LE PAUVRE CONRAD ET LE DUO ULRIC DE WURTEMBERG
Le Bundschuk. — Avènement du duc. — Sa vie, ses débauches, ses amis. — Révolte du pauvre Conrad. — Traité de Tubingeu. — . La vallée de Rems. — Le duc sauvé par son cheval. — Négociations. — Trahison. — Banissement et exil du duc
Quelques années déjà avant la levée de boucliers de Franz de Sikingen, un souffle révolutionnaire embrasait toute l'Allemagne ; le foyer ardent de la guerre des hussites l'avait éclairée d'un feu lugubre , et partout le sol germanique tremblait sous les secousses violentes des conspirations et des sociétés secrètes.
Une de ces sociétés secrètes, qui embrassa la Suisse, l'Alsace et les contrées de la Forêt-Noire , était connue sous le nom de Bundschuk (Soulier fèdératif). Dans ce temps de servitude et d'oppression, il était défendu aux paysans et hommes liges de porter bottes ou brodequins; le soulier était leur chaussure exclusive. Ce signe de servitude devint leur bannière d'affranchissement. Un
grand soulier, peint ou brodé dans un drapeau rouge , leur servait de point de ralliement. Bientôt le cri de Bundschuh fut leur unique cri de guerre et la terreur des gouvernements aristocratiques.
Dans la Forêt-Noire , un soulèvement de Bundschuh , fort de plus de deux mille paysans , ayant en tête Joss Fritz, le hardi mendiant, fut réprimé en 1512 par le margrave Philippe et les villes de Freibourg et d'Ensisheim. Les chefs , à l'exception de Joss , qui s'enfuit en Suisse, furent livrés au bourreau , et les affiliés frappés d'exil et de bannissement. Mais en tuant les hommes on n'atteignit pas l'idée , qui survécut plus vivace que jamais. Deux ans plus tard , le Bundschuh se releva en Souabe sous la dénomination du Pauvre Conrad, et bien que celui-ci fût encore vaincu par la trahison et le parjure du duc Ulric de Wurtemberg , il n'en entraîna p^ moins à sa suite l'expulsion de ce prince et la résurrection du Bundschuh, sous le nom de Confédération évangèlique.
Jetons un coup-d'œil rapide sur cet épisode sanglant et dramatique.
Le duc Ulric de Wurtemberg était un tyran romantique par excellence (qu'on me passe cette expression). Il était beau, bien fait, d'une force herculéenne; mais sa mauvaise éducation aristocratique avait corrompu en lui tous les dons de la nature. Arrivé au pouvoir à l'âge de seize ans, il laissa les soins du gouvernement à un trium-
virât de courtisans corrompus, pour s'abandonner, corps et àme, aux plaisirs désordonnés, à la débauche et à un luxe effréné, auquel les revenus d'un empire n'auraient point suffi. A sa cour nomade (il était toujours en voyage), qui surpassait en magnificences celle de l'empereur, on n'entendait parler que chasse aux ours, orgies, tournois, viols et enlèvements. Pour varier ses plaisirs , pour assouvir ses désirs crapuleux, le duc ne connut point de frein, ne recula devant aucun crime. 11 fit assassiner son propre ministre, l'oncle d'Ulric de Hutten , pour déshonorer sa femme , qu'il chassa quelques jours après. Le viol et le rapt étaient pour lui et ses familiers de joyeuses fredaines , et pour peu que le père ou le frère de la malheureuse victime voulût faire résistance, il était traîné à la cour par les lansquenets du duc et exposé, à demi nu et les mains liées , aux outrages d'une meute de courtisans avinés.
Selon la propre expression d'Ulric , « le paysan n'est qu'une bête de somme qui , tombé sous la lourdeur du fardeau , se relèvera après quelques coups de fouet appliqués sur le dos. »
Il ne confirmait aucun ecclésiastique dans son emploi, à moins qu'il ne fût parfait musicien.
Ceux de ses fonctionnaires , d'ordinaire aussi grands
buveurs que petits administrateurs accusés d'exaction
et de corruption , étaient solennellement maintenus par
lui , et leurs accusateurs malencontreux , mis à la question.
Enfin, au bout de dix ans de règne, le pays était atrophié, le trésor épuisé, les campagnes appauvries, et par-dessus tout le duc avait contracté pour deux millions de dettes qu'il comptait payer avec les revenus d'une nouvelle taxe sur la viande , le pain et le vin , dont il prélevait un sixième net.
Mais perdant que le duc, insouciant et ne demandant à ses ministres que de l'argent , se vautrait dans la crapule , les paysans , réduits à l'extrémité , songèrent aux moyens de se soustraire au joug du tyran. Sous le nom de Pauvre Conrad (1), ils formèrent une association secrète , dans laquelle ne devaient d'abord entrer que des travailleurs , des journaliers et de petits propriétaires : car les paysans craignaient encore plus l'aristocratie bourgeoise que la haute noblesse. Les affiliés ne se rassemblèrent , dans les premiers temps , que les dimanches et fêtes, dans le but apparent de s'amuser, de boire et de chanter. Sous cette apparence de folies extravagantes , les initiés se concertèrent sur le but et les moyens de leur association. Chacun des conjurés payait quatre kreutzers par mois et prêtait serment de fidélité
(1) Le chef de la société s'appelait Conrad, nom provenant d'un calembour provincial. Koan rath, point de conseils, car, disait-il, j'en ai assez reçus. Il était surtout réputé pour le farceur le plus jovial de la troupe.
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et d'obéissance. Grâce à cet argent , le Poutre Conrad envoya des messagers et des émissaires dans toutes les contrées de la Souabe et y fit de nombreux et de puissants prosélytes. Bientôt les paysans les plus riches de différentes communes et un grand nombre d'artisans des villes firent partie de la société , et, lorsqu'au bout de quatre ans le Pauvre Conrad jugea à propos de jeter le masque , et de formuler ses griefs, les armes à la main, il comptait sept mille membres 1
La bourgeoisie , également mécontente du régime du duc , profita de ces circonstances pour s'élever contre lui. Le duc , voyant enfin le sol manquer sous ses pas , consentit à convoquer une diète , ce qu'il avait négligé depuis huit ans. Après plusieurs soulèvements comminatoires dans la ville de Stuttgardt, Ulric fit quelques concessions, et signa un traité connu sous le nom de Traité de Tubingen, en échange duquel la diète lui accorda les nouveaux impôts, grevant particulièrement les campagnes. Restait à faire accepter le traité par les paysans , qui s'étaient rassemblés au nombre de six mille dans la vallée de Rems.
Dans ce moment, les troupes du duc n'étaient pas assez nombreuses pour tenir tête aux paysans armés ; aussi employa-t-il tour-à-tour les promesses et les menaces pour gagner du temps , embaucher des lansquenets et attendre l'arrivée des troupes auxiliaires que lui avaient
promises ses convives et compagnons de plaisir, l'électeur du Palatinat et le margrave Philippe de Bade.
Le 27 juillet 1514 (mois fatal pour les rois et les princes) , les conseillers du duc se rendirent dans la vallée de Rems, auprès des paysans, pour les engager à accepter le traité de Tubingen et à prêter un nouveau serment de fidélité et d'obéissance. Les premiers paragraphes du traité furent écoutés avec un silence religieux , mais peu à peu la voix du lecteur fut couverte par des murmures. On entendit les mots : voleurs, brigands, oisifs, débauchés, intrigants! Le duc, qui était resté dans la ville , à peine instruit des mouvements des paysans , résolut de se montrer lui-même, croyant que sa présence leur imposerait. Dès qu'il parut avec sa suite, les paysans se rangèrent en ordre de bataille. Ce voyant, Ulric, perdant toute contenance et arrêtant son cheval en face et tout près de la ligne , leur reprocha en des termes grossiers leur esprit d'insubordination , et les invita à rentrer dans leurs foyers, « autrement , dit-il, il les ferait chasser à coups de fouet. »
—Tes fouets n'ont plus de mèches, lui cria Conrad, à l'habit bigarré, qui cumulait les fonctions de chef et de fou.
— Que ne les emploies-tu , lui cria un autre, à chasser tes créanciers, grand bretteur?
— Chasse d'abord , fit un troisième , en sortant des rangs, chasse d'abord tes financiers , tes courtisans, tes
chanteurs , tes maîtresses , tes conseillers et tes chiens.
Ces quolibets excitant la fureur du duc, le maréchal Thumb s'écria : — « Que ceux qui tiennent pour le duc notre seigneur, viennent à moi ! » — Personne ne bougea.
Ulric, suffoquant de colère, fut pris d'un tremblement nerveux. « Ils me le paieront, dit-il à voix basse au maréchal. » 11 aurait bien voulu se venger sur-le-champ ; il porta même la main à la garde de son épée ; mais , voyant que la lutte serait par trop inégale, il tourna bride pour rentrer à la ville.
A ce moment , un paysan, Schlechtin Claus, saisit les rênes de son cheval ; Veit , un autre paysan , lance son javelot sur le duc, mais le manque. Ulric ne dut son salut qu'à l'impétuosité de son coursier. « Tirez sur le misérable , cria Ruprecht de Beutelspach , » et à l'instant deux coups de fusil partirent des rangs des paysans; mais le duc était déjà hors de portée.
Dès lors , les paysans ne pouvant plus reculer, ce qui était l'intention des chefs, se disciplinèrent, prirent quelques forts, pillèrent quelques couvents, et formèrent un camp sur le mont Cappelsberg.
Ulric , toujours dans l'espoir de voir arriver les troupes de ses amis et couvant une sombre vengeance, leur envoya des négociateurs pour leur faire dire qu'il souscrivait à toutes les conventions formulées par eux ; qu'ils n'avaient qu'à mettre bas les armes et rentrer en paix
dans leurs foyers. Il promit en outre que les nouveaux impôts ne seraient point perçus , et , pour preuve de sa bonne volonté, il renvoya ses conseillers et congédia une partie de sa cour. En vain les chefs les plus importants des paysans s'attachèrent-ils à prouver à leurs camarades qu'on ne pouvait pas se fier à la parole jurée du duc t qu'il était déjà par trois fois parjure , la nature bénigne et niaise du Souabe , selon les expressions d'un historien de cette époque , l'emporta. Ceux d'entre les paysans qui avaient encore quelque chose à perdre , et ce fut la majorité, optèrent pour la paix ; ils quittèrent le Cappelsberg et déposèrent les armes. Les autres/vrais moutons de Panurge , à l'exception de quelques chefs plus avisés qui se rendirent en Suisse, suivirent le mouvement et se fièrent en toute conscience aux serments du duc. Un autre motif assez puissant ne contribua pas peu à cette résolution pacifique. Effrayées des progrès révolutionnaires des paysans , les villes , naguère ennemies d'Ulric, lui promirent soudainement aide et protection contre les projets d'affranchissement des campagnes. La ville de Tubingen lui envoya une troupe de mercenaires commandée par le chef Ernest de Furst ; celles de Balingen, Stuttgardt, Cannstadt et Kirscheim en firent autant. Wurzbourg, ville étrangère, lui envoya trois cents cavaliers, dont soixante-dix-sept nobles. Les lansquenets de l'électeur et du margrave arrivèrent enfin ; l'évêque de Constance même lui envoya des soldats.
Ulric, devenu plus fort que jamais, grâce à la crédulité des paysans et à la coopération de l'aristocratie bourgeoise, se décida à jeter le masque,
A peine les paysans étaient-ils rentrés que toutes les communes insurgées furent mises hors la loi. Ceux des chefs qui n'avaient pas cherché leur salut dans la fuite, furent pris, et, après d'horribles tortures, livrés au bourreau. Leurs maisons furent démolies, leurs femmes violées. Des communes entières furent livrées au pillage des hordes sanguinaires d'Ulric; et à celui qui refusait de se mettre à genoux devant le dernier de ses lansquenets on coupait les jambes avec une faux.
Seize cents paysans furent faits prisonnier. Le 5 août, Ulric les fit venir devant lui, sur le même pré , dans la vallée de Rems, théâtre de son premier affront. A sa vue, tous ces malheureux tombèrent à genoux. Quarante-six autres des plus récalcitrants étaient là, à demi-nus, liés, garrottés et bâillonnés. Le duc dit aux premiers qu'il leur pardonnerait, à condition qu'ils lui prêteraient un nouveau serment de fidélité. Les seize cents levèrent la main. Il fit ôter les bâillons aux quarante-six, et des flots de malédiction tombèrent sur sa tête ? vingt-six furent exécutés le jour même par le bourreau de Stuttgardt ; les autres furent exilés et leurs bien confisqués. Tous les réfugiés, au nombre de cent cinquante , furent condamnés par contumace et leurs
biens confisqués au profit du duc. Car Ulric avait encore plus besoin d'argent que de vengeance. Le maréchal Thumb, son ignoble ami, lui fit là-dessus une basse flatterie : « Je savais , disait-il , le duc , notre maître, très- vindicatif, mais je ne lui croyais pas tant d'aptitude pour les affaires d'argent. » Une loi fut proclamée , en vertu de laquelle tout sujet ayant connaissance de la présence d'un conjuré du pauvre Conrad , fût-il son père ou son frère , était puni de mort , s'il ne le dénonçait à l'autorité.
Enfin, dans l'espace de quinze jours , la vallée de Rems, naguère si bruyante, devint si sombre et si silencieuse, que le duc lui-même, la parcourant et voyant ce calme de cimetière , en frissonna et eut un moment de repentir.
Deux ans plus tard, après avoir régné par la terreur, maltraité sa femme, qui prit la fuite , et commis quelques meurtres sur ses conseillers , le duc fut ignominieusement chassé de son pays par les efforts réunis de la bourgeoisie et d'une partie de la noblesse , coalisées sous le nom de confédération souabe. Il ne trouva d'autre refuge que la Suisse , où il rejoignit quelques chefs du pauvre Conrad. Au bout de plusieurs années d'exil et après de dures épreuves , Ulric se prit soudain d'une belle passion pour la liberté des paysans.
Chose extraordinaire, mais qui n'est pas sans exem-
pie, c'est au nom de l'affranchissement des paysans qu'il fit plusieurs tentatives pour rentrer dans son pays. Sa dernière tentative d'invasion coïncide avec les premiers soulèvements en masse des paysans.