‹ La guerre des paysansChapitre 41 sur 46 · TRAITÉ DE WEINGARTEN · texte numérisé non relu

TRAITÉ DE WEINGARTEN

Le sénéchal compte vaincre par une ruse plutôt que par les armes.

— Jonction des trois hordes du Ried, du lac et de TAllgau, — Réponse du sénéchal aux injonctions de la confédération souabe. — Hans Eitel devine le plan du sénéchal et lui coupe la retraite. — Embarras et danger du sénéchal. — Il propose la paix. — Hans Eitel prévient ses désirs. — Malgré les murmures de la horde et sur les menaces du sénéchal de brûler les villages, le traité de paix est signé le 17 avril. — Journée fatale pour la cause des paysans.

— La fortune, dont ils ne savent pas profiter, leur tourne le dos.

— Concours de circonstances heureuses pour le sénéchal. —Nouvelles intrigues du duc Ulric — Exclamation de Munzer.

La confédération souabe n'avait qu'une armée forte à peu près de 10,000 hommes. Il est vrai que parmi ces dix mille il y avait deux mille cavaliers et une artillerie bien équipée ; mais , malgré cet avantage , le sénéchal n'aurait pas pu soutenir la lutte contre les paysans , si ceux-ci, réunis, eussent agi selon un plan commun. Les trois cohortes seules aux bords du Danube formaient une armée de 20,000 hommes, dont quatre mille arque-

busiers très-bien exercés. Qu'on y ajoute la horde centrale, celle du Schwarzwald, de la Franconie, et, même sans les Alsaciens qui bientôt devaient avoir à soutenir le choc d'une armée française venant de Nancy , commandée par le duc de Guise, il y avait dans l'Allemagne méridionale pour le moins cent mille combattants du peuple contre vingt mille soldats soudoyés. Aussi la confédération et son général en chef le sénéchal comptaient-ils vaincre plutôt par la ruse et la trahison que par la force des armes. Là où il y avait danger de hasarder une bataille rangée , on proposait la paix en souscrivant à toutes les conditions dictées par les paysans ; mais dès que ceux-ci avaient mis bas les armes, isolant ainsi leurs compagnons d'armes par des traités signés, le sénéchal fondait sur eux et proclamait la loi martiale. Cependant cette tactique avait déjà été employée par le duc Ulric, qui alors se trouvait à Rottweil à la tête d'un détachement de cavalerie, offrant tour-à-tour ses services aux différentes cohortes de paysans.

On ne conçoit pas que les chefs des paysans aient pu donner dans le piège sans avoir été gagnés d'avance. Quelques chroniqueurs , il est vrai, les accusent de trahison ; mais comme presque tous sont morts sur le champ de bataille ou se sont tués après avoir reconnu leurs fautes , il est plutôt probable qu'ils ont été trompés par leur bonne foi, ou bien qu'ils se sont méfiés de leur propre force.

206 la curons des pàyôàKsl

Après la bataille de Leipheim et de Gunzbourg, le sénéchal se dirigea vers ses propres provinces pour dompter les paysans soulevés ; mais , en attendant qu'il leur Ht une guerre d'escarmouche, tuant aujourd'hui une centaine de paysans , perdant demain le môme nombre de ses gens , la confédération le pressa d'en finir et de marcher au-devant de la cohorte centrale de Goetz et de Hipler. è D'en finir , s'écria le sénéchal en lisant la missive de la confédération , oh voit bien que ce sont des gens de robe et de plumé. Si Seulement les trois cohortes du Danube opèrent leur jonction , j'ai vingt mille hommes sur les bras, et si je perds la bataille, tous ces messieurs peuvent faire leur testament.» En effet, le lendemain, Florian le curé , chef de la horde du Ried, ayant joint Hans Eitel Zugeltnuller , chef du lac , leur armée formait ensemble un corps de 17,000 hommes, dont Ut 000 arquebusiers. Suivant sa tactique, le sénéchal leur fit faire des propositions de paix, afin de choisir, durant les négociations, les positions les plus avantageuses* Il comptait occuper le bourg de Weingarten et transporter ses canons sur une éminence, derrière le cloître de Blasienbourg ; mais pour le moment, Hans Eitel , ayant deviné les intentions du sénéchal , le devança et fit occuper toutes ces positions par les paysans, en coupant la retraite du duc par un corps d'arquebu- Biers caché dans une prairie marécageuse remplie d'ajoncs et inaccessible à la cavalerie. Le sénéchal se voyant

cerné perdit un instant courage, et convoqua ses généraux. Ceux-ci conseillaient la retraite : Je présume , répondit le général en chef, que Hans Eitel, ayant deviné mon plan, n'a pas oublié de nous la couper. Si nous perdons la bataille, tout est perdu. Ne provoquons donc pas la fortune , et proposons la paix , n'importe à quel prix. — Et si les paysans nous attaquent, lui répondit Frowen Hutten ? ~» Alors, fit le sénéchal , la guerre est à moitié finie. » Mais les paysans, au lieu d'attaquer, attendaient les propositions du sénéchal ; et celui-ci, tout en faisant le fier, envoya en effet un héraut à Hans Eitel, pour l'inviter à venir lui-même parlementer. Le messager était à peine parti , que trois coups de canon , lancés par les paysans, enlevèrent plusieurs cavaliers du duc. « Ah ! s'écria le sénéchal, faudra-t-il que j'aille moi-même prier un rebella de m'accorder la paix. » Et il allait se diriger vers le camp des paysans , lorsque le messager revint annoncer qu'il était suivi par Hans Eitel. Une trêve de deux heures fut tout d*abord stipulée. Le sénéchal souscrivit à tout , non sans faire semblant d'élever des difficultés. Tous les différends devaient être vidés par des arbitres nommés, moitié par les paysans, moitié par la confédération. Les paysans à leur tour promirent de rendre les canons à ceux auxquels ils les avaient pris, et de rentrer dans leurs foyers, mais sans mettre bas les armes, Seulement le sénéchal exigea que les chefs des paysans lui demandassent pardon en fléchissant devant

lui leurs bannières, et puis tout devait être oublié dans une paix éternelle et évangélique. Cependant, les paysans refusèrent d'abord d'accepter ce traité préliminaire apporté par Hans Eitel ; mais le sénéchal les ayant à la lin menacés d'incendier tous les villages, fût-il vainqueur ou vaincu, les paysans cédèrent et acceptèrent le traité. Ils avaient peur, fussent-ils vainqueurs, de perdre leurs maisons et leurs familles, tandis que les lansquenets du duc, sans propriété ni famille, n'avaient rien à perdre. Le traité fut donc conclu le 17 avril et ratifié le 22 du môme mois. On l'appelle le traité de Weingarten.

. Cette journée fut fatale à la cause du peuple. Des frères ne songeant qu'à leur propre salut, ne sauvegardant que leurs propres intérêts, avaient abandonné leurs frères en pactisant avec l'ennemi que la fortune leur avait livré, qu'ils auraient dû détruire, ou pour le moins rendre inoffensif. Dès lors , la fortune , cette déesse capricieuse, leur tourna le dos et favorisa le sénéchal. Celuici ne manqua pas une occasion quand , par hasard , il s'en présentait une bonne , pour tomber séparément sur les hordes détachées et y tomber comme la foudre. A peine les paysans avaient-ils quitté leurs positions, le lendemain de la conclusion du traité , et sans en attendre la ratification, le duc alla au devant de la horde de de l'Allgau, qui devait joindre les deux autres du Lac et du Ried. Le même jour , il reçut l'ordre de la confédé-

ration de quitter cette province pour se rendre dans le Wurtemberg. En cas de désobéissance de sa part, l'envoyé avait plein-pouvoir de le révoquer de ses fonctions de généralissime et de confier le commandement à un autre général. Le duc furieux ratiOa le traité signé et le proposa à la troisième horde, qui l'accepta également. Mais ce n'était pas chose facile de rentrer sain et sauf dans le Wurtemberg. La horde de Hegau harcelait ses flancs, tandis que celle de la Forêt-Noire le gênait sur ses derrières. Ces hordes avaient également reçu l'ordre de se joindre à la cohorte centrale en Wurtemberg , et elles allaient en effet s'y rendre. Le sénéchal, surveillé par un commissaire de la confédération , dont il regardait la présence comme un affront , gêné dans sa marche par les paysans , se trouvait dans une grande perplexité. Il demanda un jour de répit au commissaire pour se mettre en marche. Des circonstances fortuites et également fatales aux paysans le sauvèrent une seconde fois. Le duc Ulric, s'étant rendu au milieu de la horde de Hegau, où il entretenait de nombreux partisans, demandait à s' y joindre et à prendre le commandement. Hans Muller de Bulgenbach s'y opposa. La horde se scinda , et au lieu de suivre les mouvements du duc et de tomber dans ses flancs, deux tiers de la horde se rendirent dans le Breisgau. Certes, quand on voit toutes ces fautes, on ne peut s'empêcher de s'écrier , avec Thomas Munzer : « Je me

suis trompé sur le compte des paysans. Ils ne méritent

210 U GUERRE JUS* PAYSANSt

pas encore d'être libres t car ils ne possèdent pas U liberté intérieure sans laquelle aucun droit n'est possible. »

Page 1