‹ La guerre du Nizam (volume 2)Chapitre 2 sur 9 · PREMIÈRE SOIRÉE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE SOIRÉE

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Voilà un mot bien vulgaire, le^idemaint ^On le prononce à toute heure etjà chaque DÉrase; maife il y^ a une. époque, d^ns la vie .de^l']io;[nm^ et de Ja femme.,, pîi ce uom a une j^gnification nouy,elle et remplie d'un intérêt ^^^aisissant : c'est lorsqu'il sç \^\ 1^, veille d'un

'J?B??j^8^Tda fil ay-iqn'jjp Jnîjvinc n eiiyyyi 'Ui(j^ comtesse Oç^avie, devenue lady Klerbbs, était assise, dans son cottage indien de Nqkv;

Meudôn, à côté de son mari , sous une épaisse voûte de néfliers du Japon en fleurs. Quoique mariée de la veille, elle avait cette aisance de maintien qui distingue les jeunes veuves en pouvoir de second mari.

— Je suis sûr, ma chère Octavie,— disait sir dward en prenant les mains de sa femme dans les siennes, — je suis sûr que je devine ta pensée en ce moment. Voyons si j'ai bien rencontré.

— Edward, mon ami, je crois qu'il ne

faut jamais faire cette question à une femme

le lendemain de son mariage; vous êtes im- DrudenP^^ tôiijijiiuv iiuid ioiu nu à'nùi

^*%i— Octavie, puisque tu ne réponds pas, je vais me répondre pour toi....'. Je viens de te surprendre dans un moment de rêverie et

"de silence triste. Le lendemain d'un mariage

on ne rêve f»asi on parle. Le silence et la

rêverie n'arrivent qu'après la chute d'urie

'grande illusion, et je m'estime assez pour ^m/l 5iî> H'-iit-a gr.lloo no8 ?nr>b < '>&< 'ù lu'-là

croire que, si je suis, moi, une illusion, je ne suis pas encore évanoui.

.Octavie serra les mains de son mari contre son cœur.

— Voici donc à quoi tu songeais Tu

promenais tes doux regards dans ce beau jardin, et tu te disais à toi-même : Pourronsnous toujours vivre ici?

— Edward, je l'avoue, cette idée m'a traversé l'esprit. Tu es un devin.

— Je te remercie d'abord de ta franchise, car je t'aurais accusée de dissimulation, tant j'étais sûr d'avoir lu ta pensée. Cette réflexion que je t'ai surprise est triste, ma bonne amie. Voici ce qui vient après elle; voici son commentaire : Oui, nous sommes heureux ici; ce paysage est charmant; ce ciel et ce soleil ont pour nous des sourires d'or et d'azur; ces grandes fleurs ont des parfums qui donnent l'extase; ces horizons enchantent les yeux et le cœur; mais l'habitude et la monotonie, ces

deux ennemies mortelles du bonheur l;umain, ne viendront-elles pas nous visiter ici? Il sera terrible le jour où nous dirons : Assez du cottage indien, assez. Allons vivre ail' leurs!,.. Parler ainsi, c'est médire de notre passé; c'est reconnaître que nous avons été les dupes d'une erreur amoureuse, que l'ho-, rizon que nous avions assigné à notre exis^ tence dans un moment d'étourderie ne nous suffit plus, et qu'il faut aller demander à d'autres cieux ce qui nous est refusé ici..; Chère Octavie, voilà les tristes pensées qui sont venues tourmenter votre sérénité actuelle en vous apportant déjà les inquiétudes de l'avenir.

^- Oui, oui, dit Octavie avec mèlancohe; c'est bien cela. Mais nous avons le courage de nous dire ce que bien d'autres, dans notre position, auraient à peine le courage de penser. Le bonheur est une étrange chose, mon Edward; on soupire après lui, et, quand on

l'embrasse^n est si étonné de lui, qu'il nous devient effrayant comme un fantôme adoré qu'un souffle fait évanouir.

— Voici, ma chère Octavie, dit Edward, ce qui doit nous sauver de la déception commune; c'est notre prévision intelligente, dans ce moment de ravissante étourderie, où deux amoureux romanesques se disent mutuellement : Oui, nous vivrons ici, toujours, en nous adorant jusqu'au tombeau!... En évitant cette banalité conjugale, nous avons des chances de conquérir et de retenir ce qui échappe aux autres mains... Octavie, j'ai voyagé quinze ans, et je fais une halte dans ce cottage auprès de toi. Je ne me lèverai que le jour où tu me diras : Levons-nôus !

— Je ne prononcerai jamais ces deux mots.

— Octavie, point de serment!

— Ce n'est pas un serment, c'est une promesse.

?jy^ Tu as raison, Octavie. Je rq^ méfie des serments; on les a inventés pour avoir le criminel plaisir de les violer. J'aime mieux lefe promesses.

"' — Quand la fantaisie nous prendra de voyager, mon cher Edward, nous voyagerons ici.

- «^ Oui , mon doux cœur.

fi * — Vous me montrerez tout l'univers avec vos souvenirs, et j'entrerai dans votre vie passée, mon Edward!

^f — Bien, voilà une bonne ressource. Tous les soirs nous voyagerons, sans quitter la voûte de ces belles fleurs et ce tapis de gazoïi. "''^' ■'■> ■' ■'■''■''

— ^ Accepté. Dans les heures officielles de la journée, nous verrons nos amis, et le soir, quand nous serons seuls , nous voyagerons. — Octavie, à Paris, j'ai découvert un ouvrage de cinquante à soixante volumes intitulé : Bibliothèque des Voyages. Cet ou-

vrage a été composé par un écrivain appelé M. de La Harpe, qui n'est jamais sorti du département de la Seine. Je suis l'opposition vivante de ce voyageur sédentaire : je n'ai rien écrit, et j'ai voyagé partout.

— Voyons, mon Edward, passons de la théorie à la pratique. Conte-moi le premier volume de ton voyage inédit.

— Je veux bien , dit Edward. Et il conta ce qui suit :

Le trois-mâts r Érable voguait vers Sumatra, venant de l'Ile de France (année 1818). Il allait vendre des meubles de la rue Vivienne et du faubourg Saint-Antoine aux nababs des îles de la Sonde, et demander en échange du café pour les digestions de Tortoni. La mer était d'un calme effrayant. La mer est une singulière chose ! son repos est aussi terrible que sa colère. Elle était donc unie comme «un miroir sous la quille de r Érable. Les marins disaient : Quel beau

temps épouvantable! Et ils rongeaient leurs poings.

Le capitaine mit l'Erable en état de ration : c'est l'état de siège des vaisseaux.

On avait épuisé les biscuits, les salaisons, les poutargues, les poules, les croûtes de MouUet, les tablettes de chocolat et les conserves de Collin, cette providence visible du marin affamé.

Le jour de l'Ascension arriva. Comment célébrer cette fête? On fouilla tous les recoins de r Érable : disette et famine partout. Cependant le cuisinier, nègre de Madagascar, nommé Neptune, trouva un coq perché sur une vergue et pleurant son harem dévasté, comme Mourad-Bey après la bataille des Pyramides. On pluma le coq, et l'équipage mit le couvert.

On se réjouissait à l'odeur de la broche; les passagers humaient la fumée au vol, et le capi laine faisait la sieste en attendant le dîner, trompant la faim par le sommeil. Le

lieutenant veillait autour de la cuisine pour repousser toute tentative violente de la faim, mauvaise conseillère toujours : malesuada faines.

Un cri déchirant de désespoir, un cri de nègre mordu par un serpent, fit trembler la cuisine métallique où le coq rôtissait. Neptune, pâlissant d'effroi sous l'ébène de son visage, sortit de l'officine, les mains crispées dans les touffes de ses cheveux crépus. L'équipage crut que le cuisinier avait mangé le coq par distraction et en détail, et qu'il demandait grâce pour l'inexorable exigence de son estomac. Hélas! le pauvre cuisinier n'avait pas commis ce crime ! L'excès d'atten* tion amène souvent le même résultat que la négligence dans le domaine des cuisiniers : le coq était brûlé de la tête aux pieds, brûlé à l'état de charbon !

Oh ! qu'il est terrible un accès de colère échauffé au soleil de l'équateur! Le heute-

nant poussa le cri du tigre frustré de sa proie, et, saisissant un large couteau, il se précipita sur Neptune... Au même moment, le passager Louis Bergaz se jeta devant le nègre pour parer le coup mortel. Le nègre fut sauvé; mais Bergaz reçut dans son avantbras la pointe du fer, et le sang rougit bientôt le pont de r Erable. Si les autres passagers n'eussent pas, à leur tour, retenu Bergaz, tout blessé qu'il était, il aurait lancé le lieutenant à la mer. Quant au pauvre Neptune, il tomba aux pieds de son sauveur et les mouilla des larmes de la reconnaissance.

Après cette scène, les habitants de l'E- 'rahle se résignèrent et continuèrent de souffrir les horreurs de la faim jusqu'à Sumatra.

Quatre ans écoulés, Louis Bergaz dînait à la table d'hôte de la pension anglaise à Batavia. Il y avait parmi les convives deux savants et un philanthrope commissionnés par

divers gouvernements. Au dessert, Is nom de Bergaz ayant été prononcé à haute et intelligible voix, le plus âgé des savants, jusqu'à ce moment courbé sur son assiette, releva vivement la tête et dit : Qui se nomme Bergaz ici? — Moi! répondit mon ami^ — Ah! c'est drôle! dit le savant, vous avez le même nom qu'un dieu de Madagascar. — Il y a un dieu qui se nomme Bergaz? dit Bergaz en souriant. — Bergaz, dit le savant : B.e.r.g.a.z. — Un faux dieu, sans doute? demanda Fautre savant. — Cela va sans dire, remarqua le philanthrope.

Tous les convives, plus ou moins athées, comme tous les voyageurs indiens, lancèrent à mon ami Bergaz un obHque regard de dédain. Cet incident n'eut pas de suite; on acheva de diner.

Le lendemain à la même heure, le savant remit à Bergaz un numéro de XAsiatic-Revieiv, et lui dit : Voici ce que j'ai écrit à

Madagascar sur le dieu Bergaz dans une lettre envoyée aux sociétés savantes de Londres et de Paris. Vous pouvez garder cet exemplaire comme souvenir.

Bergaz remercia le savant et lut cet article :

« La population de Madagascar offre un mélange d'Africains , d'Arabes et de Madécasses; ces derniers peuplent en grande partie le royaume des Ovas, qui est gouverné par une reine. Les Madécasses diffèrent jde la race éthiopienne par des caractères physiques et moraux très-particuliers; ils sont doux, humains et hospitaliers , mais extrêmement belliqueux, parce que la guerre leur donne des esclaves. C'est à tort qu'on a prétendu que les Madécasses adorent le diable et qu'ils ont à Teintingue un arbre consacré à cette divinité. Les Madécasses n'ont qu'un temple; il est dédié au dieu Bergaz {ber, source ou puits, du chaldéen, et gaz, lu-

mière, du madëcasse); ils sont fort dévots à cette divinité et ils lui sacrifient un coq, comme les anciens à Esculape. Tant il est vrai que les superstitions et les langues sont liées entre elles par un chaînon mystérieux que les mers, les montagnes et les siècles n'ont jamais pu briser! » •

Cette dernière réflexion philosophique frappa mon ami Bergaz.

— Vous ne sauriez croire, dit le savant, combien ces rapprochements, découverts par nous au prix de tant de fatigues, font faire de pas à la science I Qui se serait douté que le mot her, le mot fondamental de la langue hébraïque, fût arrivé d'Adam à Madagascar? Inclinons-nous devant tous ces mystères et taisons-nous. Bergaz s'inclina et se tut.

Les soins du commerce firent bientôt oublier à Bergaz et l'article et le savant.

Neuf mois après cet incident vulgaire dans une vie indienne, Bergaz allait acheter du

bois d'ébène au cap Sainte-Marie de Madagascar, lorsqu'une tempête força le vaisseau qu'il montait de relâcher à Sampaï, sur la côte du royaume des Ovas.

Pendant que l'équipage réparait les avaries du vaisseau, Bergaz, suivi de son domestiq«e, entra dans la campagne pour l'explorer. Il n'y a point de bêtes féroces à Madagascar; c'est un pays où l'Européen trouve la sécurité dans ses promenades; il n'y a que des fièvres qui tuent le malade du jour au lendemain. Les forêts sont pleines de ces fièvres; mais on n'y rencontre pas l'ombre d'un lion.

En sa qualité de cosmopolite, Bergaz se livrait aux délices de la chasse dans cette île bienheureuse où la grive, la perdrix, la caille, le faisan , pullulent comme les cigales dans la campagne de Rome au mois d'août. Sur la lisière d'une forêt de bambous, notre chasseur vit quelques naturels du pays prosternés devant une grande cabane.

Ces naturels psalmodiaient une hymne d'une voix traînante , et à chaque refrain le nom de Bergaz revenait si distinctement, que mon ami n'eh perdait pas une syllabe, — Ah! dit-il, voilà le temple de ce dieu Bergaz dont me parlait un savant à Batavia.

Bergaz fut poussé par une curiosité bien naturelle; il voulut voir l'intérieur de ce temple, espérant même d'y découvrir l'idole Bergaz.

Son espoir ne fut pas déçu. Le temple, dans ses quatre murs de bambous cimentés à l'argile, n'avait aucun ornement; mais dans le fond s'élevait, sur un piédestal, la statue du dieu Bergaz, et sa physionomie et son attitude frappèrent vivement mon ami.

Le dieu Bergaz n'était pas un chef-d'œuvre d'art, mais il était bien supérieur de ciselure aux idoles d'Ea-ei-no-move et de Tavaï-poenna-moo dans la Nouvelle-Zé-

lande, lesquelles, comme chacun sait, représentent grossièrement le triple symbole de la force qui engendre, parle et frappe. Encore une trinité mystérieuse née au bout du monde! Le dieu Bergaz se rapprochait davantage du sentiment de l'art européen : d'abord il était vêtu à l'européenne, chose rare chez un dieu indo-africain; il portait un chapeau de paille de riz à larges ailes, une légère cravate rouge de madras nouée à la Colin, une chemise bleue, un large pantalon de basin anglais et une veste de coutil; il était posé dans l'attitude d'un homme qui arrête un coup meurtrier, et son bras droit avait de larges taches de sang. Mon ami Bergaz, en détaillant les traits du visage de ce dieu homonyme, leur découvrit une certaine ressemblance avec les siens : comme lui , ce dieu avait de larges favoris noirs réunis massivement sous le menton; et en 1818, dans h mer des Indes, mon aini Bergaz était seul

portant une barbe de cette façon. Quant au costume du dieu, il était absolument le même que celui de mon ami à bord de r Erable. Plus de doute, ce temple s'élevait à la mémoire de mon ami Bergaz. Toute incertitude sur ce point fut levée lorsque Bergaz reconnut sur le cou du dieu sa propre cravate rouge, marquée L. B., qu'il avait donnée à Neptune le cuisinier.

En ce moment, une procession de naturels entra dans le temple. On alluma du bois dans un réchaud, on déposa un coq sur la flamme, et on le brûla devant le dieu, aux acclamations des adorateurs.

Mon ami Bergaz n'eut pas la force de garder son air sérieux devant cette cérémonie; il poussa un imprudent éclat de rire qui ébranla les murailles de bambous. A cette explosion d'irrévérence, les sectateurs du dieu Bergaz sortirent de leur mansuétude ordinaire; ils se précipitèrent avec des cris

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