‹ La guerre des paysansChapitre 27 sur 46 · ULRIC DE HUTTEH ET FRANZ DE SIKINGEN · texte numérisé non relu

ULRIC DE HUTTEH ET FRANZ DE SIKINGEN

Biographie de Frani. Ses relations avec François I* et Charles- Quint. — Sa cour d'Ebernbourg et de Landstuhl. — Établissement d'une imprimerie et de la première église évangélique & Ebernbourg. — Jeunesse d'Ulric. — Ses voyages. —Son retour dans sa patrie.— Le premier il conçoit ridée de l'unité deT Allemagne. — Son séjour à la cour de l'évéque Albrecht — Son amitié avec Franz. — Ses pamphlets, — Projeta de mariage, — Sa correspondance avec Lu. ther.— Ses tentatives auprès de Charles-Quint.— Il conçoit l'idée de former une ligue entre la petite noblesse et la bourgeoisie. — Levée de boucliers de Hutten et de Sikiogen — Franz désigné comme empereur de l'Allemagne, - Voyage de Hutten en Suisse et en Alsace. — Siège de Trêve. — Siège du Landstuhl. — Mort de Franz et d'Unie

L'histoire est remplie d'exemples de célèbres égoïstes aux prises avec les intérêts généraux • poursuivant leur but contre vent et marée, corrompant et rapetissant les hommes et les choses t pour paraître seuls grands et puissants. U leur faut un socle quelconque pour poser dessus; peu leur importe que ce soit un fumier ou un monceau de cadavres I

Mais, en revanche, à côté de ces figures, tantôt bleuies

de colère, tantôt pourprées de sang, il en est d'autres, grandes, sublimes , radieuses de lumière et de vérité, n'aspirant que l'amour, ne vivant que de dévoument et d'amitié, n'agissant que par mouvements de spontanéité divine, faisant abnégation complète de leur personne et de leur fortune, au profit d'une grande idée humanitaire ; ne cherchant à s'élever qu'avec l'appui de la vérité et de l'amitié ; instruments divins qui , môme en se brisant, répandent encore des frémissements célestes et mélodieux ; frémissements qui, d'abord vagues et indéfinis, se traduisent bientôt en paroles et chants d'ave»nir , recueillis et propagés par les poètes de tous les peuples, ces grands artistes de l'humanité l

Ce serait une curieuse histoire à faire que celle des amitiés des grands hommes, qui , semblables à la constellation de Castor et de Pollux, illuminent le monde réel et fictif , et scintillent d'un éclat pur et divin au ciel brumeux de l'histoire, depuis David et Jonathas ♦ Harmodius et Aristogiton, jusqu'à l'amitié idéale, dramati- Usée par Schiller, du marquis de Posa et de don Carlos- Dans cette histoire, l'amitié qui a uni Ulric de Uutten et Franz de Sikingen figurerait au premier rang. — Cette amitié eut une immense influence sur la guerre des Paysans et sur celle de Trente ans, Aujourd'hui môme, quatre siècles après la mort d'Ulric et de Franz, r Allemagne, à la veille de sa régénératioo, a'a pu trou-

ver d'autre bannière commune que celle de Hutten , sur laquelle il avait écrit , en lettres flamboyantes : « Par » la vérité à la liberté, par la liberté à la vérité I »

C'est à juste titre que Franz de Sikingen a été appelé la dernière fleur de la chevalerie allemande. En lui se trouve alliée en effet la bravoure des anciens chevaliers à la noblesse de l'esprit et de la philosophie. Riche, influent, aussi puissant que magnanime, loin de s'abaisser, comme les burgraves de son temps , à abuser de sa force contre la bourgeoisie et les paysans, il prit toujours le parti des faibles et des opprimés contre l'injustice et la tyrannie des princes et des évêques.

Sa réputation était européenne. Lorsque François I er brigua la couronne impériale de l'Allemagne, il s'adressa, dans une lettre aussi flatteuse que captieuse , à Sikingen tout aussi bien qu'aux princes électeurs ; car Sikingen était une puissance à part dans l'empire , puissance morale et politique à la fois. Grâce à son argent, mais plus encore à son nom, il lui était facile de réunir en peu de temps une armée assez considérable pour son époque. La petite noblesse surtout reconnut en lui son chef naturel, et quand, après l'élection de Charles- Quint, Sikingen entra volontairement au service de l'empereur, celui-ci s'en félicita hautement , en face de l'Europe entière.

L'instinct de Sikingen était tellement hostile au clergé corrompu de son époque, que la parole de Luther, tom-

bée dans son cœur y fit l'effet d'une étincelle lancée dans une poudrière. Sa cour (car il en avait une comme un prince, tour-à-tour à Ebernbourg et à Landsthui, deux bourgs fortifiés) était le lieu de réunion de tous les esprits éclairés, de tous les amis de la vérité et de la liberté. C'était un asile sûr pour tous les hommes de génie de l'époque, une véritable académie, où ils trouvèrent une liberté entière en matière de religion et de philosophie. Dans un de ces bourgs, Sikingen fit établir une imprimerie. Presque toutes les brochures , tous les livres hardis de ce temps furent imprimés à Ebernbourg et de là lancés dans les quatre coins de l'Allemagne. — Lui-même se fit faire tour-à-tour la lecture de la Bible et des livres des anciens philosophes et hommes d'État. Grâce à cette instruction, le noble guerrier parvint bientôt à se rendre un compte exact du lien indissoluble et de la solidarité des questions religieuses et politiques.

Parmi tant de personnages illustres de cette époque, dont quelques-uns entrèrent au service de Sikingen, se trouvaient Hartmann de Kronberg , noble chevalier qui se fit peindre tenant d'une main la Bible, de l'autre une épée ; Dietrich de Dahlberg ; Jean Hauschein , connu sous le pseudonyme d'OEcolampad ; Martin Bucer ; Caspar Aquila; Jean Schwebel, tous célèbres dans l'histoire de la réformation. Œcolampad fut chargé par Franz d'enseigner l'Évangile à ses gens et d'établir un service

divin selon la parole de Dieu. Longtemps avant l'installation de l'Église évangélique à Wittemberg, elle fut établie sur l'Ebernbourg.

Mais Thomme qui a eu le plus d'influence sur l'esprit et les actions de Franz, ce Rit son ami intime , Ulric de Hutten, jeune homme à l'àme ardente, à l'esprit hardi, et dont le cœur fut assez grand pour contenir tout un inonde.

Issu d'une famille noble , puissante et riche, de la Franconie, né en 1488 , il fut, dès sa onzième année, envoyé dans un couvent, car son père, d'après les conseils de son frère, premier ministre à la cour de Wurtemberg, avait destiné son fils à l'état ecclésiastique t mais le fougueux adolescent, à peine âgé de seize ans , épris de la beauté des idées naissantes, s'enfuit du couvent la veille du jour où il devait prendre l'habit. Une fois le froc jeté aux orties, il mit flamberge au vent et s'en alla courir le monde et les aventures.

Cette escanade lui valut tout d'abord la malédiction de son père et l'expulsion de sa famille , qui , dès-lors, le renia et le regarda comme un étranger. Hutten a toujours envisagé l'extrême dureté de sa famille comme le doigt de la Providence. « Je ne devais avoir d'autre famille, disait-il, que l'humanité. »

Isolé du monde, il aurait eu assez de ressources en lui-même, malgré sa tendre jeunesse , pour gagner sa vie : il lui restait sa Diurne, son éoée et son esprit, trois

choses dont une seulje, en d'autres temps , a suffi pour la fortune d'hommes bien inférieurs à Hutten ; mais Ulric, loin d'être un favori de la fortune, n'était qu'un instrument du destin. Dans cette qualité, il fallait qu'il passât par la rude école de l'expérience , apprentissage pénible et douloureux. Pour compàtir à la misère du peuple , il fallait qu'il connût cette misère par luimôme.

Chassé de son pays, repoussé par sa famille , abandonné à lui-môme, le jeune Hutten parcourut l'Europe en tout sens, tantôt chantant, rêvant et faisant des vers» tantôt réduit littéralement à la mendicité. Jeté sur les côtes d'Italie par un naufrage, il est pris et pillé par les brigands, est atteint d'une terrible maladie à l'âge de vingt ans, et se voit bientôt forcé de s'engager comme simple lansquenet dans l'armée de Venise. Mais si le corps de Hutten fléchit sous tant de misères, son âme élevée n'en prend qu'un essor plus hardi , et rien ne peut l'asservir ni la ternir un instant. Après de longues et douloureuses migrations, après de dures expériences» Hutten revient dans sa patrie , et sait bientôt, par son esprit, par ses conceptions hardies et son éloquence, gagner les bonnes grâces et l'amitié de tous les hommes vraiment éclairés de son époque. Peu de temps après f il publia coup sur coup ses ouvrages les plus remarquables.

• Mon seul but , s'écrie-t-il dans son premier écrit,

mon seul but est d'arriver à la vérité divine , et par celle-ci à la liberté universelle. Partout, dans mes voyages, j'ai vu la vérité profanée , poursuivie et opprimée ; cette parole d'or, au nom de laquelle l'amour personnifié dans un homme, est mort pour le salut de l'humanité, a été partout fondue en un mensonge de fer, grâce aux artifices infernaux des princes et des évêques. Au nom de ces mensonges , je les ai vus gouverner et tyranniser le monde. La religion de l'amour a été profanée et sert d'instrument à l'égoïsme des scélérats et des imbéciles. L'image de l'homme, image divine , est partout humiliée, prostituée, et ma nation, jadis si grande, chantée par les Romains même, et connue par ses hauts faits, est misérablement esclave et manque du pain spirituel aussi bien que du pain matériel. »

Les écrits de Hutten ne sont guère élégiaques. Ils respirent tous la colère et l'indignation.

Il s'apitoie rarement sur les misères du peuple. Les larmes que leur aspect lui arrache sont toutes des lar- ' mes d'indignation et de fierté révoltée. « 11 faut que cela finisse. » C'est là toujours son dernier mot.

« Par la vérité à la liberté, par la liberté à la vérité.» Cette devise fut gravée dans son cœur en lettres de feu. Voyant la vérité opprimée par le haut clergé , et la liberté par les princes, la lutte qu'il engagea fut dirigée contre eux tous.

De son coup-d'œil d'aigle, le premier , il avait recon-

nu la portée politique de la réformation religieuse, et, loin de ménager les princes, comme Luther, il les attaqua de front et s'attacha à démontrer que sans la liberté le règne de la vérité est impossible.

Ce thème favori serpente à travers tous les ouvrages d'Ulric. Son style est toujours clair , concis , moelleux , partant du cœur et allant au cœur. Bientôt il joignit à sa devise de vérité religieuse et de liberté politique, l'idée de l'unité de l'Allemagne. Cette idée d'un nouvel empire , d'une nouvelle régénération de sa patrie, se dessina peu à peu devant lui en traits hardis et intelligibles, qu'il revêtit de couleurs pittoresques et miroitantes de poésie et de logique. Après les attaques foudroyantes contre les grands , après la satire acérée ,

lancée, le sourire sur les lèvres, tout à l'entour de lui, Hutten prend d'ordinaire le ton sacramentel, et déûnit en quelques lignes ce qu'il veut , ce dont sa patrie et l'humanité auraient besoin (1).

Ce fut l'électeur Albrecht II , évêque de Mayence , qui , le premier , en l'accueillant à sa cour , opéra un changement dans la vie extérieure de Hutten. Ce prélat, né prince de Brandebourg, aussi spirituel que généreux et éclairé, joue un grand rôle, bien que passif, dans l'histoire de la réformation. Albrecht était le Médi-

(i) Son ouvrage, Epistolœ obscuromm virorum, vient d'être réédité par Gebhard, à Kœnigsberg,

cis allemand. Au rebours des princes qui aiment à s'entendre appeler protecteurs des lettres et des beaux-arts, tout en s'entourant des médiocrités les plus corrompues du pays, non-seulement il récompensa d'une façon tout-à-fait princière les artistes et les poètes , mais encore il les rassembla autour de sa personne, et sa cour était le rendez-vous des esprits les plus nobles de l'époque.

Là on voyait le grand et spirituel Albert Durer, à côté de l'ingénieux Grunewald. Érasme et Reuchlin leur donnaient la main, et dans cette guirlande d'artistes et de savants, brillaient, d'un éclat pur et suave, les plus belles et les plus spirituelles femmes de la ville de Mayence.

Là enfin Hutten trouva un abri , du repos , des amis et de l'amour \ là encore il eut le loisir de chanter ses belles poésies et de mûrir ses idées. Aussi , c'est avec un sincère enthousiasme qu'il parle de la cour d'Albrecht.

« Quel est le savant allemand , écrit-il dans une lettre, qui ne soit point connu d'Albrecht? Par quel savant ou artiste ingénieux a-t-il jamais été salué , qu'il n'eût comblé de sa grâce et de sa munificence ? Avec quelle sollicitude a-t-il protégé Reuchlin contre ses persécuteurs ; avec quel désir ardent a-t-il appelé Érasme auprès de lui ? Que de fois il s'informe de nos travaux et du bien-être de toute bonne tête. Ici on se moque de la

superstition et du fanatisme , ici règne line liberté entière de la pensée; ici l'on peut devenir et rester homme* Les mœurs y sont aussi pures que l'or de l'esprit. »

L'écrit d'un théologien de Cologne dirigé contre Reuchlin fut jeté au feu par Albrecht avec ces paroles : « Ainsi soient confondus tous les calomniateurs de l'esprit et de la vérité ! »

Aussi de fanatiques catholiques, passant quelques instants à Mayence, s'empressèrent-ils de calomnier Tévôque et de publier des pamphlets contre lui. On lui reprocha de s'entourer d'une jeunesse hérétique , crachant le venin à chaque parole ; « de jeunes imberbes, s'écrie l'Anglais Robert Turner, à peine dignes de toucher la barbe d'un moine, osent critiquer la majesté du pape. »

C'est au milieu de cette vie enthousiaste, de cette atmosphère purifiée de tout préjugé que l'idée conçue par Hutten d'une régénération politique de son pays se détacha distinctement des limbes religieux. Il est même plus que probable que la cour de Mayence était initiée à ses projets. Frowin de Hutten , sénéchal d' Albrecht, cousin d'Ulric, était pour le moins instruit de la levée de boucliers faite un peu plus tard par Sikingen , d'après les conseils de son ami.

L'amitié intime de Hutten et de Sikingen date de 1519. Vers cette époque t 1 1 rie échangea la cour de

Mayence pour celle de l'Ebernbourg ; plusieurs circonstances hâtèrent cette démarche.

- L'évêque Albrecht, si tolérant qu'il fût, n'en touchait pas moins d'immenses sommes provenant de la vente des absolutions. On sait que le premier écrit de Luther fut dirigé contre cet abus. Hutten, à son tour, avait pu- • blié contre Rome un pamphlet , dans lequel il appelle crûment les prédécesseurs du pape des tyrans , des voleurs et des brigands. Lors de la fameuse diète de Worms, il fut question de la perception d'un impôt, appelé impôt turc, dans le but de défendre la chrétienté contre les envahissements des Musulmans : » Les véritables Turcs, s'écria alors Hutten, sont en Italie! Le sultan, c'est le pape, et son armée, c'est le clergé! » Le pape ayant là-dessus demandé l'extradition de Hutten, ce dernier, afin de ne pas compromettre son protecteur Albrecht, préféra quitter sa cour, et se rendit un peu plus tard auprès de son ami Franz, qui déjà, à plusieurs reprises, l'avait invité à venir à l'Ebernbourg , partager avec lui Ses joies et ses peines.

Un seul moment, Ulric hésita dans l'exécution de ses projets. Son père venait de mourir, en lui laissant un héritage considérable. Sa vieille mère vint alors ellemême supplier son fils de rentrer dans le foyer paternel, de se marier et de s'abandonner paisiblement au calme de la vie de famille. Il n'est pas étonnant qu'Ulric, jetant un coup-d'œil attristé sur sa vie passée, si

orageuse, si vagabonde, si riche en péripéties terribles et émouvantes, ait songé à goûter le fruit suave de la paix intérieure, et à se bercer du rêve d'un bonheur conjugal. Aussi, cédant un instant à la voix douce et éloquente d'une mère, il la suivit pour rentrer dans la maison paternelle, qu'il n'avait pas revue depuis vingtdeux ans. Mais, arrivé là , une lutte terrible s'engagea dans l'intérieur de Hutten. D'un côté, il avait une mère qui, tremblant pour elle-même à cause des opinions de son fils, le conjurait de quitter le chemin hérissé d'épines de la controverse politique et religieuse , en lui montrant dans sa famille un nouvel avenir , plein d'un bonheur sans trouble ni amertume ; de l'autre, il ne voyait que lutte et danger, une victoire plus que douteuse, un ennemi puissant et irréconciliable, une vie de persécutions, d'éternelles fuites, d'incessants combats, une vie de bête fauve, pourchassée, lancée et relancée par une meute fanatique, aux cris du hallali religieux ! Le plateau de la balance fut pendant quelque temps penché du côté de la mère, par une jeune et jolie fiancée, brillante de beauté , éblouissante de charmes , joignant sa voix timide et ses regards éloquents aux supplications d'une mère éplorée. Tout autre homme , à la place de Hutten, aurait brisé là sa plume et son épée, et, donnant la main à sa fiancée , serait allé avec elle embrasser les genoux de sa mère pour lui demander sa bénédiction.

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Il avait alors trente-deux ans.

« Je me roule sur moi-môme , écrivit-il à son ami » Franz, comme un serpent qui se mord la queue. Je » n'ai plus ni commencement, ni milieu, ni fin, ma » tête tourne, mon cœur se trouble, mon esprit est pris » par le vertige, je ne suis plus moi-même, je ne suis » plus rien. »

Mais cette lutte si cruelle ne dura pas longtemps. Dans un mouvement de spontanéité enthousiaste , Hutten s'écria : « Jacta alea est, j'ai commencé, il faut que j'aille jusqu'au bout t Puis, renonçant à son héritage eû faveur de sa mère, il lui fit ses adieux en présence de sa future. Il est probable que dans ce moment Ulric a pensé ce qu'il a écrit sur le mariage.

(( Le mariage, dit-il, à quelques exceptions près , est un élément dépressif, surtout pour un homme à l'âme ardente et à l'esprit ailé et aventureux. Loin d'élever l'homme d'État, l'écrivain et le poète , le mariage l'abaisse vers la terre et les tracasseries de famille ; car la pensée est un sacerdoce dont le dévoûment est la moindre des vertus, tandis que le mariage, tel qu'il est, n'est et ne peut être qu'un aiguillon d'égoïsme. C'est une chaîne assez longue , attachée aux pieds de l'homme , et cette chaîne, pour ne paâ gêner tous ses mouvements , l'empêche du moins démarcher régulièrement et d'avancer. Depuis que Luther est marié , il hésite. La puissance du pape et du clergé est tout entière dans le célibat »

Puis (c'est ainsi que raconte un chroniqueur tant soit peu poète), ^adressant à sa fiancée et lui prenant tendrement la main , il lui dit : * Ma belle enfant , je vous demande pardon de vous affliger, mais c'est pour voire bonheur que je ne me marie pas. Vous ne savez pas à quoi vous vous exposeriez en devenant ma femme. Une si jolie, mais si fragile constitution que la vôtre se briserait au premier récif de mon destin. Pour moi, le repos, c'est la mort. Ici, vous me verriez triste, morose, maussade, et vous seriez malheureuse. Me suivre , ce serait impossible I vous n'êtes pas faite à endurer la misère, les privations, peut-être la prison et une mort infamante. Être ma femme, se confondre avec mon âme, communier avec mon esprit, c'est risquer tout, ce serait une abnégation permanente de votre existence , un dévoûment de tous les instants. Souvent, en mes voyages, je passe les nuits dans les granges , dans les bois , dans les cabanes des paysans, et, après avoir pris une mauvaise nourriture, je poursuis ma route , car il s'agit de la vérité et de la liberté, il s'agit de vivre ou de mourir. » Et voyant la mère et la fiancée sangloter , il les quitta brusquement en s'écriant : « Ma mère , c'est ma patrie ; ma fiancée, c'est l'humanité ; je n'en ai point d'autres, je n'en ai jamais eu d'autres I *

Deux jours après cette scène déchirante , il embrassa son ami Sikingen à l'Ebernbourg , et résolut enfin de mettre la main à l'œuvre.

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Ses vues se portèrent tout d'abord sur Luther , qu'il espérait pouvoir initier à ses plans, afin de lui faire épouser ses idées. Depuis longtemps le clergé avait répandu le bruit d'une prétendue intelligence entre Luther et Hutten; on allait même jusqu'à dire qu'il existait une véritable conspiration contre l'empereur et le pape, dont Hutten et Luther étaient les chefs. Cela n'était pas I Bien que leurs écrits religieux et politiques eussent un même but, il n'y avait entre eux aucun pacte , et ce n'est que vers 1521 que Hutten essaya d'entrer en relations directes avec Luther. Aussitôt après son arrivée à l'Ebernbourg , il lui adressa une première lettre avec cette épigraphe : « Réveille-toi, noble liberté ! »

« Malgré tous les obstacles , lui écrivit-il , nous sommes parvenus à faire quelque chose ici , et nous poursuivrons : que le Seigneur nous protège à l'avenir comme par le passé, afln que nous réussissions à régénérer sa doctrine divine, épurée de tout alliage. Vous êtes âpre au travail de la sainte cause, moi aussi je fais ce que je peux. Soyez toujours hardi et courageux, osez et n'hésitez pas. Je vous assisterai en tout , fidèlement et courageusement, advienne que pourra. Par la grâce de Dieu, nous sauverons notre liberté et nous la conserverons, afin de délivrer notre patrie de tout ce qui l'opprime et l'étouffé. Le monde verra que Dieu est avec nous, et s'il est avec nous, qu'est-ce qui sera contre nous ! »

Quelques jours avant il avait publié contre Rome une nouvelle brochure qui se termine par cette phrase : « A tes tentes, Israël ! La tyrannie de Rome ne sera plus de longue durée. Déjà la hache a été mise à sa racine. Courage, Allemands, persistez, et vous serez libres! •

De plus, en attendant la réponse de Luther et croyant que Charles-Quint, récemment élu empereur d'Allemagne, malgré l'opposition du pape et du parti romain , entrerait dans ses vues contre Rome, Hutten jugea à propos de s'adresser à lui. Déjà une démarche de cette nature, faite auprès de l'électeur Frédéric de Saxe, protecteur de Luther, avait été infructueuse. L'électeur, tout en applaudissant à la déconvenue de Rome , manqua de courage pour se mettre à la tête de ses ennemis temporels. Hutten , dans ce temps , jouissait d'une immense réputation. Eberlin de Gunzbourg , célèbre par ses discours populaires, prêchait publiquement qu'il n'y avait point de salut pour l'empire si l'empereur ne prenait pour ses conseillers Érasme et Hutten. Lui-même, allant au-devant de l'empereur, lui écrivit : « Je te servirai nuit et jour sans aucune récompense, j'éveillerai pour toi tous les nobles héros de l'Allemagne, tu en seras le chef, pourvu que tu veuilles commencer. Un mot de toi, et tout sera fini. » Mais Charles , élevé en Espagne, ne comprenant rien à tout ce mouvement social, avait déjà conclu un pacte secret avec le pape. Hutten, en apprenant cela, s'écria avec Salomon : « Malheur au

pays dont le souverain est un enfant. » Sikingen et Hartmann de Kronberg quittèrent alors volontairement le service de l'empereur, bien que ce service leur rapportât à chacun deux cents ducats par an. -

Après tant de désillusionnements, après avoir acquis la certitude que les princes ne valaient guère mieux que les évêques, et que les seigneurs, si avancés qu'ils fussent en matière de religion, ne tenteraient point une régénération politique de l'Allemagne , Hutten et Sikingen résolurent de faire à eux seuls ce que l'empereur et les premiers princes du pays n'avaient pas môme le courage d'entrevoir.

Le plan de Hutten peut se résumer en peu de mots 5 Rétablir l'unité de l'Allemagne au nom de la nouvelle religion évangélique, en chasser tous les princes et les évêques régnants, réunir la petite noblesse à la bourgeoisie et même aux paysans, et proclamer la liberté et la confraternité au nom de l'empereur et de l'Évangile, Quant à son empereur, il était là tout fait, et jamais héros n'était plus digne que Franz de Sikingen de porter une couronne imDériale.

« Vraiment, écrit Hutten à Érasme , jamais âme plus grande n'a vécu sur la terre. C'est un de ces hommes qui ne surgissent que de siècle en siècle- Je suis sûr que Franz fera grand honneur à notre nation et à l'humanité. Nous n'admirons rien dans les héros de l'anti* quité, qu'il ne s'efforce d'imiter. Il est sage, éloquent,

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sobre, vaillant, actif» laborieux, et tout ce qu'il dit, tout ce qu'il fait est noble et grand. Que Dieu le conserve et bénisse les entreprises de ce vaillant héros ! » Sikingen lui-même fut entraîné par Hutten. Tous les jours , ce dernier lui faisait la lecture de la Bible, des écrits de Luther et de ceux de l'antiquité. « Eh bien ! s'écria un jour Franz , puisque la vérité est pour nous, Dieu sera avec nous ! Tirons les armes ! » — Dès cet instant, Sikingen fit des préparatifs pour une guerre offensive et défensive, et l'Ebernbourg prit le nom d'Auberge de la Justice.

C'est dans ce cercle que devait entrer Luther, l'homme du peuple. Hutten lui écrivit lettre sur lettre en l'invitant au nom de Sikingen à venir à l'Ebernbourg. Il y avait là une imprimerie et toutes les commodités de la vie pour un écrivain comme Luther, mais celui-ci recula dès les premières communications de Hutten relatives à son projet.

Luther n'avait pas toujours été pacifique et conservateur. Ses premiers écrits de 4517 sont remplis de boutades révolutionnaires. « Si cela devait continuer ainsi , s'écrie-t-il dans une brochure de cette époque , il me semble qu'il n'y aurait pas d'autre remède que la violence, et que les rois et les princes feraient bien de s'armer et d'attaquer ces empoisonneurs humains (les Romains) , afin d'en finir une fois pour toutes. — Nous pendons bien un voleur avec la corde, nous faisons pas-

ser de vie à mort l'assassin, nous brûlons même les hérétiques; pourquoi n'attaquerions-nous pas tous ces professeurs corrompus du mensonge , tels que papes , cardinaux , évêques et toute leur engence de Sodome , afin de laver nos mains dans leur sang ! »

On voit qu'il n'y allait pas de mainmorte quand il s'y mettait. Lors de ses discussions publiques à l'université de Heidelberg, un professeur s'écria : * Si les paysans entendaient cela, ils nous lapideraient. — C'est ce qu'ils pourraient faire de mieux , » répondit Luther.

Mais le Luther de 1521 n'est plus celui de 1517. De révolutionnaire qu'il était il s'était fait conservateur; bientôt nous le verrons entrer franchement dans la voie de la réaction. A cette époque, il venait de publier une brochure dans laquelle il dit bénévolement : « Que Dieu nous soit en aide, afin que nous maintenions sauve notre liberté I Que le Pape nous rende Rome et tout ce qu'il a subtilisé à l'empire ; qu'il épargne à notre pays ces insupportables impôts, ces honteuses exactions ; qu'il nous rende notre liberté, notre pouvoir, notre honneur, notre vie enûn , et qu'il laisse exister l'empire tel qu'un * empire doit exister. » .

En même temps il écrivit à Hutten : « Je ne voudrais pas qu'on défendît l'Évangile avec l'épée. Le monde a été vaincu par le Verbe et c'est par le Verbe qu'il se reconstituera! L'antéchrist, s'étant emparé du pouvoir

sans violence, tombera aussi sans qu'on ait besoin d'employer la violence, »

« Quoi , lui répondit à l'instant môme Hutten , la hiérarchie s'est fondée sans violence. Mais vous avez donc oublié l'histoire ! C'est un insigne mensonge ! C'est par la guerre , par l'asservissement de toutes les libertés , par tous les actes de la barbarie , par le dol , la prison et, hélas ! par l'échafaud et le bûcher qu'elle s'est constituée. C'est grâce aux armes des chrétiens que l'Europe est chrétienne. Leur baptême est un baptême de sang. A vous, ecclésiastiques, incapables de porter l'épée, de propager le Verbe, mais à nous, gardiens de la liberté , chevaliers de l'Évangile, de tenter une réforme politique et religieuse, les armes à la main. »

Ce fut la dernière lettre. On voit bien que l'orgueil chevaleresque s'était éveillé dans le cœur de l'écrivain et que le dernier mot du noble personnage à Luther estî « Allez , vous n'êtes qu'un moine ! »

Sikingen pouvait compter sur la noblesse du second et du troisième ordre , qui brûlait de secouer le joug de la féodalité. Plusieurs d'entre eux avaient , depuis longtemps , adhéré à la nouvelle doctrine religieuse. Bientôt les chevaliers de Kronberg, de Schauenbourg, de Furstenberg, de Helsmstaett , de Gemmingen , de Minzingeû et beaucoup d'autres seigneurs venantdelaFranconie,de la Souabe et du Rhin se rassemblèrent à Landau vers le printemps de 1522. Là ils firent un pacte offensif et dé-

M tA GUERRE DES PAYSANS.

fensif pour six ans. Sikingen fut élu unanimement pour leur chef. Mais ce dernier, dans un discours éloquent , déclina le titre de chef d'une conspiration ; son ambition était de devenir un Ziska allemand : « Nous attaquerons le front levé, disait-il , car notre cause est juste. »

Mais Hutten savait bien que la noblesse seule ne serait pas assez puissante pour tenir tête à tous les princes et évêques de l'empire. Son grand plan fut d'opérer une fusion entre la noblesse et la bourgeoisie. Jusque alors la première était partout opposée à la seconde. Les petits nobles faisaient cause commune avec les grands pour piK 1er les marchands et vexer les villes. Hutten le premier publia une brochure adressée aux villes libres et à la noblesse de second ordre , dans laquelle il traça la nouvelle ligne à suivre par ces deux classes de la société , afin d'arriver à l'affranchissement commun. La noblesse du second ordre devait se mettre à la tête de la riche bourgeoisie, pour briser la chaîne féodale et cléricale qui pesait sur tous. Malheureusement cette idée, accomplie plus tard en partie en Angleterre , était trop avancée pour le siècle de Hutten, et chose curieuse ! c'est la bourgeoisie qui lui fit opposition.

Il alla encore plus loin. Lorsque dans sa première jeunesse, abandonné et renié par sa famille, il errait à l'étranger, sans secours ni appui ; lorsque poussé par la misère il s'était vu forcé de s'enrôler comme simple lansquenet, il avait, d'un seul coup, jeté loin de lui tous

les préjugés attachés à la naissance, à la fortune et à ce qu'on appelle la bonne éducation. Il avait appris à connaître cet être asservi que dans ce temps on appelait manant et qu'aujourd'hui on désigne sous le nom de prolétaire. Il l'estima et l'aima même , non comme un général aime son subalterne, mais comme un frère aime son frère. Hutten fut toujours chevalier, mais chevalier du Saint-Esprit, chevalier de l'humanité opprimée. Il se proposa donc de cimenter le lien entre la noblesse et la bourgeoisie, par la force toujours vivante du peuple , et en même temps il travailla à l'émancipation du paysan. « La nation allemande ne sera grande , écrit-il , que du moment où l'état du campagnard sera physiquement et moralement amélioré, car son malheur est encore plus grand que son cœur. »

A cet effet , il publia un écrit dialogué , dans le langage populaire du paysan, cet écrit « dirigé contre le clergé et ses vexations, est intitulé le Neukarsthans (Jean au croc neuf). Malheureusement c'est en partie sa sollicitude pour le paysan qui lui aliéna un grand nombre des bourgeois riches , la bourgeoisie craignant encore plus les paysans que la noblesse.

Les papiers de Hutten et de Sikingen ayant été perdus dans l'incendie de l'Ebernbourg, on ne sait plus au juste jusqu'à quel point les négociations de Hutten avec les villes libres et les paysans étaient avancées. Les plans de Hutten sont bien connus par ses écrits , mais il n'en

est pas de même quant à ses moyens d'exécution. Tout ce qu'on sait, c'est que la noblesse , de concert avec les villes , devait entamer la guerre et entraîner plus tard dans le tourbillon révolutionnaire les paysans et les prolétaires. La ville de Strasbourg avait formellement promis sa coopération , d'autres villes déjà associées au mouvement religieux firent des promesses d'argent. Malheureusement Sikingen brûlant de se battre, ou peutêtre aussi craignant d'être attaqué le premier et dans l'espoir d'exercer une armée fraîchement embauchée f ouvrit les hostilités avant l'arrivée des troupes auxiliaires, malgré les conseils de son vieil ami Balthasar Sloer, qui le conjura , mais en vain , d'attendre encore un an.

Le 1 er septembre 1522, le chevalier d'Ebernbourg à la tête d'une armée , forte d'abord de 5,000 fantassins , de 2,000 cavaliers et d'une artillerie assez nombreuse, ouvrit la guerre par un prélude à l'adresse de l'évêque électeur de Trêves, Richard de Greifenklau. Dans sa déclaration de guerre, Franz prétexta différents griefs matériels et s'érigea en vengeur de méfaits dont l'évêque s'était rendu coupable envers Dieu et l'empereur, mais dans la proclamation adressée aux habitants de Trêves il disait expressément qu'il venait pour les affranchir du joug odieux et antichrétien du clergé , et afin de leur apporter la liberté évangélique.

Les autres chevaliers de la ligue ne prirent point part à cette démonstration. Sikingen exerçait son armée dans

le but de s'emparer, par un coup de main, des forteresses de l'évêque, en attendant ses amis, qui devaient lui amener des Pays-Bas, de l'Alsace , de la Suisse et de la Westphalie de nouveaux et de puissants renforts, afin de commencer la guerre sur toute la ligne au printemps suivant, avec une armée qui, selon ses calculs et les promesses de ses nobles amis , devait être forte , pour le moins , de cinquante mille hommes. Le sénéchal de l'archevêque de Mayence faisait partie de la ligue , et Tévêque même était parfaitement instruit du coup de main préparé contre son collègue de Trêves. Après avoir pris d'assaut le fort de Saint-Wendel, Sikingen se trouva avec son armée devant Trêves, le 7 septembre 1522.

Mais pendant qu'il faisait son coup d'essai, les princes et les évêques levèrent le ban et l'arrière-ban de l'empire pour marcher contre lui. Le conseil de l'empire , connu sous le nom de Reichsregiment , fit injonction à tous les princes de s'armer contre l'ennemi le plus dangereux qui eût jamais surgi dans l'empire. La peur fut grande , car on envoya même un parlementeur à Sikingen. « Ah ! s'écria celui-ci en voyant le héraut, j'entendrai encore une fois râcler les vieux violons de MM. les conseillers. Allez leur dire que, si Dieu m'est en aide, je leur montrerai ce que c'est que gouverner. »

Mais Sikingen s'était trompé, d'abord sur les forces de ses ennemis, puis sur la puissance de ses amis. Grâce aux intelligences qu'il entretenait avec les bour-

geois de Trêves, il croyait pouvoir s'emparer de la ville sans coup férir, et s'approvisionner dans le riche couvent de Saint-Maximin. Malheureusement l'évêque, après avoir de sa main incendié le couvent et toutes ses pro-» visions , jeta à la hâte une troupe de mercenaires dans la ville pour maintenir les bourgeois équivoques sous menace de mort. Force fut donc à Sikingen d'assiéger la ville en règle. Sur ces entrefaites , son ami le chevalier de Renebourg , embauchant des soldats à Clèves et à Juliers, fut retenu prisonnier par le duc. L'archevêque de Cologne menaça de bannissement et de mort tous ceux qui iraient rejoindre les gens de Sikingen. Michel Minkwitz , venant à lui de Brunswick avec deux mille hommes , fut assailli par le landgrave Philippe de Hesse qui , après avoir fait prisonnier le chef, sut engager les soldats à son propre service , en leur promettant une double solde. Les troupes auxiliaires parties de Limbourg , du Luxembourg et de la Westphalie , ne purent non plus arriver jusqu'à Trêves, tandis que l'électeur Louis, du Palatinat, ancien ami et protecteur de Sikingen , se déclarant lout-à-coup contre lui , marcha à sa rencontre avec une armée très-considérable. N'ayant pas . assez de troupes pour pouvoir supporter un choc en rase campagne, Sikingen jugea à propos de lever le siège de Trêves et de rentrer dans ses bourgs. D'une guerre offensive il passa sagement à la défensive. Le 7 octobre il leva je siège, le 8 il fut mis au ban de l'empire.

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Deux électeurs et un landgrave , avec une armée de trente mille hommes , fondirent alors sur ses amis avec une fureur sauvage. — D'abord ils démolirent et pillèrent les bourgs de Hartmann et de Kronsberg. — Mêmes scènes de ravage au château de Saalmunster appartenant à Frowin de Hutten. L'évêque de Mayence même fut forcé de payer vingt cinq mille florins de contribution pour avoir livré le passage du Rhin à quelques cavaliers de Sikingen' enfin on mit le siège devant le Landstuhl t un des bourgs les mieux fortifiés de Sikingen, où il s'était jeté avec ses troupes.

La cause de Sikingen était loin d'être perdue. Hutten s'était rendu en Suisse pour lui amener des paysans qui dans la guerre avaient bien une autre valeur que des soldats mercenaires; les Strasbourgeois n'attendaient plus que son retour pour marcher. Le prince de Furstemberg était prêt à le joindre i Balthasar Sloer embauchait des soldats dans les provinces rhénanes, Franz Voss dans la basse Allemagne ; la Bohême même envoya de l'argent et promit des soldats. Sikingen n'avait qu'à soutenir le siège jusqu'au printemps et une armée considérable l'aurait délivré ; mais touU-coup , tandis qu'il examinait une meurtrière , une bombe lancée du camp ennemi brise un échafaudage contre lequel il s'appuyait, et le jette sur la pointe d'une poutre qui lui fait une blessure mortelle.

Porté sur son lit par ses fidèles soldats , Sikingen se

plaignit un moment de la lenteur et de la tergiversation de ses amis ; mais bientôt les voiles de la mort couvrirent ses yeux et obscurcirent ses facultés ; ses gens découragés demandèrent à capituler. L'agonie du pauvre Franz commença avec l'entrée des princes dans son château. L'évêque de Trêves et le landgrave de Hesse eurent assez peu de compassion de son état pour lui faire des reproches ; mais Sikingen faisant un effort se mit sur son séant et leur montra la porte en disant: Dieu jugera entre nous. On l'invita à se confesser, il répondit qu'il s'était confessé dans son cœur. Il prononça le nom d'Ulric et mourut... Une année après, la guerre des paysans éclata dans toute son ardeur. Avec un chef comme Sikingen , elle eût peut-être changé la face de l'Europe...

Qu'on se figure le pauvre Hutten apprenant la mort de son malheureux ami. Il tomba à la renverse , et en se relevant il s'écria : « Avec Franz, mon âme est morte, il ne me reste qu'à le suivre. »

Tous les malheurs, toutes les calamités de sa jeunesse fondirent une seconde fois sur lui. Pauvre et fugitif , il erra encore une fois de village en village , de bois en bois, de cabane en cabane, pour se soustraire à ses nombreux ennemis. A Zurich, où il se présenta chez Erasme» ■ celui-ci non-seulement lui défendit sa porte , mais il le dénonça auprès de l'autorité de la ville , afin de n'être pas compromis par la présence d'un ancien ami.

Une seule fois encore l'esprit de Hutten flamboya dans tout son éclat. Il trouva moyen de publier une brochure contre Erasme, dans laquelle il le dénonça ad mépris de la postérité ; mais ce fut là son dernier effort. Grâce à la charité de Zwingli , Hutten trouva un asile à Pfarrdorf, dans l'île d'Uffenau. Il y mourut à l'âge de trentecinq ans, un an après la mort de son ami Franz. Comme Démosthènes , ses derniers mots furent : « Malédiction aux traîtres !» Il ne laissa ni papiers, ni livres , ni argent , ni meubles, rien qu'une plume !

« Jeunesse allemande ! s'écrie l'historien Zimraermann , dans lequel nous avons puisé les documents de cette tragédie, génération d'égoïsme et de succès matériel, va à Uffenau verser une larme sur le plus grand homme , le plus grand écrivain , le plus grand patriote de l'Allemagne. Apprends-y à aimer ton pays et l'humanité , à te sacriûer pour eux , s'il le faut ; mais ne te fais point illusion, ne compte pas sur le peuple allemand, peuple ingrat si jamais il en fut : ne compte pas non plus sur la gloire : elle n'est plus qu'une affaire de coterie. Erasme vécut grandement et fut honoré par les hommes de sOn époque ; Luther, d'abord l'homme du peuple, puis l'homme des princes, est respecté parmi nous; mais Ulric de Hutten , qui — seul — fut plus grand que tous les réformateurs ensemble , Hutten a été méconnu des Allemands , et il est presque inconnu à l'étranger. Souvent il n'avait pas de quoi se couvrir, lui qui délaissa

sa propre fortune pour se vouer à la régénération de son pays, et maintenant qu'il est mort, sa tombe est encore veuve d'un monument digne de lui , tandis qu'on élève des mausolées à des hommes qui , à côté de lui , sont de véritables pygmées... Le seul monument digne de Hutten , dit en terminant l'écrivain allemand , ce serait l'unité et la liberté de notre pays. Quand l'Allemagne sera telle que Hutten et Sikingen l'ont rêvée , alors seulement ils auront un monument grand comme leur pays et brillant comme le soleil I »

« Ah ! s'écria Camérarius l'ami de Mélanchton, en apprenant la mort de ces deux hommes, c'est à douter de la Providence. Hutten et Sikingen auraient changé la face de l'Allemagne et peut-être celle de toute l'huma- • nitél »

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