MEN OF WEST KENT
L'affiche posée, M. Hodges gagna le chemin escarpé du parc supérieur, placardant à droite et à gauche avec une dextérité d'afficheur dramatique; mais il ne s'apercevait pas que de jeunes tories facétieux à gilets rouges arrachaient les proclamations bleues au miheu des éclats de rire d'une centaine de marins allemands qui composent à peu près tout le personnel des invalides anglais entretenus aux frais de la nation à l'hôpital de Greenwich. M. Hodges poursuivait son entreprise de l'air d'un homme qui accompUt un devoir et s'inquiète peu de ce qui se passe derrière lui.
Le monsieur qui avait des atTaires en ville
nous aiTeta violemment au pied de la montagne et nous menaça de partir seul , nous rendant responsables des malheurs que son isolement pouvait lui attirer à la recherche du chemin de fer. — Convenez pourtant, dit un des nôtres, que ces études de mœurs anglaises ne sont pas à dédaigner. — Soyez tranquille, dit l'Anglais; en dix minutes, treize au plus, nous arrivons à Londres. C'est le triomphe du chemin de fer. La distance est supprimée; le mot éloigrmiient est rayé du dictionnaire des nations. Tout le monde est le voisin de tout le monde. J'ai le cap Comorin au bout de ma botte; je tiens un pôle dans chaque main; je danse sur la corde de l'équateur. Le même jour je prends un sorbet dans les glaciers du Samoiède, une hmonade dans les bois de citronniers de Bombay, une tasse de café dans les jardins de Moka, un bol de thé à Kanton, une soupe de nids d'oiseaux à Pondichéry. Et vous craignez, vous,
de ne pas rencontrer O'Gonnell à dix heures du soir, lorsqu'en dix minutes nous arrivons à Londres, quatorze minutes au plus!
Notre affairé monsieur baissa la tête de résignation, et dit : — Allons au bureau du rail'Way,
L'Anglais , qui connaissait le West-Kent , se mit à la tête de notre troupe en disant : — Suivez-moi. Le rail-way, messieurs, est au bout du village.
Nous traversâmes des rues, des places, des squares, des promenades, des cimetières, des marchés, des lanes, des parcs, des courts, des hills; et, comme le soleil se couchait, l'Anglais nous annonça que nous entrions enfin dans le faubourg du village. Un faubourg de village! Nous cheminions depuis une heure, et une voix dit : — Londres ne doit pas être fort loin. — Dans un quart d'heure, nous traversons le faubourg de Greenwich, dit l'Anglais, une petite demi-
heure au plus. — Ah! mon Dieu, s écria l'autre, je manquerai O'Connell I
Nous traversâmes encore tout ce que nous avions traversé; les rues et les maisons nous poursuivaient dans le faubourg, comme dans le village, avec une obstination monumentale.
— Ce petit village, disait l'Anglais, a pris un accroissement merveilleux. Il doit ce progrès à son chemin de fer et à son heureuse exposition pour les maladies de larynx. — Mais où est donc ce bureau de rail-way? s'écria notre monsieur avec un accent de désespoir qui nous perça le cœur. — Nous le touchons du doigt, dit l'Anglais, et nos peines sont finies. Postés dans les wagons , nous arrivons à Londres en dix minutes, quinze au plus.
Après une heure et demie de marche haletante, nous sortîmes du faubourg de Greenwich. Le gaz brillait sur la terre et l'étoile brillait au ciel.
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— Nous voici dans les jardins, dit l'Anglais. — Et le bureau? demanda le monsieur. — Le bureau est là,... là... Que diable ! on ne peut pas tracer un rail-way dans une rue de village; il faut sortir dans la campagne pour le trouver. Cela ne peut pas être aufrement.
Nous traversâmes une allée de jolis cottages ornés de grilles de fer, et à l'extrémité d'une longue prairie, l'Anglais s'arrêta devant , disant : — Voilà le bureau !
Deux heures s'étaient écoulées depuis les affiches de M. Hodges; nous étions tous inondés de sueur, haletants, brisés.
Une faible voix s'éleva dans les ténèbres en se plaignant, comme une voix d'ombre élyséenne, de ce qu'on ne voyait pas le bureau.
— Le voilà î le voilà! dit l'Anglais. Sa main, verticalement levée, désignait un point noir dans le ciel.
— Nous sommes donc au pied d'une montagne? dit la dolente voix.
— D une montagne artificielle, dit l'Anglais. Vous sentez bien, messieurs, qu'il a fallu mettre Greenwicîi au niveau deLondon- Bridge. Greenwich, par sa position topographique, est placé à cinq cents pieds environ au-dessous du pont de Londres. Alors (admirez le génie de la civilisation), alors il a fallu élever cette montagne de bois, afin que la tête du viaduc s'appuyât sur le sommet. Nous n'avons plus que quatre cents marches à monter pour arriver au bureau. Mais, comme l'air est très-vif sur la montagne et que nous sommes tous en moiteur, je vous conseille de vous asseoir une petite demiheure sur ces banquettes, car il y a vraiment de quoi prendre une fluxion là-haut, sur la pyramide de Chéops, comme nous l'appelons.
Nous nous assîmes avec une résignation
muette. Notre silence n'était interrompu que par les soupirs intermittents du monsieur qui avait des affaires en ville et qui paraissait arrivé au paroxysme diftîdésespoir.
L'Anglais disait à cet infortuné voyageur : — Monsieur, soyez tranquille; car, écoutez bien : en supposant que vous manquiez O'Connell ce soir au club de Piccadilly, vous prenez demain le cocbe de Golden-Cross et vous allez à Birmingham. Là, vous trouvez un chemin de fer qui vous jette à Liverpool; vous demandez Trafalgar-Dock, et vous vous embarquez sur un paquebot pour Kingston. A Kingston, vous trouverez un charmant petit chemin de fer qui vous mène en dix minutes à Dublin ; et à Dublin , vous ne manquerez pas O'Connell dans Sakeville-Street, à midi, devant Post-Office, où il attend l'arrivée du Royal-Mail. — Eh ! monsieur, s'écria l'infortuné, il faut que j'assiste après-demain soir à une réunion d'actionnaires, boulevard
des Capucines, à Paris. — C'est différent, dit l'Anglais. Montons au bureau du rail-way.
Il fallut se soumettre à cette rude ascension qui nous fit perdre une demi-heure, parce que nous faisions des pauses après chaque centaine de degrés. Enfin nous voilà dans les nuages, au niveau de London- Bridge. Nous prenons nos billets au bureau et nous entrons dans les wagons. — On va partira l'instant, nous dit l'employé.
Quel instant ! les damnés ont des minutes plus courtes. D'impatientes voix s'écriaient :
— Ah çà! dites-nous donc ce qu'on attend pour partir? — A quoi l'employé répondait ;
— Nous attendons la fin du meeting de M. Hodges, qui doit nous amener cent voyageurs.
Neuf heures sonnent : nous partons au vol du condor. La hauteur des stores nous dérobait le parapet du viaduc ; de sorte qu'en plongeant nos regards dans l'immensité de
l'horizon, il nous semblait que nous courions sur un sillon de nuages, et que chaque pression de notre char aérien faisait éclater un coup de tonnerre. A des profondeurs infinies, on distinguait les orbes de gaz qui éclairent les docks de Surrey^ les docks du commerce et l'immense faubourg riverain, depuis Limehouse-Reach jusqu'à Saint-John's- Church. On eût dit, à voir cette merveilleuse illumination , que les étoiles étaient tombées et que nous foulions aux pieds toutes les constellations du firmament. A ce sublime spectacle, je reconnus l'Angleterre, cet étrange pays que l'on parcourt avec des sourires de pitié triste et des cris d'enthousiasme, avec des épigrammes et des hymnes d'admiration.
— Arrivés! arrivés! Voilà London-Bridge!
s'écria l'Anglais d'un air triomphant.
Le monsieur qui avait des affaires en ville demanda le plus court chemin pour aller au
club de Piccadilly. — Prenez l'omnibus de Charing-Cross, lui dit l'Anglais, le voilà devant vous; il va partir à l'instant. Le voyageur français prit congé de nous et occupa la seule place restée vacante sur l'impériale de l'omnibus. Il pleuvait selon l'usage.
L'omnibus allait bon train. Neuf heures sonnaient à Saint -Paul. — Bon! dit le monsieur, j'arriverai juste à temps pour voir O'Connell faisant le dernier rob de son whist.
Devant ^lansion-House, la voiture s'arrêta et déposa sur le pavé une vingtaine de voyageurs. Le cocher descendit pour adresser des paroles flatteuses à ses chevaux et pour les caresser.
— On s'arrête fort peu de temps ici sans doute? demanda le Français à son voisin ^out side,
— Un petit quart d'heure, répondit l'Anglais. C'est ime station pour attendre lés bourgeois de Cheapside et de Sainte-Mary-Lèbonb
qui se rendent à Temple-Bar et dans les environs.
— Bien ; merci.
Un long soupir et un appel à la résignation. Les bourgeois de Cheapside et de Sainte- Mary-Lebone mettaient fort peu d'empressement à courir à l'omnibus.
Le campanile de Saint-Paul laissa tomber sur Ludgate-Hill dix coups de bronze distincts et lents.
— Neuf ou dix? demanda le Français d'une voix sourde, comme s'il se fût parlé à lui-même.
— Dix, répondit l'Anglais. Et même Saint-Paul est toujours en retard à cause des échéances de commerce.
— Pardon , monsieur, demanda le Français. Dans les clubs, joue-t-on le whist en cinq ou en dix?
L'Anglais ouvrit de grands yeux, et attendit pour répondre une seconde interrogation.
— En cinq points, monsieur.
— Je suis perdu! dit le monsieur d'O'Connell.
Cependant l'omnibus partit au galop; mais, après un quart de mille fort lestement franchi, il tomba dans un embarras de procession et de musique furibonde qui se rendaient au meeting de Fleet-Street. La voiture n'avançait que lentement, de peur d'écraser la constitution anglaise. A Temple-Bar, elle s'arrêta. Seconde station.
— On attend ici les bourgeois de High- Holboni qui vont prendre les grandes places à Drury-Lane et à Covent-Garden, dit l'Au' glais.
— On ne prend pas de fiches à votre whist? demanda le Français.
— Non, monsieur.
— Les honneurs comptent-ils?
— Oui, monsieur.
— Ah ! mon Dieu ! avec quatre honneurs
et le trick, un rob est enlevé à la minute. Je suis perdu! Ces Anglais font un whist absurde; mieux vaudrait jouer à pile ou face. Après une pause :
— Sir O'Connell joue-t-il lestement au whist?
' ' — Que diable me demandez-vous là? s'écria l'Anglais avec un sourire sérieux, à l'anglaise.
— Mille pardons!... c'est que... ceci est plus grave que vous ne pensez.
— Alors je vous répondrai que sir O'Connell joue aussi lestement que sir Clercq et sir Berthold à Philarmonic-cluh.
— Je n'ai pas l'honneur de connaître ces messieurs.
Onze heures sonnaient à Sainte-Mary-du- Strand. Le cocher avait engagé une trilogie avec ses chevaux. Il pleuvait toujours, mais légèrement, comme dans toutes les nuits de la belle saison.
Devant Sommer set-House, troisième station.
— Encore ! s'écria le Français au comble du désespoir.
— Cette station est la dernière, dit l'Anglais; mais elle sera beaucoup plus longue, parce que j'aperçois la procession qui remonte du comitee-room de sir Evans, candidat de Westminster.
— Mais ces incidents sont rares , n'est-ce pas? Je suis tombé par un hasard fatal dans un soir de processions.
— Ces rencontres sont au contraire trèsfréquentes. A Londres et dans le Strand, il y a toujours quelque procession, tantôt pour un motif, tantôt pour un autre; les prétextes ne manquent jamais. Cela gêne furieusement la voie publique et les omnibus. Mais, si vous avez hâte de faire votre partie de whist, que ne prenez-vous un cabriolet?
— Dieu me garde de vos cabriolets de
Londres ! c'est un suicide à deux roues inventé par Pitt et Cobourg pour exterminer les Français en détail pendant la paix, sans violer le droit des gens.
— Prenez alors un bon patent-safety.
Vous êtes au niveau du sol, et, s'il vous arrive un accident, vous tombez de la rue dans le cabriolet.
— Eh ! avec cette pluie , où trouver un patent-safety ?
— En voilà un, monsieur, qui descend de Drury-Lane; arrêtez-le au vol.
hQ patent-safety fut hélé.
— Vous êtes trempé jusqu'aux os, monsieur, poursuivit l'Anglais. Moi, voyez, j'ai un bon wateî^-proof qui m'a garanti. 11 faut que vous perdiez encore une petite demiheure pour reluire votre toilette.
— Croyez-vous que j'y sois obligé?
— Comment donc! Oseriez-vous entrer dans un club en costume de marin naufragé?
Ce serait un déshonneur qui retomberait sur votre nation. Chaque pays a ses mœurs.
— Allons, dit le Français, résignonsnous... Cocher, menez- moi bon train à Jonhei/S'Hotel,Leicester-Sqnare.
Après les salutations d'usage, le cabriolet s'élança du Strand, inondé de processions, dans King's- William-Street.
Minuit sonnait à l'horloge aux quatre cadrans de Saint-Martin, lorsque notre Français descendait devant la colonnade d'ordre pœstum du grand club de Piccadilly. Il était en grande toilette de bal, et les domestiques le saluèrent, quoiqu'il les saluât.
— Sir O'Connell est-il encore au club?
demanda-t-il à une livrée errante.
La livrée répondit :
— Sir O'Connell vient de partir dans sa chaise pour Birmingham.
— Je l'ai manqué! dit l'infortuné voyageur laissant tomber ses bras dans une Ion-
gueur démesurée. Oh! fatalité! ajouta-t-il en se promenant sur les colonnes d'ordre pœstum; oh! dérision du destin anglais! Nous sommes sortis de Sceptre-and-Crown-Td^ vern à six heures; il ne fallait que dix minutes pour arriver à Londres, et minuit sonne à Charing-Crossl J'ai dépensé 75 fr. en auberge, en wagons, en omnibus, en cabriolet pour ne pas diner et pour manquer O'Connell! 0 civihsation ! Que m' arriveraitil de pire sur la prairie sauvage du dernier des Mohicans !