LETTRE DU GÉNÉRAL GGLAUD
Quartier général de Bruxelles, 16 feimaice aa vn de la République française, une et indivisible.
Le général de division Colaud, commandant en chej des neuf départements réunis, à V administration centrale du département des Deux-JSèthes.
« CiTOTENS ADMINISTRATEURS !
« Je vous annonce avec la plus grande satisfaction que les troupes que j'ai fait partir de Louvain, le l/t de ce mois, sous les ordres du général de brigade Jardon
et de l'adjudant général Lacroix, ont attaqué les insurgés près de Hasselt.
« Les troupes républicaines ont donné sur eux avec une telle bravom-e qu'après une première défaite ils ont été foreés de se réfugier en désordre dans la ville de HasseM
a Assaillis pour la seconde fois^ ils ont abandonné la ville ; mais ils ont subi une défaite complète sur la route de Tongres, où, en s'enfuyant vers cette ville, ils ont laissé plus de sept cents morts sur place. Le sol était couvert de leurs cadavres, sur une étendue de plus d'une lieue.
« Le reste des brigands a jeté bas les armes. On leur a pris leur caisse, leurs bagages, plusieurs tambours et un drapeau marqué d'une croix rouge. On a reconnu plusieurs prêtres parmi les morts.
« Le célèbre chef des insurgés, Constantin de Roumiroir, agent municipal de cette commune, et nombre d'autres officiers ont été faits prisonniers.
« Différentes sortes de drapeaux, des chasubles et d'autres vêtements sacerdotaux, leur ont été pris, de même que deux chariots de munitions.
« Vive la république/
« Salut et fraternité»
GoLAun. * »
Au bout de six semaines, Bruno avec sa mère. Gène» viève et son fidèle domestique Jean, partirent en voiture pour Waldeghem, le cher village natal.
t . Cette lettre se trouve, à titre de communication officielle dans le numéro 23 (21 frimaire, an vii) de la GazeUe d'Anvers. {Noie de l'auteur).
Il devenait impossible de cacher plus longtemps la mort du notaire à sa femme ; il fallut révéler le terrible secret...
Avec les plus tendres ménagements que puisse inspirer une fervente affection, Bruno amena par degrés sa malheureuse mère à l'entière connaissance de la catastrophe qu'elle avait à déplorer.
Il informa aussi Geneviève de l'état déplorable dans lequel il avait vu son pauvre père, et la prépara ainsi à subir le coup le plus affreux sans mourir de désespoir.
On comprend que le retour au village natal fut un douloureux voyage accompagné de soupirs, de lamentations et de larmes.
Al'arrivée à Waldeghem,Geneviève appritqueson père était mort effectivement peu après la fuite des conscrits.
Les morts bien-aimés furent pleurés longtemps; peu à peu cependant la profonde douleur de leurs enfants se changea en une calme tristesse.
Bruno et Geneviève devinrent époux et vécurent pendant longues années à Waldeghem, aussi heureux qu'on peut l'être quand on est condamné à contempler, sans espoir de délivrance, la servitude de la patrie et à en dévorer en silence l'humiliation.
Bruno devint père de trois enfants.
La mort lui enleva successivement quelques-uns de ses parents et de ses amis. Ce fut d'abord Jean , le bon •3t fidèle serviteur, puis le vieux brasseur, puis la mère même de Bruno. Et après avoir fait nommer son fils aîné notaire à sa place, à son tour il s'endormit doucement dans le Seigneur.
Geneviève vit encore; c'est une vénérable vieille de soixante et quinze ans, mais alerte encore et ayant gardé toute la lucidité de son intelligence.
Un jour qu'elle me parlait de la guerre des paysans et qu'elle captivait mon attention par les éclairs de courage et d'enthousiasme que le souvenir rallumait dans ses . yeux , elle finit son récit par cette conclusion pleine de vérité :
« Et telle fut la déplorable issue de nos efforts. Depuis ce temps- là on a parlé des brigands comme d'un ramassis de lâches fanatiques. S'ils avaient triomphé et si notre patrie avait gardé sa liberté, on eût fait de leur héroïsme une gloire nationale, et on s'en fût hautement vanté. Maintenant, les histoires du pays ne disent pas un mot des pauvres brigands qui ont osé verser leur sang par torrents pour l'indépendance commune, alors que les villes courbaient lâchement la tête sous le despotisme de l'étranger. Aujourd'hui, aucun des patriotes encore vivants n'ose avouer qu'il a pris part à cette lutte héroïque. Est-ce donc le succès d'une cause qui la rend bonne et juste aux yeux des hommes ? La vertu qui succombe doit-elle rougir devant le mal triomphant? Dieu là-haut sait ce qui en est. Il jugera chacun non d'après k résultat de ses actions, mais d'après l'intention dont il était animé au moment où il igissait. b
E. COLIN — IMPKIMEKIB DE LAONY
Conaoienoe het^ ga&cre^ ûffB^ paysans^
FEB 2 ^93? INTERLIBRARY L©Ali