‹ La guerre du Nizam (volume 2)Chapitre 8 sur 9 · QUATRIÈME SOIRÉE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME SOIRÉE

— Ma chère Octavie, dit Edward, continuons nos voyages sédentaires.

De même que ce coin de terre indien rappelle exactement à ton souvenir un fragment de campagne arrosé par la Seine, entre Meudon et Saint-Cloud, ainsi j'ai vu souvent deux paysages, situés à des distances infmies l'un de l'autre, se ressembler dans tous leurs détails. Cette similitude a même été si frappante, que des animaux se sont trompés. Je

me trouvais à Marseille lorsqu'une girafe y débarqua, et cet animal, en se promenant extra muros, fut dupe d'une pareille illusion. Des choses étranges et d'une couleur fantastique se rattachant à cette erreur topographique de girafe, je veux tout raconter dans le même récit.

Lorsque la girafe destinée au Jardin des Plantes de Paris eut été débarquée à la douane de Marseille, comme marchandise prohibée non classée par le tarif, le conseil municipal chargea deux savants de mener paître dans les bois cet animal fabuleux. Ces messieurs, hommes instruits quoique savants, trouvèrent une idée : ils se dirent que, puisque la girafe venait d'Afrique, on devait la conduire vers des pâturages de physionomie africaine, ayant roches nues, bois de pins, sable brûlant. L'animal et sa cour scientifique sortirent de la ville et se dirigèrent vers

un village brûlé par le soleil du midi et par les torches révolutionnaires, village sans arbres ni sources, village hydrophobe, qui ne boit qu'à la pluie, et dont tous les habitants sont hydropiques. Ce village s'appelle Mazargues, de deux noms celtiques, disent les savants , qui signifient maisons arrosées par les eaux.

De ce village éternellement altéré, la girafe entra dans une campagne dévastée par les sauterelles, le vent et le sable marin. L'horizon est barricadé au midi sous de hautes montagnes blanchies par six mille ans de coups de soleil; par intervalles elles laissent couler vers la plaine quelques vallons vêtus de pins, forêts d'une fraicheuibrûlante, aux ombrages sudorifiques; des mil- Uers de cigales y chantent l'hymne du soseil, que des milliers de grillons traduisent ensuite en hymne de la nuit. Des odeurs balsamiques courent dans l'air; elles sexhalent

des pins, des touffes d'aspic, des buissons de thym et de lavande, des vagues voisines qu'oii entend rouler sur les écueils et qu'on ne voit pas. C'est l'AMque, non pas celle du dey d'Alger ni des Hottentots, mais l'Afrique mystérieuse, intérieur, non visitée, recueillie, avec ses vallons vierges de pas an^ais, ses collines primitives, son silence de solitude, ses reflets de sable en plein soleil, ses bruits de vaguas invisibles et ses mélodies de bois de pins qu'un orchestre ne redira jamais.

La girafe tendit grâce aux savants, et elle s'écria comme Scipion : Te feneo, Africa! Elle tordit gracieusement son cou d'autruche et elle prit son vol comme un oiseau quadrupède; elle abandonna ses antilopes nourricières, son guide algérien, ses deux savants, et le sténographe qui dressait procès-verbal de la cérémonie pour le compte de M. Cuvier. Nous courûmes tous, comme une gen-

'&àt*tiierie de naturalistes, sut les traces de la belle fugitive; il est probable qu'elle fut reprise, puisque je l'ai vue hier dans son palais, faubourg Saint-Marceau; tiïais, quant à rnoi , je ne fus pas complice de son àrresta- ♦tion. A force de courir après ^'aràmal, je lîn'^gffl-ài sur cèAe'ferre d'Àftiqtie; en cherchant les ïrsides èe là girafe, je perdis lès mîeniios; éii essayant de retourner ^tfr mes pas, je ne trouvai plus mes pas , le veiA 'Tes avait efffi^ës sur le satte; j'étais 'eùlkcè de •montagnes, de valions, de 'p'rédfpicès , de bois; j'avais à choisir entre vÏÏigt Sentiers croisés, sentiers trompieurs, tracée à dessein par une main inconnue; ils aboutissaient tOïîs à des rochers taillés à pic cô'nimé dcè remparts, et dont les touffes de saxifrages, agît^ an vent, semblaient rire de mon enibàrras. Le soleil était pï^ès de se conclier, je ne pouvais m'orren^er sut Soïi côm-s; de hautes Montagnes me dérobaient l'horizon

du couchant; je n'avais d'espoir que dans la constellation d'Orion, qui se lève sur la colline appelée tête de Puget. Mais Orion se lève fort tard, nuit close, et il m'était terrible d'attendre la nuit dans cette solitude. C'était justement un vendredi; je me mis à maudire la girafe, parce qu'il faut toujours maudire quelque chose dans son désespoir.

Avançant, reculant, et surtout m'arrêtant, je me trouvai compromis dans un massif de pins grêles qui paraissaient avoir été écaillés par des doigts de fer ; cela me fit frémir. Je me demandai la raison de mon frémissement, et je ne me répondis pas. Mon silence m'alarma davantage; je tâchai de me rappeler une chanson, j'en sais mille, pas une ne me vint à l'esprit; je n'avais dans l'oreille que le chant du cor de l'ouverture de Weber et l'épouvantable unisson de ré bémol ài'Euryante: Chasseur égaré dans tes bois. Le jour tombait; il y avait même

en face de moi une gorge béante déjà noire comme à la nuit. Un instant je crus voir la girafe sortir de cette gorge; je faillis tomber de peur : c'était une roche jaunâtre, aiguisée en pointe et tachetée de feuilles sèches. J'aurais ri volontiers, mais j'avais oublié comment le rire se faisait : l'aspect du Heu devenait toujours plus satanique. Si j'avais l'honneur d'être Berhoz, je volerais à la nature la symphonie qu'elle exécutait alors pour moi, dût-elle m'attaquer en contrefaçon. Les instruments étaient peu nombreux, mais ils versaient une large harmonie; un ruisseau pleurait, les aiguilles des pins frissonnaient, les saxifrages murmuraient avec mélancolie, les feuilles jaunes et sèches tourbillonnaient à la brise, le grillon exécutait son nocturne; la montagne tirait des accords de toutes ses cavernes, la mer de tous ses écueils; un pin gigantesque, en inclinant et relevant un de ses longs rameaux dépouillés,

ressemMart à YHabeneck de cet orchestre mystérieux des bois. Dans cette ravissante ouverture du dran^e de la nuit, il n'y avait pas une fausse note, pas tin accord contre les règles, pas une erreur 'de composition; îa nature orchestre supérieurement ses œuvres musicales; elle combine avec un art incomparable tous les sujets qui exécutent ses partitions médites. Peu \m importe d'avoir des auditeurs; elle se fait jouer pour son plaiar d'égoïste, elle se complaît à son ouvrage, elle s'applaudit et ne fait lever le rideau <pi'à l'heure où la campagne est déserte, où les villes s'illuminent de clartés pâles, où les pauvres humains s'enferment entre quatre murs tapissés de paysages pour échanger entre eux les longs bâillements dfe k veillée et les paroles nauséabondes qu'ils appdlettt les charmes de la conversation.

Oh ! que j'aurais bien voulu être enfermé, le soir de la girafe, entre ces quatre murs

dont je parle avec dédain. Le jour était mort, je comptais sur la lune; mais la lune ne devait se lever que le lendemain avec le soleil. C'est bien la peine d'avoir une lune! Je ne demandai qu'une faveur au crépuscule, le dernier de ses rayons pour me montrer le bon sentier. J'aurais bien prié Dieu, mais j'avais peur d'offenser le démon; à coup sûr, je marchais sur ses domaines, et je respecte toujours l'autorité régnante dans les pays que je visite. De pins en pins, de buissons en baissons, j'atteignis les limites de la terre végétale; un arceau brisé dans sa clef de voûte était devant moi: c'était mon Rubicon; je me recommandai aux patrons de l'alcôve de ma mère et je fi-anchis l'arceau. J'étais entré dans un puits, mais un puits assez large pour boire un jeune lac; il y faisait presque jour, parce que le soleil avait tellement aiguisé ses rayons sur les immenses parois des rochers, que la fraîcheur de l'ombre n'avait

pu éteindre encore tant de parcelles lumineuses incrustées pendant le jour : ce que je dis là est, je crois, une erreur en physique, mais je ne crois pas à la physique. Ce puits était formé de roches circulaires à pic comme un Colisée naturel; à droite et à gauche, je voyais des galeries étagées, qui avaient l'air d'attendre des spectateurs; après l'arceau, il y avait une jolie petite caverne tapissée de herre, avec deux sièges proprement taillés: c'était comme un bureau pour déposer les cannes et les parapluies. Un vieux pin rabougri murmurait des plaintes devant ce bureau, et, dans mon état de trouble, il me sembla que ce vieux pin me demandait mon billet. J'entrai hardiment, d'un pas d'auteur, et je courus à l'avant-scène; là, c'était à faire frémir les deux Ajax. Une large et haute voûte minait le pied de la montagne, une source d'eau vive tombait du roc; je l'appelai la Fontaine d' ivoire , non pas dans ce mo-

ment, car je ne songeais guère à baptiser des fontaines, mais longtemps après. Des tentures de lierre noir couvraient cette voûte et lui donnaient l'aspect d'une chapelle funéraire; au centre montait un catafalque qui avait pris la forme d'un aqueduc; le sol était jonché de hideux débris^ le lierre et la source chantaient en duo le Dies irœ de Mozart. J'interrompis un instant une des deux parties pour lui demander un verre d'eau, car j'avais fièvre et soif.

J'entendis un bruit de pas derrière moi, je n'osai regarder; les cailloux du sentier grinçaient sous des pieds ferrés. Au hasard, je risquai un œil de ce côté; c'était un pâtre, du moins je le suppose, car deux chèvres le suivaient lentement. — Mon ami, lui dis-je, où est le chemin qui conduit à la ville? — Citation empruntée à YEglogue de Mœris.

Le berger ne me répondit pas, mais de sa main il me désigna un sentier suspendu au

flanc d'une montagne. Je n'avais pas encore remarqué cette montagne; le sommet était abominable à voir; il montait au ciel dans une forme révoltante et qu'on ne peut décrire; c'était comme une impudique pensée de granit lancée au ciel pour arrêter le vol des sorcières. Des coups de tonnerre avaient détaché de cette masse d'énormes blocs gisant à mes pieds; oh! c'est qu'il doit s'être passé là des choses qui appellent la foudre en plein azur ! Au bas s'allongent les ruines d'un camp romain ou d'une métairie abandonnée; un chêne poitrinaire s'est réfugié là comme un ermite en méditation, à l'abri du vent sous la montagne. Des pins échevelés semblent descendre des cavernes du pic, comme une troupe de bandits qui courent au voyageur. Toutes les harmonies de ce lieu sont dolentes; il y a, dans les crevasses des rochers, des oiseaux non classés par l'ornithologie; ils chantaient aux chauves-souris des

airs sombrfô comme une absoute. La nuit aBcivait noire, mystérieuse, toute pleine de confidences que la gamme de la brise glisse à l'oreille à travers les touffes de cheveux. Je levai les yeux au ciel pour me réjouir aux étoiles; une seule constellation luisait sur un fond obscur, la grande Ourse, magnifique fauteuil d'étoiles renfermé à demi, comme si le Dieu du ciel venait d'être détrôné par Satan. Je me mis alors à marcher dans la direction des sept étoiles; mon chemin s'éclaircissait peu à peu. Je sortis- du puits, tout joyeux de n'avoir pas été surpris par le coup de minuit dans cet horrible amphithéâtre oii tant de scènes allaient être jouées par des acteurs de l'enfer. Une lueur de foyer humain m'annonça la campagne cultivée; je reconnus avec joie un portail rouge : c'est une maison isolée, fort remarquable; là vit un patriarche, un vieillard, qui a subi des jours orageux. Il a été bourreau; il a eu, dit-il,

beaucoup à souffrir de la malignité des hommes; il s'est fait misanthrope; il cultive son jardin, boit du lait, vit de ses rentes, et fait peur aux passants.

Quelques années après, sous la lune d'avril, à onze heures du soir, je me rendis à la fontaine d'ivoire; le souvenir de ma découverte m'avait longtemps poursuivi, j'y pensais toujours. Lorsqu'on me montrait en voyage un site effrayant, je répondais par habitude : Cela ne vaut pas la fontaine d'ivoire; alors on m'interrogeait, et je répondais ce qu'on vient de lire. A mon retour, je n'étais pas seul, j'étais accompagné de cent musiciens et artistes et de trois fourgons d'instruments de cuivre. J'avais fait un appel à tout un orchestre d'amis, et on m'avait répondu avec zèle. Ce fut une fête comme il n'y en aura plus sur cette fade planète.

Vous avez entendu l'ouverture de Freyschûtz à l'Opéra, au Conservatoire, à Favart;

c'est une pastorale, un menuet, que vous avez entendu. Mes musicieïis s'assirent sur des sièges de roche, dans la voûte tapissée de lierre et de nids de chauves-souris. Nous avions apporté une énorme cloche fêlée sur un fardier ; on la suspendit sous la voûte : elle sonna minuit pendant un quart d'heure; nos oreilles saignaient. La montagne est creuse, elle sonna comme la cloche.: à chaque coup les réseaux de lierre se crispaient comme une toile d'araignée. Il y eut beaucoup de plaintes dans l'air, plaintes exprimées dans cette langue que la nuit parle, et qui ressemblaient à de sourdes- protestations d'êtres invisibles qui se révoltent contre une usurpation de localité. L'ouverture de Freyschûtz commença. Je m'étendis sur un lit de cailloux plats antédiluviens. Weber avait travaillé pour cette nature. A peine le cor eut-il fait invasion dans le jeu de l'orchestre, que tous les objets environnants prirent un caractère m. 13

de funèbre physionomie. Les montagnes ouvrirent leurs caverneuses oreilles, et le souffle de l'air anima le clavier de leurs mille échos; les pins parlèrent aux mousses des pics, les collines aux herbes de la plaine, les ruisseaux d'eau vive aux cailloux polis, les grillons aux chênes verts, les vagues marines aux tristes écueils; tous ces murmures, toutes ces plaintes, toutes ces voix de la nuit emportaient au ciel l'infernale harmonie de Weber. Je regardai les musiciens; ils avaient les cheveux hérissés comme des feuilles d'aloès.

Nous craignions de manquer de trombones : il en vint six pour attaquer l'évocation de Robert. Des voix se demandaient : Quels sont ces musiciens?... Personne ne les connaissait. On disait derrière moi : Ce sont des musiciens du 23' de ligne. Je me retournai pour voir qui disait cela : c'était une feuille de lierre ou personne. Le chef d'orchestre, qui était tout en feu et ne prenait

garde qu'à sa partition, cria: Musiciens! à vos places! Etes-vous là, monsieur Benedit?

Le jeune artiste s'avança pour chanter révocation; il était pâle comme un démon incarné. — Ne chantez pas, lui dis-je, cela vous fera mal. — Impossible, me réponditil, je suis sous l'obsession de l'art; il faut. en finir avec Meyerbeer, il faut voir clair dans ses notes. — Ce sera une terrible nuit, n'estce pas? — Terrible! Avez-vous bien compris l'ouverture de Weber? — Très-bien. — Demain , au jour, nous saurons la musique. — Oui, ce heu est le conservatoire du démon.

Ce chaleureux jeune homme, artiste tout âme et conviction, appuya fortement ses pieds sur le sol humide de la caverne et dit au chef d'orchestre : — Je suis prêt.

Je crus que la montagne entière s'était faite trombone ou qu'elle s'écroulait. Benedit, avec sa magnifique voix, dit: Nonnes qui repo-

sez...'. et resta court. Le chef d'orchestre s'écria, tourné vers les six trombones : — Que diable avez-vous dans le corps? — Les trombones sourirent et parlèrent bas aux contrebasses, qui ne répondirent pas.

Tous mes musiciens étaient profondément artistes; la solitude, le lieu, la nuit, avaient d'abord un peu agi sur leurs nerfs, mais ensuite ils se jetèrent de verve, tête première, en pleine symphonie, et ce fut alors un concert dont l'exécution foudroya la montagne. Une seule bougie jaune brûlait sur le pupitre du chef, comme le treizième cierge qu'on éteint aux ténèbres du vendredi saint; on ne voyait que le visage des musiciens, leurs instruments étaient dans l'ombre. Toutes ces tètes agitées de convulsions ressemblaient à des têtes de possédés se débattant sous l'exorcisme. Quand le jeune chanteur eut laissé tomber dans l'abîme le dernier Relevezvous, tous les regards cherchèrent des fan-

tomes dans le noir espace. Il s'en trouva qui se voilèrent les yeux à deux mains, car ce qu'ils entrevoyaient était insupportable à la paupière. Sur un rocher à pic, tendu comme un immense linceul, on vit passer une liasse d'ombres rouges que la lune même n'osa pas regarder, car elle prit le premier nuage venu et se couvrit les yeux comme nous. Et quand éclata le duo, que de choses inouïes furent entendues! que de choses invisibles furent vues! que d'émotions gaspillées dans les coulisses de carton et retrouvées ici ! Auras-tu le courage d'y pénétrer, seul, sans pâlir? A cette formidable demande, le jeu funèbre des trombones jeta partout dans les A^allées de lamentables points d'interrogation; toutes les plaintes des abbayes ruinées tombèrent des nues sous la caverne comme à un rendez-vous de notes déchirantes; l'air fut inondé de toutes les vibrations des lieux désolés; nous entendîmes des coups sourds

de fossoyeurs, des roulements de balanciers dans le squelette des clochers gothiques, des vagissements de nouveau-nés dévorés par des guivres, des paroles de fantômes aux oreilles de Job, des grincements de marbres tuniulaires, des mélodies d'épitaphes où la brise chantait la partie du ci-gît y des frôlements d'herbes grasses, des battements d'ailes de phalènes, des soupirs de goules, des. éclats de timbre fêlé, des cris de vierges vampirisées, des déchirements de suaires, des cliquetis d'étincelles de chats noirs, des bruits de ferraille de spectres galériens, des trios lointaiîis d'orfraies, de grands-ducs et d'hyènes; nos mains se collaient sur nos oreilles, mais le Ilot subtil de ces harmonies nous envahissait par tous les pores. Toute notre chairs'était faite oreille et absorbait les retentissantes émanations de l'air. Oh ! qu'il en coûte de sonder les profonds mystères de la musique I Voulez-vous savoir jusqu'où peut aller la

puissance d'une note dictée à minuit par un démon à l'oreille de Weber, de Mozart, de Meyerbeer? prenez cette note et jetez-la d'un coup d'archet sur le rocher de la fontaine d'ivoire.

Les musiciens étaient couchés, pâles, sur leurs instruments; l'intrépide chef d'orchestre, notre excellent et admirable M. Pépin, les réveilla de sa voix entraînante. — Allons, allons, s'écria-t-il, les chœurs? où sont les chœurs? Place, place au finale de Semiramis! Quai mesto gemito!

Le cuivre n'eut pas besoin d'annoncer le griclo funèbre; le funèbre cri de Ninus sortit de la montagne comme d'une pyramide babylonienne haute de mille coudées. Toutes les impressions de terreur ressenties depuis le meurtre d'Abel coururent autour de nous avec les redoutables notes de Rossini; nous tremblâmes avec tous ceux qui avaient tremblé; à chaque coup de tam-tam sur la porte

de la tombe, la montagne s'entr'ouvrait, en laissant évaporer par une crevasse je ne sais quelle forme vaporeuse à tête couronnée. Je regardai en dehors de la caverne; c'était une véritable nuit de Babylone. Les roches saillantes, les pics gigantesques, les montagnes amoncelées, les immenses arceaux granitiques, tout ce paysage grandiose, éclairé fantastiquement par les étoiles, ressemblait à cette architecture infinie créée par Martin , le Byron de la peinture. Aux massifs de pins élevés aux nues par les montagnes insurgées, on aurait cru voir le jardin suspendu de Sémiramis. La mer roulait des flots solennels comme l'Euphrate; le démon de la nuit éparpillait dans l'air tiède ces parfums orientaux qui conseillent l'adultère. On ressentait au cœur tous les frissons de l'épouvante et l'exaltation irrésistible de la volupté; la grande énigme de la musique se révélait à nos sens claire et sans voile; cette langue insaisissable

de notes fugitives, cette langue qui ne dit rien et dit tout, et dont les villes ne connaissent encore que l'alphabet seul, oh! comme elle était comprise de nos sens dans cette nuit de révélations ! La gamme s'était matérialisée. La partition n'était plus un recueil d'hiéroglyphes; toutes les idées métaphysiques du maitre inspiré prenaient un corps, une figure, un relief d'animation, et on les embrassait avec délices comme un vol de femmes aériennes, on les repoussait comme des spectres hideux, on les écoutait avec ravissement ou terreur, comme la voix d'une amie ou le cri d'un démon. Le chœur babylonien était terminé et la vallée le chantait encore; les mille échos, pris au dépourvu par la rapidité du chant final, avaient des flots de notes en réserve à rendre à l'orchestre muet. La montagne, les bois, les pics, les cavernes, ces puissants choristes continuaient l'hymne que les faibles voix humaines avaient achevé; ja^

mais Rossini n'eut des interprètes plus grands, plus dignes de lui; le chef d'orchestre, l'œil en feu, la poitrine haletante, l'archet levé vers la montag^a^, semblait conduire encore l'orchestre des échos. Puis un grand cri se fit entendre; jamais les hommes n'ont entendu pareil cri, depuis la nuit formidable où les cieux voilés laissèrent tomber sur la terre ces mots*: Le grand Pan est mort!....

Ce soir-là Octavie voulut raconter à son tour une petite histoire, et elle dit : — Cher Edward, un jour, deux jeunes époux se promenaient dans la forêt de Saint-Germain; il y avait autour d'eux tout ce qui encadre si bien les entretiens d'amour : une ombre douce, des fleurs agrestes, un air tiède, le calme de la solitude, le charme du printemps. Le jeune mari s'arrêta au milieu d'une phrase passionnée pour regarder un

arbre, et il dit avec l'accent de l'admiration : Voilà un chêne bien beau! puis il continua son discours.

La jeune femme baissa la tête, tomba en rêverie et n'écouta plus.

Après une longue pause silencieuse, le mari fit cette question : — Ma chère amie, tu parais inquiète, tu ne me réponds plus?

— Je n'ai rien, dit froidement la femme; et elle fredonna un air impossible.

— L'humidité des arbres t'a saisie peutêtre, mon ange.... Veux-tu rentrer?

— Je n'ai rien.... absolument rien.

— Aurais-je dit quelque chose d'offensant pour toi?...

— Oh! vous êtes incapable de cela, dit la jeune femme avec un sourire larmoyant et les yeux fixés à la voûte des arbres.

Le mari inclina la tête et réfléchit quelque temps, puis il ajouta :

— Je m'efforce de me rappeler tout ce

j'ai dit, et je ne découvre rien qui ait pu déterminer chez toi un accès de mauvaise humeur.

— Mais je suis fort gaie, — dit la femme d'un ton mélancohque, — impossible d'être plus gaie.... Mon Dieu! que les hommes sont heureux !

— Ah ! les hommes sont heureux? répéta le mari avec un accent d'interrogation.

— Oui, fort heureux, poursuivit-elle; ils trouvent si aisément une distraction, une joie, un bonheur, une extase.... La moindre chose les fait passer de la terre au ciel ; un rien, un atome, une feuille d'arbre.... un beau chêne....

Elle appuya si fortement sur ces deux derniers mots, que le jeune époux frappa son front de l'air d'un homme qui a deviné le mot d'une énigme inquiétante.

— Ah ! nous y voilà ! s'écria-t-il ; un beau chêne!.,.

— Oui, cher Edward, poursuivit lady Klerbbs en prenant les mains de son mari, cette petite histoire renferme une grande morah'té amoureuse. On se tromperait fort si on croyait que la jalousie ne s'exerce que contre des êtres animés, en rivalité d'intrigues. Une femme qui aime bien est jalouse de toutes les admirations prodiguées cà et là par l'homme aimé.

— Même jalouse d'un chêne? dit Edward.

— Sans doute, monsieur Maintenant,

cher Edward, je t'avoue que je serais jalouse, moi, des voyages. En t'écoutant raconter les tiens, je sens qu'il me serait impossible de voyager avec toi, car tu ferais, à mon côté, une trop longue dépense d'admiration qui serait un vol continuel commis à mon préjudice. Cela reconnu, nous ne parlerons plus de voyages et nous ne voyagerons pas. Edward, celui qui voyage critique sa maison.

— Dieu me garde de critiquer la mienne!

— dit Edward en serrant les mains d'Octavie.

— On a si peu de temps pour aimer^ — dit Octavie avec un soupir, — si peu de temps! Perdons-en le moins possible, Edward.

— ]\'en perdons point du tout , chère Octavie; c'est autant de gagné sur la mort.

Sir Edward et lady KJerbbs ont tenu leurs promesses trois ans; c'est beaucoup. Nous les retrouverons un jour peut-être, quand le chemin de fer de Bombay à Madras sera terminé.

FIN DE lA GUERRE DU MZ.\M.

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