FEMMES
— Combien vous faut-il, Monsieur? demanda-t-elle.
— Oh! mon Dieu, Madame, cinq cents livres par portier; ce sont les gages que je donne aux, miens.
— Vous les aurez.
— Et pour moi?
— Ah! vous demandez aussi quelque chose pour vous?
— Je serais fier de tenir un grade de la munificence à% Votre Majesté.
— Et quel grade demandez-vous?
— J'aimerais à être gouverneur de Braoïne. J'ai toujours désiré être gouverneur.
— Accordé.
— En ce cas, sauf une petite formalité, Taffaire est faite. -— Et quelle est cette formalité?
— Votre Majesté veut-elle signer ce jpetit papier, que j'avais préparé d'avance dans Tespoir que mes services seraient accueillis de ma magnanime souveraine?
— Et quel est ce papier?
— Lisez, Madame.
Et en arrondissant gracieusement le bras, et en fléchissant le genou de l'air le plus respectueux, Cauvignac présenta un papier à la reine.
La rfeine lut :
« Le jour où j'entrerai sans coup férir dans Vayres, je payerai à monsieur le capitaine Cauvignac la somme de soixante-quinze mille livres, et je le ferai gouverneur de Braune. »
— Ainsi, dit la reine avec une colère contenue, le capitaine Cauvignac n'a point une confiance suffisante dans notre parole royale, et il veut un écrit.
— Un écrit me paraît ce qu'il y a de mieux, Madame, dans les affaires importantes, reprit Cauvignac en s'inclinant:
verha volant, dit un vieux proverbe ; les paroles voient, et, que Votre Majesté m'excuse, je viens d'être volé, ^ Insolent! s'écria la reine, pour cette fois sortez!...
— Je sors, Votre Majesté, répondit Cauvignac; mais vous n'aurez pas Vayres.
Cette fois encore, le capitaine, répétant la même manœuvre qui lui avait déjà réussi, pirouetta sur ses talons, et s'avança vers la porte. Mais, plus irritée cette fois que k première, Anne d'Autriche ne le rappela point.
Cauvignac sortit.
Qu'on s'assure de cet homme, dit la reine.
Guitaut fit un mouvement pour obéir.
— Pardon, Madame, dit Mazarin; mais je crois que Votre Majesté aurait tort de se laisser aller à un premier mouve* ment de colère.
— Et pourquoi cela? demanda la reine.
— Parce que je crains que vous n'ayez besoin de cet homme plus tard, et qu'alors, si Votre Majesté le moleste d'une façon quelconque, elle ne soit forcée de le payer le double.
— C'est bien, dit la reine, on le payera ce qu'il faudra , mais qu'en attendant on ne le perde pas de vue.
— Ah ! pour ceci, c'est autre chose, et je suis le premier à applaudir à cette précaution.
— Guitaut, voyez ce qu'il devient, dit la reine. Guitaut sortit et rentra au bout d'une demi-heure.
— Eh bien! demanda Anne d'Autriche, qu'est-il devenu?
— Oh! Votre Majesté peut être parfaitement tranquille» répondit Guitaut, et votre homme ne cherche pas le moins du monde, à s'éloigner. Je me suis informé; il a son domicile â trois cents pas d'ici, chez un aubergiste nommé Biscarros.
— Et c'est là qu'il s'est retiré?
— Non pas, Madame : il a gagné une hauteur et regarde de
là les préparatifs que fait monsieur de LaMeilleraie pour forcer les retranchements. Ce spectacle parait l'intéresser beaucoup.
— Et le rfeste de l'armée?
— Elle arrive, Madame, et se met en bataille à mesure qu'elle arrive.
— Ainsi, le maréchal va attaquer à l'instant même?
— Je crois, Madame, qu'il vaut mieux, avant de risquer une attaque, laisser une nuit de repos aux troupes.
— Une nuit de repos 1 s'écria Anne d'Autriche ; l'armée royale aura été arrêtée un jour et une nuit devant une pareille bicoque? Impossible. Guilaut, allez dire au maréchal qu'il ait à attaquer à Tinstant même . Le roi veut coucher cette nuit à Vayres.
— Mais, Madame, murmura Mazarin, il me semble que cette précaution du maréchal...
— Il me semble, à moi, dit Anne d'Autriche, que lorsque l'autorité royale a été insultée, on ne peut la venger trop vite. Allez, Guitaut, et dites à monsieur de La Meilleraie que la reine le regarde.
Et congédiant Guitaut d'un geste majestueux, la reine prit son fils par la main, sortit à son tour, et, sans s'inquiéter si elle était suivie, monta un escalier qui conduisait à une terrasse.
Cette terrasse, pour laquelle des échappées de vue avaient été ménagée* avec le plus grand art, dominait tous les environs.
La reine jeta un coup d'œil rapide sur le paysage. A deux cents pas derrière elle passait la route de Libourne, sur laquelle blanchissait la maison de notre ami Biscarros. A ses pieds coulait la Gironde, calme, rapide et majestueuse; à sa droite s'élevait le fort de Vayres, silencieux comme une ruine; tout autour du fort s'étendaient circulairement les re-
tranchements nouvellement élevés. Quelques sentinelles se promenaient sur la galerie, cinq pièces de canon passaient par les embrasures leur cou de bronze et leur gueule béante : à sâ gauche, monsieur de La Meilleraie faisait ses dispositions pour camper. Toute l'armée, comme Tavait dit Guitaut, était arrivée et se pressait autour de lui.
Sur un tertre, un homme debout et attentif suivait des yeux tous les mouvements des assiégeants et des assiégés ; cet homme, c'était Cauvignac.
Guitaut traversait le fleuve sur le bac du pêcheur dlsson*
La reine était debout sur la terrasse, immobile, le sourcil froncé, et tenant par la main le petit Louis XIV, qui regardait ce spectacle avec une certaine curiosité, et qui de temps en temps disait à sa mère :
— Madame, permettez donc que je monte sur mon beau cheval de bataille, et me laissez aller, je vous prie, avec monsieur de La Meilleraie, qui va châtier ces insolents.
Près de la reine était Mazarin, dont le visage fin et railleur avait pris pour le moment un caractère de pensée sérieuse qu^il n'avait que dans les grandes occasions, et derrière la reine et le ministre se tenaient les dames d'honneur, qui, imitant le silence d'Anne d'Autriche, osaient à peine échanger entre elles quelques mots pressés et à voix basse.
Tout cela avait au premier abord l'apparence du calme et de la tranquillité; mais on comprenait que c'était la tranquillité de la mine, qu'une étincelle va changer en tempête et en destruction.
C'était surtout Guitaut que suivaient tous les regards ; car de lui allait venir l'explosion que Ton attendait avec tant de sentiments divers.
Du côté de l'armée aussi l'attente était grande; car à peine le messager eut-il touché la rive gauche de la Dordogne et Teut-on reconnu, que tous les regards se tournèrent sur lui.
Monsieur de La Meilleraie, en Tapercevant, quitta le groupe d'officiers au centre duquel il se trouvait, et vint à sa rencontre.
Guitaut et le maréchal causèrent quelques instants. Quoique la rivière fût assez large en cet endroit, et quoique la distance qui séparait le groupe royal des deux officiers fût grande, elle ne Tétait cependant point assez pour qu'on ne pût voir Tétonnement se peindre sur le visage du maréchal. Il était évident que Tordre qu'il recevait lui paraissait intempestif ; aussi leva-t-il un regard de doute vers le groupe au milieu duquel se distinguait la reine. Mais Anne d'Autriche, qui comprit la pensée du maréchal, fit à la fois de la tête et de la main un geste si impératif, que le maréchal, qui connaissait de longue date son impérieuse souveraine, baissa la tête en signe, sinon d'assentiment, du moins d'obéissance.
Au même instant, et sur un ordre du maréchal, trois ou quatre capitaines qui faisaient près de lui le service que font aujourd'hui nos aides de camp, sautèrent en selle, et s'élancèrent au grand galop dans trois ou quatre directions différentes*
Partout où ils passaient, le travail du campement, qu'on venait de commencer, était interrompu à Tinstant môme, et au roulement des tambours et au cri des trompettes, Ton voyait les soldats laisser tomber, les uns la paille qu'ils portaient, les autres le marteau avec lequel ils enfonçaient les piquets des tentes ; tous couraient aux armes déposées en faisceaux, les grenadiers saisissant leurs fusils, les simples soldats leurs piques, les artilleurs leurs instruments ; un mouvement de confusion inouïe eut lieu, causé par le croisement de tous ces hommes courant en sens opposé, puis, peu à peu, les cases de Timmense échiquier s'éclaircirent, Tordre succéda au tumulte, chacun se trouva rangé sous son drapeau : les grenadiers au centre, la maison du roi à l'aile
droite, rartillerie à gauche ; les trompettes et les tambours se turent.
Un seul tambour répondit de derrière les retranchements^ puis il cessa à son tour, et un silence funèbre plana sur la plaine.
Alors un commandement clair, précis et ferme retentit. De la distance où elle se trouvait, la reine ne pouvait entendre les paroles, mais elle vit à Tinstant même les troupes se for* mer en colonnes ; elle tira son mouchoir et l'agita en l'air, tandis que le jeune roi criait d'une voix fiévreuse et en frappant du pied : En avant ! en avant I
L'armée répondit par un seul cri : Vive ic foi ! Puis l'artillerie partit au galop, alla se placer sur un petit tertre, et au son des tambours qui battaient la charge, les colonnes s'ébranlèrent.
Ce n'était point un siège en règle, c'était une simple escalade. Les retranchements élevés à la hâte par Richon étaient des remparts de terre; il n'y avait donc point de tranchée à ouvrir, mais un assaut à donner. Cependant toutes les précautions avaient été prises par Thabile commandant de Vayres, et Ton voyait qu'il avait profilé avec une habileté peu commune de toutes les ressources du terrain.
Sans doute Richon s'était imposé à lui-même cette loi de ne point tirer le premier, car cette fois encore il attendit la provocation des troupes royales ; seulement on vit, comme à la premièrp attaque, s'abaisser ce terrible rang de mousquets dont le feu avait fait un si grand ravage dans la maison du roi.
En même temps, les six pièces en batterie tonnèrent, et l'on vit voler la terre des parapets et les pahssades dont ils étaient couronnés. ^
La réponse ne se fit pas attendre; l'artillerie des retranchements tonna à son tour, creusant des vides profonds dans
m LA GUERRE DES FEMMES.
les rangs de Tarmée royale ; mais, à la voix des chefs, ces sillons sanglants disparurent ; les lèvres de la blessure un instant ouvertes se refermèrent; la colonne principale, un moment ébranlée, se remit en marche.
Alors ce fut au tour de la mousquetade de pétiller pendant que les canons se rechargeaient.
Cinq minutes après, les deux volées opposées se répon* daient d'un seul et même coup, pareilles à deux orages qui lutteraient ensemble, pareilles à deux tonnerres qui gronderaient en même temps.
Puis, comme le temps était calme, qu'aucun souffle n'agitait Tair, que la fumée s'amassait au-dessus du champ de bataille, bientôt assiégés et assiégeants disparurent dans un nuage que, par intervalles, déchirait d'un bruyant éclair de flamme la foudre de l'artillerie.
De temps en temps, de ce nuage on voyait, sur les derrières de l'armée royale, sortir des hommes se traînant avec peine et qui allaient tomber à des distances différentes en laissant derrière eux une trace de sang.
Bientôt le nombre des blessés s'augmenta, le bruit des canons et de la mousquetade continuait : cependant Tartillerie royale ne tirait plus qu'au hasard et en hésitant ; car, au milieu de cette épaisse fumée, elle ne pouvait distinguer les ïamis des annemis.
j Quant à l'artillerie de la place, comme elle n'avait devant :'3lle que des ennemis, ses coups retentissaient plus terribles ^, 3t plus pressés que jamais.
Enfin Tartillerie royale cessa tout à fait son feu : il était
évident qu'on montait à l'assaut et qu'on se battait corps à
corps.
11 y eut de la part des spectateurs un instant d'angoisse, pendant lequel la fumée, cessant d'être entretenue par le eu des canons et des mousquets, monta lentement. On vit
alors Tarmée royale repoussée en désordre, laissant le pied des remparts jonché de morts. Une espèce de brèche était pratiquée; quelques palissades arrachées laissaient apparaître une Ouverture; mais cette ouverture était hérissée d'hommes, de piques, de mousquets; et au milieu de ces hommes, couvert de sang et cependant calme et froid comme s'il assistait en spectateur à la tragédie dans laquelle il venait de jouer un si terrible rôle, se dressait Richon, tenant à la main une hache émoussée par les coups qu'il avait frappés.
Un charme semblait protéger cet homme sans cesse au milieu du feu, toujours au premier rang, incessamment debout et découvert; aucune balle ne Tavait atteint, aucune pique ne l'avait touché : il était invulnérable comme il était impassible.
Trois fois le maréchal de La Meilleraie ramena en personne les troupes royales à l'assaut; trois fois les troupes royales furent repoussées sous les yeux du roi et de la reine.
Des larmes silencieuses coulaient sur les joues pâles du jeune roi. Anne d'Autriche tordait ses poings en murmurant :
— Ohl cet homme, cet homme! Si jamais il tombe entre mes mains, j'en ferai un terrible exemple.
Heureusement la nuit descendait rapide et sombre; c'était une espèce de voile étendu sur la rougeur royale. Le maréchal de La Meilleraie fit sonner la retraite.
Cauvignac quitta son poste, descendit du tertre où il était monté, et, les mains dans les poches de son haut-de-chausseS| il s'achemina à travers la prairie vers la maison de maître Biscarros.
— Madame, dit Mazarin en montrant Cauvignac du doigt, voici un homme qui vous eût épargné pour un peu d'or tout le sang que nous venons de répandre.
i\S LA GUERRE DES FEMMES.
— Bah ! dit la reine ; monsieur le cardinal, est-ce donc là un conseil d'homme économe comme vous ?
— Madame, dit le cardinal, c'est vrai; je sais le prix de ro\, mais je sais aussi le prix du sang; et dans ce moment le sang est plus cher pour nous que Tor.
— Soyez tranquille, répondit la reine, le sang répandu sera vengé. Çà, Comminges, ajouta-t-elle en s'adressant au lieutenant de ses gardes, allez chercher monsieur de La Meilleraie et me le ramenez.
— Et vous, Bernouin, dit le cardinal en montrant à son valet de chambre Cauvignac qui n'était plus qu'à quelques pas de l'auberge du Veau-d'Or, vous voyez bien cet homme?
— Oui, Monseigneur.
— Eh bien! allez le chercher de ma part et introduisez-le cette nuit secrètement dans ma chambre.
Le lendemain de son entrevue avec son amant dans l'église des Carm.es, madame de Cambes se rendit chez la princesse avec l'intention d'accomplir la promesse qu'elle avait faite à Canolles.
Toute la ville était en rùmeur : on venait annoncer l'arrivée du roi devant Vayres, et, en même temps que cette arrivée, l'admirable défense de Richon, qui, avec cinq cents hommes^ avait repoussé deux fois l'armée royale, forte de douze mille hommes. Madame la Princesse avait appris la nouvelle une des premières, et, dans le transport de sa joie, elle s'était écriée en battant des mains :
— Oh! que n'ai-je cent capitaines comme mon brave Richon !
Madame de Cambes se joignit à l'admiration générale, doublement heureuse de pouvoir applaudir hautement à la conduite d'un homme qu'elle estimait, et de trouver ainsi l'occasion de placer en temps opportun une demande dont l'annonce d'un revers eût compromis le succès, tandis qu'au
contraire ce succès était presque garanti par Tannonce d'une victoire.
Mais, au milieu de sa joie, la princesse avait cependant de trop grandes occupations pour que Claire osât risquer sa requête. Il s'agissait de faire parvenir à Richon un secours d'hommes dont on comprenait facilement qu'il eût besoin, vu la prochaine jonction de l'armée de monsieur d'Épernon à l'armée royale. On organisait le secours dans le conseil. Claire, voyant les affaires politiques prendre pour le moment le pas sur les affaires de cœur, rentra dans son personnage de conseillère d'État, et, pour ce jour, il ne fut point question de Canolles.
Un mot bien concis, mais bien tendre, avertit le cher prisonnier de ce retard. Ce nouveau délai lui fut moins cruel qu'on ne pourrait le croire : il y a dans Taltente d'un heureux événement presque autant de douces sensations que dans Tévénement lui-même. Canolles avait trop d'amoureuses délicatesses dans le cœur pour ne pas se complaire dans ce qu'il appelait l'antichambre du bonheur. Claire lui demandait d'attendre avec patience : il attendit presque avec joie.
Le lendemain le secours était organisé : à onze heures du matin il partit en remontant le fleuve ; mais, comme le vent et le courant étaient contraires, on calcula que, quelque diligence qu'il fit, comme il n'avançait qu'à la rame, il ne pourrait arriver que le lendemain. Le capitaine Kavailly, commandant l'expédition, eut ordre de reconnaître en même emps la citadelle de Braune, qui était à la reine et dont on savait que le gouvernement était vacant.
La matinée se passa pour madame la Princesse à surveiller les préparatifs et les détails de l'embarquement. L'aprèsmidi devait être consacrée à un grand conseil, qui avait pour but de s'opposer, si la chose était possible, à la jonction du
d . d'Épernon et du maréchal de La Meilleraie, ou tout ai moins de relarder cette jonction jusqu'au *noment où la s& cours envoyé à Richon serait entré dans là citadelle.
Force fi l Jonc à Claire d'attendre encore jusqu'au lende» main ; mais, vers quatre heures, elle eut Taccasion de faire à Canolles, qui passait sous ses fenêtres, un si charmant signe, ce signe était si plein de regret et d'âmoui,^que Canolles se trouva presque heureux d'être forcé d'attendre.
Cependant le soir, pour être sûre que le retard ne serait pas prolongé plus longtemps, et pour se forcer elle-même à faire à la princesse une confidence qui n'était pas sans lui causer quelque embarras, Claire demanda, pour le lendemain, une audience particulière à madame de Condé, audience qui, comme on le pense bien, lui fut accordée sans conteste.
A Theure dite, Claire entra chez la princesse, qui la reçut avec son plus charmant sourire- Elle était seule, comme Claire le lui avait demandé.
— Eh bien ! petite, lui dit la princesse, qu'y a-t-il donc de si grave, que tu me demandes une audience particulière et secrète, lorsque tu sais qu'à toute heure du jour je suis à la disposition de mes amis?
- Il y a, Madame, reprit la vicomtesse, qu'au milieu de la félicité bien due à Votre Altesse, je viens la prier de jeter tout particulièrement les yeux sur sa fidèle servante, qui a besoin aussi d'un peu de bonheur.
— Avec grand plaisir, ma bonne Claire, et jamais le bonheur que Dieu t'enverra n'égalera celui que je te souhaite. Parle donc... Quelle grâce désires-tu? et, si elle est en mon pouvoir, compte d'avance qu'elle t*est accordée.
— Veuve, libre, et trop libre, car cette liberté m'est plus pesante que ne me le serait Téclavage, je voudrais, répondit Claire, changer mon isolement en une condition meilleure.
LA GUERRE DES FEMMES. i%\
— C'est-à-dire que lu veux te marier, n'est-ce pas, petite? demanda en riant madame de Condé.
— Je crois qu ouî, répondit Claire toute rougissante-
— Eh bien! soit... Cela nous regarde.
Claire fit un mouvement.
Sois tranquille, nous aurons soin de ton orgueil; il te faut un duc et pair, vicomtesse. Je te chercherai cela parmi nos fidèles.
— Votre Altesse prend trop de soin, reprit madame de Cambes, et je ne comptais pas lui donner cette peine.
— Oui, mais moi je veux la prendre, car je dois te rendre en bonheur ce que tu m'as donné en dévouement; cependant tu attendras la fin de cette guerre, n'est-ce pas?
— J'attendrai le moins possible, Madame, répondit la vicomtesse en souriant.
— Tu me parles là comme si ton choix était déjà fait, comme si tu avais sous la main le mari que tu me demandes.
— C'est qu'en effet la chose est ainsi que le dit Votre Altesse.
— En vérité! et quel est cet heureux mortel? Parle, ne crains rien.
— Oh! Madame, dit Claire, excusez-moi, je ne sais pourquoi, mais je suis toute tremblante.
La princesse sourit, prit la main de Claire et l'attira à elle.
— Enfant! lui dit-elle. Puis, la regardant avec une expression qui redoubla l'embarras de la vicomtesse : Est-ce que je le connais? dit-elle.
— Je crois que Votre Altesse l'a vu plusieurs fois.
— Il n'y a pas besoin de demander s'il est jeune? \
— Vingt-huit ans.
— S'il est noble?
— Il est bon gentilhomme.
— S'il est brave?
— Sa réputation est faite.
— S'il est riche?
— Je le suis.
— Oui, petite, oui, et nous ne Pavons pas oublié. Tu es un des plus opulents seigneurs de notre paroisse, et nous nous souvenons avec bonheur que, dans la guerre que nous faisons, les louis d'or de monsieur de Gambes et les gros écus de tes paysans nous ont tirés plus d'une fois d'embarras.
— Votre Aitesse m'honore en me rappelant combien je lui suis dévouée.
— Bien. Nous en ferons un colonel de notre armée, s'il n'est que capitaine, et un mestre-de-camp, s*il n'est que colonel ; car il est fidèle, je présume?
— Il était à Lens, Madame, répondit Claire avec toute l'habileté qu'elle avait puisée depuis quelque temps dans les études diplomatiques.
— A merveille I Maintenant, il ne me reste plus qu'une chose à savoir, ajouta la princesse.
— Laquelle? Madame.
— Le nom du bien heureux gentilhomme qui possède déjà le cœur, et qui possédera bientôt la personne qui est la plus belle guerrière de mon armée.
Claire, poussée dans ses derniers retranchements, amassait tout son courage pour prononcer le nom du baron de Canolles, quand tout à coup le galop d'un cheval retentit dans la cour, suivi d'une de ces sourdes rumeurs qui accompagnent les grandes nouvelles.
La princesse entendit le double bruit et courut à la fenêtre. Le messager, couvert de sueur et de poussière, sautait i bas de son cheval, et, entouré de quatre ou cinq personnes
que son entrée avait attirées autour de lui, semblait donner des détails qui, à mesure qu'ils sortaient de sa bouche, plongeaient dans la consternation ceux qui Técoutaient. La princesse ne put maîtriser plus longtemps sa curiosité, et ouvrant la fenêtre :
• Laissez monter! cria-t-elle.
Le messager leva la tête, reconnut la princesse et se lança dans l'escalier. Cinq minutes après, il entrait dans la chambre, tout souillé de boue, comme il était, les cheveux en désordre et la voix étranglée.
— Pardon, Altesse, dit-il, de me présenter devant vous dan^ l'état où je suisi Mais j'apporte une de ces nouvelles qui brisent les portes rien qu'en les prononçant : Vayres a capitulé !
La princesse fit un bond en arrière ; Claire laissa tomber ses bras avec découragement; Lenet, qui était entré derrière le messager, pâlit.
Cinq ou six autres personnes qui, oubliant un instant le respect dû à la princesse, avaient fait invasion dans la chambre, restèrent muettes de stupéfaction.
— Monsieur Ravailly, dit Lenet, car le messager n'était autre que notre capitaine de Navailles, répétez ce que vous venez de dire, car j'ai peine à vous croire.
— Je répète, Monsieur : Vayres a capitulé !
— Capitulé! reprit la princesse; et le secours que vous conduisiez?
— Arrivé trop tard. Madame! Richon se rendait à l'instant même où nous arrivions.
— Richon se rendait! s'écria madame la Princesse; le lâche I
Cette exclamation de la princesse fit courir un frisson dans les veines de tous les assistants; cependant tous restèrent muets, à l'exception de Lenei.
— Madarae, dit-il sévèrement et sans aucun ménagement pour Torgi leil de madame de Condé, n'oubliez pas que Thonneur des hommes est dans la parole des princes, comme leur vie ost dans la main de Dieu. N'appelez pas lâche le plus bravo de vos serviteurs, sans quoi, demain, les plus fidèles vous abandonneront en voyant comment vous traitez leurs pareils, et vous resterez seule, maudite et perdue.
— Monsieur! dit la princesse.
— Madame, reprit Lenet, je répète à Votre Altesse que Richon n'est pas un lâche; que je réponds de lui corps pour corps ; et que, s'il a capitulé, certes c'est parce qu'il ne pouvait pas faire autrement.
La princesse, pâle de colère, allait jeter à la face de Lenet quelqu'une de ces extravagances aristocratiques dans lesquelles elle croyait suppléer suffisamment au bon sens par Torgueil ; mais, à la vue de tous ces visages qui se détournaient d'elle, de ces yeux qui fuyaient les siens, de Lenet le front haut, de Ravailly la tête basse, elle comprit qu'en effet elle serait perdue si elle persévérait dans ce système fatal. Elle appela donc à son secours un argument habituel.
— Malheureuse princesse que je suis, dit-elle, tout m'abandonne donc, la fortune et les hommes! Ahl mon enfant, mon pauvre enfant, vous serez perdu comme votre père.
Ce cri de faiblesse de la femme, l'élan de la douleur maternelle, a toujours un écho dans les cœurs. Cette comédie, qui déjà si souvent avait réussi à la princesse, cette fois encore produisit son effet.
Pendant ce temps Lenet se faisait répéter sur la capitulation de Vayres tout ce qu'avait pu en apprendre Ravailly.
— Ah! je le savais bien! s'écria-t-il au bout d'un instant.
— E\ que saviez vous? demanda la princesse.
— Que Richon n'était point un lâche, Madame.
— Et comment savez-vous cela?
LA GUERRE DES FEMMES. m
— Parce qu'il a tenu deux jours et deux nuits ; parce qu'il se fût enseveli sous les ruines de son fort criblé de boulets, si une cotnpagnie de recrues ne s'était, à ce qu'il paraît, révoltée et ne l'avait forcé de capituler.
— Il devait mourir, Monsieur, plutôt que de se rendre, dit la princesse.
— Eh ! Madame, meurt-on quand on veut? dit Lenet ; mais au moins, ajouta-t-il en se tournant vers Ravailly, il est prisonnier avec garantie, j'espère.
— Sans garantie, j'en ai peur, répondit Ravailly. On m'a dit que c'était un lieutenant de la garnison qui avait traité, de sorte qu'il pourrait bien y avoir quelque trahison là-dessous, et qu'au lieu d'avoir fait ses conditions Richon ait été livré !
— Oui, oui ! s'écria Lenet : trahi, livré, c'est cela ; je connais Richon, et je le sais incapable, je ne dirai pas d'une lâcheté, mais d'une faiblesse. Ohl Madame, continua Lenet en s'adressant à la princesse, trahi, livré, entendez-vous? Vite, vite, occupons-nous de lui. Un traité fait par un lieutenant, monsieur Ravailly? 11 y a quelque grand malheur sur la tête du pauvre Richon. Écrivez vite, Madame, écrivez, je vous en supplie.
— Moi! dit aigrement la princesse, moi, que j'écrive 1 et pourquoi faire ?
— Mais pour le sauver. Madame.
— Râh 1 dit la princesse, quand on rend une forteresse on prend ses précautions.
— Mais n'entendez-vous point qu'il ne l'a pas rendue, Madame? n'entendez-vous point ce que dit le capitaine, qu'il a été trahi, vendu peut-être ; que c'est un lieutenant et non pas lui qui a traité?
— Que voulez-vous qu'on lui fasse donc, à votre Richon? demanda la princesse.
— Ce qu'on lui fera? Oubliez-vous, Madame, à l'aide de
m LA GUERRE DES FEMMES.
quel subterfuge il s'est introduit dans Vayres? que nous avons usé à son égard d^un blanc-seing de monsieur d'Épernon? qu'il a tenu contre une armée royale commandée par la reine et par la roi en personne ? que Richon est le premier qui ait levé l'étendard de la rébellion? qu'on va faire un exemple, enfin? Ah! Madame, au nom du ciel, écrivez à monsieur de La Meilleraie ; envoyez un messager, un parlementaire.
— Et quelle mission donnerons-noms à ce messager, à ce parlementaire?
— Celle d'empêcher à tout prix la mort d'un brave capitaine ; car si vous ne vous hâtez... Oh! je connais la reine. Madame, et peut-être votre messager arrivera-t-il trop tard !
— Trop tard, dit la princesse : et n'avons-nous pas des otages ? n'avons-nous pas à Chantilly, à Montrond, et ici même des officiers du roi prisonniers ?
Claire se leva épouvantée.
— Ah ! Madame ! Madame ! s'écria-t-elle, faites ce que vous dit monsieur Lenet : les représailles ne rendront pas la liberté à monsieur Richon.
— Il ne s'agit pas de la liberté, il s'agit de la vie, dit Lenet avec sa sombre persévérance.
— Eh bien ! dit la princesse, ce qu'ils feront, on le fera : la prison pour la prison, l'échafaud pour l'échafaud.
Claire jeta un cri et tomba à genoux.
— Ah! Madame, dit-elle, monsieur Richon est de mes amis. Je venais vous demander une grâce, et vous aviez promis de me l'accorder. Eh bien ! je vous demande d'user de tout votre crédit pour sauver monsieur Richon.
Claire était à genoux. La princesse saisit cette occasion d'accorder aux prières de Claire ce qu'elle refusait aux conseils un peu rudes de Lenet. Elle alla à une table, saisit une plume et écrivit à monsieur de La Meilleraie pour lui deman-
der récliange de Richon contre un des officiers qu'elle tenait prisonniers, au choix de la reine. Cette lettre écrite, elle chercha des yeux le messager qu'elle devait envoyer. Alors, tout ■ 'ouffrant qu'il était encore de son ancienne blessure, tout écrasé qu'il fût de sa nouvelle fatigue, Ravailly s'offrit à Ja seule condition qu'on lui donnât un cheval frais. La princesse Tautorisa à prendre dans ses écuries celui qui lui conviendrait, et le capitaine partit activé par les cris de la foule, par les exhortations de Lenet et par les supplications de Claire.
Un iasîant après on entendit les rumeurs du peuple assemblé, à qui Ravailly venait d'expliquer sa mission, et qui, dans sa joie, criait à tue-tête :
— Madame la Princesse 1 monsieur le duc d'Enghien I Fatiguée de ces apparitions journalières qui ressemblaient
bien plus à des ordres qu'à des ovations, la princesse voulut un instant essayer de se refuser aux désirs de cette populace; mais comme il arrive en pareille circonstance, elle s'entêta, et bientôt les cris dégénérèrent en hurlements.
— Allons I dit madame la Princesse en prenant son fils par la main, allons ! serfs que nous sommes, obéissons !
Et, armant son visage d'un gracieux sourire, elle parut au balcon et salua ce peuple dont elle était à la f@is esclave et reine.
Au moment où la princesse et son fils se montraient sur le balcon, au milieu des acclamations enthousiastes de la mul- Uude, on entendit tout à coup retentir dans le lointain un
m LA GUERRE DES FEMMES.
bruit de fifres et de tambours accompagnés d'une joyeuse rumeur.
Au même instant, cette foule tumultueuse, qui assaillait la maison du pr,ésident Lalane pour voir madame de Condé, tourna la tête du côté du bruit qui se faisait entendre, et, peu soucieuse des lois de Tétiquelte, commença de s'écouler audevant de ce biUit qui se rapprochait de plus en plus. C'était tout simple. Ils avaient vu déjà dix fois, vingt fois, cent fois peut-être madame la Princesse, tandis que ce bruit leur promettait quelque chose d'inconnu.
— Ils sont francs, au moins, ceux-là, murmura en souriant Lenet derrière la princesse indignée. Mais que signifient cette musique et ces cris? J'avoue à Votre Altesse que je suis presque aussi avide de le savoir que Font été ces mauvais courtisans.
— Eh bien I dit la princesse, quittez-moi à votre tour, et courez les rues comme eux.
— Je le ferais à l'instant même. Madame, répondit Lenet, si j'étais sûr de vous rapporter une bonne nouvelle.
— Oh 1 les bonnes nouvelles, dit la princesse avec un regard d'ironie adressé au ciel magnifique qui resplendissait au-dessus de sa tète, je ne m'y attends plus. Nous ne sommes pas en veine.
— Madame, dit Lenet, vous savez que je ne leurre pas facilement ; cependant je me trompe bien si tout ce bruit n'annonce pas quelque événement heureux.
En effet, le murmure toujours plus rapproché, une multitude empressée apparaissant au bout de la rue, des bras levés en l'air, des mouchoirs agités, convainquirent la princesse elle-même que la nouvelle était bonne. Elle prêta donc l'oreille avec une attention qui lui fit momentanément oublier la désertion de sa cour, et elle entendit ces mots :
— Braune I le gouverneur de Braune ! prisonnier le gouverneur I
— Ah! ahl dit Lenel, le gouverneur de Braune prisonnier I Il n'y a que moitié mal. Cela nous fait un otage qui répondra de Richon.
— N'avions-nous pas le gouverneur de Tîle Saint-Georges? répondit la princesse.
— Je suis heureuse, dit madame de Tourville, que le plan que j'avais proposé pour prendre Braune ait si heureusemen réussi.
— Madame, dit Lenet, ne nous flattons pas encore d'une victoire aussi complète ; le hasard se joue des plans de Thomme, et quelquefois même des plans de la femme.
— Cependant, Monsieur, dit madame de Tourville en se redressant avec son aigreur accoutumée, si le gouverneur est pris, la place doit être prise I
— Ce que vous dites là, Madame, n'est point d'une logique absolue; mais tranquillisez- vous, si nous vous devons ce double succès, je serai comme toujours le premier à vous en féliciter.
—Ce qui m'étonne dans tout cela, dit la princesse, cherchant déjà à l'heureux événement qu'elle attendait un côté blessant pour cet orgueil aristocratique qui faisait le fond de son caractère, ce qui m'étonne, c'est que je ne sois pas prévenue la première de ce qui se passe : c'est une inconvenance impardonnable, et monsieur le duc de La Rochefoucault n'en fait jamais d'autres.
— Eh ! madame, dit Lenet, nous manquons de soldats pour combattre, et vous voudriez que nous les détournassions encore de leurs postes pour en faire des messagers ! Hélas! n'exigeons pas trop, et lorsqu'une bonne nouvelle nous arrive, prenons-la telle que Dieu nous l'envoie, et ne deman dons pas comment elle nous est venue.
Cependant la foule allait grossissant, car tous les groupes particuliers allaient se joindre au groupe principal, comme des ruisseaux vont se mêlera un fleuve. Au milieu de ce groupe principal, qui se composait peut-être d'un millier d'individus, apparaissait un petit noyau de soldats, trente hommes à peu près, et, au milieu de ces trente hommes, un prisonnier que les soldats semblaient défendre contre la fureur du peuple.
— A mort! à mort! criait la populace ; à mort, le gouverneur de Braune I
— Ah 1 ah 1 dit la princesse avec un sourire de triomphe, décidément il parait qu'il y a un prisonnier, et que ce prisonnier est le gouverneur de Braune.
— Oui, dit Lenet; mais voyez, Madame : il paraît aussi que ce prisonnier court danger de mort. Entendez-vous ces menaces? voyez-vous ces gestes furieux? Eh ! Madame, ils vont forcer les soldats, ils vont le mettre en morceaux. Oh! les tigres, ils sentent la chair et ils voudraient boire du sang.
— Qu'ils boivent I dit la princesse avec cette férocité particulière aux femmes quand leurs passions mauvaises sont exaltées, qu'ils boivent 1 c'est celui d'un ennemi.
— Madame, dit Lenet, cet ennemi est sous la garde de l'honneur de Condé songez-y ; et d'ailleurs, qui vous dit qu'en ce moment Bichon, noire brave Bichon, ne court pas les mêmes risques que ce malheureux? Ah! ils vont forcer le soldats; s'ils le touchent, il est perdu. Ça, vingt hommes, cria Lenet en se retournant, vingt hommes de bonne volonté pour aider à repousser toute cette canaille. Si un cheveu de ce prisonnier tombe de sa tête, vous m'en répondrez sur la vôtre; allez-,..
A ces mots, vingt mousquetaires de la garde bourgeoise, appartenant aux meilleures familles de la ville, roulèrent comme m torrent dans les escaliers, percèrent la foule à
grands coups de crosse et de mousquet et vinrent grossir Tescorte • il était temps, quelques griffes, plus longues et plus acérées que les autres, avaient déjà enlevé des lambeaux d'étoffe à l'habit bleu du prisonnier.
— Ma foi ! merci, Messieurs, dit le prisonnier, car vous venez de m'empêcher d'être dévoré par ces cannibales; c'est fort bien fait à vous. Peste ! s'ils mangent comme cela les bommes, le jour où Tarmée royale donnera l'assaut à votre ville, ils la dévoreront toute crue.
Et il se mit à rire en haussant les épaules.
— Ah I c'est un brave 1 s'écria la foule en voyant le calme peut-être un peu affecté du prisonnier et en répétant cette plaisanterie qui flatlait son amour-propre, c'est un vrai brave I II n'a pas peur. Vive le gouverneur de Braune I
— Ma foi, oui I cria le prisonnier, vive le gouverneur de Braune! Cela m'irait assez qu'il vécût.
La fureur du peuple se changea dès lors en admiration, et cette admiration s'exprima aussitôt en termes énergiques. Ce fut donc une ovation véritable qui succéda au martyre imminent du gouverneur de Braune, c'est-à-dire de notre ami Cauvignac.
Car, ainsi que l'ont sans doute déjà deviné nos lecteurs, c'était Cauvignac qui, sous le nom pompeux du gouverneur de Braune, faisait celte triste entrée dans la capitale de la Guyenne.
Cependant, ainsi prou gé par ses gardes et ensuite par sa présence d'esprit, le prisonnier de guerre fut introduit dans la maison du président Lalanne, et, tandis que la moitié de son escorte gardait la grille, conduit par l'autre moitié devant la princesse.
Cauvignac entra fier et tranquille dans le logis de madame de Condé; mais il faut dire que, sous cette apparence héroïque, le cœur cependant lui battait fort.
Au premier coup d'œil,il fut reconnu, malgré Tétatoti l'empressement de la foule avait mis son bel habit feleu, ses galons d*or et la plume de son feutre.
— Monsieur Cauvignac! s'écria Lenet.
— Monsieur Cauvignac, gouverneur de Braune ! ajouta la princesse ; ah I Monsieur, cela sent la belle et bonne trahison.
— Que dit Votre Altesse? demanda Cauvignac comprenant que c'était le cas ou jamais d'appeler à son aide tout son sang-froid et surtout tout son esprit. Je crois qu'elle a prononcé le mot trahison?
— Oui, Monsieur, trahison; car sous quel titre vous présentez-vous devant moi ?
— Sous le titre de gouverneur de Braune, Madame.
— Trahison, vous le voyez bien. Par qui sont signées vos provisions? «
— Par monsieur de Mazarin.
— Trahison, double trahison! je le disais. Vous êtes gouverneur de Braune, et c'est votre compagnie qui a livré Vayres : le titre a récompensé l'action.
A ces mots, le plus profond étonnement se peignit sur le visage de Cauvignac. Il regarda autour de lui comme pour chercher la personne à qui ces étranges paroles s'adressaient ; et convaincu par l'évidence qu'aucun autre que lui-même n'était l'objet de l'accusation de la princesse, il laissa retomber ses mains le long de ses hanches avec un geste plein de découragement.
— Ma compagnie a livré Vayres ! dit-il, et c'est Votre Altesse qui me fait un pareil reproche?
— Oui, Monsieur, c'est moi; faites donc semblant d'ignorer eela; feignez l'étonnement; oui, vous êtes bon comédien à ce qu'il paraît ; mais je ne serai dupe ni de vos physionomies ni de vos paroles, si bien en harmonie qu'elles soient les unes avec les autres.
— Je ne feins rien, Madame, répondit Cauvignac : comment Votre Altesse veut-elle que je sache ce qui s'est passé à Vayres, n'y ayant jamais été?
— Subterfuge, Monsieur, subterfuge!
— Je n'ai rien à répondre à de pareilles paroles, Madame^ sinon que Votre Altesse parait mécontente de moi... Que Votre Altesse pardonne à la franchise de mon caractère la liberté de ma défense, c'est moi au contraire qui pensais avoir à me plaindre d'elle.
— A vous plaindre de moi, vous, Monsieur! s'écria la princesse étonnée d'une pareille impudence.
— Sans doute, moi, Madame, répondit Cauvignac sans se déconcerter : sur votre parole et sur celle de monsieur Lenet ici présent, je recrute une compagnie de braves, je contracte envers eux des engagements d'autant plus sacrés qu'ils étaient presque tous des engagements sur parole. Et voilà que lorsque je viens demander à Votre Altesse la somme promise... une misère... trente ou quarante mille livres, destinée, non pas à moi, remarquez bien, mais aux nouveaux défenseurs que j'ai faits à messieurs les princes, voilà que Votre Altesse me refuse; oui, me refuse! J'en appelle à monsieur Lenet.
— C'est vrai, dit Lenet; quand Monsieur s'est présenté, nous n'avions pas d'argent.
— Et ne pouviez-vous pas attendre quelques jours, Monsieur? Votre fidélité et celle de vos hommes était-elle à l'heure?
— J'ai attendu le temps que monsieur de La Rochefoucault m'a demandé lui-même. Madame, c'est-à-dire huit jours. Au bout de ces huit jours, je me suis présenté de nouveau : cette fois^ refus formel; j'en appelle encore à monsieur Lenet.
La princesse se retourna du côté du conseiller, ses lèvres
étaient serrées, et ses yeux lançaient des éclairs sous ses sourcils froncés.
— Malheureusement, dit Lenet, je suis forcé d'avouer que ce que dit là Monsieur est l'exacte vérité.
Cauvignac se redressa triomphant.
— Eh bien! Madame, continua-t-il, en pareille circonstance qu'eût fait un intrigant? Un intrigant eût été se vendre à la reine lui et ses hommes. Moi, qui ai l'intrigue en horreur, j'ai congédié ma compagnie en rendant à chaque homme sa parole; et seul, isolé, isolé dans une neutralité absolue, j'ai fait ce que le sage commande de faire dans le doute : je me suis abstenu.
— Mais vos soldats, Monsieur, vos soldats! s'écria la princesse furieuse.
— Madame, répondit Cauvignac, comme je ne suis ni roi ni prince, mais seulement capitaine ; comme je n'ai ni sujets ni vassaux, je n'appelle mes soldats que les soldats que je paye ; or, comme les miens, ainsi que l'a affirmé monsieur Lenet, n'étaient aucunement payés, ils se sont trouvés libres. C'est alors qu'ils auront tourné contre leur nouveau chef. Qu'y faire? J'avoue que je n'en sais rien.
— • Mais vous. Monsieur, vous, qui avez pris le parti du roi, qu'avez-vous à dire ? que votre neutralité vous pesait?
— Non, Madame, mais ma neutralité, tout innocente qu'elle fût, est devenue suspecte aux partisans de Sa Majesté. Un beau matin j'ai été arrêté à l'auberge du Veaud'Or, sur la route de Libourne, et conduit devant la reine.
— Et là, vous avez traité avec elle?
— Madame, répondit Cauvignac, un homme de cœur a des endroits bien sensibles par où la délicatesse d'un souverain sait l'attaquer. J'avais l'àme ulcérée ; on m'avait repoussé d'un parti dans lequel je m'étais lancé eu aveugle, avec tout le feu, toute la bonne foi de la jeunesse. Je parus devant la
reine entre deux soldats prêts à me tuer; je m'attendais a des récriminations, à des outrages, à la mort. Car, enfin, j'avais servi d'intention au moins la cause des princes ; mais, tout au contraire de ce que j'attendais, au lieu de me punir en me ravissant la liberté, en m'envoyant dans une prison, en me faisant monter sur un écliafaud, cette grande princesse me dit :
« Brave gentilhomme égaré, je puis d'un mot faire tomber ta tête ; mais, tu le vois, là-bas on a été ingrat envers toi, ici on sera reconnaissant : au nom de sainte Anne, ma patronne, tu compteras désormais parmi les miens. Messieurs, continua-t-elle en s'adressant à mes gardes, respectez cet officier, car j'ai apprécié ses mérites, et je le fais votre chef. Et vous, ajouta-t-elle encore en se retournant vers moi, vous, je vous fais gouverneur de Braune : voilà comme se venge une reine de France. »
— Que pouvais-je répondre? fit Cauvignac en reprenant sa voix et son geste naturels, après avoir imité d'une façon moitié comique, moitié sentimentale, la voix et le geste d'Anne d'Autriche... Rien. J'étais blessé dans mes plus chères espérances ; j'étais blessé dans le dévouement tout gratuit que j'avais mis aux pieds de Votre Altesse, à laquelle, je me le rappelle avec joie, j'avais eu le bonheur de rendre, à Chantilly, un léger service. J'ai fait comme Coriolan, je suis entré sous la tente des Volsques.
Ce discours, prononcé d'une voix dramatique et avec ua geste majestueux, fit beaucoup d'effet sur les assistants. Cauvignac s'aperçut de son triomphe en voyant la princesse pâlir de fureur.
— Mais enfin, Monsieur, à qui êtes-vous fidèle alors? demanda-t-elle.
— A ceux qui apprécient la délicatesse de ma conduite, répondit Cauvignac.
— Cest bien. Vous êtes mon prisonnier.
— J'ai cet honneur, Madame ; mais j'espère que vous me traiterez en gentilhomme. Je suis votre prisonnier, c'est vrai, mais sans avoir combattu contre Votre Altesse : je me rendais à mon gouvernement avec mes bagages, lorsque je suis tombé dans un parti de vos soldats qui m'a arrêté. Je n'ai pas songé un seul instant à cacher mon rang ni mon opinion. Je le répète, je demande donc à être traité, non-seulement en gentilhomme, mais en officier supérieur.
— Vous le serez, Monsieur, répondit la princesse. Vous aurez la ville pour prison ; seulement vous jurerez sur l'honneur de ne point chercher à en sortir.
— Je jurerai, Madame, tout ce que me demandera Votre Altesse.
— Cest bien. Lenet, faites donner à Monsieur la formule : nous allons recevoir son serment.
Lenet dicta les termes du serment qu'il devait faire prêter à Cauvignac.
Cauvignac leva la main et jura solennellement de ne point sortir de la ville que la princesse ne l'eût relevé de son serment.
— Maintenant, retirez-vous, dit la princesse : nous nous en rapportons à votre loyauté de gentilhomme et à votre honneur de soldat.
— Cauvignac ne se le fit pas dire à deux fois, il salua et sortit; mais, en sortant, il eut le temps de saisir un geste du conseiller qui signifiait :
— Madame, il a raison et nous avons tort : voilà ce que c'est que de lésiner en politique.
Le fait est que Lenet, appréciateur de tous le/^ mérites, avait reconnu toute la finesse du caractère de Cauvignac, et justement parce qu'il n'avait, sur aucun point, été dupe des raisons spécieuses qu'il avait données, admirait comment
le prisonnier s'était tiré d'une des plus fausses positions où un transfuge puisse se trouver.
Quant a Cauvignae, il descendait l'escalier tout pensif, îenant son menton dans sa main, et se disant à part lui :
— Voyons, maintenant il s'agirait de leur revendre une centaine de mille livres mes cent cinquante hommes, ce qui est possible, puisque Thonnête et intelligent Ferguzon a obtenu liberté entière pour lui et les siens. J'en trouverai Foccasion un jour ou l'autre, bien certainement. Allons, allons, continua Cauvignae tout consolé, je vois que je n'ai pas encore fait, en me laissant prendre, une si mauvaise affaire que je Favais cru d'abord.
Maintenant faisons un pas en arrière, et ramenons l'attention de nos lecteurs sur les événements qui s'étaient passés à Vayres, événements qu'ils ne connaissent encore qu'imparfaitement.
Après plusieurs assauts d'autant plus terribles que le général des troupes royalistes sacrifiait plus d'hommes pour perdre moins de temps, les retranchements avaient été pris ; mais les braves défenseurs de ces retranchements, après avoir disputé le terrain pied à pied, après avoir jonché le champ de bataille de morts, s'étaient retirés par le chemin couvert et s'étaient établis dans Vayres. Or, monsieur de LaMeilleraie ne se dissimulait pas que, s'il avait perdu cinq ou six cents hommes pour prendre un mauvais rempart de terre surmonté d'une palissade, il en perdrait six fois autant pour prendre un fort entouré de bonnes murailles et dé-
fendu par un homme dont il avait eu Toccasion d'apprécier à ses dépens la science stratégique et le courage militaire.
On était donc , décidé à ouvrir une tranchée ef ^ faire un siège en régie, lorsqu'on avait aperçu Tavant-garde de l'armée du duc d'Épernon qui venait de faire sa jonction avec l'armée de monsieur de La Meilleraie, jonction qui doublait les forces royales. Cela changeait entièrement la face des choses. On entreprend avec vingt-quatre mille hommes ce qu'on n'ose pas entreprendre avec douze mille. L'assaut fut donc résolu pour le lendemain.
A l'interruption des travaux de la tranchée, aux nouvelles dispositions qu'on prenait, et surtout à la vue du renfort survenu, Richon comprit que Tintention des assiégeants était de le presser sans relâche; et devinant un assaut pour le lendemain, il assembla ses hommes afin de juger de leurs dispositions, dont au reste il n'avait aucun motif de douter, d'après la manière dont ils l'avaient secondé dans la défense des premiers retranchements.
Aussi son étonnement fut-il extrême lorsqu'il vit Tauitude nouvelle de la garnison. Ses hommes jetaient un regard sombre et inquiet sur l'armée royale, et de sourds murmures sortaient des rangs.
Richon n'entendait pas la plaisanterie sous les armes, surtout la plaisanterie de ce genre.
Holà! qui murmure? dit- il en se retournant vers le côté où le bruit improbateur avait été le plus distinct.
— Moi, répondit un soldat plus hardi que les autres.
— Toi!
— Oui, moi.
— Alors, viens ici et réponds.
Le soldat sortit des rangs et s'approcha de son chefc
— Que te faut-il à toi qui te plains? dit Richon en croisant les bras et en regardant fixement le mutin.
— Ce qu'il me faut?
— Oui, que te faut-il? As-tu ta ration de paii>^
— Oui, commandant.
— Ta ration de viande?
— Oui, commandant.
— Ta ration de vin?
— Oui, commandant.
Es-tu mal logé?
— Non.
— T'est-il dû quelque arriéré?
— Non.
— Alors, parle : que désires-tu? que veux-tu? et que signifient ces murmures?
— Ils signifient que nous nous battons contre notre roi, et que c'est dur au soldat français.
— Alors, tu regrettes le service de Sa Majesté?
— Dame! oui.
— Et tu désires rejoindre ton roi?
— Oui, dit le soldat, qui, trompé par le calme de Riclion, croyait que la chose se terminerait par sa simple exclusion des rangs condéens.
— C'est bien, dit Richon en saisissant l'homme par son baudrier; mais comme j'ai fermé les portes, il te faudrs^ prendre le seul chemin qui te reste.
Lequel? demanda le soldat épouvanté.
— Celui-ci, dit Richon en le soulevant de son bras d'Hercule et en le lançant par-dessus le parapet.
Le soldat jeta un cri et alla tomber dans le fossé, qui, heureusement pour lui, était plein d'eau.
Un morne silence accueillit cette action de vigueur. Richon crut avoir apaisé la sédition, et, comme un toueur qu risque le tout pour le tout, il se retourna vers ses hommes :
— Maintenaîit, dit-il, s'il y a des partisans du roi ici, qu'ils
parlent, et ceux-là on les fera sortir comme ils l'entendront.
— Une centaine d'hommes s'écrièrent :
— Oui ! oui! nous sommes partisans du roi et nous voulons sortir^..
— Ah 1 ah ! dit Richon comprenant que ce n'était plus une opinion partielle, mais une révolte générale qui se faisait jour, ahl c'est autre chose; je croyais n'avoir affaire qu'à un mutin, et je vois que j'ai affaire à cinq cents lâches.
Richon avait tort d'accuser la généralité : une centaine d'hommes avait parlé seulement, le reste s'était tu; mais le reste, impliqué dans l'accusation de lâcheté, murmura à son tour.
— Voyons, dit Richon, ne parlons pas tous ensemble, qu'un officier, s'il y a un officier qui consente à trahir son serment, porte la parole pour tous ; celui-là, je le jure, pourra parler impunément.
Ferguzon fit alors un pas hors des rangs, et saluant son commandant avec une politesse exquise :
— Commandant, dit-il, vous entendez le vœu de la garnison : vous combattez Sa Majesté notre roi ; or, la plupart de nous n'étaient pas prévenus que c'était pour faire la guerre à un pareil ennemi qu'on nous enrôlait. Un des braves ici présents, violenté ainsi dans ses opinions, eût pu, au milieu de l'assaut, se tromper dans la direction de son mousquet, et vous loger une balle dans la tête; mais nous sommes de vrais soldats et non des lâches, comme vous avez eu tort de le dire. Voici donc l'opinion de mes compagnons et la mienne, que nous vous exposons respectueusement : rendez-nous au roi, ou nous nous rendrons nous-mêmes.
Ce discours fut accueilli par un hourra universel qui prouvait que Topinion exprimée par le lieutenant était, sinon celle de toute la garnison, du moins celle de la majeure parlie. Richon comprit qu'il était perdu.
LA GUERRE DES FEMMES. i4\
— Je ne puis me défendre seul, dit-il, et je ne veux pas me rendre ; puisque mes soldats m'abandonnent, que quelqu'un traite pour eux comme il l'entendra et comme ils l'entendront, mais ce quelqu'un ce ne sera pas mcv. Pourvu que les quelques braves qui me sont restés fidèles, s'il en esl toutefois, aient la vie sauve, c'est tout ce que je désire Voyons, qui sera le négociateur?
— Ce sera moi, mon commandant, si toutefois vous le vou lez bien, et si mes compagnons m'honorent de leur con fiance.
— Oui, oui, le lieutenant Ferguzon I le lieutenant Ferguzon ! crièrent cinq cents voix au milieu desquelles on distinguait les voix de Barrabas et de Carrotel.
— Ce sera donc vous, Monsieur, dit Richon. Vous êtes libre d'entrer et de sortir dans Vayres comme vous voudrez.
Et vous n'avez pas d'instructions particulières à me donner, mon commandant? demanda Ferguzon.
— La liberté pour mes hommes.
— Et pour vous?
— Rien.
Une pareille abnégation eût ramené des hommes égarés; mais ils n'étaient pas seulement égarés, ils étaient vendus.
— Oui I oui 1 la liberté pour nous ! crièrent-ils.
— Soyez tranquille, commandant, dit Ferguzon, je ne vous oublierai pas dans la capitulation.
Richon sourit tristement, haussa les épaules, rentra chez lui et s'enferma dans sa chambre.
Ferguzon passa aussitôt chez les royalistes. Cependant monsieur de La Meilleraie ne voulut rien faire sans l'autorisation de la reine ; or, la reine avait quitté la petite maison de îNanon pour ne plus assister, comme elle l'avait dit ellemême, à la honte de l'armée, et s'était retirée à l'hôtel de ville de Libourne*
Il donna donc Ferguzon en garde à deux soldats, monta à cheval et courut à Libourne. Il trouva monsieur de Mazarin, auquel il crut annoncer une grande nouvelle ; mais aux premiers mots du jîiaréchal, le ministre l'arrêta avec son sourire habituel.
— Nous savons tout cela, Monsou le maréchal, lui dit-il» et la chose s'est arrangée hier soir. Traitez avec le lieutenant Ferguzon, mais ne vous engagez que sur parole pour monsieur Richon.
— Comment I que sur parole ? dit le maréchal ; mais lorsque ma parole sera engagée, elle vaudra écrit, je Tespère bien.
— Allez, allez toujours, Monsou le maréchal; j'ai reçu de Sa Sainteté des indulgences particulières qui me permettent de relever les gens de leur serment.
— C'est possible, dit le maréchal, mais ces indulgences-là ne regardent pas les maréchaux de France.
Mazarin sourit, en faisant signe au maréchal qu'il pouvait retourner au camp.
Le maréchal revint tout en grommelant, donna à Ferguzon jine sauvegarde écrite pour lui et ses hommes, et engagea sa parole à l'égard de Richon.
Ferguzon rentra dans le fort, qu'il abandonna avec ses compagnons une heure avant le jour, après avoir fait part à Richon de la promesse verbale du maréchal. Deux heures après, comme Richon apercevait déjà de ses fenêtres le renfort que lui amenait Ravailly, on entra dans sa chambre et on Tarrêta au nom de la. jne.
Au premier moment, une vive satisfaction se peignit sur le visage du brave comimaedant. Libre, madame de Condé pouvait le soupçonner de trahison ; captif, sa captivité répondait pour lui.
C'est dans cette espérance qu'au lieu de sortir avec les autres, il était resté.
Cependant on ne se contenta point de lui prendre son épée, €omme il s'y était attendu d'abord; mais lorsqu'il fat désarmé, quatre hommes, qui l'attendaient à la porte, se jetèrent sur lui et /ui lièrent les mains derrière le dos.
Richon n'opposa à cet indigne traitement que le calme et la résignation d'un martyr. C'était une de ces âmes fortement trempées, aïeules des héros populaires du dix-huitième et du dix-neuvième siècle.
Richon fut conduit à Libourne et amené devant la reine, qui le toisa arrogamment ; devant le roi, qui l'écrasa d'un regard féroce; devant monsieur de Mazarin, qui lui dit :
— Vous avez joué un gros jeu, monsou Richon.
— Et j'ai perdu, n'est-ce pas, Monseigneur? Maintenant, reste à savoir ce que nous jouons.
— J'ai peur que vous n'ayez joué votre tète, dit Mazarin.
— Qu'on prévienne monsieur d'Épernon que le roi veut le voir, dit Anne d'Autriche. Quant à cet homme, qu'il attende ici son jugement.
El, se retirant avec un superbe dédain, elle sortit de la chambre donnant la main au roi et suivie de monsieur de Mazarin et des courtisans.
Monsieur d'Épernon était en effet arrivé depuis une heure; mais, en véritable vieillard amoureux, sa première visite avait été pourNanon. 11 avait appris, au fond de la Guyenne, la belle défense qu'avait faite Canolles à l'ile Saint-Georges ; et, en homme toujours plein de confiance dans sa maîtresse, il complimentait Nanon sur la conduite de son frère chéri, duquel, disait-il avec naïveté, la physionomie n'annonçait cependant ni tant de noblesse ni tant de valeur.
Nanon avait autre chose à faire qu'à rire intérieurement de la prolongation du quiproquo. Il s'agissait en ce moment, non-seulement de son bonheur à elle, mais encore de la liierté de son amant, ^anon aimait si éperdument Canolles,
qu'elle ne pouvait pas croire à l'idée d'une perfidie de sa part, quoique cette idée se fût présentée bien souvent à son esprit. Elle n'avait vu, dans le soin qu'il avait pris de l'éloigner, qu'une cenare sollicitude; elle le croyait prisonnier par force, elle pleurait et'n'aspirait qu'au moment où, grâce à monsieur d'Épernon, elle pourrait le délivrer.
Aussi, par dix lettres écrites au cher duc, avait-elle de tout son pouvoir hâté son retour.
Enfin, il était arrivé, et Nanon lui avait présenté sa supplique à l'endroit de son prétendu frère, qu'elle tenait à tirer le plus tôt possible des mains de ses ennemis, ou plutôt de celles de madame de Cambes, car elle croyait que Canolles, en réalité, ne courait d'autre danger que de devenir de plus en plus amoureux de la vicomtesse.
Mais ce danger était pour Nanon un danger capital. Elle demandait donc à mains jointes, à monsieur d'Épernon, la liberté de son frère.
— Cela tombe à merveille, répondit le duc, je viens d'apprendre a l'instant que le gouverneur de Vayres s'est laissé prendre. Eh bien 1 on l'échangera pour ce brave Canolles.
— Oh ! s'écria Nanon, voilà une grâce du ciel, mon cher duc.
— Vous aimez donc bien ce frère, Nanon f
— Oh I plus que ma vie.
— Quelle étrange chose que vous ne m'en ayez jamais parlé, avant ce fameux jour où j'eus la sottise...
— Ainsi, monsieur le duc?... interrompit Nanon
— Ainsi, je renvoie le gouverneur de Vayres à madame de Coudé, qui nous renvoie Canolles ; cela se fait tous les jours en guerre, c'est un échange pur et simple.
— Oui, mais madame de Condé n'estimera- t-elle pas > monsieur de Canolles plus haut qu'un simple officier?
— Eh bien ! en ce cas, au lieu d'un officier, on lui en en-
verra deux, on lui en enverra trois; on s'arrangera de manière enfin à ce que vous soyez contente, entendez-vous, ma toute belle? et quand notre brave commandant de ille Saint-Georges rentrera à Libourne, eh bien! nous lui ferons un triomphe.
Nanon ne se sentait pas de joie. Rentrer en possession de Canolles, c'était le rêve ardent de toutes ses heures. Quant à ce que dirait monsieur d'Épernon, quand il verrait ce que c'était que ce Canolles-là, elle s'en souciait médiocrement. Une fois Canolles sauvé, elle lui dirait que c'était son amant, elle le dirait tout haut, elle le dirait à tout le monde I
Les choses en étaient là lorsque entra le messager de la reine.
— Voyez, dit le duc, cela tombe à merveille, chère Nanon; je passe chez Sa Majesté et j'en rapporte le cartel d'échange.
— De sorte que mon frère pourra être ici?..
— Demain, peut-être, dit le duc.
— Allons donc! s'écria Nanon, et ne perdez pas un instant. Ohl demain, demain, ajouta-t-elle en levant ses deux bras au ciel avec une admirable expression de prière, demain. Dieu le veuille I
— Oh I quel cœur ! murmura en sortant le duc d'Épernon. Lorsque le duc d'Épernon entra dans la chambre de la
reine, Anne d'Autriche, rouge de colère, mordait ses grosses lèvres qui faisaient l'admiration des courtisans, justement parce qu'elles étaient l'endroit défectueux de son visage. Aussi monsieur d'Épernon, homme galant et habitué au sourire des dames, fut-il reçu en Bordelais révolté.
Le duc regarda la reine avec étonnement : elle n'avait paa répondu à son salut, et, les sourcils froncés, le regardait du haut de sa majesté royale.
— Ah! ah! c'est vous monsieur le duc, dit-elle enfin après un moment de silence ; venez ici que je vous fasse compli-
ment sur la façon dont vous nommez aux emplois de votre gouvernement?
— Qu'ai-je donc fait, Madame? demafida le duc tout surpris, et qu'est-il arrivé?
— 11 est arrivé que vous avez fait gouverneur de Vayres in homme qui a tiré le canon sur le roi : rien que cela.
— Moi, Madame! s'écria le duc; mais certainement Votre Majesté commet quelque erreur; ce n'est pas moi qui ai nommé le gouverneur deVayres...pas que je sache, dumoins.
D'Épernon se reprenait, parce que sa conscience lui reprochait de ne pas toujours nommer seul.
— Ah î voilà du nouveau, répondit la reine ; monsieur Richon n'a pas été noînmé par vous, peut-être?
Et elle appuya avec une profonde méchanceté sur le dernier mot.
Le duc, qui connaissait le talent de Nanon pour assortir les hommes aux emplois, se rassura promptement.
— Je ne me rappelle pas avoir nommé monsieur Richon, dit-il; mais si je Tai nommé, monsieur Richon doit être un bon serviteur du roi.
— Voire ! dit la reine, monsieur Richon, selon vous, est un bon serviteur du roi; peste I quel serviteur, qui, en moins de trois jours, nous tue cinq cents hommes I
— Madame, dit le duc avec inquiétude, s'il en est ainsi, je dois avouer que j'ai tort. Mais avant que je ne passe condamnation, laissez-moi acquérir la preuve que c'est moi qui l'ai nommé. Cette preuve, je vais la chercher.
La reine fit un mouvement pour retenir le duc, mais elle e ravisa.
— Allez, dit-elle, et quand vous m'aurez apporté votre reuve, je vous donnerai la mienne»
Monsieur d'Epernon sortit tout courant, et alla, sans s'arrêter, jusque chez Nanon.
— Eh bien ! lui dit-elle, m'apportez-vous le cartel d'échange, mon cher duc?
— Ah I bien oui! il s'agit bien de cela, répondit le duc; la reine est furieuse.
— Et d'où vient la fureur de Sa Majesté?
— De ce que vous ou moi avons nommé monsieur Richon gouverneur de Vayres, et que ce gouverneur, qui s'est défendu comme un lion, à ce qu'il parait, vient de nous tuer cinq cents hommes.
— Monsieur Richon ! répéta Nanon, je ne connais pas cela.
— Ni moi non plus, ou le diable m'emporte I
— En ce cas, dites hardiment à la reine qu'elle se trompe.
— Mais n'est-ce pas vous qui vous trompez, voyons?
— Attendez, je ne veux rien avoir à me reprocher, et je vais vous le dire.
Et Nanon passa dans son cabinet d'affaires, consulta son registre d'affaires, à la lettre R : il était vierge de tout brevet donné à Richon.
— Vous pouvez retourner vers la reine, dit-elle en rentrant^ et lui annoncer hardiment qu'elle est dans Terreur.
Monsieur d'Épernon ne fit qu'un bond de la maison de Nanon à l'hôtel de ville.
— Madame, dit-il en entrant fièrement chez la reine, je suis innocent du crime que l'on m'impute. La nomination de monsieur Richon vient des ministres de Votre Majesté.
— Alors, mes ministres signent d'Épernon, reprit aigre ment la reine.
— Comment cela?
— Sans doute, puisque cette signature est au bas du brevet de monsieur Richon.
Impossible, Madame, répondit le duc avec le ton faiblissant d'un homme qui commence à douter de lui-même. La reine haussa les épaules.
Impossible? dit-elle. Eh bien! lisez.
Et elle prit un brevet posé sur la table du côté de l'écriture, et sur lequel elle tenait la main.
Monsieur d'Épernon prit le brevet, le parcourut avidement, examinant chaque pli du papier, chaque mot, chaque lettre, et demeura consterné : un souvenir terrible lui repassait par l'esprit.
— Puis-je voir ce monsieur Richon? demanda-t-il.
— Rien de plus facile, répondit la reine; je Tai fait rester dans la chambre à côté pour vous donner cette satisfaction.
Puis se retournant vers les gardes qui attendaient ses ordres à la porte :
— Qu'on amène ce misérable, dit-elle.
Les gardes sortirent, et un instant après Richon fut amené les mains garrottées et la tête couverte. Le duc marcha à lui et attacha sur le prisonnier un regard que celui-ci soutint avec sa dignité habituelle. Comme il avait son chapeau sur la tète, un des gardes le lui jeta à terre d'un revers de sa main.
Celte insulte ne provoqua point le moindre mouvement de la part du gouverneur de Vayres.
— Mettez-lui un manteau sur les épaules, un masque sur le visage, dit le duc, et donnez-moi une bougie allumée.
On obéit d'abord aux deux premières injonctions. La reine regardait avec étonnement ces singuliers préparatifs. Le duc tournait autour de Richon masqué, le regardant avec la plus grande attention, essayant de rappeler tous ses souvenirs et paraissant douter encore.
— Apportez-moi la bougie que j'ai demandée, dit-iK cette épreuve fixera tous mes doutes.
On apporta la bougie. Le duc approcha le brevet de la lumière, et à la chaleur de la flamme une croix double, tracée au-dessous de la signature avec une encre sympathique, appa* rut sur le papier.
A celte vue, le front du duc s'éclaircit, et il s*écria :
— Madame, ce brevet est signé de moi, c'est vrai ; mais il ne l*a été ni pour monsieur Richon ni pour aucun autre ; il m'a été extorqué par cet homme dans une sorte de guet-apens ; mais avant de /ivrer ce blanc-seing, j'avais fait au papier l'espèce de remarque que Votre Majesté peut y voir, et elle sert de preuve accablante contre le coupable. Regardez.
La reine saisit avidement le papier et regarda, tandis que le duc lui montrait le signe du bout du doigt.
— Je ne comprends pas un mot de l'accusation que vous Venez de porter contre moi, dit simplement Richon.
— Comment ! s'écria le duc, vous n'étiez pas l'homme masqué auquel j'ai remis ce papier sur laDordogne?
— Jamais je n'ai parlé à Votre Seigneurie avant ce jour ; jamais je n'ai été masqué sur la Dordogne, répondit froidement Richon.
— Si ce n'est pas vous, c'est un homme envoyé par vous qui est venu à votre place.
— Il ne me servirait à rien de cacher la vérité, dit Richon toujours avec le même calme : le brevet que vous tenez, monsieur le duc, je l'ai reçu de madame la princesse de Condé, des mains mêmes de monsieur le duc de La Rochefoucault ; il a été rempli de mes noms et prénoms par monsieur Lenet, dont vous connaissez peut-être l'écriture. Comment ce brevet estil tombé aux mains de madame la Princesse? comment monsieur de ta Rochefoucault en était-il possesseur? En quel lieu mes noms et prénoms ont-ils été écrits par monsieur Lenet sur ce papier? C'est ce que j'ignore entièrement, c'est ce qui m'importe peu, c'est ce qui ne me regarde pas.
— Ahl vous croyez cela? dit le duc d'un ton goguenard. Et s'approchant de la reine, il lui conta tout bas une assez
longue histoire que la reine écouta fort attentivement ; c'était la délation de Cauvignac et l'aventure de la Dordogne ; mais
m LA GUERRE DES FEMMES.
comme la reine était femme, elle comprit parfaitement le mouvement de jalousie du duc.
Puis, quand il eut achevé :
— C'est une intamie à ajouter à une haute trahison, ditelle, voilà tout; quiconque n'a pas hésité à faire feu sur son roi pouvait bien vendre le secret d'une femme.
— Que diable disent-ils là I murmura Richon en fronçant le sourcil ; car sans en entendre assez pour comprendre la conversation, il en entendait assez pour deviner que son honneur était compromis; d'ailleurs les yeux flamboyants du duc et de la reine ne lui promettaient rien de bon, et si brave que fût le commandant de Vayres, celte double menace ne laissait pas que de l'inquiéter, quoiqu'il eût été impossible de deviner sur son visage, armé d'un calme méprisant, ce qui se passait dans son cœur.
— 11 faut qu'on le juge, dit la reine. Assemblons un conseil de guerre; vous le présiderez, monsieur le duc d'Épernon , choisissez donc sans retard vos assesseurs et faisons vite.
— Madame, dit Richon, il n'y a pas de conseil à assembler, pas de jugement à faire. Je suis prisonnier sur la parole de monsieur le maréchal de La Meilleraie ; je suis prisonnier volontaire, et la preuve, c'est que je pouvais sortir de Vayres avec mes soldats; c'est que je pouvais fuir avant ou après leur sortie, et que je ne Tai point fait.
Je ne connais rien aux affaires, dit la reine en se levant pour passer dans une salle voisine ; si vous avez de bonnes raisons, vous les ferez valoir devant vos juges... Ne serezvous pas très-bien ici pour siéger. Monsieur le duc?
— Oui, Madame, répondit celui-ci ; et à l'instant même, choisissant douze officiers dans l'antichambre, il constitua le tribunal.
Richon commençait à comprendre : les juges improvisés
prirent leurs places ; puis le rapporteur lui demanda son nom, ses prénoms et sa qualité.
Richon répondit à ces trois questions.
— Vous êtes accusé de haute trahison pour avoir tiré Je canon sur les soldats du roi, dit le rapporteur : avouez-vous vous être rendu coupable de ce crime?
— Nier, serait nier révidence ; oui, Monsieur, j'ai tiré le canon contre les soldats du roi.
— En vertu de quel droit?
— En vertu du droit de la guerre, en vertu du même droit qu'ont invoqué en circonstance pareille monsieur de Conti, monsieur de Beaufort, monsieur d'Elbeuf et tant d'autres.
— Ce droit n'existe pas. Monsieur, car ce droit n'est rien autre chose que la rébellion.
C'est cependant en vertu de ce droit que mon lieutenant a fait une capitulation. Cette capitulation, je l'invoque.
— Capitulation l s'écria d'Épernon avec ironie, car il sentait que la reine écoutait, et son ombre lui dictait cette parole outrageante ; capitulation I vous, traiter avec un maréchal de France I
— Pourquoi pas? répondit Richon, puisque ce maréchal de France traitait avec moi.
— Alors montrez-la, cette capitulation, et nous jugerons de sa valeur.
— C'est une convention verbale.
— Produisez votre témoin.
— Je n'en ai qu'un seul à produire.
— Lequel?
— Le maréchal lui-même.
— Qu'on appelle le maréchal, dit le duc.
— Inutile, dit la reine en ouvrant la porte derrière laquelle elle écoutait; depuis deux heures monsieur le maréchal est parti ; il marche sur Bordeaux avec notre avant-garde.
m LA GUERRE DES FEMMES.
Et elle referma la porte.
Cette apparition glaça tous les cœurs, car elle imposait aux jugea l'obligation de condamner Richon.
Le prisonnier sourit amèrement.
— Ah ! dit-il, Voici Ttionneur que monsieur de La Meilleraie fait à sa parole I Vous aviez raison, Monsieur, dit-il en se retournant vers le duc d'Épernou, j'ai eu tort de traiter avec un maréchal de France.
En ce moment, Richon se renferma dans le silence et le dédain, et, quelque question qu'on lui fit, cessa complètement d'y répondre.
Cela simplifiait beaucoup la procédure, aussi le reste des formalités dura-t-il une heure à peine. On écrivit peu et Ton parla encore moins. Le rapporteur conclut à la mort, et sur un signe du duc d'Épernon les juges votèrent la mort à Funanimité.
Richon écouta ce jugement comme s'il eût été simple spectateur, et, toujours impassible et muet, fut remis séance tenante au prévôt de l'armée.
Quant au duc d'Épernon, il passa chez la reine qu'il trouva d'une humeur charmante, et qui l'invita à dîner. Le duc, qui se croyait en disgrâce, accepta et passa chez Nanon pour lui faire part du bonheur qu'il avait d'être toujours dans les bonnes grâces de sa souveraine.
Il la trouva assise sur une chaise longue, près d'une croisée qui donnait sur la place publique de Libourne.
— Eh bien! lui dit-elle, avez- vous découvert quelque chose ?
— J'ai tout découvert, ma chère, dit le duc.
— Bahl dit Nanon avec inquiétude.
— Ahl mon Dieu oui! Vous rappelez-vous cette délation à laquelle j'avais eu la sottise de croire, cette délation touchant vos amours avec votre frère ?
— Eh bien?
— Vous rappelez- vous le blanc-seing qu'on me demandait?
— Oui, après?
— Le délateur est en nos mains, ma chère, pris dans les lignes de son blanc-seing comme un renard au piège.
— En vérité! dit Nanon épouvantée, car elle savait, elle, que ce délateur était Cauvignac, et quoiqu'elle n'eût pas une profonde tendresse pour son véritable frère, elle n'eût point voulu qu'il lui arrivât malheur ; d'ailleurs ce frère pouvait, pour se tirer d'affaire, dire une foule de choses que Nanon aimait autant voir demeurer secrètes.
— Lui-même, ma chère, continua d'Épernon ; que ditesvous de l'aventure? Le drôle, à Taide de ce blanc-seing, s'était, de son autorité privée, nommé gouverneur de Vayres; mais Vayres est pris, et le coupable est entre nos mains.
Tous ces détails rentraient si bien dans les industrieuses combinaisons de Cauvignac, que Nanon sentit redoubler son elïroi.
— Et cet homme, dit-elle d'une voix troublée, cet homme, qu'en avez-vous fait?
— Ah I ma foi, dit le duc, vous allez le voir vous-même, ce que nous en avons fait. Oui, ma foi, ajouta-t-il en se levant, cela tombe à merveille : soulevez le rideau, ou plutôt ouvrez franchement la fenêtre; ma foi, c'est un ennemi du roi et l'on peut le voir pendre.
— Pendre! s'écria Nanon. Que dites-vous, monsieur le duc? pendre l'homme du blanc-seing!
— Oui, ma belle. Voyez-vous sous la halle, à cette poutre, cette corde qui se balance, cette foule qui court? Tenez, tenez, apercevez-vous les fusiliers qui amènent l'homme, là-bas à gauche? Eh! tenez, voici le roi qui se met à sa fenêtre.
Le cœur de Nanon se soulevait dans sa poitrine et sera-
m LA GUERRE DES FEMMES.
blait remonter jusqu'à sa gorge : elle avait vu cependant d'un coup d'œil rapide que l'homme que Ton amenait n'était point Cauvignac.
— Allons, allons, dit le duc, le sieur Richon va être pendu haut et court; cela lui apprendra à calomnier les femmes.
— Mais, s'écria Nanon en saisi ssant la main du duc et en rassemblant toutes ses forces, mais il n'est pas coupable, ce malheureux : c'est peut-être un brave soldat; c'est peutêtre un honnête homme; vous allez peut-être assassiner un innocent!
— ■ Non pas, non pas, vous vous trompez grandement, ma chère; il est faussaire et calomniateur. D'ailleurs, ne fût- il que gouverneur de Vayres, il serait traître de haute trahison, et il me semble que, ne fût-il coupable que de ce crime, ce serait déjà bien assez.
— Mais n'avait-il pas la parole de monsieur de La Meilleraie?
— Il Ta dit, mais je n'en crois rien.
— Comment le maréchal n'a-t-il pas éclairé le tribunal sur un point si important ?
— Il était parti deux heures avant que l'accusé ne comparût devant ses juges.
— Oh! mon Dieu! mon Dieu, Monsieur! quelque chose me dit que cet homme est innocent, s'écria Nanon, et que sa mort nous portera malheur à tous. Ah! Monsieur, au nom du ciel, vous qui êtes puissant, vous qui dites que vous n'avez rien à me refuser, accordez-moi la grâce de cet homme !
Impossible, ma chère, c'est la reine elle-même qui l'a condamné, et là où elle est il n'y a plus aucun pouvoir.
Nanon poussa un soupir qui ressemblait à un gémisse^ ment.
En ce moment Ricbon était arrivé sous la halle; on le conduisit, toujours calme et silencieux, jusqu'à la poutre où pendait la corde; une échelle était dressée d'avance et attendait : Richon monta à cette échelle d'un pas ferme, dominant de sa noble tête toute cette foule sur laquelle se tendait son regard armé d'un froid dédain. Alors le prévôt lui passa le nœud au cou, et le crieur proclama à haute voix que le roi faisait justice du sieur Étienne Richon, faussaire, traître et manant..
— Nous sommes arrivés à un temps, dit Richon, où mieux vaut être manant comme je suis, que d'être maréchal de France.
A peine avait-il prononcé ces mots, que l'échelon manquait sous lui et que son corps tout palpitant se balançait à îa solive fatale.
Un mouvement universel de terreur dispersa la foule sans qu'aucun cri de : Vive le roi! se fût fait entendre, quoique chacun pût voir encore les deux majestés à leur fenêtre. Nanon cachait sa tète dans ses deux mains et s'était enfaie dans l'angle le plus reculé de la chambre.
— Eh bien ! dit le duc, quoi que vous en pensiez, chère Nanon, je crois que cette exécution sera d'un bon exemple, et quand ils verront à Bordeaux qu'on pend leurs gouverneurs, je suis curieux de savoir ce qu'ils feront.
A l'idée de ce qu'ils pouvaient faire, Nanon ouvrit la bouche pour parler, mais elle ne put que pousser un cri terrible, en levant les deux mains au ciel comme pour le supplier de permettre que la mort de Richon ne fût pas vengée; puis, de même que si tous les ressorts de la vie se fussent brisés en elle, elle tomba de toute sa hauteur sur le plancher.
— Eh bien! eh bien! s'écria le duc, qu'avez-vous donc, Nanon, et que vous prend-il? Est-il possible que vous vous
mettiez dans un état pareil pour avoir vu pendre un manant ! Voyons, chère Nanon, relevez-vous; revenez à vous; mais, Dieu me pardonne, elle est évanouie; et ses Agenois qui disent qu'elle est insensible 1 Holà I quelqu'un! des sels, du secours ! de l'eau froide !
Et le duc, voyant que personne ne venait à ses cris, sortit tout courant pour aller chercher lui-même ce qu'il demandait inutilement à ses domestiques, qui ne pouvaient l'entendre sans doute, tout occupés qu'ils étaient encore du spectacle dont venait de les régaler gratis la générosité royale.
Au moment où s'accomplissait à Libourne le terrible drame que nous venons de raconter, madame de Cambes, assise près d'une table de chêne à pieds tordus, ayant devant elle Pompée, qui faisait une espèce d'inventaire de sa fortune» écrivait à Canolles la lettre suivante :
« Encore un retard, mon ami. Au moment que j'allais prononcer votre nom à madame la Princesse et demander * son agrément à notre union, est arrivée la nouvelle de la prise de Vayres, qui a glacé les paroles sur mes lèvres ; mais je sais ce que vous devez souffrir, et je n'ai point la force de supporter à la fois votre douleur et la mienne. Les succès ou les revers de cette guerre fatale peuvent nous mener trop loin, si nous ne nous décidons à forcer les circonstances.. • Demain, mon ami, demain, à sept heures du soir, je serai votre femme.
« Voici le plan de conduite que je vous prie d'adopter , il est urgent que vous vous y conformiez en tout point.
« Vous passerez Taprès-dinée chez madame de Lalasne, qui, depuis que je vous ai présenté à elle, fait, ainsi que sa sœm, grand cas de vous. On jouera: jouez comme les autres; cependant ne liez aucune partie pour le souper; faites plus, le soir venu, éloignez vos amis, s*il s'en trouve autour de vous. AlorS;, quand vous serez isolé, vous verrez entrer quelque messager, je ne sais encore lequel, qui vous appellera par votre nom, comme si une affaire quelconque vous réclamait. Quel qu'il soit, suivez-le avec confiance, car il viendra de ma part, et sa mission sera de vous conduire où je vous attendrai.
« Je voudrais que ce fût dans l'église des Carmes, qui a déjà pour moi de si doux souvenirs ; mais je n'ose Tespérer encore ; cela sera cependant ainsi , si l'on consent à fermer l'église pour nous.
« Faites de ma lettre, en attendant cette heure, ce que vous faites de ma main quand j'oublie de vous la retirer. Aujourd'hui je vous dis a demain, demain je vous dirai à toujours I »
Canolles était dans un de ses moments de misanthropie quand il reçut celte lettre : de toute la journée de la veille et de toute la matinée du jour il n'avait pas même aperçu madame de Cambes, quoique, dans l'espace de vingt-quatre heures, il eût peut-être passé dix fois devant ses fenêtres. Alors la réaction habituelle s'opérait dans l'âme de l'amoureux jeune homme. Il accusait la vicomtesse de coquetterie; |il doutait de son amour ; il se reprenait malgré lui à ses souvenirs de Nanon, si bonne, si dévouée, si ardente, se faisant presque une gloire de cet amour dont Claire semblait se faire une honte, et il soupirait, le pauvre cœur, pris entre cet amour satisfait qui ne pouvait s'éteindre, et cet amour désireux qui ne pouvait se satisfaire : l'épître de la vicomtesse vint tout décider en sa faveur.
Canolles lut et relut la lettre : comme l'avait prévu Claire
il la baisa vingt fois comme il eût fait de sa main. En y réfléchissant, Canolles ne pouvait à tout prendre se dissimuler que son amour pour la vicomtesse était et avait été Taffaire la plus sérieuse de sa vie. Avec les autres femmes, ce sentiment avait toujours pris un autre aspect et surtout un autre développement. Canolles avait joué son rôle d'homme à bonnes fortunes, s'était posé en vainqueur, s'était presque réservé le droit d'être inconstant. Avec madame de Cambes, au contraire , c'était lui qui se sentait soumis à une puissance supérieure contre laquelle il n'essayait même pas de réagir, parce qu'il sentait que cet esclavage d'aujourd'hui lui était plus doux que sa puissance d'autrefois. Et dans ces moments de découragement où il concevait des doutes sur la réalité de l'affection de Claire , à ces heures où le cœur endolori se replie sur lui-même et creuse ses douleurs avec la pensée, il s'avouait, sans rougir même de cette faiblesse, qu'il eût tenue un an auparavant pour indigne d une grande àme, que perdre madame de Cambes serait pour lui une insupportable calamité.
Mais l'aimer, être aimé d'elle, la posséder en cœur, en àme, en personne ; la posséder dans toute l'indépendance de son avenir, puisque la vicomtesse n'exigeait pas même de lui le sacrifice de ses opinions au parti de madame la Princesse et ne demandait que son amour ; l'avenir le plus heureux, le plus riche officier de l'armée du roi ; car enfin, pourquoi oublier la richesse ? la richesse ne gâte rien ; rester au service de Sa Majesté si Sa Majesté récompensait dignement la fidélité ; la quitter, si, selon l'usage des rois, elle était ingrate ; n'était-ce pas là, en vérité, un bonheur plus grand, plus superbe, si ôn peut le dire, que celui auquel, dans ses doux rêves, il eût osé jamais aspirer?
Mais Nanon ?
Ah 1 Nanon, Nanon, c'était ce remords sourd et lanci-
LA GUERRE DES FEMMES. m
nant qui demeure toujours au fond des nobles âmes... 11 n'y a que les cœurs vulgaires chez lesquels la douleur qu'ils causent n'ait point d'écho. Nanon, pauvre Nanon ! Que feraitelle, que dirait-elle, que deviendrait-elle lorsqu'elle apprendrait la nouvelle terrible que son amant était le mari d'une autre?.. Hélas! elle ne se vengerait pas, quoiqu'elle eût certes dans les mains tous les moyens de se venger, et c'était la pensée qui peignait le plus Canolles... Ah ! si du moins Nanon essayait de se venger, se vengeait même d'une façon quelconque, Tinfidèle ne verrait plus en elle qu'une ennemie, et serait au moins débarrassé de ses remords.
Cependant, Nanon ne lui avait pas répondu à la lettre dans laquelle il lui avait dit de ne plus lui écrire; comment cela se faisait-il qu'elle eût suivi si scrupuleusement ses instructions ? Certes , si Nanon Teût voulu, elle eût trouvé moyen de lui faire passer dix lettres : Nanon n'avait donc pas essayé de correspondre avec lui. Ah I si Nanon pouvait ne plus l'aimer !
Et le front de Canolles se rembrunit à cette pensée qu'il était possible que Nanon ne l'aimât plus ; c'est une cruelle chose que de trouver ainsi l'égoïsme de l'orgueil jusque dans le plus noble cœur.
Heureusement Canolles avait un moyen de tout oublier, c'était de lire et de relire la lettre de madame de Cambes ; il la lut et la relut, et le moyen opéra. Notre amoureux parvint donc ainsi à s'étourdir sur tout ce qui n'était pas son propre bonheur. Et pour obéir d'abord à sa maîtresse , qui lui ordonnait de se rendre chez madame de Lalasne, il se fit beau, ce qui n'était pas difficile à sa jeunesse, à sa grâce et à son bon goût, puis il s'achemina vers la maison de la présidente au moment où deux heures sonnaient.
!]anolles était si préoccupé de son bonheur, qu'en passant «sur le quai il n'avait pas vu son ami Ravailly , qui , d'uû
bateau qui s'avançait en forçant de rames, lui faisait mille signaux. Les amoureux, dans leurs moments de bonheur» marchent Tun.pas si léger qu'ils semblent ne pas toucher la terre. CanoUes était donc déjà loin quand Ravailly aborda.
A peine à terre, ce dernier donna, d'une voix brève, quelques ordres aux hommes du canot, et s'élança rapidement vers le logis de madame de Condé.
La princesse était à table lorsqu'elle entendit quelque rumeur dans l'antichambre ; elle demanda qui causait ce bruit, et on lui répondit que c'était le baron de Ravailly qu'elle avait envoyé à monsieur de La Meilieraie , et qui arrivait à l'instant même.
— Madame, dit Lenet, je crois qu'il serait bon que Votre Altesse le reçût sans retard : quelles que soient les nouvelles qu'il rapporte, elles sont importantes.
La princesse fit un signe, et Ravailly entra, mais il était si pâle et avait un visage si bouleversé, que rien qu'en l'apercevant madame de Condé se douta qu'elle avait devant les yeux un messager de malheur.
— Qu'y a-l-il donc, capitaine ? demanda-t-elle, et qu'est-il donc arrivé de nouveau ?
— Excusez-moi, Madame, de me présenter ainsi devant Votre Altesse, mais j'ai pensé que la nouvelle que j'apportais ne souffrait point de retard.
— Parlez, avez-vous vu le maréchal?
— Le maréchal a refusé de me recevoir. Madame.
— Le maréchal a refusé de recevoir mon envoyé I s'écria la princesse.
— Oh ! Madame, ce n'est point tout.
— Qu'y a-t-il donc encore? parlez ! parlez! j'écoute.
— Ce pauvre Richon...
— Eh bien ! je le sais : prisonnier... puisque je vous avais envoyé pour traiter de sa rançon.
LA GUERRE DES FEMMES. \e\
— Quelque diligence que j'aie faite, je suis arrivé trop tard.
— Comment! trop tardl s'écria Lenet; lui serait-il arrivé malheur?
— Il est mort I
— Mortl répéta la princesse.
— On lui a fait son procès comme traître ; il a été condamné et exécuté.
— Condamné ! exécuté I Ah I vous Tentendez, Madame, fit Lenet consterné, je vous le disais bien !
— Et qui Ta condamné? qui a eu cette audace?
— Un tribunal présidé par le duc d'Épernon, ou plutôt par la reine elle-même; aussi ne s'est-on pas contenté de la mort, on a voulu que cette mort fût infamante.
— Quoi ! Richon!...
— Pendu, Madame! pendu comme un misérable, comme un voleur, comme un assassin I J'ai vu son corps sous la halle de Libourne.
La princesse se leva de son siège comme si un ressort invisible Teûtfait mouvoir. Lenet jeta un cri de douleur. Madame de Cambes, qui s'était levée, retomba sur sa chaise en portant la main à son cœur, comme on fait lorsqu'on reçoit une blessure profonde : elle était évanouie.
— Enlevez la vicomtesse, dit le duc de La Rochefoucault, nous n'avons pas le loisir en ce moment de songer aux pâmoisons des dames.
Deux femmes emportèrent la vicomtesse.
— Voilà une rude déclaration de guerre, dit le duc impassible.
— C'est infâme ! dit la princesse.
— C'est féroce ! dit Lenet.
— • C'est impolitique, fit le duc.
— Oh 1 mais j'espère que nous allons nous venger! s'écria la princesse, et cela cruellement !
m LA GUERRE DES FEMMES.
— J'ai mon plan ! s'écria madame de Tourville qui n'avait encore rien dit; représailles, Altesse, représailles!
— Un moment. Madame, dit Lenet. Diable 1 comme vous y allez. La chose est assez grave pour qu'on y songe.
— Non, Monsieur, tout de suite, au contraire, répondit madame de Tourville ; plus le roi a frappé vite, plus il faut nous hâter de lui répondre en frappant promptement le même coup.
— Eh ! Madame, s'écria Lenet, vous parlez en vérité de verser le saDg comme si vous étiez reine de France. Attendez au moins pour donner votre opinion que Son Altesse vous la demande.
— Madame a raison, dit le capitaine des gardes : représailles, c'est la loi de la guerre.
— Voyons, dit le duc de La Rochefoucault toujours calme et impassible, ne perdons pas comme nous lè faisons le temps en paroles. La nouvelle va courir la ville, et dans une heure nous ne serons plus maîtres ni des événements, ni des passions, ni des hommes. Le premier soin de Votre Altesse doit être de prendre une attitude assez ferme pour qu'on la juge inébranlable.
— Eh bien ! dit la princesse, je vous abandonne ce soin, monsieur le duc, et m'en rapporte entièrement à vous du soin de venger mon honneur et vos affections ; car , avant d'entrer à mon service, Richon avait été au vôtre, je le tiens de vous, et vous me l'avez donné plutôt comme un de vos amis que comme un de vos domestiques.
— Soyez tranquille, Madame, répondit le duc en s'inclinant, je me souviendrai de ce que je dois, à vous, à moi et à ce pauvre mort.
Et il s'approcha du capitaine des gardes, et lui parla longtemps tout bas pendant que la princesse sortait accompagnée de madame de Tourville et suivie de Lenet qui se frappait le front avec douleur.
La vicomtesse était à la porte. En reprenant ses sens, sa première idée avait été de revenir à madame de Condé ; elle la rencontra sur son chemin, mais avec une figure si sévère qu'elle n'osa point Tinlerroger personnellement.
— Mon Dieu! mon Dieu! que va-t-on faire! s'écria timidement la vicomtesse en joignant ses mains suppliantes,
— On va se venger I répondit madame de Tourville avec majesté.
— Se venger ! et comment ? demanda Claire.
— Madame, répondit Lenet, si vous avez quelque empire sur la princesse, usez-en pour que, sous le nom de représailles, il ne se commette point quelque horrible assassinat.
Et il passa à son tour, laissant Claire épouvantée.
En effet, par une de ces intuitions singulières qui font croire aux pressentiments, le souvenir de Canolles s'était douloureusement présenté tout à coup à l'esprit de la jeune femme. Elle entendit dans son cœur comme une voix triste qui lui parlait de cet ami absent, et remontant chez elle avec une précipitation furieuse, elle commençaitde s'habiller pour aller au rendez- vous, quand elle s'aperçut que le rendez-vous ne devait avoir lieu que dans trois ou quatre heures.
Cependant Canolles s'était présenté chez madame de Lalasne comme la recommandation lui en avait été faite par la vicomtesse. C'était le jour anniversaire de la naissance du président, et on lui donnait une espèce de fête. Comme on était aux plus beaux jours de l'année, toute la société était dans le jardin, où un jeu de bague avait été établi sur une vaste pelouse. Canolles, dont l'adresse était extrême et la grâce parfaite, lia à l'instant même plusieurs défis, et, grâce à son habileté, fixa constamment la victoire de son côté.
Les dames riaient de la maladresse des rivaux de Canolles et admiraient l'habileté de celui-ci ; à chaque coup nouveau qu'il faisait, c'étaient des bravos prolongés ; les mou-
m LA GUERRE DE5 FEMMES.
choirs flottaient en l'air, et c'était tout au plus si les bouquets ne s'échappaient pas des mains pour aller tomber à ses pieds.
Ce triomphe ne suffisait pas pour détourner de l'esprit de Canolles la grande pensée qui le préoccupait, mais il lui faisait prendre patience. Si pressé qu'on soit d'arriver au but, on prend en patience les retards de la marche quand ces retards sont des ovations.
Cependant, à mesure que l'heure attendue s'avançait, les regards du jeune homme se tournaient plus fréquents vers la grille par laquelle entraient ou sortaient les convives, et par laquelle naturellement devait apparaître l'envoyé promis.
Tout à coup, et comme Canolles se félicitait de n'avon* plus, selon toute probabilité, qu'un temps bien court à attendre, une rumeur singulière se glissa dans celte foule joyeuse. Canolles remarquait que des groupes se formaient çà et là, causaient bas, et le regardaient avec un intérêt étrange et qui semblait avoir quelque chose de douloureux ; d'abord il attribua cet intérêt à sa personne, à son adresse, et se fit les honneurs de ce sentiment, dont il était loin de soupçonner la véritable cause.
Cependant il commença, comme nous l'avons dit, de remarquer qu'il y avait quelque chose de douloureux dans cette attention dont il était l'objet : il s'approcha, souriant, de l'un de ces groupes ; les personnes qui le composaient essayaient de sourire, mais leur contenance était visiblement embarrassée : ceux qui ne causaient pas avec Canolles s'éloignèreni.
Canolles se retourna; il vit que peu à peu chacun s'éclipsait. On eût dit qu'une nouvelle fatale, et qui avait glacé tout le monde de terreur, s'était répandue tout à coup dans l'assemblée. Derrière lui passait et repassait le président de
Lalasne, qui, une main sous son menton, une autre dans sa poitrine, se promenait d'un air lugubre. La présidente, ayant sa sœur au bras et profitant d'un moment où personne ne pouvait la voir, fit un pas vers Canolles, et, sans adresser la parole à personne, dit avec un ton qui jeta le trouble dans ràme du jeune homme :
— Si j'étais prisonnier de guerre, fût-ce sur parole, de peur qu'on ne tînt pas vis-à-vis de moi la parole engagée, je sauterais sur un bon cheval, je gagnerais la rivière ; je donnerais dix louis, vingt louis, cent louis à un batelier, s'il le fallait, mais je gagnerais au pied...
Canolles regarda les deux femmes avec étonnement, et les deux femmes firent à la fois un signe de terreur qui demeura incompréhensible pour lui. Il s'avança, cherchant à savoir des deux femmes l'explication des paroles qu'elles venaient de prononcer, mais elles s'enfuirent comme des fantômes, l'une, mettant un doigt sur la bouche pour lui faire signe de se taire, l'autre, en levant le bras pour lui faire signe de fuir.
En ce moment, le nom de Canolles retentit à la grille.
Le jeune homme tressaillit de tout son corps ; ce nom devait être prononcé par le messager de madame de Cambes. Il s'élança vers la grille.
— Monsieur le beron de Canolles est-il ici ? demandait une voix forte.
— Oui, s'écria Canolles oubliant tout pour ne se souve^j nir que de la promesse de Claire; oui, me voici. '
— Vous êtes bien monsieur de Canolles ? dit alors une es pèce de sergent en franchissant le seuil de la grille derrière lequel il s'était tenu jusque-là.
— Oui, Monsieur.
— Le gouverneur de l'île Saint-Georges ?
— Oui.
L'ex-capitaine au régiment de Navailles?
— Oui.
Le sergenf se retourna;, fit signe, et quatre soldats, cachés par un carrosse, s*avancèrent aussitôt ; le carrosse luimême s'approcha au point que son marchepied touchait le seuil de la grille ; le sergent invita CanoUes à y monter.
Le jeune homme regarda autour de lui; il était absolument seul. Seulement il vit au loin, dans les arbres, pareilles à deux ombres, madame de Lalasne et sa sœur, qui, appuyées l'une à Tautre, semblaient le regarder avec compassion.
— Pardieul se dit-il, ne comprenant rien à ce qui se passait, madame de Cambes a été choisir là une singulière escorte. Mais, ajouta-t-il en souriant à sa propre pensée, ne soyons pas difficile sur le choix des moyens.
— Nous vous attendons, commandant, dit le sergent.
— Pardon, Messieurs, répondit Canolles, me voici.
Et il monta dans le carrosse. Le sergent et deux soldats montèrent avec lui ; les deux autres se placèrent, Tun près du cocher, l'autre derrière, et la lourde machine partit aussi vite que pouvaient Tentraîner deux vigoureux chevaux.
Tout cela était étrange, et commençait à donner à penser à Canolles ; aussi, se retournant vers le sergent :
— Monsieur, dit-il, maintenant que nous sommes entre nous, pouvez-vous me dire où vous me conduisez ?
— Mais à la prison d'abord, monsieur le commandant, répondit celui à qui cette demande était adressée.
Canolles regarda cet homme avec stupeur.
— Comment, à la prison ! dit-il. Ne venez-vous pas de la part d'une femme?
— Si fait 1
— Et cette femme n'est-elle point madame la vicomtesse de Cambes?
— Non, Monsieur, cette femme est madame la princesse de Condé.
— Madame la princesse de Cond^ ! s'écria Canolles.
— Pauvre jeune homme I murmura une femme qui passait. Et elle fit le signe de la croix.
Canolles sentit un frisson aigu passer dans ses veines.
Plus loin, un homme qui courait, une pique à la main, s'arrêta en voyant le carrosse et les soldats. Canolles se pencha en dehors, et sans doute cet homme le reconnut^ car il lui montra le poing avec une expression menaçante et furieuse.
— Ah çàl mais ils sont fous dans votre ville, dit Canolles en essayant de sourire encore; suis-je donc depuis une heure devenu un objet de pitié ou de haine pour que les uns me plaignent et que les autres me menacent?
— Eh! Monsieur, répondit le sergent, ceux qui vous plaignent n'ont pas tort, et ceux qui vous menacent pourraient bien avoir raison.
— Enfin, si je comprenais, au moins, dit Canolles.
' — Vous allez comprendre tout à Theure, Monsieur, répondit le sergent.
On arriva à la porte de la prison et Ton fit descendre Ca- Bolles au milieu de la foule, qui commençait à se rassemhler.
Seulement , au lieu de le conduire à sa chambre habituelle , on le fit descendre dans un cachot rempli de gardes.
— Voyons l il faut cependant que je sache à quoi m'en tenir, se dit Canolles.
Et, tirant deux louis de sa poche, il s'approcha d'un soldat et les lui mit dans la main.
Le soldat hésita à les recevoir.
— Prends, mon ami, lui dit Canolles, car la question que je vais te faire ne peut te compromettre en rien.
— Alors parlez, mon commandant, répondit le soldai en mettant préalablement les deux louis dans sa poche.
— Eh bien! je voudrais savoir la cause de mon arrestation subite?
— Il paraîtrait, lui répondit le soldat, que vous ignorez la mort de ce pauvre monsieur Richon?
Richon est mort I s'écria CanoUes avec un cri de profonde douleur, car on se rappelle l'amitié qui les unissait. Aurait-il donc été tué, mon Dieu?
— Non, mon commandant, il a été pendu.
— Pendu ! murmura Canolles en blêmissant et en joignant les mains, et en regardant le sinistre appareil qui l'entourait et la mine farouche de ses gardiens. Pendu ! diable! voilà qui pourrait bien ajourner indéliaiment mon mariage I
Madame de Cambes avait terminé sa toilette, toilette simple ^t charmante; alors elle jeta une espèce de cape sur ses épaules et fit signe à Pompée de la précéder; il faisait presque nuit, et pensant qu'elle serait moins remarquée à pied qu'en carrosse, elle avait donné l'ordre à sa voiture de Tattendre seulement à la sortie de Téglise des Carmes, près d'une chapelle dans laquelle elle avait obtenu qu'on la mariât. Pompée descendit l'escalier, et la vicomtesse le suivit. Ces fondions d'éclaireur rappelaient au vieux soldat la fameuse patrouille qu'il avait faite la veille de la bataille de Corbie.
Au bas de l'escalier, et comme la vicomtesse longeait le
salon où il se faisait un grand tumulte, elle rencontra madame de Tourville qui entraînait le duc de La Rochefoucault vers le cabinet de la princesse, tout en discutant avec lui.
— Ohl par grâce, Madame, un mot, dit-elle; qu'a-t-on résolu?
— Mon plan est adopté I s'écria madame de Tourville triomphante.
— Et quel était votre plan, Madame?je ne le connais pas,
— Les représailles, ma chère, les représailles ! Pardon, Madame, mais j'ai le malheur de ne point être
aussi familière que vcus avec les termes de guerre; qu'entendez-vous par le mot représailles?
— Rien de plus simple, chère enfant.
— Mais enfin expliquez-vous.
— Ils ont pendu un officier de l'armée de messieurs les princes, n'est-ce pas?
— Oui, eh bien?
— Eh bien! cherchons dans Bordeaux un officier de l'armée royale, et pendons-le.
— Grand Dieu I s'éeria Claire épouvantée, que dites-vous donc là, Madame?
— • Monsieur le duc, continua la douairière sans paraître remarquer la terreur de la vicomtesse, n'a-t-on pas arrêté déjà le gouverneur qui commandait à Saint-Georges?
— Oui, Madame, répondit le duc,
— Monsieur de Canolles est arrêté ! s'écria Claire.
— - Oui, Madame, dit froidement le duc, monsieur de Canolles est arrêté ou va l'être; Tordre a été donné devant moi, et j'ai vu partir les hommes qui étaient chargés de l'exécution.
— Mais on savait donc où il était ? demanda Claire avec un dernier espoir.
— Il était dans la petite maison de notre hôte, monsieur de
T. II. iO
Lalasne, où il avait même, m'a-l-on dit, de grands succès au jeu de bague.
Claire poussa un cri ; madame de Tourville se retourna avec étonnemerît, le duc regarda la jeune femme avec un imperceptible sourire.
— Monsieur de Canolles est arrêté 1 reprit la vicomtesse; mais qu'a-t'il donc fait, mon Dieu ! et qu'y a-t-il de commun entre lui et l'horrible événement qui nous désole?
— Ce qu'il y a de commun? Tout, ma chère. N'est-ce pas un gouverneur comme Richon?
Claire voulut parler, mais son cœur se serra tellement que la parole se glaça sur ses lèvres. Cependant, saisissant le bras du duc, et le regardant avec terreur, elle parvint à murmurer ces mots :
— Oh I mais c'est une feinte, n'est-ce pas, monsieur le duc? une manifestation, voilà tout. On ne peut rien, il me semble cela du moins, on ne peut rien faire à un prisonnier sus* parole.
— Richon aussi. Madame, était prisonnier sur parole...
— Monsieur le duc, je vous supplie...
— Épargnez-vous les supplications, Madame, elles sont inutiles. Je ne puis rien dans cette affaire : le conseil seul décidera.
Claire quitta le bras de monsieur de La Roche foucault et courut droit au cabinet de madame de Condé. Lenet, pâle et agité, se promenait à grands pas; madame de Condé causait avec le duc de Rouillon.
Madame de Cambes se glissa près de la princesse, légère et pâle comme une ombre.
— Oh ! Madame, dit-elle, au nom du ciel, un moment d'entretien, je vous en supplie!
— Ah! c'est toi, petite; je n'ai pas le loisir en ce moment, répondit la princesse ; mais, après le conseil, je suis tout à toi.
— Madame, Madame, c'est justement avant le conseil qu'il faut que je vous parle.
La princesse allait céder, lorsqu'une porte, placée en face de celle par laquelle la vicomtesse était entrée, s'ouvrit, et monsieur de La Rochefoucault parut.
— Madame, dit-il, le conseil est assemblé et attend impatiemment Votre Altesse.
— Tu vois, petite, dit madame de Condé, qu'il m'est impossible de t'écouter en ce moment ; mais viens avec nous au conseil, et lorsqu'il sera terminé, nous sortirons ensemble et nous causerons.
Il n'y avait pas moyen d'insister. Éblouie, fascinée par Teffroyable rapidité avec laquelle marchaient les événements, la pauvre femme commençait à avoir le vertige; elle interrogeait tous les yeux, interprétait tous les gestes, sans rien voir, sans que sa raison lui fît comprendre ce dont il s'agissait, sans que son énergie pût la tirer de ce rêve effroyable.
La princesse s'avança vers le salon. Claire la suivit machinalement sans s'apercevoir que Lenet avait pris dans les siennes sa main glacée qu'elle laissait pendre comme celle d'un cadavre.
On entra dans la chambre du conseil ; il était huit heures du soir à peu près.
C'était une vaste salle déjà sombre par elle-même, mais assombrie encore par de vastes tapisseries. Une espèce d'estrade avait été dressée entre les deux portes qui faisaient face aux deux fenêtres par lesquelles pénétraient les dernières lueurs du jour mourant. Sur cette estrade étaient préparés deux fauteuils, Tun pour madame de Condé; l'autre pour monsieur le duc d'Enghien. De chaque côté de ces fauteuils partait une ligne de tabourets destinés aux femmes qui formaient le conseil privé de Son Altesse. Tous les autres juges devaient s'asseoir sur des bancs disposés à cet
effet. Appuyé au fauteuil de madame la Princesse se tenait le duc de Bouillon; appuyé au fauteuil du petit prince se tenait monsieur le duc de La Rochefoucault.
Lenet s'était placé en face du greffier; près de lui était Claire, égarée, debout, tremblante.
On introduisit six officiers de l'armée royale, six officiers de la municipalité, et six jumts de la ville.
Ils prirent leurs places sur les bancs.
Deux candélabres supportant trois bougies chacun éclairaient seuls cette assemblée improvisée; ils étaient posés sur une table placée devant madame la Princesse, mettant en lumière le groupe principal, tandis que le reste des assistants allait successivement se confondant dans Tombre à mesure qu'ils s'éloignaient de ce faible centre de lumière.
Des soldats de Tarmée de madame la Princesse gardaient les portes, la hallebarde à la main.
On entendait bruire au dehors la foule mugissante. Le greffier fit Tappel, chacun se leva à son tour et répondit.
Puis le rapporteur exposa l'affaire : il raconta la prise de Vayres, la parole de monsieur de La Meilleraie violée, la mort infamante de Richon.
En ce moment un officier, aposté exprès et qui avait reçu d'avance sa consigne, ouvrit une fenêtre, et Ton entendit entrer comme une bouffée de voix ; ces voix criaient : Vengeance pour le brave Richon ! Mort aux mazarinsi
C'était ainsi que l'on désignait les royalistes.
—Vous entendez, dit monsieur de La Rochefoucault, ce que la grande voix du peuple demande. Or, dans deux heures, ou le peuple aura méprisé notre puissance et se sera fait justice lui-même, ou les représailles ne seront plus opportunes. Jugeons donc, Messieurs, et cela sans plus tarder. La princesse se leva.
— Et pourquoi donc juger? s'écria-t-elle. A quoi bon un
jugement? Le jugement, vous venez de Tentendre, et c'est le peuple de Bordeaux qui Ta prononcé.
— Eh effet, dit madame de Tourville, et rien de plus simple que la situation. C'est la peine du talion et pas autre. Ces sortes de choses devraient se faire d'inspiration, pour ainsi dire, et de prévôt à prévôt tout bonnement.
Lenet n'en put pas entendre davantage ; de la place où il était, il s'élança au milieu du cercle.
— Ohl pas un mot de plus, je vous en supplie^ Madame, s'écria-t-il, car un avis pareil serait trop fatal s'il prévalait. Vous oubliez que l'autorité royale elle-même, en punissant à sa façon, c'est-à-dire d'une manière infâme, a conservé au moins le respect des formes juridiques, et qu'elle a fait confirmer le châtiment juste ou non par un arrêt des juges. Croyez-vous avoir le droit de faire ce que n'a point osé faire le roi?
— Oh! dit madame de Tourville, c'est assez que j'ouvre un avis pour que monsieur Lenet soit de l'avis contraire. Malheureusement, cette fois, mon avis est d'accord avec celui de Son Altesse.
— Oui, malheureusement, dit Lenet.
— Monsieur ! s'écria la princesse.
— Eh! Madame, dit Lenet, gardez les apparences, du moins; ne serez- vous pas toujours libre de condamner?
— Monsieur Lenet a raison, dit le duc de La Rochefoucault en composant son maintien. Et la mort d'un homme est une chose trop grave, surtout en pareille circonstance, pour que nous en laissions la responsabilité peser sur une seule tête, celte tête fût-elle une tête princière.
Puis se penchant à l'oreille de la princesse, afin que le groupe des intimes pût seul l'entendre :
— Madame, dit-il, prenez l'avis de tous et ne gardez pour prononcer le jugement que ceux dont vous serez sûre. Ainsi
nous n'aurons point à craindre que notre vengeance nom échappe.
— Un moment, un moment, interrompit monsieur de Bouillon en s'appuyant sur sa canne et en soulevant sa jambe goutteuse ; vous avez parlé d'éloigner la responsabilité de la tête de la princesse, je ne larécuse pas, mais je veux que les autres la partagent avec moi. Je ne demande pas mieux que de continuer d'être rebelle, mais en compagnie avec madame la Princesse d'un côté , et avec le peuple de l'autre. Diable ! je ne veux pas qu'on m'isole. J'ai perdu ma souveraineté de Sedan à une plaisanterie de ce genre. Alors j'avais une ville et une tête. Le cardinal de Richelieu a pris ma ville; aujourd'hui je n'ai plus qu'une tête, et je ne veux pas que le cardinal Mazarin me la prenne.
Je demande donc pour assesseurs messieurs les notables de Bordeaux.
— De pareilles signatures près des nôtres, murmura la princesse, fi donc I
— La cheville soutient la poutre, Madame, répondit le duc de Bouillon, que la conspiration de Cinq Mars avait rendu prudent pour tout le reste de sa vie.
— Est-ce votre avis. Messieurs?
— Oui, dit le duc de La Rochefoucault.
— Et vous, Lenet?
— Madame, répondit Lenet, je ne suis heureusement ni prince, ni duc, ni officier, ni jurât. J'ai donc le droit de m'abstenir, et je m'abstiens.
Alors la princesse se leva, invitant l'assemblée qu'elle avait réunie à répondre, par un acte énergique, à la provocation royale. A peine avait-elle fini son discours, que la fenêtre se rouvrit de nouveau, et qu'on entendit pour la seconde fois pénétrer dans la salle du tribunal les mille voix du peuple criant d'un seul cri :
— Vive madame la Princesse! Vengeance pour RichonI Mort aux épernonistes et aux mazarins !
Madame de Cambes saisit le bras de Lenet.
— Monsieur Lenet, dit-elle, je me meurs I
— Madame la vicomtesse de Cambes, dit celui-ci, demande à Son Altesse la permission de se retirer.
— Non pas, non pas, dit Claire, je veux...
^ Votre place n'est pomt ici, Madame, interrompit Lenet. Vous ne pouvez rien pour lui, je vous tiendrai au courant de tout, et nous verrons à tâcher de le sauver.
— La vicomtesse peut se retirer, dit la princesse. Celles de ces dames qui ne voudront point assister à cette séance sont libres de la suivre. Nous ne voulons que des hommes ici.
Aucune des femmes ne bougea : une des aspirations éternelles de la moitié du genre humain destinée à séduire est d'ambitionner Texercice des droits de la partie destinée à commander. Ces dames trouvaient, comme Tavait dit la princesse, une occasion de se faire homme pour un moment : c'était une trop heureuse circonstance pour qu'elles n'en profitassent point.
Madame de Cambes sortit, soutenue par Lenet. Sur Tescalier, elle retrouva Pompée qu'elle avait envoyé aux informations.
— Eh bien? lui demanda-t-elle.
— Eh bien! dit-il, il est arrêté.
— Monsieur Lenet, dit Claire, je n'ai plus de confiance qu'en vous et d'espoir qu'en Dieu !
Et elle rentra tout éperdue dans sa chambre.
— Quelles questions poserai-je à celui qui va comparaître? demandait la princesse au moment où Lenet reprenait sa place près du greffier, et sur qui tombera le sort?
— Rien de plus simple. Madame, répondit le duc. Nous tenons trois cents prisonniers peut-être, dont dix ou douze
officiers; interrogeons-les seulement sur leurs noms et sur leurs grades dans Tarmée royale; le premier qui sera reconnu pour commandant de place comme était mon pauvre Richon, eh bien ! c'est celui qu'aura désigné le sort.
— Il est inutile de perdre notre temps à interroger dix ou douze officiers différents, Messieurs, dit la princesse. Vous tenez le registre, monsieur le greffier, cherchez et nommez les prisonniers d'un grade égal à celui qu'occupait M. Richon.
Il n'y en a que deux, Madame, répondit le greffier : le gouverneur de llle Saint - Georges et le gouverneur de Braune.
— Nous en avons deux, c'est vrai I s'écria la princesse ; le sort, vous le voyez, nous fait la part belle. Sont-ils arrêtés, Labussière?
— Certainement, Madame, répondit le capitaine des gardes, et tous deux attendent à la forteresse Tordre de comparaître.
— Qu'ils comparaissent, dit madame de Condé,
— Lequel amènera-t-on ? demanda Labussière.
— Amenez-les tous deux, répondit la princesse; seulement nous commencerons par le premier en date, par mon* sieur le gouverneur de Saint-Georges.
Un silence de terreur, troublé seulement par le bruit des pas du capitaine des gardes qui s'éloignait et par le murmure sans cesse renaissant de la multitude, suivit cet ordre, qui allait lancer la rébellion de messieurs les princes dans
une voie terrible et plus dangereuse encore que celle où ils avaienf oiarché jusqu'à présent. C'était par un seul acte mettre ra princesse et ses lîonseillers, Tarmée et la ville en quelque sorte hors la loi ; c'était rendre une population tout entière responsable des intérêts et surtout des passions de quelques-uns ; c'était faire en petit ce que la Commune de Paris fit au 2 septembre. Mais, comme on le sait, la Commune de Paris agissait en grand.
Pas un souffle ne bruissait dans la salle; tous les yeux étaient fixés sur la porte par laquelle on attendait le prisonnier. La princesse, pour bien jouer son rôle de président, faisait semblant de feuilleter des registres; de monsieur Larochefoucauld avait pris une attitude rêveuse, monsieur de Bouillon causait avec madame de Tourville de sa goutte qui le faisait beaucoup souffrir.
Lenet s'approcha de la princesse pour tenter un dernier effort ; non pas qu'il espérât, mais c'était un de ces hommes austères qui acquittent un devoir, parce que c'est pour eux une obligation de l'acquitter.
— Songez-y, Madame, dit-il, vous jouez sur un coup de dé l'avenir de votre maison.
— Il n'y a pas de mérite à cela, dit sèchement la princesse ; je suis sûre de gagner.
— Monsieur le duc, dit Lenet se retournant vers La Rochefoucault , vous qui êtes si supérieur aux intelligences vulgaires et aux passions humaines , vous conseillerez la modération, n'est-ce pas ?
— Monsieur, répondit hypocritement le duc, je discute en ce moment-ci la chose avec ma raison.
Discutez-la avec votre conscience, monsieur le duc, répondit Lenet, et cela vaudra mieux I
En ce moment un bruit sourd se fit entendre. C'était la grille que Ton refermait. Ce bruit retentit dans tous les
m LA GUERRE DES FEMMES.
cœurs, car il annonçait l'arrivée de Tun des deux prisonniers. Bienlôt des pas résonnèrent dans Tescalier, les hallebardes sonnèrent sur les dalles , la porte se rouvrit et Canoiles parut.
Jamais il n'avait semblé si élégant, jamais il n'avait été si beau ; son visage , plein de sérénité, avait conservé la fleur empourprée de la joie et de l'ignorance. 11 s'avança d'une marche facile et sans affectation , comme il eût fait chez l'avocat Lavie ou chez le président Lalasne , et salua respectueusement la princesse et les ducs.
La princesse elle-même fut étonnée de cette aisance parfaite ; aussi demeura-t-elle un instant à regarder le jeune homme.
Enfin elle rompit le silence.
— Approchez, Monsieur, dit-elle.
Canolles obéit et salua une seconde fois,
— Qui êtes-vous ?
— Je suis le baron Louis de Canolles, Madame. — • Quel grade occupiez-vous dans Tarmée royale?
— J'étais lieutenant-colonel.
— N'étiez pas gouverneur de l'île Saint-Georges ?
— J'avais cet honneur.
— Vous avez dit la vérité ?
— En toutes choses, Madame.
— Avez-vous écrit les demandes et les réponses , greffier ? Le greffier fit, en s'inclinant, un signe affirmatif.
— Alors signez^ Monsieur, dit la princesse.
Canolles prit la plume en homme qui ne comprend pas dans quel but on lui fait une injonction, mais qui obéit par déférence pour le rang de la personne qui la lui fail, puis il signa en souriant.
— C'est bien. Monsieur, dit la princesse, et vous pouvez vous retirer maintenant.
Canolles salua de nouveau ses nobles juges et se retira avec la même liberté et la même grâce, sans manifester ni curiosité ni étonnement.
A peine avait-il repassé la porte, et cette porte s'était-elle fermée derrière lui, que la princesse se leva.
— Eh bien? Messieurs, dit-elle.
— Eh bien I Madame, votons, dit le duc de La Rochefoucault.
— Votons, répéta le duc de Bouillon.
Puis se retournant vers les jurats :
— Ces Messieurs veulent-ils bien donner leur avis ? ajoutat-il.
— Après vous. Monseigneur, répondit un des bourgeois.
— Non, pas avant vousl s'écria une voix retentissante.
— Cette voix avait un tel accent de fermeté qu'elle étonna tout le monde.
— Que veut dire ceci? demanda la princesse en essayant de reconnaître le visage de celui qui venait de parler.
— Cela veut dire , s'écria un homme en se levant pour qu'on ne conservât aucun doute sur celui qui avait parlé, que moi, André Lavie, avocat du roi, conseiller près le parlement, je réclame , au nom du roi, et surtout au nom de rhumanité, privilège et sûreté pour les prisonniers retenus à Bordeaux sur parole. En conséquence, je prends mes conclusions...
— Oh 1 oh ! monsieur Tavocat, dit la princesse en fronçant le sourcil , pas de style de procédure devant moi , je vous prie, car je ne le comprends pas. C'est une affaire de sentiment que celle que nous suivons, et non un procès mesquin et chicanier ; chacun des membres qui composent ce tribunal comprendra cette convenance, je suppose.
— Oui, oui, reprirent en chœur les jurats et les ofTiciers ; volons. Messieurs votons I
^ Je Tai dit et je le répète, dit Lavie sans se déconcerter Tapostrophe de la princesse, je demande privilège et sûreté pour les prisonniers retenus sur parole. Ceci n'est point le style de la procédure, c'est le style du droit des gens.
— Et moi j'ajoute, s'écria Lenet, que Ton a entendu Richon avant de le frapper si cruellement, et qu'il est bien juste que nous entendions aussi les accusés.
— Et moi, dit dTspagnet, ce chef de bourgeois qui avait attaqué Saint-Georges avec monsieur de La Rochefoucault, je déclare que si Ton use de clémence, la ville se révoltera.
Un murmure du dehors sembla répondre à cette assertion et la confirmer.
— Hàtons-nous, dit la princesse. A quoi condamnons-nous l'accusé?
— Les accusés. Madame, dirent quelques voix, car il y en a deux.
— Un seul ne vous suffit-il donc pas ? dit Lenet en souriant de méprisa cette sanglante servilité.
— Lequel, alors ? lequel? répétèrent les mêmes voix.
— Le plus gras, cannibales! s'écria Lavie. Ah! vous vous plaignez d'une injustice, vous criez au sacrilège, et vous voulez répondre à un assassinat par deux meurtres ! Belle réunion de philosophes et de soldats qui se confondent en égorgeurs !
Les yeux flamboyants de la plupart des juges semblaient prêts à foudroyer le courageux avocat du roi. Madame de Condé s'était soulevée, et, appuyée sur ses deux poignets, elle semblait interroger du regard les assistants pour s'assurer si les paroles qu'elle avait entendues avaient bien été prononcées, et s'il existait au monde un homme assez audacieux pour dire de pareilles choses devant elle.
Lavie comprit que sa présence envenimerait tout, et que sa manière de défendre les accusés, au lieu de les sauver,
les perdrait. 11 résolut donc de se retirer, mais de se retirer en juge qui se récuse, et non en soldat qui fuit.
— Au nom c(e Dieu, dit-il, je proteste contre ce que vous voulez faire ; au nom du roi, je vous le défends !
Et, renversant son fauteuil avec un geste de majestueuse colère, il sortit de la salle, le front haut et la marche assurée, comme un homme fort de l'accomplissement d'un devoir, et peu soucieux des malheurs qui peuvent résulter d'un devoir accompli.
— Insolent I murmura la princesse.
— Bon! bon! laissons faire, dirent quelques voix; maître Lavie aura son tour.
— Votons, répondit la presque unanimité des juges.
— Mais, dit Lenet, pourquoi voter sans avoir entendu les deux accusés? Peut-être Tun vous paraîtra-t-il plus coupable que l'autre. Peut-être assumerez-vous sur une seule tête la vengeance que vous voulez faire porter sur deux.
En ce moment on entendit rouler pour la seconde fois la grille.
— Eh bien ! soit, dit la princesse, nous voterons sur les deux à la fois.
Le tribunal, qui s'était déjà levé tumultueusement, se rassit. On entendit de nouveau le bruit des pas, le retentissement des hallebardes, la porte se rouvrit, et Cauvignac parut à son tour.
Le nouvel arrivant formait un frappant contraste avec CanoUes ; ses vêtements, encore mal remis des outrages de la populace, avaient, quelque soin qu'il eût pris de les effacer, conservé des traces de désordre. Ses yeux se portèrent vivement sur les jurats, les officiers^ les ducs ei la princesse, embrassant tout le tribunal d'un regard circulaire, puis, de Vair d'un renard qui ruse, il s'avança sondant, pour ainsi
T. II. li
dire, le terrain du pied à chaque pas qu'il faisait, Toreille attentive, pâle et visiblement inquiet.
— Votre Altesse m'a fait Thonneur do m'appeler devant elle? dit-il sans*qu'on Ticterrogeât.
— Oui, Monsieur, répondit la princesse : j'ai voulu être fixée par vous-même sur quelques points qui vous sont relatifs et qui nous embarrassent.
— En ce cas, répondit Cauvignac en s'inclinant, me voici, Madame, et tout prêt à répondre à la faveur que me fait Votre Altesse.
Et il s'inclina de l'air le plus gracieux qu'il put prendre, mais il était visible que cet air manquait d'aisance et de naturel.
— Cela sera bientôt fait, répondit la princesse, surtout si vous répondez d'une façon aussi positive que nous interrogerons.
— Je ferai observer à Votre Altesse, dit Cauvignac, que la demande étant toujours préparée à ravance,et la réponse ne Tétant jamais, il est plus difficile de répondre que d'interroger.
— Oh ! nos demandes seront si claires et si précises, dit la princesse, que nous vous épargnerons toute réflexion. Votre nom?
— Eh bien î justement, Madame, voici dès l'abord une question embarrassante.
— Comment cela ?
— Oui, il arrive souvent qu'on a deux noms, le nom qu'on a reçu de sa famille, et le nom qu'on a reçu de soi-même. Par exemple, moi, j'ai cru avoir quelque raison d'abandonner mon premier nom pour en prendre un autre moins connu. Lequel de ces deux noms-là exigez-vous que j'avoue?
— Celui sous lequel vous vous êtes présenté à Chantilly, celui sous lequel vous vous êtes engagé à lever pour moi une
LA TtUEuRE des lŒMMiiîs, 183
compagnie, celui soas lequel to\tc Vu,vez levée, celui enfin sous lequel vous vous ètt^;> ^ eîidu à monsieur de Mazarin.
— VHC.oâj Madame, ait Cau'^'ignac ; mais il me semble que j'iî déjà l'honneur ^tsfë'^ndre victorieusement à toutes |.^es questions vendant Taudience que Votre Altesse m'a fait Abl grâco t'e m'accorder ce matin.
1 «- Aussi à cette heure, je ne vous eu fais qu'une seule, dit la princesse qui commençait à s'impatienter, je ne vous demande que votre nom.
— Eh bien I voilà justement ce qui m'embarrasse.
— Écrivez baron de Cauvignac, dit la princesse. L'accusé ne fit aucune réclamation, et le greffier écrivit.
— Maintenant, votre grade? dit la princesse ; j'espère que vous ne trouverez aucune difficulté à répondre à cette question.
— Au contraire, Madame, c'est justement cette question qui me paraît des plus embarrassantes. Si vous me parlez de mon grade comme savant, je suis bachelier ès lettres, licencié en droit, docteur en théologie, et je réponds, comme le voit Votre Altesse, sans hésiter.
— Non, Monsieur, nous parlons de votre grade militaire.
— Ah ! eh bien ! sur ce point, il m'est impossible de répondre à Votre Altesse.
— Comment cela?
— • Parce que je n'ai jamais bien su ce que j'étais moimême.
— Tâchez de vous fixer sur ce point, Monsieur, car je désire le savoir, moi.
— Eh bien ! je me suis fait d'abord de mon autorité privée lieutenant; mais, comme je n'avais pas mission de me signer
j un brevet et que je n'ai jamais eu que six hommes sous mes i ordres pendant tout le temps que j'ai porté ce titre, je crois ' bien que je n'ai pas le droit de m'en prévaloir.
Mais moi, moi, dit la princesse, moi, je vous ai fait capitaine, ainsi vous êtes capitaine.
— Ah ! voilà justement où mon embarras redouble et où ma conscience (îrie. Tout grade militaire dans TÉtat, j'en ai eu la conviction depuis, doit émaner de la volonté royale pour avoir une valeur. Or, Votre Altesse avait, c'est incontestable, le désir de me faire capitaine, mais je crois qu'elle n'en avait pas le droit. Je n'aurais donc pas été, dans ce cas, plus capitaine que je n'ai été lieutenant.
— Soit, Monsieur; mais supposons que vous n'ayez pas été lieutenant de votre fait, que vous n'ayez pas été capitaine du mien, attendu que ni vous ni moi n'avons pouvoir de signer un brevet, tout au moins êtes-vous gouverneur de Braune. Et comme celte fois c'est le roi qui a signé vos provisions, vous ne contesterez pas la valeur de l'acte.
Et voilà justement. Madame, répondit Cauvignac, celui des trois qui est le plus contestable.
— Comment cela? s'écria la princesse.
— J'ai été nommé, soit, mais je ne suis pas entré en fonctions. Qu'est-ce qui constitue le titre? Ce n'est point la possession de ce titre lui-même, c'est Taocomplissement des fonctions attachées à ce titre. Or, je n'ai rempli aucune des fonctions du titre où j'étais élevé ; je n'ai pas mis le pied dans mon gouvernement ; il n'y a pas eu de ma part commencement d'exécution ; donc je ne suis pas plus gouverneur de Braune que je n'étais capitaine avant d'être gouverneur, et lieutenant avant d'être capitaine.
— Cependant, Monsieur, on vous a trouvé sur la route de Braune.
— ■ Sans doute ; mais à cent pas de l'endroit où j'ai été arrêté, la route est bifurque : un des chemins va à Braune, mais l'autre va à Isson. Qui dit que je n'allais pas à Isson aussi bien qu'à Braune?
— C'est bien, dit la princesse : le tribunal appréciera votre défense. GreflGier, écrivez, gouverneur de Braune.
— Je ne peux point m'opposer, dit Cauvignac, à ce que Votre Altesse fasse écrire ce qui lui conviendra.
— Cest fait, Madame, dit le greffier.
— Bien. Et maintenant, Monsieur, dit la princesse à Cauvignac, signez votre interrogatoire.
— Ce serait avec le plus grand plaisir, Madame, dit Cauvignac, et j'aurais été enchanté de faire quelque chose qui fût agréable à Votre Altesse ; mais, dans la lutte que j'ai eu à soutenir ce matin contre le populaire de Bordeaux, lutte dont Votre Altesse m'a si généreusement tiré par Tintervention de ses mousquetaires, j'ai eu le malheur d'avoir le poignet droit foulé, et il m'a toujours été impossible d'écrire de la main gauche.
— Constatez le refus de l'accusé, Monsieur, dit la princesse au greffier.
— L'impossibilité, Monsieur; écrivez l'impossibilité; dit Cauvignac; Dieu me garde de refuser quelque chose à une aussi grande princesse que i'es-t Votre Altesse, si cette chose était en mon pouvoir.
Et Cauvignac, saluant avec le plus profond respect, sor* lit, accompagné de ses deux gardes.
— Je crois que vous aviez raison, monsieur Lenet, dit le duc de La Rocheîoucault, et que c'est nous qui avons eu tort de ne pas nous assurer cet homme.
Lenet était trop préoccupé pour répondre. Cette fois, sa perspicacité ordinaire Tavait mal servi; il espérait que Cauvignac attirerait sur lui seul la colère du tribunal; mais Cauvignac, avec ses éternels subterfuges, avait plutôt amusé ses juges qu'il ne les avait irrités. Seulement, son interrogatoire avec détruit tout l'effet qu'avait produit celui de Canolles, si toutefois il en avait produit, et la noblesse, la fran-
chise, la loyauté du premier prisonnier avaient, si Von peut dire cela, Aisparu sous les ruses du second., Cauvignac avait effacé Canolles.
Aussi, lorsqu'on alla aux voix, Tunanimité des voix fatelle pour la mort.
La princesse fit dépouiller les votes, et, se levant, pro» nonça avec solennité l'arrêt qui venait d'être rendu.
Puis chacun à son tour signa au registre des délibérations. Le duc d'Enghien d'abord , pauvre enfant qui ne savait pas ce qu'il signait, et dont la première signature allait coûter la vie d'un homme ; puis la princesse, puis les ducs, puis les dames du conseil, puis les officiers, puis les jurais : ainsi ùat le monde avait trempé dans les représailles. Noblesse et bourgeoisie, armée et parlement, il fallait punir tout le monde. Or, chacun sait que lorsqu'il faut punir tout le monde en général, on ne punit personne.
Alors, quand tout le monde eut signé, la princesse, qui tenait enfin sa vengeance, et dont cette vengeance satisfaisait l'orgueil, alla ouvrir elle-même la fenêtre, déjà ouverte deux fois, et cédant au besoin de popularité qui la dévorait :
— Messieurs les Bordelais, dit-elle à haute voix, Richon sera vengé, et dignement, reposez-vous-en sur nous.
Un hourra, pareil au bruit du tonnerre, accueillit cette déclaration, et le peuple se répandit dans l3s rues, heureux d'avance du spectacle que lui promettait la parole de la princesse.
Mais à peine madame de Condé fut-elle rentrée dans sa chambre avec Lenet, qui la suivait tristement, espérant encore la faire changer de résolution, que la porte s'ouvrit, et que madame de Cambes, pâle, éplorée, vint se jeter à ses genoux.
— Oh ! Madame, au nom du ciel, écoutez-moi I au nom du ciel, ne me repoussez pas!
— Qu'y a-t-il donc, mon enfant? demanda la princesse, et pourquoi pleures -tu ainsi ?
— Je pleure, Madame, parce que j'ai appris que la mort avait été votée, et que vous aviez confirmé ce vote; et cependant, Madame, vous ne pouvez pas faire tuer monsieur de Canolles.
— Et pourquoi cela, ma chère?ils ont bienfait tuerRichon.
— Mais, Madame, parce que c'est ce même monsieur de Canolles qui a sauvé Votre Altesse à Chantilly.
— Dois-je lui savoir gré d'avoir été dupe de notre ruse?
— Eh bienl Madame, voilà où est l'erreur : c'est que monsieur de Canolles n'a pas été dupe un instant de la substitution. Au premier coup d'œil il m'avait reconnue.
— Toi, Claire!
— Oui, Madame. Nous avions fait une partie de la route ensemble; monsieur de Canolles me connaissait; monsieur de Canolles, enfin, était amoureux de moi; et, dans cette circonstance... eh bien I Madame... peut-être a-t-il eu tort, mais ce n'est pas à vous de lui en faire un reproche... dans cette circonstance, il a sacrifié son devoir à son amour.
— Alors, celui que tu aimes ?..
— Oui, fit la vicomtesse.
— Celui que tu es venue me demander la permission d'épouser?..
— Oui.
— C'était donc...
— C'était monsieur de Canolles lui-même, s'écria la vicomtesse ; monsieur de Canolles, qui s'est rendu à moi à Saint-Georges, et qui, sans moi, allait se faire sauter lui et vos soldats... monsieur de Canolles, enfin, qui pouvait s'enfuir et qui m'a rendu son épée pour ne pas être séparé de moi. Vous comprenez donc que, s'il meurt, il faut que je meure aussi, Madame : car c'est moi qui l'aurai tuél
— Ma chère enfant, dit la princesse avec une certaine émotion, songe donc que tu me demandes là une chose qui est impossible, Richon est mort, il faut que Richon soit vengé. Une délibération a été prise, il faut qu'elle s'exécute : mon époux lui-même me demanderait ce que tu me demandes là, je le lui refuserais.
— Oh ! malheureuse, malheureuse I s'écria madame de Cambes en se renversant en arrière et en éclatant en sanglots, c'est moi qui ai perdu mon amant.
Alors Lenet, qui n'avait point encore parlé, s'approcha de la princesse.
— Madame, lui dit-il, n'avez-vous donc point assez d'une victime, et vous faut-il deux têtes pour payer celle de monsieur Richon.
— Ah! ah! dit la princesse, monsieur l'homme sévère, c'est-à-dire que vous me demandez la vie de Tun et la mort de l'autre. Est-ce bien juste cela, dites-moi?
— Madame, il est juste, quand deux hommes doivent mourir, d'abord qu'il n'en meure qu'un, s'il est possible, en supposant encore toutefois qu'une bouche ait le droit de souffler sur le flambleau allumé par la main de Dieu. Ensuite, il est juste, s'il y a un choix à faire, que l'honnête homme soit sauvé de préférence à l'intrigant. Il faut être juif pour mettre Barrabas en liberté et pour crucifier Jésus...
— Oh ! monsieur Lenet, monsieur Lenet, s'écria Claire, parlez pour moi, je vous en conjure! car vous êtes un homme, et l'on vous écoutera peut-être. Et vous. Madame, continua-t-elle en se tournant vers la princesse, rappelez-vous seulement que j'ai passé ma vie au service de votre maison.
— Et moi aussi, dit Lenet. Et cependant, pour trente ans de fidélité, je n'ai rien demandé à Votre Altesse; mais dans cette occasion, si Votre Altesse est sans pitié, je lui deman-
derai, en échange de ces trente ans de fidélité, une seule faveur.
— Laquelle ?
— Celle de me donner mon congé, Madame, afin que je puisse aller me jeter aux pieds du roi, auquel je consacrerai le reste de l'existence que j'avais vouée à l'honneur de votre maison.
— Eh bienl s'écria la princesse vaincue par celte communauté de prières, ne menace pas, mon vieil ami; ne pleure plus, ma douce Claire ; rassurez-vous tous deux enfin, un seul mourra, puisque vous le voulez; mais qu'on ne vienne plus me demander la grâce de celui qui sera destiné à mourir.
Claire saisit la main de la princesse et la dévora de baisers.
— Oh! merci! merci. Madame! dit-elle : de ce moment, ma vie et la sienne sont à vous.
— Et en faisant ainsi. Madame, dit Lenet, vous serez à la fois juste et miséricordieuse; ce qui, jusqu'à présent, nV vait été le privilège que de Dieu seul.
— Oh! maintenant. Madame, s'écria Claire impatiente, puis-je le voir? puis-je le délivrer?
— Une démonstration pareille, en ce moment, est impossible, dit la princesse ; elle nous perdrait. Laissons les prisonniers en prison ; on les fera sortir en même temps, l'un pour la liberté, l'autre pour la mort.
— Mais ne puis-je le voir, le rassurer, le consoler du moins? demanda Claire.
— Le rassurer ! chère amie, dit la princesse, je crois que vous n'en avez pas le droit : on apprendrait l'arrêt, on commenterait la faveur. Non, impossible : contentez-vous de le savoir sauvé. J'annoncerai aux deux ducs ma décision.
— - Allons, je me résigne. Merci, merci, Madame ! s'écria Claire.
m LA GUERRE DES FEMMES.
Et mauame de Cambes s'enfuit pour pleurer en liberté et pour remercier Dieu du fond de son cœur, qui débordait de joie et (ïe reconnaissance.
Les deux prisonniers de guerre occupaient deux chambres dans la même forteresse. Ces deux chambres attenaient Tune à l'autre : elles étaient situées au rez-de-chaussée; mais les rez-de -chaussée des prisons peuvent passer pour des troisièmes. Les prisons ne commencent pas comme les maisons, à la terre, elles ont en général deux étages de cachots.
Chaque porte de la prison était surveillée par un piquet d'hommes choisis parmi les gardes de la princesse ; mais la foule, ayant vu ces préparatifs qui satisfaisaient son désir de vengeance, avait peu à peu quitté les abords de la prison, où elle s'était portée en apprenant que Canolles et Cauvignac venaient d'y être conduits. Alors les piquets, qui stationnaient dans le corridor intérieur, bien plus pour garder les prisonniers de la fureur populaire que de crainte qu'ils ne s'évadassent, les gardes avaient quitté leur poste et s'étaient contentées d'un renfort de sentinelles.
En effet, le peuple n'ayant plus rien à voir là où il était, s'était dirigé naturellement vers le lieu où se faisaient les exécutions, c'est-à-dire vers l'esplanade. Les paroles jetées du haut de la salle du conseil à la multitude, s'étaient à l'instant même répandues dans la ville; chacun les avait commentées à sa manière. Mais, ce qu'elles offraient de plus clair, c'est qu'il y aurait quelque terrible spectacle pour la nuit même, ou au plus tard pour le lendemain : c'était une
volupté de plus pour la populace que de ne savoir précisément A quoi s'en tenir sur ce spectacle , car il lui restait Tattraît de l'inattendu.
Artisans, bourgeois, femmes, enfants, couraient donc aux remparts, et, comme il faisait nuit close et que la lune ne devait ss lever que vers minuit, beaucoup couraient une torche à la main. D'un autre côté, presque toutes les fenêtres étaient ouvertes, et beaucoup encore avaient mis sur les enlablements des flambleaux ou des lampions, comme on fait aux jours de fête. Cependant, au murmure de la foule, au regard effaré des curieux, aux patrouilles à pied et à cheval qui se succédaient, on comprenait que ce n'était pas une fête ordinaire que celle qui s'annonçait par de si lugubres préparatifs.
De temps en temps des cris furieux partaient des groupes qui se formaient et se dissipaient avec une rapidité qui n'appartient qu'à l'influence de certains événements. Ces cris étaient toujours les mêmes que ceux qui, à deux ou trois reprises différentes, avaient pénétré dans l'intérieur du tri' bunal.
— Mort aux prisonniers ! vengeance pour Riclion !
Ces cris, ces lueurs, ce bruit de chevaux, avaient tiré madame de Cambes de sa prière ; elle s'était mise à sa fenêtre, et elle examinait avec effroi tous ces hommes et toutes ces femmes aux yeux altérés, aux cris sauvages, qui semblaient des bêtes féroces lâchées dans un cirque, et appelant, par leurs rugissements, les victimes humaines qu'elles doivent dévorer : elle se demandait comment il était possible que^ îant d'êtres, auxquels les deux prisonniers n'avaient jamais ?ien fait, demandassent avec un pareil acharnement la mort de deu^ de leurs semblables, et elle ne savait quelle réponse ^ se faire à elle, pauvre femme, qui ne connaissait des pas- à sions humaines que celles qui adoucissent le cœur.
m LA GUERRE DES FEMMES.
De la fenêtre où elle était, madame de Cambes voyait, audessus des maisons et des jardins, apparaître Fextrémité des hautes et sombres tours de la forteresse. C'était là qu'était Canolles , c'était là que s'attachaient plus particulièrement ses regards.
Mais cependant elle ne pouvait pas faire qu'ils ne retombassent de temps en temps dans la rue , et alors elle voyait ces visages menaçants, elle entendait ces cris de vengeance^ et des frissons glacés comme ceux de la mort couraient alors dans ses veines.
— Oh ! disait-elle, ils ont beau me défendre de le voir, il faut que je pénètre jusqu'à luil Ces cris peuvent être parvenus jusqu'à son oreille ; il peut croire que je l'oublie ; il peut m'accuser; il peut me maudire. Oh! chaque moment qui s'écoule sans que je cherche un moyen de le rassurer me semble une trahison envers lui ; il m'est impossible de demeurer dans cette inaction^ quand peut-être il m'appelle à son secours. Oh! il faut que je le voie... Oui, mais comment le voir, mon Dieu! qui me conduira à cette prison? quel pouvoir m'en ouvrira les portes? Madame la Princesse m'a refusé un laissez-passer, et elle venait de tant m'accorder qu'elle en avait bien le droit. Il y a des gardes , il y a des ennemis autour de cette forteresse ; une population tout entière qui rugit, qui flaire le sang et qui ne veut pas qu'où lui arrache sa proie; on va croire que je veux l'enlever , le sauver; oh ! oui, je le sauverais, s'il n'était déjà en sûreté sous la sauvegarde de la parole de Son Altesse ; leur dire que je veux seulement le voir, ils n'en croiront rien, ils me refuseront ; puis, essayer une pareille tentative contre la volonté de madame la Princesse, n'est-ce point risquer de compromeUrb .a faveur acquise ? n'est-ce point m'exposer à ce qu'elle retire la parole donnée? Et cependanx lui laisser passer ainsi dans l'angoisse et dans la torture les longues
heures de la nuit, oh! je le sens, pour lui, pour moi surtout, c'est impossible! Prions Dieu, et Dieu m'inspirera peut-être.
Et alors madame de Cambes alla pour la seconde fois s'agenouiller devant son crucifix, et se mit à prier avec une ferveur qui eût touché madame la Princesse elle-même, si madame la Princesse avait pu l'entendre.
— Ohl je n irai pas, je n'irai pas, disait-elle ; car je comprends bien qu'il m'est impossible d'y aller. Toute la nuit il m'accusera peut-être... Mais demain, demain, n'est-ce pas, mon Dieu, demain m'absoudra près de lui ?
Cependant ce bruit, cette exaltation de la foule, qui allaient croissant, ces reflets de sinistre lumière qui, comme des éclairs , pénétraient jusqu'à elle et illuminaient par instants sa chambre demeurée dans l'obscurité , lui causaient une telle épouvante qu'elle boucha ses oreilles avec ses mains et qu'elle appuya ses yeux fermés sur le coussin de son prie-Dieu.
Alors la porte* s'ouvrit , et sans qu'elle l'entendît, un homme entra, qui s'arrêta un instant sur le seuil, fixant sur elle un regard d'afi*ectueuse pitié, et qui, voyant se soulever si douloureusement les épaules de la jeune femme, agitées par ses sanglots, s'approcha avec un soupir et lui posa la main sur le bras.
Claire se releva effrayée.
— Monsieur Lenet! dit-elle ; monsieur Lenet, ah! vous ne m'avez donc pas abandonnée ?
— Non, dit-il ; j'avais pensé que vous n'étiez pas suffisamment rassurée encore, et je m'étais hasardé à venir jusqu'à vous pour vous demander si je pouvais vous être utile à quelque chose. '
— Oh! cher monsieur Lenet, s'écria la vicomtesse, que vous êtes bon et que je vous remercie !
m LA GUERRE DES FEMMES.
— Il paraît que je ne m'étais pas trompé, dit Lenet. On se trompe rarement, ô mon Dieul quand on pense que les créatures souffrent, ajouta-t-il avec un sourire mélancolique.
— Oh! oui, Monsieur, s'écria Claire, oui, vous avez dit vrai : je souffre!
— N'avez-vous pas obtenu tout ce que vous désiriez, Madame, et plus que je n'espérais moi-même, je vous Tavoue?
— Oui, sans doute ; mais...
— Mais, je comprends ; n'est-ce pas, vous vous effrayez de voir la joie de cette populace altérée de sang, et vous vous apitoyez sur le sort de cet autre malheureux qui va mourir à la place de votre amant ?
Claire se releva sur ses genoux et demeura un instant immobile, pâlissant et les yeux fixés sur Lenet ; puis elle porta sa main placée à son front couvert de sueur.
— Ah! pardonnez-moi, ou plutôt maudissez-moi! ditelle ; car, égoïste que je suis, je n'y avais pas même songé. Non, Lenet, non, je vous l'avoue dans toute l'humilité de mon cœur, ces craintes, ces larmes, ces prières, c'est pour celui qui doit vivre; car, absorbée que je suis par mon amour, j'avais oublié celui qui va mourir I
Lenet sourit avec tristesse.
— Oui, dit-il, cela doit être ainsi, car cela est dans la na ture humaine ; peut-être est-ce l'égoïsme des individus qui fait le salut des masses. Chacun fait autour de soi et des siens un cercle avec une épée. Allons, allons. Madame, continua-t-il , faites la confession jusqu'au bout. Avouez franchement qu'il vous tarde que le malheureux ait subi son destin ; car, par sa mort, le malheureux assure la vie à votre fiancé !
— Oh ! je n'avais pas songé à cela encore, Lenet, je vous le jure. Mais ne forcez pas mon esprit de s'arrêter là-dessus.
car je rairne tant que je ne sais pas ce que je suis capable de désirer dans la folie de mon amour.
-— Pauvre enfant ! dit Lenet avec un ton de profonde pitié pourquoi donc n'avez-vous pas dit tout cela plus tôt? a — Oh 1 mon Dieu ! vous m'effrayez. Est-il donc trop tard, et n'est-il pas encore tout à fait sauvé?
— Il Test, reprit Lenet, puisque madame la Princesse a donné sa parole ; mais...
— Mais quoi?
— Mais, liélas! est-on jamais sûr de rien dans ce monde , et vous qui, comme moi, le croyez sauvé, ne pleurez-vous pas au lieu de vous réjouir?
— Je pleure de ne pouvoir le visiter, mon ami , répondit Claire. Songez qu'il doit entendre ces bruits affreux et croire son danger prochain ; songez qu'il peut m'accuser de tiédeur^ d'oubli, de trahison. Ohl Lenet, Lenet, quel supplice f En vérité, si la princesse savait ce que je souffre, elle aurait pitié de moi.
— Eh bien ! vicomtesse, dit Lenet, il faut la voir.
— Le voir! impossible. Vous savez bien que j'en ai demandé la permission à Son Altesse et que Son Altesse m'a refusé.
— Je le sais, je l'approuve au fond du cœur, et cependant...
— Et cependant vous m'exhortez à la désobéissance I s'écria Claire surprise en regardant fixement Lenet, qui, embarrassé sous ce regard, baissa les yeux. ;
— Je suis vieux, chère vicomtesse, dit-il, et défiant par cela même que je suis vieux, non pas en cette occasion, car la parole de la princesse est sacrée : il ne mourra qu'un des prisonniers, elle Ta dit; mais, habitué pendant le cours d'une longue vie à voir toutes les chances tourner contre celui qui se croit le plus favorisé , j'ai pour principe qu'on
doit toujours saisir Toccasion qui se présente. Voyez votre fiancé, vicomtesse ; voyez-le, croyez-moi. . — Ohl s'écria Claire, je vous jure que vous m'épouvantez, Lenet.
— Ce n'est pas mon intention; d'ailleurs, aimeriez-vous que je vous conseillasse de ne pas le voir? Non, n'est-ce pas? Et vous me gronderiez plus fort sans doute si j'étais venu vous dire le contraire de ce que je vous dis.
— Ohl oui, je Tavoue. Mais vous me parlez de le voir; c'était mon seul, mon unique désir; c'était la prière que j'adressais à Dieu quand vous êtes arrivé. Mais n'est-ce donc point chose impossible?
— Y a-t-il quelque chose d'impossible pour la femme qui a pris Saint-Georges? dit Lenet en souriant.
— Hélas 1 dit Claire, depuis deux heures que je cherche un moyen de pénétrer dans la forteresse, je ne Tai point encore trouvé.
— Et si je vous l'offre, moi, dit Lenet, que me donnerezvous?
Je vous donnerai!... Ohl tenez, je vous donnerai la main le jour où je marcherai à l'autel avec lui.
— Merci, mon enfant, dit Lenet, et vous avez raison : en effet, je vous aime comme un père; merci.
— Le moyen ! le moyen ! dit Claire.
— Le voici. J'avais demandé à madame la Princesse un laissez-passer pour m'entretenir avec les prisonniers ; car s'il y avait eu moyen de sauver le capitaine Cauvignac, j'aurais voulu rattacher cet homme à notre parti; mais maintenant ce laissez-passer est inutile, puisque vous venez de le condamner à mort par vos prières pour monsieur de CanoUes.
Claire frissonna malgré elle.
— Prenez donc ce papier, continua Lenet; il n'y a pas de nom, vous voyez.
Claire le prit et lut :
« Le geôlier de la forteresse laissera communiquer le porteur du présent avec celui des deux prisonniers de guerre qu'il lui plaira d'entretenir, et cela pendant une demi-heure.
« Claire-Clémence de Cokdé. »
— Vous avez un costume d'homme, dit Lenet ; endossezle. Vous avez le laissez-passer, usez-en.
— Pauvre officier! murmura Claire, ne pouvant chasser de sa pensée Tidée de Cauvignac, exécuté à la place de Canolles.
— Il subit la loi commune, répondit Lenet. Faible, il est dévoré par le fort; sans appui, il paye pour celui qu'on protège. Je le regretterai ; c'est an garçon d'esprit.
Cependant Claire tournait et retournait le papier entre ses mains.
— Savez-vous, dit-elle, que vous me tentez cruellement avec ce laissez-passer? Savez-vous qu'une fois que je tiendrai mon pauvre ami entre mes bras, je suis capable de remmener au bout du monde!
— Je vous le conseillerais. Madame, si la chose était possible; mais ce laissez-passer n'est point une carte blanche, et vous ne pouvez lui donner d'autre destination que celle qu'il a.
— C'est vrai, dit Claire en le relisant; et cependant on m'a accordé monsieur de Canolles; il est à moi I on ne peut plus me l'arracher!
— Aussi personne n'y songe-t-il. Allons, allons, Madame, ne perdez pas de temps; revêtez votre costume d'homme et parlez. Ce laissez passer vous donne une demi-heure ; je sais bien que c'est peu de chose qu'une demi-heure; mais après cette demi-heure viendra la vie tout entière. Vous êtes jeune, la vie sera longue; Dieu la fasse heureuse!
Claire saisit Lenet par la main, Taltira à elle et l'embrassa au front comme elle eût fait au plus tendre père.
— Allez, allez, dit Lenet en la poussant doucement, ne perdez pas de temps : celui qui aime véritablement n'a pas de résignation.
Puis, la regardant passer dans une autre chambre où Pompée, appelé par elle, Tattendait pour l'aider à changer de costume :
— Hélas I qui sait? murmura-t-il.
Les cris, les hurlements^ les menaces et l'agitation de la foule n'avaient point en effet échappé à Canolles. Par les barreaux de sa fenêtre il avait pu à son tour jouir du tableau mouvant et animé qui se déroulait sous ses yeux, et qui était le même d'un bout à l'autre de la ville émue.
Pardieu! disait-il, voici un fâcheux contre-temps. Cette mort de Richon... Pauvre Richon! c'était un brave. Cette mort de Richon va redoubler les rigueurs de notre captivité; on ne me laissera plus courir la ville comme auparavant ; plus de rendez-vous et même plus de mariage, si Claire ne se contente de la chapelle d'une prison. Elle s'en contentera. On est aussi bien marié dans une chapelle que dans une autre. Cependant c'est d'un triste augure. Pourquoi diable n'a-t-on pas reçu la nouvelle demain au lieu de la recevoir aujourd'hui?
Puis, se rapprochant de sa fenêtre et se penchant pour regarder :
— Quelle surveillance I continua-t-il ; deux factionnaires I Et quand je pense que je vais être confiné ici huit jours, quinze jours peut-être, jusqu'à ce qu'il soit arrivé quelque événement qui fasse oublier celui-ci» Heureusement que les événements se succèdent rapidement par le temps qui court, et que les Bordelais ont l'esprit léger; en attendant, je n'en aurai pas moins passé des moments fort désagréables. Pauvre Claire I elle doit être désespérée ; heureusement qu'elle sait que j'ai été arrêté. Ohl oui, elle le sait, et par conséquent qu'il n'y a point de ma faute. Ah çàî mais où diable vont donc tous ces gens-là? On dirait que c^est du côté de l'Esplanade I II n'y a cependant ni parade ni exécution à cette heure-ci ; ils vont tous du même côté. On dirait en vérité qu'ils savent que je suis là comme un ours derrière mes barreaux...
Canolles fit quelques pas dans sa chambre, les bras croisés : les murs d'une véritable prison l'avaient rendu momentanément aux idées philosophiques, dont il se préoccupait peu en temps ordinaire.
— La sotte chose que la guerre ! murmura4-il. Voilà ce pauvre Richon, avec lequel je dînais il y a un mois à peine, mort. Il se sera fait tuer sur ses canons, l'intrépide, comme j'aurais dû faire, moi ; comme j'aurais fait si tout autre que la vicomtesse m'eût assiégé. Certe guerre de femmes est, en vérité, la plus à craindre de toutes les guerres. Au moins je n'ai contribué en rien à la mort d'un ami. Dieu merci, je n'ai pas tiré l'épée contre mon frère, cela me console. Allons, c'est encore à mon bon petit génie féminin que je dois cela; tout bien décidé, allons, je lui dois beaucoup de choses.
En^ce moment un officier entra et interrompit le soliloque de Canolles.
— Avez-vous besoin de souper. Monsieur? lui dit-il. En ce cas, donnez vos ordres; le geôlier est avisé de vous faire faire telle chère qui vous conviendra.
— Allons, allons, dit Canolles, il paraît qu'ils comptent au moins me traiter honorablement tout le temps que \e demeurerai ici. J'avais craint un instant le contraire, en voyant le visage pincé de ]r princesse et la mine rébarbative de tous ses assesseurs...
— J'attends, répéta l'officier en s'inclinant.
— Ah! c'est juste; pardon. Votre demande m'a, par son extrême politesse, amené à certaines réflexions... Revenons à la matière : oui, Monsieur, je souperai, car j'ai grandïaim; mais je suis sobre d'habitude, et un souper de soldat me suffira.
— - Maintenant, reprit Tofficier en s'approchant de lui avec
intérêt, n'avez-vous aucune recommandation à faire en
ville? n'attendez-vous rien? Vous avez dit que vous étiez
soldat, moi aussi, je le suis ; agissez donc envers moi comme envers un camarade.
Canolles regarda l'officier avec étonnement.
—- Non, Monsieur, dit-il, non, je n'ai aucune recommandation à faire en ville ; non, je n'attends rien, si ce n'est une personne que je ne puis nommer. Quant à agir envers vous comme envers un camarade, je vous remercie de l'offre. Voici ma main, Monsieur; et, plus tard, si j'ai besoin de quelque chose, je m'en souviendrai.
Ce fut l'officier qui, cette fois, regarda Canolles avec surprise.
— Bien, Monsieur, dit-il, vous allez être servi à l'instant même, et il se retira.
Un instant après, deux soldats entrèrent, portant un souper tout servi; il était plus recherché que ne l'avait demandé Canolles. 11 s'assit devant la table et mangea de bon appétit.
Les soldats le regardaient à leur tour avec étonnement. Canolles prit cet étonnement pour de la convoitise, et comme le vin était d'excellent vin de Guyenne :
— Mes amis, dit-il, demandez deux verres.
Un des soldats sourit et rentra avec les deux verres demandés. ^
Canolles les remplit ; puis il versa quelques gouttes de via dans le sien.
— A votre santé ! mes amis, dit-il.
Les deux soldats prirent leurs verres et les choquèrent machinalement à celui de Canolles, et burent sans lui rendre son toast.
— - Ils ne sont pas polis, pensa Canolles, mais ils boivent bien; on ne peut pas tout avoir.
Et il continua son souper, qu'il mena triomphalement jusqu'au bout.
Lorsqu'il eut fini, il se leva, et les soldats enlevèrent la table.
L'oflQcier rentra.
-—Ah! pardieul Monsieur, lui dit Canolles, vous auriez bien dû souper avec moi; le souper était excellent.
— Je n'aurais pu avoir cet honneur, Monsieur; car je sors moi-même de table il n'y a qu'un instant... Et je reviens...
— Pour me faire compagnie? dit Canolles. S'il en est ainsi, recevez tous mes compliments, Monsieur; car c'est fort aimable à vous.
V — Non, Monsieur ; ma mission est moins agréable. Je viens ; >pour vous prévenir qu'il n'y a pas de ministre dans la prison, et que le chapelain est catholique; or, je sais que vous êtes l protestant, et cette différence dans le culte vous gênera peut- ' être...
— Moi, Monsieur? pour quoi faire? demanda naïvement Canolles.
— Mais, dit Tofficier embarrassé, pour faire vos prières.
— Mes prières 1... Boni dit Canolles en riant, je songerai à cela demain... Je ne fais mes prières que le matin, moi.
L'officier regarda Canollôs avec une stupeur qui se changea graduellement en une commisération profonde. Il salua et sortit.
— Ah çà! ditCanolles, mais le monde se détraque donc! Depuis la mort de ce pauvre Richon^ tous les gens que je rencontre ont Tair idiot ou enragé... Sarpejeu! ne verrai-je donc pas un visage quelque peu raisonnable...
Il achevait à peine ces mots que la porte de Canolles se rouvrit, et qu'avant qu'il eût pu reconnaître quelle personne c'était, quelqu'un vint se jeter entre ses bras, et, liant ses deux mains à son cou, inonda son visage de larmes.
— Allons ! s'écria le prisonnier en se débarrassant de l'étreinte, encore un fou. Mais, en vérité, je suis donc aux petites maisons !
Mais, du geste qu'il fit en se reculant, il jeta à terre le chapeau de l'inconnu, et les beaux cheveux blonds de madame de Cambes se déroulèrent sur ses épaules.
— Vous ici! s'écria Canolles courant à elle pour la reprendre dans ses bras. Vous ! Ah I pardonnez-moi de ne vous avoir pas encore reconnue, ou plutôt de ne vous avoir pas devinée...
— Silence 1 dit-elle en ramassant son chapeau et en le remettant vivement sur sa tête, silence! car si Ton savait que c'es4i moi, peut-être me reprendrait-on mon bonbear... Entm il m'est donc permis devons revoir encore... Oh! mon Dieu mon Dieu 1 que je suis heureuse !
Et Claire, sentant sa poitrine se dilater, éclata en bruyants sanglots.
— Encore I dit Canolles; il vous est permis de me voir en-^ core, dites- vous? et vous me dites cela avec des larmes... Ah çà! mais, vous ne deviez donc plus me revoir? continua-t-il en riant.
— Ohl ne riez pas 1 mon ami, dit Claire, votre gaieté me
fait mal... Ne riez pas, je vous en supplie 1 J'ai eu tant ie peine à venir près de vous... si vous saviez... et il s'en est fallu de si peu que je ne vinsse pas I...Sans Lenet, cet excellent homme... Mais revenons à vous, pauvre ami. Mon Dieu! vous voilà donc... c'est donc vous que je retrouve? c'est donc vous que je puis presser encore contre mon cœur?...
— Mais oui, c'est moi, c'est bien moi, dit Canolies souriant.
— Oh î tenez, dit Claire, c'est inutile, n'affectez pas ce maintien joyeux... Je sais tout... On ne savait pas que je vous aimais, on ne s'était pas caché de moi...
— Mais que savez-vous donc? dit Canolies.
— N'est-ce pas, continua la vicomtesse, n'est-ce pas que vous m'attendiez? N'est-ce pas que vous étiez mécontent de mon silence? N'est-ce pas que vous m'accusiez déjà?...
— Moi! tourmenté, mécontent, sans doute! mais je ne vous accusais pas... Je me doutais bien que quelque circonstance plus forte que votre volonté vous éloignait de moi; et mon plus grand malheur, dans tout cela, c'est que notre mariage était différé, remis à huit jours, à quinze jours, peutêtre...
Claire, à son tour, regarda Canolies avec la même stupeur que l'ofQcier avait témoignée un instant auparavant.
— Comment! dit-elle, parlez-vous sérieusement, oun'êtesvous pas en réalité plus effrayé que cela ?
— Moi, effrayé ! dit Canolies, effrayé de quoi?.. Est-ce que par hasard, dit-il' en riant, je cours un danger que je ne connais pas?
— Oh! le malheureux! s'écria-t-elle, il ne savait rien. Puis, ayant peur sans doute de révéler sans préparation
toute la vérité à celui que cette vérité menaçait si cruellement, elle arrêta, par un violent effort sur elle-même, les paroles qui avaient bondi de son cœur à ses lèvres.
— Non, je ne sais rien, dit gravement Ganolles. Mais vous allez tout me dire, n'est-ce pas? Je suis un homme; parlez, Claire, parlez...
— Vous savez que Richon est mort? dit-elle.
— Oui, répondit Ganolles, je le sais.
— Mais savez-vous comment il est mort?
— Non, mais je m'en doute... Il a été tué à son poste, n*est-ce pas, sur la brèche de Vayres?
Claire garda un moment de silence ; puis, grave commê Tairain qui sonne un glas funèbre :
— Il a été pendu à la halle de Libourne, dit-elle. Canolles fit un bond en arrière...
— Panda! s'écria-t-il, Richon, un soldat!
Puis pâlissant tout à coup et passant sur son front sa main tremblante :
— Ah! je comprends tout maintenant, dit-il; je comprends mon arrestation, je comprends mon interrogatoire, je comprends les paroles de l'officier, le silence des soldats; je comprends votre démarche, vos pleurs en me voyant si gai; je comprends enfin celte foule, ces cris, ces menaces... Richon a été assassiné !.. et c'est sur moi qu'on vengera Richon I
— Non, non, mon bien-aimé ! non, pauvre ami de mon cœur! s'écria Claire rayonnante de joie, en saisissant les deux mains de Canolles, et en plongeant ses yeux dans ses yeux. Non, ce n'est pas toi qu'ils vont sacrifier, cher prisonnier ! Ta ne t'étais pas trompé ; oui, tu étais désigné ; oui, tu étais condamné; oui, tu allais périr; oui, tu as vu la mort de bien près, mon beau fiancé!... Mais, sois tranquille, tu peux parler de bonheur et d'avenir, celle qui va te consacrer toute sa vie a sauvé la tienne !... Sois joyeux, mais tout bas ; car tu réveillerais peut-être ton malheureux compagnon, celai sur leqael va tomber l'orage, celui qui doit mou«^ rir à ta place.
— Oh! taisez-vous, taisez-vous, chère amie! vous me glacez d'horreur, dit Canolles mal remis, malgré les ardentes caresses de Claire, du coup terrible qu'on ven;:it de lui porter. Moi, si calme, si confiant, si niaisement joyeux, je courais risque de mourir! et quand cela? à qael moment?... juste ciel? à celui de devenir votre époux!... Oh! sur mon âme, c'eût été un double assassinat!
— Ils appellent cela des représailles, dit Claire.
— Oui, oui... c'est vrai, ils ont raison.
— Allons, vous voilà sombre et rêveur, maintenant.
— Oh! s'écria Canolles, ce n'est pas de la mort que j'ai peur ; mais la mort sépare de vous...
■— Si vous étiez mort, mon bien-aimé, je serais morte aussi... Mais au lieu de vous attrister ainsi, réjouissez-vous avec moi... Voyons, cette nuit, dans une heure peut-être... vous allez sortir de prison... Eh bien! ou je viendrai vous chercher moi-même, ou je vous attendrai à la sortie... Alors, sans perdre une minute, sans perdre une seconde, nous fuirons... oh 1 sur-le-champ; je ne veux pas attendre î cette ville maudite m'épouvante... Aujourd'hui encore je suis parvenue à vous sauver; mais, demain, quelque autre malheur inattendu vous enlèverait peut-être encore à moi f
— Oh I dit Canolles, savez-vous, chère bien-aimée Claire, que vous me donnez trop de bonheur d'un seul coup... oh! oui, en vérité, trop de bonheur! j'en mourrai...
— Eh bien ! alors, dit Claire, retrouvez votre insouciance... reprenez votre gaieté...
— Mais, vous-même... reprenez la vôtre.
— oyez, je ris.
— fit ce soupir?
— Ce soupir, mon ami, c'est pour le malheureux qui paye notre joie de sa vie.
— Oui, oui... vous avez raison... Oh! pourquoi ne pou-
T. II. n
vez-vous pas m'emmener à Finstant même?.. Allons, mon bon ange, ouvre-moi tes ailes et emporte-moi I
— Patience, patience, mon cher époux!.. Demain, je vous emporte... où? je n'en sais rien... dans le paradis de notre amour... En attendant, me voilà.
Canolles la prit dans ses bras, l'attira sur sa poitrine.
Elle suspendit ses mains au cou du jeune homme, et se laissa tomber toute palpitante sur ce cœur qui, comprimé par tant de sentiments divers, battait à peine.
Tout à coup, et pour la seconde fois, un sanglot douloureux monta de sa poitrine à ses lèvres, et, tout heureuse qu'était Claire, elle inonda de larmes le visage de Canollesy; qui s'était penché sur le sien.
— Eh bien! dit-il, voilà votre gaieté, pauvre ange I
— C'est le reste de ma douleur.
En ce moment, la porte s'ouvrit, et rofficier, qui était déjà venu, annonça que la demi-heure qu'annonçait le laissez* passer était expirée.
— Adieu ! murmura Canolles, ou cache-moi dans un pli de ton manteau et emmène-moi !
— Pauvre ami! répliqua-t-elle à voix basse, tais-toi donc ; car tu me brises le cœur! Ne vois-tu pas que j'en meurs d'envie? Aie patience pour toi, aie patience pour moi surtout! Dans quelques heures nous nous rejoindrons pour ne plus nous quitter.
— J'ai patience, dit joyeusement Canolles complètement rassuré par cette promesse ; mais il faut nous quitter. Voyons, du courage I ce mot adieu, disons-le : Adieu, Claire, adieu!
— Adieu! dit-elle en essayant de sourire, ad...
Mais elle ne put achever ce mot cruel. Pour la troisième fois, les sanglots étouffèrent sa voix.
— Adieu 1 adieu I s'écria Canolles en saisissant de nou-
veau la vicomtesse et en couvrant son front d'ardents baisers; adieu!
— Diable! murmura Toflicier, heureusement que je sais que le pauvre garçon n'a plus grand'chose à craindre, sans quoi voilà une scène qui me briserait le cœur!
LWicier alla reconduire Claire jusqu'à la porte et revint.
— Maintenant, Monsieur, dit-il à Canolles, qui s'était laissé tomber sur un siège encore tout plein de ses émotions, maintenant, il ne suffit pas d'être heureux, il faut encore être compatissant. Votre voisin, votre malheureux compagnon, celui qui va mourir, est seul, lui, personne ne le protège, personne ne le console. Il demande à vous voir. J'ai pris sur moi de lui accorder cette demande ; mais il faut encore que vous y consentiez.
— Si j'y consens ! s'écria Canolles, oh! je le crois bien... Pauvre infortuné ! je l'attends, je lui ouvre les bras! Je ne le connais pas, mais n'importe !
— Cependant, il semble vous connaître, vous.
— Sait-il le sort qui lui est réservé ?
— Non, je ne le crois pas. Vous comprenez donc qu'il faut le lui laisser ignorer.
— Oh ! soyez tranquille.
— Écoutez donc : onze heures vont sonner, je vais rentrer au poste ; à partir de onze heures, ce sont les geôliers seuls qui régnent en maîtres dans Tintérieur de la prison. Le vôtre est prévenu ; il sait que votre voisin sera chez vous, il Ty viendra prendre au moment où il devra le faire rentrer dans son cachot. Si le prisonnier ne sait rien, ne lui annoncez rien; s'il sait quelque chose, dites-lui de notre part que nous autres soldats nous le plaignons tous du fond de l'âme. Car, enfin, mourir n'est rien, mais, sacre bleu! être pendu, c'est mourir deux fois.
— Est-il donc décidé qu'il mourra?,..
De la même mort que Richon. Ce sont des représailles complètes. Mais nous bavardons, et il attend votre réponse avec anxiété s'ans doute.
— Allez le chercher, Monsieur, et croyez que je vous suis bien reconnaissant pour lai et pour mci.
L'officier sortit, alla ouvrir la porte du cachot voisin, et Cauvignac, an peu pâle, mais d'un pas dégagé et le front haut, entra dans le cachot de Canolles, qui fit quelques pas au-devant de lui.
Alors l'officier fit à Canolles un dernier signe d'adieu, regarda Cauvignac avec compassion, et sortit, emmenant avec lui ses soldats, dont les pas lourds furent quelque temps à se perdre sous les voûtes.
Bientôt le geôlier fit sa ronde. On entendit ses clefs résonner dans le corridor.
Cauvignac n'était pas abattu, parce qu'il y avait dans cet homme une inaltérable confiance en lui-même, une inépuisable espérance dans l'avenir. Mais cependant, sous son apparence tranquille et sous son masque presque gai, une profonde douleur s'était glissée, et, comme un serpent, mordait son cœur. Cette âme sceptique, qui avait toujours douté de tout, doutait enfin du doute lui-même.
Depuis la mort de Richon, Cauvignac ne mangeait plus^ ne dormait plus.
Habitué à railler le malheur des autres parce qu'il prenait le sien gaiement, notre philosophe n'avait cependant pas même eu l'idée de rire d'un événement qui amenait ce résultat terrible, et, malgré lui, dans tous ces fils mystérieux qui le rendaient responsable de la mort de Richon, il entrevoyait la main impassible de la Providence, et il comment» çait à croire, sinon à la rémunération des bonnes actions, du moins à la punition des mauvaises.
Il se résignait donc et songeait; mais tout en se résignant,
comme nous l'avons dit, il ne mangeait plus, ne dormait plus.
Et, singulier mystère de cette âme personnelle sans cependant être égoïste, ce qui le frappait encore plus que sa propre wiort, prévue à l'avance, c'était la mort de ce compagnon qu'il savait à deux pas de lui, attendant, soit Tarrèt fatal, soit l'exécution sans arrêt. Tout cela lui remettait encore entête Richon, son spectre vengeur, et la double catastrophe résultant de ce qu'il avait trouvé d'abord une charmante espièglerie.
Sa première idée avait été de s'évader; car, quoique prisonnier sur parole, puisqu'on avait manqué aux engagements pris envers lui en le menant en prison, il croyait à son tour, et sans aucun scrupule, pouvoir manquer aux siens. Mais, malgré la perspicacité de son esprit et l'ingéniosité de ses moyens, il avait reconnu la chose pour impossible. C'était alors qu'il s'était persuadé plus fortement encore qu'il était entre les serres d'une inexorable fatalité. Dès lors il ne demanda plus qu'une chose, c'était de causer quelques moments avec son compagnon, dont le nom avait paru éveiller en lui une triste surprise, et de se réconcilier dans sa personne avec cette humanité tout entière qu'il avait si cruellement outragée.
Nous n'affirmerons pas que toutes ces pensées fussent des remords, non... Cauvignac était bien philosophe pour en avoir, mais tout au moins c'était ce qui leur ressemble beaucoup, c'est-à-dire un violent dépit d'avoir fait le mal pour rien. Avec du temps et une combinaison qui maintînt Cauvignac dans cette disposition d'esprit, ce sentiment eût peut-être eu le même résultat que le remords; mais le temps manquait.
Cauvignac, en entrant dans la prison de CanoUes, attendit donc d'abord, avec sa prudence ordinaire, que Vofficier qui l'avait introduit fût retiré ; puis, voyant la porte bien refermée, le guichet hermétiquement clos, il alla vers CanoUes,
qui, ainsi que nous l'avons dit, avait de sou côté fait quelques pas au-devant de lui, et lui serra affectueusement la main.
Malgré la gravité de sa situation, Cauvignac ne put s'empêcher de sourire en reconnaissant Télégant et beau jeune homme, à Tesprit aventureux, à la joyeuse humeur, qu'il avait déjà deux fois surpris dans des situations bien différentes de celle où il se trouvait, Tune pour renvoyer en mission à Nantes, Tautre pour l'emmener à Saint-Georges. En outre, il se rappelait Tusurpation momentanée de son nom, et la bonne mystification qui en avait été la suite pour le duc. Et si lugubre que fût la prison, le souvenir était si joyeux, que le passé, pendant une seconde, remporta sur le présent.
De son côté, Canolles le reconnut à la première vue pour avoir été déjà en contact avec lui dans les deux circonstances que nous avons dites, et comme, à tout prendre, dans ces deux circonstances, Cauvignac avait été pour lui un messager de bonnes nouvelles, sa pitié sur le sort réservé au malheureux s'en accrut encore, et d'autant plus profondément qu'il savait que c'était son salut à lui qui causait la perte irrévocable de Cauvignac ; et, dans une âme aussi délicate que l'était la sienne, une pareille pensée causait bien plus de remords que n'eût causé un crime véritable dans celle de son compagnon.
U l'accueillit donc avec une parfaite bienveillance.
— Eh bien! baron, lui dit Cauvignac, que dites- vous delà situation où nous sommes : elle est assez précaire, ce me •semble.
— Oui, nous voici prisonniers, et Dieu sait quand nous sortirons d'ici, répondit Canolles, faisant bonne contenance pour essayer d'adoucir au moins par l'espoir l'agonie de son compagnon.
— Quand nous en sortirons I reprit Cauvignac ; Dieu, que vous invoquez, daigne décider dans sa miséricorde que ce soit le plus tard possible I Mais je ne crois pas qu'il soit disposé à nous donner grand répit. l'ai vu de mon cachot^ comme vous avez pu le voir du vôtre, courir une foule ardente vers un certain endroit qui doit être TEsplanade, ou je me trompe fort. Vous connaissez l'Esplanade, mon cher baron, et vous savez à quoi elle sert?
— Oh ! bah ! vous vous exagérez la position, je crois. Oui, . le peuple courait vers l'Esplanade, mais pour assister à quelque correction militaire, sans doute. Nous faire payer la mort de Richon, à nous, ce serait affreux; car enfin nous sommes innocents l'un et Tautre de cette mort !
Cauvignac tressaillit, et fixa sur Ganolles un regard qui, d'une expression sombre, passa peu à peu à une expression de pitié.
— Allonu, se dit-il en lui-même, encore un qui s'abuse «iir sa situation. 11 faut pourtant que je lui dise ce qu'il en est; car à quoi bon le leurrer pour que le coup soit plus pénible ensuite, tandis qu'au moins, quand on a le temps de se pré* parer, la pente paraît toujours un peu plus facile.
Alors, après un nouveau moment de silence et d'examen:
— Monsieur, dit-il à Canolles en lui prenant les deux mains et en continuant de fixer sur lui un regard qui l'embarrassait fort, mon cher Monsieur, demandons, s'il vous plaît, une bouteille ou deux de bon vin de Braune que vous savez. Hélas! j'en eusse bu à mon aise, si j'eusse été gouverneur plus longtemps, et je vous avouerai même que c'est ma prédilection pour cet excellent vin qui m'a fait de préférence demander ce gouvernement. Dieu me punit de ma gourmandise.
— Je le veux bien, dit Canolles.
m LA GUERRE DES FEMMES.
— Oui, je vous conterai tout cela en buvant, et si la nouvelle est mauvaise, comme au moins le vin sera bon, Tun fera passer Tautre.
CanoUes alors frappa à la porte, mais on ne lui répondit point; il redoubla, et, au bout d'un instant, un enfant qui jouait dans le corridor s'approcha du prisonnier.
— Que voulez-vous? demanda Tenfant.
— Du vin, dit Canolles; dis à ton papa d'en apporter deux bouteilles.
L'enfant s'éloigna et revint au bout d'un instant.
Papa, dit-il, est occupé dans ce moment-ci à causer avec un Monsieur. Il viendra tout à l'heure.
— Pardon, dit Cauvignac, voulez-vous me permettre à mon tour de faire une question?
— Faites.
— Mon ami, dit-il de sa voix la plus insinuante, avec quel Monsieur cause ton papa?
— Avec un grand Monsieur.
— Cet enfant est charmant, dit Cauvignac ; attendez, et nous allons savoir quelque chose... Et comment est vêtu ce Monsieur?
— Tout en noir.
— Ah diable ! Vous entendez, tout en noir. Et comment l'appelle-t-on, ce grand Monsieur tout en noir? Saurais-tu cela, par hasard, mon petit ami?
— On l'appelle M. Lavie.
— Ah! ah! fit Cauvignac, l'avocat du roi; je crois que nous n'avons trop rien à attendre en mal de celui-là. Profitons donc de ce qu'ils causent pour causer aussi.
Et, glissant une pièce de monnaie sous la porte :
— Tiens, mon petit ami, dit Cauvignac, voici pour acheter des billes. Il est bon de se faire des amis partout, continuat-il en se relevant.
L'enl^nt, tout joyeux, prit la pièce en remerciant les deux prisonniers.
— Eh bieni Monsieur, fit Canolles, vous disiez donc...
— Ah! oui, répondit Cauvignac... Eh bien! je disais donc que vous me paraissiez errer fortement sur le sort qui nous attend en sortant de cette prison ; vous parlez d'Esplanade, de correction militaire, de fustigation pour des étrangers; moi, je serais tenté de croire qu'il est question de nous, et qu'il s'agit de quelque chose de mieux.
— Allons donc! dit Canolles.
— Heu! fit Cauvignac, vous voy( z les choses sous un jour moins sombre qu'elles ne m'appa\ aissent; peut-être parce que vous n'avez pas tout à fait les m )mes raisons de craindre que moi. Toutefois, ne vous vantez pas trop de votre affaire ; elle n'est pas superbe non plus, allez. Mais la vôtre ne fait rien à la mienne, et la mienne, je dois le dire parce que c'est ma conviction, la mienne est diablement embrouillée. Savezvous bien qui je suis. Monsieur?
— Mais voici une singulière question. Vous êtes le capitaine Cauvignac, gouverneur de Braune, ce me semble.
— Oui, pour le moment; mais je n'ai pas toujours porté ce nom, je n'ai pas toujours occupé ce titre. J'ai changé souvent de nom, j'ai essayé de différents grades; par exemple, un jour, je me suis appelé le baron de Canolles, exactement comme vous.
Canolles regarda Cauvignac en face.
— Oui, continua celui-ci, je comprends ; vous vous demandez si je suis fou, n'est-ce pas? Eh bien! rassurez-vous, je jouis de toutes mes facultés mentales et n'ai jamais été si complètement dans mon bon sens.
— Expliquez-vous alors, dit Canolles.
— Rien de plus facile. Monsieur le duc d'Épernon... Vous connaissez monsieur le duc d'Épernon, n'est-ce pas?
— De nom, car je ne l'ai jamais vu.
— Heureusement pour moi. Monsieur d'Épernon, dis«je, me trouvant une fois chez une dame où je savais que vous n'étiez pas mal reçu, je pris la liberté de vous emprunter votre nom.
— Monsieur, que voulez-vous dire?
— La, la, tout beau ; n'allez-vous pas avoir l'égoïsme d'être jaloux d'une femme au moment d'en épouser une autre! et puis, le fussiez-vous, ce qui est encore dans la nature de l'homme, qui décidément est un vilain animal, vous me pardonnerez tout à l'heure. Je vous appartiens de trop près pour que nous nous querellions.
— Je ne comprends pas un mot de ce que vous me dites, Monsieur.
— - Je dis que j'ai droit à ce que vous me traitiez en frère, ou tout au moins en beau-frère.
— Vous parlez par énigmes, et je ne comprends pas davantage.
— Eh bien! vous allez comprendre d'un seul mot. Mon vrai nom est Roland de Lartigues, et Nanon est ma sœur.
Canolles passa de la défiance à une expansion subite.
— Vous, le frère de Nanon! s'écria-t-il. Ah! pauvre garçon!
— Eh bien! oui, pauvre garçon, reprit Cauvignac; vous avez justement dit le mot, vous avez justement mis le doigt sur la chose; car outre une foule d'autres désagréments qui résulteront de l'instruction de mon petit procès ici, j'ai encore celui-là de m'appeler Roland de Lartigues, et d'être le frère de Nanon. Vous savez que ma chère sœur n'est point en odeur de sainteté chez messieurs les Bordelais. Qu'on apprenne ma qualité de frère de Nanon, et je suis trois foi s perdu; or, il y a ici un La Rochefoucault et un Lenet qui savent tout»
— Ah! dit Canolles, reporté par ce que lui disait Cauvi-
LA GUERRE DES FEMMES. Mb
gn^c à d'anciens souvenirs, ah! je comprends maintenant pourquoi dans une lettre cette pauvre Nanon m'appela un jour son /rère. Excellente amie!...
— ^ Ail! oui, fit Gauvignac, c'était une bonne personne, et je me repens bien de n'avoir pas toujours pris ses recommandations à la lettre; mais, que voulez-vous, si Ton pouvait deviner l'avenir, il n'y aurait plus besoin de Dieu.
— Et qu'est-elle devenue? demanda Canolles.
— Qui peut dire cela! Pauvre femme, elle se désespère sans doute, non pas sur moi dont elle ignore l'arrestation, mais sur vous dont elle connaît peut-être le sort.
— Tranquillisez-vous, dit Canolles, Lenet ne dira pas que vous êtes le frère de Nanon. Monsieur de La Rochefoucault» de son côté, n'a aucun motif de vous en vouloir. On ne saura donc rien de tout cela.
— Si on ne sait rien de tout cela, croyez-moi, on saura toujours autre chose : on saura que c'est moi, par exemple, qui ai donné certain blanc-seing, et que ce blanc-seing... mais, bah ! oublions, si c'est possible. Quel malheur qu'il ne vienne pas de vin ! continua-t-il en se retournant vers la porte. 11 n'y a rien de tel que le vin pour faire oublier.
— Voyons, voyons, dit Canolles, du courage !
— Eh! pardieu! croyez- vous qu3 j'en manque? Vous me verrez au fameux moment, quand nous irons faire un tour sur l'Esplanade. Mais une chose me taquine, cependant : serons-nous fusillés, décapités ou pendus?
— Pendus ! s'écria Canolles. Vive Dieu ! nous sommes gentilshommes, et l'on ne ferait pas un pareil outrage à la noblesse.
— Eh bien ! vous verrez qu'ils sont encore caoables de me chicaner sur ma généalogie... puis encore..,
— Quoi I
— Est-ce vous ou moi qui passera le premier?
— Mais, pour Dieu 1 mon cher ami, dit Canolles, ne vous mettez donc pas en tête de ces choses-là !... Rien n'est moins sûr que cette mort dont vous vous préoccupez d'avance : on ne juge pas* on ne condamne pas, et on n'exécute pas ainsi en une nuit.
— Écoutez, répondit Cauvignac, j'étais là-bas quand on a fait le procès de ce pauvre Richon, Dieu veuille avoir son âme I Eh bien, procès, jugement, pendaison, tout cela a duré trois ou quatre heures tout au plus : mettons un peu moins d'activité, parce que madame Anne d'Autriche est reine de France, et que madame de Condé n'est que princesse dusang^ et cela nous donne quatre ou cinq heures à nous. Or, comme voilà trois heures que nous avons été arrêtés, comme voilà deux heures que nous avons comparu devant nos juges, cela nous donne, de compte fait, encore une heure ou deux à vivre : c'est court.
— En tout cas, dit Canolles, on attendra bien le jour pour nous exécuter ?
— Ah ! ce n'est pas sûr du tout, cela : une exécution aux flambeaux est une fort belle chose ; cela coûte plus cher, c'est vrai ; mais comme madame la Princesse a grand besoin des Bordelais en ce moment-ci, il se pourrait bien qu'elle se décidât à faire cette dépense.
— Chut! dit Canolles, j'entends des pas.
— Diable I dit Cauvignac en pâlissant quelque peu.
— C'est sans doute le vin qu'on nous monte, dit Canolles. — - Ah ! oui, dit Cauvignac en attachant sur la porte un
regard plus qu'attentif, il y a encore cela : si le geôlier entre avec des bouteilles, ça va bien; mais si au contraire..,
La porte s'ouvrit, et le geôlier entra sans bouleilleà.
Cauvignac et Canolles échangèrent un regard expressif; mais le geôlier n'y fil pas attention... Il paraissait si pressé, le temps était si court, 11 faisait si sombre dans le cachot.. ►
Il referma la porte et entra.
Puis s'approcharit des prisonniers en tirant un papier de sa poche.
— Lequel de vous deux, dit-il, est le baron de CanoHos ? Ah ! diable ! firent ensemble les deux hommes eu
échangeant un nouveau regard.
Cependant Canolles hésita avant que de répondre, et Cauvignac en fit autant : le premier avait porté ce nom trop longtemps pour douter que l'appellation s'adressât à lui; mais Tautre l'avait porté assez pour craindre qu'on le lui rappelât.
Cependant Canolles comprit qu'il fallait répondre.
— ' C'est moi, dit-il.
Le geôlier s'approcha de lui.
— Vous étiez gouverneur de place?
— Oui.
— Mais moi aussi je Tétais, gouverneur de place ; moi aussi je me suis appelé Canolles, dit Cauvignac. Voyons, expliquons-nous bien, et pas de méprise. C'est déjà assez de ce qui m'est arrivé vis-à-vis de ce pauvre Richon, sans que je cause encore la mort d'un autre.
— Ainsi vous vous appelez maintenant Canolles? demanda le geôlier ?
— Oui, répondit Canolles.
— Ainsi vous vous êtes appelé autrefois Canolles? dit encore le geôlier à Cauvignac.
— Oui, repondit celui-ci; autrefois, un jour seulement, et je commence à croire que j'ai eu une sotte idée ce jour-là.
— Vous êtes tous deux gouverneurs de place?
— Oui, répondirent ensemble Canolles et Cauvignac.
— Maintenant, une dernière question qui éclaircira tout. Les deux prisonniers prêtèrent le plus profond silence.
— Lequel de vous deux, dit le geôlier, est le frère de madame Nanon de Lartigues?
TciCauvigriac fit une grimace qui eût été comique dans un moment moins solennel.
— Quand je vous le disais, interrompit-il en s'adressant à Canolles, quand je vous disais, cher ami, que ce serait par là qu'on m'attaquerait!
Puis se retournant vers le geôlier !
— • Et si c'était moi, dit-il, qui fusse le frère de madame Nanon de Lartigues, que me diriez-vous, mon ami?
— Je vous dirais de me suivre à Tinstant même.
— Peste ! fit Gauvignac. *
— Mais elle m'a aussi appelé son frère, dit Canolles, es-sayant de détourner un peu de Torage qui s'amassait alors visiblement sur la tête de son malheureux compagnon.
Un moment, un moment, dit Gauvignac, passant devant le geôlier et prenant Ganolles à part ; un moment, mon gentilhomme, il n'est pas juste que vous soyez frère de Nanon en pareille circonstance. J'ai assez jusqu'à présent fait payar les autres pour moi, et il est juste que je paye à mon tour.
— Que voulez-vous dire? demanda Ganolles.
— Oh I ce serait trop long, puis, d'ailleurs, vous voyez bien que notre geôlier s'impatiente et frappe du pied...G'est bien, mon ami, c'est bien; soyez tranquille, on vous suit. Adieu donc, cher compagnon, continua Gauvignac, voici au moins mes doutes fixés sur un point, c'est que je passe le premier. Dieu fasse que vous ne me suiviez pas trop vite. Reste à savoir le genre de mort, maintenant. Diable I pourvu que ce ne soit pas la pendaison. Eh ! Ton y va, pardieu ! l'on y va! Vous êtes bien pressé, mon brave homme ! Allons donC;, mon cher frère, mon cher beau-frère, mon cher compagnon . mon cher smi. .Un dernier adieu, et bonsoir I
Gauvignac alors fit encore un pas vers Ganolles en lui tendant la main; Ganolles prit cette main entre les siennes et la serra affectueusement.
Pendant ce temps, Cauvignac le regardait avec une singulière expression.
— Que me voulez-vous? dit Canoiles, avez-vous quelque chose à me demander?
— Oui, dit Cauvignac.
— Alors, faites hardiment.
— Priez-vous quelquefois? dit Cauvignac.
— Oui, répondit Canolles.
— Eh bien! quand vous prierez... dites un mût pour moi. Et se retournant vers le geôlier, qui paraissait s'impatienter de plus en plus :
— C'est moi qui suis le frère de madame Nanon de Lartigues, lui dit-il; venez, mon ami...
Le geôlier ne se le fit pas dire à deux fois et emmena hâtivement Cauvignac qui, du seuil de la porte, fit un dernier signe à Canolles.
Puis la porte se referma, leurs pas s'éloignèrent dans le corridor et tout retomba dans un silence qui sembla à celui qui restait le silence de la mort.
Canolles demeura profondément absorbé dans une tristesse qui ressemblait à de la terreur. Cette manière d'enlever un homme, nuitamment, sans bruit, sans appareil, sans gardes, était plus effrayante que les apprêts du supplice faits à la face du soleil. Néanmoins tout l'effroi de Canolles éiait pour son compagnon, car sa confiance dans madame de Cambes était si grande, que depuis qu'il l'avait vue, malgré la nouvelle fatale qu'elle lui avait annoncée, il ne craignait plus pour lui-même.
Aussi la seule chose qui l'occupât réellement à cette heure, c'était le sort réservé au compagnon qu'on lui enlevait. Alors la dernière recommandation de Cauvignac se présenta à son esprit. Il se mit à genoux et pria.
Quelques instants aprèis^ ils se releva, se sentant consolé
et fort, et n'attendant plus qu'une chose, l'arrive'e du secours promis par madame de Cambes ou sa présence.
Pendant ce temps, Cauvignac suivait le geôlier dans le corriaor sombre, ne prononçant pas une seule parole et réfléchissant aussi sérieusement que possible
Au bout du corridor, le geôlier ferma aussi soigneusement la porte qu'il avait déjà fait pour le cachot de Candies, et après avoir prêté Toreille à quelques bruits vagues qui montaient de Tétage inférieur :
— Allons ! dit-il en se retournant brusquement vers Cauvignac, en route, mon gentillomme.
— Je suis prêt, répondit Cauvignac assez majestueusement.
— Ne criez pas si haut, dit le geôlier, et marchez plus vite.
Et il prit un escalier qui descendait aux cachots souterrains.
— Oh! oh I se dit Cauvignac, voudrait-on m'égorger entre deux murs, ou me pousser dans quelque oubliette? J'ai entendu dire qu'on se contentait parfois d'exposer les quatre membres sur une place publique, comme a fait César Borgia pour don Ramiro d'Orco. Voyons, ce geôlier est tout seul, il a les clefs à sa ceinture. Ces clefs doivent ouvrir une porte quelconque. Il est petit, je suis grand; il est faible, je suis fort; il est devant, je suis derrière, je l'aurai bientôt étranglé, si je le veux. Le veux-je?
Et déjà Cauvignac, qui s'était répondu qu'il le voulait, allongeait ses deux mains osseuses pour mettre à exécution le projet qu'il venait d'arrêter, quand tout à coup le geôlier se retourna avec terreur.
— Chut\ dit-il, n'entendez-vous rien?
— Décidément, continua Cauvignac, se parlant toujours à lui-même, il y a quelque chose d'obscur dans tout ceci; et
tant de précautions, si elles ne me rassurent pas, doivent fort m'inquiéler.
Aussi s'arrêlant tout a coup :
— Or ç^, dit-il, où me menez-vous, voyons?
— Ne le voyez-vous pas? dit le geôlier, dans la cave, j — OuaisS fit Cauvignac, vont-ils m'enterrer tout vif?
Le geôlier haussa les épaules, enfila un dédale de corridors, et, arrivé à une petite porte basse, cintrée et suante, derrière laquelle se faisait un bruit étrange, il l'ouvrit.
— La rivière! s'écria Cauvignac, effrayé en voyant Teau qui roulait, sombre et noire comme celle de l'Achéron.
— Eh ! oui, la rivière ; savez-vous nager?
— Oui... non... si... c'est-à-dire... Pourquoi diable me demandez-vous cela?
— C'est que si vous ne savez pas nager, nous serons forcés d'attendre un bateau qui stationne là-bas, et c'est un quart d'heure perdu, sans compter qu'on peut entendre le signal que je vais faire et par conséquent nous rattraper.
— Nous rattraper! s'écria Cauvignac. Ah çà! cher ami, mais nous nous sauvons donc?
— Pardieul certainement, que nous nous sauvons.
— Où cela?
— Où nous voudrons.
— Je suis donc libre?
— Libre comme l'air.
— Ah! mon Dieu! s'écria Cauvignac.
Et sans ajouter un seul mot à cette éloquente exclamation, sans regarder autour de lui, sans s'inquiéter si son compagnon le suivait, il s'élança vers la rivière et plongea plus rapidement que n'eût pu le faire une loutre poursuivie. Le geôlier Timita, et tous deux, après un quart d'heure d'efforts silencieux pour rompre le courant, se trouvèr^int en vue du bateau. Alors le geôlier siffla trois fois tout en na-
m LA GUERRE DES FEMMES.
géant; les rameurs, reconnaissant le signai convenu^ vinrent à leur r^^ncontre, les hissèrent promptement dans la barque, et, sans dire une seule parole, firent force de rames, et en moins de cinq minutes les déposèrent tous deux sur la rive opposée.
— Ouf! dit Cauvignac qui, depuis le moment où il s'était si résolûment jeté à la rivière, n'avait pas prononcé une seule parole. Ouf! me voilà donc sauvé. Cher geôlier de mon cœur, Dieu vous récompensera.
— En attendant la récompense que Dieu me garde, dit le geôlier, j'ai toujours touché une quarantaine de mille livres qui m'aideront à prendre patience.
^- Quarante mille livres! s'écria Cauvignac stupéfait, et qui diable peut donc avoir dépensé quarante mille livres pour moi?
L'ABBAYE DE PEYSSAC
Un mot d'explication nécessaire, et, après lequel nous reprendrons le fil de notre histoire.
D'ailleurs, il est temps de revenir à Nanon de Lartlgues, qui, à l'aspect du malheureux Richon expirant sous la halle du marché de Libourne, avait poussé un cri et était tombée évanouie.
Cependant Nanon, on a dû le voir déjà, n'était pas une femme de complexion frêle; malgré la délicatesse de son corps et Texiguïté de ses proportions, elle avait supporté de longs chagrins, soutenu des fatigues, bravé de longs dangers; et cette âme, à la fois aimante et vigoureuse, douée d'une trempe peu commune, savait plier selon les circonstances, et rebondir plus forte à chaque relâche que lui donnait le destin.
Le duc d'Épernon, qui la connaissait ou plutôt qui croyait la connaître, put dpnc s'étonner de la voir aussi complète* ment abattue par l'aspect d'une douleur physique ; elle qui,
dans l'incendie de son palais, à Agen, avait failli brûler vive sans pousser un cri, de peur de faire plaisir à ses ennemis» haletants après ce supplice qu'un d'entre eux, plus exaspéré qu6 /es autres, avait préparé à la favorite du gouverneur détesté; elle, Nanon, qui, au milieu de ce tumulte, avait vu périt deux de ses femmes, assassinées pour elle et à sa place, et qui n'avait pas même sourcillé...
L'évanouissement de Nanon dura près de deux heures et se termina par d'affreuses attaques de nerfs, pendant lesquelles elle ne put point parler, mais seulement pousser des cris inarticulés. Ce fut au point que la reine elle-même, après avoir envoyé force messages à la malade, vint lui rendre une visite en personne, et que monsieur de Mazarin, récemment arrivé, voulut prendre place au chevet de son lit pour y faire de la médecine, ce qui était sa grande prétention : de laméde cine à ce corps menacé, de la théologie à cette âme en péril.
Mais Nanon ne reprit connaissance que bien avant dans la nuit. Alors elle fut encore un certain temps à rassembler ses idées ; mais enfin, pressant sa tète dans ses deux mains, elle s'écria avec un accent déchirant :
— Je suis perdue ! ils me l'ont tué !
Heureusement ces mots étaient assez étranges pour que les assistants les missent sur le compte du délire, et ce fut ce qui arriva.
Cependant ces paroles restèrent dans l'esprit des assistants, et lorsque le matin le duc d'Épernon vint d'une expédition qui l'avait éloigné de Libourne depuis la veille, il apprit à la fois l'évanouissement de Nanon et les paroles qu'elle avait prononcées en revenant à elle. Le duc connais-' sait toute l'effervescence de cette âme de feu. Il comprit, qu'il y avait là plus que du délire : il se hâta donc de se rendre près de Nanon, et profitant du premier moment de solitude que lui laissèrent les visiteurs :
— Chère amie, lui dit-il, j'ai su tout ce que vous avez souffert à propos de la mort de Richon, qu'on a eu l'imprudence de venir pendre sous vos fenêtres.
— Oh! oui, s'écria Nanon, c'est affreux! c'est infâme!...
— Une autre fois, soyez tranquille, dit le duc, maintenant que je sais Teffet que cela vous produit, je ferai pendre les rebelles sur la place du Cours, et non plus sur la place du Marché. Mais de qui donc parliez-vous quand vous disiez qu'on vous l'avait tué ? Ce ne pouvait être de Richon, je présume ; car jamais Richon ne vous a rien été, pas même une simple connaissance.
Ah ! c'est vous, monsieur le duc? dit Nanon en se soulevant sur son coude et en lui saisissant le bras.
— Oui, c'est moi ; et je suis bien aise que vous me reconnaissiez, cela prouve que vous allez mieux. Mais de qui parliez-vous?
— De lui! monsieur le duc, de lui! dit Nanon avec un reste de délire: c'est vous qui l'avez tué! Oh! le malheureux!
— Chère amie, vous m'épouvantez! que dites-vous donc?
— Je dis que vous l'avez tué. Ne comprenez-vous pas, monsieur le duc?
— Non, chère amie, reprit monsieur d'Épernon essayant de faire parler Nanon en entrant dans les idées que lui suggérait son délire; comment puis-je l'avoir tué, puisque je ne le connais pas?
Ne savez- vous point qu'il est prisonnier de guerre, qu'il était capitaine, qu'il était gouverneur, qu'il avait les mêmes titres et le même grade que ce pauvre Richon, et que les Bordelais vont venger sur lui le meurtre dt celui que vous avez fait assassiner? car, vous avez beau prendre l'apparence de la justice, c'est un véritable assassinat, monsieur le duc!...
Le duc, démonté par cette apostrophe, par le feu de ces regards étincelants, par Taction fiévreuse de ce geste énergique, œcula en pâlissant»
— Oh! c'est vrai î c'est vrai! s'écria-t-il en se frappant le front; ce pauvre Canolles, je l'avais oublié!
— Mon frère! mon pauvre frère! g'écria à son tour Nanon, heureuse de pouvoir éclater, et donnant à son amant le titre sous lequel monsieur d'Épernon le connaissait.
— Vous avez, mordieu! raison, dit le duc, et c'est moi qui suis une tete sans cervelle. Comment diable ai-je oublié notre pauvre ami! Mais il n'y a pas de temps de perdu encore; à peine si, à cette heure, on sait la nouvelle à Bordeaux; le temps de se réunir, de juger... D'ailleurs, ils hésiteront.
— La reine a-t-elle hésité, elle? dit Nanon.
— Mais la reine est la reine; elle a droit de vie et de mort. Eux, ce sont des rebelles.
— Hélas! dit Nanon, raison de plus pour qu'ils ne ménagent rien; mais, voyons, dites, qu'allez-vous faire?
— Je n'en sais rien encore, mais reposez-vous sur moi.
— Oh ! dit Nanon en essayant de se lever, quand je devrais aller moi-même à Bordeaux me livrer à sa place, il ne mourra pas.
— Soyez tranquille, ma chère amie, c'est moi que cela regarde. J'ai fait le mal, je le réparerai, foi de gentilhomme. La reine a encore quelques amis dans la ville, ne vous inquiétez donc pas.
Le duc faisait cette promesse du fond de son cœur.
Nanon lut dans ses yeux la conviction, la franchise et sur* tout la volonté; elle se sentit alors prise d'une telle joie que, saisissant les mains du duc :
— Oh! Monseigneur, dit-elle en y appuyant ses lèvres en feu, si vous pouvez y réussir, comme je vous aimerai I
LA GUERRE DES FEMMES. ni
Leduc fut attendri jusqu'aux larmes : c'était îa première, fois que Nanon lui parlait avec cette expansion et lui faisait une pareille promesse.
Il sortit aussitôt de Tappartement en assurant de nouveau à Nanon qu'elle n'avait rien à craindre; puis, faisant venir un de ses serviteurs dont l'adresse et la fidélité lui étaient bien connues, il lui ordonna de se rendre à Bordeaux, d'enîrer dans la ville, dût-il en escalader les remparts, et de remettre à Tavocat Lavie la note suivante, écrite tout entière de sa propre main :
« Empêcher qu'il n'arrive rien de fâcheux à monsieur do « Canolles, capitaine commandant de place au service de « Sa Majesté.
« Si cet ofiQcier est arrêté, comme on le présume, le déli- « vrer par tous les moyens imaginables; séduire les gardiens « par l'offre de tout Tor qu'ils demanderont, un million, s'il « le faut, et engager la parole de monsieur le duc d'Épernon « pour la direction d'un château royal.
« Si la corruption échoue, tenter la force; ne s'arrêter de « vaut rien : la violence, l'incendie, le meurtre seront ex « cusés.
« Signalement :
« Taille haute, œil brun, nez recourbé. En cas de doute, « demander :
(( Etes- vous le frère de Nanon ?
« Célérité; il n'y a pas une minute à perdre. »
Le messager partit. Trois heures après, il était à Bordeaux. Il entra dans une ferme, troqua ses habits contre un sarrau de toile d'un paysan et pénétra dans la ville en conduisant une charrette pleine de farine.
Lavie reçut la lettre un quart d'heure après la décision du conseil de guerre. Il se fit ouvrir la porte du château fort.
m LA GUERRE DES FEMMES.
parla au geôlier chef, lui offrit vingt mille livres qu'il refusa, puis trente mille qu'il refusa encore, puis enfm qualanle mille qu'iUaccepta.
On sait comment, trompé par cette appellation, qui, selon le duc d'Épernon, devait sauver de toute méprise : « Êtesvous le frère de Nanon? » Cauvignac, dans le seul mouvement de générosité qu'il avait peut-être eu pendant toute sa Vie, avait répondu : « Oui, » et prenant ainsi la place de Canolles, s'était retrouvé libre, à son grand étonnement.
Cauvignac fut entraîné sur un cheval rapide vers le village de Saint-Loubès, qui appartenait aux épernonistes. Là on trouva un messager du duc venu au-devant du fugitif sur le cheval même du duc, jument espagnole d'un prix inestimable.
— Est-il sauvé? s'écria-t-il en s'adressant au chef de Tescorte qui conduisait Cauvignac.
— Oui, répondit celui-ci, et nous le ramenons.
C'était tout ce que demandait le messager; il fit faire volteface à son cheval êt s'élança rapide comme un météore dans la direction de Libourne. Une heure et demie après, le çheval fourbu tombait à la porte de la ville, et envoyait rouer son cavalier aux pieds de monsieur d'Épernon, qui palpitait d'impatience en attendant le mot : Oui. Le messager, à moitié brisé, eut encore la force de prononcer ce mot : Oui, qui coûtait si cher, et le duc se précipita, sans perdre une seconde, vers le logis de Nanon, qui, toujours étendue sur son lit, égarée, l'œil atone, fixait son regard insensé sur la porte encombrée de serviteurs.
— Oui! s'écria le duc d'Épernon, oui, il est sauvé, chère amie, il me suit, et vous allez le voir !
Nanon bondit de joie dans son lit, ces quelques mots enlevaient de sa poitrine le poids qui l'élouffait : elle étendit ses deux mains vers le ciel; puis, toute baignée des larmes que
ce bonheur inattendu tirait de ces yeux que le désespoir avait faits arides, elle s'écria avec un accent impossible à décrire :
— Oh ! mon Dieu, mon Dieu! je te remercie 1
Puis, abaissant ses yeux du ciel à la terre, elle vit à côté d'elle le duc d'Épernon, m heureux de son bonheur qu'on eût dit qu'autant qu'elle îl prenait intérêt au cher prisonnier. Ce fut alors seulement que se présenta à son esprit cette inquiétante pensée :
— Comment le duc sera-t-il récompensé de sa bonté, de sa sollicitude, lorsqu'il verra Tétranger à la place du frère, la fourberie d'un amour presque adultère substitué au sen^ liment si pur de l'amitié fraternelle ? La réponse de Nanon à elle-même fat courte et énergique.
— Eh bien ! n'importe 1 songea ce cœur sublime à la fois d'abnégation et de dévouement, je ne le tromperai pas davantage, je lui dirai tout: il me chassera, il me maudira; alors je me jetterai à ses pieds pour le remercier de ce que depuis trois ans il fait pour moi. Puis, pauvre, humiliée, mais heureuse, je sortirai d'ici riche de mon amour, et heureuse de la vie nouvelle qui nous attendra.
Ce fut au milieu de ce rêve d'abnégation, dans lequel l'ambition était sacrifiée à l'amour, que la haie des serviteurs s'ouvrit et qu'un homme se précipita dans la chambre où était couchée Nanon en s'écriant :
— Ma sœur ! ma bonne sœur !
Nanon se redressa sur son séant, ouvrit de grands yeux effarés , devint plus blanche que Toreiller brodé placé derrière sa tête , et pour la seconde fois tomba foudroyée en murmurant :
— Oauvignac! mon Dieu! Cauvignacl
— Cauvignac ! répéta le duc en promenant autour de lui un regard étonné, qui cherchait évidemment celui à qui s'a-
dressait cette interpellation. Cauvignac! dit-il, qui donc s'appelle ici Cauvignac?
Cauvignac ^n'eut garde de répondre , il était encore troppeu sauvé pour se permettre une franchise qui d'ailleurs, même dans les circonstances habituelles de la vie , ne lu était pas ordinaire ; il comprenait qu'en répondant il perdait sa sœur, et en perdant sa sœur il se ruinait infaillililement lui-même ; si inventif qu'il fût, il demeura donc court, laissant parler Nanoa, à la charge par lui de corriger ses paroles.
Et monsieur de CanoUes! s'écria celle-ci avec un ton de furieux reproche et en dardant sur Cauvignac le double éclair de ses yeux.
Le duc fronçait le sourcil et commençait à mordre sa moustache. Les assistants, hormis Finette qui était fort pâle, et Cauvignac qui faisait tout ce qu'il pouvait pour ne point pâlir, ignoraient ce que voulait dire cette colère inattendue, et s'entre-regardaient étonnés.
— Pauvre sœur ! murmura Cauvignac à l'oreille du duc, elle a eu si peur pour moi, qu'elle a le délire et qu'elle ne me reconnaît pas.
— C'est à moi qu'il faut répondre, s'écria Nanon, misérable! c'est à moi! Où est monsieur de CanoUes? qu'est-il devenu? réponds, mais réponds donc !
Cauvignac prit une résolution désespérée : il fallait jouer le tout pour le tout, et s'affermir dans son impudence ; car €hercher son salut dans un aveu, faire connaître au duc d'Épernon le double personnage de ce faux CanoUes qu'il avait favorisé, et de ce vrai Cauvignac qui avait levé des troupes contre la reine et vendu à la reine ces mêmes soldats, c'était vouloir aller rejoindre Richon sur la poutre du xMarché. Il s'approcha donc de monsieur le duc d'Épernon, et, les larmes aux yeux :
LA GUERRE DES FEMMES. m
— Oh ! Monsieur, dit- ii, ce n'est plus du délire, c'est de la folie, et la douleur, comme vous le voyez, lui a tourné l'esprit au point de ne plus reconnaître ses plus proches. Si quelqu'un peut lui rendre sa raison perdue, vous comprenez que c'est moi ; faites donc, je vous en supplie , éloigner tous ces serviteurs, à Texeeption de Finette, qui sera là pour lui donner des soins si elle en avait besoin ; car, ainsi que moi, vous seriez fâché de voir rire des indifférents aux dépens de cette pauvre sœur.
Peut-être le duc ne se fût-il pas rendu facilement à ce moyen ouvert par Cauvignac, qui, si crédule qu'il fût, commençait à lui inspirer quelque méfiance, si un messager ne fût venu lui dire de la part de la reine qu'on Tattendait au palais, monsieur de Mazarin ayant convoqué un conseil extraordinaire.
Pendant que l'envoyé s'acquittait de son message, Cauvignac se pencha vers Nanon, et lui dit rapidement ;
— Au nom du ciel! calmez-vous, ma sœur; que nous puissions échanger quelques mots en tête-à-tête, et tout sera réparé.
Nanon retomba sur son lit, sinon calmée, du moins maîtresse d'elle-même, car. l'espoir, à si petite dose qu'il soit donné, est un baume qui adoucit les souffrances du cœur.
Quant au duc, décidé à jouer jusqu'au bout les Orgoiis et les Gérontes, il revint vers Nanon, et, lui baisant la maiii :
— Allons, chère amie, lui dit-il, voilà la crise passée, je l'espère ; rappelez vos esprits, je vous laisse avec ce frère que vous aimez tant, car la reine me fait demander. Croyez qu'il ne faut rien moins qu'un ordre de Sa Majesté pour que je vous quitte dans un pareil moment.
Nanon sentit que le cœur allait lui manquer. Elle n'eut point la force de répondre au duc, mnlement elle regarda Cauvignac et lui serra la main comme pour lui dire :
— Ne m'avez-vous poiût trompée, mon frère, et puis-je réellement espérer?
Cauvignac répondit à ce serrement de main par un serrement de main pareil, et se retournant vers monsieur d*Épernon :
— Oui, monsieur le duc , dit-il, la crise la plus forte du moins est passée, et ma sœur va revenir à cette conviction qu'elle a près d'elle un ami fidèle et un cœur dévoué, prêt a tout entreprendre pour lui rendre la liberté et le bonheur.
Nanon ne put y tenir plus longtemps , elle éclata en sanglots, elle Tœil sec, elle Tesprit fort; mais tant de choses l'avaient brisée, qu'elle n'était plus qu'une femme ordinaire, c'est-à-dire faible et éprouvant le besoin des larmes. Le duc d'Épernon sortit en secouant la tète et en recommandant du regard Nanon à Cauvignac. A peine fut-il dehors :
— Ohl que cet homme m'a fait souffrir, s'écria Nanon; s'il était resté un instant de plus, je crois que je serais morte.
Cauvignac fit de la main un signe qui recommandait le silence ; puis il alla coller son oreille à la porte pour s'assurer que le duc s'éloignait bien réellement.
— Ohl que m'importe! s'écria Nanon, qu'il écoute ou qu'il n'écoute pas ; vous m'avez dit tout bas deux mets pour me rassurer ; dites, que pensez-vous, qu'espérez- vous?
— Ma sœur, répliqua Cauvignac en prenant un air sérieux qui ne lui était aucunement habituel, je ne vous affirmerai pas que je suis sûr de réussir, mais je vous répéterai ce que je vous ai déjà dit, je ferai tout au monde pour cela.
— Réussir à quoi? demanda Nanon; nous entendons-nous bien cette fois, et n'y a-t-il pas encore entre nous quelque terrible quiproquo?
— A sauver le malheureux Canolles.
Nanon le regarda avec une fixité effrayante.
— Il est perdu I n'est-ce pas?
— - Hélas I répondit Cauvignac, si vous me demandez mon opinion franche et entière, j'avoue que la position me paraît mauvaise. ♦
— Comme il dit cela! s'écria Nanon. Mais sais-tu bien, malheureux, ce que c'est pour moi que cet homme?
— Je sais que c'est un homme que vous préférez à votre frère, puisque vous le sauviez plutôt que moi, et que lorsque vous m'avez vu vous m'avez reçu en m'anathématisant.
Nanon fit un signe d'impatience.
-—Eh! pardieu! vous avez raison, reprit Cauvignac; et je ne vous dis pas cela comme titre de reproche, mais comme simple observation; car tenez, la main sur le cœur, je n'ose dire sur la conscience de peur de mentir, si nous étions encore tous deux dans le cachot du Château-Trompette, moi sachant ce que je sais, je dirais à monsieur de Canolies : Monsieur, vous avez été appelé par Nanon son frère, c'est vous qu'on demande et non moi, et c'est lui qui serait venu à ma place, et c'est moi qui serais mort à la sienne.
— Mais il mourra donc ! s'écria Nanon avec une explosion de douleur qui prouve que dans les esprits les mieux organisés le sentiment de la mort n'entre jamais qu'à l'état de crainte et non jamais à l'état de certitude, puisque l'affirmation porte un coup si violent; mais il mourra donc!
— Ma sœur, répondit Cauvignac, voici tout ce que je puis vous dire, et ce sur quoi il faut baser ce que nous allons ^ faire : Il est neuf heures du soir ; depuis deux heures qu'on : me fait courir, il peut s'être passé bien des choses. Ne vous désolez pas, morbleu ! car aussi il peut ne s'être absolument : rien passé du tout. Voici une idée qui m'arrive.
— Dites vite.
— J'ai à une lieue de Bordeaux cent hommes et mon lieutenant.
— Un homme sùr?
— Fergazon.
— E\i bien?
— Eh bien ! ma sœur, quoi que dise monsieur de Bouillon, quoique fasse monsieur de La Rochefoucault, quoi que pense madame la Princesse, qui se croit un bien autre capitaine que ces deux généraux, j'ai Tidée, moi, qu'avec cent hommes, dont je sacrifierai la moitié, j'arriverai jusqu'à monsieur de Canolles.
— Oh ! vous vous trompez, mon frère ; vous n'arriverez pas! vous n'arriverez pas!...
— J'arriverai, morbleu! ou je me ferai tuer.
— Hélas ! votre mort me prouvera votre bonne volonté ; mais votre mort ne le sauvera pas! 11 est perdu! il est perdu !
— Et moi, je vous dis que non, dassé-je me livrer à sa place ! s'écria Cauvignac avec un transport de quasi-générosité qui le surprit lui-même*
— Vous livrer, vous !
— Oui, sans doute, moi ; car enfin personne n'a de motif de le haïr, ce bon monsieur de Canohes ; et tout le monde, Taime, au contraire, tandis que moi on me déteste.
— Vous! et pourquoi vous déteste-t-on?
— Mais c'est tout simple, parce que j'ai Thonneur de vous appartenir par les liens les plus étroits du sang. Pardou, chère sœur, mais c'est extrêmement flatteur pour une bonny royaliste, ce que je vous dis là.
— Un moment, dit lentement Nanon eu arrêtant son doigt sur ses lèvres.
J'écoule.
— Vous dites donc que je suis bien détestée délais?
— C'est-à-dire qu'ils vous exècrent.
— Ah ! vraiment I fit Nanon avec un sourire demi-pensif, demi-joyeux.
— Je ne croyais pas vous dire là quelque chose qui vous fût si agréable.
— Si fait, si fait, dit Nanon ; c'est sinon agréable, du moins très-sensé. Oui, vous avez raison, continua-t-elle se parlant plutôt à elle-même qu'à son frère ; ce n'est pas mon sieur de Canolles que Ton hait, ce n'est pas vous non plus. Attendez, attendez.
Elle se leva, roula autour de son cou souple et brûlant une longue mante de soie, et, s'asseyant devant la table, eile écrivit à la hâte quelques lignes que Cauvignac, à la rougeur de son front et au soulèvement de son sein, jugea devoir èlre bien importantes.
— Prenez ceci, dit-elle en cacljelant sa lettre ; courez seul, sans soldats et sans escorte, à Bordeaux : il y a dans Técurie un barbe qui peut faire la route en une heure. Arrivez aussi vite que les moyens humains permettent d'arriver, présentez cette lettre à madame la Princesse, et monsieur de Canolles sera sauvé.
Cauvignac regarda sa sœur avec étonnement; mais comme il connaissait la justesse de cet esprit vigoureux, il ne perdit pas de temps à commenter ses phrases : il s'éîança dans Fécurie, sauta sur le cheval désigné, et au bout d'une deiniheure il avait déjà fait plus de la moitié du chemin. Quant à Nanon. dès qu'elle l'eût vu partir de sa fenêtre, elle s'agenouilla, elle rathée,fitune courte prière, enferma son or, ses Dijoux et ses diamants dans un coffre, commanda un carross et se fit habiller par Finette de ses plus beaux habits.
La nuit descendait sur Bordeaux, et, à part le quartier de l'Esplanade vers lequel tout le monde se pressait, la ville semblait déserte. Pas d'autre bruit dans les rues éloignées de cet endroit privilégié que les pas des patrouilles; pas d'autre voix que celle de quelque vieille qui rentrait en fermant sa porte avec effroi.
Mais du côté de l'Esplanade, au loin dans le brouillard du soir, on entendait une rumeur sourde et continue comme le bruit d'une marée qui se retire.
Madame la Princesse venait de terminer sa correspondance, et elle avait fait mander à monsieur le duc de La Rochefoucault qu'elle pouvait le recevoir.
Aux pieds de la princesse, humblement roulée sur un tapis, étudiant avec Tanxiété la plus vive son visage et son humeur, madame deCambes semblait attendre le moment de parler sans être importune; mais celte patience contrainte, cette douceur étudiée étaient bien démenties par les crispations de ses mains, qui froissaient et déchiquetaient un mouchoir.
— Soixante-dix-sept signatures! s'écria la princesse; vous voyez que cela n'est pas tout plaisir, Claire, que déjouer à la reine.
— Si fait, Madame, répondit la vicomtesse ; car, en prenant la place de la reine, vous vous êtes arrogé son plus beau privilège, celui de faire grâce.
— - jfît celui de punir, Claire, reprit orgueilleusement la princesse de Condé; car une de ces soixante-dix-sept signatures est apposée au bas d'une condamnation à mort.
— Et la soixante-dix-huitième va Têlre au bas d'une lettre de grâce, n'est-ce pas, Madame? reprit Claire d'un ton suppliant.
— Que dis 'tu, petite?
— Je dis, Madame, que je crois qu'il est temps que j'aille délivrer mon prisonnier; ne voulez-vous pas que je lui épargne cet affreux spectacle de voir conduire son compagnon à la mort? Ah ! Madame, puisque vous voulez bien faire grâce, faites-la pleine et entière.
— Ma foi, oui ! tu as raison, petite, dit madame la Princesse; mais, en vérité, j'avais oublié ma promesse au milieu de ces graves occupations, et tu as bien fait de me la rappeler.
— Ainsi donc, s'écria Claire toute joyeuse?...
— Ainsi donc, fais ce que tu voudras.
— Alors encore une signature, Madame, dit Claire avec un sourire qui eût attendri le cœur le plus dur, sourire que nulle peinture ne saurait rendre, parce qu'il n'appartient qu'à la femme qui aime, c'est-à-dire à la vie dans sa plus divine essence.
Et elle poussa un papier sur la table de madame la Princesse, et elle lui indiqua du bout du doigt la place où sa main devait se poser.
Madame de Condé écrivit
« Ordre à monsieur le gouverneur du Château-Trompette, de îaiaser entrer madame la vicomtesse de Cambes près de monsieur le baron de CanoUes, auquel nous rendons la liberté pleine et entière. »
— Est-ce cela? demanda la princesse.
— Oh! oui, Madame! s'écria madame de Cambes.
— Et il faut que je signe?
— ' Bien certainement.
— Allons, petite, dit madame de Condé avec son plus char-niant sourire, il faut bien faire tout co que tu veux.
Et elle signa.
Claire tomba sur le papier comme un aigle sur sa proie. A peine si elle prit le temps de remercier Son Altesse, et, pressant le papier sur son cœur, elle s'élança hors de Tappartement.
Sur l'escalier, elle rencontra monsieur de La Rochefoucauit qu'un cortège assez nombreux de capitaines et de populaire suivait toujours dans ses excursions par la ville.
Claire lui fit un petit saiut joyeux : monsieur de La Rochefoucauit, étonné, s'arrêta un instant sur le palier, et avant d'entrer chez madame de Condé, la suivit des yeux jusqu'au bas des degrés.
Puis en arrivant près de Son Altesse :
— Madame, dit-il, tout est prêt.
— Où?
— Là-bas.
La duchesse chercha dans son esprit.
Sur l'Esplanade, continua le duc.
— - Ah 1 fort bien, répondit la princesse en affectant beaucoup de calme, parce qu'elle sentait qu'on la regardait, eî que, malgré sa nature de femme qui lui ordonnait de frissonner, elle écoutait sa dignité de chef de parti qui lui commandait de ne pas faiblir. Eh bien! si tout est prêt, allez, monsieur le duc.
Le duc hésita.
— Est*ce que vous croiriez convenable que j'y assistasse? demanda la princesse avec un tremblement de voix que, malgré sa puisFmce sur elle-même, elle ne put complètement réprimer.
— Mais c'est comme il vous plaira, Madame, répondit le duc , qui peut-être en ce moment faisait une de ses études physiologiques.
— Nous verrons, duc, nous verrons; vous savez que j*ai fait grâce à bien des condamnés.
— Oui, Madame.
— Et que dites-vous de cette mesure?
— Je dis que tout ce que fait Votre Altesse est bien fait.
— Oui, reprit la princesse, j'aime mieux cela. Il sera plus digne de nous de montrer aux épernonistes que nous ne craignons pas d'user de représailles, et de traiter de puissance à puissance avec Sa Majesté, mais que, confiants dans notre force, nous rendons le mal sans fureur, sans exagération.
— C'est très-politique.
— N'est-ce pas, duc? dit la princesse, qui cherchait à pénétrer, par Taccent de La Rochefoucault, sa véritable intention.
— Mais, continua le duc, votre avis est toujours qu'un des deux expie la mortdôRichon; car cette mort, en demeurant sans vengeance, ferait croire que Votre Altesse estime bien peu les braves gens qui se consacrent à son service.
— Oh ! certainement ; et Tun des deux mourra, foi de princesse, soyez tranquille.
— Pais-je savoir auquel des deux Votre Altesse a daigné faire grâce?
— A monsieur de Canolles !
— Ah!
Ceahl fut prononcé d'une singulière façon.
— Auriez-vous quelque chose de particulier contre ce gentilhomme, monsieur le duc? demanda la princesse.
— Moi ! Madame, est-ce que j'ai jamais quelque chose pour on contre quelqu'un? Je range les hommes en deux catégories ; les obstacles et les soutiens. li faut renverser l'^s uns et soutenir les autres... tant qu'ils nous soutiennent; voilà ma politique. Madame, et je dirai presque ma morale.
— • Quel diable d'embarras cherche-t-il, et où veufc»il en
venir? se demanda tout bas Lenet : il avait Tair de détester le pauvre Canolles.
— Eh bien! donc, reprit le duc, si Votre Altesse n'a pas d'autres ordres à me donner?...
— Non, monsieur le duc.
— Je prendrai congé de Votre Altesse.
— - C'est donc ce soir même? demanda madame de Condé.
— C'est dans un quart d'heure.
Lenet s'apprêta à suivre le duc.
— Vous allez voir cela, Lenet? demanda la princesse.
— Oh! non, Madame, dit Lenet, je ne suis pas pour les émotions violentes, vous le savez, moi; je me contenterai d'aller à moitié chemin, c'est-à-dire jusqu'à la prison, et de voir le touchant tableau de la mise en liberté du pauvre Canolles par la femme qu'il aime.
Le duc fit une moue de philosophe, Lenet haussa les épaules, et le cortège funèbre sortit du palais pour se rendre à la prison.
Madame de Cambes n'avait pas mis cinq minutes à franchir cet espace; elle arriva, montra l'ordre à la sentinelle du pont-levis, puis au concierge du château, puis elle fit appeler le gouverneur.
Le gouverneur examina Tordre avec cet œil terne du gouverneur d'une prison qui ne s'anime jamais ni devant les jugements à mort ni devant les lettres de grâce, reconnut le sceau et la signature de madame de Condé, salua la messagère, et se retournant vers la porte :
— Appelez le lieutenant, dit-il.
Puis il fit signe à madame de Cambes de s'asseoir; mais madame de Cambes était trop agitée pour ne pas combattre son impatience par le mouvement : elle resta debout.
Le gouverneur crut devoir lui adresser la parole.
— Vous connaissez monsieur de Canolles? dit-il de la même voix qu'il eût demandé quel temps^^ ^1 faisait.
— Ohl oui, Monsieur, répondit la vicomtesse.
— C'est votre frère, peut-être, Madame?
— Non, Monsieur.
— Votre ami ?
— C'est... mon fiancé, dit madame de Cambes, espérant qu'après cet aveu le gouverneur mettrait un peu plus de hâte à l'élargissement du prisonnier.
— Ah ! reprit le gouverneur du même ton qu'il avait adopté jusque-là. Je vous fais mon compliment, Madame.
Et n'ayant plus de questions à faire, le gouverneur rentra dans son immobilité et dans son silence.
Le lieutenant entra.
Monsieur d'Orgemont, dit le gouverneur, appelez le porte-clefs en chef, et faites mettre monsieur de Canolles en liberté; voici son ordre de sortie.
Le lieutenant s'inclina et prit le papier.
— Voulez-vous attendre ici ? demanda le gouverneur.
— M'est-il donc défendu de suivre Monsieur?
— Non, Madame.
— Alors, je le suis ; vous comprenez : je veux être la première à lui apprendre qu'il est sauvé.
— Allez donc, Madame, et recevez l'assurance de mes respects.
Madame de Cambes fit une rapide révérence au gouverneur et suivit le lieutenant.
Celui-ci était justement le jeune homme qui avait déjà cause avec Canolles et avec Cauvignac, et il y mettait touf l'empressement de la sympathie.
En un instant madame de Cambes et lui furent dans la cour.
— Le porte-clefs eu chef I cria le lieutenant.
Puis se retournant vers madame de Cambes :
— Soyez tranquille, Madame, dit-il, dans un instant il ^era
Le second guichetier arriva.
— Monsieur le lieutenant, dit-il, le porte-clefs en chef es! disparu ; on Ta inutilement appelé.
— Oh! Monsieur, s'écria madame de' Cambes, cela va-t-il encore nous retarder ?
— ' Non, Madame, Tordre est formel; ainsi tranquiîiisez-