d'heure de sursis I vous ne lâcherez Canolles que lorsque « vous me tiendrez; mais alors, sur votre âme, vous le là- « obérez, n'est-ce pas?
« Et moi, je serai votre respectueuse et reconnaissante « Nanon de Lartigues. »
Cauvignac, après cette lecture, fat stupéfait de trouver son cœur gonflé et ses yeux humides.
Il demeura ainsi immobile et muet comme s'il ne pouvait croire à ce qu'il venait de lire. Puis tout à coup il s'écria :
— Il est donc vrai qu'il y a dans le monde des cœurs généreux pour le plaisir de Tètre 1 Eh bien ! morbleu I on verra que je suis aussi capable qu'un autre d'être généreux quand il le faut.
Et, comme il était à la porte de la ville, il remit sa lettre à Barrabas, en lui donnant ces seules instructions :
— A tout ce qu'on te dira, réponds seulement : « De la part du roi ! »
Et ne remets cette lettre qu'aux mains mêmes de madame de Condé.
Et, tandis que Barrabas s'élançait vers le palais habité par madame la Princesse, Cauvignac prenait de son côté le chemin du Château-Trompette.
Barrabas ne trouva aucun empêchement ; les rues étaient désertes, la ville semblait vide, toute la population s'était portée vers l'Esplanade.
A la porte du palais, les sentinelles voulurent l'empêcher de passer; mais, selon la recommandation faite par Cauvignac, il agita sa lettre en criant :
— De la part du roi I... de la part du roil...
Les sentinelles le prirent pour un messager de cour, et levèrent leurs hallebardes.
Barrabas pénétra donc dans le palais comme il avait pénétré dans la ville.
Or, si on se le rappelle, ce n'était pas la première fois que le digne lieutenant de maître Cauvignac avait l'honneur de pénétrer chez madame de Condé. Il sauta donc à bas de cheval, et comme il connaissait son chemin, il s'élança rapidement dans l'escalier et, à travers les valets affairés, pénétra
jusqu'au fond des appartements ; là il s'arrêta, car il se trouva en face d'une femme qu'il reconnut pour madame fa Princesse, et aux genoux de laquelle se tenait une autre femme.
— Oh! Madame, grâce, au nom du ciell disait celle-ci.
— Claire, répondait la princesse, laisse-moi, sois raisonnable ; songe que nous avons abdiqué notre qualité de femmes comme nous en avons abdiqué les habits : nous sommes les lieutenants de ntonsieur le Prince, et la raison d'État commande.
— Oh! Madame, il n'y a plus de raison d'État pour moi, s'écria Claire, il n'y a plus de parti politique, il n'y a plus d'opinion, il n'y a plus que lui dans ce monde qu'il va quitter, et quand il l'aura quitté il n'y aura plus rien pour moi que la mort!...
— Claire, mon enfant, je t'ai déjà dit que c'était impossible, reprit la princesse ; ils nous ont tué Richon, sî nous ne leur rendons pas la pareille, nous sommes déshonorés.
— Oh ! Madame, on n'est jamais déshonoré pour avoir fait grâce, on n'est jamais déshonoré pour avoir usé d'un privilège réservé au roi du ciel et aux rois de la terre ; un mot, Madame, un seul; il attend, le malheureux!
— Mais, Claire, tu es folle; puisque je te dis que c'est impossible !
— Mais je lui ai dit qu'il était sauvé, moi; mais je lui ai montré sa grâce signée de votre propre main; mais je lui ai dit que j'allais revenir avec la confirmation de celte grâce !
— Je l'avais donnée à la condition que l'autre payerait pour lui; pourquoi a-t-on laissé partir l'autre?
— Il n'est pour rien dans cette évasion, je vous le jure; d'ailleurs, l'autre n'est peut-être pas sauvé ; peut-être qu'on le retrouvera...
— Ah oui I prends garde, dit Barrabas, qui arrivait juste en ce moment.
— Madame, ils vont remmener; Madame^ îe temps s'écoule ; ils vont se lasser d'attendre.
— Tu as raison, Claire, dit la princesse, car j'ai ordonné que tout fût fini à onze heures, et voilà onze heures qui son« nent; tout doit-être fini.
La vicomtesse jeta un cri et se releva; en se relevant, elle se trouva face à face avec Barrabas.
— Qui êtes-vous? que voulez-vous? s'écria-t-elle, venezvous déjà annoncer sa mort?
— Non, Madame, répondit Barrabas en prenant son air le plus gracieux, je viens au contraire pour le sauver.
— Gomment cela? s^écria la vicomtesse; parlez vite.
— En remettant cette lettre à madame la Princesse. Madame de Cambes allongea le bras, arracha la lettre des
mains du messager, et, la présentant à la princesse :
— 3e ne sais pas ce qu'il y a dans cette lettre, dit-elle, nais an nom du ciel, lisez!
La princesse ouvrit la lettre et lut tout haut , tandis que madame de Cambes, pâlissant à chaque ligne, dévorait les paroles à mesure qu'elles tombaient des lèvres de la princesse.
— De Nanon ! s'écria la princesse après avoir lu. Nanon est là I Nanon se livre! Où est Lenet? où est le duc? Quelqu'un, quelqu'un!
— Me voici, dit Barrabas, prêt à courir où Votre Altesse voudra.
Courez sur l'Esplanade, courez au lieu de l'exécution dites qu'on suspende; mais non, on ne vous croirait pas !
Et la princesse, sautant sur une plume, écrivit au bas du billet :
Suspendez I
Et elle remit la lettre tout ouverte à Barrabas, qui s'élança hors de l'appartement.
— Oh ! murmura la vicomtesse, elle l'aime plus que moi; et, malheureuse que je suis, c'est à elle qu'il devra la vie.
Et cette idée la renverse foudroyée sur un fauteuil, elle qui a reçu debout tous les chocs de cette terrible journée.
Cependant Barrabas n'avait pas perdu une seconde; il avait descendu Tescalier comme s'il avait eu des ailes, puis il avait sauté sur son cheval et avait pris au grand galop la route de l'Esplanade.
En même temps qu'il se rendait au palais, Cauvignac avait couru, lui, droit au Château-Trompette. Là, protégé par la nuit, rendu méconnaissable par le large feutre abattu jusque sur ses yeux, il avait interrogé et avait appris sa propre évasion dans tous ses détails, et comment CanoUes allait payer pour lui. Alors instinctivement, sans savoir ce qu'il allait y faire, il s'élance du côté de l'Esplanade, éperonnant son cheval avec fureur, fendant la foule, meurtrissant, renversant, écrasant tout ce qui se trouve sur son passage; arrivé jusqu'à l'Esplanade, il aperçoit le gibet et pousse un cri perdu parmi les hurlements de ce peuple que Canolles excite et provoque, afin de se faire déchirer par lui.
C'est alors que Canolles l'aperçoit, qu'il devine l'intention de Cauvignac, et que Canolles lui fait signe de la tête qu'il est le bienvenu.
Cauvignac se dresse sur ses (^'triers, regarde tout autour de lui s'il voit venir Barrabas ou un messager de la princesse, écoute s'il entend retentir le mot ; Grâce 1 mais il ne voit rien, mais il n'entend rien que Canolles que le bourreau va détacher de l'échelle et lancer dans le vide, et qui d'une main lui montre son cœur.
C'est alors que Cauvignac abaisse son mousquet dans la direction du jeune homme, met en joue, ajuste et fait feu.
— Merci, dit Canolles en ouvrant les bras; au moins je meurs de la mort d'un soldat.
LA aUERRE DES FEMMES.
La balle lui avait traversé la poitrine.
Le bourreau poussa le corps, qui resta suspendu au bout de la corde infâme; mais ce n'était plus qu'un cadavre.
La détonation fut comme un signal ; mille autres coups de mousquet partent en même tem.ps. Une voix crie :
— Arrêtez! arrêtez! coupez la corde l
Mais la voix se perdit dans les hurlements de la foule; d'ailleurs, la corde est coupée par une balle, la garde résiste vainement et est enfoncée par les flots du peuple; la potence est brisée, arrachée, anéantie; les bourreaux fuient, la foule s'épand comme une ombre, s'empare du cadavre, l'ar» rache, le déchire et le traîne en lambeaux par la ville.
La foule, stupide dans sa haine, croyait ajouter au supplice du gentilhomme, et, tout au contraire, elle lui sauvait l'infamie qu'il craignait tant.
Pendant tout ce mouvement, Barrabas avait joint le duc, et quoiqu'il eût vu lui-même qu'il arrivait trop tard, il lui avait remis la dépêche dont il était porteur.
Le duc s'était contenté, au milieu des coups de fusil, de se retirer un peu à Técart, car il était froid et calme dans son courage comme dans tout ce qu'il faisait ; il décacheta la lettre et la lut.
— C'est dommage, dit-il en se retournant vers ses officiers, la chose que proposait cette Nanon eût peut-être mieux valu, mais ce qui est fait est fait.
Puis, après un moment de réflexion :
— A propos, dit-il, puisqu'elle attend Eotro réponse de l'autre côté de la rivière , il y aurait peut-ê^re moyen de renouer cette affaire-là.
Et éans s'inquiéter davantage du messager, piquant son cheval, il retourna vers la princesse avec son escorte. Au même instant l'orage, qui depuis quelque temps mena»
çaît, éclaîc sur Bordeaux, et une pluie accompagnée d'éclairs tomba sui ia place de rEsplanade comme pour laver le sang innocent
Pendant que ces choses se passaient à Bordeaux, pendant que la populace tramait par les rues le corps du malheureux Canolles, que le duc de La Rochefoucault retournait flatter Torgueil de madame la Princesse en lui disant que, pour faire le mal, elle était aussi puissante qu'une reine; pendant que Cauvignac regagnait ies portes delà ville avecBarrabas, jugeant qu'il était inutile de pousser plus loin leur mission, un carrosse, traîné par quatre chevaux hors d'haleine et ruisselant d'écume, venait de s'arrêter sur la rive de la Gironde opposée à Bordeaux, entre le village de Belcroix et celui de la Bastide.
Onze heures venaient de sonner.
Un coureur, qui suivait à cheval, sauta précipitamment à terre aussitôt qu'il vit le carrosse immobile, et ouvrit la portière.
Une femme descendit précipitamment, interrogea le cie^ tout rougi d'un reflet sanglant, écouta les rumeurs et les bruits lointains.
— Vous êtes sûre, dit-elle à sa femme de chambre qui descendait après elle, que nous n'avons été suivies par personne ?
— Non, Madame, répondit celle-ci; les deux piqueurs qui
268 LA (iUERRE DES FEMMES.
étaient restés en arrière par ordre de Madame viennent de rejoindre le carrosse et n'ont rien vu ni entendu.
— Et vous, n'entendez-vous rien du côté de la ville?
— 11 me semble que j'entends des cris lointains.
— Ne voyez-vous pas quelque chose?
— Je vois comme une lueur d'incendie.
— Ce sont des flambeaux.
— Oui, Madame, oui, car ils s'agitent, ils courent comme des feux follets; entendez- vous, Madame, le bruit redouble, et les cris deviennent presque distincts?
— Mon Dieu! balbutia la jeune femme^en tombant à genoux sur le sol humide ; mon Dieu I mon Dieu!
C'était là sa seule prière. Un seul mot se présentait à son esprit, sa bouche ne savait articuler qu'une parole, c'était le nom de celui-là seul qui pouvait faire un miracle en sa faveur.
La femme de chambre ne s'était pas trompée. En effet, des flambeaux s'agitaient, les cris semblaient se rapprocher ; on entendit un coup de fusil suivi de cinquante autres, puis un grand tumulte, puis les flambeaux s'éteignirent, puis les cris s'éloignèrent; la pluie commença de tomber, un orage grondait au ciel, mais qu'importait à la jeune femme : ce n'était pas de la foudre qu'elle avait peur...
Elle avait toujours les yeux fixés sur cet endroit où elle avait entendu un si grand tumulte. Elle ne voyait plus rien, elle n'entendait plus rien, et , à la lueur des éclairs, il lui semblait que la place était vide.
— Oh! s'écria-t-elle, je n'ai pas la force d'attendre plus longtemps. A Bordeaux! que Ton me conduise à Bordeaux!
Tout à coup, un bruit de chevaux se fit entendre qui allait se rapprochant.
Ahl s'écria-t-elle, enfin ils viennent. Les voilà! Adieu, Finette, retire-toi, il faut que j'aille seule ; prenez-la en
croupe, Lombard, et laissez dans le carrosse tout ce que j'ai apporté.
— - Mais qu'allez-vous donc faire, Madame! s'écria la femme de chambre tout effrayée.
— Adieu, Finette; adieu!
— Mais pourquoi adieu, Madame? où allez-vous donc ?
— Je vais à Bordeaux.
— Oh ! ne faites pas cela, Madame, au nom du ciel ! ils vous tueront.
— Eh bien! pourquoi crois-tu donc que je veuille y aller?...
— Oh! Madame! Lombard, à mon secours! aidez-moi, empêchons Madame...
— Chut! retire-toi. Finette. Je me suis souvenue de toi, sois tranquille; retire-toi, je ne veux pas qu'il t'arrive malheur. Obéis... Ils s'approchent, les voilà !
En effet, un cavalier accourut suivi à quelque distance d'un autre cavalier ; on entend rugir plutôt que respirer son cheval.
— Ma sœur ! ma sœur! s'écria-t-il. Ah! j'arrive à temps !
— Cauvignac! s'écria Nanon. Eh bien I est-ce convenu? m'âttend-il ? partons-nous ?
Mais, au lieu de répondre, Cauvignac s'est élancé à bas v de son cheval ; il a saisi dans ses bras Nanon, qui le laisse faire avec l'immobile raideur des spectres et des fous. Cauvignac la dépose dans le carrosse, fait monter près d'elle Finette et Lombard, ferme la portière et saute sur son cheval. En vain la pauvre Nanon, revenue à elle, s'écrie et se débat.
— Ne la lâchez point, dit Cauvignac, pour rien au monde ne la lâchez. Barrabas, garde l'autre portière, et toi, cocher, si tu quiuesle galop, je te fais sauter la cervelle.
Ces ordres sont si rapides qu'il y a un moment d'hésita-
tion ; la voiture est lente à s'ébranler, les valets tremblent, les chevaux hésitent à partir.
Mais,* hâtez-vous donc, mille diables! vociféra Cauvignac, ils viennent ! ils viennent !
En effet, dans le lointain on commençait à entendre des pas de chevaux retentissant comme on entend le roulement d'un tonnerre qui va se rapprochant rapide et menaçant.
La peur est contagieuse. Le cocher, à la voix de Cauvignac, comprend que quelque grand danger menace, et saisit les rênes de ses chevaux.
— Où allons-nous ? balbutie-t-il.
— A Bordeaux I à Bordeaux I crie Nanon de Tinlérieur de la voiture.
— A Libourne, mille tonnerres 1 crie Cauvignac.
— Monsieur, les chevaux tomberont avant de faire seulement deux lieues.
— Je ne demande pas qu'ils en fassent tant 1 crie Cauvignac en les fouettant de son épée- Qu'ils arrivent jusqu'au poste de Ferguzon, c'est tout ce que je demande.
Et la lourde machine s'ébranle, part et roule avec une effroyable rapidité. Hommes et chevaux suants, haletants, sanglants, s'animent les uns les autres, les uns par des cris, les autres par des hennissements.
Nanon a essayé de réagir, de lutter, de sauter à bas de la voiture ; mais elle a épuisé ses forces dans la lutte : elle est retombée en arrière sans force et épuisée ; elle n'entend plus, elle ne voit plus. A force de chercher Cauvignac dans ce pêle-mêle d'ombres fuyantes, le vertige la prend : elle ferme les yeux, jette un cri et reste froide dans les bras de sa femme de chambre.
Cauvignac a dépassé la portière de la voiture ; il a gagné la tête des chevaux. Son cheval laisse une traînée de feu sur le pavé de la route.
— A moi, Ferguzon ! à moi I crie-t-il.
Et U en:mô. comme un hourra dans le lointain.
— Enfer, s'écrie Cauvignac, tu joues contre moi, mais je crois qu'aujourd'hui encore tu perfeas. Ferguzou ! à moi, Ferguzon !
Deux ou trois coups de feu retentissent par derrière, mais en avant on y répond par une décharge générale.
La voiture s'arrête : deux des chevaux sont tombés de faligae, un troisième frappé d'une balie.
Ferguzon et ses hommes tombent sur les troupes de monsieur de LaRochefoucault : comme ils sont triples en nombre, les Bordelais, incapables de résister, tournent bride, et vainqueurs et vaincus, poursuivants et fuyards, pareils à un nuage qu'emporte le vent, disparaissent dans la nuit.
Cauvignac reste seul avec les valets de Finette près de Nanon insensible.
Heureusement l'on n'était qu'à cent pas du village du Carbonblanc. Cauvignac prit Nanon dans ses bras jusqu'à la première maison du faubourg; là, après avoir donné l'ordre d'amener la voiture, il déposa sa sœur sur un lit, et tirant de sa poitrine un objet que Finette ne put distinguer, il le glissa dans la main crispée de la pauvre femme.
Le lendemain, en sortant de ce qu'elle prenait pour un affreux rêve, Nanon porta cette main à son visage, et quelque chose Je soyeux et de parfumé caressa ses lèvres pâles.
C'était une boucle de cheveux de Canolles que Cauvignac avait héroïquement conquise au péril de sa vie sur les tigres bordelais.
Pendant huit jom-s et huit nuits, madame de Cambes demeura délirante et glacée sur le lit où on Tavait portée évanouie, après qu'elle eut appris Taffreuse nouvelle.
Ses femmes veillaient autour d'elle, mais c'était Pompée qui gardait la porte; seul, le vieux serviteur, s'agenouillant devant le lit de sa malheureuse maîtresse, pouvait réveiller en elle un éclair de raison.
Des visites nombreuses assiégeaient cette porte ; mais le fidèle écuyer, sévère en sa consigne comme un vieux soldat, défendait courageusement l'entrée, d'abord par la conviction qu'il avait que toute visite serait importune à sa maîtresse, puis par l'ordre du médecin, qui redoutait pour madame de Cambes une trop forte émotion.
Chaque matin, Lenet se présentait à la porte de la pauvre jeune femme, mais Lenet n'était pas plus reçu que les autres. Madame la Princesse elle-même s'y présenta à son tour avec une grande suite un jour qu'elle venait de rendre visite à la mère du pauvre Richon, qui demeurait dans un faubourg de la ville. Le but de madame de Condé, outre Tintérèt qu'elle portait à la vicomtesse, était d'afficher une complète impartiahté.
Elle se présenta donc pour jouer la souveraine ; mais Pom* pée lui fit respectueusement observer qu'il avait une consigne, de laquelle il ne pouvait s'écarter; que tous les hommes même les ducs et les généraux; que toutes les femmes, même les princesses, étaient soumises à cette consigne, et madame de Condé bien plus encore qu'une autre, attendu
qu^'açrès ce qui s'était passé, sa visite pourrait amener une crise terrible chez la malade.
La princesse, qui acquittait ou qui croyait acquitter un devoir et qui ne demandait qu'à se retirer, ne se le fit pas redire à deux fois, et partit avec sa suite.
Le neuvième jour, Claire avait repris connaissance; on avait remarqué que, durant son délire, qui avait duré huit fois vingt-quatre heures, elle n'avait point cessé de pleurer; quoique ordinairement la fièvre sèche les larmes, les siennes avaient pour ainsi dire creusé un sillon sous sa paupière cerclée de rouge et de bleu pâle, comme celle de la sublime Vierge de Rubens.
Le neuvième jour, comme nous Tavons dit, au moment où on s'y attendait le moins, et comme on commençait à désespérer, la raison lui revint tout à coup, comme par enchantement : ses larmes tarirent, ses yeux se portèrent tout autour d'elle et s'arrêtèrent avec un sourire triste sur ses femmes qui l'avaient si bien servie, et sur Pompée qui l'avait si bien gardée; alors, elle demeura quelques heures muette et appuyée sur son coude, poursuivant d'un œil aride la même pensée, qui renaissait plus vivace incessamment dans son intelligence régénérée.
Puis tout à coup, sans s'inquiéter si ses forces répondaient à sa résolution :
— Qu'on m'habille, dit-elle.
Les femmes s'approchèrent stupéfaites et voulurent lui offrir quelques avis. Pompée fit trois pas dans la chambre, et joignit les mains comme pour l'implorer.
Cependant la vicomtesse répéta doucement, mais avec fermeté ;
— J'ai dit que l'on m'habille, habillez-moi.
Les femmes s'apprêtèrent à obéir. Pompée s'inclina et sortit à reculons.
Hélas I les joues roses et rebondies avaient fait place à la pâleur, à la maigreur des mourants : sa main, toujours belle et d'une forrfie charmante, se souleva diaphane et d'un nlanc mat comme celui de l'ivoire sur sa poitrine, qui effaçait la blancheur de la batiste dans laquelle elle était enveloppée ; sous la peau couraient ces veines violacées, symptôme de Fépuisement causé par une longue souffrance. Les habits qu'elle avait quittés la veille pour ainsi dire, et qui avaient dessiné sa taille élégante, tombaient autour d'elle en longs et vastes plis ; on l'habilla comme elle le désirait, mais la toilette fut longue, car elle était si faible que trois fois elle faillit se trouver mal ; puis, lorsqu'elle fut habillée, elle s'approcha d'une fenêtre. Mais soudain se reculant comme si la vue du ciel et de la ville l'eussent effrayée, elle revint s'asseoir à une table, demanda une plume et de l'encre, et écrivit à madame la Princesse pour lui demander la faveur d'une audience.
Dix minutes après que cette lettre eût été envoyée par Pompée à madame la Princesse, on entendit le bruit d'une voiture qui s'arrêtait devant Thôtel, et presque aussitôt on annonça madame de Tourvllle.
— Est-ce bien vous, demanda-t-elle à madame la vicomtesse de Cambes, qui avez écrit à madame la Princesse pour lui demander une audience?
— Oui, Madame, répondit Claire; me larefsuera-t-elle?
— Oh! tout au contraire, chère enfant; car j'accours vous dire de sa part que vous savez bien que vous n'avez pas besoin d'audience, et que vous pouvez entrer à toute heure du jour et de la nuit chez Son Altesse.
— Merci, Madame, dit la vicomtesse, je vais profiter de la permission.
— - Comment cela ! s'écria madame de Tomrville. Allez- vous donc sortir dans l'état où vous êtes ?
— Rassurez-vous, Madame, répondit la vicomtesse ; je me sens parfaitement bien.
— Et vous allez venir?
— Dans un instant.
— Je vais prévenir Son Altesse de votre arrivée.
Et madame de Tourville sortit comme elle était entrée, après avoir fait à la vicomtesse une cérémonieuse révérence. La nouvelle de celte visite inattendue produisit, comme on le comprend bien, un grand effet dans cette petite cour : la situation de la vicomtesse avait inspiré un intérêt aussi vif que général, car il s'en fallait de beaucoup que tout le monde approuvât la conduite de madame la Princesse dans les dernières circonstances. La curiosité était donc à son comble: officiers, dames d'honneur, courtisans, garnissaient le cabinet de madame de Condé, ne pouvant croire à la visite promise, car, la veille encore, on avait présenté Tétat de Claire comme presque désespéré.
Tout à coup on annonça madame la vicomtesse de Cambes,
Claire parut.
A l'aspect de cette figure pâle comme la cire, froide et immobile comme le marbre, et dont les yeux caves et bistrés n'avaient plus qu'une seule étincelle, dernier reflet des larmes qu'elle avait versées, un murmure douloureux s'éleva autour de la princesse.
Claire ne parut pas s'en apercevoir.
Lenet s'avança tout ému à sa rencontre, et lui tendit timi- 'dement la main.
Mais Claire, sans donner la sienne, fit un salut plein de noblesse à madame de Condé et s'avança vers elle, traversant toute la longueur de la salle d'ujie marche ferme, quoiqu'elle fût si pâle qu'à chaque pas on eût pu croire qu'elle allait tomber.
La princesse, fort agitée et fort pâle elle-même, vit s'avan-
cer Claire avec un sentiment qui ressemblait à de Teffroi, et n'eut point la force de cacher ce sentiment qui se peignait malgré elle sur son visage.
— Madame, dit la vicomtesse d'une voix grave, j'ai sollicité de Votre Altesse une audience qu'elle a bien voulu m'accorder pour lui demander en face de tous si, depuis que j'ai l'honneur de la servir, elle a été satisfaite de ma fidélité et de mon dévouement.
La princesse porta son mouchoir à ses lèvres, ^t répondit en balbutiant :
— Sans doute, chère vicomtesse, en toute occasion j'ai eu à me louer de vous, et plus d'une fois je vous en ai exprimé ma reconnaissance.
— Ce témoignage est précieux pour moi, Madame, répondit la vicomtesse, car il m'autorise à solliciter de Votre Altesse la faveur d'un congé.
— Comment ! s'écria la princesse, vous me quittez, Claire ? Claire salua respectueusement et se tut.
On voyait sur tous les visages la honte, le remords ou la douleur. Un silence funèbre planait sur l'assemblée.
— Mais pourquoi me quittez-vous? reprit la princesse.
— J'ai peu de jours à vivre. Madame, répliqua la vicomtesse ; et ce peu de jours je voudrais les employer à l'œuvre de mon salut.
— Claire, chère Claire I s'écria la princesse, mais réfléchissez donc...
^ Madame, interrompit la vicomtesse, j'ai deux grâces à vous demander : puis-je espérer que vous me les accorderez ?
— Ohl parlez, parlez! s'écria madame de Condé, car je serai bien heureuse de faire quelque chose pour vous.
— Vous le pouvez. Madame.
— Alors, quelles sont-elles?
— La première, c'est la concession de Tabbaye de Sainte- Radegonde, vacante depuis la mort de madame de Montivy.
— Une abbaye à vous, chère enfant ! mais vous n'y songez pas.
— La seconde, Madame, continua Claire avec un léger tremblement dans la voix, c'est qu'il me soit permis de faire inhumer dans mon domaine de Cambes le corps de mon fiancé, monsieur le baron Raoul de Canolles, assassiné par les habitants de Bordeaux.
La princesse se retourna en étreignant son cœur d'une main défaillante. Le duc de La Rochefoucault pâlit et perdit contenance. Lenet ouvrit la porte de la salle et s'enfuit.
— Votre Altesse ne répond pas? dit Claire; refuse-t-elle? j'ai peut-être demandé beaucoup.
Madame de Condé n'eut que la force de faire un mouvement de tête en signe d'assentiment, et elle retomba évanouie sur son fauteuil.
Claire se retourna comme eût fait une statue, et chacun ouvrant devant elle un large chemin, elle passa droite et impassible devant ces fronts courbés; et ce ne fut seulement que lorsqu'elle eut quitté la salle qu'on s'aperçut que nul n'avait songé à porter secours à madame de Condé.
Au bout de cinq minutes un carrosse roula lentement dans la cour : c'était la vicomtesse qui quittait Bordeaux.
— Que décide Votre Altesse? demanda la marquise de Tourville à madame de Condé lorsque celle-ci revint à elle.
— Qu^ l'on obéisse à madame la vicomtesse de Cambes, pour l'accomplissement des deux désirs qu'elle a formés tout à l'heure, et qu'on la supplie de nous pardonner. '