‹ La guerre du Nizam (volume 2)Chapitre 7 sur 9 · III · texte numérisé non relu

III

factures. Il y a dans les trois villes une quantité considérable de millionnaires dont tout le bonheur consiste à se dire le matin et le soir : Je suis millionnaire ! ce qui n'est pas fort amusant au bout de six mois. Je veux te montrer, Octavie, la plus curieuse de ces trois cités, celle dont je suis originaire. Partons.

Le 22 juillet, à cinq heures du soir, j'arrivai à Manchester. Le temps était fort beau pour Manchester; il ne pleuvait pas. Vous savez qu'il pleut toujours à Manchester, et c'est une des conditions de son existence; un jour serein est la calamité du pays. Les machines industrielles ne peuvent fonctionner qu'à l'aide d'une humidité permanente; lorsque le temps tourne au sec, on se désole dans les ateliers. L'obligeante nature favorise on ne peut mieux ces exigences du commerce; même au mois de juillet, le ciel est toujours

abaissé comme une teinte grise sur l'immense ville, et trois cents cheminées élancées en obélisques semblent les supports de ce grand pavillon de brume d'où l'eau suinte en gouttes imperceptibles, comme si elle était tamisée en tombant. A Manchester, on ne connaît le soleil que de réputation; il me semble que je l'ai aperçu une fois, au fort de l'été, à midi, derrière un épais rideau de nuages, mais je ne l'affirmerai pas.

Je me promenai longtemps sur la place de Piccadily, devant Albion-Hotel; c'est le point culminant de la ville. Il y a deux beaux édifices modernes, un bassin circulaire d'eau dormante et une pelouse; le gaz éclaire d'un côté la longue bordure des maisons de briques, et le vis-à-vis reste dans une ombre sourde, que perce en rond sur un seul point le cadran illuminé de l'hospice. Là commence cette longue et interminable procession d'ombres silencieuses et nocturnes que

j'ai trouvée dans toutes les grandes villes d'Angleterre, et qui jette l'étranger dans un étonnement qu'une énigme insoluble donne toujours. J'ai pourtant observé à Manchester que ces ombres diffèrent de mœurs et de coutumes avec leurs sœurs errantes de Londres, de Birmingham, de Liverpool; cela tient, je crois, surtout à la rareté des iwlicemen. Manchester m'a paru à peu près dépourvu de ces redoutables sergents de ville qui couvrent le pavé de Londres et de Liverpool et font si bonne garde la nuit. Aussi, à Manchester, les fantômes ont des airs de gaieté vive et turbulente; ils font des rondes, ils folâtrent même, et, s'ils ne parlent pas, c'est qu'il leur est défendu de parler; la loi anglaise en impose aux fantômes comme aux vivants: à peine si on entend soupirer le mot shillingy lorsqu'on traverse un de ces tourbillons d'âmes plaintives. i J'ai médité longtemps sur ces étonnantes

apparitions, je n'ai pu assigner une destinée raisonnable à ces femmes, si ce sont des femmes. J'ai questionné les Anglais, mais les Anglais sont habitués à ces choses, et ils n'en savent pas plus que moi. En général, les nationaux sont fort ignorants sur les phénomènes de leur pays; il faut s'adresser aux étrangers pour en obtenir la solution. Oii vont ces myriades d'ombres affamées? De quoi vivent-elles, dans un pays oii la prostitution est avec raison tenue à distance, comme une léproserie ambulante, comme un fléau vivant et contagieux? Où sont les passions ténébreuses qui alimentent cette vaste misère? Je n'ai rien vu, rien appris, rien observé qui puisse satisfaire la curiosité du voyageur sur ce point. A IManchester, l'énigme est encore plus obscure que partout ailleurs. Dans celte ville laborieuse, la nuit est reliofieusement observée dans ses tradilions de sommeil et de repos. La prostitution

seule veille et marche; elle ne cherche et n'attend personne; elle reste dans un isolement ruineux et désespérant, mais avec une résignation plus merveilleuse encore que son existence. Le hasard m'offrit une scène qui ne s'effacera jamais de mon souvenir. Depuis l'esplanade de l'hospice jusqu'à la rotonde voisine de la poste, c'est-à-dire dans toute la longueur d'Hay-Market, cette immense rue qui serait escarpée comme une montagne si le travail n'en eût adouci la pente, on avait creusé pendant le jour un double rang de fossés profonds pour restaurer les canaux souterrains du gaz. Hay-Market n'était donc éclairé cette nuit-là que par d'énormes cassolettes de fer oii flambait le charbon de terre. Les lueurs de ces étranges candélabres jetaient leurs reflets sur les maisons, toutes bâties de briques rouges, et faisaient ressortir dans la nuit la couleur de ces façades, qui se perdaient dans un horizon de

ténèbres. C'est dans les rayons de cette illumination infernale que je voyais défiler ces ombres de femmes, une à une, la tête basse, les bras croisés sous un châle en lambeaux, tenant scrupuleusement la gauche ou la droite du trottoir, selon qu'elles descendaient ou montaient la rue. Aux angles des carrefours s'immobilisaient des groupes silencieux de jeunes filles qui regardaient flamboyer le charbon et n'avaient pas l'air d'avoir d'autres soucis que de suivre la décroissance du combustible. Par intervalles, la flamme faisait rayonner un joU visage sous un chapeau de soie dévasté par une longue misère de famille : c'était le corps d'un ange dans des haillons fondus en charpie fangeuse, une rose emprisonnée dans des toiles d'araignée. Pauvreté hideuse, qui ne peut recevoir du secours ni de l'aumône ni de la passion!

A Londres, j'avais souvent remarqué au carrefour de Castle-Street des orgies noc-

turnes faites avec silence et gravité, devant une boutique de comestibles ouverte jusqu'à l'aurore, et dont les lanternes de gaz prodiguaient une lumière éclatante comme le jour. Les policemen se mêlaient avec une familiarité sérieuse à ces ébats d'une prostitution ivre d'ale et de scherry. Dans ce défilé, la foule était quelquefois si compacte qu'on ne pouvait la traverser sans ressentir les angles aigus des marins sortis du Public- House du voisinage. Rien n'est singulier à voir comme cette apparition de bruit et d'agitation dans une foule de rues où ceux qui parlent parlent bas. Je n'ai rien trouvé de semblable à Manchester. Arrivé à mi-côte d'Hay-Market, je pris à droite et je m'enfonçai dans des rues désertes, largement éclairées pour moi seul avec ce gaz anglais qui donne tant de lumière la nuit à ceux qui ont tant d'obscurité le jour. De temps en temps je rencontrais des lambeaux de pro-

stitution détachés de la métropole d'Hay- Market : je voyais des ombres stationnées derrière des grilles comme des âmes haietantes d'espoir aux soupiraux du purgatoire, dans une fresque d'Andréa Orcagna; j'en vis d'autres qui rallumaient leurs lampes aux candélabres de la rue, comme les vierges folles de l'Évangile; d'autres, assises sur le gradin du trottoir, la tête appuyée sur les mains et regardant le pavé; d'autres qui vaguaient sans but, hâtant le pas et le ralentissant, puis se retournant avec un mouvement brusque, et toujours étalant, avec une certaine coquetterie, des robes, des châles, des chapeaux fanés ou tombant en guenilles. Le gaz éclairait tout cela joyeusement, comme un raout fashionable de Londres ou de Paris. Par un labyrinthe de rues, j'arrivai sur une place lugubre, qui est entourée d'une grille, la place de la vieille église Old-Church^ Je n'ai su son nom que le lendemain^

Rien, dans nos villes de France, ne peut donner une idée du tableau de IManehester pris de ce point de vue. Old-Church domine la ville basse; c'est un belvédère d'où l'on aperçoit, la nuit, un prodigieux amoncellement de masses noires, où le gaz jette de pâles éclaircies de lumière et fait saillir les ombres colossales des obélisques manufacturiers qui se bérissent partout sur les toits à des distances infinies. Ces clartés livides qui sont semées sur un fond ténébreux, comme des constellations terrestres, ne déterminent aucune limite à l'horizon de cette ville; aussi donnent-elles à Manchester une étendue fantastique : c'est tout un monde qui dort. Sur la place s'élève l'église qui lui donne son nom. Ce monument semble appartenir à une architecture idéale et à l'antiquité plulot qu'au moyen âge; on serait fort emban'assé d'assigner une date à sa naissance. Le clocher, qui est la pièce principale de l'édifice,

monte carrément à une grande hauteur, avec ses assises en relief émoussées aux angles par les siècles et noires comme des couches de tisons éteints. La nuit, cette église est d'une tristesse qui s'allie peu avec le sentiment que portent avec elles les pierres consacrées par la religion ; on dirait d'une église qui a renié Dieu et fait un pacte avec l'esprit des ténèbres. Autour du monument règne une vaste terrasse avec des dalles tumulaires pour pavé , comme sur le parvis de Westminster. Là rôdaient encore, dans leurs incroyables fantaisies, les prostituées de la faim, toujours sans se plaindre, sans parler, sans dormir, n'attendant rien, ne cherchant rien. C'était pour moi comme une vision des nuits de fièvre : à mes pieds une ville immense, au-dessus de ma tête un ciel sans étoiles, un abîme d'un noir mat, comme on se représente le néant; devant moi un cimetière animé par des ombres qui semblaient

tourbillonnei' sous le pouvoir d'un soufQe surnaturel, et ce clocher sombre, étrange, couronné de monstrueuses figures de pierre, de faces de démons , de péchés capitaux personnifiés, tour funèbre et taciturne comme un monument d'apostasie élevé à la gloire de Satan.

A quelque distance ^Old-Church, je reconnus une place que j'avais traversée dans la journée, et qui fut le théâtre d'une scène mystérieuse faite pour étonner et pour attendrir. Après le coucher du soleil, j'avais vu là rassemblés un grand nombre de femmes, d'hommes et d'enfants, qui chantaient un cantique sur un air dolent , comme tout ce qui vient de la mélopée de Luther. Cette foule était grave, recueillie, et jamais distraite par les objets extérieurs : les spectateurs non initiés entouraient les chanteurs et les écoutaient avec une physionomie pleine d'intérêt et de tolérance. Le sol était jonché d'en-

fants demi-nus. qui se roulaient silencieuse* ment dans la poussière, et à chaque instant d'autres enfants arrivaient par les issues, tout déguenillés, pâles, maigres à faire pitié, misère fluide de moindre dimension qui coulait aux pieds de la grande. Quelques-uns pendaient en grappes hideuses au cou et aux mains de leurs pauvres mères; le plus grand nombre semblait abandonné à la Providence ou aux hasards secourables de la philanhropie. Voilà donc, me disais-je, l'écume vivante qui flotte de toute nécessité sur les villes manufacturières! Est-ce donc à ce prix que l'industrie arrive au trionq)he? Le commerce maritime est plus heureux, il fait vivre tous ceux qui baignent leurs pieds dans un port. A Manchester comme à Lyon, la navette et le métier échappent à chaque instant aux mains du pauvre. Mais les économistes ne trouveront jamais de remède à cela! Toutefois, il n'y a pas de commune

mesure à établir entre la misère endémique de Lyon et celle de Manchester. J'ai vu Lyon dans ses plus mortelles crises, je l'ai vu placé entre la famine et le fusil de l'insurrection , mais jamais, à ces cruelles époques, je n'ai rencontré dans ses rues un seul groupe de l'immense tableau qui a pour cadre l'enceinte de Manchester. J'ajouterai même que nos yeux se révolteraient devant cette incroyable misère qui se liquéfie et se fond avec la boue dans les beaux quartiers de Manchester et de Dublin. Là, le peuple est arrivé au stoïcisme par l'habitude du spectacle. Un industriel de Manchester est exact et rigoureux dans ses calculs de commerce; il prend des ouvriers en grand nombre et les paie bien tant que les affaires marchent; la crise arrivée, il donne un secours temporaire à ces malheureux, et sa conscience est en repos. Au fait, l'algèbre de la philanthropie n'en demande pas davantage. Autre diffé-

rence entre Lyon et Manchester : en France, la misère est honteuse; c'est toujours la turpis egestas de Virgile : elle prend les attitudes suppliantes, elle donne des regards accusateurs à l'homme et au ciel, elle fuit les quartiers opulents de peur de les salir, elle fait violence à l'aumône, elle prend Dieu à témoin de votre charité, elle veut qu'il soit pris acte de son état, parce qu'il y a toujours une sorte de consolation au fond du malheur consommé lorsqu'il est reconnu. A Manchester, la misère semble avoir accepté sa destinée comme chose due; elle a une ligure calme, aussi éloignée de la résignation que du désespoir; elle regarde passer les heureux sans envie ni importunité, elle demande sa place au trottoir du palais et de la masure, elle n'a pas l'air de prendre en souci sa position, elle parodie même avec un flegme inconcevable toutes les pièces d'un ajustement de luxe; elle porte quelquefois un cha--

peau, un châle, une robe de soie, des gants, mais elle n'a pas de souliers. J'ai vu dans la rue haute de Zoological-Garden, à Liverpool, une mendiante fièrement parée d'un boa au mois de juillet. Ce boa avait laissé son duvet en pâture à trente générations d'insectes rongeurs, mais c'était toujours un boa; son squelette serpentait encore avec une certaine coquetterie sur un amas de haillons figurant la robe et le châle. Telle est la misère de ce pays.

La place oii tant de malheureux s'étaient donné rendez-vous pour chanter le chœur de la famine était déserte à cette heure. Je la traversai pour aboutir à Hay-Market et remonter la côte jusqu'à la grille de l'hospice. A la lueur d'un candélabre, je lus sur l'angle d'une rue Rue du Port. Cette inscription me sembla toute de fantaisie; il ne me paraissait pas probable que ce chemin, situé sur une montagne, conduisit au port de Manchester.

A tout hasard, je m'y lançai, insoucieux, comme je le suis toujours, du but de mes courses dans les villes que je ne connais pas. A l'extrémité de cette rue j'en vis une autre, longue et large démesurément; son nom, je l'ignore. Je pris à droite, et, à l'odeur du goudron qui remî)lissait l'air, je reconnus le voisinage d'un port. Quel port! Ce n'est ni le bassin de Marseille, qui s'allonge comme l'ellipse d'un cirque, ni la belle rivière de Liverpool, qui donne une lieue de sa rive droite aux navires qui lui viennent de l'océan voisin. Manchester est au milieu des terres, et c'est bien glorieux à lui d'entretenir commerce avec la mer par ses écluses et ses canaux. De ce côté, Manchester ressemble à une Venise passée à la suie. Il y a des rialtos enfumés, des ponts des soupirs vernissés au charbon, des canaux bordés de palais noirs qui sont des arsenaux de commerce, de longs quais gluants, jalonnés d'anneaux de fer où m. 14

s'amarrent les coches; c'est encore uii spectacle unique au monde, surtout de nuit, quand on contemple cet amas prodigieux d'usines, ces ponts d'ébkie jetés sur une eau plombée, comme les ponts du Cocyle, ces forêts d'antennes chargées de voiles sombres, comme les ailes cologsales«d' oiseaux de ténèbres, ces gouffres mystérieux où s'abîment des torrents, ces fabriques à mille croisées portant sur leurs toits d'énormes moulins de fer, toute cette autre ville flottante qui est le «entre des besoins industriels du globe et qui se montre, comme un ouvrier robuste et laborieux, non pas sous le vêtement soyeux du sybarite, mais avec la noble livrée du travail.

iLe voyageur oisif et inutile à la société, le voyageur désœuvré qui arrive devant un pareil tableau, se trouve confondu de surprise et d'admiration : il reconnaît une race d'hommes supérieurs à ceux qu'il a vus, et il s'hu-

milie au pied de ces hautes œuvres qui rendent l'humanité digne de Dieu. Pour moi, qui tiens la première place parmi ces voyageurs, je ressentis profondément ces impressions; je demeurai longtemps en extase devant ce culte du travail dont chaque maison était le temple. La nuit donnait à la pensée ce recueillement solennel qui lui est

refusé par le fracas étourdissant du jour.

t- Qu'il me paraissait sublime, ce repos de cette

forte ville placée entre les fatigues de la veille et les devoirs du lendemain! Ils étaient là, autour de moi, cent mille qui dormaient à la hâte pour être debout à l'aube et interroger devant la forge le génie inépuisable des grandes inventions. Ces œuvres qui s'accomphssaient dans leur perfection incomparable étaient destinées à cet univers anglais presque aussi grand que la terre; elles allaient, à travers l'Océan, retentir sur quelque rocher de la mer du Sud ou dans quelque massif

(Vombrage aux comptoirs coloniaux des archipels et des continents indiens. Ce Manchester que je voyais dormir au bord des canaux était l'atelier du monde; c'est à lui qu'on a recours quand il faut creuser une route à travers les montagnes, emprisonner un volcan dans un vaisseau , amollir le métal comme la cire, lancer un bloc de roche équarri au sommet d'un édifice, ourdir les tissus, cuirasser les navires contre les écueils. f( Quand il faut servir l'homme dans ses besoins, ses plaisirs, son luxe, ses caprices, ses travaux, adressez-vous à la Venise de marbre, à la Venise des poètes, à l'amante de Byron, ce désœuvré subUme; demandez-lui un clou pour fixer une plaque de cuivre à la coque d'un navire, elle vous chantera une barcarolle, elle ne vous donnera rien; demandez tout à la Venise enfumée de Manchester, elle vous donnera tout. Allez la trouver dans son sommeil, la Venise de

marbre, implorez l'aide de ses bras pour quelque rude travail dans les lagunes, elle retombera dans sa mollesse en vous disant d'attendre le soleil. Donnez un coup de marteau à minuit sur l'enclume de la Venise de Manchester, dites aux cent mille cyclopes de ce Polyphème anglais que le Gange, TOronte, l'Euphrate, attendent ses chaudières de fer, vous allez voir étinceler les vitres au front de ces monuments innombrables, vous allez voir ces lourdes voiles frissonner au souffle des forges , ces barques creuser Tonde épaisse du canal, ces écluses rouler sur leurs gonds, ces façades de briques reluire aux reflets des flammes, ces moulins de fer tourner comme des girouettes de château, toute cette immense fournaise bouillonner et vomir les feux par mille cratères; vous verrez éclater, dans son magnifique travail, le volcan de l'industrie et de la civilisation. » L'aube me surprit dans ces pensées; les

premiers et pâles rayons du jour glissèrent sur les eaux du canal sans leur ôter la teinte sombre qui les couvre. Le brouillard, refoulé par la chaleur supérieure, se fondit en rosée et découvrit, comme un rideau de théâtre qui se lève, toute cette partie navale du vieux Manchester. Déjà les mariniers apparaissaient sur le pont des barques, les travailleurs du port débouchaient de toutes les issues. Le laborieux géant se réveillait et saisissait avec tous ses bras le marteau, la scie, la navette, le soufflet de forge, le lingot de fer. Un cri tombé d'en haut semblait avoir appelé Manchester à son œuvre puissante de tous les jours. En longeant la ligne des édifices, j'entendais le fracas intérieur qui ébranle leurs planchers de briques; ces grands corps d'architecture avaient une âme et se renvoyaient par leurs croisées ouvertes le cri du réveil. Les herses, en se levant, découvraient des magasins béants comme des

gouffres; les becs de fer se tordaient su? les quais pour saisir les marchandises; de fout côté surgissait quelque ingénieux mécanisme qui venait en aide à la main de l'homme et allégeait le fardeau. Aux éruptions lointaines' des trombes de fumée on devinait déjà que la furie industrielle courait des rives du port jusqu'au hangar du rail-way, et qiTC tout Manchester avait entonné l'hymne du travail, qui ne devait cesser qu'avec le jour.

Il n'est pas de ville, sans contredit, phfs intéressante en Angleterre et au monde : aujourd'hui, Manchester n'est que le laboratoire de l'univers; il ne se fait admirer que par la rudesse de son labeur et ses inventions cyclopéennes; eh bien ! un jour viendra qui lui donnera d'autres destinées : l'or après le fer. €e sera l'Athènes du Nord bien mieux qu'Edimbourg, qui n'a su se faire qti'ime architecture d'emprunt, et qui a servilement copié lart grec , Impuissant qu'il était à créer

un art national. Jusqu'à présent, le peuple de Manchester a fait preuve d'une imagination incomparable dans l'œuvre de l'industrie; c'est aux découvertes utiles qu'il a toujours appliqué ses étonnantes facultés de création : mais on s'abuserait étrangement si l'on croyait que ce génie s'est révélé sous toutes ses faces; il y a chez lui un foyer d'enthousiasme qui doit porter d'autres fruits. J'ai vu ce peuple au théâtre, le peuple de l'usine étalant ses bras de fer sur les quarante banquettes qui lui sont réservées, et laissant tomber du cintre un tonnerre d'ap- [tlaudissements avec une intelligente précision d' à-propos; je l'ai vu aux meetings électoraux, et bien plus ardent, bien plus orageux, bien plus jaloux de ses droits d'homme que ne le fut jamais un peuple méridional, échauffé au soleil de Rome ou d'Athènes. J'en ai conclu que les chmats et les latitudes devaient être mis hors de cause

dans la question de l'art, ou bien que ces climats opposés amenaient des effets identiques. 11 m'est prouvé que dans cette immense agglomération d'ouvriers on trouverait des architectes et des statuaires, de grands artistes inconnus et qui attendent l'heure de la révélation pour donner à Manchester un art national. On voit déjà, dans cette partie de l'Angleterre, surgir une architecture jeune et timide, qui s'essaie par l'imitation et marche à l'originalité. On a déjà compris que la forme et la matière des monuments devaient s'harmoniser avec le ciel; que le marbre de Carrare ou la pierre blanche frissonnaient dans le Nord; que la colonne d'Ionie, les chevelures d'acanthe, les fûts gracieusement cannelés, avaient horreur de la pluie et des brouillards.

Ainsi, à Liverpool, autre ville qui s'avance vers un grand avenir, avec ses richesses, «on commerce prodigieux, son intelligence et ses

admirables femmes, à Liverpool on achève en ce moment le palais de la douane, palais cent fois plus beau que la Bourse de Paris. La douane de Liverpool n'a pas visé à la coquetterie, elle ne s'est pas coiffée à la grecque avec des aiguilles de fer à la Franklin , elle ne s'est pas percée à jour avec des croisées à l'infini, elle n'aura pas besoin d'écrire son nom en lettres d'or sur le fronton pour se faire reconnaître du passant. La douane de Liverpool est un édifice digne de la première ville commerçante du monde; elle est d'un marbre à grain sombre, veiné de noir, matière admirablement choisie; elle a trois. colonnades d'un ordre imposant et sévère, et sa magnifique façade regarde la rivière et l'Océan. C'est le portique du commerce universel. L'autre voisin de Manchester, Birmingham , est artiste comme Florence sous le dernier des Médicis; Birmingimm copie et crée : encore quelques années , il ne copiera

plus. Ses deux récentes œuvres sont empreintes d'un caractère de grandeur qui fait deviner un glorieux avenir; ce sont deux palais magnifiques, qui laissent bien loin en arrière larcliitecture cartonnée de Londres, à l'exception toutefois de Saint-Paul, Granir mar-School et Town-HaU , dans New- Street, et qui, à Birmingham, révèlent un véritable sentiment d'artiste. Manchester n'a rien encore à opposer à la douane de Liverpool et aux deux édifices de Birmingham; mais le jour que ce géant de l'invention prendra l'équerre et la truelle, il créera du premier coup un système d'architecture étonnant. Ce sera un jeu pour Manchester de remuer la pierre, de la ciseler, de Féquarrir, de la porter aux nues. J*ai vu bâtir des maisons à Manchester; l'architecte s'inventait pour lui-même ses outils et ses machines; il simphfiait son œuvre à l'aide d'un petit ateher à vapeur qu'U improvisait pour 1^

circonstance ou d'un mécanisme à rouages légers qui voltigeait le long des corniches supérieures en apportant à l'ouvrier la pierre et le ciment. A Manchester, toute exigence de travail est satisfaite sur l'heure; l'instrument est toujours là pour répondre au besoin. Confiez donc des œuvres d'art à ces intelligences douées de la double organisation du calcul froid et de l'imagination vive, et vous verrez ce qui sortira de leurs mains. A Manchester, je n'ai rien trouvé de ce qu'on aime dans les villes : ni la beauté du ciel, ni la verdure des jardins, ni le bruit des fontaines, ni le sourire du soleil, ni l'éclat des promenades, ni la gaieté des rues, rien de ce qui charme dans notre midi. En descendant du wagon de Birmingham, lorsque je mis le pied sur le pont de ce canal qui baigne bourbeusemenf les prairies noires du» faubourg de Manchester, je fus saisi d'un ennui profond. Je voyais cette ville énorme.

qui couvre des collines et des vallées dans son atmosphère triste, froide, brumeuse; je contemplais avec mélancolie cette vaste forge cyclopéenne qui donnait au ciel sa fumée et ce ciel qui lui rendait la pluie en échange; je n'avais pour me consoler que la vue d'une superbe église gothique, perdue à droite dans un lointain sombre, aux limites de la cité. Alors mé revenait à l'esprit le souvenir de ces émotions de voyage, lorsqu'on entre par une belle soirée de printemps à Florence, à Rome, à Naples, et que tout vous fait fête, le ciel, les collines, les bois, la mer. Il me semblait que Manchester, tout entier à ses forges, à ses manufactures, n'avait pas un asile à donner au voyageur qui venait le visiter par désœuvrement. Une rue interminable se déroulait devant moi; je n'y remarquai qu'une église neuve, de style gothique, isolée sur une place; à gauche et à droite, les éclaircies

des carrefours me laissaient entrevoir les deux ailes de la ville, qui s'étendaient à des profondeurs infinies, mais sans m'offrir une de ces enseignes d'auberge qui attirent gracieusement l'étranger. On m'avait indiqué A Ihmi-Hotel , mais je désespérais de l'atteindre, car j'avais déjà fait deux lieues sans le rencontrer. Enfin, on me désigna mon gîte sur la place de Piccadily; triste apparence d'hôtel, maison basse, bâtie à nu de briques rouges, au coin d'une rue étroite et sombre. J'entrai pourtant, et je commençai à me réconcilier avec Manchester. Cet Albion^Hotel, qui n'a rien sacrifié à l'extérieur, est à coup sûr l'un des meilleurs hôtels de l'Europe; on y trouve le comfortable anglais jusque dans ses moindres détails : chambres, repas, service, tout est au souhait du voyageur. Insensiblement je m'habituai à cette ville extraordinaire; après quelques jours je

l'aimais. Maintenant, c'est de toutes les villes d'Angleterre celle qui reste dans mes affections de souvenir; en la quittant je lui ai dit : Au revoir!

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