LE TUTEUR TOWER
Ce même jour, à l'heure où le sang coulait dans le vallon des Taugs, devant le pic deDoumar-Leyna, miss Arinda, levée avec l'aurore, donnait ses ordres pour le bal du lendemain, et la comtesse Oclavie et Amalia rentraient avec M. Tower à l'auberge des Douces -Heures, après une dernière et orageuse nuit passée dans la maison du capitaine Moss.
Les deux femmes avaient épuisé tout entre-
tien possible sur Edward et le jeune Elona. Elles étaient arrivées à un silence morne, jaloné par intervalles de quelques syllabes sourdes ; à ce silence qui semble dire que tous les soupçons viennent enfin d'être reconnus légitimes, et qu'il est inutile de pousser plus loin cette aveugle complaisance de l'amitié ou de l'amour qui veut se tromper elle-même pour justifier des absents trop évidemment criminels.
Celait donc pour les deux femmes un fait accompli et reconnu. Edward et le comte Elona, ces natures d'élite, mentaient à leur honorable réputation ; ils ressemblaient à une foule d'autres hommes ; ils employaient leurs jours à tromperies afleclions de leurs nuits, et leurs nuits à tromper les afiections de leurs jours. Chose désolante, mais incontestable.
Par intervalles, M. Tower hasardait quelques timides et courtes apparitions, espérant toujours que l'attrait de sa présence donnerait enfin une nouvelle tournure à cette crise domestique, et que l'ancien état de choses allait
renaitre à la première occasion. M. ïower traversait la salle d'un pas tantôt grave, tantôt léger; il ne demandait rien, mais il affichait la prétention de deviner ce que l'on ne demandait pas : il soulevait une persienne; il éclipsait avec un pan de rideau, des rayons qui se glissaient sur le mur; il corrigeait un vice de symétrie dans deux vases de fleurs; il ménageait un courant d'air favorable et supprimait celui qui pouvait être dangereux; il posait des éventaiîs sur un guéridon, dans le voisinage des fem- mes; il ouvrait la porte en feignant de trouver de la résistance, et il chassait, (}[i bout du pied, un obstacle absent ; puis il exhalait une sourde aspiration , en laissant supposer qu'il avait cru entendre une voix qui l'appelait au moment de sortir. Toutes ces ruses vulgaires, que Tower regardait comme l'éhxir de la diplomatie domestique, n'eurent pendant quelques heures aucun résultat. Enfin, il se hasarda, sur le seuil de la porte , à remplacer le soupir d"interrog:ition par une phrase clairement articulée : —
Comtesse Octavie, — dit-il en encadrant sa figure avec les deux battants , — il me semble que vous m'avez appelé ?
— x\h ! c'est vous M. Tower ! — dit Octavie avec le ton de la distraction , et en relevant sa tête , qui depuis longtemps s'appuyait sur la main droite. — Non, je ne vous ai pas appelé... n'importe, venez ici... Vous êtes bien heureux, vous monsieur Tower, votre tête est... libre...
- — Ne croyez pas cela Madame , ne croyez pas cela — dit Tower , en s'appuyant contre le mur, à côléd'Octavie, etenir'ouvrantson jabot pour appuyer sa main droite — ma tête est libre , en ce sens que je sais dompter mes passions , et que je me dis , tu n'iras que là , pas plus loin, et tu t'arrêteras. Mais ajouta-t-il en posant sa jambe droite sur la gauche , et en la balançant sur la pointe du pied — mais, on n'a pas la tête tout à fait libre pour cela... je connais les femmes, et j'ai un principe avec elles : je ne leur rends jamais que la moitié de ce qu'elles me donnent; de cette manière, lorsque
nous réglons nos comptes , elles dépendent de moi.
— C'est un beau principe que vous avez là, Monsieur Tower — dit Octavie avec cette négligence de paroles, qui annonce que l'on tient fort peu à poursuivre ou à terminer un entretien.
— Je m'en trouve bien , dit Tower , très bien.
— Avez-vous eu , Monsieur Tower , une vie orageuse? — dit Octavie , en regardant le plafond,
— Ah!... ah! Madame!
Tower ouvrit démesurément ses yeux ternes et secoua la tête, en agitant sa main dans le jabot.
— Votre teint est pourtant d'une fraîcheur, monsieur Tower!...
— Mon père était Écossais, madame. C'est un teint de famille, je pourrais vous montrer, dans ma petite maison de Bond-street, les por-
traits de mon père et de mon aïeul. À soixante ans, ils avaient des faces de chérubin, et vous saurez, madame, que mon aïeul a été un des hommes les plus courus de l'Ecosse, il avait été désigné pour être page. Son prénom était Valentin. Walter-Scott l'a désigné clairement dans la Jolie fille de Perth. A Londres, on ne pariait que de Valentin Tower. Georges IV voulut le voir, et il se le fit présenter à Hampton-cour'. A soixante-cinq ans, madame, il paria cent livres de monter au sommet d'Artbur-seel, et d'écrire son nom-, c'était justement le jour de la Saint-Valentin, grande fêle à Edimbourg, comme vous savez. 11 gagna le pari ; mais il commit l'imprudence de boire de l'eau glacée. Survint une pleurésie. On le saigna, mais on le saigna trop tard malheureusement. Il ivourut deux jours après. €n peut dire qu'Edimbourg a porté le deuil de Valentin Tower... un colosse !
— Comme c'est intéressant ce qu'il nous raconte là, ce monsieur, murmura sourdemer.î
Amalia, en se levant pour s'appuyer au balcon, derrière la persienne.
— Voulez-vous, mesdames, que je sonne pour le thé? dit ïower avec sa plus douce voix.
— Sonnez, monsieur Tower, dit Octavie. 11 faut bien tuer les heures de quelque manière... Mon Dieu! si je pouvais partir demain... Il faudrait pouvoir demander un vaisseau, comme on demande du thé.
Tower poussa un de ces éclats de rire stupides qui désolent un salon.
— Mais ça se peut, madame, dit-il, en éloignant le .rire avec une difficulté feinte , ça so peut très bien.
— Monsieur Tower , puis-je compter sur vous, si je veux retourner en Europe?
Tower se redressa fièrement, prit son maintien de bel homme, se jeta un rapide coup-d'œil du menton aux pieds, et dit :
— Vous savez, madame, que j'ai un devoir à remplir, un devoir sacré. Ce devoir rempli,
— to —
je me mets à votre disposition pour tout ce que vous exigerez de moi.
— Dans leur jargon de tuteur, dit Amalia toujours inclinée au balcon, ils appellent cela un devoir sacré à remplir... Marier une pauvre orpheline malgré elle, avec un colonel, malgré lui !
— Mademoiselle, dit Tower, ne sachant ce qu'il allait dire, mademoiselle, vous savez que mes instructions...
— C'est bien ! dit Amalia en frappant le plancher avec vivacité.
- — Monsieur Tower, dit Octavie, admettons que vous avez rempli ce devoir sacré, rien ne vous retient plus au Bengale ?
— Mais... rien... oui... il me semble... A moins que mademoiselle Amalia ne veuille...
— Moi! dit Amalia, toujours sans se retourner ; quand on m'aura sacrifiée, vous êtes bien le maître, monsieur, d'aller oij bon vous semblera.
Le visage de Tower se contracta par l'cxpres-
sion de cette idée : voilà de la jalousie bien évidente, ou je ne m'y connais pas.
— Yous pouvez donc me reconduire en France, monsieur Tower? dit Octavie.
— Oui, madame ; et j'ai même des raisons personnelles pour aborder en France... On ne sait ce qui peut arriver... En France, je pourrai par mes amis sonder les intentions du ministre à mon égard.
— Je vous comprends, monsieur Tower.
Tower se promena dans la salle pour se livrer tout entier avec tous ses avantages à Tadmiration d'Octavie.
— Aimez-vous la France, monsieur Tower ? ajouta la comtesse.
— La France? belle comtesse... J'aime assez la France... mais je vous avoue que j'ai une certaine répugnance pour les Français... Ce n'est pas par antipathie nationale, du moins, croyez-le bien... Le Français me parait trop léger, trop frivole... il a un amour-propre de démon... il se croit aimé de toutes ies femmes.
11 perdra volontiers une maîtresse pour une indiscrétion, et un ami pour un calembourg... J'ai eu deux affaires d'honneur à Paris... Il s'agissait de deux dames françaises de ma connaissance... intime... sur les mœurs desquelles on se permit des propos lestes... calomnieux, pour trancher le mot. Je demandai satisfaction... elle me fut accordée... Oh! quant à cela, le Français est brave. Je le maintiens brave.
— Gomme c'est heureux pour le Français, dit Amalia.
— Oh ! poursuivit Tower, ces deux duels ont fait bruit à Paris... C'était en mil huit cent vingt et... et... avant 1850... Voilà mon opinion sur les Français... Quant aux Françaises, ajouta-t^il en mettant une douceur fade dans sa voix et sur sa figure, quant aux Françaises, c'est autre chose... La Française est vive, spirituelle, sensible, charmante... en la voyant, il faut tomber à ses genoux... Au reste, qu'est-il besoin de faîre l'éloge des Françaises? n'ai-je
pas sous les yeux on ce moment le plus parlait...
— II suffit, monsieur Tower — interrompit ia comtesse — je tenais à savoir si je pouvais compter sur vous.
— Oiii, oui, Madame — dit Tower avec une émotion sanguine qui empourprait son visage et gênait sa respiration — oui, comptez sur moi... lorsque le devoir sacré...
— .\llons! dit Amalia, voilà le devoir sacré qui revient!... Octavie, approche- toi... viens regarder là-bas, dans la rue, il se passe quelque chose d'extraordinaire, je crois...
Octavie vint se placer au balcon à côté d'Amalia.
Tower se promenait d'un pas triomphant , et sa figure traduisait le m.onologue intérieur qui n'arrivait pas aux lèvres. — Voila bien les femmes! comme ce dépit d' Amalia est mal joué ! maintenant , elle entraîne Octavie à la fenêtre ! quelle ruse gauche ! Au reste, je suis enchanté de moi, la comtesse a fort bien pris
la chose : il est vrai qu elle m'a fait des avances ; et moi, j'ai riposté par une déclaration. Ah ! quand les femmes veulent un peu trop se livrer avec moi, elles trouvent à qui parler! Amalia ne sait pas quel service elle vient de rendre à la comtesse. Octavie était émue au dernier point! Amalia l'a tirée d'embarras en l'appelant. D'ailleurs, la journée est longue; nous nous reverrons. Ça marche bien! ça marche bien !
— Monsieur — dit Octavie en quittant le balcon — la rue est pleine de bruit , vos soldats indiens crient : Hourra pour le colonel Douglas !... Entendez- vous, monsieur Tower?... Eh bien! vous restez là, planté comme un Therme, à me regarder avec des yeux ébahis ! Allez donc aux renseignements... Si nous n'étions pas, Amalia et moi, en négligé de désolation, nous serions dans la rue déjà.
— Je vous obéis, Madame — dit Tower avec un regard vif comme un feu qui s'éteint,
Et il sortit.
— Voilà un tuteur anglais, dit Oc ta vie, que nous avons élevé peu à peu à la dignité de domestique. Si le mini s Ire veut me donner trois tuteurs comme M. Tower, je congédie mes gens de service, et je deviens enfin maîtresse absolue de mes serviteurs.
A chaque instant, les groupes des soldats indiens devenaient plus animés dans la rue. On pouvait deviner à leur joie bruyante qu'une bonne nouvelle était arrivée au cantonnement de Roudjah.
Les deux femmes attendaient le retour de M. Tower avec une vive impatience. Il s'était mêlé dans les groupes, et il cherchait un visage européen , dédaignant de parler aux naturels du pays.
Dès qu'Octavie et Amalia virent M. Tower faire un signe de remerciment à un planteur qui était leur voisin , elles descendirent jusqu'au milieu de l'escalier, pour connaître plus tôt la grande nouvelle qui agitait le village. M. Tower s'était arrêté avec le land-lord de
Tauberge, et les deux femmes entendirent distinctement ces mots :
— Oui , monsieur Tower, la nouvelle est positive ; le télinga vient d'arriver à cheval de Nerbudda; il a fait le trajet dans une heure. J'ai ordre, moi, de préparer pour demain un repas de trois cents couverts pour les cipayes. Je dresserai mes tables au quinconce des Belles- Indiennes. C'est une bonne affaire pour moi. Le colonel Douglas fait les choses généreusement.
— Voulez - vous donc monter , monsieur Tower , crièrent deux voix de femmes dans l'escalier.
— Je suis à vous . Mesdames , répondit Tower ; et il ajouta en montant : — Mon Dieu, il faut toujours un peu de temps pour recueillir quelques informations.
Octavie et Amalia entraînèrent M. Tower dans la salle, et leurs yeux étincelants interrogeaient beaucoup mieux qu'une dem îude.
— Voici, voici, dit M. Tow^er. C'est à celte
heure un bruit public ; la Douvelic est officielle. Le léliflga porte un faisceau de lettres d'invitation. Le mariage du colonel est arrêté. Il y a bal demain à Nerbudda. Ainsi, mademoiselle Amalia, nous pouvons vous appeler déjà mis- Iress Douglas Strafford.
Amalia se laissa tomber sur un siège , en levant les mains et exhalant un profond soupir
— Eh I mon Dieu ! poursuivit ïower , il fallait s'attendre à ce dénoùment. Je connais les hommes. Cela ne pouvait avoir une antre fin. Je l'ai dit cent fois. Le colonel reculait pour mieux sauter. Je connais les militaires , puisque j'ai failli être mihtaire moi-même. Ils gardent le secret dans ces sortes d'affaires; puis, un beau matin, ils annoncent leur mariage au tambour... Au reste, Mademoiselle, je ne vois pas trop ce qui peut tant vous affliger dans ce mariage : Douglas est un très beau cavalier , ma foi ; il est bien en cour, il sera général dans cinq ans. Certes, je connais plus
d'une femme...
lu. s
— Assez, assez, monsieur Tower — dit Amalia, d'un ton triste, et en faisant de la main le signe qui commande le silence — assez. Vous n'êtes plus mon tuteur, et je vous remercie de vos avis et de vos réflexions :
— Comme vous voudrez, dit Tower.
— Eh bien ! Octavie — poursuivit Amalia, en souriant avec mélancolie — il y aura bal demain !.. un bal ! . . Ceci est trop fort ! On peut bien me traîner à un autel de mariage ; ils ont la force pour eux ; et j'ai perdu l'amour du comte Elona, et je lui ai retiré mon estime, et je l'ai en horreur, comme toi tu as en horreur sir Edward, Oclavie... Mais on ne me traînera pas à des salons do bal. Il ne manquera qu'une dame à leur bal de noces, une seule... la mariée! il m'a quitté à mon bal de Smyrne, je le quitterai à son bal de Nerbudda. Nous serons quittes.
— Amalia — dit Octavie — je t'ai bien fi\it du mal, moi, eh bien! je veux le réparer.. Monsieur Tower, ayez la bonté de descendre
pour prendre des informations précises sur le départ des convois de terre et des vaisseaux... je veux partir demain...
— Madame, dit Tower, vous savez depui-? hier qu'il y a un bal, et que vous êtes invitée. .. Ma parole d'honneur, vous deviez vous attendre à cela. Je vous en avais déjà rapporté la nouvelle de l'habitation du colonel. . .
— Vous avez raison , monsieur Tower, dit Octavie, mais on croit toujours que la chose redoutée arrivera tard... Je ne suis pas prête pour demain... Allez remplir ma coniriission, monsieur Tower, nous vous attendons ici.
Tower s'inclina et sortit.
— Ma chère Amalia, poursuivit Octavie, nous partirons ensemble, et tu ne te marieras pas. Je me charge de M. Tower, moi... nous laisserons dans leurs abominables repaires tous ces hommes infâmes qui étaient venus chercher chez les monstri s du Bengale une société digne deux.
— Oui, oui, s'éciia Anialia, nous partirons
ensemble. Tout ce que nous avons aimé follement est indigne de nous, et je n'épouserai jamais, moi, ce que je n'aime pas.
La porte s'ouvrit, et la moitié de M. ÏOAver parut timidement , et dit en remettant deux lettres: Voici votre courrier. Mesdames; le land-lord le reçoit à l'instant. Pendant que vous lisez, je vais aux informations.
Âmaliapritla lettre qui lui était adressée; (>!îe examina l'écriture et le cacliet. iL^h' »;l;iit scellée du lion et de la licorne, coiume une dopêche solennelle.
— Dois-je lire, Oclavie ? — demaiula-l-c'lo -en tremblant.
— Dans notre position, mon angp, on Hl tout. .. — Voyons.... C'est du colonel Douglas, Oclavie.
— 11 t'invite à ton bal probablement.... Lisons.
« 3Iademoiselle , < Dieu m'en est témoin , si j'ai attendu dans
« ma vie un jour de réparation , un jour de « vrai bonheur , c'est celui qui porte la date « de celle lettre....
— Hypocrite! — dit Amalia en froissant la IcUre — je suis tentée delà déchirer celte lettre et de lui renvoyer les lambeaux. N'est-ce pas , Ootavie?
— Continue, Amalia; nous apprenons à connaître les hommes, c'est une étude.
« Depuis deux ans, j'aime une jeune Aaglai- « se-indienne, miss Arinda , la Me du nabab « Sourah-lserdar.. .
— Ah ! ceci est d'une insolence qui sulToque! s'écria Amalia. Oclavie , les hommes sont vraiment affreux î
— Oui , celui-ci fait des confidences amoureuses à la femme qu'il va épouser.
— Il va me dire , Octavie, qu'il me sacrifie cette concubine avant de m'épouser ; tu vas voir....
— 11 la sacrifie avant pour la reprendre après... Continue...
— Octavie , mes yeux se ternissent comme <ies vitresau froid; je n'y vois plus.. . Lis, Octavie, achève cette lettre d'outrages.
Octavie ramassa la lettre et continua la lecture :
€ Si je vous avais connue avant elle , aucune « femme n'aurait pu me détacher de vous. — « Menteur ! — Mais lorsque je vous vis à Smyrc ne, lorsque je crus devoir me soumettre pro- « visoirement à ce contrat que d'autres avaient « signé pour nous, j'étais déjà lié par un ser- « ment et une passion. Cela vous expliquera « bien des choses qui ont été un mystère jus- € qu'à cette heure. La répugnance visible que 0 vous avez toujours témoignée pour notre mac riage m'a encouragé dans la conduite que j'ai « tenue envers vous. Je sentais que nous nous t- rendions mutuellement service en brisant la c chaîne que d'autres avaient forgée sans nous a consulter.
« Aujourd'hui, Mademoiselle, je vous rends '< à votre liberté... >
— Ah ! mon Dieu ! s'écria Amalia ; que dit-il ?
— Attends, attends, ditOclavie d'une voix qui commençait à s'émouvoir :
« Je vous rends à votre liberté. Mon mariage, u relardé par des circonstances mystérieuses « que vous connaîtrez ce soir, est aujourd'hui « décidé. J'épouse miss Arinda , la plus noble « fille du Bengale , comme vous êtes, vous, la « plus noble fille de votre beau pays. »
— 11 l'épouse ! il l'épouse ! s'écria Amalia, bondissant de joie et embrassant Oclavie avec fureur.
— Folle que tu es î — dit Octavie , qui sentait se réveiller en elle ses émotions d'autrefois, — attends la fin ; nous n'avons pas tout lu.
— Je me soucie bien de la tin, maintenant , dit Amalia. Il épouse son Irinda , Erinda , Arunda. Le reste m'est bien t'gal.
— Et cela te rend-il le comte Elona fidèle et pur, comme avant ?
— Non, Octavie, mais cela me rend libre.
— Veux tu que j'achève? dit Ot-lavic avec une froideur élrange.
— Comme tu voudras.
« J'espère, Mademoiselle, que ma femme « sera votre amie , tant que vous habiterez le « Ben;'a1e, et, si je ne me Irompe, vous l'habi- « terez longtemps. Ce soir, j'irai officiellement, « com.me chef de celte province, vous deman- « der, en mariage à votre tuteur , qui est muni « de pleins pouvoirs.... »
— Octavie ! s'écria /Vmalia , que lis-tu? Il épouse son Indienne , et il vient me demander en mariage!... Il y a une phrase omise, c'est impossible autrement....
— Lis toi-même; lis, voilà la lettre... tu n'omettras point de phrases, toi, dit Octavie d'un ton sec.
Amalia reprit la lettre et continua :
« Vous avez déjà deviné le noble époux qui
« veut vous consacrer son existence. Ce matin,
« j'ai reçu ses confidences après une épouvan-
< tablç nuit , pendant laquelle il m'a sauvé la
« Yie vingt fois. Nous pouvons être indiscrets « aiîiourd'hui. La bande des assassins a été < anéantie dans le vallon de Doumar-Leyna. « Vous connaîtrez ainsi notre victoire décisivr, « sans avoir connu notre danger, qui était le « vôtre aussi. Sir Edward et le comte Elona se « sont couverts de gloire. Le premier mérite « d'être votre ami , et le second mérite d'être « votre époux. »
Amalia laissa tomber ses bras . et regarda fixement Octavie qui ressemblait à la statue de la slupéfactioa , avec des yeux vivants, dont la double fîamîiie aurait été allumée par un pouvoir surnatureL
Après quelques instants de silence , Octavie étendit nonchalamment sa main vers Amalia, et lui fit signe de continuer. Elle poursuivit sa lecture, d'une voix altérée par tous les genres d'émotion :
« Cela vous explique aujourd'hui, Mademoi- « selle, des choses qui vous paraissaient inex- « plicables hier. Ainsi, lorsque nous avons été
< obligés de congédier avec une politesse bru- « taie la comtesse Oclavie , ea la priant de « chercher un asile ailleurs , c'est que nous « ^euions de recevoir la nouvelle que l'habita- « tien de Nerbudda serait attaquée par les « terribles ennemis que nous venons d'é- « craser. Je me borne à vous citer seulement « ce fait. Ce soir , de vive voix, nous vous fe- « rons l'histoire de ces derniers jours. Quelle « solennelle réhabilitation vous devez, l'une et « l'autre , à ce généreux sir Edward , qui a « bravé vos haines, vos colères, vos accusations « accablantes pour ne pas trahir le secret de ■' uosnuits. Vous voyez que je sais tout. Quand « sir Edward était maudit par vous, il venait « de tenter des efforts héroïques pour sauver « le comte Eloiia, prisonnier d'une bande d'as- « sassins. »
Octavie poussa un cri sourd, se leva vivement, joignit ses mains et regarda la lettre par-dessus l'épaule d'Amalia.
Amalia , suffoquée par des larmes que sa
fierté retenait violemment captives, céda la lettre à Octavie.
La jeune femme relut attentivement le dernier paragraphe, et dit d'une voix étouffée :
— La lettre se termine là... il n'j^ a plus que quelques lignes insignifiantes... des formules ordinaires... Eii bien! ma chère Amalia.... voyons... essaie de parler... comme je parle moi... de sang-froid... avec calme... Que distu?... mon ange... c'est accablant... n'est-ce pas?...
Amalia secouait mélancoliquement la tête à chaque mot d'Octavie; mais ses yeux attestaient qu'une joie intérieure , uae joie d extase dominait toutes les autres émotions.
Octavie raffernnssait sa paupière avec sa main et relisait la lettre :
En ce moment les clairons indiens sonnaient sous les balcons de T hôtellerie , et les soldats ci payes criaient : hourra ! pour le colonel Douglas!
Les deux femmes se précipitèrent vers le bal-
con, cl assislèroîit à un speclac'.e qui donnait à !a l'ilro du colonel la plus 6c!a':;nte confirma' Lion.
Les prisonniers du combat de Doumar-Leyna traversaient en ce moment la grande rue du village, escortés par les soldats indiens. Vainqueurs et vaincus , ils étaient horribles à voir ; rhisloire de la nuit dernière était écrite sur leurs chairs nues avec des ongles de fer. Leurs visages avaient perdu toute ligne humaine sous un iaasque de poussière et de sang durci au soleil , et leurs pieds laissaient en passant un stigmate rouge sur chaque pavé.
Après ce défilé , les acclamations redoublèrent avec une véritable furie indienne, vers l'autre extrémité de la rue : le peuple et les soldats saluaient trois cavaliers superbes qui ne se montrèrent qu'un instant, car les chevaux fendaient l'air, mais cet instant avait suffi pour les faire reconnailre , même sous la pluie de fleurs qui descendit de tous les kiosques voi-
sins , et les voilà comnie ua nuage éblouissant.
Devant l'hôtellerie, une autre foule suivait un homme qui affichait , de distance en distance, des placards écrits en deux langues et conçus de celte façon :
« La noblesse et le peuple sont prévenus c qu'une grande fête aura lieu demain à Route djah, pour célébrer la victoire que le colo- « nel Douglas-Stafford a remportée la nuitder- « nière, à Dournar-Lcyna. ■
Œ Le colonel Douglas Stafford savait qu'une « petite armée de Taugs se recrutait pour re- « commencer une maiheure.tse guerre, depuis « longtemps éteinte, et qui ne doit piusaîamior « les populations industrielles et agricoles du « Bengale.
« Des troupes ont été dirigées sur le point € occupé par les barbares. Elles ont anéanti c les derniers des Taugs; ceux qui survivent € sont prisonniers : de ce nombre est le der- < nier chef, le vieux Sing. »
Le colonel Douglas savait très bien qu'il lui était impossible de garder secrètes ses opérations militaires, surtout après l'affaire de la dernière nuit , et il se hâtait de les publier , pour prendre l'éclatante initiative de l'indiscrétion. bien persuadé d'ailleurs , comme tout le faisait croire, que le combat de Doumar-Leyna était à jamais décisif dans son cantonnement , et que son effet moral devait encore avoir des conséquences salutaires dans les districts voisins ou éloignés.
Agitée par la double fièvre des veilles et des émotions , Octavie fixa ses réflexions sur une seule pensée , et celle-là domina tout dans son . esprit et lui fit oublier tout ce qui n'était pas elle. Mon Dieu! — avait-elle dit en voyant de toutes parts éclater l'innocence de sir Edward, avec quelle horrible et injuste cruauté j'ai traité cet homme qui avait joué sa vie pour me sauver, une nuit, dans les bois !
Oclavie, semblatile à la femme folie, qui répète avec acharnement la même phrase , ne
trouvait plus sur ses lèvres d'autres mots pour exprimer d'autres idées : elle redisait celte exclamation sur tous les tous, entre des larmes et des sourires , en l'adressant quelquefois , sous une forme interrogative, à sa jeune amie Amalia, qui, absorbée dans un égoïsme d'exaltation bien naturelle, ce répondait qu'en interrogeant à son tour.
La rentrée de M. Tower ramena forcément un peu de symétrie apparente dans cet intérieur domestique.
— Mesdames, — dit le tuteur en tutelle , en prenant une pose de bel homme admiré, — mes chères dames, le land-lord m'a donné l'adresse de M. Francis Green, courtier de nolisement. Il a dans son registre tous les noms des navires actuellement sous charge sur les deux côtes. J'ai compulse avec attention ce registre qui, du reste, est fort bien tenu. Les navires sont classés par séries, el ils sont dessinés à Yaqua-tintasm une page in-folio, avec les détails de leur contenance, de leur emménagement, etcœtcra etc œ
tera. C'est un beau, curieux et utile travail...
— QuL'l homme d'à-propos ! — dit Octavie en prenant un maintien de résignation mélancolique.
— Plait-il, Madame? demanda Tower d'uu air hébété.
— Continuez , continuez , monsieur Tower — dit Octavie en croisant les bras.
Or , voici ce que j'ai découvert fort heureusement, car notez bien que j'étais sur le point de le laisser passer inaperçu, parce que c'était à la dernière feuille, après plusieurs pages blanches, ce qui pouvait m'induire en erreur : dans six jours, YIndus, capitaine Gocîefroy, met à la voile de Bombay pour Marseille, qui est un port de France, comme vous savez. Il y a demain un convoi de Roudjah à Bombay ; ainsi , on peut aisément profiter du convoi et du navire. Vous ne sauriez dire, mes chères dames, — ajouta Tower en essuyant la sueur de son front — toutes les peines que j'ai prises pour découvrir tout cela. Cette chaleur est accablante ; loulle
Où —
monde dort; il faut frapper à vingt portes pour trouver un commis ; j'ai sué sang et eau avant de rencontrer M. Francis Green ; il s'est mis très officieusement à ma disposition. C'est un assez bel homme au premier abord , mais on s'aperçoit ensuite qu'il est vulgaire. J'ai causé quelque temps avec sa femme, madame Green, une petite créole vive et qui m'a l'air bien dégourdie. Elle s'est mise en coquetterie avec moi , au premier mot ; mais je connais les femmes , et je me suis montré d'une froideur glaciale et polie , ce qui a un peu déconcerté mon petit lutin. Bref, mes chères dames, on peut partir. Le convoi est prêt, le vaisseau attend. On ne m'a pas conseillé d'aventurer une jeune femme sur tels et telsnavires qui sont inhabitables pour la décence de votre sexe. V Indus est convenablement équipé. On y est comme chez soi. M. Francis Green m'a dit , prenez V Indus ^ et vous serez content ; nous prendrons Y Indus, — Vous avez fini voire discours? — dit
in. i
Âmalia en agitant avec nonchalance son éventail sur son sein.
— Oui, Mademoiselle.
— Eh bien 1 monsieur Tower, nous ne prendrons pas V Indus !
— Bah!
— Nous ne partons point.
— Vous ne parlez pas ?
— Nous restons, monsieur Tower.
— Madame la comtesse et vous , Mademoiselle ! y-
— Moi , je reste , c est décidé. Octavie va vous répondre.
— Je répondrai ce soir , dit Octavie , abîmée dans ses réflexions.
— Et que dira M. Francis Green! demanda Tower d'un air stupide.
— Il dira ce qu'il voudra, — répondit Amalia, — cela nf est bien égal !
— Excusez-moi , Mademoiselle , — dit Tower , d'un ton pénétré ; — je vous aurai peutiHre bessée eo vous parlantde madame Green/*
— Monsieur Tower , je me soucie fort peu de vos galanteries avec madame Green et autres créoles du pays indien.
— Vraiment, Mademoiselle, je ne me consolerais jamais, si...
— Eh bien ! consolez-vous , dit Amalia , d'une voix pleine de charme, et qui fit tressaillir de bonheur M. Tower; — oui , j'ai eu un instant de mauvaise humeur quand vous avez parlé de madame Green ; mais je vois votre repentir, et je vous pardonne.
Tower prit la main de la jeune demoiselle , et la baisa tendrement ; puis , se redressant avec une fierté de conquérant heureux :
— Mademoiselle, dit-il , je ne conçois pas vraiment la faute que j'ai commise , moi qui connais les femmes !
— Ah 1 cela est vrai , monsieur Tower, vous connaissez les femmes comme le serpent du Paradis terrestre les connaissait , dit Octavie en reprenant un visage serein.
— Mais, je me flatte...
— Ne vous flattez pas, monsicQr Tower, dit Oclavie; laissez-vous flatter par les autres.
— M. Tower prit un air modeste , et chassa légèrement du bout de deux doigts quelques grains de poussière qui n'existaient pas sur la manche gauche de son habit noir.
— Ce que j'aime dans M. Tower , dit Araalia en minaudant devant lui — c'est qu'il est bon et complaisant^ "'
'•— "Mademoiselle , un gentleman véritable doit èlre Tesdave des jolies femmes.
— Esl-il vrai , monsieur Tower , que voua avez toute sorte de pouvoir sur moi , par ordonnance du ministre ? dit Amalia.
— Mais entendons-nous, entendons-nous — dit Tower en travaillant péniblement un éclat de rire facétieux — toute sorte de pouvoir! le mot est fort... j'ai un pouvoir de tuteur,..
— Enfin — dit Amalia en passant le bout de son éventail sous le menton de Tower — si je Toulais vous épouser, vous, me donneriez-vous
votre consentement? Avez-vous le pouvoir de vous le donner ?
— Charmante ! charmante ! dit Tower en renouvelant l'éclat de rire cité plus haut , — quel aimable caractère ! Tout à l'heure , je vous ai quittée plongée dans la mélancolie , et je vous retrouve dans votre plus adorable gaîté, mademoiselle Amalia.
— En votre absence , monsieur Tower , j'ai fait des réflexions... Mais vous n'avez pas répondu à ma demande, monsieur Tower.
— Que s'est-il donc passé en mon absence? demanda Tower d'un ton visant à la malignité; je parie que l'on s'est beaucoup entretenu de moi.
— Nous n'avons fait que cela, monsieur Tower.
— Oh ! je connais les femmes.
— On le sait que vous connaissez les femmes, dit Octavie; mais répondez donc à iar question d' Amalia.
— La question de mademoiselle , dit Towe
en aiguisant son regard, est assez embarrassante... Oui, j'ai mes pleins pouvoirs de tuteur delà Chancellerie... Mais, je ne sais trop jusqu'à quel point un tuteur... parce que, voyezvous, un tu leur peut encourir le reproche d'avoir abusé de sa position pour séduire le cœur d'une pupille, et le cas est grave ; on a une responsabilité. Certes, à tout prendre, nous sommes ici au Bengale, hors du droit commun. On pourrait aussi, avec une enjambée de ruisseau, passer sur le territoire hollandais, dans une île de la Sonde, et alors, les tuteurs et les pupilles ne rendent plus compte qu'à Dieu de leurs actions. — Nouvel éclat de rire de M. Tower. — Il y a des expédients pour tout ; on peut toujours tout arranger avec de l'adresse et un vaisseau... Ensuite, oii est le tort? quel dommage y a-t-il pour le prochain? Une pupille a un faible pour son tuteur... Une supposition... Les tuteurs sont des hommes comme les autres, n'est-ce -pas ? On s'épouse par libre consentement mutuel. Personne n'a rien à dire à cela.
— C'est incontestable, dit Octavie.
— C'est parfaitement raisonné, dit Amalia. M. Tower prit un air solennel pour se mettre
à la hauteur de cette grande situation.
— Ainsi , poursuivit Amalia , il est bien convenu que nous pourrions nous marier, vous et moi, monsieur Tower, si cela nous plaisait?
M. Tower élargit ses mains énormes, en étendant ses bras et inclinant la tête. ui
— A plus forte raison , continua la jeune demoiselle, vous pouvez donner votre consentement à un autre homme qui me demanderait en mariage et que j'accepterais pour époux ?
— A plus forte raison, dit Tower, trop sur de son triomphe pour regarder la demande d' Amalia comme un piège.
— Eh bien ! dit Amalia, voici une lettre du colonel Douglas que je vous prie de lire avec attention.
Tower lut la lettre, et quand il fut arrivé au paragraphe essentiel, il se redressa fièrement et lança un regard sévère à sa pupille.
— Vous avez compris, monsieur Tower? dit Amalia d'un ton léger.
— Comment ! dit Tower, ce petit Elona vous demande en mariage ? Quelle insolence !
— C'est ce que j'ai dit comme vous, monsieur Tower. Eh bien! après réflexion faite, j'accepte sa proposition.
— Mais c'est un enfant ! un enfant véritable : mademoiselle.
— Oui , il a le malheur d'avoir vingt-cinq ans. C'est un grand défaut; mais lorsqu'une demoiselle est trop difficile, elle ne se marie jamais.
— Je tombe de surprise, mademoiselle !
— Relevez-vous, monsieur Tower, dit Oclavie, et dites comme moi à Amalia, épousez le comte Elona Brodzinshi, c'est la volonté de Dieu.
— Les voici, s'écria Amalia en battant des mains.
Les acclamations des soldats indiens et le galop des chevaux retentirent subitement sous
les fenêtres de l'hôtellerie. M. Tower, l'œil fixé sur je plancher, avait croisé ses mains et il les faisait glisser du menton sur la poitrine, en {)automime de détresse. La porto s'ouvrit, et le colonel, Edward et Elona enlri.rent dans la salle, après avoir été annoncés par leland-lord.
Oclavie se laissa dominer par une idi-e généreuse qui semblait s'écarter un peu des convenances, elle s'avança vers sir Edward et lui tendit la main, avjec une expression de regard qui demandait l'oubli des scènes précédentes. Edward n'eut pas l'air de comprendre ; il feignit d'accepter cette démonstration comme une politesse amicale de grande dame envers un visiteur, et il engagea légèrement l'entretien, comme si l'heure présente n'avait eu aucun antécédent fâcheux.
— Nous avons obéi à notre colonel , — dit-i! , — le comte Elona et moi, nous voulions renvoyer notre visite a demain. Le colonel Douglas a parlé en maître ; il a fallu le suivre. Nous venons engager nos danseuses pour le bal.
— Nous acceptons nos cavaliers, — dit Octavie avec son sourire des beaux moments, — à condition qu'ils nous raconteront l'histoire complète de ces derniers jours...
— Qui sont des nuits , — dit Edward en prenant le siège qu'Amalia lui présentait.
— Mesdames, — dit Douglas, qui venait de placer les mains du jeune comte dans les mains d'Amalia, — vous excuserez des soldats un jour de victoire. Nous n'avons que quelques instants à vous consacrer aujourd'hui. Il y a beaucoup d'affaires à régler avant la nuit, beaucoup de dépêches à écrire, beaucoup de soldats à récompenser. Cependant je vais vous faire en abrégé, et en attendant mieux , Thistoire demandée. Nos deux amis . s'acquitteraient mal de ce récit ;, ils s'oublieraient par distraction. Moi, je serai court et je n'oublierai personne, pas même mes amis.
Alors Douglas raconta aux deux dames tout ce qu'elles ignoraient et ce que nous savons déjà.
— Monsieur Tower, — dit Douglas, en flnis-
sant, — ^je vous ai rencontré ici avec plaisir. Mademoiselle Amalia vous a sans doute communiqué ma lettre, et vous avez sans doute déjà accordé ce que l'on vous demande par politesse, par déférence ; comprenez-vous , monsieur Tower ?
— Oh ! monsieur Tower connaît ses devoirs autant que ses intérêts véritables,— dit Octavie en SQ levant avec un sourire provocateur de coquetterie délicieuse, et serrant la main du tuteur, — je reponds de lui, il signera le premier au contrat.
M. Tower, subjugué par la grâce de la jeune comtesse et par l'éclat velouté de deux yeux divins qui semblaient en extase devant lui, dit avec une émotion comique :
— Je ne fais et ne puis faire aucune opposition au mariage de ma pupille ; je signerai au contrat des deux mains.
— Une suffit, dit Octavie , et je garde Vautre pour moi.
Tower se redressa plus beau que jamais.
— A demain donc, au bal, mes belles dames, dit Douglas en se levant ; excusez-nous, encore une fois, en faveur de la circonstance. Nous terminerons tout demain, n'est-ce pas, comtesse Octavie?
— Tout, dit Octavie, et même davantage. Et elle tendit la main à sir Edward.
— A propos , — ajouta-t-elle , — donnezmoi des nouvelles de mon guide Nizara, sir Edward.
— Madame, Nizam sera bien sensible à votre souvenir. Votre gracieuse parole nous le rendra demain complètement guéri.
— ÎSizam est malade, sir Edward ?
— Ce matin, madame, au vallon des Taugs, son front a effleuré une balle ; mais Nizam a un front de métal, c'est la balle qui a été blessée, aussi cela ne l'empêche point de travailler dans son atelier à un magnifique ouvrage qu'il vous destine comme cadeau,
— A moi, sir Edward, Nizam me destine un cadeau?
-^ 4o — — Oui, madame, — dit Edward en souriant avec amour, —^'izam vous destine un charmant tapis de boudoir avec cette devise, empruntée à l'oracle de la sibyle homérique de Smyrne : Souvenir d'une action grande ou vulgaire, mais inventée pour me plaire, et accomplie pour moi.
— Ah ! je connais cette devise, sir Edward, — dit Oclavie avec une émotion mal dissimulée par un léger éclat de rire; —mais cela ne m'explique pas le cadeau.
Le cadeau est bien simple ; c'est une superbe peau de tigre, avec des griffes dorées, et une émeraade de la grosseur d'une balle au milieu du front. Acceptez-vous le cadeau,— ajouta Edward d'une voix pleine de tendresse, r acceptez-vous? c'est une galanterie du pays.
— Oui, sir Edward, je l'accepte.
— Et mon étoile ?
— Sir Edward, votre étoile aura tort.
On échangea encore, entre lous, quelquos paroles insignifiantes, et Douglas et ses deux
amis prirent congé des deux dames, après avoir répété YÎngt fois sur tous les tons : A demain !
M. Tower, au comble du bonheur, arrondit gauchement son bras droit, et l'oflrit, en inclinant la tête, à la jeune et belle Octavie, pour la conduire à son appartement.
M BAL DE yCES AD BE?iGALE.
J'ai lu et entendu raconter bien des fables îr.onstrueuses, mais cette histoire surpasse toute fiction.
(Captais Taaxor. Confessions ofa Thug.)
Ces trois syllabes, à demain! échangées entre les héros (le cette histoire, à rhôiellerie de Roudjah , avaient une signification étendue , comprise de tous. Elles voulaient dire que la veille étant trop courte et trop occupée, pour terminer tant d'affaires importantes, il fallait ajourner au lendemain leur dénoùmenl prévu. Il y avait là trois mariages inévitables, et que rien désormais ne pouvait plus contrarier, tous
— soles obstacles ayant disparu. Aussi, une pareille histoire s'accomplissant ou se racontant dans le cadre de nos villes d'Europe, serait terminée à ces mots : à demain! Le narrateur se bornerait , par ampliation , en forme d'épilogue , à enregistrer un triple hyménée, dans les bureaux de l'état civil des romanciers, en faisant observer aii lecteur que la loi imprescriptible du croisement des races devait triompher de tous les empêchements suscités par les hommes et les choses. Mais nous sommes au Bengale ; êL ce qui serait regardé comme accompli à Paris ou à Londres, peut encore recevoir quelque contrariété dans la sauvage province de Nizam. Au cœur de Tlnde, une nuit seule a vu naître et mourir bien des événements , et souvent la veille n'y lient pas la promesse qu'elle a faite au lendemain.
Dans la vaste cour intérieure dé l'habitation de Xerbudda, deux heures avant le coucher du âole'il, un orchestre asiatique exécute les airs de danse que l'Angleterre a lourdement inventés
pour ses bals. Pas une famille voisine, conviée à deux lieues à la ronde, ne manque au rendezvous de fête. C'est le bal du mariage d'Ârinda et de la récente victoire du colonel Douglas, événements trop rares au pays pour négliger de les célébrer avec toute la pompe et toute la joie possibles. On dansera donc jusqu'à la nuit, et après le festin du Nabab, on dansera jusqu'au jour. Tel est le programme rédigé par miss Arinda, et adopté avec enthousiasme par toutes les nuances de visages invités sans distinction ; preuve incontestable que la danse est la seule joie de l'humanité dolente, quel que soit son épiderme ou sa langue, et que le meilleur des rois blancs, noirs, jounes, rouges ou cuivrés, serait celui dont la charte proclamerait l'éternité du bal dans ses états.
Sir Edward, debout sur le seuil de l'habitation, regardait, avec inquiétude, deux choses, le chemin de Fioudjah et la foret. De temps en temps, le colonel Douglas venait ^e joindre, et sa figure, joyeuse devant Arinda, se faisait
soudainement triste et semblait demander une explication.
— Toujours rien! disait Edward... Personne!... Je ne comprends pas la conduite de mon brave INizaml... Il devrait être ici... les Taugs ne l'occupent plus... N'est-ce pas, Douglas?
— Oh ! les Taugs nous laisseront respirer longtemps , je pense, disait Douglas, ils ont reçu la plus rude et la plus complète des leçons ; et ils ont perdu leur vieux Sing. Mon cantonnement est libre.
— Que ferez-vous de ce vieux Sing , Dou-
glas?
— C'est un pauvre diable , digne de pitié ; je l'ai fait emprisonner dans la basse-cour de l'habitation, à côté de la ménagerie. Arinda m'avait dit : Pour cadeau de noces , apportezmoi le vieux Sing dans une cage. L'événement m'a servi à souhait.
— L'événement nous sert toujours, ou presque toujours, cher Douglas, lorsque l'on a
courage de tout oublier, et de se fier à lui ; je vous le disais dernièrement : dans les crises impérieuses, il faut d'abord faire Tinévitabie, sans se soucier du reste, et le reste arrive souvent selon vos désirs. Voyez ce bal. Nous avons laissé miss Ârinda disposer cette fête , dans un moment où rien ne faisait pressentir la possibilité d'un dénoùmenl joyeux ; eh bien I la Providence, qui se déguise en Hasard, pour ne pas nous humilier, a eu pitié Ce nous, et nous aménagé ce bal à heure fixe. Miss x\rinda et ses invités ne savent pas sur combien décueils son mariage et sa fêle ont dû se briser avant ce jour! Autant de soucis que nous lui avons épargné !... Il m'en reste quelques-uns, cependant, a moi... Ce Nizam ! ce INizam ! qui ne vient pas... Si c'était un autre homme , on pourrait à peu près deviner l'endroit où il fait des lieues à cette heure; mais INizam, lui !... il est peut-être à Madras ou à Bombay!... Ou bien, il est allé offrir ses services au capitaine Taylor, pour recommencer dans les audvs
canloanements. avec d'autres ïaugs, la guerre terminée ici, à son grand regret... Quel diable de Nizam !
— Il vous est donc bien nécessaire, en ce moment, mon cher Edward ?
— S'il m'est nécessaire ! belle question ! il ne m'a jamais été plus nécessaire qu'en ce moment!... Mon cher Douglas, entendez- vous ce charivari indo-chinois que l'orchestre de notre bal exécute avec des bins^ des los, des sitars, des jérecks, pour faire sautiller gauchement, sur deux lignes, nos invités des deux sexes. Cela serait admirable à la salle de King'sWilliam Street, ou au Panthéon de Madras, ou à Surrey-Garden , ou au Wauxball ; mais je cours la chan^îe de perdre ici une seconde fois la comtesse Oclavie, si elle tombe à Nerbudda au milieu de ce vacarme d'enfer chinois. La comtesse Octavie peut arriver d'un moment à l'autre: elle a voulu laisser passer les heures les plus ardentes du jour...
— Cela est fort bien , mon cher Edward ,
mais je ne comprends pas ce que ferait Nizam pour donner un autre caractère à notre bal.
— Nizam exécuterait au piano toutes les contredanses que miss Arinda reçoit de Paris. Vous figurez-vous la joie d'Oclavie si nous la recevions avec un quadrille de Fra-Diavolo !
— Vous avez raison, Edward... mais on peut remplacer Nizam... Je vais prier miss Arinda...
— Ne priez pas, Douglas, c'est inutile. Miss Arinda danse, et ne veut pas foire danser Au reste, miss Arinda doit recevoir la comtesse h son arrivée. C'est convenu.
— Il est possible, Edward, que Nizam soit en visite chez les soldats que j'ai laissés dans le bois, par iuxe de précaution, jusqu'à demain.
— Non, Douglas. Ce genre de visites n'est pas dans les mœurs de Nizam. Il est fier. Il ne s'exposerait point à être traité d'égal à égal par un soldat indien... Cette absence me contrarie et minquièlo... Douglas, la nuit tombée, fer-
— semons, selon l'usage, portes et fenêtres ; barricadons-nous. La cour intérieure où nous dansons est vaste, fraîche, aérée, et nous n'y redoutons aucune attaque nocturne...
— Y songez-vous, Edward ? dit Douglas en riant aux éclats ; la prudence vous arrive après le danger. Nos Taugs anéantis, leur vieux Sing prisonnier dans Nerbudda ; trois cents nommes embusqués dans le bois...
— Oui, oui, Douglas, cela rassure, j'en conviens... Il faut songer à protéger les femmes... Je ne m'inquiète ni de moi, ni de vous, Douglas...
— Je le sais bien, Edward ! l'amour vous rend poltron.
— Vous l'avez dit, Douglas. En songeant qu'Octavie doit passer la nuit à Nerbudda, je me fais poltron, ou prudent, ce qui est souvent la même chose la nuit.
On arrive toujours au moment et sur le terrain oh Ton n'est pas attendu, ainsi que sir Edward l'a reconnu dans sa théorie de lallf nie,
développée au comte Elona. Le colonel Douglas et sir Edward, ayant épuisé les conjectures, sur le seuil de la porte, venaient d'être appelés à la salle du bal par miss Arinda, qui se plaignait de la trop longue absence de ses amis. L'éternelle contredanse anglaise, galvanisée par lorchestre chinois , se développait alors sur deux lignes, sans mélange de sexes, et formait des figures étranges, inventées sur place, selon le caprice des dames et des cavaliers. On aurait cru voir jouer en action une grande partie d'échecs, semblable à celle qu'imagina don Juan d'Autriche devant Boy le Syracusain, lorsque trçnte-deux pièces vivantes, de toute taille et de toute couleur, se croisèrent avec des contorsions fantasques, sur un immense échiquier de dalles de marbre blanc et noir.
En ce moment, la comtesse Octavie entra.
Elle entra d'un pas vif et léger, avec les plus gracieuses ondulations de tête et de corps, avec le plus chartnanl de ses sourires, comme elle
serait entrée dans le salon de son hôtel, et la contredanse s'arrêta sur ses trente-deux pieds, pour admirer la radieuse étrangère ; et Torcheslre se tut pour écouler cette voix mélodieuse qui chantait en parlant.
Douglas et Edward s'élancèrent dli fond de la salle pour la recevoir ; elle quitta lestement le bras du comte Elona, et serrant affectueusement les mains des deux amis :
— Colonel Douglas, — dit-elle avec une vivacité délirante, — ne laissez donc pas interrompre la danse. Votre salle de bal est charmante, toute tapissée de verdure et de fleurs ; quatre tentures d'espaliers ; des fontaines partout, des néfliers du Japon qui nous regardent danser par-dessus les murs; un orchestre fabuleux. Eh bien! sir Edward, vous ne dansez pas?
— Je vous attendais, Madame.
— Oh ! vous êtes trop exigeant ! Nous descendons de palanquin ; nous avons laissé \malia sur la terrasse ; elle est affligée du bras de
M. Tower. C'est son dernier malheur. Araalia est en admiration devant le paysage de Nerbudda. Moi, je le connais, et je puis me dispenser de l'admirer une seconde fois ; n'est-ce pas, sir Edward? Colonel Douglas, présentezmoi à la jeune maîtresse de la maison, je parie de la reconnaître parmi ces vingt danseuses... C'est cette demoiselle qui a des fleurs d'ivoire dans de superbes cheveux noirs, et qui nous regarde avec des yeux si grands, et pourtant si beaux.
— C'est miss Arinda, vous l'avez deviné — dit le colonel, en s'éloignant du groupe, avec le comte Elona.
— Ohl j'étais bien sur — dit Edward avec un sourire plein de finesse — que la comtesse Octavie ne se tromperait pas.
— Sir Edward — dit Octavie , en frappant légèrement avec son évenlail la main dEdward — avez-vous mis une intention dans cette remarque ?
— Si vous en doutiez, Madame, vous ne le demanderiez pas.
— A-h ! voilà qui est singulier! je demande parce que je doute.
— Eh bien ! Madame, dans ma remarque, il y avait une inienlion. Vous avez reconnu miss Arinda ; vousTaviez déjà vue, sous mon bras, un matin.
— C'est vrai, sir Edward... cela dit encore une fois, nous n'en parlerons plus. Laissons le passé dans son néant, ne le regardons pas.
— Moi, Madame, je n'ai deux yeux que pour mon avenir.
— N'en réservez-vous pas un pour le présent, sir Edward?
— Le présent n'existe pas.
— Et que faisons- nous en ce moment, sir Edward ?
— Nous passons.
— Je vois , sir Edward , que votre étoile nuptiale vous donne de l'inquiétude...
— Je vois, Madame, que vous ne m'ave.'î
— Gl —
encore promis que le passé. Madame, c'est bieu peu de chose pour un homme qui compte sur l'avenir. Mon étoile prend des allures de comète.
— Montrez-la moi sur Thorizon votre étoile, sir Edward, et je lui donne un démenti en face, vous verrez.
— Attendez la nuit , Madame ; mon étoile n'est pas levée; en ce moment elle brille encore par son absence.
— Sir Edward , vous ne méritez pas d'être heureux. Vous prenez un mahn plaisir, je crois, à vous porter malheur ; vous vous servez de mauvaise étoile à vous-même...
— A Smyrne , vous m'avez dit la même chose. Madame ; c'était aussi dans un bal , au sondes instruments...
— A Smyrne, je n'étais pas sincère...
— Prouvez-moi que vous l'êtes maintenant. — A vez-vous oublié , sir EdAvard , que j'ai
accepté hier le cadeau de jNizam ?
— Vous êtes entrée aujourd'hui , ici , dans
cette salle, Madame, avec un air si joyeusement distrait, que j'ai cru moi, que vous aviez tout oublié.
— Les hommes sont vraiment étranges ! Oui, sir Edward , il fallait pour vous plaire , ne demander que vous , ne regarder que vous, n'aborder que vous en entrant ici. Vous êtes injuste, sirEdward!
— Comtesse Octavie, je vous aime.
— A demain, sir Edward.
— Encore à demain !
— Le présent n'existe pas.
La contredanse finissait avec ces paroles. Le colonel Douglas conduisait Arinda vers Octavie, au moment où Amalia et M. Tower arrivaient aussi de l'autre côté, avecle nabab.
Pendant que des formules de politesse européenne et d'hospitalité indienne s'échangeaient entre nos personnages, sir Edward avait regagné son poste d'observation sur le seuil de la porte, pour attendre INizam. Quelle femme ! disait-il dans un monologue mental qui agitait
silencieusement les lèvres , quelle femme ! Si je n'avais qu'un seul bon sens dans la lète, je l'aurais déjà perdu avec ce démon ! Combien ai-je subi d'épreuves cruelles pour l'amour de cette comtesse ! . . . Quelle femme ! . . . elle veut se faire gagner coiîime un paradis!... Eh bien! elle a raison.
M. Tower était arrivé à ce bal de colons indiens avec son costume solennel des bals de Londres, et il s'étalait pompeusement au milieu des groupes de femmes créoles , en afîéclant de passer en revue toutes les gerbes de fleurs qui jaillissaient au pied des murs de la vaste salle. De cette manière, il laissait toute liberté de regards à l'admiration dont il était enveloppé par le beau sexe indien. Lorsqu'il jugea que chaque femme l'avait sufîisammenl détaillé dans toutes ses perfections européennes, il coupa une branche d'yucca g lo?iosa^ ornée de ses clochettes, et vint l'ofi^rir à la comtesse Octavie, avec un mélange de respect et de familiarité qui devait lais-
ser supposer bien des choses aux autres dames du bal.
Cependant la nuit arrivait ; miss Arinda , légère et vive comme l'oiseau du Bengale , croisa ses bras avec les bras d'Amalia et dOctavie, et ouvrit la marche, pour entraîner et guider les convives à la salle du festin. Les domestiques des deux sexes, que ne réclamait pas le service de la table, continuèrent le bal.
Au repas, la conversation fut absorbée par la récente victoire du vallon des Taugs. Les colons, intéressés à la paix de leurs campngnes , accablèrent de questions le colonel Douglas , qui donna toute satisfaction à la curiosité de ses convives.
Douglas et Edward échangeaient souvent des signes et des regards d'intelligence compris d'eux seuls.
Après le repas, miss Arinda se leva pour ménager une surprise à la société. Elle courut à la salle voisine , se mit au piano , et aux premiers accords , tous les convives se levèrent avec des
cris de joie , et firent cercle autour de !a jeune artiste, reine de Nerbudda.
Edward , toujours préoccupé de l'absence inexplicable de Nizam , fit ses dispositions , comme si la victoire de Doumar-Leyna n'eût pas anéanti les Taugs de ce canton. Profitant de la diversion favorable opérée parles accords du piano, il ferma les portes et les croisées basses, ne laissant à la circulation de l'air extérieur que les soupiraux étroits ménagés sous les cintres, à travers lesquels on voyait luire les étoiles et flotter les cimes des arbres; et quand il eut reconnu que la maison était suffisamment défendue contre un hardi coup de main , il cessa de trembler pour sa comtesse Octavie ; car , en supposant qu'une centaine de Taugs échappés au massacre , vinssent tenter une attaque folle et désespérée contre la forteresse de Nerbudda, les soldats embusqués dans le voisinage auraient tout le temps nécessaire pour accourir avec leur agilité bien connue , et anéantir ce reste
d'ennemis sur la terrasse de l'habitation.
iH. s
Le colonel Douglas , plein de confiance en Edward , le laissait agir et calculer les chances, comme il l'entendait dans sa sagesse ; et pour n'éveiller aucune alarme, il se tenait debout devant le piano d'Arinda, et tournait les feuillets de la partition.
Un seul regard que rien ne pouvait tromper, une seule oreille que rien ne pouvait distraire, ne se fixait pas sur la jeune artiste , n'écoutait pas les mélodies de l'instrument. La comtesse Oclavie ne perdait pas de vue sir Edward ; ou , du moins, elle suivait les mouvements de son ombre sur les marbres du vestibule; elle distinguait le bruit léger de ses pas , hasardés avec trop de précaution mystérieuse, et elle s'inquiétait vaguement de cette conduite étrange et impossible à expliquer.
M. Tower, debout auprès du piano , battait faussomenlla mesure avec deux doigts sur l'angle dacajou, et prenait des airs d" extase, en secouant mollement la tête et laissant tomber par
intervalles sur Octavie de doux regards enivrés de musique et d'amour.
Tout à coup, la tèle de M. Tower s'immobilisa raidement sur le cou et ses grands yeux ternes se plouibèrenl de slupéfactioa.
La comtesse Octavie, avançant avec un air de mystère son charmant visage par-dessus des têtes créoles, regardait M. Tower, et son doigt indicateur, prudemment caché par des boucles de cheveux, invisible pour tous, excepté pour le tuteur, son doigt se courbait en virgule, et se redressait en point d'admiration, signe qui veut dire en toute langue venez!
Tower fut admirable de prudence et de discrétion, li contint une explosion de joie bien naturelle, sous un masque diplomatiquement sérieux, et son regard affectant cette finesse d'expVession que donne l'expérience des bonnes fortunes, répondit : J'y vais. Il se dégagea du groupe qui l'emprisonnai I, mais avec une lenteur de mouvements dont il laissait apprécier ringé}ii('u\ mécanisme à la comtesse; il prit
ensuite l'allure de l'amateur qui s'éloigne malgré lui comme suffoqué par radmiration et va chercher dans un coin de la salle une place plus assortie à son enthousiasme et à son recueillement.
Miss Arinda, excitée par les bravos, et toute nouvelle dans son triomphe déjeune fille, épuisait avec une verve indienne les feuilles de ses partitions; et le colonel Doug'as, qui, au début, tournait les pages avec une complaisonce pleine de distraction et d'inquiétude , séduit lui-même par la grâce de sa mélodieuse fiancée, avait oublié Nizam, Edward, les Taug'<j, l'univers, et s'abandonnait au charme de celle nuit enivrante, qui donnait la lumière de ses étoiles et les parfums de ses grandes fleurs à celte salle de fête joyeusement agitée sous les doigts harmonieux d' Arinda.
— Je vous demande votre bras, mon cher monsieur Tower, pour deux tours de promenade dans cette galerie,— dit Octavieau tuteur,
quand il se fut approché , après beaucoup de détours, habilement calculés, à son avis.
— Je suis tout à vous, madame.. . J'ai été forcé, comme vous avez vu, de modérer mon empressement, h cause de... des... J'ai l'habitude de ces choses... Il y a des jeunes gens étourdis qui, au premier signe d'une femme...
— C'est bien, monsieur Tower. Oh ! vous n'êtes pas étourdi, vous!... Je vous avoue, monsieur Tower, que j'aime assez froidement le piano quand il ne se marie pas avec la voix.
— Voilà justement, Madame, ce que je pensais, lorsque votre signe...
— El puis, vous ne trouvez pas , Monsieur Tower, que la chaleur est étouffante dans cette galerie?
— Etouffante, madame, surtout pour moi qui ai gardé le costume européen, le seul décent pour un bal avec des dames ; tandis que ces jeunes gens manquent à toutes les co-ive-
nances, en portant l'habit négligé du planteur colonial. C'est vraiment une horreur.
En causant ainsi , Octavie avait entraîné Tower dans le vestibule, où elle surprit Edward au milieu de ses préparatifs de défense.
— Eh bien! sir Edward — lui dit-elle en affectant une grande nonchalance de parole — vous évitez la musique et les musiciens! Cela m'étonne fort ; je vous croyais plus passionné pour les beaux-arts.
— En l'absence de Douglas, Madame, dit Edward un peu déconcerté, je donnais quelques ordres aux domestiques, et j'allais entrer dans la salle du piano, pour écouler miss Arinda.
M. Tower avait pris une pose triomphale, et il se faisait ressembler à un homme heureux qui demande aux autres pardon de son bonheur.
— Sir Edward , poursuivit la comtesse, voilà une porte fermée comme la poterne d'une citadelle ; la nuit doit être charmante
— résous les arbres de la terrasse ; je voudrais bien y faire quelques tours de promenade avec M. Tower.
— Y songez-vous, madame? — dit Edward en riant feux ; — nous ne sommes pas à votre château de Meudon ; nous sommes au cœur du Bengale. Il y a là-bas, près des fermes, des voisins qui ne sont pas des agneaux.
— M. Tower, lui, ne craint pas ces voisins; n'est-ce pas. Monsieur Tower?
— Moi, Madame, dit Tower ému, je ne crains rien lorsque j ai une jolie femme sous le bras... Cependant...
— Cependant vous craignez tout, dit
Edward.
Tower se releva fièrement.
— J'aurais été bien aise aussi, dit Octavie, de voir si l'étoile de sir Edward est levée à 1 horizon.
— Celte nuit, Madame, dit Edward avec un sérieux effrayant , — les affaires de ce bas monde m'empêchent de regarder le ciel.
— Sir Edward — dit Oclavie émue — je crois deviner votre parole, mais je ne comprends pas votre figure.
— Ce que dit sir Edward — remarqua Tower — me paraît assez clair à mon sens. Il a beaucoup d'affaires dans ce monde, et alors...
— Monsieur Tower, dit Octavie, vous n'avez rien compris. Vraiment, poursuivit la jeune femme avec une voix pleine de tendresse — vraiment, sir Edward, il se passe en vous quelque chose d'extraordinaire. Votre figure n'est plus àla disposition de votre volonté d'homme : elle exprime des sentiments mystérieux que vous essayez en vain de refouler au fond du cœur ; il y a, dans votre àme, une lutte violente qui éclate malgré vous sur vos traits. Votre gaité n'est plus qu'une grimace maladroitement faite ; la fièvre bout dans toutes vos artères. Sir Ed»a.rd, vous n"êtes plus sir Edward, répondez.
— Madame, ô(ez une femme et celte nuit de ce monde, et je serai encore sir Edward.
— Comme il dit cela! venez, venez, ajoula Oclavie avec émotion, rentrez avec nous. La musique vous rendra votre caractère. Je clianterai. Oui. je chanterai un de vos airs favoris ; quelque belle cavatine du Crociato de Tancrcdi ou de l'opéra nouveau de Robert... Ailons, obéissez, Monsieur. Venez.
Edward se laissa entraîner par la comtesse Oclavie, et miss Arinda lui céda sa place au piano.
M. Tower se disait à lui-même : la comtesse veut me donner de la jalousie ; c'est évident. Je connais les femmes! N'ayons pas l'air de remarquer ce jeu, mal joué pour un œil comme le mien. Cette femme est prise; il faut tenir bon.
11 se fit un grand silence. Octavie embrassa miss Arinda, rejeta, par un mouvement gracieux, ses cheveux en arrière, distribua des sourires à son auditoire, et allongeant ses beaux bras nus vers le clavier, elle commença le grand air du quatrième acte de Robej-t-k Dia-
bitâtion. Dans les intervalles des couplets, on distinguait même les cris de joie du vieux Sing qui applaudissait dans sa prison à cette mélodie qui descendait du firmament.
Le chant cessa ; les applaudissements éclatèrent; sir Edward rayonnait de bonheur; ses yeux venaient de rencontrer un de ces regards qui resplendissent d'avenir.
Tout à coup, on entendit une autre voix qui semblait répondre au chant d'Octavie, du haut des arbres de la terrasse, et les têtes se levèrent spontanément vers les éclaircieà des soupiraux aériens, pour recueillir cet autre chant qui venait du dehors.
Une voix douce chantait cette mélodie indienne, dont les premiers accords firent tressaillir de joie tout l'auditoire créole, et mirent la terreur sur les visages héroïques de Douglas et d'Eward.
ble^ alors, comme aujourd'hui encore, jeune de mélodie, de grâce et de passion.
La voix de la jeune femme vibrait avec des modulations célestes sous les lambris de la salle, et s échappant par les soupiraux aériens des cintres, elle se répandait dans les bois voisins, et faisait tressaillir les soldats indiens parmi les massifs de Tembuscade. Ces enfants du Bengale, tous artistes de la nature, regardant le chant de la femme et les accords d'un instrument comme deux voix de leur ciel, ne s'étaient jamais trouvés à pareille fête ; ils s'avancèrent pas à pas vers l'habitation, comme si un magique charme les eût arrachés à leur poste militaire, n'écoulant plus la voix de leurs chefs, qui donnaient eux-mêmes mollement des ordres jugés inutiles. D'ailleurs, la victoire du vallon des Taugs, l'absence de tout danger semblaient excuser ce relâchement dans la discipline ; et la voix de la comtesse Octavie, plus impérieuse que celle du devoir, les attira tous sur la terrasse, à dix pas des fenêtres de l'ha-
— ix)
l/ihlIU DE ÎÏENGADOi;.
( Traduction libre. )
Si lu savais que je t'adore Comme l'étoile aime le ciel, Comme Tabeille du Mysore Aime la fleur où naît le miel, Tu viendrais, à l'heure où le Gange, Au golfe bleu va s'endormir, Tu viendrais l'asseoir, ô mon ange, Sous les rosiers de ton Emir.
Là, ma douce reine,
Sous la nuit sereine
Après un beau jour,
Les fleurs ranimées,
Les rives aimées,
Les nuits embaumées
Tout parle d'amour ! »
— Mais c'est charmant, s'écria Octavie en battant des mains, on me fait concurrence sur les arbres. La mélodie est délicieuse et pleine de naturel. Je crois avoir saisi le mouvement ; au second couplet, j'accompagne le chanteur... Connaissez-vous ce chanteur nocturne, miss Arinda?
— Il me semble, dit Arinda, que j'ai reconnu la voix de mon accordeur.
— Approchez-vous donc, sir Edward, dit Octavie, vous vous tenez à l'écart comme un musicien jaloux. Venez donc me traduire les paroles, vous qui savez l'indien.
Edward traversa la foule, et dit en passant à l'oreille du comte Elona, en lui serrant énergiquement la main : Mettez-vous à deux pas de la porte, et au premier cri ouvrez! que poussera Nizara, obéissez.
— Madame, dit Edward, en se plaçant nonchalamment à l'angle du piano, les paroles de* chansons indiennes se ressemblent toutes. C'est toujours un homme qui dit à une femme trois mots en vingt-quatre vers.
— Si les trois mots sont bien choisis, ils méritent d'être traduits, sir Edward.
— Je vous aime.
— C'est la chanson qui parle ?
— Et je la traduis pour mon compte, Madame.
— Silence! écoutons l'autre couplet. Je raccompagne au vol.
Si tu venaÏ!;, ô norapareille, Comme t» faisais autrefois Pom* déroiilor à mon oreille Toutes les perles de ta voix; Je te donnerais, ô mon ange, Mon beau palais de Bengador, Qui met son jardin sur le Gauge, Et sur la mer ses balcons d'or :
Là, ma douce reine,
Sous la nuit sereine
Après un beau jour,
Les fleurs ranimées,
Les rives aimées,
Les nuits embaumées,
Tout parle d'amour!
Si tu voyais quelle merveille Change d'un signe de ma main La pauvre fille de la veille En sultane le lendemain, Tu croirais demain, ô mon ange, Que le Dieu bleu du firmament.
Est revenu sur noire Gange Avec le nom de ton amant :
La, ma douce reine,
Sous la nuit sereine
Après un beaii jour.
Les fleurs rjuiiim-cs,
Les rives aimées,
Les nuits embaumées,
Tout parie d'amour!
Des trépignements de joie saluèrent le chanteur inconnu qui venait se mêler à la fête, et prendre sa part du concert. On criait de toutes paris : Il faut ouvrir la porte à l'artiste indien...
— Vraiment, sir Edward, dit la comtesse en croisant ses bras, et inclinant la tête, je vous le dis encore une fois, ce soir vous êtes méconnaissable... \llez donc ouvrir la porte à ce pauvre Indien , qui chante pour avoir du pain.
— Nous connaissons ce chanteur, Madame ; c'est notre pensionnaire. On a soin de lui.
Une explosion de cris terribles retentit bienloi dans les salles basses, comme si im volcan eût éclaté dans les cours intérieures de l'habitation. Miss Arinda courut vers son père pour le couvrir de son corps ; Amalia, la jeune orpheline du désastre de Missolonghi, ne démentit pas sa noble origine : elle fit luire soudainement sur son sein un poignard, en lançant des regards de flamme vers Tescalier. La comtesse
Octavie se souvint aussi de l'honneur de son pays, et, sans s'émouvoir, elle continua l'accompagnement de la chanson indienne sur le piano. Un formidable hurlement de femmes, comme on Tenlend aux villes prises d'assaut, retentit dans le vestibule, et tous les serviteurs des deux sexes, envahirent la salle, et montrèrent des visages bouleversés par toutes les contractions d'un effroi sans pareil. Edward s'était écrié :
— Comtesse Octavie, voilà mon étoile qui se lève, mais elle se couchera sur mon cadavre, vous allez voir !
Il enleva Octavie avec une irrésistible violence de protection, car Edward ne voyait qu'elle dans cet horrible tumulte, et la reléguant à l'extrémité de la salle, et lui faisant nn rempart de meubles amoncelés, il se plaça sur cette barricade improvisée en un clin-d'œil, livec une provision d'armes toutes prêtes sous sa main.
— Ouvrez! ouvrez! cria Mzam d'une voix de tonnerre.
Elona, Douglas, et quelques domestiques, placés à la première marche de Tescalier qui descendait du vestibule aux salles basses, avaient engagé un combat terrible avec une bande de Taugs qui semblait sortir de l'enfer. Les décharges des armes à feu ébraniaient la maison. Le nabab avec ses amis créoles se dégagèrent des mains des femmes et vinrent se mêler à la bataille. Les Taugs montaient, montaient toujours, laissant des cadavres sur chaque marche ; et le petit nombre de défenseurs allait succomber sous l'attaque de deux cents démons, lorsqu'Elona , entendant le cri de Nizam, se précipita vers la porte et l'ouvrit. Aussitôt le bataillon des soldats de Moss inonda le vestibule, et roula comme un torrent de feu sur l'escalier, entrainrint tout, renversant tout. avec une force d'impétuosité irrésistible, au milieu d'une tempête de rugissements qui dominaient encore le tracas des détonations.
Taugs et soldats tombèrent ensemble comme une cataracte de bronze vivant dans les abîmes des cours inférieures , où les lumières de la fête éclairèrent une scène inouie de carnage el de désolation. Là se découvrit le stratagème d'attaque préparé par dix ans de travaux souterrains, et dont le but, cette nuit, était l'enlèvement du vieux Sing. Les Taugs échappés au carnage de leur vallon avaient tenté ce dernier coup. Une brèche horizontale, large comme l'ouverture d'un puits , se montrait béante à Taugle d'une cour, et de nouveaux étrangleurs, étendant leurs bras et levant leurs tètes chauves et hideuses, sortaient encore de ce gouffre comme d'énormes reptiles attirés du fond de la terre pour dévorer les restes d'un festin. Ceux-là ne montrèrent que la moitié de leurs corps; l'argile qu'ils avaient creusée leur servit de tombe, et d'autres cadavres achevèrent de combler et de fermer ce gouffre, qui ressembla quehjues instants au soupirail de l'enfer vomissant ses monstres déchaînés.
Telle fut la dernière convulsion d'agonie de la bande d'étrangleurs indiens dans le cantonnement de Nerbudda.
Nizam, le premier entré dans le vestibule, n'avait pas suivi les soldais, dans la mêlée sanglante de l'escalier et des cours, il s'était précipité dans la salle du concert, avait refermé et barricadé la porte, et entraîné les femmes à l'extrémité où sir Edward veillait, comme un bataillon, au salut d'Octavie. Nizam s'était placé i\ côté de son maître, dont il comprenait les intentions au premier signe. Au premier cri sorlant des cours inférieures, Edward avaitdeviné le nouveau genre d'attaque des Taugs. Toutes les choses mystérieuses des derniers jours s'expliquaient h ce premier cri. Depuis dix ans un travail de mine s'accomplissait sourdement contre l'habitation de Nerbudda, et la tète de cette mine était voilée sans doute par des arbres et d'épais buissons, au petit bois de la source où le comte Elona fut pris par les Taugs. Edward craignait donc, avec juste rai-
son, qu'une autre brèche ne vînt éclater au plancher ou dans le mur de la salle , et il s'était improvisé une citadelle dans l'endroit le plus sur, pour y cacher son trésor d'amour, et le défendre au moment du péril avec t'héroïque énergie du désespoir.
i. Des cris et des larmes de joie accueillirent Douglas , Elona et les autres défenseurs de l'habitation, à leur rentrée dans la salle.^ Les scènes d'attendrissement qui éclatèrent après la victoire se devinent et ne se racontent pas. On félicita Edward sur le courage extraordinaire et sublime qu'il avait montré en refusant sa part d'action dans le combat de l'escalier.
— Sir Edward, lui dit Octavie en lui serrant les mains, hier je croyais que vous ne pouviez plus rien inventer en actions grandes ou vulgaires pour l'amour d'une femme , j'étais dans l'erreur. Vous avez eu l'héroïsme de vous cacher pendant une bataille et d'abandonner vos amis. Une femme comprend ces choses et ne les oublie jamais.
Tower rentra le dernier 9 il setait composé un désordre de toilette avec beaucoup d'art, mais les indiscrétions domestiques apprirent que le tuteur, en sélançant avec les autres dans le vestibule, avait gagné seul le sommet delà maison.
On n'attendit pas que la lumière du jour vint étaler toutes les sanglantes horreurs de la nuit aux yeux des femmes : avant le lever du soleil , le monde de Nerbudda se mit en route pour le village de Roudjah. La moitié des soldats de Moss servit d'escorte, l'autre moitié se caserna dans l'habitation.
Ici, les détails intermédiairesdont nous avons parlé plus haut, dans notre théorie des transitions, seraient plus oiseux et plus inutiles que jamais. IS'ous nous bornerons à consigner, pour dénouement, les dernières paroles qui turent échangées entre Edward et Octavie, lorsqu'ils entrèrent, à la pointe du jour, dans l'hôtellerie de Roudjah.
— Sir Edward, dit Octavie, nous avons be-
soin de repos; avant de nous séparer, pour quelques heures, je suis bien aise de vous annoncer que j'ai mission de vous inviter au double mariage du comte Elona et du colonel Douglas, qui seront célébrés après-demain ici , religieusement et civilement. Vous voyez, sir Edward, que votre étoile n'empêche pas vos amis de se marier.
— Est-ce là tout ce que vous aviez à me dire? dit sir Edward avec mélancolie.
— Non, sir Edward, — dit la jeune femme en lui serrant les muins, — je voulais ajouter que nous devons rendre la politesse d'invitation à ces messieurs, n'est-ce pas ?... Vous me regardez d'un air ébahi ?... J"ai déjà pris mes renseignements avant l'aube, en outre, en causant avec ces dames créoles... Il me regarde toujours!... Vous saurez que nous avons à Roudjah un missionnaire romain de la propagande et un ministre presbytérien.
— Ma t<*'te brûle, Madame, — dit Edwanl, eu jetant sur Octitvie un regard qui sembla
l'envelopper comme une flamme, — ma raison s'égare , expliquez-vous mieux ; je suis slupide...
— Tant mieux ! sir Edward, vous m'aimez ! Adieu; promettez-moi de supporter le bonheur avec calme. Votre étoile file à rhorizon. Regardez. Demain, invitez vos amis au mariage de la comtesse Octavie avec sir Eddward.
Un accès de joie immense sortit de la poitrine de sir Edward en supprimant la respiralion et la parole sur ses lèvres. Il serra et baisa les mains d'Oclavie avec une force de passion qui parut étonner la jeune femme et , comme il se relevait pour se séparer d elle, il entendit ia plus douce des voix lui disant : Adieu, mon cher Edward ; à demain.
En ce moment, M. Tower entrait à son tour, avec une démarche de vainqueur ; il venait de saluer, sur le seuil de la porte, un groupe de dames créoles qu'il avait accompagnées à Roudjah, et auxquelles il avait raconté ses exploits de la nuit.
— Ah ! c'est vous, monsieur Tower ! lui dit Octavie, je vous attendais. Donnez-moi votre bras jusqu'à mon appartement.
— De grand cœur, madame, de tout mon cœur... ah ! madame ! quelle nuit ! Que pensezvous de celte nuit? Voilà pourtant, disaient ces jeunes créoles, à quoi l'on s'expose quand on s'établit aux colonies !...
— Eh bien î monsieur Tower, je vais m'établir ici, moi ; là dans le voisinage, entre les routes naturelles de Saint-Germain et de Meudon.
— Seule ?
— Seule, oh ! non ! monsieur Tower, je me marie... j'épouse... devinez qui ?...
— Eh ! madame, — dit Tower avec un sourire malin, — on pourrait peut-être deviner...
— Vous le verrez demain, — dit Oclavie en fermant sa porte au visage de M. Tower.
— C'est moi ! dit l'ex-tuteur.