BATAILLE DE B0EBUN6EN
Sommation Ai sénéchal. — Les nobles forcés de rester dans le camp des paysans, sont les espions naturels du sénéchal. — Émeute de lansquenets. — Scission dans les hordes de Gaildorf et de Wurtemberg. — Offres renouvelées du duc Ulric — Theus Gerber les rejette et se rend dans le camp du sénéchal. — Coup-de-main de Jacquet. — Surprise. — Ordre de bataille. — Grâce à la trahison du bailli de la ville de Boeblingen, les paysans vainqueurs un instant, sont vaincus à leur tour. — Vengeance du sénéchal sur les terroristes de Weinsberg. — Raffinement de cruauté. — Tableau à faire. — Prise de Jacquet et de la sorcière Hofmann, — Leur mort, leur courage et leurs dernières paroles. — Les paysans sont vengés en Autriche. — Auto-da-fè à Weinsberg. — Les violences de n'importe quel parti , ne produisent que du mal. — La pensée et la justice seules produisent et fécondent le bien. — La trahison du bailli de Boeblingen vengée par un taureau.
Dès son entrée dans le Wurtemberg f le sénéchal somma les paysans de se rendre à discrétion , faute de quoi il mettrait tout à feu et à sang; mais à peine arrivé à Boeblingen où campèrent les hordes de Gaildorf et de Wurtemberg, une émeute éclata parmi ses troupes, qui refusèrent de marcher à moins qu'on ne leur payât un mois de solde arriérée. Le duc était toujours bien inr
truit de tout ce qui se passait chez les paysans; il y entretenait d'abord de nombreux espions, mais en dehors de ceux-ci les nobles, qui suivaient forcément les paysans et qui regardaient leurs serments comme extorqués, ne se faisaient pas faute de les trahir presque ouvertement. L'émeute des lansquenets du duc dura huit jours, mais les paysans n'en apprirent rien. Cependant la horde wurtembourgeoise profita de cet intervalle pour prendre d'assaut la ville de Herrenberg. Ce n'est qu'après la prise de cette ville que le sénéchal, à force de prières et d'argent , parvint à déterminer ses troupes à avancer.
Pendant que les chefs de la horde, Marten, Hans Wunderer et Jacquet envoyaient au duc un héraut pour lui annoncer qu'ils lui livreraient bataille le lendemain, ils se dirigèrent vers la plaine entre Sindelfmgen et Boeblingen que, depuis longtemps, ils avaient choisi pour champ de bataille. Cette dernière ville bâtie sur une montagne faisait partie de la confédération évangélique. Mais le duc Ulric, celui qui partout traîna le malheur à ses talons, après avoir divisé la horde de Hegau, vint faire ses offres à la horde de Wurtemberg où se trouvaient tous les terroristes de Weinsberg. La majorité des paysans se déclara pour lui , probablement à cause de sa cavalerie qu'il promit de faire entrer en campagne sur-le-champ. En vain le chef Theus Gerber leur rappela-t-il leurs serments de ne jamais travailler
pour le duc, les paysans, notamment les Weinsbergeois, insistèrent. Alors Marten Feuerbacher pour échapper au duc Ulric, proposa d'accepter les conditions de paix faites par le sénéchal, car là comme partout, le duc Georg avait fait des propositions de paix. Il s'éleva un hourra général contre Marten qui fut révoqué de ses fonctions et conduit en prison , lié et garrotté. Cependant Theus Gerber ayant répété la proposition de Marten dans le même but de ne pas céder le commandement au duc, une partie des paysans se déclara pour lui. Marten fut relâché et envoyé avec Gerber au camp du sénéchal en qualité de parlementaire. Le sénéchal demandait avant tout l'extradition de Jacquet et des autres terroristes de Weinsberg. Jacquet s'en douta , et , pendant l'absence des deux chefs, il fit une émeute dans le camp. Tous les chefs modérés furent cassés et d'autres nommés à leur place. Theus Gerber seul fut excepté. On le savait de bonne foi. •
A peine les nouveaux chefs s'étaient-ils rassemblés pour se concerter sur le plan de la bataille , que le sénéchal, sans attendre de réponse à ses propositions, engagea la bataille par une charge de cavalerie. Il y avait dans cette ardeur belliqueuse plutôt l'espoir de satisfaire une vengeance personnelle que de gagner une bataille au profit de la confédération. En effet , presque tous les martyrs de Weinsberg étaient parents du duc et de ses généraux. Le comte Helfenstein était cousin ger-
214 U GUERJIE DES PÀYSÀÏIS,
main du sénéchal, Rudolphe de Chingen, un des généraux du duc, y avait perdu ses deux fils; mais il se pourrait bien aussi que le duc Georg, connaissant les relations amicales de Jacquet et du duc Ulriç , eût agi si précipitamment dans la crainte de voir arriver ce dernier le jour même dans le camp des paysans.
Quoi qu'il en soit, dès l'attaque des confédérés , les paysans au nombre de 15,000, préparés à tout, se rangèrent en ordre de bataille. Le terrain leur était trèsfavorable. Le camp s'appuyait sur la ville de Sindelfingen, laissant deux routes libres pour la retraite. Le centre se trouvait dans la plaine eutre deux villes et la tête de la bataille soutenue par le gros du çorps , était la ville et le château même de Boeblingen. Toute la ligna à droite était protégée par des lacs et des jonchaies, et dès le premier choo la cavalerie ennemie fut repoussée avec une perte considérable,
La bataille commença à dix heures du matin, à une heure elle était gagnée par les paysans. Plus de quatre mille morts et blessés jonchaient déjà le champ de bataille, car on ne fit point de quartier de part et d'autre. Jacquet était là avec sa horde,
Tout-à-coup les canons du sénéchal vomirent des boulets du haut du château sur les paysans. Le bailli de la ville Leonhard, de Breitschward, trahissant son serment et la cause des paysans, s'était vendu au sénéchal et lui
avait ouvert uue porte de la ville pour y planter sou
tk CÛBftRE t)ES PÀYSàM. 215
artillerie, for suite de cette odieuse trahison, tes paysans furent forcés de quitter leurs positions derrière les lacs et les ajoncs, et furent pour ainsi dire poussés violemment Contre le gros de l'armée du duc. four comble de malheur l'artillerie des paysans postée sur un plateau de la montagne, rendue à merci par les canons du sénéchal placés Sur la crête , fut employée contre les paysans mêmes, et ceux-ci toujours fatalement poussés en avant, ne pouvant faire un mouvement ni à droite où était arrivée la cavalerie du duc , ni à gauche où était la ville traîtresse, se heurtèrent les uns contre les autres et tombèrent par centaines, soit sou. les boulets des canons , soit sous les balles de l'infanterie , soit sous les sabres de la cavalerie. Il n'y avait plus moyen de rester debout, s'écrie un chroniqueur qui se trouvait à la bataille. Ce fut un carnage hohrible. A trois heures la bataille était perdue pour les paysans qui, la plupart, étaient morts ou blessés. Un très-petit nombre seulement se sauva par la fuite, et ce fut encore grâce à un Stratagème du duc Georg , car 11 savait que la cavalerie du duc Ulric venant par la route de Sindelfmgen pouvait Ôtfe arrivée à quatre heures sur le champ de bataille.
Plus de 9,000 hommes restèrent sur la place. Le sénéchal prit cinq drapeaux , dix-huit pièces de canon , toute la Wagenbourg (la smala des paysans) ; mais il avait lui-môme perdu beaucoup de monde. Sa vengeance fut cruelle. Le lendemain , ayant appris que Melchior
Nonnenmacher, le musicien du comte Helfenstein , s'était caché daos la ville de Sindelfingen , il somma la ville de le lui livrer sous menace de la mettre à sac. Les femmes et les enfants s'étant mis à la recherche du malheureux Nonnenmacher le découvrirent dans un pigeonnier et le livrèrent au duc , qui le connaissait personnellement, car il avait souvent dîné chez son cousin le comte Helfenstein dont Nonnenmacher était le chef de musique. Le malheureux fut enchaîné à un pommier autour duquel il pouvait circuler à deux pas de distance, puis le duc ordonna que tout autour de l'arbre on mît deux cordes de bois pour rôtir son ami le musicien, finement et lentement (fein langsam gebraten). Lui-même et ses généraux y mirent les premières bûches. Il faisait nuit. Le ciel était étoilé. A côté gisaient pêle-mêle des morts, des blessés, des chevaux, des voitures, des affûts de canon , et tout près du bûcher se trouvaient les prisonniers sur lesquels le feu projetait ses ombres incandescentes. A chaque soupir que le malheureux supplicié poussait , les nobles jetaient un éclat de rire satanique et buvaient un coup. Les prisonniers, la tête courbée sur la poitrine , étaient là., pâles comme le marbre et tout pétrifiés d'horreur. L'agonie du malheureux Nonnenmacher dura une heure entière. Quand il tomba sans mouvement , ses camarades les prisonniers , à genoux, prononcèrent une prière à voix basse tandis que les vainqueurs entonnaient atrocement une chanson cynique.
Aucun peintre allemand n'a encore songé à retracer ce tableau.
Après cette exécution, l'armée du sénéchal s'avança dans le pays, brûlant, incendiant, pillant comme des brigands. Jacquet, s'étant arrêté près de l'Asperg pour rassembler quelques fuyards, fut pris, livré au sénéchal, et conservé pour être également rôti finement et lentement en compagnie de son amie la noire Hofmann. Quatre cents hommes seulement s'étaient sauvés en Alsace. Theus Gerber, quoique blessé , parvint également à se sauver ; les autres chefs furent décapités.
La mort cruelle de Nonnenmacher et celle réservée à Jacquet ne suffisant pas aux vainqueurs de Boeblingen, il fut résolu de brûler la ville de Weinsberg et d'en faire une seule et unique ruine en guise de monument expiatoire. Le même jour donc où Jacquet et la Hofmann furent rôtis à petit feu, le duc envoya une troupe de lansquenets pour mettre le feu aux quatre coins de la ville. Bientôt une mer de flammes s'éleva vers le ciel et rougit le firmament durant quatre jours et quatre nuits. Ce fut un aspect affreux dont l'horreur fut encore augmentée par les cris de douleur et d'agonie poussés pêle-mêle par les hommes et les animaux. Deux mille personnes seulement purent se sauver , mais sans emporter un clou; le reste, femmes, enfants, bétail et maisons, devint la proie de l'élément dévastateur. Bientôt le feu gagna cinq villages d'alentour qui eurent le
218 la GtrmE des pats ans.
môme sort que la ville. Dix maisons seulement a Weinsberg ne furent pas totalement consumées* L'archiduc Ferdinand, auquel la ville appartenait, déclara sans aucune enquête qu'elle resterait déserte en souvenir des massacres de Jacquet, de ce Jacquet qui connaissait bien les sentiments de la noblesse de son temps, et qui au lieu d'être flétri par ces horreurs, n'en fut que justifié. Son dernier mot fut : Vengeance ! celui de la noire Hofmann : Malédiction ! La vengeance ne se fit pas attendre. Neuf mois après, les paysans autrichiens ayant fait à Schwalding quarante prisonniers nobles , y compris le prince Dietrich général en chef, ils les assommèrent à coups de bâtons et de hache : pas un ne fût sauvé.
Hélas ! quand donc les hommes reconnaîtront-ils que la violence, n'importe qu'elle soit populaire ou aristocratique , ne produit que la violence ; que la seule vengeance profitable est d'être juste et équitable pour tous, et d'accorder à chacun les droits que la nature lui a assignés? Quand donc les hommes reconnaîtront-ils que le véritable héroïsme consiste à vaincre ses mauvaises passions, à combattre ses propres préjugés, à se rendre libre enfin par la victoire conquise sur l'ignorance, le fanatisme et la fausse morale? Les atrocités exercées sur les paysans vaincus ont bien été vengées par celles exercées deux siècles après sur les nobles, mais ni les unes ni les autres n'ont fait avancer l'huma-
nité d'un pas. Ce ne sont pas les héros des champs de bataille et de carrefour qui contribuent au progrès général, ce sont les penseurs, les philosophes , les grands hommes de la science, qu'un célèbre pourfendeur de batailles appela des idéologues. Oui , ce sont ces idéologues seuls qui font marcher l'humanité ; et quand ceux-ci déchirent les flancs de la société , ce n'est pas pour lui arracher du sang, mais pour y semer des germes d'avenir et d'abondance , semblables au laboureur qui déchire le sol avec le choc de la charrue...
Quant au bailli, traître de Boeblingen, chassé honteusement de la ville, errant dans les campagnes pour se rendre en Autriche, il fut éventré par un taureau en fureur. Ce que les hommes ne pouvaient ni ne voulaient faire, un animal le fit