‹ La guerre du NizamChapitre 2 sur 6 · LIBRAIRIE HACHETTE ET C · texte numérisé non relu

LIBRAIRIE HACHETTE ET C

79, BOUUTAMD SAlHT-OIRMAUf, 79

Drdit de tradDotion riierré.

■v,G(KV^[c

■v,Go(v^[c

ILy avait k Bvda>Aba£ qd lîeix ds la numtagne, nommé Hydfr-^KnA (la lion de Diog);

dople en adepte, ae répandit hientftt dans toute

Ud bal (te noces à Smyrne..

Au nord de Smyrne, à l'embouchure de l'Hermus et sur les bords du golfe, on voit une maisun de campagne bâitie à l'italienne, et qui rappelle surtout le style léger do Tarchitecture génoise, illustrée par Carlo Fontana et TagliaËco. Ce gracieux édifice a vu naître et mourir beaucoup de fêtes. Une anse naturelle lui sert de port; les canots de la -ville y abordent, et s'amarrent aux racines des lentisques et des arbustes verts, en déposant leurs passagers sur un sentier d'asphodèles blanches et jaunes, qui coaduit àun vaste péristyle de colonneltes de marbre ionien. C'est là que le maître assemble, pour le bal ou le

3 LA GUERRB DU NIZAU

festin, ses invités de la société de Smynie, la ville surnommée le Paris du Levant.

Un soir de juin 183., cette mdson était en fête. On y donnait un bal en l'honneur du mariage du colonel Douglas SlafTord, qui allait épouser une jeune fille grecque ennoblie par la mort de son f lorieui père et par les vers de lord Byron. On devait signer le lendemain le contrat à l'état civil consulaire, à l'issue du bal.

A voir la furie de la danse, quatre heures après le premier coup d'archet, il .était facile de présumer que les quadrilles seraient encore en mouvement à midi. La molle lonie, tant célébrée à cause de sa langueur proverbiale, par des poËtes indolents, semblait avoir aban-. donné cette nuit les rives de l'Hermus.A ce bal, l'Europe, représentée par ses colonies consulaires et ses arUstes nomades, donnait un démenti au climat d'Homère, par toutes les langues de l'Occident.

L'orchestre venait de déchaîner un galop d'Auber, et l'éblouissante traînée de fleurs, de pierreries et de femmes, trop à l'étroit dans la vaste colonnade pour bondir à r^se jusqu'au dernier souffle, s'échappa comme un nuage d'oiseaux d'une volière, et agrandît la salle du bal en lui donnant pour limite le golfe voisin. Pas une fleur ne resta debout sur le sentier agreste : la joyeuse tempête du galop dévora tout; des milliers de familles végétales, filles de la mer et du soleil, périrent en un clin d'œil sous les pieds les plus légers de Stnyrne, au son de la musique, au murmure charmant des petites vagues, et dans un délicieux concert de paroles haletantes et d'éclats de rire enfantins.

Un quart d'heure de galop brise la force de l'homme, et même la faiblesse de la femme. Il est triste de dire que le bonheur du bal a seulement quinze minutes i nous donner.

Au retuur, par un sentier dévasté comme un sillon'

d'épis après la moisson, le galop éteint prit l'allure tranquille de la promenade ; les jeunes gens n'enlevaient plus les danseuses aux lambris verts de l'allée : ils les reconduisaient avec un calme respectueux à la salle du bal. La folie s'était abaissée jusqu'à la raison.

Un seul groupe n'avait pas suivi le reflux du torrent devenu paisible. Cette scission, ne diminuant pas à vue d'œil le nombre des danseurs, ne pouvait être remarquée par les maîtres de la maison. Trois jeunes gens et une jeune femme formaient ce groupe. La femme était assise dans un pavillon ouvert sur le golfe, et elle avait engagé avec ses interlocuteurs un de ces entretiens décousus qui naissent au milieu du délire du bal, lorsque la respiration baletanle trahit le désordre de la pensée dans la faiblesse de la voix.

c La fraîcheur est délicieuse ici, disait- elle en ramenant avec ses mains un peu de symétrie dans le désordre de sa chevelure; noua respirons un instant. Vous sacrifierez un quadrille, n'est-ce pas, messieurs?

— Nous vous sacrifierons le bal, madame, dit un jeune homme dont la voix n'empruntait pas son émotion à la fièvre des pieds.

— Monsieur Ernest de Lucy, dit la jeune femme en «'inclinant, vous êtes généreux comme un noble ardsle que TOUS êtes.

' — Je veux être plus généreux, moi, belle comtesse; je vous sacriSe tous les bals de la saison, dit un autre jeune homme dont la paroloi naturellement ardente, semblait contenue par une réserve et un maintien diplomatiques.

— Âhl vous, c'est différent, monsieur Edgard de Dagneriel je ne veux pas être dupe de votre générosité. Vous visez à une ambassade, et chaque bal où vous figurez est dénoncé à votre chancellerie comme va aime de lèse-gravité; nn avant-deux vous fait reculer d'un au sur

4 LA GUBRRB DU NIZÂU

la route des ambassadeurs... Et vous, eomle ËlonaBrodzinski, serez-vous généreux comme ces messieurs?

— Eicusez-moi, madame, dit le jeune comte polonais, j'ai le malheur de ne pouvoir rien vous sacrifier en ce moment.

— Au fait, c'est jnste! dit la comtesse en souriant; nous avons trouvé M. le comte Élona ici, en contemplation devant la mer; il ne cherche pas le bai : c'est le bal qui est venu le chercher.

— Me permettez-vous de vous interroger, madame? s dît le comte Élona en faisant quelques pas vers la comtesse.

La jeune Temme fit de la tâte nn signe de consentement, et le proscrit polonais continua de la sorte : « Vous habitez Smyrne depuis plusieurs années?.-.

— Depuis la mort du comte de Verzon, mon mari... depuis quatre ans.

— Excusez encore mon indiscrétion, madame; vous habitez toujours, dans la belle siùson, une maison de campagne voisine du pont des Caravanes?

— Oui, comte Élona, une maison que j'aime beaucoup, et que je vendrai l'hiver prochain, en versant des larmes sur le contrat.

— Comment! vous vendez ce bijou d'émeraudesl s'écria le jeune Edgard de Bagnerie. Attendez au moins mon consulat; je l'achèterai.

— Pardon , monsieur Edgard ; probablement nous n'avons pas fini avec le comte Élona...

— Madame, dit le jeune Polonais, pourriez-voos m'alfirmer que la caravane de Hételin traversera l'HeriDUS, cette nuit, U, de ce cAté?

— Celte nuit... attendez... nous sommes À la mijuin. . . La caravane de Mételin passera dans trois jours. >

Le comte polonùs fil un mouvement dont le sens était une énigme.

lA QUEREB DU NIZÀM 6

( Comte Élona, dit la comtesse, votre intention' est-elle de TOUS engager dans une caravznef

— Peut-être, madame.

— Rien ne vous y oblige; c'est une fantaisie, n'est-ce pas?

— Une fantaisie, comme tous dites, madame... Hais la caravane pari trois jours trop tard. C'est malheureux.

— Oui, je conçois celle fantaisie... II y a une idée là-dessous qui me plairait aussi : je vous comprends, monsieur le comte... On sort d'un bal délicieui, étourdissant, et on va se mêler k des dromadaires et des bohémiens, dans an désert. Cela me sourirait comme contraste... Que pensent de noire idée ces messieurs?

— Je pense, moi, dit le jeune Edgard, qu'il y a quelque chose de mieux à laire au sortir d'un bal.

— C'est?.. .

— C'est de rentrer dans un autre bal, madame.

— Et avec vous, madame ; je n'ajouterai que ces trois mots, dit Ernest de Lucy.

— M. le comte Élona n'est pas de votre avis, messieurs; il ne vient au bal que pour accompagner sa carte d'invitation... >

Le comte fit un sourire.

( PourUnt, ajouta la comtesse, il laut convenir que la fête nuptiale est superbe. Il me semble que j'assiste A mon mariage, rue Neuve-de-Luiembourg, à Paris. Cela me rajeunit de sept ans. Certes, il est permis d'aimer les dromadaires et les bohémiens ; mais je leur préfère ce bal.

— Ne trouvez-vous pas, madame, dit le jeune Edgard, qu'un bat de noces excite les invités célibataires au mariage, et que tout le monde devrait se marier le lendemain?

— Ehl mon Dieul si cela plùsaît i tout le monde, pourquoi pas?

, D,nl,ii"invG00<^[c

— Ces épidémies nuptiales ne sont pas à craindre, dit Ernest de Lucj.

— Ah! dil la comtesse, si toutes les jeunes femmes ressemblaient à notre belle Grecque Amalia, nous trouverions beaucoup de colonels Douglas; cbacutt ré clame rail sa part dans l'épidémie.

— Excepté moi, dit Edgard.

— Et moi, dit Ernest.

— Oh! TOUS autres, messieurs, dit la comtesse, on connaît vos opinions sur le mariage, en Asie Mineure. Yous êtes jugés. Les artistes et les élèves consulaires ne viennent en Orient que dans l'espoir d'épouser quelque harem d'occasion, après la faillite d'un pacha.

— Eh bien! madame, dil Ëdgard, essayez une conversion parmi ces jeunes Turcs d'Occident; donnez l'exemple; jetez votre mouchoirnuptial à quelque mabométan baptisé; nous avons ici vingt Parisiennes, vos charmantes compatriotes, qui vous imiteront; les mœurs de l'Orient seront bouleversées, grâce à vous, mesdames, et, après les faillites des pacbas, les barems se vendront au rabais pour les approvisionnements du désert.

— Mais |a société n'a plus rien à me demander, à mui, monsieur Ëdgard; j'ai déjà fait mon devoir. Si je suis veuve, ce n'est pas ma faute; je ne m'étais pas mariée pour cela.

— C'est donc à recommencer, madame...

— Oui, monsieur, absolument comme une partie de whist interrompue par un accident... D'honneur! vous traitez le mariage sur un ton de légèreté!... Oui, on commence le jeu du mariage avec un partenaire, on l'achève avec un autre... Monsieur Edgard, vous n'aurez jamais la gravité d'un ambassadeur. A quoi donc employez-vous vos études?

— J'étudie pour me marier.

— Vous êtes encore à l'alphabel, monsieur Edgard.

— - Aussi, je n'ai pas ia prélention de passer mon examen de bachelier ntiplial cette semaine. A vingt-cinq ans on peuL altendi'e; il n'y à pas de clause expresse de testament qui m'imposera demain un oui forcé au pied de l'autel.

— Afa ! monsieur Ëdgard, dit la comtesse sur un ton de susceptibilité en apparence naturelle, votre allusion peut avoir le mérite de l'à-propos, mais elle manque dedélicatesse française A la porte de ce bal.

— Ceci n'est pas clair pour nous, * dît Ernest de Lucj.

Le comte Ëlona, qui paraissait vouloir rester neutre dans l'entretien, se rapprocha du groupe causeur.

a Comte Ëlona, dit la comtesse, venez défendre le colonel Douglas. Avez-vous entendu M. Edgard de Bagnerie? Il vient d'insinuer, avec une perfidie fort adroite, que le colonel Douglas subit ce soir un mariage forcé.

— Le colonel, dit Elona Brodzinsbi, se défend luimême; il a mis sur sa figure tout le bonheur d'un prédestiné.

— An reste, dit Edgard, je n'ai fait que répéter à voix basse ce que Smyrne dit tout haut.

— Soyez de bonne foi, monsieur Edgard, dit la comtesse; croyez-vous qu'une clause de leslament soit nécessaire pour forcer un homme à subir le bonheur d'épouser ma jeune amie, notre belle Grecque Amalia?

— J'en appellerai aussi à votre bonne foi, madame; la clause du testament existe-t-cUe'? Voulez-vous que je vous cite les vers de Byron qui célèbrent les fiançailles d' Amalia, encore enfant, et de Douglas Slafford? Vous savez comme moi, madame, que lord Byron avait pris sons sa protection puissante la petite orpheline de Missolonghi, et que le mariage de ce soir lui donne, par contrat, douze mille livres de dot. C'est beaucoup lorsqu'on n'a rien.

.invGoo<^[c

s LA aUERRB DU NIZAH

- Tout cela est vrai, dit la comtesse ; mais avouez au moins que le colonel Douglas est dans la rare position d'un homme qui est condamné au bonheur.

~ C'est toujours une condamnation, madame.

— Vraiment, monsieur Edgard, tous vous vieillissez terriblement à mes yeuj,

— Écoutez, madame; j'ai vu débarquer le coloual Douglas, l'an dernier, à son arrivée des Grandes-Indes, et je vous alïirme que sa figure portait une profonde teinte de mélancolie, sous une triple couche de soleil : on aurait dit qu'il était traîné à la remorque vers le contrat nuptial.

— Ceci peut aisément s'expliquer. Le colonel aime passionnément la guerre de l'Inde. Il commandait, sinon en titre, du moins en fait, l'armée anglaise dans la province du Nizam. De hautes distinctions allaient récompenser de pénibles et glorieux services, lorsqu'il a été appelé à White-hall pour donner de vive vois des explications sur cette guerre mystérieuse qui désole le Nizam. On conçoit, en pareil cas, le dépit d'un jeune oHicier de trente ans qui va perdre quinze mois de sa jeunesse pour donner aux ministres, à l'autre bout du monde, des explications qui n'expliqueront rien. De son cfité, le tuteur de la belle orpheline grecque s'est emparé du c6lonel à son passage pour défendre les intérêts de sa pupille; le tuteur ne voyait, lui, que douze mille livres de dot aventurés au Malabar : on connaît l'esprit des tuteurs. Certes, il est permis de croire que le colonel a supporté d'abord avec peine toutes ces contrariétés; il doit avoir maudit les ministres, les tuteurs et lord Byron ; mais la grâce et la beauté d'Amalia ont eu leur influence inévitable. Le colonel s'est rendu à discrétion, il a oublié le Nizam; il a béni lord Byron; il a fait une donation des donze mille livres à sa fiancée entre les mains du banquier Lhéman; et pour mettre le comble à sa galan-

lerie, il est devenu amonrenx de sa femme avant de l'épouser.

— La comtesse Octavie de Verzon connait admirablement l'histoire de nos fiancés, dit Ernest de Li^cy; il n'y a rien à répondre à cela.

— Aussi, nous ne répondons rien, dit Edward.

— Oui, dit la comtesse ; mais il y a des sourires significatifs qui répondent pour vous, monsieur Edgard.

— Eh! madame! comment voulez-vous prohiber les sourires?. j . Excusez-moi, je crois fermement à toute votre histoire, excepté à l'amour du colonel Douglas.

— Ohl voilà bien les hommes! ils ne croient jamais à l'amour.,.. Je suis sûre que le comte Élona, qui n'est pas encore perverti par les maximes de la jeunesse française, m'approuve silencieusement au fond ducœur. »

Le comte polonais fit un signe de (êle affirmatif.

« Ainsi, madame, dit Ëdgard, avec vos idées sur l'amour, vous préparez de cruels déplaisirs à l'homme qui oserait hasarder une déclaration à vos piedsî

— Eh 1 monsieur, tous les jeunes gens de l'Asie Mineure sont prêts à hasarder une déclaration aux pieds de la même femme I Je vous demande s'il faut croire à l'amour de tous ces messieurs... . Â les entendre, ils seraient tous amoureux au même degré. Depuis le commencement du bal, tous mes danseurs ont bégayé quelque chose dans ce genre. L'amour ne se déclare pas; il sit prouve. Voilà ce que vous ignorer, messieurs.

— Madame, dit Kmest de Lucy, la folie d'un bal de noces nous donne quelque liberté cette nuit, et, pour mon compte, je veux en user. Ces occasions sont rares. Demain nous vous reverrons dans la majesté imposante de votre costume de ville; il faudra s'incliner et passer. A cette heure, vous êtes accessible comme une simple mortelle. Le bal a fait descendre l'Olympe sur les bords de cet Hermus oà il a été créé. Nous pouvons vous par-

.invGoo<^[c

10 Là GUBRRB DU NIZAM

1er fkce à t&ee, comme si nons étions vos égaux. Madame, vous êtes jeune, belle, riche, adorée. Tous ceux qui vous verront doivent tomber à vos pieds au premier signe de votre main. Quel preuves de manderez- voue à celui que vous retirerez de la poussière pour l'élever jusqu'à vous?

— C'est une demande indiscrète, monsieur de Lucj', mais la liberté du bal excuse tout, vous avez raison, et je vous répondrai.,.. J'aime les voyages, les émotions, la vie turbulente et imprévue. Une femme isolée comme moi doit se résigner à la monotonie d'une existence casanière et auK ennuis d'une richesse oisive et inutile. Ainsi, pour vivre selon mes goûts, il faut que je me marie une seconde fois. Je me donnerai deux ans de réflexion. Un second mariage est plus sérieux que le premier, parce qu'une veuve sait très-bien ce qu'elle fait. L'homme que je pourrais choisir serait celui qui attacherait à mon anneau nuptial le souvenir inefTaçable d'une action grande ou vulgaire, mais inventée pour me plaire el accomplie pour moi. Dans les mauvais jours de la vie, dans les moments où l'affection doute, dans les heures où l'amour perd une illusion et marche vers un regret, je me sauverai moi-même avec ce souvenir; ce serait un remède moral qui me rendrait ma lune de miel. Mon époux paraîtra toujours devant moi précédé de cette action, qui fut l'éclatante et incontestable preuve de son amour. Le malheur du veuvage enlève du moins aux jeunes femmes la candeur étourdie du couvent : elles ne sont plus exposées aux surprises ; elles ne jouent pas la tranquillité de leur vie avec le premier jeune fou venu, converti la veille à la foi du mariage par le cinquième acte d'une comédie, et qui se présente escorté d'un notaire et de ses parents. Je veux donc profiter de mes avantages, et voilà ce que j'ai résolu.... Il y a eu des époques en France où les amoureux n'auraient osé dé-

clarer leur passion, si elle n'était déjà prouvée dans un toarrioi, une bataille, une croisade. C'était l'&ge d'or de notre seie. Les hommes ont fait une révolution tout exprès contre nous ; ils se sont proclamés rois absolus ; depuis l'inientîon de lii liberté, nous sommes vos humbles esclaves. Ëh bient il faut qu.e, de temps en temps, quelque courageuse femme fasse une petite contre-révolution à son profit, et abolisse la loi saliqae dans sa maison. L'exemple se propagera, j'espère, et nous aurons peut-ttre un jour notre Restauration, messieurs.

— Vous avez le tort d'avoir perpétuellement raison, madame, dit H. de Lue; en s'inctinant ; il est impossible....

— Oh ! monsieur de Lucy, trêve aux rompliments, dit la jeune femme en faisant un )^acieux mouvement d'é^ paules; les hommes se trompent fort, s'ils croient avoir remplacé les croisades et les tournois pu de banales phrases d'adulation ; le dévouement du madrigal est très-commode. Monsieur de Lucy, donnez-moi votre bras; nous avons perdu une contredanse : c'est irréparable. Il ne faut pas doubler cette perte; rentrons au bal. Monsieur Ëdgard, vous nous accompagnez, n'est-ce pas?... C'est que je vois déjà là-bas quelque chose de noir sur la mer qui m'alarme.... Oh! ne vous effrayez point, messieurs.,., c'est mon canot. Mes domestiques trouvent probablement le bal trop long, puisqu'ils ne dansent pas, et ils viennent me chercher. Si je les attends, j'aurai pitié d'eus, et je quitte la fête trois heures avant la fin.... On est aussi l'esclave de ses domestiques!... Les philanthropes devraient bien demander quelque jour l'affranchissement des maîtres. Oh 1 j'attendrai le soleil ici; c'est décidé. Ma maison de campagne est inhabitable la nuit; c'est le palais de l'inaomnie : aussi je la vends. Impossible d'y dormir; il y a un concert de marécage désolant qui coasse dans mon alcôve et fera le

12 LA aUERKE DU NIZAH

malheur de mes nuits d'été. 11 me faudrait ud bal tous les jours, après le coucher du soleil, jusqu'à l'anbe, seulement encore pendant quatre mois.... Comte Elooa, vous ne paraissez pas disposé à nous suivre à la contredanse, vous?- Je vous fais une prière. Dites à mes domestiques, lorsqu'ils débarqueront ici, que je leur donne cinq heures de congé. Je leur serai hien reconnaissante s'ils me dispensent de leur obéir jusqu'au lever du soleil.... Monsieur Ernest de Lucj, songeons au programme; l'heure de notre duo de Tancredi va hienliM sonner. >

Élona Brodzinaki ne répondit que par des gestes, et hienlAt il se trouva seul sur le bord de la mer.

Le canot aperçu confusément dans le lointain avan- ^lavec une rapidité merveilleuse; aussi, il était difficile de supposer qu'il avait pour rameurs deux domestiques de la comtesse Octavie de Vérzon, Douze rames vigoureusement conduites fendaient d'un seul coup l'eau du golfe, et remontaient en secouant une rosée phosphorescente qui éclairait à chaque élan des laces brunes de marins.

Le comte Élona descendit au débarcadère à tout hasard, pour exécuter les ordres de la jeune femme ; mais i) s'aperçut bientôt que ce n'était point le canot attendu.

Un homme de taille haute et fière, vêtu avec une suprême élégance, etdont le visage, éclairé par les étoiles, avait un admirable caractère de douceur, d'audace et de distinction, s'élança du canot sur la rive, et se trouva face à face avec le comte Elona.

c Monsieur, dit-il à peine débarqué, je ne croîs pas m' être trompé; c'est bien ici le petit port de la maison de campagne du consul?

— Oui, monsieur, dit Élona.

— On y donne une fête pour le mariage du colonel Douglas?

LA GUBRRB DU NIZiM 13

— Oui, monsieur.

— Je n'ai pas l'honneur d'être invité; je ne suis pas présenté au consul ; il faut pourtant que je parle au colonel Douglas-, puis-je espérer de votre obligeance que vous donnerez cette carte de visite au colonel? Je réclame cela de vous, monsieur, comme un service dont je vous serai très-reconnaissant. »

Le comte Ëlona prit la carte et regarda le canot avec une attention singulière.

L'inconnu, nouveau débarqué, fît un mouvement d'impatience qui signifiait : ( Eh bien ! vous ne répondez pas 1 vous ne partez pas !

— Monsieur, dit le comie Ëlona, vous pouvez entendre d'ici le son des instruments; je ne pourrai aborder le colonel Douglas qu'après la contredanse; ainsi nous avons le temps d'échanger quelques mots. Ce canot vous appartient-il, monsieur?

— C'est le canot du paquebot à vapeur le Cylon.

— Monsieur, avant de mériter votre confiance, je vais TOUS dire mon nom. Je snîs le comte Élona Brodzinski, proscrit de Varsovie, et le nom de mon père est sans doute arrivé jusqu'à vous dans la récente guerre de notre indépendance ; j'étais son aide de camp lorsqu'il commaudait un corps d'armée sur la rive droite de la Vislule, et Dieu m'a refusé la grâce de mourir avec les miens, d

L'inconnu 'pril les mains du comte et les serra vivement ; puis il dit :

« Mon nom n'a pas le bonheur d'être illusb'e comme le vôtre : je suis sir Edward Klerbbs, citoyen du monde et l'ami des proscrits et des malheureux.

— Sir Edward, le Cylon fera-t-il une longue station à Smyme?

— Il part demain pour Alexandrie, avant le lever da soleil.

— Demùnl... c'est un coup de la Providence 1... Sir

i4 Lk GUBERit DU NIZAH

Edward, si tous êtes l'ami des malheureux, vous àevez avoir rendu quelquefois des services....

— Ceux qui m'en demandent me les rendent, à moi, en me les demandant. Parlez, comte Élooa.

— Sir Edward, je croyais pouvoir partir cette nuit avec la caravane de Hélelin, mais elle ne passera que dans trois jours. Il m'est impossible d'attendre trois jours. Le soleil de demain doit me tuer, sir Edward. Connaissezvous le commandant du Gylon?

— C'est mon intime ami.

— Eh bien I demandez-lui pour mot six pieds de cabine à son bord.

■ — Voilà tout, comte Élona?

— Je vous demande la vie, sir Edward,

— Au lever du soleil, vous aurei ma propre chambre à bord du Cylon.

— Sir Edward, ne faites pas les choses à demi : je ne veux plus rentrer an bal. Donnez-moi deux lignes pour le commandant du Cylon, et je pars tout de suite. Il ne faut que vingt minutes à ce canot pour m'unener en paquebot et rentrer ici.

— Hais, comte Étona, vous avez oublié que J'ai besoin de vous pour remettre ma carte au colonel Doo" glas....

— Pardon! pardon 1 sir Edward. Excusez-moi.... ma tête brûle, ...j'oublie tout.... tout, excepté la seule chose qui me lue.... Oui, je vds donner votre carte an colonel Douglas, et,...

— Et après, comte Élona, Je vous prftte ce canol poni' vingt minutes. Quand vous me rejoindret, votre billet d'introduction auprès du commandant duCt/lonsera é«il;

■ Senice pour service, comte Élona.

— Celui que je vais vous rendre, sir Edward, est insignifiant; il ne sauve la vie i personne.

— Peut-être.

LA. aUERRB DU NlZAM 15

— Adieu, sir Edward; à bienlJM. La contredanse va finir.

— PrudencK et discrétion, comte Élona. > Lorsque le jeune proscrit polonais entra au bal, l'ivresse de la danse était à son comble. Le quadrille où figurait la belle fiancée avùt une triple ceinture de spectateurs de toutes les nations, au milieu desquels se faisaient remarquer les jeunes officiers des marines française et anglaise. Les regards animés par une curiosité irritante couraient du colonel à la fille grecque, l'épouse du lendemain, La comtesse Octavie dansait avec le futur époux, et sa grâce et sa beauté soulevaient encore des concerts d'éloges, à côté de l'héroïne de la fête. Il élait facile de voir que des passions orageuses et voilées grondaient autour de la noble et belle veuve, car les yeux de quelques jeunes gens ne s'égaraient jamais autour d'elle dans un éclair de distraction, et, pour ces timides et ardents adorateurs, la comtesse Octavie était la reine et la seule femme du bal.

Elle, avec cette merveilleuse expérience des femmes qui courent vers leur trentième année à travers les fêtes et les adorations, elle, la comtesse Octavie, saisissait au vol les moindres détails de regards et de pensées que le tourbillon du bal emportait avec une furie éblouissante. Les plus habiles observateurs n'auraient jamais accordé cette spontanéité de regard sibyllin à ce front charmant, couronné de fleurs et de grâce; à ces yeux noirs, étincelauts de joie enfantine et de naïve étourderie; à celle femme adorable qui semblait n'écouter que l'orchestre et ne regarder que son image, en courant comme un lutin devant les hautes glaces de la salle du bal. Rien n'échappait à cette sagacité infaillible qui, dans le tumulte des pieds, des voix, des instruments, recevait de sombres confidences que des lèvres muettes refoulaient en vain au fond des cœurs.

16 LA. GUBRKB DU NIZàM

11 y avait là des diplomates, des élèies en ambassade, des secrétaires de chancellerie, des politiques profonds, tous les consuls européens, tous les agitateurs du destin du monde; pas un d'entre eux ne remarquait la tristesse sourde qui était au fond de cette joie, le nuage qui se levait dans ce ba) azuré.

Un consul disait :

I La jeune mariée n'a pas une figure de noce. »

Un diplomate répondait :

•r Ohl les femmes à cet âge, il faut les connaître ! Elles dissimulent déjà leur joie intérieure comme des coquettes de cinquante ans. Ma femme a pleuré à son bal de mariage; oui, monsieur, un mariage d'amour! >

Un scrutateur de la question d'Orient disait :

« Le colonel Douglas a un air grave qui sied peu à ta fête. On dirait qu'il médite une descente dans quelque souterrûn du Nizam. »

Un équilibriste du destin européen répondait :

4 Oui, le colonel me parait un de ces militaires qui ne reculent pas devant l'ennemi, mais qui battent en retraite devant le bonheur. La fiancée est belle à ravir; elle a pris au genre féminin grec tout ce qu'il a de séduisant et de gracieux dans la ligure, le corps et le custume. C'est la Yénus de Médicis, avec le charme du sensualisme moderne, bien préférable à la sécheresse imposante de la divinité. Je conçois qu'un homme s'effraye de ce bonheur, à la veille de le saisir. Quand l'épouse est trop belle, il j a beaucoup de poltrons au pied des autels. La jeune Ânialia sera belle ainsi trente ans encore. C'est un long souci pour un époux! »

La comtesse Octavie n'avait pris aucun grade en diplomatie orientale, mais son œil perçait les tendres lumineuses de ce bal.

La cona-edanse terminée, elle quitta le bras du colonel Douglas, et, sans la moindre affectation de démar-

Ui. aUBRRB DU NIZAM i7

che, etie perça la foule et arriva connue par hasard devant le comte Ëlona.

( Comte Élona, lui ùit-elle, tous avez inventé pour la contredanse nue figure polonaise que je n'aime pas. Mon Dieu I qu'avez-TOUs donc^ vous êtes p&le co'mme un naufragé d'bier.

— Madame, dit le comte avec une voix presque éteinte, j'ai exécuté vos ordres; j'ai attendu vos domestiques; votre canot n'est pas arrivé. Me permettez- vous, madame, de vous quitter un instaût? J'ai deux mots à dire au colonel Douglas.

— J'allais vous demander un tour de promenade sur la terrasse.... 0I]! quel effroi vous a saisi, comte Élona!... C'est bien!... vouff me refusezl il parait que vos affaires vous retiennent impérieusement, ici, quand TOUS ne méditez plus sur le bord de la mer.

— Pardon, pardon, madame, excusez-moi.... plus lard je vous expliquerai....

— Comte Élona, je vous engage pour la première contredanse... Vous me refusez encore! Ah! ceci devient inexpHquable...

— Au nom de Dieul madame, permettez-moi de m'éloigner une minute...

— Un mot, comte Élona. Je ne vous ai pas perdu de vue un seul instant pendant la dernière contredanse. Vos lèvres avaient la fièvre, et vos yeux avaient des éclats de vengeance et de mort. Vos yeux se sont fixés sur le colonel et ne l'ont pas quitté... Comte Élona, je vous devine, vous méditez quelque chose d'atroce... Je vous défends d'adresser une seule parole au colonel Douglas... vous obéirez, J'espère, à une noble femme française, noble comte polonais. »

Cette petite scène, jouée par deux personnages dans un angle du péristyle, passait inaperçue au milieu du mouvement de la fête. Pour donner le change à quelques

18 hk aUERRB DU NIZ&H

jeunes obBenateurs qui de loin la suiTaienI toujours et la reconnaissaient à la cime de sa chevelure, la comtesse Octavie affectait dans ses poses et ses gestes une allure étourdie, très-opposée au sérieux de ses paroles. Le comte Élona, qui ne savait rien feindre, lui, ressemblait à une protestation vivante de l'enfer contre la joie d'un bal. On aurait cru voir un spectre écoutant les joyeuses confidences d'une jolie femme au coup de minuit, avant de rentrer dans son tombeau.

€ Madame, dit-il, je vous jure de vous obéir; je ne dirai plus un seul mot au colonel Douglas.

— Aujourd'hui et demain, comte Élona,

— Oui, madame... cependant il faut que je lui fasse parvenir cette carte; c'est un engagement... >

La comtesse saisit avec vivacité la carte de sir Edward, et la déchirant sans la lire, elle dit d'une voii sourde, mais irritée :

c Comte Élona, vous méconnaissez les devoirs de l'hospitalité; cette carte est un défi Depuis le commencement du bal je vous suis des yeux, et je ne m'égare pas sur vos intentions. Vous ne pouvez pas tromper le regard d'une femme. Comte Ëlona, vous envoyez un cartel au colonel Douglas ; c'est indigne! Je lis depuis longtemps au fond de votre cœur, et je vais vous dire toute votre pensée... Vous aimez une femme qui doit se .marier demain : cet amour vous tue, et vous voulez vous sauver par un acte de désespoir. Suis-je bien inspirée? répondez-moi; vous répondez en vous taisant. J'ai done bien vu ce que j'ai vu. s

En ce moment, un prélude d'orchestre se fit eateudre. Le colonel Douglas s'avança vers la comtesse Octavie, lui offrit son bras et la conduisit à l'autre extrémité de la salle, devant le pupitre où l'attendait le duo de Tancredi.

Le jeune Edgard de Bagnerie avait déjà pris place

LA GUBRRS DU NIZ\M 19

au premier rang, pour écouter le duo. La comtesse ouvrît la feuille de musique, et, feignant de désigner du doigt en souriant nue ligne de notes à son voisin : ,

«. Monsieur Edgard, dit-elle, voulez-vous me plaire*? Éloignez-vous nonchalamment et sans affectation , et surveillez jusqu'à l'aube tous les pas du comte Éiona Brodzinski. >

Le jeune bomme s'inclina, et, un instant après, disparut dans la foule, sans toutefois perdre de vue la comtesse Octaviede Venon.

Un profond silence s'établit dans le vaste péristyle; la foule se replia sur les banquettes, de manière que le milieu de la salle resta vide. Les intervalles des colonnettes furent remplis par les invités qui n'avaient pu s'asseoir. La comtesse Octavie et H. Ernest de Luc;y allaient commencer le duo de Tancredi, lorsque le consul d'Angleterre traversa la salle et vint parler au maître de la maison. Celui-ci témoigna par ses gestes une grande et joyeuse surprise, et dit quelques mots à l'oreille du colonel Douglas.

A la faveur du mouvement mystérieux que cet incident excita dans la salle, Edgard de Bagnerie langa un coup d'œil d'intelligence à la comtesse, et courut se placer à son poste d'observation, dans le voisinage du comte ËloDa.

Le colonel Douglas ne fit remarquer qu'à ses plus> proches voisins une légère contraction sur sa figure. La comtesse Oclavie rejeta gracieusement sa tête en arrière, et prenant la main du colonel :

( Pouvons-nous commencer notre duo'f dit-elle; si vous me gardez cinq minutes encore dans cette pose, à l'état de statue, je ne réponds plus de ma voix.

— Comtesse Octavie, dit le colonel avec un sourire forcé, c'est un noble étranger qui demande à être introduit sur la recommandation de son consul.

20 LA GUBRRB DU IflZÂM

— AÎDsi, nous sommes à la disposiUon de ce noble étranger pour commencer notre duo.

— Ce n'est qu'un retard de quelques minutes, belle comtesse... le voilà. >

Sir Edward traversa la salle dans toute sa longueur, et vint présenter ses hommages aux maîtres de la maison.

A peine le nom du célèbre explorateur de l'Inde eut-il circulé dans les groupes, qu'un murmure d'admiration éclata partout. Le duo de Tancredi commença, mais i) n'arrivait qu'à des oreilles distraites. Les yeux étaient filés sur le noble étranger, et l'on se racontait tout bas quelque trait de cette existence héroïque et mystérîens», qui ne connaissait d'autre patrie que l'univers.

Sir Edward, debout, dans une atlitude pleine de noblesse et de simplicité, ne témoignait ni fierté, ni surprise, ni émotion; il ne répondit par aucun regard de complaisance à la curiosité enthousiaste de la foule; il écouta le duo avec une attention feinte ou vraie, mais qui attestait chez lui un profond sentiment des convenances. Le chant terminé, il applaudit les artistes amateurs, et il dit au colonel Douglas :

( Je viens de quitter à King's-Theàtre ta voix de M"" Pasta, et jfe la retrouve ici.

— Oh ! nous savons depuis longtemps, dit la comtesse Octavie, que sir .Edward est galant comme un Français.

— Ëxcasez-moi, madame, dit sir Edward, je ne voulais pas être entendu. Cela m'enlève tout le mérite de la galanterie que vous me supposez. Il ne reste que la sincérité de l'éloge.

— Sir EdwE^d, je devrais être jalouse de vous...

— Oh! je vous en prie, madame, suivez cette inspiration.

— Votre arrivée aux premières notes de mon duo m'a fait une terrible concurrence. Que n'étes-vous venu un quart d'heure plus tard I Vous avez seul le droit d'entrer

i une fête le lendemain, parce quevous arrivez toujours des Grandes-Indes quand vous anivez; et l'on a des égards pour )e relardalûre, en considération du chemin. Ce quart d'heure me donnât un succès fou.

— Vous avez été adorable, madame, comme au concert que vous nous avez donné l'an dernier dans voire délicieuse maison de la rue des Roses. Je n'oublierai jamais celte fête. J'arrivais des Indes, celte fois; je n'arrive que de Londres aujourd'hui, et je n'avais pas le droit d'arriver trop tard.

— Sir Edward , M. Ernest de Lucy demande à vous être présenté. Dans nos concerts il se fait ténor ou baryton pour me seconder à merveille. >

Ernest de Lucy et sir Edward échangèrent un ^aliit de présentation.

t Vraiment, dil sir Edward en partageant ses regards entre la comtesse et M. de Lucy, vous me donnez de vifs regrets-, il m'est bien pénible de penser que je vous ai entendue chanter voire duo pour la dernière fois...

— Quelle idée, sir Edward! dit la comtesse; pour vous donnerun démenti, nous vous le chanteront demain à ma maison de campagne, après la célébration du ma^ liage du colonel Douglas et de ma chère Amalia.

— Comtesse Oclavie, au lever du soleil je serai déjà bien loin d'ici....

— Oh ! vous êtes révoltant , sir Edward ! vous abusez delà locomotion!... Eh! que venez-vous donc faire ici, au coup de "minait , comme un fantôme de votre Anne Radcliffî

— Comment ! vous ne le devinez pas, belle comtesse! dit Edward sur le ton innocent du badinage; je traversais la mer, j'allais aux Indes; on m'a dit que la comtesse Octavie allait chanter un duo de Rossini, au bord du golfe, et j'ai fait jeter l'ancre un instant pour vous écouter et danser avec vous.

,iT,Goo<^[c

SS LA. GUBRRR DU NIZAH

— Non, sir Edward; parlons sérieusement, puisqu'on ne dsnse pas. Une idée voue a conduit ici ; mes yeux ne se trompent jamais; vous avez remis à votre consul un pli énorme lorsque vous êtes entré. Vous avez même fait cela fort adroitement pour tout le monde, excepté pour moi.

— Ahl vous êtes mon maître, madame 1 je m'incline devant votre intelligence. Vos jeux ne se contentent pas d'être beaux, ils sont redoutables de toutes les manières. Puisque vous avez tout vu, je ne veux rien nier. Voici âonc le but de mon débarquement au bord de l'Hermus. Le ministre m'a confié des dépêches pour notre consnl.

— Et il parait, sir Edward, que vos dépêches sont trèsimportantes, puisque votre consul a quitté le bal en emmenant avec }ui le colonel Douglas?

— Oui, madame, j'ai remarqué cela aussi.

— Sir Edward, avec vos yeux indiens vous n'avez paa percé l'enveloppe du pli ministériel?

— Obi je respecte les secrets d'Étal.

— Mais vous les devinez dans l'occasion?

— ISon , madame , j'attends que tout le monde les connaisse pour les deviner. C'est alors qu'ils deviennent obscurs.

— La conversation sur les dépêches se prolonge entre votre consul et le colonel Douglas. La belle fiancée a des inquiétudes : heureusement on la reconduit au quadrille. Voici une nouvelle contredanse. Sir Edward , cela ne vous détourne pas beaucoup de la route des Indes; puisje vous engager cinq minutes comme danseur?

— Par habitude, madame, j'oublie toujours de refuser. Je ne changerai pas mes moeurs au premier ordre qui me vient de vous, d

Sir Edward et la comtesse Octavie se placèrent au quadrille ; et, dans les intervalles des figures, l'entretien continua. h

Dinliii-invGoOt^le

Là aUBRRB DU NIZAM S3

c Comment trouvei-vous notre jeune mariée , sir Edward? dit la coralesse, vous qui arrivez da Lancastre, où la beauté des femmes console de l'absence du soleil. - Madame, dit sir Edward, ma réponse est dans votre demande. Votre jeune amie, cette Grecqne charmante, a fort heureusement échappé à la beauté classique de son pays , et sou visage a corrigé, par la grâce des contours , l'exactitude glaciale du profil droit.- Ses yeux d'iris, lumineux et limpides, ont une pensée .dans chaque regard; ils sont doux et vÛk, ei promettent un avenir plein de calme ou d'orage, au choix de l'époux. L'tle de Paros n'a pas dans ses carrières un filon blanc et pur comme son cou et son front. Il faudrait lui chanter en cbœur ce refrain grec : t Femme, laisse tomber tes voiles ( et demande des autelsl > On dirait, madame, que votre amie est aussi votre sœur.

— Ahl sir Edward, vous analysez fort bien les ouvrages grecs....

— Et je les Iradais en français, à la fin, comme vous voyet, madame.

— Oui, TOUS avez l'habitude d'être galant, sîr Edward....

— C'est une habitude que j'ai prise dans les déserts de l'Afrique et de l'Asie. Vraiment, madame, vous êtes injuste, et vous me traitez en Européen; moi, galant par habitude, comme un dandy de Kensington- Garden, ou du boulevard de GandI J'ai passé la moitié de ma vie avec des matelots , et l'autre moitiâ avec des tigres et des éléphants. On apprend une singulière galanterie en pareille société 1

— Oh ! sir Edward , ne vous faites paa si Robinson Crusoé I Nous connaissons la douceur de vos mœurs sauvages- On a publié à Londres vos histoires secrètes. Vous avec apprivoisé des ligresses à cheveux blonds....

^ Madame, j'ai pa|^ toute ma vie au grand soleil,

34 LA GUBERB DU NIZAU

et mes histoires sont claires comme le jour. Si j'avais eu l'art d'appriTOÎser une tigresee, elle serait i mes cAtés aujourd'hui, et elle porterait mon nom.

— Comme vous êtes sombre en disant cela, sir Edward!

— Cest un nuage qui me traverse l'esprit , e( que l'air de la dansea dissipé.... Vous m'effrayez, madame; vogyeoi saisissent au vol un éclair ! on ne vous cônflerait pas une dépêche , scellée du lion et de la licorne, comme on me la confie, à moi, pauvre innocent. Une enveloppe de parchemin ministériel serait transparente pour vous comme un tissu de crêpe chinois.

— Sir Edward , je crois que nous jouons au plus fin.

— Alors, madame, j'ai perdu en commençant le jeu.

— Dansez-vous ordioùrement, sir Edward?...

— Quelle question, madame I...

— Une question comme une autre.... Dans une contredanse, avec ces interruptions continuelles, il est impossible de tenir un entretien suivi.... On parle au hasard.... Je ne me rappelle plus ce que je vous ai demandé.

— Madame , voici ma réponse à votre quesUon oubliée : je danse toujours dans un bal.

— Cest encore une habitude que vous avez prise avec votre société du désert.

— Vraiment, madame, vos lèvres et vos yeux parlent à la fois, avec deux paroles el deux pensées différentes ; je n'écoute que vos yeux, et je ne les comprends pas....

— Vous les comprenes! trop, sir Edward ! dit la comtesse d'un ton sérieux qui succéda sans transition à la teinte légèreté du badinage. Écoutez , sir Edward , et voyez si je devine la situation.,.. En ce moment , vous n'êtes pas mon danseur, vous êtes mon geôlier.... Oh 1 vous avez beau sourire et regarder le plafond à la case des énigmes, vou8mecomprena|.,..IIse trame quelque

cbose d'iafernal contre ma jeune amie Amalia.,.. L'étourdie. eDe danse!... Et moi anssi je danse, et je ne suis pas là où il faut être pour la défendre I

— Madame, dit Edward avec nn calme digne, contenez-Yous encore quelques instants, tous les regards sont filés sur vous ; il y a de l'inquiétude sur les vissées de notre quadrille : on va croire que je vous ai insultée.

— Oh! ceci devient horriblement clairt dit la comtesse sans écouler les paroles d'Edward. Regardez au fond des salles.... il y a une agitation menaçante.... les domestiques du colonel Douglas courent partout avec un empressement significatif. Sir Edward, vous avez prêté votre nom et votre main à une ténébreuse machination!.... Un gentilhomme, c'est infâme! >

Le bruit de la danse, le murmure éclatant des paroles, le fracas de l'orchestre, couvraient la voix de la comtesse Octavie; elle n'était entendue que d'Edward. La figure de la jeune femme avait des éclairs de colère, lancés à propos dans les yeux de son danseur; puis elle reprenait subitement le plus adorable des sourires pour donner le change aux voisins. Sir Edward, qu'aucune voix d'homme ou dË bête fauve, aucun rugissement du ciel, de la terre et de l'Océan, ne pouvait émouvoir, tremblait en écoulant cette voix de femme qui, même dans son expression irritée, gardait sa mélodie de gr&ce et d'amour.

Ln contredanse finie, sir Edward conduisit la comtesse vers le coin de la salle où Amalia venait de s'a&< seoir; et, chemin faisant, il avait bégayé, avec l'émotion d'un criminel, ces paroles peu significatives :

«Madame, si votre langage eût été plus clair, j'aunns répondu, j'espère, à votre satisfaction ; je suis incapable d'une déloyauté. Bientét l'événement répondra pour moi.

— Oui, aux Indes, )>t|di( la comtesse.

fi6 LA OUERRB DU NIZAM

Et elle Balua sir Edward; et, b-sversant la foule d'un pas rapide, elle chercha M. Edgard de Bagnerie, pour connaître le résultat de la commisBÎon qu'elle lui av^t donnée.

( Madame, lui dit Edward, Toieî ce que j'ai vu : Le comte Élona était dans la plus vive agitation, mais personne ne le remarquait ; tous les yeux étaient fixés sur vous et sir Edward. U est sorti sur la terrasse pour respirer un peu de fraîcheur, car la fièvre empourprait son visage. En ce moment, un homme vêtu à la créole, et qui avait des yeux de flamme sur une figure de cuivre, s'est approché du comte Élona et lui a remis un billet. Un entretien vif et court s'est établi entre eux. Une détermination subite a été prise; ils ont quitté la terrasse et se sont dirigés vers la mer. Je les ai suivis. Le comte Élona s'est embarqué sur le canot du paquebot anglais. A cette heure, il est à Smyrne, sans doute, et je l'y trouverai au lever du soleil, si vos ordres l'exigent.

— Nous verrons. Merci, > dit la comtesse Oclavie avec nue voix sourde.

Et elle monta aux appartemenls pour trouver le colonel Douglas, dont la longue absence ne justifiait que trop les prsssenUmeuts sinistres.

Le colonel, le consul anglais et le tuteur d'Amalia se promenaient au pas de course dans une galerie, lorsque la comtesse parut subitement au milieu d'eux.

« Un coup de foudrel madame, dit le colonel en élevant ses mains croisées sur son front.

— Un coup de foudre prévu, dit Oclavie d'un ton strident.

— Prévu', madame! ohl vous êtes injuste dans votre pensée I Gomment prévoir cet ordre du ministre? Liseï, madame, la dépêche....

— Je l'ai lue, colonel, avant le ministre qui l'a écrite.

— Madame, le service de Sa Majesté....

— Le service de Sa Majesté, colonel, peut attendre hnit jours, et tous allez partir aujourd'hui, j'en suis sûre.... n'est-ce pas? >

Un silence de 'quelques instants suivit ces paroles. Le lutenr d'Amalia prit un ton calme et dit :

< Les intérêts de W^ Amalia sont sauvegardés.

— Ob! voilà bien le langage d'on tuteur, dit la comtesse avec un sourire fou : on donne la dot comme la rançon de la liberté du maril...

— Mais, au nom de Dieu, madame, dit le colonel, lisez la dépêche.... Voilà ma justification.... L'ordre du ministre est formel, inexorable.... 11 ne me laisse pas une heure de liberté.... Savez-vous bien, madame, qu'une heure perdue peut mettre en péril la vie de dix mille soldats? La province de Nizam est en feu. Nos meilleurs ofSciers ont péri. L'armée de Golconde n'est plus qu'un corps sans tête. De sinistres nouvelles sont parvenues au Foreign- Office. On m'a fait l'honneur de tne croire nécessaire ; il but que je réponde à la con- (iance du roi. Il faut que je parle pour cette guerre lugubre, où tant de jeunes et nobles têtes ont disparu. Voulez-vous que, pour mon cadeau de noces, je donne à ma femme un veuvage à peu près certain? Voulezvous que je l'entraine avec moi sur ce théâtre de désolation et de mort? Voulez-vous que je sois son époux d'un jour et que je l'abandonne le lendemain en ne lui laissant que mon nom? Soyez juste, comtesse Octavie, si Tousêtesvraimentl'amie d'Amalia, soumettez-vouEcomme moi, comme nous tous, aux terribles exigences du moment et attendez avec nous ce que ncus réserve l'avenir, >

La comtesse Octavie croisa les bras sur sa poitrine haletante, inclina sa tête sur l'épaule gauche, et lançant au ' colonel la pointe acérée d'un regard, elle dit î

< Colonel, vous n'aimez pas Amalia; voilà tout ce que m'a prouvé vob'e discours

28 Lk GUERRB DU NIZAU

— Madame, en ce moment, voos pouvez m'accabler de toutes les maniËres. Je ne sais pas ce que j'aime, je ne sais pas ce que je déleste; je sais que le plus impérieux devoir, que la plus lerrible mission m'appelle â l'autre bout du monde, et que ces deux mains doivent être libres de tout lien pour tirer mon épée du fourreau. >

A ces mots, le colonel s'inclina respectueusement, et entra, suivi du consul, dans un salon voisin.

Le tuteur d'Amalia se rapprocha de la comtesse, et Ini dit :

n Au reste, dans tout ceci, madame, les intérêts de notre belle enfant sont sauvegardés.

— Ob ! monsieur, s'écria la comtesse, n'fites-vous pas bonteux d'avoir déjà dit cela une fois? »

Elle descendit à la salle de bal en murmurant des paroles sourdes qui ressemblaient à une menace, et qui peut-être aussi formulaient quelque énei^que détermination.

L'orchestre s'était dégarni depuis longtemps, la majeure partie des invités avait suivi les musiciens; la fête ne finissait pas : elle s'écroulait,

Amalia causait tranquillement dans le dernier groupe composé d'intimes. A voir le calme de la jeune ûancée, on aurait dit qu'elle ignorait encore son malheur, et qu'il n'; avait autour d'elle personne d'assez hardi pour le lui annoncer.

Ad premier signe de la comtesse, Amalia quitta le groupe, et les deux amies, enlacées l'une à l'autre, sortirent sur la terrasse.

< Je sais tout, ma chère Octavie, dit Amalia, sur le ton de l'indifTérence ; ainsi, vous n'avez plus rien à m'appr«ndr«.

— Comme elle le prend à l'aise I dit Octavie; c'est impossible, mon ange, tu ignores encore quelque chose. Sais-tu que le colonel part avant le lever du soleil?

L& GUBRRB DU NIZ&H 29

— Oui.

— Avant le mariage?

— Oui.

— El qu'il va se battre aux Iodes?

— Oui.

— Et qu'il ne t'épouse pas ?

— Oui.

— VoilA quatre oui merveilleux, mon ange! dit la comtesse en s'inclinaEit devant Amalia. C'est de la philosophie grecque toute pure, et je ne la comprends pas.

— Hais dites-moi, ma belle Octavie, donnez-moi un conseil; à ma place, que feriez-voua?

— je m'opposerais au départ du colonel. H y a une justice à Smyrne, comme partout.

— Vous feriez un procès à un homme pour le forcera TOUS épouser?

— En ce cas, oui; je ne balancerais pas. Je sommerais le consul de sa nation de me rendre justice à l'instant.

— Oh ! quel scandale, chère Octavie 1 vous ne réfléchissez donc pas.

— Amalia, dit la comtesse en s'animant à chaque mot, Amalia, ce n'est pas la perle d'un mari que je déplore ponr toi en ce moment; à ton âge, avec ta beauté, on trouve à chaqua bal un mari qui vaut toujours mieux que celui de la veille. Aujourd'hui, ce qu'il y a d'iueflaçable, de malheureux, d'accablant, c'est le ridicule. Demain, lu seras la fable de la ville ; on se moquera de toi chez les consuls; après le rire viendra la médisance; après la médisance la calomnie. La calomnie! enlendstu, mon ange?... Enfant, tu crois que le monte raconte les choses comme elles arrivent. Ce ne serait pas assez amusant pour le monde. Il est trop ennuyé pour se conteater de l'histoire ; il lui faut le mensonge. Demain, le inonde te déshonorera.

Dinliis-invGoOJ^Ie

— Je me résigne, chère Octavie ; il faut subir le monde comme il esl. Le colonel Douglas est libre de tout engagement ; je ne dirai pas une parole, je ne ferai pas un geste pour le retenir.

— Tu ne l'aimais donc pas, le colonel Douglas?

— Quelle question? Vrmmenl, Octavie, je ne te reconnais plus; on dirait que c'est loi que le colonel abandonne....

— Tu ne l'ùmais donc pas ?

— A peine l'ai-je vu trois fois dans ma vie.... J'attendais d'être sa femme pour essayer de l'aimer.

— Quel sang-froid déjeune fille ! c'est désespérant ! » La comtesse s'éloigna de quelques pas, et, reprenant

ensuite sa place à cOté de son amie -:

c Ma chère ange, dit-elle, tout bien réfléchi, je te félicite sur ta résignation. I! est impossible de recevoir plus gaiement un coup de foudre.... »

Elle Gt un charmant sourire ; et, prenant les mains d'Amalia, elle ajouta :

( Que je suis folle, moil... Dans la maison, tout le monde est fort calme ; les intéressés donnent l'exemple de la plus stoïque résignation ; moi seule je m'irrite fort mal à propos pour le compte d' autrui,... C'est stupidel Amalia, voici ton tuteur, je te laisse entre ses mains; je le rejoindrai bientôt, et nous partirons ensemble pour ma maison de campagne, où tu passeras la belle saison.... Il faut que je fasse mes adieux à sir Edward, qui traverse la terrasse avec l'intention de s'éclipser totalement, ï

Malgré son habileté féline dans l'art de dissimuler la direction de ses pas, sir Edward ne put échapper à la douce main de la comtesse Octavie.

c J'ai r amour-propre de croire, sir Edward, dit -elle avec une grâce exquise, que vous cherchez la comtesse Octavie pour lui dire adieu ?

LA. aUBRRB DU NIZAH ^

— H&dame, vous devines toutes mes pensées ; aossi je né prendrù plus la peine de peaser devant vous, je parlerai.

— Sir Edvrard, vous ne me garderez pas rancune de la scène de mauvaise bumeur que je viens de vous faire. Un départ est une espèce de mort ; il doit en avoir les privîl^es; on se pardonne le passé avant de se dire adieu.

— Madame, je ne me pardonnerai jamais d'avoir écouté tranquillement cette justification d'un tort ima- ^aire.

— Donnez-moi le bras un instant, sir Edward; je veux que le monde sache que nous nous quillons bons amis.... Sérieusement, sir Edward, vous partez avant le lever du soleil?... Vous me regardes d'un air.... Obi ne craignei rien, je ne vais pas recommencer ma scène de drame.... Tantôt j'ai cédé àje ne sais quel accès de co- 1^ stupide.... Vous partez donc?

— Madame, cbaque minute perdue ici coûte la vie à vii^ soldats anx Indes.

— Vous exagérez l'importance da colonel Douglas. 1) n'y a pas d'homme indispensable en ce monde ; pas même vous, sir Edward. Alors, si le colonel Douglas n'existait pas, l'Inde anglaise s'écroulerait? Cela n'est sobtenable que dans les romans.

— Hais, madame, le colonel connaît cette guerre du Niiam dans tous ses ténébreux secrets-, il.... ,

— Ah 1 brisons là, sir Edward ; les discussions ne servent qu'ft ne pas se convaincre mutuellement. Parlons d'autre chose.... Quand nous reverrons-nous à Smyrne, sir Edward?... Vous cherchez voire réponse dans les étoiles?....

— Madame, mon destin est de voir et de ne jamais, revoir.

— Eh 1 mon Dieu, changez donc votre destin. Voir

3% LA. GrUBRRB DU NIZAH

est un plaisir, revoir est un bonheur. Pourquoi sacrifiez-vous de gaieté de cœur la plus douce de ces deux choses ?

— Je crains le bonheur, madame ; je le crains comme un ennemi inconnu.

— Eh I que cherchez- vous donc à travers le monde?

— Le malheur. J'aime les choses faciles à trouver. > La comtesse inclina sa tête en arrière avec une ondulation de cjgne; ses boucles de cheveux noirs laissèrent à découvert son front et ses tempes, etsesyeaxriKéssnr le visage d'Edward brillèrent d'un éclat plein de tendresse et de séduction. Elle choisit, dans le clavier de sa voix, les notes les plus veloutées ; on aurait cru entendre le suave et mystérieux accompagnement de l'orchestre, au trio final du Comte Ory.

c On va chercher le malheur bien loin, sir Edward, dit-elle, lorsque le bonheur qu'on ne cherche pas est dans le voisinage 1 II y a partout de nobles cœurs qui comprennent les nobles &mes ; parttfut des mains amies prêtes à serrer de généreuses mains ; partout des rayons de soleil et des rayons d'amour, des fleurs sous les pieds, de l'ombre sur la tête, des mélodies pour les oreilles, de doux paysages pour les yeux. Voyez comme ce pays est beau l Ici, on se sent vivre avec extase. Il y a dans l'air une l'été continuelle, formée de toutes Us charmantes choses de la nature, de tous les caprices de Ijieu. Ces arbres, ces collines, ces rivages, ce golfe, sont pleins de voix joyeuses qui disent, dans des harmonies sans fin, que tous les êtres de cette création aiment, sont aimés, sont heureux. L'homme qui foule ces fleurs, Â la clarté de ces étoiles, et qui n'éprouve au coeur que le besoin de poser son pied sur la planche d'un navire, invente un crime sans nom : il a l'ingratitude d'un premier ange damné ; il avilit son intelligence, il insulte le ciel. »

.invGooj^le

LA. QUERRB DD NIZAH 33

Edward baissa la lète et garda ce silence qui signifie : a Je suis de votre avis, mais je ne devine pas pourquoi vous m^ dites cela. > La comtesse attachait obliquement sur lui un regard tendre et interrogaleur."

Forcé de parler pour être poli, Edward dilàlacomleEse:

f Vos idées sur la vie sont justes à vingt ans : à vingt ans je pensais comme vous. Malheureusement j'ai vécu, j'ai Topgé, je me suis perverti. En avançant en Age, on a deux tort^ : celui de vieillir et celui d'avoir raison. Nous commençons â voir clair dans les choses de ce monde, lorsque notre vue s'affaiblit.

— Ah ! sir Edward I dit Octavie avec une de ces voix d'ange qui attendriraient un démon, ah ! mon pauvre philosophe, vous parlez comme un homme qui n'a jamais eu la patience d'attendre un lendemain ! Il n'y a pas de bonheur à la minute. Votre pas est trop rapide ; le bonheur ne peut vous atteindre, il est boiteux. Essayez un jour de vous arrêter sous un arbre du chemin ; au premier relais, oubliez dedemànderunevoileouuncheval; attendez.... Sir Edward, vous avez une haute expérience de ce monde, je le sais.... cependant, croyez-le bien, il j a dans voire profond savoir un coin ténébreux voilé par l'ignorance. ,.. Si, par exemple, une femme amoureuse du merveilleux, et séduite par l'éclat de voire histoire, n'attendait qu'un mot de vous pour vous donner son affection, vous ne la devineriez pas, vous ne la comprendriez pas. Les hommes supérieurs sont ainsi faits. Les gens médiocres ne doutent jamais de rien, eux. Ils ont l'audace qui échoue ; et vous, messieurs, vous n'osez Iprendre l'audace qui réussit.... et puis, vous voulei! avoir l'orgueil d'être malheureux ; et vous courez le monde pour insulter la vie par des railleries amères t Cela est injuste, sir Edward. La vie est un travail intolérable, j'en conviens, quand on le fait seul. Pour vivre, il faut ëiro deux.... Essayez un jour d'être deux, sir Edward.

— Madame, les essEus ne m'ont jamais rénssi, dit Edward avec un sourire charmant et une légèreté de ton qui dissimulait une soudaine préoccupation, occasionnée par les paroles étranges d'Oclavie.

- Taal mieux I sir Edward, dit la comtesse ; le hasard a plus d'esprit que vous ; il a retardé vos succès pour les faire plus beaux.

— Madame, dit Edward d'une voix qui se timbrail d'émotion, en toule autre circonstance, je prolengerais iusqu'au lever du soleil un entretien plein de charme pour moi ; mais je vois beaucoup de monvement devant notre canot.. . . ]l faut un devoir aussi impérieux que le mien, pour que je roe croie obligé de regarder d'autres choses lorsque vous êtes là, devant moi, madame, avec votre grâce de femme, votre mélodie de paroles votre formidable beauté.... Au nom du ciel, madame, fermez vos lèvres et vos yeux ; laissez-moi fuir une seconde foisi Adieu, comtesse Oclavie, adieu pour toujours.

— Non, sir Edward, je ne reçois pas votre adieu. Vous ne partirez pas, dit la comtesse avec un accent mêlé de haine et de tendresse, vous ne partirez, sir Edward, qu'après avoir assisté au mariage du colonel Douglas.

— Demandez-moi ma vie, madame, et je prierai Dieu de vous la donaer ; mais ne me demandez pas l'honneur. Le colonel doit partir à l'instaat même, et je dois le suivre aux Indes. >

Sir Edward se dégagea vivement du bras d'Octavie, qui lit un geste de menace, accompagoé du double éclair de ses yeux.

' « Sir Edward, dit-elle avec une voix sourde et stridente, vous voulez ma haine ? Vous l'aurez I vous l'aurez terrible, acharnée, inexorable, jusqu'à la mort !

— Madame, je veux ce que veut le ciel. »

Et il s'avança vers le rivage d'un pas ferme et Tésolli, Le fidèle Indien Ntzam attendait sir Edward,

< Nizam, lui dit-il, lejeune comte Ëloaaesl-il à bord?

— Oui, sir Edward, vos ordres sont exécutés ; je lui ai donné votre cabine. Seulement, d'après l'avis du capitaine, le comte Éiona ne pourra monter sur le pont qu'au tnilieu de la nuit, jusqu'à notre arrivée en Egypte ; il sera prisonnier dans sa cabine pendant le jour. J'aurai soin de lui,

— C'est bien, » dît Edward.

La comtesse Octavie était encore immobile à la place où l'avait laissée Edward, L'agitation convulsive de son corps annonçait un désespoir suprême. A l'éclat de ses jeux, au désordre de sa chevelure, à la majesté orageuse de son visage, à la pose superbedeseslirasnus, on aurait cru voir une jeune prêtresse d'Homère évoquant l«s mânes des héros sur les rivages de t'Hernras.

Le grave tuteur d'Âmalia vint distraire U comtesse Octavie de ses sombres méditations.

a Ahl vous voilà, madame! dit ce tuteur; je vous trouve enfin.... Eh bienl tout s'est passé à merveille. Notre demoieelke a supporté la crise jusqu'au bout avec UB bon sens au-dessus de son âge. Au reste, il n'y a rien de perdu. Le banquier Lhéman nous doit douze mille livres sterling. Les intérêts d'Amalia sont sauvegardés.

— Voilà une belle fête I dit la comtesse avec une voix de rêve étouffant. Monsieur le tuteur, je n'ai pas entendu un seul mot de ce que vous avez dit ; aussi je TOUS prie de ne pas répéter votre phrase. Donnez-moi votre bras et partons. Nous trouverons Amalia Aav notre chemin, a

■,,Goo<^\c

 GtiIcoDde.

La grande place de Dondy, à Golconde ■, a un aspect channanl; on ne saurait mieux la comparer qu'à la Piazza del Campa, à Sienne, Gurlout à cause de l'effet que produisent les façades à briques rouges, entre l'ombre mobile des arbres et l'éblouissante irradiation

a Golconde, était autrefois la

., „ana. Nous lui donnons ici son

. Une petite ville voisine, regardée comme la

citadelle d'Hydrabad, est encore aujourd'hui appelée Golconde. C'est dans cette ville que fut fondée 1 association des Taufçs, en 1812. C'était après les conquêtes de lord CornwalUs, et quelques écrivains anglais croient que le but principal de la secte, et surtout de son chef, était politique encore plus que relig^ieux. On voulait anéantir les conquérants et les Indiens renégats qui avaient embrassé leur cause. L'époque de la naissance des Tau^ semble, par sa date, justifier cette assertion. Elle est clairement indiquée, cette époque, dans l'ouvrage que le capitaine Taylor a publié en 1810, et qui a pour litre : Confessions of a Tattg, avec une épigraphe dont le sens est celui-ci ; J'ai entendu raconter et j'ai la beaucoup de fables tyionstrueuses ; taais ce que je vais écrire à mon tour surpasse tonte fiction [Law of Lombardy).

M. Taylor m'a raconté^ à Marseille, quelques incidents de cette guerre, et il a mis à ma disposition un album fort curieux, représentant divers sites et plusieurs scènes de la guerre qui a désolé la province du Nizam. Mon but n'élait pas de raconter exclusivement une longue histoire, mais voulant me borner à peindre et à lier à une autre action quelques épisodes de la Un de cette guerre, je me suie servi plutôt des récita de ses principaux acteurs que des rares articles publiés par les revues anglaises.

L'orthographe que j'ai donnée au mot Taug indique aaseï la manière dont les Anglais le prononcent dans notre langue

do soleil. Deux mandara ou pagodes ans coapoles coniques, trois mosquées aax Aàmes arrondis, et plusieurs maisons de nababs, avec leurs balcons, leurs kiosques, leurs vérandas, encadrent admirablement cette place et lui donnent ce caractère indien primitif, qui s'efface aujourd'hui peu à peu devant la colonisation de l'Occident,

Un seul édifice rappelle l'Europe, sans nuire toutefois à l'effet général du tai)leau, car il est tout voilé par un rideau de tamariniers, et ce n'est que par une éclaircie de verdure, habilement ménagée, qu'on peut lire sur la bçade celte enseigne : West-India kotel. Il y a toujours grande aHlueace d'étrangers dans cette auberge européenne. Elle est b&tie sur le modèle d'Adelphi à Liverpool, et la cuisine de Star and garter de Richmond j fraternise avec les plats extravagants de l'Indien et du Chinois : on trouve sur la carte le potage de tortue et le potage de nids d'oiseaux, la colline de bœuf rAli et l'entrée innocente de boui^eons de frêne et de racines de oénufar. Le land-lord ou maltre-d'hâtel est en costume de bal et porte des diamants de Golconde à tous ses doigts; les domestiques sont habillés comme le chef, moins les diamants ; les chambres ont des meubles d'acajou, lumineux comme des miroirs, des Lits, des nattes, des hamacs , au choix des voyageurs ; un assortiment complet de parfums et de savons de Windsor, des persiennes légères qui tremblent au moindre souffle sur le balcon des kiosques, et sont les grands éventails de l'hôtel.

On célébrait surcette place la fête indienne de Doui^a, déesse de la destruction.

L'idole, ornée de ses formidables attributs, s'élevait sor au piédestal an milieu d'un cercle de hideux fakirs, immahUes comme des figures de bas-reliefs. L'air retentissait du concert aigu formé par tous les instruments qae l'Inde a inventés pour déchirer les oreilles des

98 lA aCBRRB DD NIZà.M

hommes et des dienx. Les jennes baloks, les belles nm-djfnys, dansaient la natche nationale avec une forie d'élan et un dévei^ondage effrénés, au son du haunk, la trompette du Bengale, et du baney, la flûte de bambou; tandis qw les sarada-caren, accompagnés de l'aigre sitar, chantaient tes amours aduttAres de Kistna et la délivrance de la belle Sita, ravie par le monstre de Ceylan. Une foule immense applaudissait avec des sifUements de hoas k ce concert de cuivres et de voix de démons, aux (ours de force des jongleurs qui pirouettaient à la cime des bambous, aux danses de l'orgie, à ce spectacle infernal donné au peuple en l'houneur de la déesse de la destruction. '

Des groupes de voyageurs européens passaient à travOTs cette foule avec un dandysme superbe ; de jeunes femmes créoles, l'ombrelle négligemment p(»ée sur des épaules nues, mêlaient leur éblouissante carnation à ce tourbillon cuivré de chair sauvage, à ces flots de brome vivant. Par toutes les issues, on voyait s'enlr'ouvrir les rideaux soyeux des mohhafas, les palanquins des femmes riches, et descendre, dans tout l'éclat des étoffes et des pierreries, les filles, les épouses, les concubines desnahahs. Kiosques, balcons, vérandas, portiques de bois de sandat, terrasses des pagodes, étaient inondés de spectateurs : mosaïque mouvante formée de tous les éptdermes et de tous les costumes de l'univers, où se déployaient partout les largesailes iespankas, agités par des milliers d'esclaves libres, pour répandre une fraîcheur d'emprunt aux heures incendiaires du milieu du jour.

L'attention des spectateurs européens qui se promenaient sur la place se fixait avec une curiosité singulière sur le balcon d'une maison opulente, b&lie à côté de l'hôtel de West'India. C'était ta résidence du nahab Sourah-Berdar, le plus riche marchand de pierreries de Golconde, par excellence la ville des diamants.

Ce nabab , aprës les vietnires de lord Corawallis, n'avait pas balancé, pour conserver ses mines, à déserter le culta de Siva. Il était devenu l'ami de ses conquérants, et ses maisons de «ille et de campagne servaient souvent d'hôtellerie ou de corps de garde aux oniciers de c^ayes et aux vo^euTS.

CepeRéant, malgré ses diamants et son apostasie, ce n'était point lui que la foule regardait. Le nabab, étendu nonchalamment sur une natte, fumait le gourgouryhouka, et ne prêtait qu'une attention fort distraite â la (Ëtede la déesse indienne. Près de lui étincelaient, snr une figure d'ange dorée au soleil indieu, deux jeux nuirs d'une dimension surhumaine, et qui ne permettaient pas aux regards de l'Européen de descendre jusqu'au triple collier de pierreries, roulé sur un sein de quinze ans. Le corps svelte et suave de la jeune fille se voilait, avec un mystère' diaphane, sous le sari de soie à franges brodées ; et le châle de crêpe chinois, semé de fleurs et d'oiseaux, laissait dans leur nudité lumineuse des épaules d'or de sequin. Un concert d'admiration, formé de toutes les langues de l'Europe, s'élevait du pavé de la place au balcon du nabab, et la belle Indienne, sensible à ces hommages, répondait par des sourires célestes et des regards veloutés et limpides à l'enthousiasme de ses adorateurs. Il semblait que Dieu, qui a créé tant de femmes diverses, avec un luxe de complaisance digne de Ini, venait d'en inventer une nouvelle, toute parée de charmes inconnus, pour renverser l'idolâtrie de la déesse Doui^.

La civilisation et la conquête opèrent, à notre insu, chaque jour de singuliers miracles I Cette jeune fille qui, le siècle dernier, aurait adoré Siva et porté au front le signe blanc des sectateurs de ce dieu, était, un peu l^rès 1830, une demoiselle aussi bien élevée qu'une princesse européenne ; elle avait reçu à Calcutta la plus bril-

40 LA, aUBRRE DO NIZAM

lante éducation, dans le palais de Bir William Bentinck, d'où le nabab, soa père, ne l'avait rappelée qu'à l'&ge de treize ans.

Dans le groupe d'Européens qui sont debout sur le balcon, à cAté du nabab et de sa fille, nous n'eu distinguerons que trois, et il nous suffira de les entendre causer pour les reconnaître. Nos trois personnages portent le modeste costume blanc du pays du Soleil ; mais, à la distinction de leurs visages, à l'aisance gracieuse de leurs manières, il est facile de voir qu'ils appartiennent au monde élégant du Nord.

o: Sir Edward, disait le plus jeune, je ne comprends pas quel est le but de la politique anglaise, en autorisant à perpétuité ces bacchanales indiennes.

— Comte Élona, vous êtes bien intolérant. Que diable voulez-vous que fassent ces pauvres Indiens? L'Angleterre ne doit pas se mêler de leurs plaisirs; elle se mêle de leurs affaires, c'est le plus essentiel. Voulez-voui que lord Bathurst envoie auE Indes une collection de Caligulas, de Nérons, de Domitiens anglais, pour établir des ateliers de supplices depuis les Cinq-Rivières jusqu'à Ceylanl

— Non, sir Edward; mais il me semble i^u'en tolérant ce fanatisme elfréné, l'Angleterre s'expose à subir quelquefois de sanglantes déceptions.

— C'est un mallieur, comte Élona. L'Angleterre porte aux Indes un gant de velours sur une main de fer; ceux qui ne veulent pas sentir le gant ne tardent pas k sentie la main.

— Sir Edward , le colonel Douglas, qui nous écoale, ne paraît pas être de votre avis.

— Comte Élona, dit le colonel, hier encore je pensais comme sir Edward.

— Ab! colonel, dit Edward, je suis fâché de n'avoir pas dit cela hier,

LA QUBRRE DU NIZAU H

— Sir Edward, dit Douglas, vous serez de mon avis demain.

— Je ne demande pas mieux , colonel, si vous me donnez de bonnes raisons.

— Je vous donnerai des faits, sir Edward.

— Ofai je m'incline toujours devant les faits.

— Sir Edward, dit le colonel après une pause, je cherche partout dans la foule votre brave Nizam, et je ne le vois pas; il est pourtant arrivé à Golconde?...

— Oui, colonel; il s'est arrêté à la baie d'Agoa, où je l'avais envoyé quand nous avons relâcbé à Cape-Town. Il avu nos amis de la Floride et il est venu me rejoindre à Golconde.

— Il me serait fort difficile, sir Edward, de donnerua nom à la position que Mizam occupe auprès de vous.

— C'est une position qui n'a pas de nom; elle tient le milieu entre le serviteur et l'ami. Le serviteur et l'ami iTompenI parfois; le milieu ne trompe jamais.

— Vous m'avez souvent dit qu'il a fait déjà la guerre dn!4izam.

— Son surnom l'indique assez.

— Il pourra peut-être nous rendre quelques services; n'est-ce pas, sir Edward?

— Colonel Douglas, mon brave Nizam n'attend pas qu'on lui demande des services pour les rendre, et il ne rend que ceux qu'on ne lui demande pas.

— Conualt-il la maison du nabab Sourah Berdar, sur la frontière des possessions anglaises?

— Nizam connaît tout ou ne connaît rien, à mon choix.

— Sir Edward, vous parlez en énigmes aujourd'hui.

— C'est ainsi, colonel Douglas. Je parle comme les événements; tout est obscur autour de moi. On nous Ait que le pays de Nizam est en feu. Nous arrivons à Bombay; on nous affirme que le pays est tranquille.

4a LA aUERRB DU NiZAM

Première obscurité. A Smyrae, tous maw|uet donc un mariage superbe pour venir pactlier le pays. Hier, j'accours à TOire ordre, ordre solennel s'il en fut; j'arrive à Hjdrabad, que vous appelez Golconde; je crois qu'une bataille avec les Taugs va s'engager. Le ton de votre lettre respirait la guerre, nous trouvons Hydrabad on Golconde dans toute la gaieté rassurante d'une fête indienne. L'obscurité se complique. Bien plus, vous ajoutez que le résident anglais a été invité à cette fête de Doni^a par le souverain d'Hjdrabad, et que la même invitation avait été adressée à tous les Enropéens. Vous avez donc compris qu'il n'y avait aucun péril pour vous et pour nous tous, puisque vous n'avez pas balancé à vous livrer à la merci d'une ville habitée par cent mille brigands cuivrés. Ici les ténèbres se condensenl. Enfin, j'avais supr posé naturellement que vous étiez descendu au palais de notre résident britannique, lequel palais ne fait flotter son drapeau qu'à la fête de Doui^a, de Kisna, ou de Siva; et je vous trouve installé en ami dans cette maison, chez le nabab Sourah-Berdar, qui vend des pierreries, el expose sa fille, comme enseigne, à la porte de son comptoir. Ici mes yeux se voilent, et le grand soleil augmente encore ma cécité.

— Attendez donc la nuit, sir Edward, vous serez guéri.

— Ahl vous tonmez k la plaisanterie, mon cher colonel. Vraiment, je vons admire. C'est pour vous que je me suis mis en hostilité mortelle avec la belle comtesse Octavie; que j'ai quitté Smyrne, dont je voulais faire ma Opoue, pendant une longue semaine au moinsl que j'ai accepté la moitié des malédictions données par l'Asie Mineure à votre paquebot ; que j'ai distillé l'ennui indien soixante-cinq jours à Bombay, avec des Arabes et des Chinois! Et maintenant voici ma récompense : vous m'invitez à la fête de Doui^a, et vous me proposez des taiginOB ^^ ^^ balcon d'un nabab, k

Le colonel fît un signe d'întelU^nce à sir Edward, et

marcha nonchalamment lers l'angle le plus reculé da

balcon, pour parler sans crainte d'être entendu. Le comte

Ëlona causait avec le nabab et sa fille.

c Sir Edward, dit le colonel en s' appuyant sur la balustrade dans l'aldtude d'un spectateur ennuyé , sir Edward, vous voulez me faire parler avant l'heure; eh bien] je parlerai....

— Cest inutile, colonel. Voira intention me sofilt. Je sais tout ce que vous voulez me dire, vons ne m'apprendriez rien. Je sais le motif qui vous a fait rompre violemment voire mariage à Smyrne; je sais que la province du Nizam était tranquille lorsque j'ai quitté Londres avec les dépêches que vous avez sollicitées vous-même par vos puissants amis du Foreign-Office : je sais aussi que la guerre des Taugs se rallume d'Hybrabad au Hysore; que cette fête est une fËtede mort; que cette place plnblique est pleine de fanatiques indiens, nos inlraitables ennemis, et que la hache magique de la déesse Oeera s'aiguise h cette heure sur la pierre d'Hyder-Allah, le lÂon de Dieu. Vous voyez, colonel, qu'il est inutile de prolonger notre entretien . Si vous avez vos espions aveugles, moi, j'en ai un sous la main qui a toujours les yeni ouverts , et c'est avec ses yeux que j'ai l'habitude de regarder. »

Le colonel posa !ia main sur le bras de sir Edward, et, se relevant comme fatigué d'une attitude pénible, il s'avança vers le nabab avec une nonchalance pleine de naturel, c Nabab Sourah-Berdar, dit-il, à quelle heure vos porteurs de moh/ia/a sont-ils appelés ce soir? »

Le aabad retira lentement le bec d'ambre du houka de ses lèvres, regarda le ciel et dit :

( Après le coucher du soleil, colonel Douglas.

— Nous vous ferons bonne escorte jusqu'à votre habitation de Nerbudda, seigneur nabab.

44 LA anERRB Dn NIZAH

— Les jours du daDger sont passés , coloael Douglas, dît le vieux Indien du ton d'un tiomme qui ne croit pas beaucoup à sa parole.

— Oh I je sfûs bien qu'il n'y a rien à craindre aujourd'hui du cÂtë desTaugs. Ces démons de nuit sont rentrés aux enfers.... Mais ià-bas, dans les plaines, U y a tonfours, sur les bords de la rivière, quelque tigre à l'abreuvoir ; et nous ne voulons pas qu'une griffe insolente déchire les rideaux du palanquin de miss Arinda. >

Une voix plus harmonieuse que l'instrument indien qui prétait son nom à la jeune ûlle du Hysore s'éleva lur le balcon.

Arinda replaça ses pieds dus dans ses petites sandales d'odalisque, et donnant à son col une iafleiion gracieuse :

c Colonel Douglas, dit-elle, vous avez toujours de bonnes idées. Les heures noires ne me font pas peur, mais j'aime les précautions. Avec une escorte de cent cipayes choisis par vous, on ne craint ni les bËles ni les hommes fauves, et notre voyage est une promenade entre deux soleils. Votre Hydrabad est inhabitable : vous avei beau l'appeler Golconde , il reste Hydrabad. A la première brise du soir, parlons. ■

Le ton impérieux de jeune reine qui accompagna ces paroles était adouci par une exquise contraction de vi< sage, que l'on pourrait appeler un sourire d'or.

« Hiss Arinda, dit le colonel avec une voix légèrement émue, je vais donner mes ordres, et, comme ce sont les vôtres, ils seront encore mieux exécutés. >

Le colonel Douglas et sir Edward descendirent sur la place^ et se séparèrent après avoir échangé quelques paroles et fixé l'heure du départ.

Sir Edward fut aussitôt abordé par Nizam, qui depuis longtemps suivait tous les mouvements des personnages du balcon de Suurah-Berdar.

i:,ni--i"in, GoO<^[e

Sir Edward et Nizam étaient si habïtaés à vivre et à penser ensemble , qu'ils auraient pu se dispenser de Sf servir de la parole pour se communiquer leurs réflexions. De s'étaient élevés, par des efforts de perspicacité merveilleuse, à la hauteur de l'inlelligence des grands quadrupèdes indiens, ceux qui agissent de concert, dans les moment de crise, avec un ensemble admirable, sans avoir besoin des lettres d'un alphabet. Les signes même , la langue des muets , étaient supprimés entre eux. C'est d'ailleurs la plus dangereuse des langues, en public surloal, lorsqu'on est entouré d'ennemis qui peuvent vous comprendre de loin, en écoulant avec les jeux.

En se plaçant à cAté de Nizam, devant un groupe de danseurs , sir Edward prit une attitude nonchalante qui figurfdt, pour le serviteur indien, un point d'interrogaûon. Ce signe, formé par tout le corps, était traduit par cette phrase :

( Nizam, qu'y a-t-il de nouveau ? >

Nizam, les yeux tournés vers les danseurs, poussa un grand éclat de rire qui signifiait pour sir Edvfard que riieure était sérieuse et menaçante \ et tout à coup le serviteur indien mit sa main droite en auvent sur ses paupières, pour se donner nu prétexte naturel de jeter on regard au soleil qui l'incommodait dans ses plaisirs de spectateur , et ce regard , retombé sur la terre, embrassa rapidement la foule , la place, la fête, et rebondit i l'horizon des montagnes et du désert.

Edward battit des mains sous l'estrade des danseurs, avec une figure pleine de surprise et de gaieté. L'entretien venait de s'épuiser en moins d'une minute; tout était compris.

Des Indiens hideux et sombres, des fakirs à face de mandrilles, des spectres nus et chauves, tatoués de blanc sur un visage de laiton, passaient et repassaient avec des ondulations convulsives et des r&les sourds et stridents.

Le signe tranquille tombé du visage serein d'Edward demandait à Nizam :

.« Est-ce un Taug, celui-ci î

— Oui, répondait Nizam, courbé par un eathousiasma meuleur devant les danses indiennes.

— El celui-ci ? poursuivait Edward.

— Oui.

— Ce batteur de riz?

— Oui.

— Ce joueur de sitar?

— Oui.

— Ce fakir?

— Oui. »

Sir Edward croisait les bras et inclinait sa tête ; tout son corps, moins sa boucbe, disait à Mizun :

c Voilà une belle collection de Taugs 1 >

Cependant, la fête arrivait à sa fin avec le jour. L'idole Dourga s'agita sur son piédestal, et des cris furieux s'élevèrent dans toute la ville avec tant de force, que les anliques maisons d'Hydrabad , déjà réduites en poudre par le veut et le soleil, tremblèrent sur leurs fondements d'argile. Vingt fakirs venaient de soulever l'informe statue de la déesse de la destruction, et ils l'emportaient vers la porte occidentale de la ville , à travers des ruea étroites , sombres et lépreuses. Cent mille Indiens formaient le cortège, et tous les volcans de l'univers, réunis sur un point du globe et faisant éruption à la fois, auraient à peine dominé le fracas inouï formé par celte population en délire, accompagnée de tous les orchestres de l'enfer.

On arriva au sépulcre destiné à la déesse, selon le rit indien : c'est un gouffre ténébreux, où deux cascades se croisent, tombent et fument. L'idole Dourga j fut précipitée aux acclamations furibondes de tout Hydrabad; des fakirs, ealaoéel'uu à l'autre , saluaient d'ua regard d'a^

monr le firmaméat bleu de l'Inde, et giÛTaient leur divinité dans l'abime en s'élançant par-dessus les massifs de bambous, au milieu du nuage d'écume qui flottait sur la trombe des grandes eaux.

Un éclair de crépuscule annonça la nuit. La foule, silencieuse après le sacrilice, regagnait la ville. Celle armée d'Indiens, nus et cuivrés, ressemblait alors dans les ténèbres à un fleuve de bronze en fusion, que traversaient  la nage des troupeaux d'éléphants chargés des bideux fantâmes de l'olympe de Siva.

Pourtant, ils ne rentraient pas tous à Hjdrabad, c«ux qui venaient de détruire, pour l'honorer, la déesse de la desIrucLion. Par intervalle, des ombres se détachaient du flanc de cette foule, et suivaient les sentiers solitaires qui ne conduisaient pas à la porte d'Uydrabad.

L'allure de ces ombres n'annonçait ni des laboureurs, ni des béraidjes, ni des batteurs de riz, laborieux habitants des fertiles jardins de Golconde : leur démarche avait quelque chose de solennel et de mystérieux, et daDS les éclaircies de cotonniers blancs, lorsqu'un rayon d'éloile tombait sur leur front, il était facile de voir, à la faveur de celte délation lumineuse, que ces spectres in< diens n'appartenaient point à la classe des agriculteurs : leur tête haute semblait se détacber des choses terrestres; elle ne regardait que le ciel, comme pour lui demander une sainte' inspiration, à l'heure suprême du péril ou de la mort.

Aux limites de la plaine d'Hydrabad, ces mystérieux Indiens, arrivés isolément par mille sentiers, se réunirent et se parlèrent bas, comme si leur soufQe eût été nn langage. Le chef donna un signal, et ils s'élancèrent tous, comme un vol de démons, vers les montagnes du couchant.

Une caravane d'Indiens et d'Européens suivait à peu près la même direction, mais par une grande route pavée

de briques et bordée de beaux arbres, comme tous les chemiDS routiers du Bengale. Les constellations marquaient minuit au cadran du ciel. Une brise délicieuse montait de la rivière et entr'ouvrait' mollement les rideaux des palanquins. Les soldats cipayes marchaient avec joie il la fraîcheur de la nuit et à la clarté des étoiles. Deux cavaliers allaient le pas et causaient à voix basse, pour respecter le sommeil d'une jeune voyageuse endormie dans son alc6ve mouvante, â leur c6lé.

« Oui, comme vuus le remarquez fort bien, sir Edward, disait le colonel Douglas, il y a des heures solennelles où l'on dit tout. Les étoiles semblent même nous exciter à l'indiscrétion-

— Colonel, on est obligé de causer la nuit, lorsqu'on ne dort pas-, et, si l'on cause longtemps, ou devient indiscret.

— D'ailleurs, sir Edvard, nous sommes en péril de mort; en descendant de cheval, nous courons la chance d'être étranglés par )e foulard d'un Taug ; il faut donc que je vous explique ma conduite, afin que vous l'expliquiez aux autres, si je meurs.

— Et si vous sortez vivant de cette guerre, justice que vous rendra le ciel, croyez-vous, colonel, que vous n'aurez pas besoin d'un autre genre de jusliftcation t

— Oui , je vous comprends , sir Edward. A Londres, mes ennemis diront que j'ai épousé Arinda pour ses diamants.

— Et vos amis l'aRlrmeront.

— A Londres, ils n'ont aucune idée de la femme bengali et du croisement des races....

— A Londres, cher colonel, ils ont depuis trente ans devant leurs yeux la figure verte et molle du fils de Typoo-Saîd, et ils croient que le beau sexe du Hysore a des faces de ce vert.... On dira que vous avez quitté Amalîa pour épouser une mine de diunanis.

LA ÛUERRE DU mZkiS 49

— Moi qui donnerais tous les diamants de Golcoade pour ce rayon de soleil, ciselé en femme, qui dort daas ce palanquin!

— On ne tous croira pas, cher colonel. Le monde est comme cela. Si vous donniez tous les diamants de Golconde, le monde dirait qu'ils sont iaus.

— Eh! que faut-il faire alors, sir Edward?

— Supprimer le monde et prendre la jeune fille malgré ses diamants, comme on épouse ime femme aimée malgré ses défauts.

— Sir Edward, à ma place, épouseriez-vouB la fille du nabab^

— Je l'épouserais.

— Sans réflexion?

— Non, avec réflexion. Je l'épouserais pour consacrer, par mon exemple, le système du croisement des races, sans lequel l'intelligence humaine doit périr. Je l'épouserais pour faire une chose qui contrarie l'opinion de Iiondres. Je l'épouserais pour créer une pluie de diamants au bénéfice de ceux qui manquent de pain..., Vuus voyez que j'agirais avec réflexion.

— 'Et puis, je l'aime 1 je l'aime!... c'est un amour déjà lieux de deux ans; un amour qui a traversé les mers, qui a résisté aux séductions de Londres, qui m'a fait rompre k Smyrne, par un stratagème peut-être déloyal, un mariage forcé, s

En ce moment les rideaux du palanquin s'entr'ouTrirent du côté opposé au vent de la nuit, et deux yeux superbes élincelërent sur un fond d'étofi'e sombre.

« Colonel Douglas, dit une voix douce et affaiblie par le sommeil; où sommes-nous à présent?

— Devant les ruines de la pagode de Djéni, sur la grande route de Huttdesur et aux bords de )a rivière Mozé.

— Ah! nous avons fait bien peu de cbemial... J'û

crn entendre le ligre; c'était un réie, n'est-ce pas, •olonel?

— Nous sommes deux cents autour de votre palanquin, miss Arinda, et le tigre compte ses ennemis avant de rugir.

— Colonel, le tigre est prudent.... Il me semble qne sir Edward était à côté de vous?

— Oui, miss Arinda.

— Je ne vois pas le comte Élona, votre jeune ami le Polonais.

— Le comte Élona est à cheval devant )e palanquin de votre père, à cinquante pas d'ici.

— Colonel, prenez soin que les soldats ne manquent de rien. Nous avons des provisions de voyage pour mille hommes.

— Miss Arinda, vous savez que j'obéis tonjonn aux ordres de votre cœur. >

Pendant le colloque entre miss Arinda et le colonel Douglas, sir Edward s'était insensiblement éloigné du colonel, et il dïtoyait les arbres de la route.

Un sifllement subtil comme le susurre de la sauterelle courut dans le fossé plein de gazons, et tout à coup un être bumain s'élança, avec une agilité de tigre, sur la croupe du cheval, étreignit le cavalier, murmora quelques paroles à son oreille et disparut.

Sir Edward ne donna aucun signe d'émotion; on accident naturel et prévu ne l'eût pas laissé plus tranquille.

Le colonel Douglas, qui se rapprochait de lui après avoir vu se refermer les rideaux du palanquin, ne re- , marqua aucun trouble dans la parole ou le mtùntJen de son intrépide compagnon.

Celait Nizam, qui venait de souffler à l'oreille d'Edward ces paroles formidables :

c Le serpent a réuni ses tronçons, le Tang rampe et

Lk GtTBRRE DU NIZAM 51

vole; avant le soleil, on égorgera les soldats cantonnés i Hundesur. >

Nizam avait coupé ses beaux cheveux noirs ; il avtùt jeté au fleuve son élégant costume de créole, acheté à Londres. Nu de la tête aux pieds, parfumé de tons les aromates de l'Inde, recourbant ses orteils d'ainun comme des griffes de vautour, supprimant son haleine comme un naufragé au fond de la mer, it bondissait de cime en cime, avec les Taugs, depuis le dernier verger d'Hydrabad. Il épiait la direction de leurs regards, il écoutait leurs gestes, it devinait leurs pensées, il avait enfin compris que la guerre sainte se rallumait de Golconde au Hysore, et que les ténèbres de celte nuit devaient couvrir des sacrifices humains et des mystérieux

c Sir Ëdvrard, dit le colonel, miss Arinda n'a rien de secret à me dire. Hélas! Je ne suis pas encore arrivé à ce degré d'intimité qui fait des confidences à la clarté des étoiles. Vous auriez pa écouler tout ce que nous a?ons dit.

— Colonel, dit sir Edward, j'ai poussé mon cheval sur la lisière de la route, pour voir un instant les ruines dd cette pagode : la nuit, elles sont d'un elTet superbe.

— L'an dernier, sir Edward, ces ruines étaient un nid de Taugs.

— Vous savez, colonel , que les oiseaux caruassiers du Bengale retournent à leurs anciens nids.

— Mon cheval n'a pas donné un signe d'inquiétude; ses oreilles flottent sur la crinière. Mon cheval flaire les Taugs d'une lieue.

— En votre absence, colonel, votre cheval s'est fait Taug, j'en suis sûr.

— Auriez-vous yu quelque tête chauve de ce côté, sir Edward?

— Oui. >

D,nl,ii"invG00<^[c

Ce oui fut accompagné d'un sourire charmant qui aurait donné tous les frissons de terreur à un oflicier moins intrépide que le colonel Douglas. Un monosyllabe banal, soutenu par un sourire, peut donc devenir formidable selon la situation.

i: Colonel , dit Edward avec un ton de voix et un visage grave, vous avei beaucoup de monde au poste de Hundesur?

— Cinquante soldats commandés par le brave capitaine Reynolds.

— Croyez-vous qu'ils s'attendent à être attaqués celte nuit?

— Non, sir Edward.

— ■ Eh bien! ils seront attaqués.

— Comment le savez-vous?

— Colonel, iU seront égoi^és, » ajouta Edward d'un ton sec et désolant.

Les rideaux du palanquin d'Ârinda s'entr'ouvrirent une seconde fois, et un bras charmant, qui secouait à son extrémité un bracelet de pierreries, s'arrondit ea dehors pour agrafer les étoffes et donner un peu de fraîcheur à l'alcôve de voyage.

« Colonel, dit Edward, escortez à pied le palanquin ; donnez votre cheval au plus fidèle et au plus intelligent de vos soldats ; il sera mon guide jusqu'à Mundesur. Nous arriverons au poste menacé avant les Taugs.

— Pas une minute de retard! > dit le colonel en descendant de cheval.

Presque au même instant, Edward et son guide s'éancaient avec la vitesse de la vapeur sur la route de Hundesur.

.invGooj^le

L& OUBRRB DD NIZAU

L'habitation de Nerbudda.

lies deux cavaliers avaient franchi tont l'espace que le plus rapide élan peut dévorer en quatre heures. A mille pas de Hundesur, ils mirent pied à terre, lièrent leurs chevaux à un arbre, et s'avancèrent avec toutes les précautions usitées dans cette formidable guerre de surprises, de ruses, d'embûches infernales toujours dénouées par des assassinats. Edward et son guide rampaient comme deux reptiles, en supprimant leur soufUe comme deux plongeurs, toujours voilés par la verdure, et n'avançant qu'à la faveur des brises intermittentes de la nuit , pour labser attribuer au vent l'agitation des feuilles. Ils arrivèrent ainsi au pied du block-house de Hundesur, à la frontière des possessions anglaises. Bjdrabad et son territoire sont censés appartenir â un chef indien, lequel n'est, au fond, qoe l'esclave docile des conquérants du Hysore. Les naturels du pays, doués de quelque intelligence, ont deviné celte politique de gouvernement occulte, organisée par l'étranger. La guerre des Taugs le prouve bien.

Edward coilTa sa tète nue des fleurs du tulipier, se fit un masque avec une large feuille d'acanthe, imperceptiblement piquée à la place de ses jeux, et regarda le block-house et ses environs en laissant flotter sa tète à la direction du vent.

Le silence de ce lieu élmt triste et donnait un augure funèbre. Tout attestait que le poste avait perdu ses sol-

Sa LA GUBRRE DU NlZAM

dats; le drapeau seul s'inclinait sur la corniclie, entre les sculptures de la licorne et du lion. Devant le blockhouse, une fontaine coulait avec un murmure effrayant, parce qu'il n'était jamais brisé dans sa monotonie par les mains ou les lèvres d'un soldat, dans un pajs ardent, où l'eau vive esl comme un ami consolateur que la souffrance appelle à son secours. Une heure écoulée, le doute n'élait plus permis ; il fallait changer en réalité une horrible supposition.

Cependant sir Edward attendit le lever du soleil pour se montrer à découvert dans cette campagne ennemie, où il était sans doute arrivé une heure trop tard. La clarté du jour révéla les secrets de la nuit ; autour du block-house, il n'y avait pas une goutte de sang sur les gazons, mais les feuilles des arbres et les fleurs saavages élevées au-dessus du niveau des hautes herbes, portaient l'empreinte d'une résistance convulsive, et atteslaier.t les efforts suprêmes d'une agonie aa désespoir. U paraissait évident que la petite garnison, endormie dans une sécurité imprudente, et ne croyant plus au retour des hostilités, avait été surprise et enlevée par une meute de Taugs.

Sir Edward jeta un regard mélancolique sur l'horizon du midi, formé par de hautes montagnes arides, et dont les antres recelaient sans doute les cadavres des victimes et l'armée des assassins. Ce regard était l'adieu donné aux morts.

Edward et son guide rentrèrent dans le chemin qu'ils aTaienl déjà parcouru, et remontèrent à cheval pour se rendre à Thabitation de Nerbudda.

Le colonel Douglas entendit le galop des chevaux dans l'avenue et s'élança d'un pas lent, avec la fièvre à l'Ame, pour serrer les mains de sir Edward.

c Pas un mot de ce que vous avez vu à qui que ce soit, 1 dit Edward à son guide en lui donnant son cfae-

LA GUSRRE DU NiZAH K»

val; puis s'adressant à Douglas, le sourire sur les lèvres: c Ëh bien, moa cher colonel, je me suis égaré dans la campagne ; c'est ma faute, j'avais pris un guide. Donnezmoi des nouvelles du seigneur nabab et de miss Arinda.

— Sir Edward, dit le colonel, point de détour ; personne ne peut nous entendre. La famille prend son repas du matin. Dites promptement ce que vous avei à me dire. Votre gaieté m'annonce des malheurs....

— Ma gaieté ne ment pas : tout a péri. Mous sommes arrivés une heure trop tard.

— Tous morts ?

— Tous, mon cher Douglas ! et pas une goutte de sangl -

— Oui, c'est la guerre. Les Taugs ont horreur du sang humain ; ils étranglent.... Oh I cette horrible guerre ne finira donc jamais I... Je vais écrire à sir William Bentinck.

— Colonel, sir William Bentinck est à Calcutta; il vons faut des troupes demain !

— J'ai les garnisons voisines , c'est suffisant pour trois mois; mais la guerre va prendre un cuactëre alToce et gagner tout le pays intérieur de la presqu'île.... Cette maudite fête de leur déesse Dourga les a fanatisés I... Voilà bien les conséquences du système de Whllehall I... La douceur, la tolérance religieuse, la colonisation pacifique I... Oui, avec des bandits, des assassins!.... Je voudrais voir messieurs les clercs du Foreign-Ofjice dans la province de Nizam, prêchant leur théorie de tolérance à ces démons de Taugsl.... Comme il est aisé d'être philanthrope, lorsqu'en ouvrant sa croisée le matin on voit le jardin de Whitehall et la statue de Jacques II I... Mon Dieu! il y a un système de tolérance bien plus simple, abandonner les Indes et venir faire le commerce entre le pont de Londres et Keosinglon-Garden I Mous laisserons les Tai^

I, .;■--< IV, GotV^lc

o6 LA QUBRRB DIT NIZAU

vivre en paix avec leur déesse Dourga.... En 1812, on recommandât la même tolérance au lieutenant Honsell. On envopit des bibles aux Taugs, et les Taugs étranglaient nos plus braves officiers à chaque ballot de bibles 1 Vingt ans d'expérience n'ont corrigé personne.... N'importe, il faut faire notre devoir de soldat jusqu'au bout, sans murmure, sans repos, dans une héroïque obscurité : se battre aux étoiles et dormir au grand soleil.

— Ckilonel Douglas, dit Edward, tout ce que vous dites est fort sensé ; mais les clercs de Whiteball ne nous entendent pas, et pourtant il faut prendre un parti. Nous voilà, je crois, au centre de la guerre.

— Au foyer, sir Edward.

— Votre quartier général est établi à Nerbudda, chet le nabab ?

— Oui.

— Nous devons Ifdsser ignorer an nabab tous les événements, n'ast-ce pas ?

— Oh 1 le nabab ne doit rien savoir, rien, sir Edward.

— Voilà une singulière existence qui nous attend. Il faut venir au cœur du Bengale pour vivre ainsi. Le jour, nous serons d'heureux et nonctialants campagnards, faisant de longs repas, cultivant la Flore indienne, déchiffrant des partitions, peignant un paysage, élevant des oiseaux-pêcheurs pour la chasse aux étangs. Pour ma pari, je remercie Dieu qui m'a fait arriver à cette vie de mon goût par trois gradations : d'abord je me suis voué au service d'un seul ami, puis au service d'une famille, enfin au service d'une armée. D n'y a que le premier pas qui coûte dans la carrière de l'obligeance. Aujourd'hui, j'exerce ma profession en grand, etje me souhaite des imitateurs.

— Un conseil, sir Edvtard, dit le colonel en serrant les mains de son compagnon -, sur quel pied devons-nous

LA. aUBRRB DU NIZIM 57

vivre avec le comte Ëlona ? Ne trouvez-vous pas qu'il est embarrassant?

— Le comte Élona mènera la vie que nous menons ; c'est sa faute si cette vie ne lui convient pas. Il s'est embarqué furtivement à Smjrne avec nous, et à votre insu, pour se dérober â un malheur mystérieux qui est encore son secret. Proscrit, toute terre lui est bonne ; toute patrie est la sienne ; tout péril doit le trouver prêt. H est brave, résolu, sombro et peu causeur ; c'est donc l'homme des guerres de nuit. Nous l'enrâlons. Je réponds da comte Élona.

— Tout est dit, sir Edward ; les croisées et les oreilles sont ouvertes devant nous. >

L'habitation de Nerbudda donne â l'Européen la plus haute idéedu luxe des nababs. Elle est bâtie en pierres blanches, et ses murs sont épais comme ceux d'une forteresse ; cependant le style de son architecture ne manque ni de grâce ni de légèreté. La solidité massive ^e l'édifice est déguisée par des sculptures, des corniches à jour, et des balcons aériens avec des baluslres en bois de santal. Le toit a la forme d'un c6ne écrasé : quatre rangs de supports le séparent du corps de logis, et permettent à l'air de circuler librement dans un grand espace. Aussi les étages supérieurs se dérobent à l'action verticale des rayons du soleil, qui n'embrase qu'une toiture inhabitée, espèce de bouclier levé contre la chaleur. Les salles basses ont banni les meubles lourds et étouffants : le bois de naucléa s'y entrelace en mille formes sveltes et capricieuses pour tous les besoins de la sieste, du recueillement, du repos et delà causerie nonchalante. Les gerbes d'eau vive, les persiennes des balcons, les grandes ailes des]]anfcas,y entretiennent une fraîcheur étemelle, dans nu demi-jour plein de volupté.

Le colonel Douglas et sir Edvrard entrèrent la joie au flront, et prirent place à la table du nabab..

58 lA OITERKB DU NIZA.U

c Seigneur Sourah-Berdar, dil Edward ea acceptant un plat de riz benafouly, j'ai voulu voir les ruines du («EDple de Doumar-Leyna, et je me suis égaré eu chemin.

— Les ruines de Doumar-Leyna, dit le vieux nabab, sont dans la montagne, à quarante milles de Nerbudda. Vous avez commis une grande imprudence, sir Edward, et fort inutilement, je vous assure, parce que votre gnide

- est un cipaye de Ceylan, et il ne connaît pas nos chemins,

— n faut donc une bonne escorte, seigneur nabab, si l'on veut voyager sans imprudence de ce cûtéî dit Edward avec une indifTcrence très-marquée.

I — Sans doute, sir Edward.

— A cause des tigres,..

— D'abord, à cause" des tigres, sir Edward... -

— Oh ! ce sont pour moi de vieux amis. , .

— Oui, sir Edward, dit miss Axinda en croisant ses bras nus sur la table avec une exquise nonchalance ; oui, mais il y a d'autres animaux dans la montagne, qui sont vos vieux ennemis.

— Ah! » dit Edward d'un air ébahi.

Et il continua d'enlever les grains de rii à la pointe de l'tùguiUe avec la dextérité d'un Chinois.

c Vous dites : Ah ! poursuivit la jeune Indienne d'un ton moqueur, on voit bien que vous arrivez de Londres.... Tenez, connaissez-vous ce quadrupède.... là..,, regardez.... >

Edward suivit l'indication du doigt d'Arinda, etvilsur la muraille une gravure anglaise fort connue à Londres, et représentant an Taug. Il regarda longtemps, et de l'air d'un homme qui cherche un nom oublié pour le mettre au bas d'un portrait anonyme.

€ Vous ne reconnaissez pas cela, sir Edward 1 dil la jeune fille en croisant ses jolies petites mains d'ivoire doré.

Là. aOERRB DU NIZAU AS

— Cest le sea-bUbop (rëvéqae de mer), si je ne me trompe, > dit Edward avec un naturel parfait.

Hiss Ârinda laissa éclater un rire fou, dont le timbre était bien en harmonie avec la carnation de la jeune Indienne. On aurait cru entendre rouler une cascade de perles sur des lames d'or.

EMwordfie leva vivement pour examiner la gravure de plus près.

« Il est vrai que l'on pourrait s'y méprendre comme Bir Edward, dit le colonel Douglas. Ce Taug, avec son air mystique, son front chauve taillé en mitre, et sa hache de Déera, ressemble assez bien de loin à un évéque de mer.

— Ail I c'est un Taug ! dit Edward en se firappant le front; on a beaucoup parlé des Taugs à Londres. J'aim un drame au théâtre d'Adelphi, sur les Taugs : la scÂne se passe dans l'Inde, sous le règne d'Alexandre le Grand, (juelques siècles avant Jésus-Christ, d

Et il ajouta lestement :

t Seigneur nabab, le riz benafouly est le meilleur de l'Inde : je le préfère au riz de Haagalore, dont le graia e»t pourtant plus fort.,.. Pardon, miss Ariuda, vous weyez donc qu'il y a encore des Taugs dans les montagnes de Doumar-Leyna?

— Certainement.

— Des Taugs fossiles t

— Des Taugs vivants comme tous et moi, sir Edward.

— Oui.... peut-être.... il est & présumer, dit avec insouciance le colonel Douglas, que la dernière guerre a laissé là-bas quelques ermites.

— Hou père vous affirmera, dit miss Arinda en fixant ■es grands yeux sur le visage impassible d'Edward, que, le mois dernier, deux voyageurs ont été étranglés sur U route de Hazulipatnam.

i,;-<iv,Go(v^ic

— Par des Taags? dit sir Edward.

— Et par qui donc?...

— Miss Arinda, dit sir Edward en s'inclînant, Dieu me garde de vous contrarier! je crois à l'existence de& Tangs, et je me garderai- bien d'aller sans escorte à Doumar-Leyna et à Haiulipatoam.

— Toute la nnit j'ai rêvé de ces monstres^lâ, dil Ariuda en frissonnant ; cela prouve bien qu'ils existent.

~- Alors, c'est incontestable, dil Edward. On m'avait pourtant bien affirmé que la guerre était finie depuis longtemps.

— Sans doute la guerre est 6nie, sir Edward; mds le vieux Sing n'est pas mort. La guerre peut donc recommencer à tout moment-, et, si elle recommence, je ne reste pas à Nerbudda, j'entraîne mon père au littoral du Malabar ou du Coromandel. Je ne dormirai pas une,senle nuit dans cette habitation.

— Point d'inquiétude, miss Arinda, dit le colonel Doa< glas, nous veillerons pour vous. On est en sûreté ici comme à Traaquebar ou à Bombay. Nous avons derrière nous trois régiments échelonnés sur le territoire britannique. Les Taugs, s'ils exislent encore, ne remueront pas. »

Le repas fini, tous les convives descendirent sur la terrasse, et furent rendus à leur liberté. Les serviteurs déroulèrent leurs nattes sur le plancher d'un ehattiram à colonnades de bois d'érable, où l'on respirait une Iraiclieur délicieuse devant un magnifique tableau.

Les yeux se reposaient d'abord sur un petit étang bordé de narcisses jonquilles et de trèfles d'eau, et sillonné dans toute sa longueur par des arabesques de nènufar blanc. A l'autre rive s'élançaient comme des fusées les liges des cocotiers épanouis à leurs cimes en gerbes gracieuses; et, par les éclaircies de ce péristyle végétal, on voyait fuir jusqu'à l'horizon bleu une cam-

LA aUERRE DU NIZÂM 61

pagne où la verdure des sénevés confondait ses teintes ardentes avec la neige des cotonniers bengalis. Une pluie de lumière semblait inonder celle création immense et la faire tressaillir sous des caresses de feu. C'était le Bengale dans tout son éclat dévorant, avec son grand soleil qui donne la langueur de la force , qui tue et ressuseite, verse l'amour au cœur de l'homme, et le diamant au cœur de ses monts.

La jeune fille du nabab, à demi couchée sur la natte du chattiram, jouait avec des tulipes sauvages écloses dans lesfentes du bois de santal, et les lançait par-dessus sa tête au nabab son père, *\m fumait le houka non loin d'elle. Edward et le comte Èlona herborisaient au bord du lac. Une foule de serviteurs, indolents comme des maîtres, étaient échelonnés sur les marches du chattiram, et s'écoutaient vivre dans une somnolence voluptueuse, fille du ciel indien.

Le colonel Douglas, debout et appuyé conbti un pilastre, engageait un entrelien avec nûss Arinda.

< Je crois, ma charmante Arinda, disait le colonel, que ces maudits Taugs vous ont donné de l'humeur.

— Colonel, disait Arinda, voulez-vous me faire un beau présent de noces?

— Parlez, miss Arinda.

— Apportez-moi le vieux Sing dans une cage.

— Arinda, vous avez une idée fixe, vous ne rêvez que de ces bandits la nuit et le jour. Vraiment j'en suis jaloux; prenez grade I je me ferai Taug.... Voici le cadeau de noces que je vous destine, belle Arinda; je l'attends par le premier télinga qui doit nous apporter nos lettres de Bombay. C'est une garniture de perles pour vos beaux cheveux de soie. 11 faut toujours choisir ce qu'il ; a de plus indigent pour l'ollrir à la plus riche. Cependant je suis obligé de rehausser la valeur de mon cadeau. C'est m<» qui ai retiré ces perles du fond de la mer à Geylan;

62 LA aUBRRB DU N1ZA.M

j,e tes ai données & Hamlet, qui est A Lonâres le roi des bijoutiers, et qui reruserait le trftne de Danemark, occupé par les fantômes ses aïeux. Hamlet a pris l'outrage à cœur; il le soigne comme Dieu a soigné le soleil, et il a gravé sur l'agrafe, large comme l'œil d'un bengali, am signature HAHLET, surmontée de ces mots si (oncbants, lorsque le prince de Danemark les adresse à OphéVn: Madame.puis-jemereposersurvosgeruntxtf

— Ah t Toili qui est trés-gracieux I > colonel Douglas, dit Arinda en renversant sa tète en arrière, pour donner an regard de bas en haut à Douglas.

Dans cetle position horizontale du visage, les boucles soyeuses des cheveux noirs de ta jeune Indienne descendaient en se festonnant jusqu'au sol de bois de santal, et ses lèvres de corail, à demi ouvertes par le sourire, laissaient entrevoir un échantillon de perles fines inconnues aux bazars du Curomandel. Arinda ressemblait ainsi à une nouvelle fleur du Bengale, créée, à midi, par le puissant caprice du soleil, et remerciant son père céleste avec un regard de flamme lancé au firmament.

t II me semble, dit Douglas, que je fais au grand joap le plus doux des rêves. Laissez-vous adorer ainsi quelques instants, miss Arinda. Vous êtes belia comme la. fleur de la terre et le rayon dDciel.Croiriez-vons'f AfoJie de l'esprit 1 croiriez-vous que je vous plains, parce que vous ne pouvez pas en ce moment voua voir et vous aimer, comme je vous vois et comme je vous^aime?

— Colonel Douglas, dît Arinda avec cetle gracieuse coquetterie, vertu de toutes les femmes, sans distinction de zone, de nuance ou de couleur, lorsque j'aurai votre garniture de perles, je me ferai coilfer comme Sidooia, la nièce de sir William. Elle a des cheveux comme les miens : quand on les serre élroitemeat, on peut les ca-

* Shall I Hein ycmr tapf — Haulbt*

Là GUERRB DU NIZAM 69

cher tons dans la mûn ; qnand on les abandanne à flots, ils enveloppent le corps, comme un sari de veuve. Si les perles sont trèB-fines, on les tresse avec les cheveux; elles font un effet charmant; on en laisse pendre une grappe, eouB le nœud, derrière la tête; les deux nattes se déroulent sur les tempes, arrondies et lisses comme des plaques d'ébène, mais sans mélange de perles; elles biaiseraient trop le front. Avec cette coiffure Sidonîa init adorable dans un bal.... je n'avais que des diamants, moi : c'est vulgaire. Colonel, je vous remercie ; TOUS connaissez mes goûts.

— Je voudrais connaître vos pensées, belle Arinda....

— Ah ! c'est plus difficile, colonel 1 »

Arinda prit un papillon qui venait de se poser sur ses genoux, le regarda un instant, et lui rendit la liberté.

■ Colonel Douglas, poursuivit la jeune fille, j'ai attaché une pensée sur les ailes de ce papillon ; devinez-la.

— Me permettez- vous de réflé.chir longtemps*?

— Non, monsieur, je vous ordonne de la deviner tout de suite.... le papillon s'est reposé en traversant le lac... tant pis I ma pensée a raison.... Eh bieni colonel, avez- V0B8 deviné?

— Ëscusez-moi, charmante Arinda, je n'ai jamais étudié les mœurs des papillons.

— Colonel, je vous parle sérieusement; répondez-moi ■érieusement.

— Miss Arinda, je vais m'asseoir sur cet escalier, immobile comme un fakir, patient, muet, éternel comme loi; passez devant moi, une fois tous les dix ans, jusqu'à la mort; et quand j'aurai, dans mon recueillement et ma solitude, récapitulé toutes les pensées humaines, il est possible que je devine la vôIre quelque jour, et je vous la rendrai.

— Colonel Douglas, dit Arinda en inclinant la léte nur l'épaule et en donnant au doigt indicateur de sa main

64 Là QU'ERRE DU NIZAH

droite un mouvemenl de meaace amicale, colonel, vous ne seriez pas fakir un senl jour, si je vous prenais au mol.... Oui, oui, monsieur, ouvrez vos grands yeux indigo.... Vojons si vous aurez de la franchise.... j'attendais un téte-À-tëte pour vous inlemiger.... Ditesmoi, colonel, qu'avBz-vous été faire à Londres?... voyez comme il pâlit 1

— Hais vous le savez très-bien, miss Arinda.... on m'a appelé au Foreign-Office, pour donner des renseignements sur la guerre des Taugs.... heureusement terminée aujourd'hui.

— Et pourquoi pàlissez-vous? pourquoi frissonnezvons en me répondant?

— Je vous aHirnie, charmante Arinda, que je a'ai aucune émotion.

— Comme il tremble en disant celai

— Hiss Arinda, votre père est à dix pas de nous; il peut nous entendre....

— Il a peur de mon père aussi, maintenant 1 mais tout le fait donc trembler, ce colonel!... Heureusement, comme vous le dites, la guerre est termiDée aujourd'hui.

— Miss Arinda, dit le colonel d'une voix étouffée, mm qui ne laissait égarer aucune syllabe, miss Arinda, depuis deux ans je vous ûme, et tout ce qu'il y a d'amour sur cette terre de flamme, entre ces jardins et le soleil, je le sens bouillonner en moi, et je ne le seus que pour vous. Je ne vous aime pas parce que vous êtes riche, parce qu'on vous a surnommée le diamant de rinde, parce que vous méritez d'être assise sur le trône du Bengale, à cfité du Soleil, votre époux; je vous aime parce qu'un attrait mystérieux, invincible, inexorable, m'a cloué dans la trace de vos pieds, quand je vous vis, pour la première fois, descendre .de votre navire sur le sable du Coromandel. Ce fut un de ces moments d'extase qui font la vie d'unhomnae. et ne lui permettent plus de

vivre que dans ce moment éternel . Depnis, tous le savez, j'ai Tait une guerre d'exterminalion ; j'ai vu bien des nnils de sang et d'horreur, j'ai tu s'accomplir d'aSreuses funérailles ; j'ai donné tout ce que j'avais de larmes à d'inconsolables amis',.j'ai brisé tous tes ressorts de mon âme, au point de croire que j'avais enfin obtenu cette insensibilité bienheurËUse qui est la récompense de ceux qui ont abusé de la douleur. Eh bien ! mon amour a traversé toutes ces ténèbres sanglantes, ce chaos de deuil et de désolation; il est encore là, devant vous, avec l'énei^ giede sa première aurore. Dans cet ouragan infernal déchaîné sur mon front, toute chose qui était en moi s'est éteinte, excepté la Qamme de cet amour! Osez maintenant, miss Ârinda, osez me parler avec cette conb-ainte glacée, avec celte méfiance injurieuse indigne de vous el de moi. Si j'ai commis une faute envers vous, c'est un crime, ajez le courage de me le jeter au front, et je le ferai descendre au cœur, à la pointe de ce poignard. »

L'arme étincela sur la ceinture du colonel.

Il y a dans la passion vraie un accent inimitable, que l'oreille la plus novice reconnaît aux premières notes. Les femmes ont la perception merveilleuse de toutes les choses qui viennent du cœur : celles qui se laissent ' tremper par la parodie de cet accent ne méritent pas l'honneur d'être femmes.

Ârinda essuya des larmes honteuses, et cueillant une tulipe sauvage, elle dit avec un sourire céleste :

< Colonel, faisons un échange, donnez-moi votre arme, et prenez cette fleur.... Obéissez, monsieur.... Cest bien, je suis contente de vous.... Je sais aussi que vous m'aimez, colonel Douglas.... Voulez-vons que je vous cite les partis que j'ai refusés? M. Lewis Wyatt, l'agent de la Compagnie des Indes; M. Baretto, fils de l'associé de John Palmer; M, Riow, qui possède quinze vaisseaux à Surate; le major Flamstead, neveu de sir

t* ODSBBI DU NIZAH. B

66 LA- aUERRB DD NlZàM

William.... J'en citerais vingt. Pourquoi les ai-je ref^ sésf Parce que je sus que vous m'aimez, vous; que vous m'aimes pour moi, et non pour les diamaots de mon père.... Maintenant, colonel Douglas, il faut reveniria commencement de notre entretien, mais sans nous &cher, n'est-ce pas?... Savez-vous ce qu'on m'» dit i Hydrabad l'aube jour? C'est ce que je voulais vous faire devint" lorsque votre colère est arrivée au poïgnu^.... On m'a dit qu'au mois de juin dernier, vous aves été sur le point de vous marier en Europe....

— Sans doute, dit le cdonel Douglas avec beauconp de 3ai^-froid,c'estuadeTos amoureux refusés qui vous a dit cela ?

■ — Oui. C'est M. Riow.

— M. RioW a menti. Je jure sur l'honneur que je D'm jamais en l'intention de me marier en Europe.

— Je vous crois, mon cher colonel.... Âli! c'est que j'ai besoin de vous croire....

— Arinda, je jure de n'avoir jamds d'autre femme que vous.... Aujoord'hui même, j'aurai un entretien avec votre père, et nous fixerons le jour de notre mariage dans la première quinzaine du mois prochûn.... J'ai quelques aHaires de service i. terminer dans les cantonnements voisins.... c'est une inspection pour la forme. ' Nous sommes en pleine pais. Mes devoirs de militure remplis, je aérai à vos pieds comme époux, ma chère Arinda.

— Mon colonel, je vous rends votre poignanl.

— Arinda, j'espère hien que vous m'&imereï un peu...,

— Js suis trop riche pour foire l'aumône. Quand je donne, je veux enrichir. >

On aurait dit, en ce moment, que le prédestiné au seuil du paradis avait prêté son sourire d'eitase au visage de Douglas.

La jeune Indienne se leva «t descendit l'escalier dn

D,ni,.i"-ihvGoO<^[c

LA. QUBIIRE DU MlZÂM &i

chattîraiD , pour laisser toute liberté à l'entretien du ' nabab et du colonel.

Sir Edward, qui se promenait avec le comte Ëlona, dit à son compagaoQ :

« Voilà miss Arinda qui rient dépouiller le parterre pour vêtir de Qeura ses vases du Japon ; t'est l'heure de cette toilette odorante. Comte Ëona , tous êtes on peu trop sauvage ; cda n'est pas permis dans l'Iade. Allez donc offrir votre bras à la jeune reine des roses du Bengale. Je vous invite à cette politesse : elle est due à la fille de la maison.

— Sir Edward, ditÉlona en souriant, ilme semble que TOUS pouviez vous adresser à vous-même cette iuvitation.

— Lorsqu'il s'agit d'un plaisir à preadre, je le cède toujours à un ami. C'est l'inverse lorsqu'il s'agit d'une peine : essajez-moi. >

Le comte Élona fit un signe d'adbésîoa et s'avança pour recevoir mbs Arinda au bas de l'escalier.

Edward, resté seul, tourna noncbalamment sur ses pieds, comme pour s'assurer qu'aucun regiurd n'était fixé sur lui; ensuite il fit quelques pas dans une directioo opposée Jt c^Ie qu'il voulait prendre; il cétoya l'étaug, cueillit des nu'cisses et des tulipes sauvages, et retira des eauj, sans le moindre étoonement, une feuille de papier roulé qni ressemblait à une feuille de nénufar. Il déploya cette fleur d'espèce nouvelle es ayant soin de la dérober anxregards, sous le bouquet massif qu'il venait de composer, et les lignes suivantes furent dévorées avec tant de calme apparent, que le lectew ressemblait au loin k un botaniste étudiant avec amour une belle collection de fleurs.

t Sir Edward, mon noble mdtre, « Vous êtes arrivé trop lard 1 Mtudesur } c'est ma fauta : j'aâ eeum, A faUait «olœr^

68 ljl guerrb du nizah

c J'ai assisté au dernier conseil tenu dans les raines de Doumar-Leyna. Je sais où marchera le vieux Sing. Dites au colonel Douglas de renforcer demain les postes entre les villages de Boudjah et la montagne de Sérieh, & deux milles de votre tialiltatioa de Nerbudda . Deux heures après le coucher du soleil, inventez quelque s^atagème pour faire fermer les portes de l'habitation. Le vieux Sing a prononcé le nom du nabab Sourah-^Berbar. Dieu veille sur nous; veillons.

s NlZAH. s

Le brave serviteur était arrivé k l'étang sans être aperçu , en rampant sous les hautes herbes. Il s'était blotti dans l'eau , la tête voilée de larges feuilles stagnantes, et il avait envoyé aux oreilles d'Edward ce sifQement léger que l'intelligence du maître distinguait si bien au milieu de tons ces murmures confus qui s'élèvent des eaux , des montagnes , des bois, sur cette terre puissante où la vie abonde, où la plante, t'oiseau, l'insecte, ont toujours quelque chose à dire aux étoiles et au soleil.

Le comte Élona et la jeune fille du nabab s'avançaient vers Edward, qui ne se laissa pas surprendre son billet à la maia.

t Miss Arinda, dit-il à la distance de quelques pas après avoir serré la missive de Nizam, il est fâcheux que les bouquets les plus gros soient aussi les plus lourds. Je vous offre celui-ci, mus je le garde. Il est cueilli à votre intention , et vous le trouverez à table ce soir devant vous.

— Sir Edward , je vous remercie, dit Arinda d'un air plein de distraction et d'inquiétude, vous faites les bouquets admirablement.... Sir Edward , vous avez l'œil et l'oreille de l'Indien; n'avez-vous pas remarqué une agitation, là, dans les gazons et les bambous? J'ai va

onduler l'herbe jusque sous les arbres qui monteni de l'étang à la Torét.

— Est-ce dans la directiou du vent? demauda Edward d'un ton naturel.

— Au contraire, sir Edward, et c'est ce qui me donne de l'inquiétude.

— Miss Ârinda , dit Edward avec une tranquillité persuasive, il est impossible de supposer qu'une béte fauve vienne boire en plein jour devant vingt personnes, à la porte d'une habitation. Je connais les animaux de l'Inde : cela n'est pas dans leurs mœurs. Toules-vous , miss Arinda , que nous allions en chasse de ce côté?

— Non, non, sir Edvirard.... Si c'est un tigre, il est déjà bien loin ; si c'est un serpent, il ne vaut pas la peine de se déranger pour si peu.

— Ce doit être un serpent, miss Ârinda. On a fait à ces reptiles une réputation de finesse bien usurpée. Le serpent est stupide comme un naturaliste du siècle der- ~ nier. »

Cette dissertation zoologique fut interrompue par la brusque arrivée du colonel Douglas. Il descendit l'escalier du chatUram, te visage rayonnant de joie, et serrant les mains d'Edward et du comte Ëlona.

«: Messieurs , leur dit-il, je vous invite à signer mon contrat de mariage. Le nabab vient de fixer Ini-mâme le jour de la cérémonie : j'épouse miss Arinda d'aujourd'hui à vingt jours, au village anglais de Boudjah. >

Dn éclair de joie surhumaine éclaira le front du comte Élona. H semblait que ce jeune homme, toujours silencieux et sombre, ressuscitait d'entre les morts. Personne ne remarqua cette transformation.

t Colonel Douglas , dit Edward exalté, cette nouvelle me comble de joie. Il me semble que je me marie. Mon système triomphe. L'OccidenI épouse l'Orient; le vieux

70 lA GUERRE D0 NIZAH

sang de la vieille Angleterre va se rajeunir aa ccenrda Bengale. L'inlelligence et la force humaine ne périroni pas. ... Voilà un bel exemple à suivre, comte Ëlona Brod zinski. Vous êtes jeune, grand, robuste; nous vous trouverons quelque fille de nabab..,. Eh! vous avez assez pleuré sur les malheurs de Varsovie I Dieu sait pourquoi U fait tomber les villes, et Je czar ne le sait pas. Le reflux de l'océan humain commence . Le Nord s'ennuie' d'être Nord. Nous rentrons au berceau du soleil, qui est notre berceau. A cette heure le canon de la France troue l'Atlas ; les colons américaÎDs de la baie d'Agoa, et les nouveaux planteurs français de l'Afrique, bientâl se rencontreront , la charrue à ta main, sous des zones inconnues, et s'embrasseront dans un hyménée de géants. Un jouron verra quelle puissante et nouvelle race d'hommes est sortie des entrailles de l' Afrique et du Bengale, de ces terres fécondes qui allaitaient lés tigres, les éléphants et les lions, en appelant toujours des lèvres humaines attendues depuis six mille ans!

— Sir Edward, dit le comte Élona, ce jour renouvelle mon existence. Vous serez content de moi. Tout a une Un dans ce monde, même la douleur.

— A ce soir , messieurs, dit le Gotoael Douglas. Permettez-moi de conduire miss Arinda vers son père, qui l'attend.

— Sir Edward , dit Arinda , n'oubliez pas mon bouquet.

— Il s'est changé en bouquet de noces , miss Arinda ; e dois l'oublier beaucoup moins. »

Edward et le comte Ëlona, restés seuls, eurent ensemble ce court et vif entretien :

f Sir Edward, dit le comte polonais, je puis parler maintenant, je puis vous parler à vous, qui avez un cœur noble et di^ne de toutes ces confidences . Saves-vous c« que je suis venu l«ire au Bengalef

-Nan.

— Sir Edward, je suis venu me mettre dans les pieds da colonel Douglas.... En arrivant à Alexandrie, flgurei- Tons ma slnpéfaction lorsque je vis sur le pont !e colonel Donglast... J'avais quitté Smyrne pour lui.... il n'avait donc point épousé Amalia I le vous adressai une question timide, embairassée.... Vous me répondîtes sans conoaitre l'intérêt puissant que j'attachais k vos paroles.... le mariage n'avait pas eu lieu,... Alors, je pris une résolution étrange..., avec ce titre de proscrit, qui semble justifier tous les voyages aventureux à travers le monde, je me déterminai à suivre le colonel Douglas partout. Je ne m'expliquai pas trop bien quel bénéfice je retirais de ma résolution, mais elle semblait donner ua adoucissement vague à mon désespoir : cela me suffisait. Goncevea-vous, sir Edward, la joie immense qui a rafraîchi mon cœur lorsque le colonel nous a annoncé son mariage avec la fille du nabab? On ne meurt pas de joie, je vis..,. UÛQtenant, mon destin change. Ce Bengale s'écroule sous mes pieds*, il t^ut que je parte, sir Edward : mon Ame est bienloin d'ici; il Taut que mon corps se lève pour la chercher.

— Comte Ëlona; dit Edward, dans votre diseonn, i) faut que je devine la seule chose que vous avei oubliée. '

— Tai foi en votre intelligence, sir Edward.

— Vous aimes la jeune Grecque Âmalia?... Votre silence répond.... et Sftns doute Amalia vous aime?... Bienl je garderû le ^lence à mon tour.... Ei^n tons ces mystères d'Europe et d'Asie commencent à s'éclaircir.... Un fils de la malheureuse Pologne, une tille delà malheureuse Grèce, deux orphelins de deux illustres guerres!.. . C'était un amour inévitable et fort naturel.... il n'y a que les diplomates qui arrangent des mariages impossible^.... L'amour est plus intelligent que lord

72 LA. QUERHE DU NIZAU

Palmerston, quoique le noble lord se soit surnommé Cujtido.... Eh bien! mon cher comte, que puis-je f^re pour TOUS?

— Il faut, sir Edward, vous qui (tes plus Indien que Brama....

— Bravo ! comte Élona, vous avez les plaistmterîes du convalescent.... Achevez....

— Il faut que vous me trouviezun vaisseau pour mon retour.

— Je vous trouverai une flotte.... mais avant tout, comte oublieux, il faut assister au mariage du colonel.... Tous êtes invité officiellement.

— C'est bien mon intention 1 je ne serai complètement guéri qu'en entendant le oui des deux époux, pro* nonce en bon anglais.

— Vous êtes très-raisonnable pour un amoureux. Le lendemain du mariage, je vous apporte un vàsseaa à trois mâts.

— Vous avez l'habitude d'obliger vos amis, sir Edward; ainsi je ne vous remercierai pas pour une habitude.

— Oui, comte Élona, il est trop facile de suivre une habitude. Je me suis habitué à vivre de la vie des autres ; de cette manière on centuple la durée de son existence : c'est un calcul d'égoïste. J'ai trouvé le secret de vivre plus longtemps que Matbusalem.

— Et vous, sir Edward, qui feriez un si bon mari, estil vrai que vous ayez renoncé au mariage? Cependant vous devriez, comme chef de secte, donner l'exemple du croisement des races. C'est le reproche que vos disciples vous feront.

— Comte Élona, n'approfondissons pas mon histoire domestique à cet endroit. Les étoiles nous trouverùent ici.... J'ai trente-huit ans, et je ne suis pas marié; il est fort aisé maintenant pour moi de continuer ce sjslème :

il n'y a que les premiers (rente-huit ans qui coûtent.... el, pour vous rendre confidence pour confidence, comte Élona, je vous avoue que j'ai toujours un certain penchant pour les femmes que d'autres vont épouser. C'est une fatalité !.. . En arrivant à Hydrabad, j'ai été frappé de miss Arinda.... Heureusement le colonel s'est prononcé....' Je vuus ai parlé de miss Ëlmina; eh bien! miss Âriuda, c'est miss Elmina traduite de l'américain en indien.... A Smyme, Dieu m'a sauvé deux fois dans un an.... Vous avez connu la comtesse Octavie? Ahl quelle femme I je voudrais bien que Dieu me dit si c'est on ange ou un démon.... Elle avait de plus l'attrait irritant de la jeune veuve. Oh ! pour éviter cette Circé de l'Hermiis, cette sirène de l'ionie, il ne fallait pas se fermer les oreilles avec de la cire; la cire fond, et l'on est perdu : il fallait partir sur un nuage de vapeur, et laisser derrière soi la barrière de deux tropiques et de deux océans!... A cette heure, la comlesse Octavie doit être mariée, puisque j'ai failli en devenir amoureux.... Je souh^te deux anges gardiens k son mari! Comte Ëlona, pour rassurer miss Arinda, qui a vu onduler les gazons au bord de l'élang, je vais faire ma sieste, même de ce côté. Allez le lui dire, là-haut, dans ce chattîram. Quand elle daignera jeter ses beaux yeux vers moi pour calmer ses inquiétudes, je dormirai. >

■v,Go(v^[c

LA ODBKRB D0 NIZA»

Les premières paroles qui forent échangées an repas du soir roulèrent sur le proch^n mariage du colonel Douglas et de miss Arinda. Sir Edward affectait de garder ce silence morose qui provoque toujours une interrogation : elle ne se fit point attendre.

f Sir Edward, lui dit miss Arinda, vous êtes bien taciturne; on dirait que tous avez commis une faute dont votre silence demande humblement excuse â vos convives. Dites, sir Edward, votre conscience vous reprochet-elle quelque chose?

— Miss Arinda, dit Edward, dès que la conversation tombe sur le mariage , j'ai l'habitude d'entrer en rêverie..,.

— Cela vous rappelle un oubli peut-êlre?

— Oui, miss Arinda, cela me rappelle que f ai toujours oublié de me marier.

— Obi vous êtes plus coupableque cela, sirEdwardl vous avez oublié mon bouquet de noces. >

Edward bondit avec une spontanéité de mouvement si naturelle, que la plus femme des Indiennes s'y sérail trompée.

€ Mille pardons, miss Arinda, s'écria-t-il les mains sur le front, je me suis endormi la fêle sur votre bouquet de noces au bord de l'étang et j'ai laissé mon chevet sur mon lit. Vous l'aurez dans cinq minutes. »

Et il s'élança sur la terrasse de l'habitation.

Les étoiles lui&iieiit sa ciel. La cafnpagne était pleine des harmonieg mystérieuses de la nulL

Edward rentra bïentdt la banquet à la ouinj et le plaça devant Arinda.

■ Sei^eur nabab, dit-il en se remettant à table, et d'une soa qui paraissait émue, je crois qu'il serait prudent de donner ordre aox domestiques de rentrer dans l'habitation.

— Vous avÔE TU quelque cbose d'affireux? dit œiss Arinda, les mains joiôles et les jeux démesurément ouverts.

— Aflireuz, ce n'est pas le mot... mais, sùgneur nabab, croyei-moi, faites rentrer vos domestiques. Cea gens~là sont si imprudents! ils joueraient bientôt avec des tigres comme avec des chats. >

L'ordre fut donné,

( Tous aves vu un tigre? dit Aiinda.

-Noir.

— Un ^re noir?

— Il ae détachait avec un relief Euperhe sur un fond Uanc de colonniers. t

Le colonel Douglas et le comte Ëlona se prédpilërent nr un faisceau de carabines. Edward se leva pour les arrêter, et laissa glisser adroitement le billet de Niiam dans la main du colonel.

c Ah l vous croyez donc que le tigre va vous attendre de pied ferme, pour recevoir une halle au front? dit Edward- Voua ne connaisses pas les tigres noirs du pays; ils ont inventé la poudre avec les Chinois-, ils la flairent d'tine lieue. Avant l'arrivée de lord Cornvrallis au Benple, les tigres avaient encore quelque candeur; mais depuis qn'ils ont assisté de loin auK batailles du Mysore, ils connussent mieux la portée des carabines qu'un armu- ^ de Birmingham. Aujourd'hui le tigre noir s'est fait nuaudenr; il cherche du gibier, et ne veut plus l'élre.

76 L& aUBBRB DU NIZAU

La nnit, autour des. habitations, il rAde, pour étrangler sanspéril quelque péripatéticien philosophant aux étoiles, ou quelque amoureux étourdi. Vous connûssez tous l'histoire de ce pauvre Dhéran...

— Vos histoires font peur, sir Edward, interrompit Arinda, qui avait jeté ses bras au cou de son père.

— Mes histoires font peur*} tant mieux! mes histoires donnent de la prudence; mes hisloires font fermer la porte des habitations ; mes histoires éloignent delà gueule des tigres les jeunes et belles demoiselles qui vont se marier.

— Eh bien! racontez-nous l'histoire de ce pauvre Dhéran, dit Arinda; personne ne la connaît ici.

— C'est nue histoire de circonstance, miss Arinda; et rien n'est amasant, aux veillées du Bengale, comme les histoires de tigres, lorsqu'on est à l'ahri. Mon parent, le poète Thames, naturahste peu estimé par les hommes, mais très-apprécié par les animaux, afait, dans son poème de Typoo, une prosopopée en l'honneur de Dhéran. Je vous réciterais bien les vers originaux anglais ; mais, s'il y a quelque tigre noir aux écoules, il me garderait rancune : ces démons comprennent notre langue. Je vais vous les traduire en français. Pour les tigres noirs, c'est de l'hébren.

— Pardon, sir Edward, dit le colonel Douglas avec un signe rapide d'intelllgende, excusez-moi si je vous enlève un auditeur. J'ai quelques ordres à donner au capitaine Moss, une lelh'e courte à écrire; elle doit pardr avant le lever du soleil.:, d'ailleurs^ je connais les vers de Thames et l'bistoh-e de Dhéran.

— Ne sortez pas, colonel Douglas! dît Arinda avec une convulsion de frayeur.

— Hiss Arinda, je vais écrire là-haut, dit le colonel; le télingua va hientAt nous porter nos lettres; c'est sop heure, et je veux que ma missive soit prête... Écoulez

l'histoire de Dhéran, et vous verrez s'il me convient de sortir. »

Le colonel quitta la salle, et sir Edward récita ces vers :

Oui, je voudrais aimer cette grande presqu'île

Qu'vm double océan baigne avec un flot traaquillB,

Que le Gange caresse, en son vol diligent,

De ses lèvres d'azur à l'écume d'argent ;

Mais dans ce beau pajs, Éden que rien n'égale,

Flenrit sous l'aloés le tigte de Bengale,

Qui, SUT le bonze illustre et l'esclave grossier.

Imprime également ses deux griffes d'acier,

Et désole, la nuit, cette terre féconde

Où s'élèvent Delhi, Cachemire et Golconilel

Ombre de mon ami Dhéran, le voyageur,

Hort, sans avoir la tombe avec son ver roi^eur,

Lève-toi I Tu partis, tout brillant de jeunesse,

Pour o^ir ton amour à quelque brahmuiesse.

Mystérieuse femme, ange de l'Orient,

Au balcon du kiosque assise, et souriant!

Un jour, selOD le rit des prêtres de l'Asie,

Tu menas aux autels l'odalisque choisie ;

Et la nuit, quand le ciel et le Qeuve étaient doux,

Quand on dansait au son des orchestres hindous.

Tu sortis pour rêver à cette nuit charmante, -

Que promit àtes vœux ta poétique amante.

Et rêvant, tu vis luire à travers les gazons

Deux yeux, comme Satan fait rougir ses tisons;

Celait un tigre noir, qui, par droit de nature,

Cherchait pour ses enfants un peu de nourriture.

Et te porta, gibier d'innocents appétits.

En quatre livraisons & ses pauvres petits.

t Mais c'est affreux, sir Edward, ce que vous nous déclamez là seatimeatalementl s'écria miss Arinda. Gommentl ce malheur est arrivé àH. Dhéranl

— La première nuit d»ses noces, miss Arinda.

— Et que fit la veuve?

— La veuve voulait se brûler sur le bAcher de. son

% Là aUBRRB DU NIZAU

mari; mais comme on lui St obserrer qu'il élaît impos' sible de brûler un mari dévoré par un tigre, elle se résigna héroiquemenl, et elle entra comme favorite an harem dn sultan d'Hydrabad. La moralité de celle histoire, la Toici. Nous habitons un pays superbe; nous respirons un air qui est la vie, un mr délicieux, loin des villes, ces cimetières des vivants ; nous avons la fraîcheur sous le soleil et la fécondité sanâ orages ; nous avons des plantes et des arbres chargés de parRims, d'oiseaux et de fruits. Nous avons de grands paysages d'ambre et de lumière, des vallons recueillis, veloutés et caressants comme les bras d'une femme ; de beaux lacs et de larges herbes pour savourer toutes les voluptés de l'ëtN amphibie, s'eadonnir philosophe et se réveiller poisson. Nûu^ avons tout ce que Dieu donnA aux premiers hommes avant qu'ils eussent l'idée de numéroter leurs cages, et de changer en rues ffitides les sillons embaumés des jardins. Seulement, à cause de la faute de notre premier père, nous ne sommes pas complètement heureux : si le jour nous appartient tout enti^, la nuit ne nous appartient qu'à demi. Les formidables animaux qui ont veillé si longtemps sur la virginité du Bengale ont fui à l'approche de l'homme conquérant; mais ils se souviennent de l'ancienne mission que Dieu leur a donnée, et, dans les ténèbres de la nuit, ils courent, l'œil en flamme, la griffe aiguisée, la langue flottuile aux lèvres, et rddeat Autour des habitations de l'usurpateur anglais.

— Mon Dieu 1 dit Arinda en frissonnant, vous dites cela, sir Edward, avec un accent... il me semble que vous avez raison... Et mon père qui s'est endormi... Le colonel Douglas est ordinairement plus expédltif lorsqu'il donne des ordres... >

Edward ouvrait la bouche pour répondre ; miss Ariada fit im geste "rif qui commandât le sÙencé.

LA eOEERE DU NIZAM 79

On eatendait on bruit extérieur qui ne rappelàil rien

de connu dans les murmures de la campagne. C'était un

cliquetis de lames de cuivre a^tées avec précipitation.

« C'est le télioga de Bomba;, dit sir Edward.

— Le malheureux! s'écria miss Ârinda; il demande peut-être du secours, s

Edward s'était déjà élancé vers la porte, qui fut ouverte et fermée au même instant. Le messager indien jeta dans le vestibule la boite de fer-blanc qui contenait les dépêches, et demanda de l'eau et du rii.

Le colonel descendit précipitamment, ramassa ta boite et l'ouvrit.

Ce tumulte domestique réveilla en sursaut le vieux nab^.

t Hessieurs, dit-il d'une voii de somnambule, il par^l que vos dépêches sont nombreuses, il est déjà fort tard, nous vous laissons. Probablement vous voulez lire vos lettres avant de monter à vos chambres. Nous allons vous souhaiter une bonne nuit. •

Un instant après, le colonel et sir Ëdwiutl étaient seuls dans la salle et s'entretenaient k vois basse, la lèvre de celui qui parlait toujours effleurant l'oreille de son auditeur.

« Sir Edvard, disait le colonel, cesdépéches sont fort louées à lire, et l'heure nous domine...

— Colonel, renvoyez cette lecture à demain.

— Une dépêche de Whitehall...

— Colonel, il y I une dépêche plus importante â celle heure...

— Laquelle, Ëdvrard?

— La dépêche de Nizam.

— Mon Dienl je le sais... Lûsses-moi parcoorir & la bâte les antres lettres... je veux seulement reconnatb« les écritures... Nons lirons cela demain, comme vous dites, Edwud. Ah! votei du curieuxl... une longue,

très-longue épttre de la comtesse Octavie... Voas savez, Edward, cette charmante dame qui sait rire comme im ange et chanter comme Pasta...

— La comtesse Octavie!... Ahl ceci est fort... La comtesse Octaviel elle vous écrit donc, colonel?...

— Voyez, sir Edward, voilà sa signature... et dix pages de papier noirci avec la vigueur angnleiise d'une grille de panthère... Vous avez été son dansew à Smyrne'I

— Parbleu! je m'en souviens.,, bop... démon de salin blanc t. ..Elle nous poursuit aux Indes!... Coignel, me croyez-vous poltron?

— Non, certes, sir Edward.

— Eb bien! je tremble en ce moment comme une feuille de sensilive... Cette signature m'est entrée au Cœur comme un crick malais...- Colonel, il Taut brûler cette lettre sans la lire... Croyez-moi, elle ne peut vous apprendre que des choses lichenses... Les lettres de femme, lorsqu'elles sont longues, sont toujours foudroyantes pour le lecteur... Quand les femmes ont du bonheur à vous annoncer, elles écrivent Irais mots ; trois Ggnes, c'est un malheur*, trois pages, un désespoir; trois feuilles, une mort.

— Ohl mon cher Edward, je parie deviner tout ce que cette lettre contient... Il ne tant pas être sorcier pour cela... Je ne crains pas une catastrophe... Amalia se restait à m'épouser avec le plus grand sang-froid du monde. Elle avait l'air de me subir par autorité de justice... Un jury l'avait condamnée à m'épouser... Aussi mon départ ne m'a coûté aucune peine. Je sentais qu'Âmalia ne demandait pas mieux que d'être veuve avant le mariage. Sans doute, la comtesse m'écrit pour me ramener à l'autel et au oui fatal. . . Elle a été furieuse de êette rupture... Cette longue lettre est tout simplement le post-ecriptum d'une courte malédiclioa qu'elle >

tancée sur moi à mou départ.... Nous^ lirons cela demain si nous sommes vivanls.

— Nous serons vivants, colonel Douglas. Je vous le promets. Je connais les mœurs de la mort. Pour être dispensé de mourir la veille, il faut avoir quelques obligations à remplir le lendemain : une lettre de femme â lire, par exemple, ou à déchirer.

— Cest résolu, nous lirons tout cela demain.

— En avant donc, mou colonel, en route.... il faut partir.

— Sérieusement, Edward, vous continuez votre service dans l'expédition?

— Ehl que voulez-vous que jetasse ici? Si vous aviez UDe fuerre européenne, régulière, je serais peut-Strë on embarras pour vous ; mais je puis très-bien me mêler i vos rangs, comme amateur, sans déranger votre stratégie.... C'est ainsi que j'ai déjà fait vingt campagnes contre les tigres, les lions et les élépbants : vos Taugs sont de la même famille; seulement le naturaliste Saavers ne les a pas classés, t

Le colonel répondît par un sourire et un geste d'adhésion, et fit un signe qui siguiGait : < Suivez-moi. »

Ils montèrent l'escalier. Le colonel ouvrit une croisée dont le balcon était comme suspendu sur un abtme de verdure, du côté du couchant. Les rameaux des grands tibres flottaient contre la façade, et les feuilles jouaient avec les lames des persiennes. Une échelle de corde étdt liée an balcon. Douglas et sir Edward descendirent avec la promptitude et l'audace de gens exercés i grimper aux cimes des palmiers et aux mâts des vaisseaux.

Partout les hauts gazons amortissaient le bruit des pas du colonel et d'Edward. Nos deux amis, lancés dans les allées naturelles de la forêt, semblaient lutter de vitesse pour gagnw le pari d'une course.

83 lA GUERRB DV NIZAM

' Le colonel Donglaa courait sur un terrain conna, et tous les accidents de ces sentiers mystérieux et Bauvages lui étaient familiers comme une grande rue de Londres.

Après deux lieures d'élan furieux, il s'arrêta put U lisière d'une lorèt, au bord d'un lac.

f L'étoile de Lébj u'est pas levée sur le mont Sérieh, dit-il à Edward. Les Taugs sont encore danaleurt antres. Les Taugs ne marchent qu'aux rajgDg de cette étoilo. >

II regarda la campagne , sombrement Uluminée par les grandes constellations indiennes, et dit : a Mes ordre* ont été exéculés; le capitaine Hoss est là. Ce palmier à demi décoiffé me l'indique. Les palmiers sont nos téligraphes. Hou» choisissons toujours les plus élevés. »

Les Taugs.

Le costume d'Edward et du colonel appartenait, à peu de chose prés, au genre primitif. Dans cette étrange guerre, le vêlement était une chose de luxe et d'embarras; toute nuance d'étoffe était une délation. Ils avaient à leur ceinture une paire de pistolets et nn poignard, peints de couleur sombre sur les canons et les

La vieille pagpde de Miessour étale ses horreurs au bord de ce lac. C'est une petite colline de ruines oA la pierre se voile de mousse, d'euphorbes, de genéls et d'aloès ; par intervalles surgissent quelques énwmes tètes de dieux indiens, dont lo granit métallique a repoussé toute végétation, et qui conservent encore aux

LA aCBRBI! on NIZAU 83

étoiles la hideuse immobilité que leur donna l'architectemahratte d'Anreng-Zeb. Quand la clarté des astres, tamisée par le feuillage des lentisquss, descend nébuleuïement sur les foces rudes de ces simulacres , on croirait voir les géants de l'Iliade indienne de Ravana sortir des tombes pour recommencer la guerre de Cejlan. Ce paysage lagubre est souvent animé par des tigres noirs qai recherchent un piédestal de leur nuancé, s'allongent m sphinx, et recourbant, avec une gr&ce efféminée, lagrifFe droite sous leur langue humide, rendent le vernis de l'ébëne à leur fourrure dévastée après une otpe de sang ou d'amour.

f Dans cette guerre, dit le colonel à l'oreille de sir Edward, tout nous sert de signal; les bétes fauves même sont nos auxiliaires. Vos yeux sont excellents, Edward : vous avez la perception féline des mystères de la unit. Regardez ces ruines, ià, de ce c6té, à cinq cents pas. Qne voyez-vous?

— Aitendez, dit Edward, en s'appnyant avec nonchalance sur le tronc d'un arbre, les deux mùng verticalement posées sur sa ceinture^, attendez, Douglas,... Void ce que je vois.... de belles ruines.... fort belles. C'est le slyle du temple détruit de Brambftnan, à Java, qui s'élevait au pied du volcan nommé Mara Api (colère du feu). Ces poétiques Indiens excellent dans les appellations! Ils se seraient bien gardés, eux, de nommer un volcan Vésuve ou Etna, ce qui ne signifie rien du tout.... Quand la brise soulève ces grands panaches de verdure flottante et les replie du cAté opposé, je vois très-bien, à l'ûde des étoiles, te saperbe travail d'architecture. Cependant je dois vous dire, mon cher Douglas, que je lui préfère le temple de Soukou à Java, près de Solo. Ce temple annonce une civilisation supérieure à la civilisation grecque ou romaine : car, à mon avis, un grand peuple se révèle par sou architecture. Rome a Uussé 1« testai

84 LA. GDBRRB DU NIZÀH

ment de son génie soi la page ronde du Panthéon. Or,

les Indiens....

— Mon cher Edward, dit le colonel en fermant la bouche à soa iaterlocuteur, waiment, vous parlez avec une tranquillité superbe 1 Crojez-vous que je vous ai eonduit ici pour .écouter un cours d'architecture indienne?.,.. Avancez un pas; faites-vous éclipser par ces massifs de verdure; écartez doucement les petits rameaux avec le bout du doigt, comme si vous étiez le zéphyr, et regardez ce qui se passe entre la statue d'Indra et un tronçon d'Iravalti. . . . Képondez-moi avec le souRle.

— Abl.... oui.... c'est lui.... il est charmant dans cette pose.... il fait un groupe avec un goût parfait.... va beau tigre noir.... d'une belle venuel.... Saavers l'a surnommé le tigre Néron.... il manque à la collection de Londres.... il lait sa toilette de nuit, avec une griffe caressante comme la main de la comtesse Oclavie,... On les vend cinq cents guinées au marché de Java.... S'U veut se vendre, je l'achète à ce prix.... Douglas, me permettez- vous de faire cent cinquante pas, et de l'acheter gratis avec une balle au front?

— Gardez-vous-en bien 1 ce tigre est mon espion.

— Ah! ceci est fabuleux!

— Attendez un instant, et vous verrez, s

Le tigre continuait sa toilette avec un soin de détails et un calme débonnaire qui annonç^ent une conscience pure de remords. 11 déposait, avec de molles ondulations de tête, l'écume de sa langue sur sa griffe, et distribuait cette essence fauve du sommet des oreilles à l'extrémité des narines. Tout à coup l'animal frissonna sur toute la longueur de l'épine de son dos, et des étincelles jaillirent de ses poils. La griffe caressante s'arrêta brusquement à la hauteur de l'œil droit; les oreilles se courbèrent sur les tempes; les narines flairèrent lèvent. On entendit un râle strident, sourd, prolongé, comme le son d'un orgue

qui ouvrirait, un instant, son clavier à l'ouragan de la Duit. Si les ruines eussent tremblé sous l'éruption soudaine d'un volcan, elles n'auraient pas donné à l'élan du tigre des secousses plus merveilleuses. Il se leva, bondit sur les ruines, et disparut dans les bois.

« Avançons, maintenant, dit le colonel; le capitaine Moss arrive de l'autre côté.

— Avançons, n dit Edward.

Dn étrange spectacle fisa bientôt l'attention d'Edward. Dans toute la longueur des crevasses des ruines, les hautes herbes tremblaient à leurs cimes, comme si elles eussent abrité une invasion d'énormes reptiles, une traînée de boas.... Plusieurs détachements de eipayes arrivaient aux ruines de la pagode. En tête rampait le capitaine Hoss, jeune homme de vingt-deux ans, déjà vieilli dans cette guerre, et qui s'était deux fois échappé du lacet des Taugs, en glissant dans leurs mains comme une couleuvre insaisissable. Dès ce moment la parole, le sounie, le geste furent interdits. Cependant la troupe ^ssait avec un ensemble merveilleuï. Chaque soldat semblait deviner l'ordre du chef, ou suivre le conseil d'une inspiration soudaine et infaillible, tombée du ciel dans la tête de tous.

Il avait fallu renoncer à l'ancien arsenal des ruses usitées aux dernières rencontres. A toutes les reprises d'hostilités, la tactique était modifiée ou renouvelée complètement. On ne pouvait tromper deux fois les Taugs avec la même stratégie, eux, les trompeurs par excellence, puisque leur nom signifie tromper en Indien.

^aque cipaje, oflicicr oii soldat, avait apporté avec lui, dans son bagage, un tronçon de bois d'érable, taillé grossièrement et à la hâte, mais qui, voilé à demi par les ruines, les ténèbres, la verdure massive, et surmonté de la coiffure militùre, devait ressembler de lois à un soldat sœbusqué avec une timide précaution.

06 lA GU^RE DU NIZAU

Pourtant il ne suffisait pas de tromper l'eeil du Taug, il fallait encore tromper boq odorat, subtil comme celui de la bëte fauve. Les cipayes entaEeèrent sur les terrùns nus et les plus exposés au vent leurs uniformes lourds, tout ruisselant des acres sueurs de la marche. Ensuite, ils traversèrent tous le lac à la nage, et se parfumèreat, sur l'autre rive, avec les aromates que le soleil indien distille à c6té des poisons. Cela fait, on suivit le vent, dans son sillon le plus direct, et, à mille pas des ruines, on fit halte au milieu des bois, sur une allée, tortueuse, hérissée de plantçs rudes, bms la seule praticable pour des êtres à peu près humains. Les officiers et les soldats couchés dans les grandes herbes, et embusqués horizontalement sur deux lignes, attendaient ponr agir le sign&l du colonel Douglas.

Les Taugs ne sortaient de leur repaire qu'après le lever de leur étoile protectrice, l'étoile Léby; mais ce n'était pas seulement par un motif religieux qu'ils n'engageaient une latte sanglante qu'aux rayons de cet astre, à la première heure matinale : ils comptaient aussi tomber sur un ennemi accablé par la double lièvre de l'attente et de l'insomnie, ayant déjà consumé la moitié de ses forces dans une veillée inutile et sans espoir. La meute des Taugs qui, par l'ordre du vieux Sing, devait attaquer cette nuit les postes avancés de Roudjab, se dirigeait sur la pagode ruinée de Miessour. Le fakir Souniacy conduisait les brigands fauves. C'était un sauvage hideux, comme l'idole du ravisseur de Sila. Ses cheveux noirs pleuvaient sur ses épaules de squelette, amaigries par l'abstinence-, son corps avait perdu la teinte primitive sous un badigeonnage végétal; le haut du visage était d'un blanc mat, et quatre bandes blanches cerclaient ses bras nus, comme de laides bracelets peints à la craie; une barbe de vieillard s'allongeait sous son menton d'airain ; mais l'éclat des yeux, la vigueur anguleuse it$

LA. GUBBIIB DD NIZAH 87

tempes, l'agitation coniulùve dw narines et des Aiuscles da coq, donnaient un démenti à là nuance de la barbe, et trahissaient le jeune faonuse dans sa puifsaule nrilitë.

Sooniacif, seul, s'avançait debout, et sa démarche et son regard avait quelque cbose de mystique et de solennel qui formait le pltis bi»iTra des contrastes avec le costume extravagant tatoué sur sun corps. Le fakir était habillé de nuances et de couleurs : on aurait cm voir SB gigantesque mandrille^ devenu anachorète, meurtri par des maeérationi, et sortant de sa cellule d'ermite pour méditer dans les bois, aux clartés aocturnçs du fir^ marnent

La meule formidable, se déroulant sur tes gazons comme les liasses de reptijes, suivait le faatAme SounÎAcj.

Qnandlefakir flaira dans l'air des émanations humaines et découvrit le sommet de la colline des ruines, il se fit reptile à son tour.

Dès ce moment, le regard humain attaché sur ce sen- Uer d'herbes hautes et ténébreuses n'aurait pu deviner qu'une mente de bandits religieux traversait le bois, car le mouvement léger du gazon devait être attribué aux brises de la nuit. Les bêtes fauves, surprises par ce fleuve vivant débordé sur leurs domaines , boodissaient avec des élans furieux à travers des massifs de feuillages décbirés, pour échapper à cet immense ennemi, qui effleurait à lafois, du bout de ses grifTes, tous les arbres de la solitude.

' Le colonel Douglas, Edward et les soldats comprirent ainsi que l'ennemi approchait. Les tigres, lancés en ellipses prodigieuses, dans un accès d'épouvante fDlle,franebistaient les soldats de l'embuscade, et ceux-ci, conservant leur immobilité horizontale, atteignaient au suUime de rh^tdsiM, placés comme ils élawal entra les grifies

des borames et les griffes des tigres, sous les ténèbres de la nuit et des bois.

Le moment arriva où le torrent des Taugs entra, pour ain^ dire, dans un Ut nouveau, dont les deux mes étaient formées par les soldats de Douglas.

Un sifilement aigu retentit dans les solitudes et fut répété vingt fois par l'écho du lac et des ruines. Trois cents hommes, le poignard et le pistolet au poing, se levèrent au signal du colonel. Les Tangs se levèrent aussi, en poussant des cris surhumains qui semblaient sortir des entrailles d'un volcan. On engagea une lutte formidable qui n'avait pas même les étoiles pour témoins; car l'épais feuillage flottait sur toutes les têtes et ce champ de bataille, hérissé de spectres, ressemblait au ténébreux souterrain, vestibule de l'enfer. Les Taugs échappés an premier coup de foudre de cette attaque se ruèrent, en désespérés, sur leurs ennemis pour les étouffer dans une étreinte dévorante, ouvrir leurs crânes sous leurs dents de mandrilles, et boire un peu de leur sang avant de mourir.

C'est que les Taugs n'ont pas dégénéré des races primitives dé l'Inde. La vieillesse du Bengale n'a pu amollir ni leur àme ni leur corps. Us sonttoujoursles dignes flls des géants qui ont amoncelé des montagnes, en les ciselant au-dessus et au-dessous de la terre, comme des escaliers de l'enfer ou du ciel. Leurs Bhis, jetés au cou de leurs ennemis, étreignùent la chair comme des carcans de bronze, et leurs victimes, en se débattant dans une agonie convulslve, sentaient un soufile ardent et fauve courir sur leurs faces, et voyaient un rire monstrueux éclater dans des caresses de démons.

Au centre de ce tourbillon de duels infernaux, Edward et Douglas, exercés dès leur enfance auï grandes luttes de force, d'adresse, d'agilité, n'égaraient pas un seul coup du fer de leurs poings robustes, ou de l'acier de

lears poignards : les monstres tombaient en les abordant, et ceux qui se relevaient tombaient deux fois et ne se relevaient plus. Cet horrible travail de destruction s'accomplissait dans un silence morne qui n'était pas même troublé par les plaintes des mourants.

Une senle voix, un seul cri retentissait sons les voûtes d'arbres, cri lugubre et impossible à noter sur le clavier humain : c'était le fakir Souniacy qui jetait, par intervalles, une syllabe d'exhortation religieuse à ses fanatiques étrangleurs. Lorsque les Taugs, un instant découragés, entendaient cette voix, ils faisaient craquer leurs dents de cannibales; ils ployaient leurs corps sur leurs jarrets d'acier, tordaient leurs bras immenses, secouaient leurs cheveux noirs, et se précipitûent avec une furie nouvelle sur l'ennemi. Ceux qui, percés au cœur d'un coup de poignard, roulaient sur l'herbe, comme des tronçons de serpent, ressuscitaient à la voix du fakir; et, cadavres sanglants et g^vanisés, ils étreignajent encore les pieds des soldats, et rendaient le dernier soupir eu arrachant des lambeaux de chair vive sous la deroiëre contraction de leurs dents.

Tout à coup cette voix du fakir s'éteignit au centre de la bataille; on ne l'entendit plus que dans un lointain confits, mais plaintive et déchirante : elle semblait sortir d'un sépulcre aux limites du bois.

Les Taugs répondirent par un long cri de désespoir et, comme si la désertion incompréhensible du fakir leur eût soudainement enlevé leur courage, ils s'élancèrent avec une agilité sans rivale sur les traces de Sottniacy.

G(H>i^lc

Une lettre.

L'ennui, ce fléau de toutes les histoires, est enfanté par ia complaisance des détails intermédiaires. Les tâtonnements de la transition tuent l'intérêt du récit. La transition n'est pas dans la nature. Le torrent qui roule, la cataracte qui tombe, la fondre qni écrase, ne s'arrêtent pas en route pour nous parler du caillou, du roolier on de Franklin. Imitons la natore^ quotqae de fort loin, hélas! comme quatre brins d'horbe se cotisait pour imiter Un palmier.

La transition est souvent anssi une insulté à l'intelUgeace dn lecteur ; il faut cependant mentionner, à cette page, que le colonel Douglas a donné des ordres pour dérober, ans yeux des vivants les moindres traces de ce drame de mort, et pour recommander un sëo^t inviolable sur les horreurs de la nuit; officiers et soldats se sont purifiés daûs le lac de leurs sanglantes souillures; rien ne doit transpirer & Roudjah et aux environs. D la faut ainsi pour ne point donner l'alarme aux populations des campagnes et des villages, et pour continuer l'horrible guerre avec toutes les apparences de la paix.

Douglas et Edvrard sont rentrés à Nerbudda, furtivement, comme ils en étaient sorUs. Personne n'aremarqué ieur absence. L'habitation du nabab vient d'être, a son insu, élevée à la dignité de quartier général.

Une heure après, le soleil se leva comme & son ordi-

Coo'^Ik?

LA. aUERRE DU ItIZA.U 91

naire, avec cette insouciance radieuse qui sourit au crime et à )a vertu, et ne garde aucun ressentiment contre les ténèbres ooclumes qui viennent profiter de son absence pour couvrir de sanglantes horreurs. Les cimes des arbres souriaient, comme aux âges primitifs, lorsque leurs ombrages ne protégeaient que de candides pasteurs, innocents comme leurs troupeaux. La nature resplendissait de cette gaieté virginale qui ne fait rien soupçonner d'odieux dans le domaine des hommes, et conseille d'user de ce jour nouveau comme d'une faveur divine qui pouvait rester dans le trésor du ciel.

lia terrasse de l'habitation de Nerbudda est pleine de cette gracieuse et sereine animation qui accompagne les heures matinales. Les serviteurs soulèvent les persiennes des salles basses; les oiseaux chantent dans les volières; les chevaux et les bœufs sortent des étables; lesjardiniers cueillent les fleurs aimées de la jeune Arinda; les chanteurs ambulenlSj arrivés la veille eu tomber du jour, quittent la maison bospilalière, et vont quêter leur pain au village de Roudjab. Le vieux nabab préside à l'inauguration des travaux, avec celte tristesse d'habitude que donne la possession d'une mine de diamants, et attend le lever de sa fille pour laisser .courir un sourire sur son impassible visage de métal.

A l'heure du premier repas du matin servi sous les arbres, Arinda descend sur la terrasse, et, regardant autour d'elle avec inquiétude, elle s'étonne, dans un monologue mental, d'arriver la première à ce rendez-vous de famille.

Hais sir Ëdvrard n'était pas homme à lùsser trahir quelque chose des secrets de la nuit par une imprudente prolongation de sommeil. A la faveur des grands arbres, il dissimule adroitement sa sortie, et marche vers Arinda du pas nonchalant du promeneur qui tennioe sa course du matin.

f Hiss Ârinila, dit-il en s'inclinant, me permettezvous de vous donner un bon conseil?

— Donnez, sir Edward, dit la jeune fille en présentant sa main; ou ne refuse jamais un conseil.

— A la campagne, miss Arinda, il faut toujours se lever avec le soleil. C'est une habitude qui fait vivre cent ans.

— D parait, sir Edward, que vous ne vons êtes pas donné ce conseil à vous-même aujourd'hui?

— Moi! miss Ârindal je croirais commettre une impolitesse envers le soleil, si je ne le saluais pas à son lever. Je viens d'herboriser autour du lac.

— Seul?

— J'étais avec le colonel Douglas. Nous avons même commis une légère imprud^mce, nous sommes sortis à l'aube. Douglas est remonté dans sou appartement pour écrire quelques lettres à Roudjah.

— Sir Edward, votre toilette est ce matin d'une distinction, d'une fraîcheur et d'une élégance ravissantes. Personne ne vous soupçonnerait d'avwr herborisé autour du lac.

— Ohl miss Arinda, j'ai l'habitude des terrains de l'Inde. En marchant avec précaution, je traverserais le Bengale en habit de bal, et je danserais, en arrivant, chez le colonel Fénéran, à la pointe du Coromandel... Aimez-vons les songes, miss Arinda?

— Oui, quand ils sont beaux. J'en ai fait de tristes cette nuit; aussi, vous m'avez horriblement effrayée avec vos tigres noirs-

— Ah! miss Arinda, il le fallait. C'est une terreur salutaire, c'est une bonne letton. Le nabab votre père fermera, j'en suis sûr, maintenant les portes de sa maison, une heure après le coucher du soleil... Revenons à mon rêve : il est délicieux ; je Vai fait entre minuit et deux heures. J'ai rêvé que je me mariais.

LA ttUEERB DU NIZAM 93

— Voilà un rêve charmanti Avec qui, sir Edward? ~- Avec, miss Sidouia, votre amie, et que sir William

Bentink m'avùt donné pour dot la ville de Calcutta sur an plateau d'argent. A mon réveil, je commençais à adorer miss Sidonia; et, quand vous aurez épousé le colonel Douglas, nous parliroas tous les toois, et nous irons demander la main de votre amie pour moi à sûr William. Il faut que mon rêve ait raison.

— Ëtes-vous fou, sir Edward? vous ne connaissez pas miss Sidonia I

— "Voità pourquoi je dois l'épouser. I) ne me reste plus qu'un moyen pour me marier, c'est d'épouser une femme que je ne connaisse pas. Je veux tout tenter avant de mourir. »

Edward, pendant la réponse de miss Ârinda, tourna la léte avec cette nonchalance affectée qui, chez lui, cachait toujours une intention. Il donna aux balcons et à la porte de la façade un de ces regards rapides qui contiennent une longue et triste pensée, et rendît subitement à son front son habituelle sérénité.

« Sir Edward, vous êtes un hypocrite, disait Arinda. Quand un jeune homme veut sérieusement se marier, il trouve toujours un parti convenable ; surtout à Calcutta, où nous avons compté dans un bal deux cents demoiselles et quarante jeunes veuves... Ahl sir Edward, vous me permettrez de tuus quitter un instant pour embrasser mon père, que j'aperçois là-bas. »

Au même instant, le colonel Douglas parut sur le seuil de l'habitation; sa toilette était soignée comme celle d'Edward, et l'on aurait vaî/ieraent cherché sur toute sa personne la trace de la griffe d'un Taug; mais sa figure était empreinte d'une horrible pâleur.

Edward courut à lui.

c 'Venez donc, cher Douglas, lui dit-il ; votre retard est une imprudence sans pardon. Pour disb'aire miss Arinda

94 U, aUBEHB DU NIZAM

de ses réflexions, j'ai mis l'entretien sur le mariage ; c'est la seuls conversation qui amase les femmes des deux hémisphères et leur ûdt (oui oublier, même leurs maris. Mais an quart d'heure de plus...

— Edward, dit le colonel, heureux les braves qui sont morts cette nuit en faisant leur devoir !

— Heureux ceux qui vivent, cher Douglas! Si la mort est un bonheur, c'est le seul qui soit toi^jours A notre disposition.

— Heureux les morts! vous dis-je, cher Edward!... Laissez-moi mettre un masque serein sur ma figure de deuil... Il faut que j'aborde le nabab et sa fille... Vous, Edward, retirez-vous A l'écart... cherchez un coin de forêt bien sombre, et lisez cette lettre, sans témoin... Je vous attends, x

Edward prit la lettre, la roula dans ses mains, et s'achemina lentement vers le bois qui s'étendait derrière l'habitation. Nous allons lire ce qu'il lut.

La comtesse Octavîe au colonel Douglas,

Vous recevrez, mon cher colonel, dans te même .pli, ma lettre et la lettre du ministre : elles s'expliquent mutuellement.

Vous avez rompu violemment votre mariage avec Amalia; vous avez fait une chose sans exemple dans l'histoire des mariages ; vous avez cru mettre votre conscience à l'abri de tout reproche, en sauvegardant les intérêts d'une jeune fiile, comme dit le tuteur ; vous voguez vers l'Inde, libre de tout souci; vous allez vous battre avec les sauvages, traverser le Bengale, faire de l'histoire i voua allez vivre, jouir, oublier. Eh bieni voici un coup de foudre dans une enveloppe de papier.

Comme tous ceux qui ont vécu chez les sauvages, mon cher colonel, vous ne connaissez pas le monde civilisé;

LA. ODBBEiB OU KIZAH 95

c'est an inonde ténébreux, qui n'a pas encore en son Christophe Colomb et qui ne l'aura jamais. ]

Ce monde est charmant; il s'habille de satin, couche sur la soie et marche sur le velours ; il parle une langue douce comme le lait et le miel; chez lui, tonte chose al perdu ses angles et s'est arrondie pour les doigts el les ^ yfiui. Abordes ce monde, et, ei vous faites violence un seul jour à ses usages, tous sentirez le dard de l'aspic.

£a ce moment, vous êtes au Bengale, cher colonel; vous êtes dans un pays peuplé d'innocents animaux féroces, qui n'ont peut-âtre jamais dévoré personne, et qui ont une formidable réputation de cruauté. On dit ici, en parlant de vous :

« Ce panvreDouglasl Dieu fasse qu'il ne tombe pas sous quelque griffe de lion ou de léopardl >

Quelle ingénieuse compassioni Nous avons daju nos grandes villes, sotm le lustre de nos salons, sous les ombrages de nos jardins, deux tigres noirs que Bufibn n'a pas classés dans sa ménagerie, et qui dévorent l'humanité depuis la fondation d'Hénokia : on les nomme, en termes de dictionnaire, la médisance et la calomnie. Le sang humain que ces monstres ont fait répandre teindrait la mer que Moïse a traversée avant vous. I4'importe I on continue à vous plaindre ici, comme un autre Daniel dans la fosse aus lions.

D fallait un éclair à mon coup de foudre. Cette préface est l'éclair.

Huit jours apr^s votre départ de SmymB. M"" de N.... ouvrait son salon de campagne à la société oisive et opulente de ce pays. Il était convenu que les invitatioqs de l'an dernier seraient bonnes et valables cette année, sans exception aucune. Voici, d'après un témoin digne de foi, l'entretien qui s'établit entre quelques intimes au début de la soirée, avant le bal. Une dame de nos ennemies, truelle a te malhenr de regretter sa jeu-

96 LA OUBRRB DD NIZAH

nesse depuis quarante ans, appliqua la bordnre de son éventail ouvert sur sa lèvre inférieure et dit :

« 11 faut convenir que notre ville n'a jamais rien vu d'aussi dégoûlaiil. On ue nous a pas invités à une fêle particulière, mais bien à un scandale public. >

Un vieux monsieur prit un air de commisération qui contrastait avec son œil d'orfraie et son nez de vautour, et dît en larmoyant :

c C'est affreux pour la pauvre jeune fille, si elle est innocente, comme je ne le crois pas.

— Amalia, dit un savant voyageur, attaché aux ruines de Carthage, m'a toujours paru une jeune étourdie fort exaltée, fort romanesque et gâtée par les poèmes de Baïron. Avec l'habitude que j'û des femmes, je n'aurais pas voulu donner Vt}^ AmaJia pour compagne à ma femme ou à ma sœur.

— Croyez-vous bien que la chose soit positive; là, comme le monde la raconte ! dit un invité qui ne savait que dire.

— Ëbl mon Dieu! dit l'attaché aux ruines, je tiens l'histoire de la bouche de deux consuls. C'est maintenant de l'histoire ancienne. M"° Amalia était en intrigue criminelle, depuis six mois, avec ce jeune comte polonais.... dont j'ai oublié le nom....

— Le comte Elona Brodzinski, dirent quatre voix.

— Tout juste ! le comte Elona. j'avais son nom sur les lèvres, poursuivit le chroniqueur. Un ami dévoué arrive, par hasard, de Londres.... ou des Indes; ce grand monsieur brun, Anglais, je crois.... oui, puisqu'il se nomme sirEdward. On ouvre les yeux de Douglas. L'ami lui dit : « Mon cher, (elle chose se passe; il faut rom- < pre : vous êtes trompé avant d'être mari, t Le pauvre Douglas demande des explications. Une correspondance d'amour est remise entre les mains du colonel. La scène 'sepassaitau premier étage. Un consul m'a dit que c'était

désolant. Douglas aimait la petite Grecque comme un fou; mais les preuves étaient accablantes. La comtesse Oclavie, qui connaissait l'intri^e à fond, a voulu dé- Cendre l'boaaeur d'Âmalia. On lui a fermé la bouche avec la correspondance. Yous connaissez la comtesse. Quel démon habillé en femnlel elle attendait sir Edward SOT la terrasse; elle a tenté un dernier effort, elle a même fait des gestes de menace et de malédiction. Sîr Edward lui a dit : c Madame, vous ne parviendrez pas ( à blanchir ce qui est noir. Adieu. » Trois domestiques l'ont entendu. En dernière ressource, et pour n'avoir aucun regret, le colonel Douglas a voulu se ménager une explication avec le comte Elona. Nous avons cherché notre Polonùs partout ; pas de trace du comte Elona. An premier nuage, il était disparu. On ne l'a pas revu depuis. Le monde atlirme que la comtesse Octavie lui donne asile dans sa maison. Voilà l'histoire en trois mots. C'est scandaleux, mais c'est vrai. Je ne calomnie pas. Dieu m'en garde! je raconte ce que vous savez tous,

— Obi tout cela est exact; il n'y a pas un mot à changer ! > dirent en chœur plusieurs vieilles femmes peintes sur ta tapisserie du bal.

Tel était, mon cher colonel Douglas, l'échange de calomnies qui se faisùt entre nos amis, et qui devait amener un résultat déplorable comme vous allez le voir.

Cependant tes invités arrivaient en foule, les croisées resplendissaient de lumière : on dansait déjà partout.

J'avais triomphé de la résistance d'Amalia-, je l'avais entraînée à la fête pour la distraire un peu. Il était convenu qu'elle ne dansetùt pas. Le tuteur et deux parents d'Amalia nous accompagnaient; H. Ernest de Lucy donnait le bras à ma jeune amie ; M. Ëdgard de Bagnerie me donnait le sien. Nous arrivons à la grille, nous descendons de voiture.... Un domestique nous barre le passage et nous demande avec un ton insolent, écbo de

98 LA OTJEftRB DU «IZAM

la Toii de ses maîtres, si nous avons nos billets d'invitation.

e Nous les avons reçns l'an dernier, répondit M. Ernest de Lucy.

— J'obéis à des ordres, > dît le domestique en se plaçant devant la grille, en pose de Cerbère.

Une inspiration soudaine m'éclalra; je compris tout. ( Venee, dis-je à H. de Lucy. N'attendons pas une troisième insolence. • Le jeune homme garda le silence et in'obéil.

De nouveaux invités arrivaient, et la grille s'ouvrait i deax battants. On ne leur demandait pas de cartes d'entrée à ceux-là. Oh 1 il n'y a pas de supplice comparable A celui que j'ai souffert à cette heure I descendre d'une voiture, en robe de bal, recevoir l'insulte d'un vfdet, subir les regards ironiques des belles dames qui entrent, joyeusement susp^dues aux bras de leurs cavaliersi... le Néron des femmes ns saurait leur inventer rien de plus cruell... Nos deux jeunes gens furent admirables de tact parisien et de présence d'esprit, excusez mon or* gueil national : il n'y a au inonde que les jeunes gens français pour savoir ce qu'il faut dire ou faire, dans un aussi terrible moment.

• Eh bient mesdames, dit H. de Bagnerie avec le plus gracieux sourire, ce domestique est une sentinelle Btupide; il faut respecter sa consigne. C'est sans doute une méprise. Il n'y a qu'un bal de perdu. Tout s'arrangera demain.

— Oui, oui, tout s'arrangera demain, dit M. de Lucy avec une tranquillité charmante. Ce domestique est sans doute nouveau dans le service. Je ne le connais pas, moi qui suis un ancien de la maison, s

Nous feignîmes de nous payer de ces raisons, Amalia et moi, et notre fausse gaieté se mit i l'uniason de la gûeté de ces messieun.

lA GUBRRS du NIZJlLltf 89

Le lendemdB , au tomber du jour, une terrible novvelle se répandit dans la ville. Ed<;»cd de Bagaerie et Ernest de Luc; s'étaient battus en duel avee les deiii proches parents de H"" de iN.... Les quatre combftttants avaient été grièvement blessés. Cette fois le bruit public disait vrai. Je ne vous peindrai pas aotre désespoir; je vous supprime même les détails qui suivirent. Souvent une seule ligne dit tout ce qu'on ne dit pas.

La chancellerie s'émut de cette nouvelle : Foreign- Office en fut instruil. Mui-méme, je ne vous le cachenu poiat,je crus devoir écrire à Londres, dans votre intérêt, conune dans celui de l'honneur d'Amalia. Je vous défendis énergiquement tous les deux. Mais cette justification, écrite dans le premier accès de fièvre, eut un résultat que je n'avais pas prévu. Elle tourna contre vous. Certes, vous ne me garderez pas raucuue de ce tort, si c'en est un. Votre àme est trop généreuse pour me reprocher une démarche qui va vous ménager l'occasion de faire la plus belle action da votre vie, mou cher colonel.

Avec moins de franchise dans l'ftme, je vous aurais soigneusement dérobé mon intervention dans cette affaire ; naais je ne sais pas voiler mon visage, ma parole ou ma main. J'ai trouvé le secret d'être plus diplomate que tout le monde : c'est de dire toujours la vérité.

Au point où en sont les choses, et lorsqu'il f'ajiît de rendre l'honneur à une noble orpheline sans appui, déshonorée par votre iinisque et inconcevable départ, vous ne balancerez point. La dépêche du ministre a un caractère officiel d'indignation et de menace, fort inume à mon sens. Lorsqu'on écrit ainsi, il semble qu'on doute et le doute est déjà une injure. On vous donne, avec une grande sécheresse officielle , uu ordre qui pfiut se traduire littéralement ainsi , en changeant les termes : « Colouel, eu recevauL celle dépêche, vous remetlxei vjw

100 LA. GUERRE DU NIZàH

épaoletles au capitaine Hoss; tous abandonnerei votre poste la veUle d'un combat-, vous déserterez , vous vous déshooorerei. >

Vous n'avez qn'ua parti à prendre pour vous sauver de cette honte : épouser Anialia.

Le nom de Byron a même été mentionné dans la dépêche. C'est la première fois que White-Hail s'occupe de ce grand poète. On voit bien qu'il est mort.

Vous allez voir maintenant, mon cher colonel, qu'une femme a plus d'intelligence qu'un ministre : te ministre doute et insulte; moi, je ne doute pas et je réhabilite. Je voudrais que le colonel Douglas épousât Amalia avant de lire la dépêche ministérielle, si cela est possible. Cela tient à la bonne volonté du vent et de la mer. C'est vous dire que nous voudrions arriver avant le paquebot des dépèches; c'est vous dire que nous partons. Plaise à Dieu que je puisse vous annoncer de vive voix ce que je vous écris en ce moment 1

Oui, nous partons. Amalia ayant été reconnue, ea celte occasion, pupille de la chancellerie, son nouvean tuteur, H. Tovrer, homme de noblesse et de probité, nous accompagne ('ans ce long voyage. Amalia fait ses préparatifs avec un empressement qui ressemble à de la joie; elle était si triste depuis si longtemps, que son premier sourire m'a paru l'aube de son bonheur.

Hoi, j'ai hAte de quitter une ville où trop de calomnies nous ont accablées, où trop de sang généreux a coulé pour nous. Aucun lien ne m'attache à ce pays; j'ai vendu mes propriétés depuis plusieurs mois, en prévision de quelque chose de fatal. Toute terre me sera bonne maintenant, je serai heureuse en voyant le bonheur d'Amalia.

Nos deiuc jeunes gens sont rétablis de leurs blessures, et rappelés en France , l'un par le ministre, l'autre par sa famille. Voilà un bel exemple de dévonemeal que

U, GUBRRB on NIZAM 101

TOUS ont donné ces deux Français , mon cher colonel. Vous ae serez pas vaincu par eux.

Nous avons pris nos renseignements à bonne source. Nous aborderons à quelque port du Malabar, et ordre a été donné de nous faire escorter jusqu'au grand village de Roudjah,au centre des possessions anglaises, où nous nous arrêterons. Il y a â Roudjah un état civil , deux temples et cinq ministres presbytériens. Avec cela on garde ses épanlettes et l'honneur.

Votre toute dévouée,

Comtesse Octavie de V.

P. S. Le monde, comme vous venez de le lire, a prétenda que je donnais asile , dans ma maison, au jeune . comte Blona Brodzinski. Voici la vérité : le comte polonus a disparu le lendemain de cette malheureuse fête ; on ne sait ce qu'il est devenu ; je présuibe qu'il a suivi la caravane de Mételin, et qu'il est allé en terre sainte. Patnre jeune homme I

En lisant cette lettre, Edward avait accompagnéchaque ligne d'un monologue de commentaires; après l'avoir toe, il la laissa tomber, et ses bras tombèrent aussi de toute leur longueur , comme pour suivre la lettre. Cet bomme intrépide, qui venait de lutter , sans pMir , avec une armée de démons indiens , entre des raines et des tigres, dans un carrefour de l'enfer, tremblait comme la (éuitle au vent, à la lecture d'une lettre de femme, Puis, comme il arrive & toutes les Ames fortes , il se retrempa vigoureusement dans un accès de courage viril ; il ramassa la lettre et se dit à lui-même, pour s'exciter mieux: « Allons secourir le pauvre Douglas 1 »

Le nabab, sa fille , le colonel Douglas et le comte Ëlona se mektaienl à table, lorsque Edward parut; il salua de son plus gracieux sourire, et s'assit.

402 LA. aUBRRB DU NIZAH

« Nom vous avons attendii , sir Edward , dit Arinda; voire exactitude est en relard d'un quart d'heure.

— Ceslque, miss ArindaJ'avais réglé mon exactitude BUT ma montre ; vous savez que les montres ne servent qu'à dire l'beure qui n'est pas.

— Âvez-vous reçu des lettres de Londres par le dernier paquebot, sirEdward?

— Oh ! j'ai renoncé au genre épïstolaîre depuis longtemps. Les lettres abrègent ta vie . On passe la vie à désirer des lettres. Un facteur est un messie qui n'arrive jamais quand on l'attend, et qui arrive quand un ne l'attend pas. Dernièrement, j'assistais à Golden-Cross au départ de la malle-poste. Je fus attristé en songeant à l'énorme quantité de fautes d'orthographe que cette voiture allait distribuer aui cinq parties du monde, et je me promis bien de ne jamais envoyer une de mes pages en si mauvaisa* compagnie. La lettre tite, dit la Sagesse) et la Sagesse a raison. Celui qui a une bonne nouvelle à vous annoncer la garde pour lui; la mauvaise ne manque jamsds. Si j'étais ministre , je voudrais me donner un spectacle admirable. Je convoquerais tous les citoyens de Londres qui attendent des lettres , sur le vaste plateau d'Hampslead , à dii heures précises du matin , et je leur ferais la distribution par tons mes facteurs. On entendrait des soupirs, des colères et des grincements de dénis sur toute la ligne. Ce serait une répétition générale da drame de Josaphat. La chambre des Communes supprimerait la poste le lendemain, par humanité. ï

Le colonel Douglas riait de ce rire faux qui agite les gaules , contracte automatiquement le bas du visage et laisse la tristesse dans les yeuxi

t Eh bien I moi, dit Arinda ^ je n'en ai reçu qu'une seule dans ma vie , ce matin , mais elle me comble de joie. Notre intendant m'écrit de Itoudjah qu'il a reçu mon piano! et quel pianol Un chef-d'oeuvre de Broad-

wood; ce famem artiste anglais qui a ajouté une octave  l'inslrninent!... C'est an colonel Douglas, dit-elle en s'inclinant avec le plus gracieux sourire, que je dois ca cadeau snpeite, et je lui en fais mes remerctmente. >

Une pâleur mortelle couvrit le visage de Douglas. Edward ébranla la table eu la frappant de sa main.

< Un piano de Broadwoodl dit-il; un piano àNwbuddal dans les entrailles du Bengale! Brafamal et les philanthropes envoient des biblegi Qu'ils envoient des pianos, ces brèves gensi Le inonde doit élre civilisé par le chant et ta danse. Quand les cinq parties du monde exécuteront les quadrilles de Paris et la musique de Rossini, de Hejerbeer, d'Halévy, d'Adam et d'Auber) on ne tirera plus de coups de canon. Les canons ont le tort de chanter faux; les batailles sont des charivaris iololérables. Mais saves-vous, miss Arinda, que nous ^loas passer ici une vie délicieuse avec un piano de Broadwood? Nous ferons de la musique du matiil an seir. Atu-vous des voisins?

■■ — Des voisins d'une lieue, sir Edward.

^— Aux Indes, ce sont des voisins. Nous inviterons les voisins et nous danserons.

— Bravo E sir Edvrard ! s'écria la jeune Indienne en bondissant de joie. Nous danserons I Je veux d'abord que mon bd de noces soit superbe. N'est-ce pas votre avis, colonel Douglas?

— Superbe! dit le colonel en souriant fanxi

— Nous inviterons la famille hollandaise Van Ueulaui trois demoiselles et deux fits grands comme vous, sîr Ëdvrard. Le plus jeune n'a pas vingt ans. Nous inviteront

' la famille portugaise Hagnado : i\j i. dis personnes. La lamille anglaise Clarke, sis demoiselles et deus fils qui ont des cheveus roas...

— Tu oublies nos plus proches voisins, dit le nabab, tu oublies les colons d'Amérique, les Walles...

lOJ Là aOEBRB DU NIZAH

— Oui, c'est juste, je les oubliais, parce qu'ils ne sont pas amusants. On les accuse d'être quakers, l'an dernier, nous n'avons passé quo dnq jours à Nerbudda. CependaBt nous leur avons fait une viûle, et ils ne noos l'ont pas rendue.

— Tu oublies encore, ma cbère enfant, dit le nabab, que Yaa dernier l'b&bitatîon de Nerbudda, malgré sa garnison, n'engageait pas trop les voisins à la visiter, i cause de la guerre. Aujourd'hui, c'est bien différent. Les Taugs ont disparu, les voisins nous reviendront.

— Aht c'est bien à vous, colooel Douglas, dit Arinda, que nous devons la tranquillité de nos campagnes. Vous vous êtes dévoué avec un héroïsme modeste, comme dit sir William Beutinck. Hainlenant, votre pajrs n'a plus rien à vous demander... Mus j'ai à vous demander quelque chose, moi, i^outa-l-elle avec un ton enjoué.

— Abl voyonsl dit le colonel en se dandinant nonchalamment sur son siège.

— Quand nous serons mariés, puisque la guerre est finie, vous me ferez voir Londres et Paris. Hon père nous donnera un congé d'un an. On m'adit que Londres était plus grand que Calcutta.

— Lundresl s'écria Edward d'une voix retentissante, pour détourner les yeux des convives de la figure cadavéreuse du colonel, Londres n'est pas une ville; c'est une planète, un monde; c'est une ville qui n'a ni commencement ni fin ; Calcutta est son faubourg; indien, n y a un ruisseau entre eux deux, l'Océan. Hais je n'ûme ni Calcutta ni Londres ; s'il fallait choisir, je choisirais le ruisseau.

— Et moi anssil dit le colonel, pour dire quelque chose.

— J'entends un bruit de roues dans la grande allée, dit Arinda en battant les mains; notre fourgon arrive de Roudjahl Voici mon piauol i

Et elleabandonnu la table en courant comme miegatelle.

Le nabab, qui n'avait pas encore exercé ses droits de propriétaire, prit le bras du comte Éloiia pour lui montrer, à vol d'oiseau, l'étendue de ses domtûnes, du haut dn belvédère de l'habitation.

Edward et Douglas étaient seuls.

ns croisèrent les bras et se regardèrent quelque temps en silence, s'interrogeant mutuellement avec les yeux. Le colonel parla le premier.

< Edward, dit-il, voici une de vos phrases d'hier : Je voudrais bien que Dieu me dit si la comtesse Ocfavie est un ange ou un démon/ S dward, étes-vous fixé, maintenant'?

— Je l'avais flattée dans ma dernière supposition, mon cher Douglas; j'aveds calomnié le diable... Eh< maintenant je respire un peu; l'impression première est passée. Tout i l'heure j'ai fait le semblant de rire, et il me semble à mot-mëme que j'ai ri... H faut avoir deux choses dans ce monde pour vivre jusqu'à sa mort, sans se courber : le courage des crises bourgeoises et la santé de ses passions. Ces deux qualités vous manquent, cher Douglas. Yous vous trahissez comme un enfant.

— Mais avez-vous bien envisagé ma position, mon cher Edward?

— Oui, Douglas.

— Sur tontes ses faces?

— Oui.

— Eh bien, Edward, vous pensez qu'il j a dans l'arsenal du cGBur une espèce de courage pour subir avec calme ce coup de foudre?

— Et moi, Douglas, suis-je sur des roses? vous dïrais-je comme l'empereur Guatimozin.. . La tîgresse blanche arrive pour me dévorer..

— Et qui vous empêche de fuir, vous, Edward? Votre honneur militaire n'est pas en jeu.

— Je liens à mon honneur civil comme vous tenei au vAtre... Je ne puis pas fuir aujourd'hui, parce que nous nous sommes hattus hier. Que diraient vos jeunes officiers de Roodjah, que dirait mou brave Nizam, et que dirais-je moi-même? Je ne veux pas me déshosorer à mes propres yeux.

■^— Après tout, que pouvez-vous craindre de la comtesse Octavief II me semble qu'en l'attendant ici de pied ferme, vous ne faites pas une grande dépense d'hé^ roîsme, cher Edward.

— Ahl cela vous paraît ainsi, cher Douglas... Eh bien, vous êtes dans l'erreur. Je l'attendrai, puisqu'il le Faut; mais j'efface Régulas et Curtius... Parce que vous me voyez sourire, vous me croyez brouillé avec le désespoir^ Je vous mens, mentez comme moi?

— Et que fais-je donc?... Saves-vous, Edward, que ma douleur est déjà vieille de la moitié d'un jour? que son premier accès a failli me tuer ce matin, et qu'en échappant à c« coup de tonnenre, j'ai appuyé trois fois la poignée de mon poignard sur mon cœur?... Vous voyez bien qu'A cette heure je vous mens.

— Pas assez, Douglas.

— Sondez-vous comme moi, Edward, l'harreur de ma position? Voyons... donnez un nom humain & U chose fatale qui m'arrive ; imaginez un moyen pour me retirer vivant de ce gouffre où la dépêche d'hier m'a précipité... Je n'ai pas même le suicide pour me sauver. Ma vie est attachée A la vie de mes soldats. Si je puis disposer de la mienne, je dois respecter la leur.

— Hais vous ne pouvez pas même disposer de ]& vAtre, cher Douglas 1 et d'ailleurs le suicide est une lAche désertion, et vous êtes en pays ennemi, mon colonel.

— Edward 1 dit le colonel avec une expression de voix sourde, mais plus déchirante que le cri d'un blessé, Edward! ma tète brûle, ma raison s'échappe du cerveau,

lA aUBRRB DU NIZÂH 107

je le sens... n faut que je réponde an miaistre demain... il le faut... que répondre?

— Que TOUS donnet voire démission...

— Impossible, cent fois.

^~ Que TOUS épousez Amalia...

-^ Mille fois impossible.

^- Ehl je le sais bien; je le sais comme tous, Douglas.

— Pourtant,- il faut répondre.

— Avez-vous un troisième parti i prendre^

— Non, Edward, il n'y a pas de troisième parti,

— C'est donc celui qu'il faut créer.

— Hais s'il n'existe pas, Edward?

■i- Parbleu, nous ne serions pas obligés de le créer, s'il eiistut.

— Quant à moi, Edward, j'y renonce.

— Je ne renonce à rien, moi,

-r- Ainsi donc, Edward, touB trouverez...

— Je cbercherai; on commence toujours par là quand on veut trouver... Doiiflas, ce que je vais vous dire est maintenant vraii quoique l'histoire le rapporte. On disait i Qiristophe Colomb : t Vous avez voyagé en Asiâ et < en ASrique, nous vous défions de voyager ailleurs... i

— D chercha l'Amérique...

— Et il la trouva.

— Edward, c'était plus aisé.

— Ahl Douglas, vous avez inventé l'orgneill Je suis plus modeste, moi. S'il fallait découvrir un monde, j'y renoncerais; mais dans votre cas, il ne s'agit peut-SIre que de découvrir trois mots. Votre salut est dans le dictionnaire. Nous ]e trouverons... Douglas, attention à votre visage ! Voici miss Arindaqui vient nous aborder...

— Edward, ma langue se paralyse... à mon secours!...

— Et voilà ce que nous appelons des hommesl... Une

i08 LA GUBREB DU NTZA.M

' Temme lue na gt'jmt... et je suis comme cela ansà, moil... Cest honteux!

— Colonel Douglas, dit Arinda quand elle fut à portée de se fdre entendre, donnei-moi votre bras, je veux que vODS veniez remercier l'accordeur de pianos que vous m'avez envoyé de Roudjah. Cela lui fera tant de plaisir, à cet excellent hommel II vient de me dire : c Oh! si <: j'avais un seul mot d'éloge du colonel Douglas, je < serais payé pour toute ma vie! > 11 faut vous dire qu'il a refusé mon argent.

— Voici qui me confond de surprisel dit Edvrard. Comment! nous aurons même un accordeuri Déddément, le Bengale a donné sa démission.

— Un accordeur indien 1 dit Arinda. Un Gompatriolel il faut voir avec quelle dextérité de jongleur et quelle gr&ce d'artiste il a touché l'instrument!

— Un accordeur indien 1 dit Douglas; allons voir ce phénomène... Vous ne nous accompagaez pas, Edwardl

— Dans l'instant, je vous rejoins.

— ^ Ne tardez pas trop, Edward...

— Non ; je fiiis deux tours dans cette allée, je découvre l'Amérique, et je suis à vous.

— Edward, trouvez-moi un secret de vivre encore quinze jours; après nous verrons.

— Douglas, je vous promets ces quinze jours. »

.invGooj^le

lA aUERBB DU NlZAJtl

LabUe indienne.

< Colonel Douglas , dit Arinda eu entrant dans la talle, je vous présente un brave homme, qui est pleia d'admiration et de dévouement pour voue. >

Du premier coup d'œil, Douglas reconnut Nûam dans l'accordeur de pianos.

< Hiss Arinda, dit-il, m'a fait le plus grand éloge de votre talent.... Comment vous appelez-vous?

— Tauly, mon colonel, répondit Nisam avec une bonhomie charmante.

— Où avez-vous appris votre profession?

— A Ceylan, chez le colonel Fénéran,

— Un de mes bons amis.... Voua habitez Roadjab?

— Oui, mon colonel ; et de là je vais dans les habitations et les villages voisins où je suis appelé.

— Vous allez vous charger d'une lettre pour le capitaine Moss, n'est-ce pas?

— Mon colonel peut me donner toute sorte de commissions, je les remplirai. 11 sera content de moi, j'espéra.

— Excusez-moi, miss Arinda, dit le colonel; je monte à mon appartement pour écrire celle lettre. Tau);, iQivez-moi. >

Lorsque Nizam et le colonel furent seuls, ce dernier lui dit :

( Je vous rends votre surnom qui vaut mieux que votre nom; nous sommes seuls mainlenant. Nizam, vous avez quelque chose à me dire ; parlez,

i4e LA. aUERRB DU NIZ&M

— Colonel, je ne voulais entrer dans ce(te habitation qa'avec un prélexte naturel. J'ai susi l'occasion du piano; si celle-là m'eût manqué, j'en aurais trouvé une autre; les grandes routes sont pavées d'occasions. Voici donc ce que j'avais i vous dire pour le moment : On vous a sans doute montré le fakir Souniac; à la fête de Dourga?

— On m'a montré beaucoup de fakirs, des fakirs de toutes les couleurs, mais je n'en connais pas un seul par son nom.

— Cette nuit, le fakir Souniacy commandait I9 banda des Taugs. Hon colonel , c'est un jeune vieillard de trente ans, qui a beaucoup d'intelligence et d'imagination , mais qui se laisse affaiblir par l'abstinence et abrutir par le fanalisme. Les Taugs lui obéissent comme ils obéiraient au dieu bleu. J'ai connu, i Hjdrabad, Souniacy enfant, et voilà pourquoi je ne l'ai pas tué cette nuit, quand il a passé devant la painle de mou poignard

— Vous étiez donc avec nous, celle nuit, Nîiam?

— J'y éttùs et je n'y étais pas, mon colonel. A cette heure, vous me voyez en costume de colon ; je ressemble à un gentleman cuivré ; mais celle nuit j'étais déshabillé en Taug. Depuis plusieurs jours, j'ai rasé ma tète et je ne mange pas pour maigrir. Ces cheveux que vous voyez â présent sont faux. Ainsi, je ne pouvais pas m'exposer, la nuit dernière, à une méprise deiu fois funeste, car je serais mort deux fois si j'avais été pu^nardé par vous ou p«f Edward. Mon poste, dans le combat, loe mettait i l'abri de lous les coups. J'observais le fakir Souniacy; lui ne s'était pas engagé, le pauvre homme : un soufQe le renverserait; ce n'est pas un corps, c'est 'un esprit. Il crie et se se bat pas. Au moment favorable, je l'ai enlevé dans mes bras comme une feuille de bananier.

— Le fakir est pris, mon brave Nisam?

— D est à moi et k vous, moa colonel. En le prenant, j'ai fait cesser le combat, voilà pourquoi je l'ai pris.

— El personne au moins n'a vu ton prisonnier?

— Ohl mon colonel, montrer ce prisonnier, ce serait révéler la guerre. Je l'ai déposé en lieu sAr, dans le coin d'un bois. Maintenant me permettez-vous de vous interroger, mon colonel ?

— Parlez, mon brave ISizam.

— Que faut- il que je fasse de mon prisonnier? Je vous avoue qu'il est fort embarrassant.

— Ce soir, à la nuit close, vous le conduirez chei le capitaine Hoss, à Roudjab. Il faut eu'avoir^ie plus grand soin ; nous pouvons en tirer parti.

— Voilà^une affaire arrêtée. Il sera fait selon vos ordres.

— £t vous, Nizam, quand viendrez-vous demeurer avec nous à Nerbuddat^

— Ohl pas encore, moD colonel : j'ai mou logement ailleurs.

— Peut-on le conndbe, Nizam 7

-r- A VOUS, mon colonel, je n'ai rien à cacfaw. Je sois logé dans un bas-relief, au temple souterrain de Douaiar-Lejna. Ce bas relief est fort beau; il représente le supplice de Bavana, le ravisBeur de la belle Sita. Je dOFs sur les épaules du géant, et la chevelure de Sita me sert de rideau. C'est ainsi que j'assiste à tous les coiiseib des Taugs, présidés par le vieux Sing. J'ai brojé du granit de Doumar-Ley&a; j'en ai composé une nuance de bas-relief j je me peins le visage, le torse et les bras, et, quand je veux mieux entendre, je me mêle ani boudasçouraa de pierre qui tourmentent le cavissear Ravana. Vous comprenez? Je m'incruste dans le basrelief, j'ouvFe les oreilles, et je ferme les yeux. >

Un sourire passa sur le visage du colonel Douglas. Eu tout autre temps, ce sourire H serait élevé jusqu'à l'éclat de la folle gaieté.

Ii2 LA. GUERRE DU NIZAH

< Vous Atea un admirable serviteur, mon brave Nizam, dit-i), et quknd l'heure de la récompense sera venue, VOUE ne serez pas oublié. Yojez quelle étrange guerre nous faisons 1 II nous est mâme impossible de récompenser les belles actions comme les v6tres, de peur d'éveiUer le moindre soupçon autour de nous, dans ces campâmes tranquilles.

— Mon colonel, demandes à sir Edward si je travaille, moi, pour gagner une récompense. Lorsque je réussis dans une entreprise et que sir Edward me dit : « Trèsff bien, Nizaml > je suis récompensé. A Londres, j'ai vu, à l'angle de Cbaring-Cross, le palais du duc de Northumberland ; j'ai m, au Strand, le palus du duc de Sommerset; si vous me disiez : c Nizam, il faut enc lever le vieux Sing, et pour récompense je vous donne I ces deux paitùs, » j'enlèverais le vieux Sing, et je ne prendrais pas vos palais. Maintenant, mon colonel, je viens vous donner des avis de la plus haute importance, comme vous le reconnaîtrez bientAt. Avant de vous donner ces avis, je pourrms vous demander un prix pour cette révélation. Je ne demande rien, pas même une oflre. Je veux m'enlever même l'orgueil de refuser. >

Les sombres préoccupations du colonel s'évanonirent un instant; l'intérêt militaire supprima pendant quelques minutes l'intérêt amoureux.

c Que mon colonel veuille bien m'écouter, poursuivit Nizam. Le repaire des Taugs est sur le versant méridional du mont Sérieb, au temple de Doumar-Leyna; le colonel Sleeman, votre prédécesseur, l'avait soupçonné, mais il ne fut pas heureux dans ses explorations. Aujourd'hui nous sommes fixés ; uu grand coup doit être frappé là; c'est presque décisif. Colonel, pouvei-vous disposer de forces nombreuses?

— Hélasl non, mon brave Nizam; on veut toujours nous obliger à faire de grandes choses avec de petits

LA. atTERRB DU NIZAH 113

moyens. Cesl la lactique du gouvemement de la métro* pôle. Si, an commencement de la guerre, on avait réuni sur un seul point la centième partie des forces qu'on a épuisées, homme à homme, en dis années, tout serait terminé depuis longtemps. Les ministres n'ont jamais compris cela. Ils demandent : < Combien tous Faut-il de

< régiments? » On leur répond : c Quatre. » Ils en envoient deux. ( Combien faut-il de livres sterling? —

< Mille. 9 Us en envoient cinq cents. C'est ainsi qu'on ne fait rien, qu'on ne termine rien, et que beaucoup de sang et d'or sont dépensés en vain. Si, au début, le ministre eAt f^t le contraire, s'il eût accordé le double de ce qui était demandé, on aurait tout écrasé du premier coup.... Mais cela est hors de propos; la Chambre des Communes est bop loin pour m'entendre. Songeons k la chose ui^ente, Nizam; t&chons de faire beaucoup avec peu.

— Nous essayerons, colonel.... Il s'agit d'anéantir l'élite des Taugs, et de faire prisonnier le vieux Sii^, l'âme de ia guerre. Nous avons quelques jours de repos devant nous. Nos ennemis ont reçu hier une bonne leçon. Ds n'en profiteront pas, c'est positif. Quand ils seront revenus de leur étourdissemeut, ils recommenceront. Alors nous frapperons notre coup. Je vous prie, mon colonel, de me donner une lettre pour le capitaine Moss, afin qu'il puisse mettre à ma disposition l'attirail nécessùre à notre grande expédition. Sir Edward voua dira que vous pouvez vous fier à moi.

— Ohl je n'ai pas besoin de la garantie de sir Edward! je vous connais, mon brave Nizam.... Je vais vous écrire la lettre pour le capitaine Moss.

— Mon colonel, poursuivit Nizam, pendant que Douglas écrivait, vous savez comme moi que Nerbudda est entouré d'espions. Tout à l'heure, en escortant le landigel qui portait le piano, j'ai vu passer à travers

il4 La (îdEftRH DU NIZAM

cbamps des tniDes suspectes. H y dvàit dans les ritiè^es de faux bëraldjes qui labouraient noncbalamment, et caebaient leurs têtes cbaUves sons des feuilles de bananier. J'ai rencontré uU fakif ^ qui est fakir comme tous et moi, Il tendait la tnain cotnine un meildianl, à utie très-grande distance de nous. Heureusement, j'ai dé bons jeux : le bandit demandait l'aumâne aux arbres. Nizam a été plus rusé que lui : qil^hd nous avons été sur les mêmes pâtés, je lui ei donhé Une roupie en lui disant : « Voilà a pour payer vos ablutions quand le crieur de Gangalc Tirtam passera, t A cette distance, je l'ai reconnu; c'est un vieux Taug qui. en 1829, a failli étrangler le brève major Henley. Colonel, il faut tromper ces grdnds trompeurs. Quand nous serons à la veille de notre grande expédition^ il faut donner des fêtes, des chasses; des festins, ici, A Nerbudda» si c'est possible. Les Taugs ne doivent rien soupçonner. Nous leur laisserons croire qué nbUB sommes endormis dans une tranquille ignbrance. Au reste, mon colonel, je me trouve fort îm^rtitaent de vous donner des conseils, lorsque ce sont de simples avis que vous attendez de mol.

— Vous vous Rompez, mon brave Kizam, dit le colonel en se levant, la lettre fermée à la main. Vous êtes

, injuste envers vous. Un chef, dans ma position, doit écouler tous les conseils, mgme les plus absurdes, et Ceux-là ne viendront jamais de vous.,,. Nlzam, voilà ma lettre pour le capitaine Moss. Avec cela, vous aures tout ce que vous demanderec.

— Mon colonel n'a plus rien à me dire?...

— Noui.i. Seulementi je vous recommande vntre pri- Eonnier, le fakir Souniacy . . . . à moins qu'en votre absence quelque tigre ne l'ait dévoré.

^>- Soyei b^nqnille, mon colonel, les tigres ne man- (ent pas les sqoelettes. »

Le colonel eongéd; ^. Nizam avec tin sourire et un geste

Li guerAk nd NiZAk US

amical de la maio. Il venait de se distraire violemment dé la pensée dominante qui brûlait son cœur et son front. Dans les crises terribles, dans les maladies dâ r&me, on cherche parlout un remède moral qui donne an moins le temps de prendre haleine pbur recommeticer à souffrir. Douglas retomba dans son agonie qdahd il fut seul.

Pendant l'entretien de Douglas et de Nizam, une autre scène avùt lieu sous les arbres, à quelques pas de l'habitation.'

Le comte Élona avait abordé sir Edward avec cette franchisé qui supprime tout préambule oiseux ou trompeur.

< Sir Edvfard, dit-il, escusez-moi si je vous interromps dans vos rêveries silencieuses ; m«s je vous trouve seul, il faut que je vous parle, et je saisis cette précieuse occasion.

— Je sub (ont à vous, dit Ëdvrard avec un sourire; parlez, comte Élona.

— Ce que j'ai vu, d'autres peuvent le voir, sir Edvrard; ce que j'ai vu, moi, je saurai le taire ; d'autres en parleront. . . . J'étais à mon halcon, la nuit dernière, rêveur et silencieux comme vous l'étiez loutàl'heure. Jeregardais la nuit, les étoiles et les bois. C'est toujours ce qu'on fait à la campagne, dans les heures d'insomnie. J'ai en-

.tendu un bmil léger, un bruil prudemment diminué par la précaution, et, aussitôt après, j'ai vu deux ombres glisser sur la façade du Midi et disparaître dans les arbres. Ma première idée a été de courir à vos appartements pour vous communiquer celte découverte. Une réflexion m'a retenu. Je pouvais donner l'alarme à la maison pour un motif peut-être fort léger en lui-même. n était fort probable que deux domestiques s'échappaient ainsi furtivement, et couraient à quelque rendezvous nocturne. Je d'ù donc pas quitté mon poste d'ob-

116 LA. GOEEKE DU NIZAU

servation ; j'avais vn le départ, je vonlais assister au retour. Croyez bien, sir Edward, que mes oreilies n'ont ' pas été dupes d'une illudon ; j'ai entendu au milieu de la nuit un cri lointain, répété à courts intervalles, cri aigu et déchirant qui semblait n'appartenir ni à l'homme ni à la bëte fauve. Quelques heures après, au lever des dernières étoiles, j'ai revu les deux mêmes ombres; elles ont escaladé la façade avec une agilité merveilleuse, qui tfahit assez l'origine indienne des deux maraudeurs. Au lever du soleil, il n'y avait sur la fagiade, aux balcons et dans le bois, aucune trace de la scène mystérieuse de la nuit. Maintenait, sir Edward, croyez-vous que je doive révéler au nabab....

— Gardez-vous-en bien, comte Élonal dit Edvrard en suspendant la parole du jeune Polonais ; ce que vous avez vu par hasard est un secret de mort; ce que vous avez vu n'est pas une réalité, c'est un rêve, une vision, une cavale de nuit i !

— Non, non, sir Edward....

— Alors, comte Ëlona, vous ne comprenez pas ce que je dis; c'est peul-étre ma faute. Ha parole est obscure comme cette dernière nuit dont vous parlez. Il le faut. Souvenez-vous donc de ceci : Ce que vous avez vu, vous ne l'avezpasvu; ce que vous avez entendu, vous ne l'avez pas entendu. Suis-je clair, maintenant?

— Je vous comprends, sir Edward, et je respecterai vos mystères, puisque vous vous méfiez de ma discrétion.

— Comte Ëlona, dit Edward en serrant les mains de son interlocuteur. Dieu me garde de vous faire une pareille insultel Cela est si peu dans mon intention, que je vais sur-le-champ vous donner le mot de l'énigme. Je serai bref, parce qu'à tout moment le colonel Douglas peut arriver, s

1 Traduction littérale deniglh-mare, en lirftngais catichemar.

Edward raconta rapidement la terrible rencontra de la

nuit dernière au comte polonais.

En finissant il ajouta ; a A notre première eipédition, comte Élona, il y aura

sans doute trois ombres sur la façade du bois, n'est-ce pas? .

— Certainement, je vous accompagnerai, si le colonel veut bien me le permettre, sir Edward.

— Parbleu I le colonel ne demande pas mieux. Tous ne dérangez personne, vous ne nuisez à aucun avancement. Vous prendrez le grade que vous voudrez. Votre uniforme est bien simple, un uniforme d'ombre passant le Styx : il ne vous gênera pas sur les coulures. Ensuite, vous verrez des batailles d'un genre nouveau. Une seule décharge de coups de pistolet, une seule, pour ne pas donner l'alarme aux voisins de deux lieues. Ce bruit, d'ailleurs, s'il était entendu de loin, serait mis sur le compta d'un coup de tonnerre, tombé du ciel serein par distraction ; c'est une chose commune dans l'Inde. Oh ! nous ne livrons pas une de ces batailles insipides à l'européenne, lorsque cent mille hommes, vêtus de rouge et de bleu, s'alignent aux deux horizons d'une plaine, et se tirent mutuellement dix heures de coups de canon, an milieu d'un immense charivari de trombones et de tambours. Vous verrez autre chose, et vous vous amuserez. Dans la phase de mélancolie accablante où votre vie se trouve, notre guerre poétique vous fera du bien. Maintenant, comme Élona, je vous demande confidence pour confidence... L'autre jour, vous m'avoE entretenu de votre passion pour la jeune Grecque Amalîa... Nous sommes à quelques milliers de lieues d'elle... la distance autorise quelques légères indiscrétions... C'est que je suis amoureux des aventures d'amour... l'amour est la seule folie qui soit raisonnable dans notre monde insensé ; dites-mot, mon cher comte, éliez-vous sérieusement avancé dans votre passion avec M"° Amalîa?

118 LA. ÛUEKRB Dtl NtZ&U

-^ yalre demande, sir Edward, ne m'embarrasse nullement. Je sois heureux de poufoir vous faire une réponse sincère et qui ne compromet l'eiiatence de personne. Il me serait permis d'avouer mon amoor, ménie devant Amalia, gjiiis crante de donner la plus ' légère teinta de rougeur â son bean Tisane- C'était l'amour dans sa plus innocente et sa plus sainte ex-

— Parole d'honneur?

— Je tous le jure, sir Edward,

r- Comte^lona, je vous ai promis un vaisseau pour votre retour ; tOt ou tard je tiendrai mon engagement Vous reverrez Amalia.... je vous le jure à mon tour.... Uaintenant parlons d'autre chose.... Je vous ai demandé confidence pour confidence; vous m'avez payé-, nous yoilà quittes de ce côté..,. D vous reste une dette, et vous êtes trop bon débiteur pour- ne pas satisfaire votre créancier.

. — Vojons la dette?

— La dette est plus facile à payer, conate Elona.

— Tant qu'il ne s'agit pas d'argent, je suis en fonds.

— J'ai été assez heureux, mon cher comte, pour vous rendre, à Smjrne, un service léger....

— linmense, sir Edward.

— C'est à vous de le peser à sa valeur. Comme ce service ne me coûtait rien, je l'apprécie moins que VQU6. C'est alors moi qui vais être votre débiteur, parce que le service que je vous demande en échange est trèsimportant.

— Tant mieux, sir Edward.

-ttII estmSme ennuyeux : si vous me le demaudiesgje ne vous le rendrais pas.

— Je vous le rendrai.

— Très-bien! comte Elona; à vous bravez l'ennui, TOUS êtes héroïque, je m'incline devant vous.... Ecou-

(exl... Écoutez!... Ahl voili qui ne met enextasel... Miss Ariuda iaaugure son pianol I4 musique fait son enU-ée au cœur du Bengale, au son de la marche triomphale de la Muette d'Auberl Les oiseaux chantent dans les volières et les arhres du bois I (.a jeune fille de l'Inde exécute sur un terrain anglais les gracieuses mélodies de . la France! Comte Élona, il me semble que cette petite chose est plus grande qu'Austeclitz et Trafalgar. >

Un silence de quelques instants suspendit l'entretien.

c Comte Élona, dît Edward en renouant la conversation sur un ton calme, nous avons le temps de causer encore sang témoin. Le colonel a été appelé pour tourner les feuillets de U partition, et le nabab se pâme de joie comme un sauvage. Ainsi, le loUîr me favorisant, je puis TOUS débiter nue charmante fable locale traduite par moD ami, M. Boze, ce voyageur français qui nous a donné le meilleur dictionnaire indien. C'est de âtconstance.

Page 1