DEUXIÈME SOIRÉE
Ma chère Octavie, dit sir Edward, un jour je partis pour faire le tour du monde avec l'amiral Colburn. J'avais vingt ans. Arrivé aux îles Fackland, j'éprouvai un grand dégoût pour cette promenade maritime de trois ans, à peine commencée depuis trois mois; mais le navire était lancé , il fallait suivre le navire. Quand nous voyagerons ici, ma belle lady, sans bouger de place, nous aurons l'avantage de nous débarquer à notre volonté, même en sortant du port.
— Oui, nous attendrons le chemin de fer de Bombay à Londres.
— Nous attendrons longtemps; mais ce miracle viendra. A propos de chemin de fer,' je vais te citer une anecdote qui nous fera voyager de Greenwich à Londres en dix minutes, par un rail-way qui est la miniature de celui dont tu parlais tout à l'heure.
— Un voyage de dix minutes, ce n'est pas long; nous irons jusqu'au bout.
— Ecoute, Octavie; je commence :
Dans toutes les parties de plaisir à la campagne, il y a toujours un monsieur qui a des affaires en ville et qui chagrine la société par des plaintes intermittentes sur son équivoque position. Nous étions à Greenwich une pléiade de désœuvrés en train de visiter la galerie des tableaux de marine, oii les exploits du pavillon anglais sont peints à l'huile de baleine sur des lambeaux de voiles d'ar-
timon et de perroquet. Jamais plus comique musée n'excita la gaieté folle du voyageur. Le gouvernement qui a payé ces tableaux a défendu expressément à l'artiste de faire un chef-d'œuvre, de peur que la gloire du peintre n'éclipsât la gloire de l'amiral; et il faut être juste, le peintre a dépassé les espérances des Mécènes britanniques. Chaque bataille navale est représentée au moment où deux ou trois vaisseaux ont disparu sous les flots : ce sont toujours ces vaisseaux absents que l'artiste a voulu peindre; il y a par-dessus une large couche d'indigo tourmenté qui essaie d'être la mer. On aperçoit au fond un nuage de points microscopiques; c'est l'escadre. La bordure de^bleaux est fort belle, à demi dorée, brodée à jour en points d'Angleterre, et décorant ainsi parfaitement une muraille. A Londres, on fait si bien les cadres qu'on poun*ait se dispenser d'y intercaler un tableau. Le monsieur qui avait des
affaires en ville et qui était avec nous à la campagne disait à chaque instant : — C'est bien, c'est bien; nous avons tout vu. Allons dîner à Sceptre-and-Crown et partons; il faut que je sois rendu ce soir à dix heures au club de Piccadilly, où l'on m'a promis de me montrer O'Connell. — A dix heures?
répondait-on en chœur au monsieur; ehl mon Dieu ! vous avez du temps de reste. A dix heures? il n'en est que six ! Il nous faut trois quarts d'heure pour dîner et dix minutes pour aller à Londres par le chemin de fer. Nous ne remontons pas la Tamise au retour.
Le monsieur se résignait quelques instants; puis il disait, dans uïtlkparté, à haute voix : Oh! je manquerai O'Connell; il part cette nuit pour Dublin. Je le manquerai, c'est fâcheux, et pour de mauvais tableaux comme ça! — Monsieur, lui disait un Anglais obligeant de notre société, monsieur, soyez tran-
quille; vous arriverez avant l'heure. En dix minutes on va de Greenwich à Londres : j'ai fait cette route mille fois. Le monsieur se résignait encore; puis il regardait encore sa montre, frappait du pied la terre et poussait un ah! sourd comme ua soupir de désespoir concentré. Le ah! était suivi d'un : Je manquerai O'Connell!
Enfin on nous servit à dîner à Sceptreand-Crown. Devant nous passait la Tamise superbe, grand chemin des vaisseaux de l'univers; devant nous se succédaient les paquebots si nombreux, qu'ils ont épuisé tous les noms de la fable et de l'histoire. A l'horizon, nous regardions Londres, cette planète incrustée sur la nôtre, avec son immense couronne de clochers, de mâts et de tours. L'aubergiste de Sce/)/re-a^rf-CroM;?2 a spéculé sur cet admirable panorama; il sait qu'on ne vient pas chez lui pour diner, mais pour voir, et il se contente de vous servir par la croisée
Londres et la Tamise à 25 francs le couvert. — Ah ! s'écriait le monsieur qui avait des affaires en ville; ah! nous aurions bien mieux diné à Leicester-Square , et je n'aurais pas manqué O'Connell ! — Mais, lui disait notre Anglais, vous verrez O'Connell. En dix minutes, onze au plus, nous sommes à Londres. On va nous servir un plat délicieux, le plat national de Greenwich : des white-beats avec du punch glacé.
Le plat national gémissait dans la poêle de la cuisine, et nos oreilles étaient déchirées par l'éternelle symphonie en ut mineur de la friture hydraulique des petits poissons. Rien ne paraissait. Ce n'était qu'un plat servi à" notre ouïe et qui n'arrivait pas à l'estomac. Le maître d'hôtel fut mandé à la barre de la table pour donner des explications sur les retards du plat national. — C'est la faute de M. Hodges, dit le land-lord de la cuisine. Et, après cette excuse laconique et mystérieuse ,
il sortit pour répondre aux plaintes de son hôtellerie affamée. Le nom de M. Hodges retentissait partout.
Quel est ce M. Hodges qui retarde ainsi les fritures à Sceptre-atid-Crow?i? Telle fut la question que nous posâmes sur la nappe à défaut d'autre plat. Le monsieur qui avait des affaires en ville se leva furieux en disant : — Vous ne voyez pas que c'est une excuse d'Anglais! M. Hodges n'existe pas; on veut gagner du temps, et, à minuit, on nous servira pour tout plat national le God save the king dans un orgue de Barbarie. Levonsnous et partons. Cette maudite taverne me fera manquer O'Connell !
Il arrive souvent qu'une minorité factieuse entraîne sur ses pas une majorité paisible. Nous nous levâmes tous, et nous descendîmes au vestibule pour payer le dîner que nous aurions mangé à minuit. L'agent comptable de l'hôtel fut beaucoup plus raisonnable
que nous ne Tavions supposé; il n'exigea que la moitié de l'écot, 1 2 francs et demi, à cause de la circonstance atténuante de l'éclipsé totale de notre festin.
— Et maintenant, dit le monsieur qui avait des affaires en ville, courons au bureau du rail-way. Sept heures sonnent à l'hôpital.
Du seuil de la j^oiieàe Sceptre-and'Crownf on aperçoit la rue solitaire qui mène à Greenwich-Park. Au commencement de cette rue, un Anglais parlait vivement à un groupe d'invalides et de villageois; quand il se tut, l'auditoire cria: Hourra forHodges! « C'est M. Hodges! » telle fut notre exclamation, et nous eûmes la curiosité de voir cet homme mystérieux qui retenait les petits poissons dans l'office des hôtels.
31. Hodges marchait d'un pas rapide, portant sous son bras un énorme rouleau d'affiches bleues , et suivi d'un petit groom sus-
pendu à une grande marmite pleine d'amidon fondu. Le monsieur qui avait des affaires en ville, nous voyant tous courir après M. Hodges, se mit dans une fureur atroce. Nous lui dîmes que nous courions après une étude de mœurs, et qu'en voyage on ne doit rien négliger de ce qui constitue l'instruction du publiciste et de l'homme d'état. — Voilà pourquoi je ne veux pas manquer O'Connell!
s'écria notre affairé compagnon. — Vous le verrez, lui dit l'Anglais. En dix minutes, douze au plus, vous êtes rendu à Londres. Le chemin de fer de Greenwich est le gigantesque point du génie anglais.
M. Hodges s'arrêta devant le pan de mur du jardin de Greenwich, trempa un large pinceau dans l'auge d'amidon, barbouilla le côté blanc d'une affiche bleue et placarda cette proclamation :