‹ La guerre du Nizam (volume 2)Chapitre 9 sur 9 · LA SEMIRAMIDE · texte numérisé non relu

LA SEMIRAMIDE

Après une représentation des Puritains, dxxKing' S'Theatre, à Londres, en juillet 1 838, je sortis avec le célèbre artiste L*** pour respirer un peu de fraîcheur dans Portland- Place. La journée avait été brûlante et la soirée aussi. Minuit sonnait à Saint-Martin.

Nous entrâmes au parc Saint-James; il y avait beaucoup de monde, mais de ce monde nocturne et fantasque inconnu du soleil. La grande pièce d'eau étincelait de la double lu-

mière de la lune et du gaz. C'était, sous les arbres, une espèce de jour d'un violet clair, comme celui qu'on fait au théâtre avec des verres de couleur. Des Anglais péripatéliciens lisaient les journaux de la nuit, assis sur des banquettes; des sentinelles gardaient je ne sais quoi sur l'escalier de Carlton-House; des ombres blanches de femmes erraient dans les allées comme des tourbillons d'âmes élyséennes au bord du Styx; personne ne parlait dans ce monde vagabond et étrange.

On eût dit que tous les somnambules de Londres étaient venus faire leurs exercices de nuit sous les arbres de ce beau jardin.

On sait que L*** est un des premiers artistes de l'Europe, mais ses amis savent qu'il est aussi le causeur et le conteur le plus brillant et le plus gracieux qu'on puisse entendre. L"* a beaucoup voyagé, beaucoup lu, beaucoup observé. Sa mémoire est pleine de délicieuses histoires , son esprit est plein d'i-

dées. On récoute avec autant de charme qu'on lit un beau livre. C'est surtout dans ces heures tranquilles où les entretiens ont tant d'attrait que j'aimais à écouter le grand artiste, soit qu'il me parlât de Naples, en entremêlant ses récits de quelque cantilène de Chiaïa, soit qu'il me parlât de sa vie d'Angleterre, toute pleine de triomphes, passant ainsi du Midi au Nord, du soleil à la brume, tantôt lazzarone, tantôt philosophe, toujours spirituel et éminemment observateur.

Cette nuit-là, il s'abandonna de verve à cette causerie intime qu'inspire une fraîche promenade d'été. Il me raconta une simple histoire que j'aurais voulu écrire sous sa dictée et peindre avec des couleurs de palette plutôt qu'avec des phrases d'historien , parce que jamais ce papier froid et mort, ces signes conventionnels qui représentent des idées et des sensations, jamais ces plats hiéroglyphes de l'alphabet, enveloppés d'une feuille blan-

elle comme d'un linceui, ne pourront remplacer ia voix, les gestes, l'organe passionné, les modulations harmonieuses d'un narrateur éloquent. Il faudrait que chaque ligne de mon livre fût notée comme un lihretto d'opéra et que le lecteur pût entendre ces récits tels qu'ils ont été chantés par un poète artiste; il faudrait que chaque page fût illustrée d'une de ces belles gravures anglaises où le burin colore comme le pinceau, afin que cette histoire conservât encore dans le sépulcre du livre un peu de ces parfums que les fleurs, les arbres, le gazon, nous versaient avec les tièdes rayons de la lune, dans cette nuit de mélodie et d'amour. Telle enfin que mes souvenirs me la rendront, je veux essayer de la redire, cette histoire; je n'y changerai que quelques noms, parce que mes personnages ne sont pas des héros de roman. J'écoutais encore le récit du grand artiste, et l'aube d'été blanchissait déjà la statue du

duc d'York sur sa colonne et les tours de Westminster aux extrémités opposées du parc. Le soleil montait à l'horizon quand c^tte histoire fut terminée. Je croyais sortir d'un rêve; il me semblait que je m'étais endormi sur la grande pelouse devant Cariton-Terrace et que je me réveillais, la tête remplie d'un nouveau monde d'idées, oii le gracieux murmure de la mer, au golfe de Naples, chantait un trio avec la vague polaire de l'Océan et la rivière de Mersey, sur les grèves brumeuses de Liverpool. Une nuit de veille ainsi occupée donne à l'esprit Tincohérence de la folie. Cette brusque interruption de nos habitudes bouleverse le cerveau; tout prend un air étrange au premier rayon du soleil, mais plus étrange encore si l'on se trouve en pays lointain et entouré de monuments qui servent pour la première fois de cadre à nos rêveries. Après avoir quitté le grand artiste qui m'avait conté cette

histoire, je le suivis longtemps des yeux dans Regenfs-Street, et je le vis disparaître dans la colonnade fantastique du Quadrant, où était sa demeure. Resté seul avec mon rêve, je rentrai dans ma maison de King-William-Street , pour payer au sommeil l'arriéré de la nuit. A mon lever de midi, je courus au parc Saint-James, que le soleil éclairait à travers une gaze de brume qui jaunissait ses rayons. Je m'assis sur une banquette et j'écrivis, dans toute la fraîcheur de mes souvenirs, les premiers chapitres de cette histoire, comme on écrirait un rêve sous les premières impressions du réveil.

Il y a cinq ou six ans (la date exacte importe peu), deux jeunes gens causaient, après souper, dans une chambre de YOsteria Nuova, à Chiaïa, à Naples. L'un, âgé de vingt-cinq ans, se nommait Patrick 0***: c'était un Irlandais voué à l'état ecclésiastique; son costume était sévère comme sa figure. Il avait des cheveux d'un blond ardent comme de l'or en fusion : ses traits, d'une irrégularité mâle , gardaient cette pâ-v

leur nerveuse qui ne vient pas des souffrances du corps, mais des inquiétudes de l'âme. Sur ce fond mat d'une figure tourmentée luisaient deux yeux noirs et orageux comme des nuages remplis d'éclairs. La contraction du sourire semblait avoir été oubliée dans le mécanisme de ce visage, qui exprimait tout et à tout instant, excepté le plaisir. L'autre jeune homme était à peu près du même âge : il avait une belle figure brune et des cheveux vagabonds d'un noir d'Erèbe. C'était le contessino Lorenzo C*", légataire à vingt ans d'une fortune immense qu'il prodiguait sans l'épuiser. L'opulence rayonnait sur toute sa personne; il étalait avec un orgueilleux dédain Vine pléiade de diamants à ses doigts annulaires, et la constellation complète d'Orion, çn rubis balais, sur son jabot de batiste, toujours prêt à jeter ses étoiles à un ami, à une femme, à un saltimbanque, à un indigent. L'arrivée d'un domestique suspendit la

conversation des deux jeunes gens. On venait leur annoncer que le vaisseau XErinn allait mettre à la voile et qu'on n'attendait plus qu'un passager.

Ce passager était Patrick.

Ils se levèrent vivement et se dirigèrent vers le môle. Patrick, un pied sur la terre et l'autre dans le canot, fit ainsi ses adieux à son ami :

— J'ai quitté Rome sans regret; j'y serais devenu sceptique et j'y aurais exercé, à l'exemple de tant d'autres, un sacerdoce d'habitude comme on fait un métier. J'aime mieux être prêtre dans quelque bourg catholique de mon Irlande. Je prendrai les ordres à Dubhn, à la première ordination.

Adieu, mon cher Lorenzo; nous nous reverrons quand Dieu le voudra.

— Patrick, répondit le jeune Italien, dans quelque position que le ciel te réserve, si jamais mon amitié peut te rendre un service.

songe à moi, et ne songe à personne qu'à moi.

Ils se serrèrent ënergiquement les mains, et le canot partit.

UErinn mit à la voile et cingla vers la haute mer. Patrick contempla longtemps, accoudé sur la dunette, le doux rivage de Naples, et descendit, à l'entrée de la nuit, dans l'entrepont pour se reposer. La mer était agitée, lèvent contraire. Patrick prit le parti de s'endormir, pour laisser passer le mauvais temps sans être incommodé par la mer.

A son réveil, il fut bien étonné d'apprendre que VErïnn, n'ayant pu tenir la mer, était rentré à Naples, et que les passa- -g€rs avaient la faculté de descendre à terre. Il était alors huit heures du soir.

Patrick usa de la permission avec empressement. Il courut à l'hôtellerie, dans l'espoir d'y trouver Lorenzo; mais le jeune homme

était sorti. Le garçon d'auberge dit à Patrick que son ami avait pris la direction de San- Carlo, et que, fort probablement, il était à l'Opéra.

On jouait, ce soir-là, Semiramide.

Patrick hésita quelques instants par scrupule; puis, se souvenant des facilités profanes que le clergé italien se donne volontiers à l'endroit du théâtre, il courut à San-Carlo, prit un billet de parterre et entra. Patrick avait toujours vécu loin des plaisirs et des spectacles mondains. C'était la première fois qu'il se mêlait à une foule dans une salle de théâtre.

San-Carlo retentissait d'instruments et de voix. On aurait dit que l'harmonieuse sale chantait avec toutes ses loges, car les sons de la scène et de l'orchestre, ne trouvant aucun obstacle dans l'eUipse immense, la remphssaient toute, comme un ouragan de mélodie élancé du golfe de Baïa. On était arrivé à la

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scène du serment et du trône. Le roi des Indes, le pontife, Arsace, les Syriens, le peuple, les Mages, juraient fidélité à la reine de Babylone dans une langue d'amour inouïe, et Sémiramis, du haut de son trône, versait à pleine voix, sur tout ce monde en délire, des torrents de notes mélodieuses comme des perles prodiguées à l'infini. Le chant du cor, tout rempU d'une volupté langoureuse, s'élevait par-dessus toutes ces voix, comme l'écho de l'Euphrate, dans une nuit d'Orient, roule des soupirs ineffables qui montent au sommet de Babel. Le puissant amour, fils des siècles antiques, embrasait le théâtre et semblait avoir enfin trouvé une langue merveilleuse, oubliée dans Babel, pour réveiller un sens inconnu et exciter la terre à des folies sans nom, telles que les anges en accomplirent avec les filles des hommes aux époques antédiluviennes, quand le monde trembla sous les hyménées des géants. Auprès de

cette harmonie inconnue, chantée par des voix et des cuivres surhumains, toute parole ressemblait au bégaiement de l'enfance ou au vagissement du berceau. C'était comme la révélation de ces hymnes mystérieux qui éclataient, la nuit, dans les profondeurs des pyramides babyloniennes ou dans les chapelles souterraines d'Isis; c'était un écho de ce vent iduméen qui soufflait une volupté sanglante et fatale sur les villes maudites, et changeait la forme des montagnes dans une nuit de désolation; et toutes ces voix, ces chants, ces stridents accords du cuivre et de la corde, ces élancements de notes subhmes, cette éruption de mélodie incréée, toute cette furie d'amour semblait éclater, par un prodige des mages, sous les pieds divins d'une femme belle comme le soleil d'Orient, embaumée comme l'Arabie Heureuse, vêtue de pourpre et d'or comme les reines d'Ophir et de Saba.

Le jeune ecclésiastique irlandais qui venait d'entrer à San-Carlo pour y chercher un ami oublia cet ami, s'oublia lui-même, et s'arrêta, debout, la main droite incrustée sur la première banquette, immobile comme une statue, sous le saisissement de cette foudroyante révélation. Son âme, subitement envahie par le démon de ces voluptés extérieures, fut vaincue avant la lutte, ainsi qu'il arrive au soldat imprudent qui passe désarmé sur les Umites de l'ennemi et succombe avant d'avoir reconnu son erreur. Patrick garda sa position extatique jusqu'à la chute du rideau. Il vit et entendit ce rêve immense que Rossini nous apporta des lagunes de Venise lorsqu'il s'endormit dans la cité mystérieuse, ce sublime évocateur du passé. Le jeune Irlandais, fils de cette terre virginale qui assiste à l'éternelle symphonie de l'océan et des montagnes, avait une de ces intelligences d'élite qui s'initient du premier coup

au secret des grandes créations; il passait, sans transition, des innocentes harmonies de Palestrina à la furie musicale de la Semiramide, de la cascade de Terni à la cataracte de Niagara. Il n'eut pas même le temps d'appeler son ange gardien à son secours, afin d'obtenir la grâce d'une pensée pieu'se, dans ce déluge de pensées profanes qui pleuvaient dans son cœur. Il fut emporté violemment à travers les cris de cette Babylone ressuscitée pour embrasser Balthazar et repousser Daniel. Tout fut saisi au vol, et recueilli par lui, et deviné d'inspiration dans cette fatale soirée; son oreille son esprit et son cœur, s'associèrent pour le servir et le faire marcher, sans rien laisser en arrière, à la conquête spontanée de l'inconnu. IMais peut-être encore cette musique, ces voix, ces chœurs, cette pompe, se seraient évanouis avec les ombres de la nuit, si toute cette séduction théâtrale ne s'était pas incarnée dans le corps lU. *s

d'une femme* Désormais, pour Patrick, ce long ravissement d'artiste était inséparable de la cantatrice superbe et rayonnante comme la Sémiramis dont elle portait le nom.

Depuis les jours antiques où les cirques et les amphithéâtres Versaient par les vomi-^ toires un monde de spectateurs rassasiés d'un spectacle prodigieux, on n'avait pas vu, en Italie, pareille foule, le soir de cette représentation de Semiramide. La place pu^ blique et les rues avoisinant Vïlla-Rea/e étaient encombrées à la sortie du théc4tre; si bien que Patrick fut roulé comme un brin d'herbe dans une mer orageuse et emporté bien loin de son hôtellerie de Chiaïa. Au reste, cette foule qui faisait ainsi violence au jeune Irlandais lui était favorable en ce moment, car elle lui donnait un étourdissemcnt qu'il aurait voulu prolonger à l'infini, ne voyant rien de plus redoutable que le calme et la solitude après cette agitation secourable

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qui ondoyait autour de lui; mais aucune tempête n'est plus vite apaisée qu'une tempête de foule après un spectacle. Minuit sonne sur le silence et le désert, et de tout ce fracas de multitude folle il ne reste que les sons lents tombés des clochers voisins, symphonie monotone comme le chant qui invite au sommeil. Bientôt, de tout ce monde agité, Patrick seul était debout et veillant. Marchant au hasard, il était arrivé sur les rives du golfe, et là, comme brisé par la fatigue d'un long voyage, il s'assit sur une pierre, et, médecin de lui-même, il se recueillit poiu' examiner» sa blessure intérieure et lui porter un remède immédiat, sans attendre le lendemain.

Patrick était seul eh réalité, mais une ombre l'avait suivi, une ombre plus terrible que celle de Ninus 1

C'était pour Patrick qu'un poëte italien avait fait cette strophe :

A Saint-Charles, cirque où l'on chante Sous un ciel tiède, au bord de l'eau , Quand expire la voix touchante Du jeune Arsace ou d'Othello; Quittant Venise ou Babylone, On va rêver sous la colonne Près de la mer que nous aimons; Et, comme une ouverture immense, L'opéra fini recommence Chanté par la mer et les monts.

Hélas! elle recommençait pom^ Patrick, celte soirée d'enivrement, de mystère, d'émotion inconnue, de formidable volupté. Le spectre de Babylone se dressait dans les vapeurs diaphanes de la nuit, sur les lianes de celte montagne qui, elle aussi, a brûlé des villes coupables ensevelies à ses pieds. Le vent nocturne, qu'un démon embaume de tous les parfums de Vénus Aphrodite, soufflait de l'archipel napolitain, dont les îles sont des cassolettes toujours fumantes-, et

cette langueur mystérieuse, qui descendait de partout et conseillait l'adultère, semblait donner un démenti au roi psalmiste, qui, la nuit, demandait à Dieu de le sauver de la flèche volante dans le jour et de l'obsession irrésistible du démon de midi. Patrick était percé de la flèche qui vole à la lueur des constellations de minuit. Arrivé au déhre de la pensée, il se persuada que tout ce qu'il avait vu à San-Carlo n'était qu'une vision de l'enfer, un verre d'optique placé par le démon devant ses yeux; que le monde n'avait pas assez de pouvoir en ses mains pour créer de pareilles réaUtés de séduction; que, parmi toutes les filles des hommes, il n'y avait pas une femme comme la puissante artiste, reine à San-Carlo; que le démon androgyne de la volupté, nommé Astarté dans les lieux profonds et maudits, avait pris un corps humain pour séduire un pauvre chrétien et l'arracher au service des autels.

Patrick fit un signe de croix, et il lui sembla qu'autour de lui toutes les formes se faisaient douces et riantes, et que des anges descendus sur cette terre la purifiaient des émanafions infernales de la nuit. Plus tranquille après une courte prière, il appuya sa tête sur un oreiller d'algues sèches et il s'endormit.

Le soleil de printemps était levé depuis quelques heures, lorsque le jeune ecclésiastique irlandais se réveilla. Habitué dès son enfance à dormir aux étoiles dans les montagnes de Wickl^w, il avait eu pour son repos une nuit aussi bonne qu'à rhôtellerie de Chiaïa. A genoux sur la pierre du rivage, il fit sa prière du matin dans le plus magnifique oratoire que Dieu ait donné à l'homme pour recevoir ses hommages; et, trempant

ses 'mains dans le golfe comme dans la conque d'un bénitier naturel, il oignit son front de cette eau sainte qui remonte aux réservoirs du ciel.

Un souvenir vaporeux comme la gaze d'un songe reporta l'Irlandais vers les images sensuelles de la veille, et le jeune chrétien s'indigna de sa faiblesse et fit un énergique appel à ses devoirs pour arracher de son cœur le dernier atome de cette lie impure qu'avait déposée en lui la coupe d'un démon. Les heures matinales sont pieuses : elles prédisposent l'âme à de bonnes résolutions, à de saintes pensées. Patrick écouta dévotement les voix qui parlaient autour de lui sur le golfe, la ville et les montagipes. C'était partout un hymne chaste entonné à la création. 11 donna le sourire calme des élus à cette nature tranquille, pleine de son Créateur, et il s'achemina rapidement vers le port, avec l'espoir de prendre son vol vers la douce Ir-

lande, à la faveur de cette sérénité du ciel qui réjouissait les mariniers.

« Oh! quand je te reverrai, se disait-il mentalement, vieille église de mon saint patron, vénérable métropole de Dublin, je me précipiterai à l'ombre de tes deux nefs, comme la jeune colombe sous les ailes de sa mère, et je ne craindrai plus rien de ce monde infâme et tentateur ! »

Comme il arrivait sur le môle, il vit venir à lui un domestique de Lorenzo qui le salua et lui dit :

— Mon maître vous fait chercher partout depuis le lever du soleil; il a envoyé des cavaliers sur toutes les roules de Naples; maintenant il n'est plus temps; YEinnn a mis à la voile et il est déjà bien loin.

Et le domestique riiontrait du doigt la place vide où XErinn était amarré.

Patrick fit un mouvement nerveux, leva les yeux au ciel et soupira.

Le domestique croisa les bras et regarda le port. Il avait rempli sa mission.

Après une longue pause, Patrick, qui ne savait à quelle résolution s'arrêter, fit cette question au domestique :

— Oii est ton maître?

— Mon maître, répondit celui-ci, n'est plus à la locanda de la Victoire; il est à la villa de Sorrente, et il m'a chargé de vous y conduire , si c'est le bon plaisir de votre seigneurie. Voilà votre canot, là, tout prêt avec quatre rameurs.

— Eh! s'écria Patrick, pourquoi ne parlais-tu pas d'abord de ton canot; vite, vite, en mer! Il y a une bonne brise; vite, vite, à la voile et à la rame ! Nous atteindrons YErinn.

Et entraînant avec lui le domestique, il s'élança dans le canot et délia lui-môme les cordes de la voile roulée à l'antenne.

Le canot partit comme la flèche, et le visage de Patrick rayonna.

— Croyez-vous, dit Patrick au marinier du timon , qu'en allant de celte vitesse nous pourrons atteindre XErinn?

— Atteindre YErï?in! répondit le timonier avee un éclat de rire goguenard; si vous étiez oiseau, vous ne l'atteindriez pas. Ce n'est pas un bâtiment sicilien, celui-là, c'est un anglais. Comprenez-vous? c'est un anglais : le vent ne l'atteindrait pas.

— Essayez toujours, dit Patrick.

— Oh! nous pouvons faire une promenade, dit le marinier en riant; vous prendrez Tappétit en mer.

Lorsque T horizon se fut dévoilé dans toute son immensité, Patrick le mesura d'un œil mélancolique, et il n'aperçut aux limites de la mer que quelques petites voiles latines d'une blancheur éblouissante. C'étaient des ibateaux de pêcheurs. VErm?i avait disparu.

— Allons-nous à villa Sorrentina? demanda le timonier.

— Allons! répondit Patrick d'une voix désespérée. 'i^

Et se laissant tomber sur un banc, il garda un morne silence jusqu'à l'arrivée.

Là, rien ne put le distraire des réflexions pénibles qui l'accablaient en foule : ni la petite baie riante qui servait de débarcadère à la villa Sorrentina, ni les toufl'es d'orangers suspendues sur une eau calme qui réfléchissait l'or des fruits et l'argent des fleurs, ni l'aspect enchanté de la villa endormie dans les pins, les arbres de Judée, les palmiers et les acacias. Le milieu du jour l'eût trouvé peut-être encore dans cette altitude de désespoir, si la voix d'un ami ne l'eût réveillé comme en sursaut au milieu d'un pénible songe.

— Eh bien ! Patrick , s'écria Lorenzo avec une voix joyeuse, tu relâches à Sorrente en allant à Dublin?

I^atrick se secoua vivement et simprovisa

une assurance par nécessité. Il sauta légèrement sur la rive, serra les mains de Lorenzo, et fit une pantomime qui pouvait signifier :

a Me voilà; je suis résigné à ce contretemps. »

— Je suis enchanté, moi, de ce contretemps, dit Lorenzo; j'étais vraiment désolé de n'avoir pu te faire les honneurs de ma charmante villa. Regarde, mon ami; cela vaut bien la baie de Kingstown et le Kippure, n'est-ce pas?

— Cela est beau, dit Patrick, mais cela n'est jamais la patrie.

— Mon ami, souviens-toi de ce que je te disais, quand nous étudiions la philosophie au séminaire de la Propagande : il n'y a pas de patrie sans orangers. Cet arbre essaie le climat et semble vous dire : Tu peux vivre ici, car j'y suis.

— Lorenzo, après quatre ans d'exil, je

t'avoue que les forces me manquent, si je ne vois pas mon Erinne avant la fin du printemps.

— Enfant! tu la reverras, ton Erinne!

mais tu te reposeras un instant ici en passant. Comme j'ai repris ma gaieté rien qu'en te revoyant ! J'étais si triste hier soir, à mon arrivée de Rome à Naples! Et moi aussi, je suis exilé; moi, né à Sinigaglia, sur le bord de la triste Adriatique ! Mais j'adopte Naples et Sorrente, deux charmantes filles qui valent mieux que Sinigaglia. Ah çà ! dis-moi , où as-tu passé la nuit, si je puis te faire pareille demande sans indiscrétion?

— La nuit! dit Patrick s'efForçant de sourire; j'ai passé la nuit sur le bord de la mer.... pour ne pas manquer le bâtiment.

— A merveille! la précaution était bonne... Et le bâtiment est parti sans toi? J'admire

tes distractions Et ton bagage? UErinn

emporte ton bagage en Irlande?

Patrick fît un signe affirmatif.

^-* Tu n'as gardé que ce très-modeste habit de voyage... N'importe! je t'habillerai plus décemment.

— Et pourquoi? •

— Voici. J'ai du monde à la villa.... Cela t'étonne?... Oui, je donne à diner.... à des amis.... des artistes.

— Il y a des femmes? dit Patrick reculant d'un pas.

— Des femmes! non.... non. Quelle peur des femmes ! Sois tranquille.... il y en aura une peut-être.... une.... mais ne t'effraie pas ainsi.... ce n'est pas une femme....

— Et qu'est-ce donc?

— Tu verras, nous serons gais, nous chanie!cons le Bies irœ de Pergolèse.... nous boirons du Champagne.... c'est un petit dîner que j'ai improvisé, hier soir, dans les cou- Usses de San-Carlo, avec d'anciennes connaissances... Ne t'effarouche pas ainsi... Est-ce

que tu n'es pas tolérant, depuis ce matin? Que veux-tu? moi, je suis un mondain et un mauvais sujet, comme un échappé du froc... Aussi, pourquoi mon oncle est-il mort?... je serais diacre comme toi et bon chrétien comme toi. Un héritage et Naples m'ont perdu. Ote Naples et les héritages de ce monde, et je dis la messe à Saint-Jean-de- Latran. Naples, vois-tu, c'est le démon, et le Vésuve, c'est l'enfer. Voici le paradis terrestre. C'est dans ma villa qu'Eve a tenté Adam.

— Quel langage me tiens-tu là? dit Patrick avec ce ton moitié sévère, moitié amical, que prend un ecclésiastique qui sait compatir aux faiblesses humaines. Vraiment, Lorenzino, tu me scandaliserais, si je n'étais si fort de la grâce de Dieu. Ecoute-moi, je n'accepte pas ton dîner, tu me donneras un appartement solitaire, je m'y cloîterrai tout le jour; et si vous faites vos saturnales du côté

du nord, donne-moi une chambre du côté du midi. Je prierai pour vous tous.

— Ecoute-moi, Patrick, nous sommes seuls encore; ma flottille de canots chargés de convives n'arrivera que dans une heure. Tu as le temps de recevoir ma confession. Je t'ai trouvé hier à la locanda de la Victoire, en arrivant de Rome; depuis un an, je ne t'avais pas vu. Bien des choses arrivent dans un an! Le sage devient fou. Il n'a fallu qu'une minute au saint roi David pour voir Bethsabé au bain et pour aimer la femme d'Urie. Je n'ai pas la prétention d'être aussi expéditif dans mes passions. Il me faut un an pour me corrompre. Que diable! l'homme n'est pas parfait. J'ai donc quitté Rome après Pâques pour tomber à Naples , hier, à l'ouverture de San-Carlo. On jouait la Semii^amide;']Q suis fou de cet opéra. Si l'on ne joue pas*la Semiramide au paradis, je refuse la porte à saint Pierre. Tout cela est de l'hé- III. 16

breu pour toi, mon cher ami, mais je suis obligé de te parler hébreu. J'ai une idée dominante dans le cerveau, et je la jetterais à cet arbre s'il me manquait un auditeur. Patrick, récite un Miserere à mon intention : je suis amoureux.

— Je ne vois pas de mal à cela, mon fils: l'amour est permis à l'homme, l'amour chrétien. Jésus -Christ a institué le mariage.

— Je respecte infiniment le mariage, mon cher catéchiste, mais je le cultive peu. Le mariage est une chose si sacrée, que je me tiens à distance par respect.

— Si c'est une passion mondaine que tu as au cœur, Lorenzo, il faut demander à Dieu la grâce de la combattre.

— Ecoute, mon cher abbé, nous avons passé trois années ensemble au séminaire, tu t'en souviens? J'ai entendu donc trois fois trois cent soixante-cinq discours dans le genre

de ceux que tu me fais. 11 me semble que c'est suffisant.

— Eh! qu'attends-tu de moi? Crois-tu que je vais oublier mon ministère pour te donner des conseils impies? Si tu persistes dans tes égarements, je me tairai et je ferai à Dieu une sainte violence pour qu'il t'éclaire dans ta nuit et te conduise au chemin de la paix.

— Merci !

— Tu te fais plus libertin que tu ne l'es, mon pauvre Lorenzo!...

— Oh ! laissons les sermons à la chaire de Saint-Janvier.

— Comme tu voudras.

— Patrick, donne-moi ton secret; comment diable fais-tu pour être saint?

— Lorenzo, je ne suis qu'un pécheur; le juste pèche sept fois par jour.

— Il est bien heureux, ce juste-là !

— Lorenzo, laisse-moi partir; ma pré-

sence ici gênera ta société, qui ne me paraît pas fort dévole, si j'en juge par toi.

— Tu resteras! tu resteras! Partir! y songes-tu? Sais-tu bien ce que tu perdrais en partant? Je veux que tu dises, à Dublin^ que tu as dîné.... devine.,..

— Avec?...

Et Patrick trembla.

— Avec notre grand Rossini, l'auteur de la Semiramide!.... Eh bien! reconnais le

pouvoir d'un nom, mon cher Patrick te

voilà tout bouleversé! tu es pâle d'émotion... Ah! c'est que tu es artiste, toi, à ton insu. N'est-ce pas toi qui nous a mis en musique, au Vatican, les lamentations de Jérémie? Je me souviens que ton Aleph me donnait des frissons. Tu es un grand musicien, te dis-je, parole d'honneur!... Voyons, as-tu le courage de partir, maintenant?

— L'auteur de la Semiramide ne peut être qu'un démon.

Patrick roula des yeux sinistres et Lorenzo poussa un grand éclat de rire. Oaand le rire fut calmé, il dit à Patrick en l'entraînant vers la maison :

— Si Rossini est un démon, tu feras le signe de la croix à table et il disparaîtra. Nous dînerons plus à l'aise avec un convive de moins.

— Lorenzo, tout bien réfléchi, je reste.

— J'ai deviné. Tu veux voir Rossini?

—■Oui.

— Tu le verras. C'est un bon enfant, et pas plus démon que musicien! un farceur qui rit toujours, qui raconte un tas d'historiettes à mourir de rire, et qui déteste les gens sérieux.

— L'auteur de Semiramide?

— Eh oui ! l'auteur de Semiramide ^ qui mange admirablement et ne parle jamais musique; le meilleur vivant que l'Italie ait nourri de macaroni. Tu vas le voir dans un

instant, ce beau démon! va t'habiller. Tiens, voilà ma clef. Ce domestique t'indiquera mon vestiaire. Tu choisiras dans les nuances, brunes ou gaies. Tous mes habits sortent de l'atelier du monte Citorio; c'est élégant au dernier point. Va, je t'attends; notre flottille ne peut pas tarder.

« Au fond, se dit à lui-même Patrick en montant au vestiaire, au fond, je ne transgresse aucune loi canonique. Il n'est pas défendu à un sous-diacre de- voir Rossini. Qui sait même si Dieu ne m'as pas destiné à le convertir!... »

Tous les artistes du théâtre de San-Carlo, chanteurs, choristes et musiciens, garnissent le rivage de la mer, sous la villa Sorrentina. Lorenzo, en habit de gala, est à leur têle, tout prêt à leur donner un ordre que les artistes semblent attendre avec impatience. A côté de Lorenzo, Patrick se fait remarquer par sa contenance équivoque et un costume accusé d'emprunt par la gaucherie avec laquelle il est porté.

On voit à un mille de distance la flottille des canots attendus. Elle est superbement pavoisée aux couleurs de Naples et Sicile; elle vole sur la surface de l'eau avec l'agilité d'une troupe de goélands. Encore quelques élans des rameurs, et la colonie est arrivée.

Patrick se pencha mystérieusement à l'oreille de Lorenzo et lui dit d'une voix émue :

— Ou mes yeux me trompent ou quelque chose d'affreux se prépare ! H y a une femme dans le premier canot.

— Je te dis que ce n'est point une femme, dit Lorenzo l'œil en feu; c'est un ange, une divinité, un miracle vivant, un phénomène qui parle, chante et rit, une vision, un songe palpable, un démon du paradis. Mais ce n'est point une femme, Patrick.

Et il donna un signal aux choristes et aux musiciens.

Aussitôt les oiseaux cessèrent de chanter dans les acacias et la mer fit silence. Le

chœur de Semwamide : Fra tanti régi e popoH, attaqué d'abord par une seule voix de basse, puis répété par la foule, éclata en plein air, libre et joyeux, délivré des coulisses de carton peint et d'un soleil à l'huile, répandant au loin sur la colline, les bois, la mer, un enchantement divin. On aurait dit que les notes rossiniennes, élancées vers le ciel, retombaient en pluie de gouttes d'or sur des lames de cristal, et que toute la campagne se faisait harmonieuse pour saluer le créateur de la Semiramide.

Patrick invoquait son patron et désespérait de la grâce. La flottille abordait au rivage. Le chœur chantait toujours.

On entendit un long et mélodieux éclat de rire, un éclat de rire admirablement chanté comme un concerto de violoncelle, et une jeune femme s'écria :

— Très-bien! très-bien! mes amis, superbe! Seigneur Lorenzo, jamais la reine de

Babylone n'a été reçue avec cette pompe! N'est-ce pas, mon cher maestro, qu'on ne chantait pas aussi bien à Babylone, vous qui avez vécu de ce temps-là?... A mon tour.

Et la femme, jetant aux branches d'un oranger son léger chapeau de paille et laissant tomber sur son cou ses beaux cheveux noirs, entonna le Fra tanti régi comme à San-Carlo. Rossini cueillit une orange et la mangea.

A la fin du chœur et de la scène, Patrick dit à Lorenzo :

— Ce lieu n'est pas bon pour moi, je vais me jeter dans un canot et rentrer à Naples.

Et il allongeait le pied déjà, lorsque Rossini l'aborda joyeusement et lui dit en lui serrant la main :

— Où allez-vous donc, jeune homme?

vous nous quittez?

Patrick rougit et balbutia quelques paroles décousues.

— Moi, je ne vous quitte pas, dit Rossini. Allons, mon enfant, vous êtes trop timide, prenez mon bras et andiamo a cantina,

j'ai faim N'est-ce pas, seigneur Lorenzo,

que l'absinthe du golfe de Baïa vaut mieux que celle du café Anglais? Oh! le seigneur Lorenzo est sourd, il s'est emparé de la divaî

Patrick, entraîné par Rossini vers la table du festin, ressemblait à un cadavre attaché à un corps vivant. Il ne sortit de son évanouissement moral que sur son fauteuil de convive et à la voix de Rossini, qui s'extasiait sur l'ordonnance du repas.

Le jeune Irlandais donna un coup d'œil rapide autour de lui et il faillit succomber, cette fois, à son émotion, en se trouvant placé en face de Lorenzo et de la redoutable femme de San-Carlo. Il ne distingua que confusément les cinquante personnes qui couronnaient la table; cette foule était comme

perdue dans les rayons de Sémiramis. Le voisin de droite, Rossini, restait seulement visible pour Patrick.

Le silence est ordinairement l'ouverture à la sourdine de tout festin d'artistes, mais, la première faim assouvie, un tutti de voix éclata avec plus ou moins d'accord. A la faveur du fracas du second service, Patrick reprit insensiblement ses facultés physiques et morales, et il se recueillit même pour tourner un compliment à ce grand Rossini, son voisin, qui avait eu pour lui tant d'affectueuse politesse sans qu'il le méritât. Raffermissant sa voix avec un verre de lacrima- Christiy Patrick se tourna vers le maestro, et, s'inclinant sur son assiette, il dit pompeusement :

— Cygne de Pézaro....

Rossini l'arrêta brusquement en agitant sa fourchette comme un sceptre.

— Je sais cela, je sais cela, mon cher!....

— Harmonieux fils de TAusonie, continua Patrick.

— Oui, oui, touchez-moi la main, mon brave jeune homme, et laissons les cygnes et l'Ausonie en repos. Voulez-vous que je vous apprenne à faire une bonne sauce à votre filet? C'est bien simple. Coupez une tranche de limon, exprimez le jus dans de la poudre de piment d'Espagne et de bon carick de Java; délayez le tout dans un anchois fondu à l'huile, et vous m'en direz des nouvelles : cette recette vient de M. de Cussi. IncUnezvous devant ce grand nom.

Rossini s'aperçut qu'il avait offensé Patrick, et, se penchant à son oreille, il lui dit :

— Est-ce que l'accueil que je vous ai fait ce matin ne vous a pas étonné?

— Quel accueil m'avez-vous fait? demanda Patrick avec cette dignité que prend subitement un homme fier qui croit avoir reçu une offense.

Je vous ai abordé comme un ami de

vmgt ans.

— Un instant je m'en suis enorgueilli.

Vous ne me connaissiez pas.

— Je vous connaissais! je vous connaissais ! dit Rossini avec une émotion qu'il s'efforçait de désfuiser.

— Et où m'avez-vous vu? demanda Patrick d'un ton d'inquiétude.

— Hier soir, dit Rossini à voix très-basse, je cherchais un homme avec la lanterne de Diogène, à San-Carlo, et je vous ai vu.

— Moi? dit Patrick pâlissant.

— Chut!... Oui, vous; j'ai gardé votre visage toute la nuit, là, dans le front. Vous étiez superbe. J'ai fait Seiniramide pour vous et pour moi... Maintenant, brisons là. Buvez un verre de Champagne avec moi.

Puis, apostrophant Lorenzo :

— Seigneur Lorenzo, avez-vous diné quelquefois chez Biffi, rue RicheUeu?

— Souvent, seigneur maestro.

— On y fait bien les ravioli, Savez-vous, Maria, le meilleur faiseur de ravioli à Naples?

— Non, répondit Maria.

Si Rossini eût noté ce noii^ il ne l'eût pas fait plus harmonieux à l'oreille.

— Maria, poursuivit Rossini, envoyez tous les jours à midi, au coup de Xkncjelus, votre domestique au traiteur du Violon d' Apollon, vis-à-vis Saint-Philippe de Néri. Ravioli première qualité.

Et Rossini continuait à remplir le verre de Patrick. Le jeune Irlandais, sobre de profession et de pays, buvait imprudemment, par politesse et par distraction, tout ce que lui versait le créateur de la Semiramide.

Au dessert , l'exaltation bouillonnait dans sa poitrine, et la moindre cause devait la faire éclater au dehors.

La conversation qui venait de s'établir n'é-

tait nullement du goût de Patrick. Il s'attendait à un entretien merveilleux et relevé, que devait faire naître naturellement la présence de Rossini et de la célèbre cantatrice. Au lieu de cela, il assistait à une dissertation sur les ravioli, \^ pasta-frolla , \q^ pickles, la cuisine de Biffi. Et ensuite, si de la cuisine on daignait s'élever à l'art musical, c'était alors une discussion furieuse sur les airs en ut, en fa, en ré, sur les strette, les scherze, les cabalette, les accords de tierce, les andante, les allegro, les adagio, les majeurs, les mineurs, les trémolo, les sotto voce, et sur tout cet éternel vocabulaire technique à l'usage des instrumentistes qui se plaisent à noyer la poésie et l'idée dans un dialecte magistral et assommant.

Rossini ne répondait à toutes les interpellations sur les scherze et les cabalette que par l'éloge du plat qu'il mangeait.

La célèbre cantatrice disait avec une grâce,

un sourire divin et un verre de punch glacé :

— Mon cher maestro, ie suis sincère, moi; je n'aime pas trop mon rôle de Semiramide, je n'ai point de cavatine à mon entrée; c'est affreux ! J'entre au temple de Bélus comme dans ma chambre. Faites-moi une entrée, mon cher Rossini.

— La mode du punch glacé, répondait Rossini, nous vient d'Angleterre; c'est un excitant au rôti.

Patrick se leva, les yeux étincelants et la joue enflammée, comme un homme arrivé au délire de l'exaltation et à l'oubli de luimême.

— Rossini ! s'écrie-t-il, vous chantez pour des oreilles de sourds! Ces hommes sont trop savants pour vous comprendre ! Il vous faut à vous, dans vos auditoires, des intelligences simples et naturelles, des imaginations poétiques où les broussailles de la science

ne germent pas! Rossini, vous avez bàli une pyramide nommée Semiramide; maij?, comme l'architecte égyptien, vous avez muré la porte et placé un sphinx devant.

Un premier violon se leva et apostropha Patrick. Mais llrlandais, avec un de ces regards et de ces gestes foudroyants qui suppriment la contradiction, s'écria :

— Silence à l'orchestre ! Il y a deux heures que j'écoute vos bécarres et vos bémols, écoutez-moi à votre tour, ou mangez... Oui, Semiramide est une œuvre impérissable et qui ne peut vieiUir, parce qu'elle était âgée déjà de quatre mille ans lorsqu'elle naquit. Toute musique a son point de départ terrestre et connu. La religion, la hberté, la mort et surtout l'amour sont le point de départ de Iharmonie dramatique. Mais de quelle source est sortie la musique de Semiramide? à quelle impression humaine se rattachet-elle? Il ne s'agit point de la savante com-

binaison des accords, mais de la pensée dominante qui plane sur cette partition incroyable et impossible. Rossini a dédaigné là tout ce qui fait le triomphe vulgaire et facile. Il n'y a point d'amour, point de passion charnelle, point de liberté qui se révolte contre la tyrannie, point de danse, point d'intérêt bourgeois, rien. C'est une fable renouvelée du déluge, un spectre dont on peut se moquer si l'on ne croit pas aux spectres, une mère infâme, un Assur féroce, un grand prêtre stupide, un Arsace efTéminé qui joue l'homme avec un contralto. Eh bien ! avec ces personnages usés jusqu'aux sandales dans les ornières de l'école, avec ce drame sans vérité, sans nouveauté, sans mtérêt, Rossini a créé un monde; il a pris toutes ces antiquailles et tous ces pantins de la mythologie de Relus, et il vous a rassasiés d'émotions inconnues qui nous semblent venir d'un sixième sens. Nous n'avons pas vécu à Raby-

lone, nous ignorons absolument quelles mélodies couraient avec les vents clans les palmiers des jardins suspendus, et un mystérieux instinct d'artiste nous dit que toute cette ardente musique est pleine de parfums babyloniens dans ses joies, dans ses fêtes, dans ses triomphes, dans ses terreurs, dans ses remords, dans ses tombeaux. Avant la Semiramide , vous ne deviez avoir que des œuvres courtes, belles dans certaines parties, mais expirant faute d'haleine. Dans la Semiramide, tout s'élance d'un foyer inépuisable; l'orchestre est comme un volcan qui prodigue les pierreries, comme le Vésuve les atomes de cendre. C'est une puissance de souffle surhumaine, une aspiration colossale, comme si une pyramide entr' ouvrait ses flancs pour donner passage aux torrents d'air emprisonnés dans elle depuis Ninus. C'est une profusion de richesses à épuiser tous les trésors de l'Orient !... Sémiramis, la grande reine, entre

comme elle doit entrer, belle, tremblante et muette; l'hymne éclate autour délie, mais la coupable reine se tait. Voici Arsace qui arrive; écoutez ce qu'il chante et dites si Cela vous rappelle un mode connu. Ecoutez son duo avec Assur, et dites-moi si jamais la musique, dans des proportions si étroites, a produit quelque chose de plus large, de plus varié, de plus opulent. Écoutez ces airs de volupté orientale que les femmes de la reine chantent dans les jardins, et dites-moi si vous ne respirez pas le doux poison qui circulait dans le gynécée des reines adultères. Ecoutez le finale du tombeau, et dites- moi si jamais la métaphysique des terreurs surnaturelles a trouvé une langue plus formidable pour vous donner les frissons de la mort ! Après cette lugubre et terrible scène, qui vous fait croire à l'incçoyable, il semble que le pouvoir de Tartiste créateur ne peut aller au delà. Comptez sur Rossini : vous n"avez

vu encore que le péristyle du[temple; vous avez fait un pas; entrez. La même énergie de tons, la même vigueur d'haleine vous jettera d'autres merveilles. Rossini vous fera même assister à une scène qui est le^prodige de l'art; il vous attendrira sur^une mère couverte du sang de son époux et qui embrasse son fils; Rossini tirera du néant, pour accomplir cette réconciliation impossible, des notes fondues dans le creuset céleste au jour de la clémence de Dieu. Et ne croyez pas que tant de miraculeuses choses soient toutes l'effet des savantes combinaisons de l'art ou même des inspirations solitaires du poète; il est arrivé à Rossini ce qui ne manque jamais aux génies sublimes, le bonheur! Sous l'obsession de son démon, Rossini obéissait souvent, à son insu, à une loi surnaturelle qui lui dictait les échos d'un monde évanoui. C'était l'association de deux natures dont une seule se matérialisait et prenait un corps

humain; Tautre restait dans ces profondeurs de l'espace où quelque invisible génie garde tous les trésors de joie, de colère, de douleur, d'amour, de flamme, que l'homme a dépensés depuis sa création !

Patrick se laissa tomber sur son fauteuil; son visage était écarlate; ses cheveux hérissés s'agitaient comme des flammes. Il jeta sur la femme un regard dévorant, et, fermant les yeux, allongeant les bras sur la table, roulant son visage sur ses mains, il garda l'immobilité de la tombe ou du sommeil.

La stupéfaction était peinte sur tous les convives. Rossini, le plus spirituel des hommes de génie, grimaça le sourire et chercha, pour la première fois, une plaisanterie de circonstance; mais pour la première fois il ne trouva rien. La belle Maria, convulsivement agitée, avait allongé ses bras nus et superbes sur la table, et, la poitrine en avant, les tresses déroulées sur les tempes et les épaules, le

visage immobile, l'œil fixe et largement ouvert, elle ressemblait à un sphinx de marbre blanc exhumé d'une fouille du temple napolitain d'Isis et Sérapis.

Mais de tous les convives, le plus merveilleux à voir était Lorenzo, le maître du festin et de la villa. Ce qu'il avait entendu, ce qu'il voyait, lui paraissait inexplicable; il continuait à regarder Patrick avec des yeux humides d'émotion et bouleversés par une sorte de terreur. Personne n'osait hasarder une réflexion avant Lorenzo, et lui ne savait quelle tournure donner à cette scène sans nom. Tout à coup il se leva, doubla un des bouts de la table, et, soulevant Patrick, il l'emporta évanoui ou endormi dans l'intérieur de la maison.

Un domestique vint annoncer, de la part de son maître, que le seigneur Lorenzo consacrait le reste de la journée à son ami malade, et que chaque convive était rendu à sa liberté.

Les invités, toujours silencieux, se levèrent et marchèrent lentement vers le rivage, où les rameurs les attendaient.

Ils étaient déjà bien loin, et la célèbre cantatrice n'avait pas encore quitté sa place.

— Madame, lui dit Rossini, songez que nous avons une répétition à quatre heures.

Maria fit un mouvement nerveux de la tête et des bras, comme si elle eût dormi éveillée et qu'une voix l'eût arrachée à cet étrange sommeil; et, se levant avec une vivacité convulsive, elle dit :

— C'est juste; allons à la répétition.

ly

Le lendemain de ce jour, Patrick se levait avec le premier rayon du soleil dans une chambre de la villa Sorrentina. Il ouvrit la croisée et respira, dans l'air frais du matin, le meilleur remède que la médecine puisse conseiller après une furieuse agitation.

Lorenzo entra, et les deux amis, un peu embarrassés l'un de l'autre, se serrèrent affectueusement la main.

Avec une question banale, on sort facilement d'une position équivoque.

— Comment as-tu passé la nuit? dit Lorenzo avec une aisance affectée qui voulait ménager son ami.

— Fort bien, dit Patrick... Est-ce que j'ai été malade?

— Non; c'est une question d'habitude que je te fais.

Patrick ferma les yeux comme pour regarder sans distraction en lui-même quelque souvenir confus de la veille, et, prenant la main de Lorenzo :

— Mon ami, dit-il, viens à mon aide; que s'est-il passé hier? Quelque chose me pèse, là, sur le front... Ai-je dormi longtemps?

— Quinze heures, dit Lorenzo en riant.

— Quinze heures! J'ai fait des rêves étranges... attends... attends... le brouillard se dissipe... je commence à voir clair... Oh! sainte pudeur !

Et il jeta son visage dans ses mains.

— Enfant! dit Lorenzo avec un accent d'affection touchante, enfant, ne prends donc pas la peine de rougir ainsi devant moi.

— Lorenzo, c'est décidé, je pars pour Rome aujourd'liui-, j'irai me jeter aux pieds du saint-père.

— Eh! quel crime as-tu commis, innocent?

— Patrick!...

— Tu as bu du Champagne et du lacrima- Christi : voilà de quoi désespérer de son salut !

— J'ai bu l'enfer! s'écria Patrick.

Et il étreignit fortement sa poitrine dans

ses bras.

— Mon ami, dit Lorenzo, parle-moi avec franchise; depuis hier, je suis bouleversé. J'ai passé ma nuit sur le seuil de ta porte pour écouter la voix de tes songes et obtenir une confidence de ton sommeil. Que se passe-t-il

en toi de mystérieux, d'inexplicable, depuis hier?...

Patrick ne savait ce qu'il allait répondre, lorsqu'un domestique annonça sur l'escalier qu'il avait une lettre k donner à M. Patrick de Dublin.

Lorenzo prit la lettre et la remit à son ami.

Patrick ouvrit et lut :

« My DEAR SIR,

« J'espère que vous serez assez bon pour accepter un déjeuner sans façon et frugal à la villa Barbaïa, au Pausilippe. Nous serons aussi peu de monde que vous voudrez. Je vous ai fait retenir ce soir, à San-Cario, une îpge à côté de la loge du roi. On joue votre Semiramide.

« Maria. »

- — Démon! s'écria P^rick en froïssaul Je

billet dans ses mains.... Tiens, Lorenzo, lis. Est-ce un tour de l'enfer, celui-là?

Lorenzo prit le billet et sa figure se couvrit d'une pâleur mortelle.

— Est-ce à toi ou à moi que ce billet est adressé? demanda-t-il d'une voix éteinte par l'émotion.

Pour toute réponse, Patrick remit l'enveloppe du billet à Lorenzo.

— Oui, dit le jeune Italien, c'est à toi : A M. Patrick 0.... de Dublin,... L'adresse est précise, c'est bien à toi... Et comptes-tu aller à cette invitation... mystérieuse, Patrick?

L'Irlandais, les bras croisés sur sa poitrine, se promenait à grands pas et paraissait méditer quelque résolution.

— Patrick, poursuivit Lorenzo, il paraît que la belle actrice a découvert ton nom à l'hôtel de la Victoire... du moins je suppose... Il paraît que cela lui tenait au cœur.

Patrick ne répondit pas, Lorenzo sortit un

instant de la chambre, sans être remarqué de son ami, et dit quelques mots à l'oreille du domestique sur l'escalier.

Rentré, il prit vivement le bras de Patrick et lui dit :

— Mon ami , tu es appelé à la villa Barbaïa; le sais-tu? Suis-je indiscret en te demandant si tu me quitteras pour ce déjeuner?

— Eh bien ! s'écria Patrick, puisque l'enfer le veut, l'enfer sera content. Oui, j'irai à la villa Barbaïa !

— Malheureux ! s'écria Lorenzo, tu renies donc tes devoirs?

— J'appelle la grâce à mon secours et la grâce ne vient pas.

— Patrick, songe à l'habit que tu portes!

— L'habit que je porte est le tien, je ne souille pas l'habit de saint Pierre. A quoi songes-tu, de me donner de si sages conseils aujourd'hui, toi si libertin hier?

— Patrick, tu vas me comprendre. Si j'avais reçu une invitation de cette femme, sans y voir figurer ton nom à côté du mien, j'aurais refusé.

— Oui, voilà seulement ce qui te révolte, Lorenzo. Tu es sincère.

— Très-sincère.

— Eh bien ! ce billet m'autorise à choisir ma société. Je t'invite.

— Quelle étrange plaisanterie me fais-tu là?

— Je parle sérieusement. Accompagnemoi à la villa Barbaïa.

— Non, mille fois non; je reste. Il n'y a pas un souvenir d'une ligne pour Lorenzo dans ce billet... L'intention de celle qui écrit est évidente... on veut être seule avec toi.

— Adieu, Lorenzo; ma tête brûle; la volonté manque à mon âme; je suis sur une pente horrib'.e : l'abîme appelle l'abîme; il faut aller a;a fond du gouffre.

nu 18

— Adieu, Patrick.

— Oii te reverrai-je, Lorenzo?

— A San-Carlo, ce soir.

— A San-Carlo!... Mon Dieu! mon Dieu!

pourquoi m'abandonnez-vous? Ce fut le cri du fils de l'homme sur le Calvaire!... Oui, Lorenzo, je sens sur mon front le sceau de la réprobation... A San-Carlo!

Et il fît un pas vers la porte pour sortir. Lorenzo, au comble de l'agitation, courut à lui, et prenant ses deux mains et mettant sa figure à deux doigts de la sienne, il lui dit d'une voix effrayante :

— Patrick, tu l'aimes donc, cette femme? L'Irlandais jeta sur Lorenzo un regard

mélancolique et dit :

— Adieu! adieu!

Et il sortit de la chambre ^vec une précipitation qui ressemblait à la fol ie.

Lorenzo s'assit et le suivit quv "î^ue temps de l'œil avec un sourire où perçai'^ ^^ mali-

gnité. Puis il appela son domestique el lui demanda si ses ordres avaient été suivis. Celui-ci répondit que tous les canots de la villa étaient déjà bien loin, qu'il ne restait dans la baie qu'un batelet plat, sans rame et à demi submergé.

— C'est bien, dit Lorenzo, je vais voir rentrer mon Patrick, que j'ai fait prisonnier de guerre. On l'attendra longtemps à la villa Barbaïa ce matin et à San-Carlo ce soir.

Une demi-heure s'étant écoulée, Lorenzo conçut quelque inquiétude, et il se leva pour jeter un coup d'oeil sur le rivage. Sous les arbres, dans les allées, sur la grève, tout était désert et silence. Il appela son ami à haute voix et à plusieurs reprises. La réponse attendue ne résonna pas dans l'air. L'anxiété de Lorenzo augmentait à chaque instant. — Mais cet homme est un démon incarné! disait-il à un interlocuteur absent, comme on parle dans le jardin de l'hospice des fous; cet

homme est un démon!... Où diable a-t-il vu la Semiramide? où s'est-il rendu amoureux de cette femme? et maintenant quel chemin a-t-il pris pour aller à la villa du Pausilippe? Et il est aimé! il est aimé!.... aimé de cette femme!... et pour un mauvais feuilleton sur Semiramide qu'il a prêché hier entre deux flacons de lacrima-Christil Oh! ma position est intolérable! Il faut que j'en sorte à tout prix !

Le jardinier de la villa revenait de la pêche en ce moment et passait, les hgnes sur l'épaule, devant Lorenzo. A la première question que lui fît son maître, la vérité se révéla. Le jardinier avait vu un jeune homme accourir sur le rivage, et lançant des regards inquiets autour de lui comme pour chercher un canot. Puis ce même jeune homme apercevant une barque de pêcheur qui cinglait dans la direction de Naples, à peu de distance de la côte, il s'était jeté bravement à

la mer et avait atteint la barque en quelques élans.

— Mais cet ange d'hier est donc un démon aujourd'hui ! s'écria Lorenzo.

Puis, s'adressant au jardinier, il kii dit :

— C'est l'heure du retour de la pêche; reste ici, attache tes yeux sur la mer, et ne manque pas de héler le premier bateau qui passera à la portée de ta voix. Il y a cinq ducats à gagner pour le patron. Je t'attends à la maison, et, si tu m'amènes une barque, il y a cinq ducats encore pour toi.

— Je promets à votre seigneurie un patron dans un quart d'heure, dit le jardinier en s'inclinant.

Et Lorenzo reprit le chemin de la villa, répétant à haute voix son éternel monologue : — Cet ange est un démon.

La villa Barbaïa est une résidence délicieuse, elle est suspendue au flanc du Paiisilippe comme un blanc et frais nourrisson au sein de sa mère. 11 y a des treilles charmantes, de doux abris, de ravissantes échappées de mer et de montagnes, des bois recueillis où l'on entend des murmures pleins de grâce, de mélodie, de volupté, d'amour.

Patrick se promène sous les arbres qui couronnent la villa bien avant l'heure cou-

venue de l'invitation; il porte un costume élégant, au suprême goùl de la fashion; c'est dans la ville de Tolède qu'il s'est habillé mondainement de pied en cap, plus heureux que Léandre, qui ne trouvait pas de tailleurs quand il arrivait au pied de la tour d'Héro. Un domestique a promis de le prévenir quand sonnera l'heure de la réception. Le jeune novice irlandais est charmé de ce retard, qu'il emploie à préparer des questions et des réponses. Mais, à chaque instant, il ouvre le précieux billet et tâche de découvrir, sous le voile des expressions, la véritable et occulte pensée de la femme artiste. Quel admirable plan de vie il s'organise à loisir ! Sans doute cette villa charmante appartient à la célèbre cantatrice. Ce sont bien là les jardins suspendus de Semiramide. Oh ! que l'existence doit être douce entre l'azur de ce ciel et l'azur de ce golfe ! Quel ravissement d'être le maître, le favori ou l'esclave de cette reine su-

perbe, et de la recevoir là, toute palpitante des caresses de San-Carlo, et de dire à tout ce monde en délire et brûlé d'inutiles désirs: «Oui, cette femme... » Patrick n'osait achever son idée; mais si quelque témoin de son agitation eût passé, il aurait vu que le jeune homme était partagé entre les sentiments les plus opposés, la joie et le désespoir, l'extase et le remords, la honte et l'orgueil.

A l'heure annoncée. Maria se leva comme une étoile entre deux colonnes de marbre de la villa. Elle portait, comme toujours, une simple robe blanche, virginalement agrafée à la racine d'un cou pur et blanc comme l'ivoire. Sur sa belle tête nue , l'ébène fluide des cheveux se divisait mollement et roulait en bandelettes égales sur ses épaules. Au premier sourire qu'elle laissa tomber de ses yeux veloutés et limpides, cette création immense et sublime sembla sortir du chaos et tressailhr de joie comme l'Eden à la naissance d'Eve.

Le plus beau paysage, sans la femme, n'est que la silhouette du. néant !

Patrick la vit et son regard expira d'amour. Il se raffermit sur ses pieds et marcha lentement vers la maison. En cet instant décisif, toutes les belles choses qu'il avait préparées s'évanouirent dans sa mémoire. Il ne trouva sur ses lèvres convulsives que des phrases obscures et bégayées. Maria, avec cette noble familiarité des grands artistes, lui tendit gracieusement la main, comme à une ancienne connaissance, et lui dit :

— Vous êtes exact comme un gentilhomme anglais, mon cher monsieur Patrick.

Etes-vous seul?

— Oh ! seul ! répondit Patrick avec une expression de mystère qui fit sourire la belle dame.

— C'est que votre ami aurait été de trop ce matin.

—J'ai laissé mon ami à la villa Sorrentina.

— Très-bien ! sir Patrick. Votre indisposition d'hier n'a pas eu de suites?

— Pas eu de suites, répondit Patrick en écho.

— Permettez-moi de vous introduire et de vous présenter à mon cher imprésario.

Patrick n'entendit pas la fin de cette phrase. En ce moment, toutes les cloches de , JNaples sonnèrent X Angélus, et cette harmonie aérienne et religieuse fit tressaillir le jeune chrétien, comme si sa mère l'EgUse lui eût envoyé un reproche et un conseil par toutes les saintes voix de l'air. Quelques larmes de remords tombèrent de ses yeux, mais elles furent bientôt dévorées par la flamme de passion qui brûlait son visage et changées en un sourire par les sons d'un cor qui jouait un air de la Dame du lac.

Attiré par le geste d'une femme comme le fer par l'aimant, Patrick se trouva, sans y songer, dans une salle charmante peinte à

fresque et toute remplie d'images païennes comme un triclinium de Pompéia.

Patrick s'inclina devant un étranger qu'il supposa être le père de Maria, ce qui donna soudainement à sa position un caractère moral dont il s'estima heureux de s'applaudir.

Il n'y avait que trois couverts. On se mit à table. Patrick, feignant de se retourner pour regarder une Danaë sous sa pluie d'or, peinte à fresque, dissimula un Benedicite et deux rapides signes de croix... — Lâche déserteur que je suis! se dit-il dans une réflexion mentale. Et sous les phs de sa serviette qu'il déroulait, il frappa sa poitrine trois fois.

Au premier service, il eut l'air d'excuser son silence par son appétit. La conversation d'ailleurs n'était pas effrayante pour lui. On parlait des recettes de vSan-Carlo, du prochain galUf d'un bon mot du prince de Sy-

racuse, de la fuite d'une choriste qui s'était enlevée avec une contre-basse, de l'arrivée d'un jeune peintre décorateur qui devait effacer San-Quirico; enfin d'une foule de ces riens qui défraient les conversations des artistes et des directeurs.

Insensiblement Patrick reprenait sa tranquillité. Mais, au milieu de tous ces petits propos sans consistance et sans but, Maria laissa tomber une phrase qui replongea l'Irlandais dans un trouble alarmant. Cette phrase fut prononcée lentement et d'un ton si affecté que Patrick ne put s'empêcher d'y attacher une intention.

— Moi, avait dit la jeune actrice, ma liberté m'est douce, et, si je la perds, ce ne sera qu'en épousant un grand artiste. J'ai refusé des princes, c'est connu.

Patrick fut surtout bouleversé par le regard qui accompagnait ces paroles.

Au dessert, \ imprésario , qui était plus

que jamais pour Patrick le père de Maria, prit un air solennel, et, regardant fixement le jeune Irlandais, il lui dit :

— Sir Patrick, vous allez connaître maintenant quelle a été notre intention en vous priant de vous rendre seul à ce déjeuner.

— Voilà la proposition de mariage qui arrive, pensa l'Irlandais. Et il passa vingt fois dans une minute de l'enfer au paradis. \J imprésario continua :

— J'espère que vous me répondrez franchement, sir Patrick. (Patrick fit un signe affirmatif.) Hier soir, madame notre divine prima donna est revenue de la villa Sorrenfina, tout enchantée de votre mérite, et le maestro Rossini lui-même exécutait avec madame, à votre sujet, un véritable duo d'éloges; à tel point que vous avez forcé Rossini à se prendre au sérieux. Un miracle ! on a dit que vous aviez parlé de l'art en artiste, mais en artiste hors de ligne, et qu'il n'y avait

en Irlande qu'un seul homme de cette puissance musicale, le célèbre ténor Patrick, qui a débuté à Royal-Theatrp, à Dublin, en 1 83., ainsi que ma correspondance me l'annonça dans le temps. J'ai su depuis que le célèbre ténor est venu se perfectionner incognito à. Milan et à Bologne, et qu'il a chanté, à la loggia, chez M""' de Valabrègue, avec W^ Duvivier, soprano et contralto, un duo d'Armida de manière à enlever les applaudissements. Le chevaHer Sampierri, qui est le premier accompagnateur de la Toscane, m'a confirmé tout cela. Sir Patrick, il nous manque un ténor à San-Carlo pour faire notre saison. Nous en avons un qui, par malheur, est un ténor sfogato. Ce n'est pas mon affaire. Dans la Semiramide, nous pouvons à la rigueur nous passer d'un premier ténor; dans cet opéra, Rossini n'a sérieusement écrit que la basse, le contralto et le soprano. Le ténor y est accessoire. Mais si nous vou-

Ions monter Otello, par exemple, qui fait toujours fanatismaf nous sommes sans ténor. Comprenez-vous ma position, sir Patrick?

L'Irlandais écoutait ce discours si étrange pour lui plutôt avec ses yeux qu'avec ses oreilles; il regardait \ imprésario d'un air effaré, qui pouvait passer pour l'expression du vif intérêt que lui inspirait ce préambule. U imprésario, augurant bien de l'attention muette de son convive, continua ainsi :

— La saison s'annonce bien à San-Carlo. Nous avons cent quarante familles anglaises à Naples, onze princes russes avec leur suite, et nombre de riches Espagnols. Ce n'est pas le bon public qui manque, c'est un ténor. Aussi je suis prêt à faire tous les sacrifices possibles pour avoir un ténor assoluto comme vous, monsieur (Patrick bondit), oui, comme vous, monsieur; l'incognito est désormais impossible, et je vous offre mille livres et une

représentation à bénéfice qui vous vaudra bien autant.

Il n'y a pas une tête, dans tous les tableaux des musées d'Italie , qui puisse donner idée du sentiment indéfinissable qui contractait le visage de Patrick. Ses traits semblaient avoir changé de place : il regardait \ imprésario de l'air d'un homme qui, réveillé en sursaut d'un profond sommeil, serait obligé de faire une réponse à une question inconnue.

y U imprésario, habitué à avoir autour de lui les visages les plus extravagants de la terre, crut voir, au silence de Patrick, que ses propositions n'avaient point paru assez avantageuses, et il offrait deux cents livres en sus des mille.

— C'est juste ce que je gagne! dit la prima donna. Monsieur Patrick ne peut plus hésiter.

— Vous ne pouvez plus hésiter, dit \impresario.

•^ — Cet Erinh! cet Erinnt ce tnaiidi! vâtfs^ seau qui a été obligé de rentrer dans !e peff? s'écria Patriek; et il eâchà son Visage avec ses mains... Après une pause, il ajouta : >

— Fatalité \ fatalité î k damnation d'un homme est attacliée à un coup de véAt \

Cette fois, ce fut X imprésario qui otïvrit dfes yeux démesurés. La prima donna, !és" deux coudas sur la table, fes mains jointes, avait repris- sa position de la veitle et regar^ dait Patrick avec une inquiélude mêlée d'effroi.

Patrick saisit au vol un moment lucide de bonne inspiration et dit à X imprésario :

— Monsieur, vous m'avez pris au dé^ pourvu; je ne suis pas prêt à vous répondre. Donnez-moi un jour de réflexion.

— ^Excusez, monsieur Patrick, l'indiscré-» tion que nous avons commise en trahissant votre incognito. N'attribuez ce procédé, peu convenable, j'en conviens, qu'au désir de.

mettre en relief votre talent sur le premier théâtre du monde, et aux nécessités urgentes de service lyrique où je me trouve en ce moment. Vous excuserez un véritable imprésario in angustie.

— Maintenant, parlons d'autre chose, s'il vous plaît, dit Patrick.

— Soit, dit \ imprésario.

Et jusqu'à la fin du repas il se fit un échange de mots insignifiants, comme il arrive après une conversation ardente qui a mis tous les interlocuteurs dans l'embarras.

En se levant de table, Y imprésario dit à Patrick :

— Nous avons quelques petites aiYaires au théâtre pour la représentafion de ce soir; vous nous permettrez de vous accompagner à la ville, dans une heure. Moi, j'ai quelques ordres à donner ici. Mais je vous laisse en bonne compagnie.

— Je suis à vos ordres, dit Patrick.

Lorsque Maria et l'Irlandais se trouvèrent seuls sur la terrasse, la conversation ne tarda pas de s'établir. La prima donna regarda fixement Patrick et lui dit :

— Douze cents livres et un bénéfice ! Il n'y a pas de quoi demander vingt-quatre heures de réflexion!

— Madame, dit vivement Patrick, je suis de race montagnarde et je ne sais pas garder mes sentiments. Si vous m'offriez les trois plus belles choses de ce monde, votre main, votre fortune, votre amour, je vous demanderais un jour de réflexion.

— Ah ! dit l'actrice avec un sourire charmant, il paraît que vous êtes habitué au bonheur ! Vous le marchandez quand on vous le donne gratis.

— Oh! ne me raillez pas, madame; plaignez-moi ! Vous voyez devant vous un homme qui, depuis trois jours, doute de son existence, un homme qui fait un rêve pénible

et qui ronge ses poings sans pouvoir se réveiller.

— Expliquez-vous, monsieur, dit l'actrice avec émotion , et si l'intérêt que vous m'avez inspiré...

— Madame, n'achevez pas! n'achevez pas! 11 m'est aussi impossible de connaître mon bonheur que mon malheur. Entre vous et moi il y a un abîme ! Je devais vous fuir, et ma vie s'éteint loin de vous. Je voudrais rester là sur cette place, et la plus impérieuse des voix me dit de m'éloigner. L'air que je respire ici me tue et me ressuscite; je sens sous mes pieds le feu de l'enfer et dans mon cœur les extases du paradis. Il y a deux êtres en moi : l'un blasphème, l'autre prie; et, si cette lutte se prolonge, je sens que ma raison y périra!

— Revenez à vous , monsieur, dit Maria d'une voix mélodieuse et pleine d'affection. Je pourrais m' assurer de vos paroles, mais

vous êtes si sincère dans l'expression de vos sentiments, que je vous accorde mon estime et mon amitié.

— Eh! madame, quand vous m'offririez votre amour, je vous répète qu'il me serait impossible de l'accepter.

— Alors, quel est votre but, monsieur, qu'exigez-vous?

— Rien ! je me plains. Me refuserez-vous la plainte? la plainte, seule consolation que Dieu ait donnée à l'homme !

— En vérité, monsieur, je ne sais si je dois plus longtemps entendre...

— C'est bien, madame, je me tairai.

— Surtout réfléchissez, monsieur, à ma position : elle est fort délicate. Je ne suis nullement préparée à une confidence qui me parait inopportune aujourd'hui , mais qui plus tard...

La subite arrivée de Ximpresario coupa sur ce mot la phrase la plus mtéressante de

l'entretien. Patrick s'éloigna de quelques pas pour dissimuler à Ximpresario l'horrible trouble qui l'agitait. Celui-ci profita de l'instant pour dire à Maria :

— Eh bien! l'avez-vous décidé? acceptet-il? débutera-l-il dans Otello?

— C'est possible, répondit au hasard l'actrice, trop préoccupée de la situation pour écouter Ximpresario.

La voiture attendait au bas de la rampe. Patrick refusa d'y monter, pour se ménager le plaisir, disait-il, d'aller à Naples en se promenant. — A ce soir donc, à San-Carlo! dit Ximpresario. — A ce soir! dit Maria.

\limpresario était déjà dans la voiture. L'actrice tendit la main à Patrick. — A ce soir! lui dit l'Irlandais; et quand vous serez délivrée à San-Carlo, je vous donne rendezvous au pied des autels.

Patrick avait cru se réconcilier avec luimême en légitimant son amour par cette

promesse sainte. Mais, bien qu'il n'eût pas été encore consacré par le sacerdoce, il avait fait d'irrévocables vœux, et chacune de ses pensées était déjà un sacrilège et un parjure devant Dieu.

S'entretenant avec ses réflexions, il se promène sur le bord de la mer, en attendant l'heure du spectacle. On jouait l'ouverture lorsqu'il entra dans la loge de San-Carlo. Plusieurs convives de la villa Sorrentina y avaient déjà pris place, et Lorenzo était du nombre.

Pati^ick serra la main de son ami et ne remarqua pas l'horrible pâleur qui couvrait le visage du jeune Italien.

Lorenzo fit un sourire forcé, et, se penchant à l'oreille de Patrick, il lui dit : — Que de choses tu dois avoir à me conter, heureux Patrick! — Silence! répondit l'Irlandais, je veux écouter l'ouverture. — Encore un mot, mon cher Patrick; où diable as-tu vu jouer

la Semiramide dans ta vie? — Ici. — Patrick, tu es damné!

Le jeune diacre tressaillit; mais le rideau se leva, emportant avec lui dans ses plis les terreurs religieuses de Patrick.

La salle entière attendait Semiramide.

Quand elle parut, les cinq rangs de loges éclatèrent, comme un vaisseau à cinq ponts qui ferait feu de tous ses sabords. Deux hommes seuls n'applaudirent pas, Lorenzo et Patrick.

Au moment où le grand prêtre entonnait le Fra tantiregiepopoli, la cantatrice lança vers la loge de Patrick un de ces regards rapides et lumineux que les actrices savent si bien adresser à un seul visage et dissimuler à toute une multitude. Patrick vit le ciel s'entr'ouvrir, et toutes les joies de la vie entrèrent dans son cœur.

Alors une voix dit au fond de la loge : — On demande monsieur Patrick 0...

— Qui m'appelle? dit le jeune Irlandais.

— Vous êtes prié de descendre au péri^ style, dit la voix.

— Je garde ta place, dit Lorenzo; et un sourire infernal contracta sa %ure.

Patrick descendit.

Un domestique lui remit u^e lettre scellée des armes épiscopales.

Il ouvrit et lut.

Le prélat napolitain menaçait Patrick des foudres de l'excommunication, s'il n'allait, à l'heure même, s'enfermer au couvent des Camaldules pour y faire une retraite d'un an.

En ce moment, une porte s'ouvrit d^ns les corridoi's et le mot spavento tomba, comme \\n coup de foudre, sur la tête de Patrick.

Patrick releva fièrement Je front vers le ciel comme pour invoquer Dieu, et il dit :

— Aux Camaldulesl

Et il sortit du théâtre d'un pas ferme et résolu.

Quinze mois environ apràs cette scène, par un beau soir d'été, un jeune prêtre se pronienaii en récitant son bréviaire sur les fives du lac de Killarney, dans le comté de Kerry, en Irlande. Il eût été difficile de re- Xionnaître dans cet ecclésiastique le fougueux Patrick de la villa Sorrentijia, tant il avait été miné par les jeûnes, les veilles ardentes de la prière, les austérités du cénobite, la méditation et le repentir!

Ordonné prêtre, depuis un mois, dans l'église de Saint-Patrick, à Dublin, il avait été envoyé à la petite ville de Killarney pour y remplir les fonctions de vicaire, et il s'était enseveli avec joie dans ce recoin de l'Irlande comme dans un tombeau.

Après la scène de San-Carlo, il avait embrassé aux Camaldules la vie muette et contemplative des trappistes, il n'avait parlé qu'à son âme, il n'avait écouté d'autre parole que l'incessante voix de la prière, qui roule nuit et jour dans l'église, le cloître, le dortoir d'un couvent. Mais après son ordination, lorsqu'il eut élevé entre le monde et lui urfe barrière insurmontable, il crut devoir écrire à son ami de séminaire, Lorenzo, une lettre dans laquelle il se révélait à lui dans la pensée de sa nouvelle position, afin que d'anciens scandales fussent effacés de la mémoire de tout le monde. Voici cette lettre, qui fit une vive impression sur Lorenzo :

Au presbytère de Killarney... 183.,

« Mon cher Lorenzo ,

« Si je suis mort au monde, je veux au moins être vivant aujourd'hui pour mon unique ami. Ce soir, je rentrerai dans mon tombeau.

« J'ai fait trois jours la vie du monde, et ces trois jours ont été brûlants et longs comme trois siècles de l'enfer. Voilà donc ce que le monde peut donner à ses élus ! Ceux qui peuvent y vivre sont plus forts que ceux qui renoncent à lui : j'ai fait une chose très-facile en le quittant.

« Me voilà relégué dans un pays bien favorable aux méditations, c'est le coin du globe qu'il me faut. Dieu l'a créé pour moi. L'Océan n'est pas loin, et je me plais à m'entretenir avec lui des mystères sublimes de la création; ma pensée l'interroge, et son immensité répond à l'atome.

« J'ai tin autre océâîi dans mon voisinage, le beau lac de Killarney; c'est le portrait en miniature de l'infini dans un cadre de montagnes. Lès nuages passent et boivent dans h lac comme dans une coupe taillée dans le roc. C'est là que je viens m 'asseoir pour penser et prier. Il n'y a pas, sous le ciel, un oratoire plus religieux. Là, si je pousse un seul cri vers Dieu, ce cri est répété mille fois par l'écho inextinguible dés roches circu^ laires qui couronnent le lac. Le prêtre entonne le verset, et toute la nature répond et prie avec lui.

« Cette terre est une communication éternelle avec le ciel; les plus hautes montagnes s'y élèvent comme d'impérissables pensées, qui parlent de près à Dieu par la voix de la foudre et du vent. Quelquefois je me figure que je suis dans une éghse immense, dont la voûte est le firmament, et qui a pour prhers les pics subhmes de Mangerton et de Bautry,

les montagnes de Galty et de Naples. Sons le péristyle de ce temple infini, le lac de Killarney n'a que les proportions d'un bénitier ordinaire. Saint-Pierre de Rome n'est qu'un grain de marbre devant celte basilique bâtie par la main de Dieu.

« Oh! lorsqu'on regarde le monde du haut de cette création, le monde est un atome qui ne vaut pas la peine qu'on se damne pour lui. Un jour, Lorenzo, tu reconnaîtras la vanité des plaisirs de la terre et tu te souviendras que, dans un coin de l'Irlande, il te reste un frère et un ami.

« Patrick 0"*. »

Le jeune prêtre, ayant terminé son office du soir, s'assit et déposa son bréviaire à côté de lui. Le dernier rayon du soleil avait disparu.

Il avait fini la prière écrite, il commençait la prière mentale, qui n'a pas besoin d'être formulée pour être comprise de celui qu'on prie avec le cœur bien mieux qu'avec les lèvres.

Un grand bruit de voix éclata soudainement dans les solitudes, toujours silencieuses. Au milieu de ces voix, on distinguait les sons d'un cor qui jouait un air de la Dame du lac. Patrick se leva et tressaillit comme si un volcan eût éclaté sous ses piedsj

Il prit son bréviaire et le serra sur sa poitrine, comme un soldat fait de son bouclier, en entendant le clairon de l'ennemi.

Ce fut un terrible moment d'apparition surnaturelle, un mirage d'êtres vivants. Six hommes et une jeune femme se révélèrent sur un plateau de rochers comme un groupe sur un piédestal. Patrick reconnut distinctement deux de ces personnes, Lorenzo et Maria : les autres , il ne les vit pas !

Maria se détachait sur un fond de ciel d'une transparence si lumineuse qu'elle lui servait d'auréole. L'œil le moins exercé l'aurait, du premier coup, reconnue dans cette favorable position d'optique. Il fut donc im-

possible à Patrick de croire que son œil l'avait trompé amx approches de la nuit.

Trois fois il regarda l'apparition et trois fois sa tête retomba sur son épaule; il s'appuya de faiblesse sur un rocher et resta immobile comme lui. Puis un long gémissement sortit de la poitrine du prêtre, et ce bruit, qui, dans tout autre endroit, eût passé inentendu, circula d'échos en échos le long du lac, comme la dernière plainte d'un homme au désespoir, qui se noie et meurt avec le jour.

Tout à coup le cor poussa une note, aiguë comme l'invisible lame d'acier qui jaillit du tam-tam, et le formidable finale de SemiramidOy QUAL MESTo GEjnTo! éclata sur les eaux endormies de Killarney.

Le chœur était chanté à sept voix et le cor l'accompagnait avec des notes stridentes qui roulaient sur l'épiderme comme une lime d'acier. Dans cette solitude pleine d'échos et

retentissante comme l'orgue de Dieu, cet incroyable septuor, entonné par d'habiles voix, semblait être chanté par un monde de choristes et accompagné par un orchestre puissant.

Une voix, une voix bien connue, un soprano merveilleux planant sur le lac et les montagnes, les fit tressaillir avec ces paroles sinistres qui semblaient évoquer l'enfer :

Quai mesto gemito da quella tomba!

Quai grido funèbre cupo ribomba !

Oh ! le grand Rossini avait travaillé pour cette nature et pour cette nuit ! Elle était arrivée, cette nuit sombre et mystérieuse; une seule constellation luisait au ciel; la grande Ourse, magnifique fauteuil d'étoiles renversé à demi, comme si le dieu du ciel venait d'être détrôné par Satan. Les montagnes ouvrirent leurs oreilles caverneuses, et le souffle de l'air

anima le clavier de leurs échos infinis. Les sapins parlèrent aux mousses des pics, les collines aux herbes de la plaine, les ruisseaux d'eau vive aux cailloux polis, les grillons aux chênes, les bruyères aux lacs, les vagues de l'océan aux tristes écueils, et tous ces murmures, toutes ces plaintes, toutes ces voix de la nuit, emportaient au ciel l'infernale harmonie du maître.

Le lamentable cri de Ninus sortit de la montagne comme des flancs de Babel. Toutes les impressions de terreur ressenties depuis le meurtre d'Abel coururent dans l'air. C'était une véritable nuit de Babylone. Les roches saillantes, les pics gigantesques, les montagnes amoncelées, les immenses arceaux granitiques, tout ce paysage grandiose, éclairé fantastiquement aux étoiles, ressemblait à cette architecture infinie, créée par Martyn, le Byron de la peinture; et aux massifs de sapins élevés aux nues par les mon-

tagnes insurgées, on aurait cru voir les jardins suspendus de Sémiramis. Alors il y eut encore une sorte de prodige qui ne pouvait éclater qu'à cette heure et dans ce lieu; car il y a des moments et des sites oii la grande énigme de la musique dit son mot secret, où nous comprenons, claire et sans voile, cette langue insaisissable de notes fugitives, cette langue qui ne dit rien et dit tout, et dont les villes évaporées ne connaissent que l'alphabet. Le chœur babylonien était terminé et les vallées le chantaient encore. Les mille échos, pris au dépourvu par la rapidité du chant final, avaient des flots de notes en réserve à rendre aux sept musiciens. La montagne, les bois, les pics, les cavernes, les arceaux granitiques, ces puissants choristes, continuaient l'hymne que les faibles voix humaines avaient achevé. Jamais Rossini n'eut des interprètes plus grands, plus dignes de lui! Et ces voix surnaturelles, cet orchestre inouï des échos,

semblaient sortir et s'élever du lac circulaire comme d'un soupirail de l'enfer, regorgeant des larmes des damnés.

Le silence qui retomba quelques instants après fut encore plus terrible que le fracas du chant et des échos. Patrick regarda de tous côtés, prêta l'oreille; il ne vit plus rien, il n'entendit plus rien.

— C'est une vision que le démon m'a envoyée, se dit-il; ce lieu n'est pas bon pour moi. Ceignons mes reins et partons. Dieu peut-être a permis que je fusse ainsi troublé dans ma retraite, afin de me rappeler mes premières études et mes premiers vœux. J'ai voué ma vie à la propagation de la foi : j'appartiens à la mihce glorieuse de ces martyrs et confesseurs qui partent de Rome pour aller chez les gentils. Levons-nous et allons!

Il s'achemina lentement vers la ville de Killarney, et s'efforça d'oublier l'apparition

du lac en méditant sur de saints projets de pèlerinage et sur la mission qui lui avait été autrefois imposée au séminaire de la Propagande.

L'insomnie dévora sa nuit; il eut recours à la prière, et il s'aperçut avec effroi que sa vieille blessure du cœur n'était pas cicatrisée et se rouvrait avec des douleurs poignantes qui lui rappelaient d'autres temps, d'autres cieux, d'autres rivages, et des combats suivis de la défaite et du désespoir.

Aux premiers rayons du jour, il ouvrit l'Evangile, et un hasard qu'il regarda comme providentiel fit tomber ses yeux sur ces paroles, surgam et ibo; je ?ne lèverai et firai.

11 crut entendre la voix de Dieu même et il arrêta irrévocablement son départ.

— Tout ce qui m'arrive, dit-il, est un avertissement non équivoque du ci(il. Le but de mon pèlerinage apostolique m'est indi-

que. J'irai prêcher la foi aux peuples nomades qui campent sur les rives de l'Euphrate et dans les solitudes de Balbeck.

Et, plein de ces pieuses idées, Patrick s'achemina quelques jours après vers DubUn, pour se jeter aux pieds du chef apostolique de cette capitale de l'Irlande et recevoir sa bénédiction et ses conseils.

- Ses derniers préparatifs de voyage furent bientôt terminés ; comme le premier apôtre, il partait à pied et le bâton à la main, sans regarder derrière lui, les yeux fixés sur l'étoile de l'Orient.

Comme il traversait Phœnix-Park de ce pas résolu que prend le piéton partant pour un long voyage, il s'arrêta subitement pour entendre une dernière fois le chant mélancoHque d'un pauvre Irlandais qui avait attiré quelques curieux autour de lui : c'était un chant bien connu et qui avait souvent réjoui et attendri son enfance : Grand , glorieux et

libre Dublin, première fleur de la terre, première perle de la mer (1) !

11 tira de sa bourse une pièce d'or et la mit furtivement dans la main du pauvre chanteur. En même temps une autre main faisait une largesse si magnifique au mendiant irlandais que Patrick tourna involontairement la tête pour voir quel charitable catholique enrichissait d'un coup son indigent compatriote. Deux cris de surprise, suivis d'un énergique serrement de mains, attestèrent aux témoins de cette scène que deux amis se retrouvaient après une longue absence : — Patrick ! — Lorenzo !

— Je t'ai vu, dit Patrick, j'ai serré la main, Lorenzo : maintenant, je n'ai plus rien à demander à ce monde. Adieu, au revoir dans le ciel I

(1) Great, glorious and free; (irst /hmer of the earth; first gem of the sea.

— Oh! je ne te quitte pas, dit Lorenzo en retenant avec vigueur la main de Patrick. Il faut au moins que tu répondes à ma question. Où vas-tu?

— Je vais où Dieu m'appelle.

— Eh bien ! je te suis.

— Toi, me suivre! toi, enlacé par le monde, toi, plein de passions incurables! Non, Lorenzo, laisse-moi partir.

— Laisse-moi te suivre, te dis-je; notre rencontre est trop miraculeuse, vraiment. L'autre jour, j'ai fait une promenade avec quelques artistes et elle du côté de Killarney; c'est moi qui avais entraîné tout ce monde dans le comté de Kerry, dans l'espoir de t'y rencontrer. Aujourd'hui je quittai Dublin, seul et sans faire mes adieux à personne, après avoir usé quatre ans de ma vie à poursuivre une chimère. Enfin le dénoûment est arrivé : je suis hbre depuis ce matin.

Patrick regarda Lorenzo avec des yem

qui semblaient provoquer de nouvelles explications que sa bouche, pudiquement muette, n'osait demander.

— Veux-tu en savoir davantage? dit Lorenzo.

Le prêtre ne répondit pas, mais il appuya ses deux mains sur son bâton.

— Ecoute et plains-moi... Elle se marie!... elle se marie!... Ce matin, nous avons appris cette nouvelle de sa bouche, à son petit lever... Tous ses adorateurs sont consternés... Mais nous n'avons aucun reproche à lui faire : elle n'a trompé personne, elle n'a écouté personne. Elle s'est laissé adorer : c'est permis à une femme; nous sommes des imbéciles, voilà tout.... Je vois que cette nouvelle te fait du bien à toi; ton visage est rayonnant. On dirait que cela te met à ton aise. Dieu soit béni !

— Voilà trois derniers mots bien placés, liOrenzo.

— Je ne t'ai pas dit, je crois, le nom des bienheureux époux!...

— Oh! cela m'est indifférent, Lorenzo!

— C'est juste. Qu'importe le nom ! c'est un époux. La cérémonie du mariage se fera dans un mois, bien loin d'ici, à la ville de"*. Demain elle finit ses représentations, à Dublin, par la Dame du lac. Il faut te dire qu'elle a la passion des lacs. L'autre soir, il y a huit jours, nous avons chanté le finale...

— Assez, assez, Lorenzo; regarde mon habit et respecte-le. Plus de langage mondain entre nous... 3Iaintenant, je ne voudrais la voir qu'une fois, prier pour elle et la bénir !

— C'est fort aisé ; elle loge à Greams- Hôtel Sackwîlle'Street , vis-à-vis la...

— Lorenzo ! Lorenzo ! je pars; adieu...

— Au nom du ciel! Patrick, ne m'abandonne pas: il m'est impossible de te suivre en ce moment, mais promets-moi de m'attendre deux heures à Kingslown.

— Je t^dttendfai... rriais tu tiendrai seul...

— Seul ! ... et nous ne parlerons plus d'elle. -^Plus! plus! dil Patrick, qu'une fois.

— ■ Sans adieu... Retiens-moi une place au

paquebot de Liverpooh... Patrick, prie Dieu pour moi... Je te dis tranquillement que je suis au désespoir !

vu

Dans la sacristie de l'église métropolitaiïie de ***, Patrick exhibait ses lettres de prêtrise au curé, en répondant par intervalles aux questions qui lui étaient adressées. Le curé témoignait par ses gestes, ses paroles, son sourire, qu'il était satisfait de toutes les explications données et qu'il admettait le prêtre étranger au service temporaire de son église. D'ailleurs Patrick était muni d'une lettre épiscopale qui le recommandait spécialement

à tous les chefs ecclésiastiques de la chrétienté; c'était comme le passe-port évangélique délivré à ses missionnaires par le prélat de Dublin.

Installé depuis quelques jours dans l'exercice de ses fonctions, Patrick demanda, comme une insigne faveur, qu'il lui fût permis de célébrer la cérémonie d'un mariage dont les derniers bans venaient d'être publiés, ce qui lui fut aisément accordé.

A minuit, l'église alluma les flambeaux du maître-autel. Le sanctuaire rayonnait de clarté, mais les nefs restaient dans les ténèbres. Les deux époux entrèrent, suivis de leurs familles et de leurs amis, et tout ce monde s'agenouilla.

Un jeune homme qui ne paraissait pas appartenir à cette société se glissa dans une des nefs latérales, et, seul, resta debout, appuyé contre un pilier, dans une de ces poses qui afTectent l'indifférence, mais qui, aux

yeux des observateurs clairvoyants, trahissent une terrible agitation.

Un prêtre, revêtu de ses habits sacerdotaux, monta lentement les degrés de l'autel, et pria quelque temps avec ferveur.

Puis il descendit les marches de l'autel et imposa les mains sur les deux époux; ces mains tremblaient comme celles d'un centenaire agonisant qui invoque Dieu pour la première fois.

Tous les yeux étaient iixës sur la jeune épouse : elle ressemblait au chérubin prosterné devant l'arche et qui a repHé ses ailes dans un frisson de sainte terreur.

Lorsqu'elle entendit la voix du prêtre qui lui demandait si elle acceptait pour époux,.. sa tête courbée se releva vivement, et jamais ce visage, qui a tout exprimé dans les jeux de la scène, ne fut contracté par une semblable émotion. La jeune épouse regardait le prêtre, et elle crut voir le fantôme m. "-li

pâlje 4e Pati^.Q^? sqrti du sépi^lc^e po^ar I^ voir une dernière fc^is,.

En mênie .'terïips„ ]\\t pfx elfrayant retentit dans J^ pjef ténébreuse, Lorenxo avait reconnu Pqi^riGk, qu'il avait quitté depui? quinze jom'^, jef il pe put reteni}? une vive excl^atiçn^eî surprise, malgré 1^ sainteté

. r J^ pu^ f^B l'ppQ^i^^ P^a feos ce cri; Jçip assistants se retournèrent et ne yk^^t plue gLi^ des i)^s âç^ftrt^e^i.

Il y ^yâ}\ 4^s cette cérémonie quelque cbose de ^^y^térieux ^t d^ fatal., qui faisait présager i\ï\ \vi^ ayeiiir.

Quelques Jïiinijtes après, Patrick était resté seul en prière devant l'autel, et, malgré lui, il pvêtait l'op^jB^ gu bruit sourd des voitures q^i emportaient à Ic^ fête mondaine les époux e\ jeurs amis.

Une majn frappa l'épaul-e du prêtre, qui ?^ f Çfc)»^rii^ ftt vit l#renzQ (derrière lui.

^ Cette fois, nous ne nous quittons plus, dit le jeune Italien à Patrick.

Le prêtre ne répondit pas; il se leva péniblement et marcha vers la sacristie. Lorenzo le suivit.

Lorsque Patrick eut dépose ses habits, il dit à Lorenzo, en lui montrant une étoile à travers un vitrail :

— Voilà l'étoile des mages qui se lève à l'Orient.

— Partons! dit Lorenzo.

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