LA FORÊT ET LE TIGRE
a Une forêt et un tigre vivaient en bonne intelligence. La forêt protégeait le tigre, le tigre défendait la forêt : le service était mutuel. Les bâcherons n'osaient pas aller couper du bois, de peur de rencontrer le tigre, et les chasseurs ne pouvaient jamais découvrir le tigre sous le feuillage épais et sombre de la forêt.
Un jour, l'aiiimal féroce eut la fantaisie d'abandonner sa prulectrice et de prendre ses ébats, à la r^e du soleil, dans un vaste champ de rii. Les chasseurs aperçurent alors le tigre à découvert et le tuèrent facilenient, et les bdctierons, pe craignant plus |eg dents et les coups dâ griffes, délruisiient la forêt. >
■v,Go(v^[c
ISO lA GUBRRE DD NIZJkM
< La mondité de la fable, ponrsuint Edward, c'est qu'il fant se rendre service pour service, et dans le Bengale surtout, puisque la sagesse indienne a découvert cette maxime au premier ftge du monde...
— Sir Edward, toos pouviez vous dispenser de me . citer cette fable à l'appui : cependant je suis cbarmé de
la connaître...
— Elle est naive comme une histoire de nourrice, ou comme la vérité... Yoici donc ce que je voue demande, comte Ëlona. Vous irez à Boudjah ce matin même... avec une excuse... la première venue sera la meilleure pour le nabab... vous vous établirez dans la seule auberge de ce village, Stveet-Hours-Inn (l'auberge des Douces-Heures), et là, vous attendrez l'arrivée d'un nommé Tower.
— Quel est ce voyageur?
-^ C'est un voyageur... un homme de bon sens et de probité...
— Connu de vous?
— Inconnu. Au reste, tout cela importe fort peu au service promis. Vous attendrez donc H. Tower.
— Je l'attendrai, sir Edward.
— Voyons, comte Élona, comment l'attendrez-vous? Donnez-moi une idée de vos mœurs, au chapitre de l'attente.
— Mais je crois qu'il n'y a pas deux manières d'attendre...
— Vons êtes dans l'erreur , il y en a cent , comte Elona; vous avez le courage et l'expérience d'un vieux guerrier, mais je vous soupçonne fort d'être novice dans les choses de la vie. Ecoutez bien. Vous me donnerez des leçons de courage, et je vous donnerai des leçons d'attente. Il faut que vous découvriez H. Tower au moment précis de son arrivée à Roudjah. Ce village, d'après les renseignements que j'ai pris, est forti&é comme uq
graDd blockhouae, et il a quatre portes. Si vous preniez, avec deux amis apostés, trois de ces portes, vous pouvez être certain que M. Tower arriverait par la quatrième. La vie s'amuse à nous jouer continuellement ces tours-là. Si vous demandez le chemin de la mer ponr ; rencontrer M. Tower, qui doit nécessairement passer par ce chemin, puisqu'il débarque d'un vaisseau, vous pouvez être certain que H. Tower, à cause d'un accident non prévu, arrivera par le chemin de terre, en dépit de toutes les vrusemblances. Si vous attendez M. Tower nonchalamment assis dans la seule auberge de Roudjab, vous pouvez être certain que l'espiègle hasard vous inventera sur-le-champ une seconde aubei^e pour arrêter an passage votre voyageur. Et cependant ii faut, à tout prix, que vous parliez à H. Tower avant sou entrée à Roudjab. Si je vousiais un si long préambule, c'est que le service à rendre dépend tout de ce point essentiel. Encore une observation. Les convois de la mer et les voyageurs arrivent ordbûrement à Roudjah vers le milieu du jour. Ne vous fiez pas à l'heure indiquée par l'aubergiste. Prenez votre poste d'attente depuis le lever du soleil jusqu'à son coucher. Si tous tes convois arrivent, sans retard ni .avance, à midi, croyez bien que celui que vous attendrez arrivera à dix heures du matin ou à deux heures du soir. Une seule chose n'est pas à craindre, c'est l'arrivée pendant la nuit-, donc la nuit est toute à vous. Je vais vous donner un ordre du colonel Douglas pour le capitaine Hoss. Avec cet ordre, vous ferez fermer trois portes de Roudjah sous prétexte de tigre ou de panthère hydrophobe; il n'en restera ainsi qu'une pour M. Tower : le voilà bien forcé d'entrer par là. Lorsque vous verrez la poussière du convoi à l'horizon, vous trouverez un moyen naturel d'aborder en chemin H. Tower,.et de lui oEErîr vos services comme étranges...
— Hais à quel signe reconn^lrai-je ce H. Touwer)
122 lA GUKREB pu SJIZAM
' — AtlBodetl Quelle vivacité pploDaise! On voit bien qiie le Nord se fait tfidi... Alteudei; je n'oublierai rien. J'ai rbabiluile de jouer aux écbecs avec le destin : je (itcbe de deviner les pièces qu'il poussera, et je prépare les miennes... Vous reconnaître) aisément M. Tower; i] voyage avec deux femmes d'une beauté merveilleuse, et qui, fort beureasemenl pour vous, ne sont pas i lui...
— Oh! que m'importe celaî
?— Mon cher comte, vous êtes jeune et ardent comme an Français de Varsovie, et il se pourrait bien...
— Sir Edward, je vous en prie, ao nom de Dieu ! trôre aux plaisanteries sur ce point.
— Puisque vous le voulez, noble et fidèle comte, ces deux dames ne serviront qu'i vous faire reconnaîtra H. Tower. Malgré toute la mauvaise volonté du basard, il est impossible d'admettre qu'un antre voyageur puisse,
, le même jour, arriver avec deux autres dames d'une aussi rare beauté. Les belles et gracieuses femmes ne courent pas les grands cbemins du Beugle tous les jours. Ici, mon cher comte, malgré ma sagacité, il m'est impossible de prévoir ce qui éclatera aux premiers r^ards échangés entre la société de.H. Tower et vous.
— Je ne vous comprends pas bien, sir Edward...
— Je' ne comprends pas bien moi-même... Vous verrei.. -L'avenir aie tort de ue pas être le passé : nous serions trop instruits... Hais quelque chose qui puisse éclater dans cette entrevue, mon cher comte, souvenezvous bien de ma dernière recommandation. H. Tower est an homme d'honneur; vous ferez un appel à ses nobles sentiments; vous lui direz qu'à cette heure le oolonel Douglas a dans ses mains les plus graves intérêt» de rinde; qu'il ne peut s'occuper absolument que de ces intérêts, à l'exclusion de toute autre affaire; de loiile autre af^ûre, enteudea-vousl fût-ce un mariage avec une
LA aUBRRB DO NIZiU i33
mine de diamanls incarhée dans la VéausdeHédicisl... Cepeadanl, comme H. Tower D'e.-t pas venu à Roudjah pour s'ennuyer à l'auberge des Douces-Heures, tods ^uuterei que le colonel Douglas ne demande qu'une trêve de quinte jours. Ces quinze jours, tous les passerez avec lui; vous lui ferez bonne compare; tous montrerez à ces dames les deux volumes ta-quarlo de l'ouvrage indien de Baffles, el les quatre volumes de l'Inde, de Solwius, awc des gravures sans nombre. Le capitaine Hoss TOUS prêtera ces ouvrages. I) est cruel, je le sais, dans votre position, mon cher comte, de passer quînie grands jours avec les deux plus charmantes femmes blanches du Bengale; mais il faut vous résigner à cet ennui. Il faut accepter H. Tower avec son entourage... et pois, qui sait?... Nous en avons vu bien d'autres... fidèles comme tous, et, l'occasion offerte...
— Ne recommencez pas, sir Edward, je vous en prie.
— J'ai fini, comte Élona. Vous avez toutes vos instructions et avec luxe, j'espère...
— Pardon, sir Edward, tous avez oublié un point «ssentiel, je crois...
— Voyons.
— Si H. Tower ne tenait aucun compte de mes conseils ou de mes ordres, que faudrait-il taire?
— Le cas est prévu. Noos sommes ici dans une position exceptionnelle. Roudjah n'est pas un village comme Richmond ou Highgale, soumis aux lois de la charte anglaise. Nous n'avons ni constable ni shériff. Or, si U. Tower se révoltât, tous feriez un sigoe an capitaine Hoss, et A ce signe, la quatrième porte de Roudjah serait fermée, sous un prétexte quelconque, pendant quinze jours. Hais M. Tower ne demandera pas mieux, après les fatigues de son voyage, que d'accepter le sursis. Vous verrez qae les dames plaideront peur vous. Cela dépend de votre habileté.
li; -,I,G0(V^[C
124 LA. GUBRRB DU NIZAH
— Quaud faut-il partir, sir Edwardl
— Tout de suite, avant si c'est possible.
— Et mes lettres pour le capitaine Mossl
— Vous les recevrez ce soir, en arrivant. Mon brave Nizam vous les remettra, et vous doonera peut-être un supplément d'instructions. Ce que vous allez liùre est ennuyeux à la mort, je le sais; mais si c'était amusant, ce ne serait pas un service. On va vous faire seller un cheval-, on vous donnera un guide, et, bien avant le coucher du soleil, vous serez à l'auberge des Douces- Heures : c'est une enseigne attrayante, mais trompeuse comme toutes les enseignes... Pourtant, comte Elona, je ne sais quelle inspiration me dit que l'enseigne ne mentira pas cette fois.
— Vous avez la plaisanterie incorrigible, sir Edward.
— On ne doit pas se corr^er de ses vertus.
— Vraiment, sir Edward, à la façon dont vous donnez des ordres sérieux, on semt tenté de croire qu'ils ne le sont pas.
— En voilà nne'autrel... Ehl mon Dieu! ne faites pas attention à la forme, regardez le fond. CommentI je vous impose une corvée pleine d'ennui, et vous voudriez que je la fisse précéder d'une préface plus ennuyeuse encore, comme parlerait un député des Communes en pareille occasion! Je veux qu'on prononce mon oraison funèbre en riant. Comte Ëlona, la nuit dernière, si vous m'aviez vu avec les Taugs, j'étais sérieux... Vous souârez d'une passion au cœur, dites-vous, une passion aiguë et chronique, et qui éternise la tristesse sur votre visage. Et croyez-vous donc que les autres soient exempts de passions, parce qu'ils vous parlent avec le sourire aux lèvres et l'étourderie aux yeuxî Gardons notre mélancolie pour nous; causons avec elle dans notre isolement, avec la voix intérieure de l'àme; afQigeons-nous nousmêmes sans pitié, si cela nous amuse j mais u'afOigeons
pas nos amis; respectons lasérénilé du prochiûn! Comte Ëlona, vous voyez que je sais parler sérieusement quand il le faut.
— Serrez-moi les mùns, sir Edward. Vous avei toujours raison.
— (Jeal mon seul tort dans mes relations d'amitié.... Hais puisque nous sommes à l'heure des confidences, je veux vous en faire une autre, moi. Seulement, j'exige, à l'amiable, que vous me parliez avec bonne franchise.... Espérez-vous un jour revoir vob'e jeune et belle Grecque Amalia?
— Certainement, sir Edward.
— Mariée?
— Mariée, je ne la reverrai jamais.
— Je comprends cela mieux que personne. Et si elle n'était pas mariée, la reverriez-vons avec joie? >
Le comte Elona leva les yeux au ciel avec une eipresùon de béatitude divine.
< Dites-moi, mûntenant, croyez-vous qu'Âmalia vous reverraît avec le même bonheur?
— Je crois que, st elle était libre, elle ne me reverrait pas avec chagrin.
— Ëh bien I voici la différence à remarquer entre nos deux positions. Moi, j'aime une femme créée tout exprès pour moi. EUe a les trois vertus de l'amour : la beauté, la gr&ce et l'esprit. Elle a ce charme sensuel, qui s'ennoblit par l'intelligence. Elle a cet attrait infernal ou divin qui fait croire à ses adorateurs que le globe de ce monde est le grain de sable foulé par ses pieds.... Comte Ëlona, si cette femme me revoyait , elle demanderait au ciel un coup de tonnerre pour m'en écraser. Et moi.... écoulez
bien ceci , comte Elona moi, j'ai juré de ne jamais
dire à cette femme : Je vous aimel en supposant que le coup de foudre dont elle me menace dût se changer en sourire sur son front.... Je l'ai juré. Je respecte mes
liM LA GUERRR DD NIZAM
serments et je ne veux plus joueravec l'amour. Deux fois dans ma vie mon cœurs'est brisé!... Voyez si j'ai besoin de mes forces pour donner la frivolité à ma parole, 1$ sourire à mon visage, 1% sérénité à mon front I Dites, quel est le plus homme de nous deux? de celui qui raconte sa mélancolie à tout le monde, ou de celui qui eache son désespoir, même à son ami ?
— Sir Edward, je vous remercie de la leçon, dit Ëlona au comble de l'émotion, j'en profilerai. Vous avëzrûson; la feiblesse du cœur ne doit pas être un vice de l'homme. A Rondjah,si M. Tower arrive trop tard, j'aurai le temps de réfléchir sur tout cela.
— Mon cher comte , j'aime à vous voir dans ces dispositions, et je me sépare de vous avec moins de regret. Votre absence ne sera paâ longue, j'espère. Partez rite pour l'abréger. >
Après cet entretien, Edward s'occupa des préparatifs de ce départ. Il fit signer aveuglément an colonel Donglas deux lettres pour le capitaine Hoss, et accompagna le comte polonùs jusqu'aux liiUites du dimudne de Nerbndda.
Douglas attendait le retour d'Edvrard dVec une anxiété fiévreuse. Quandiesdeitxâmis se rejoignirent, ils eurent un court entretien; et de toutes les paroles échangées entre eux dans cette journée, nous ne mentionnerons que celles-ci , comme étant les seules nécess^res à l'Intelligence de celte histoire,
< Eh bien ! dit le colonel avec une voix agonisante, dois-je vivre? doia-je mburif?
— Vons m'avez demandé quinze jours , je vous les donne.
— Après?
— Après, nous verrons. En attendant, allons épuiser les partitions de miss Arinda. »
tA atlERRE DÎT NtZAM
Au village de Rondjah.
Èi) arrivant à Roudjah, le comte Étona suivit littéralement toutes les instructions données par sir Edward. Il se posa en dieu Terme devant la seule porte du villa||;e, s'établît sons un dôme d'acacias à larges feuilles , avec deux domestiques toujours préis à exécuter ses ordres, et trompa facilement les ennuis d'une longue attente en feailletant les in-quarto de RafQes et les in-folio de Soiwins. Dès qu'un nuage de poussière s'élevait vers l'horizon maritime, il courait sur la grande route et assistait au défilé des voyageurs iildiens ou européens avec une émotion singulière dont il ne pouvait se rendre compte, et qui l'effrayait quelquefois comme un pressentiment. Un seul coup d'œil lui suffisait pour s'assurer que ce qui était attendu n'était pas là. Les rideaux des palanquins , les stores des voilures , les parasols Edités ' sur le dos des éléphants, ne laissaient entrevoir que des faces cuivrées , noires , brunes , qui rejetaient bien loin les gracieuses images dépeintes par sir Edward.
Neuf jours après le départ de l'babitatlon, une escorte de cavaliers cipayes étincela sur le chemin de la mer, et le cœur du comte Élona battit avec une violence extraordinaire. Cette fois, l'Élan sembla lui manquer, il ne s'avança qu'avec lenteur, comme un homme qui désire ne pas voir ce qu'il attend.
Élona laissa passer l'escorte , et ses yens plongèrent datis un palanquin superbe, auprès duquel un voyageur
128 lA OnsaRB DU NIZ&M
européen taisail piétiner son cheval . Deux femmes éUuent dans le palanquin , mais l'ombre des rideaux ne permettait point de distinguer et de juger leurs figures.
Le comte Élona salua gracieusement le cavalier, et loi adressa d'un ton aisé cette question :
< Ai'je l'honneur de parler à H. Tower? »
Le cavalier regarda fixement Élona et lui dit : ■ Oui , monsieur ; et tous êtes sans doute le colonel Douglas?
— Je ne suis pas le colonel Douglas ; mais, dans son intérêt, il faut que j'aie un entretien avec vous, monsieur Tower, à votre arrivée à Roudjah.
— C'est bien , monsieur. Nous pouvons causer en arrivant, dit Tower. Nous ne sommes pas fatigués. Ces dames sont endormies dans leurpalanquin. Comme vous voyez , nous ne crevons ni les chevaux ni les porteurs ; nous allons le pas.... Odnous rencontrerons-nous, monsieur?
— Je vous accompagne jusqu'à Stven-Hours-Inn, où vous descendez , sans doute : c'est la seule auberge de Roudjah.
— Alors, il n'y a pas à choisir, s dît Tower.
Le comte Élona suivit le palanqnin jusqu'à l'auberge, et se fit le garde du corps du voyageur.
Cependant, à vingt pas du seuil de la porte, il crut devoir s'arrêter pour ne pas témoigner une curiosité indiscrète , lorsque les deux dames allaient descendre. Quand le palanquin eut cédé ses voyageuses à l'hôtellerie, le jeune comte s'élança vers M. Tower comme sur une proie , et l'entretien eut lieu sur-le-champ, dans la salle commune.
t La présence de ces dames n'est pas, je pense, néces* saire ici, dit M. Tower, elles ont demandé un appartement, et nous serons seuls. >
Élona remplit alors la commission de sir Edvrard , et
LA QUBREB DU I4IZAM 139
avec une exactitude si scrupuleuse que, dans les quinze iour#de sursis demandés, les neuf déjà écoulés n'étaient pas compris.
M. Tower écouta le comte avec une grande attention, sans l'interrompre une seule fais.
Après quelques minutes de réflexion silencieuse, il dit:
< Il me semble que vous ignorei absolument le motif de moD Toyage au Bengale?
— Je l'ignore. Je remplis en aveugle un message d'amitié.
— Pourquoi le colonel Douglas veut-il me faire perdre quinze jours? Je comprendrais ce retard si la province du Nizam était en feu comme autrefois; mais, gr&ce à Dieu, il n'y a pas plus de Taugs aujourd'hui que sur la main. Le poste du colonel est une sinécure. On m'avait dit, à Londres, de ne pas m'aventurer dans les terres, s'il y avdt du péril, et d'appeler le colonel dans quelque port du Bengale. Heureusement, les renseignements que j'ai pns à bonne source, en débarquant, et le Bombay- Review, dont j'ai parcouru les derniers numéros, m'ont rassuré complètement. On voyage à cette heure de la cdte à Roudjah avec autant de sécurité que de Londres à Uifaridge. J'ai pris une escorte pour la forme; elle m'a coûté fort cher, ne m'a pas servi....
— L'escorte a toujours servi à rassurer vos dames, monsieur Tower....
— Ces dames! bah! on voit bien que vous ne connaissez pas nos intrépides amazones! Je vous présenterai à elles à dîner.... dans quelques instants...*, car il m'est impossible de vous improviser une réponse et une décision sur un sujet aussi grave.... vous dînerez avec nous et nouscauserons....j'aurai le temps de réfléchir.... C'est que, voyez-vous, j'ai des ordres du ministre, des ordres formels; il faut que je parle au colonel en arrivant....
i'30 LA. GUBRRB DU NIZÂU
ce soir, ou demain an plus tard.... Excusez-moi, dit M. Tower en se levant, je ne puis m'engager comm^ cela sans réflexion.... Nous nous reverrons dans une heure.... Oui, il me faut une heure pour m'habiller et réfléchir.... Je vous attends à dtner. >
Le comte Élona salua H. Tower et sortit de la saUe commune, mais non pas de l'auberge, 11 attendit l'heure du diner dans le vestibule.
Au premier appel du domestique, Elona parut dans la salle à manger, où M. Tower se trouvait déjà.
s Monsieur, dit-il, j'ai pris conseil de moi-mdme d'abord, et ensuite d'une personne qui est intéressée plus que moi dans cette affaire, et que j'ai consultée en téte-à-tëte. Or, voici ce que nous avons décidé : nous attendrons quinze jours....
— Et pourquoi pas un mois? dit une voix dont le timbre unissait la mélodie à la fermeté. Pourquoi, mou' sieur Tower?... j
Cette interrogation étfût faite par une jeune et ravissante demoiselle, qui entrait dans la salle en achevant de rajuster sa toilette, de sorte que ses yeut, occupés de gants et de bracelets, ne remarquèrent pas d'abord le comte Elona.
La demande fut interrompue par un mouvement convulsif de surprise et un soupir guttural , annonçant qu'un effort suprême d'énergie venait de refouler un cri de stupéfaction. Le comte Élona, qui s'a<mi(ait pour saluer la belle voyageuse, faillit tomber ta face contre terre, car tout le sang de ses pieds jaillit à son firont, et ' laissa sur le -visage, en se retirant, t'horrible pâleur de la mort.
Cette jeune femme étût la jeune Grecque Amalia.
M. Tower, tuteur plein de bon sens et de probité, par ordonnance ministérielle, appartenait i cette nombreuse classe d'hommes qui ont passé leur vie de cinquante ans
LA OUBRRB DU NIËÂH - iSt
' i devenir amonrenx, suig conséquence, de toutes les femmes qu'ils ont rencontrées. M. Tower était incapable d'abuser le moins du monde de sa position auprès d'une jeune pupille ; mais chemin faisant , de Smyrne aux Indes, il s'était épris fort innocemment de la fiancée qu'il conduisait à l'époux. Cette chaste passion ne lui donnait d'autre avantage que celui de se soumettre aveuglément à toutes les volontés de sa pupille : les rAles étaient ïnturertis, chose assez commune entre pupilles et tuteurs.
Lorsque la jeune demoiselle suspendit son interro-^ gation dans une crise nerveuse, rapide comme l'éclair, H. Tower s'inclinait devant elle avec toute la pompe dn respect et de l'adoration.
< Mademoiselle, dit-îl en se redressant d'une façon juvénile, puisque le colonel ne demande que quinze jours, ce serait une impolitesse, il me semble, de lui accorder on mois.... Mademoiselle, je vous présente monsieur.... Excusez-moi, monsieur, je ne vous ai paa demandé votre nom....
— Le comte Ëlona Brodzinski, dit le jeune homme d'une voix inintelligible.
— Je vous présente H. le comte, poursuivît Tower, un ami de votre futur époux.... un Français.... je présume que monsieur est Français?...
— Français da cœur et d'âme, dit le comte qui appelait son trésor d'énei^ie virile à son secours.
— Mademoiselle Amalia, dit le tuteur, nous n'attendons plus que H"* ta comtesse pour nous asseoir. »
H. Tower étdt aussi un de ces hommes qui ont passé tonte leur vie prosternés devant eux-mêmes, et qui, dans l'habitude invétérée de cette adoration personnelle, ont perdu le senliment de l'observation extérieure, et ne regardent rien en dehors de leur circonférence, à moins qa'ils ne rencontrent un miroir.
Cétût un bel homme dans l'acception matérielle dil
mol, ayant assez de gravité taciturne et de recaeillemenl' hypocrite pour séduire un ministre anglais, mais enclin à cette gaieté lourdement fol&tre qui attriste les gens d'esprit. Il aurait pu se donner, comme tout ie monde des beaux hommes, quelques triomphes de bonnes fortunes; mais il avait toujours redouté d'accorder, même à des femmes, un peu de cet amour qu'il se prodiguait à lui-même dans un égoïsme triomphant. S'il av^t pu se rencontrer en personne, dans l'autre sexe, il ae serùl épousé. Ainsi, nous ne serons pas surpris que toas les incidents du dîner échappent aux regards de M. Tower. 11 se croit le centre de toutes les envies humaines. Les femmes l'aiment ou regrettent de ne pouvoir l'aimer; les hommes l'honorent d'une jalousie sourde, qu'il se fait pardonner par son esprit et son aimable naturel. Le bourdonnement de surprises, de soupirs, de syllabes confuses, qui roule autour de lui, ne peut s'adresser qu'à lui, c'est convenu. Hommes et femmes perdraient leur temps à s'occuper d'autre chose quand H. Tower est là, présent pour faire le monopole de toutes leurs sensations à son profil.
Lé mouvement qui accompagna l'entrée de la comtesse Octavie devait donc passer inaperçu devant H. Tower. Ce mouvement signifiait, en langage de H. Tower : € Certes, cet étranger est assez bien; mais à c6té de M. Tower, il ne brille pas! >
Au théâtre, les exclamations de surprise foudroyante se formulent ainsi : Que vois-je? Ciell Vous ici, monsieur! En croirai- je mks yeux? Est-ce un songe?
Dans la vie réelle, les plus saisissantes émotions ne se formulent pas en syllabes escortées de points courbes ou verticaux.
La comtesse Octavie ne prononça pas un seul mot en reconnaissant le comte Ëlona; mais sa figure s'illumina d'un rayon triste comme un éclair d'orage au milieu du
lA aUBRRB DU NIZAM 133
jonr. Au reste, le comte ÉIod», la comteue fit Amalia étaient, vis- à- vis les uns des autres, dans une position si étrange, qu'ils étaient forcés de se traiter en inconnus, surtout en présence de H. Tower
« Je TOUS présente M. le comte, dit H. Tower, un jeune Français, un de vos compatriotes, madame la comtesse, un ami de vos amis.... A table, mesdames, avec votre permission.... Voici un dîner qui se présente bien.... Aimez-vous \tmock-turtle soupe 9... Voilà des méat pies fort appétissants, et un turkey de très-bonne mine.... On fait bonne chère à.... Comment appelezvous ce village, monsieur le comte?
— Roudjah.
— A Roudjahl... ua nom turc.... Madame la comtesse, que vous servirai-je?... Je cherche uu'plat français.... Voici du Ianip-c?io}>quivousplairapeut-être.... »
La comtesse fit ce mouvement de tôte et d'épaules qoi signifie que le courage est revenu après la première émotion. Ses iines narines d'oipale se contractèrent en même temps que ses lèvres, et une légère aspiration précéda sa première parole.
f J'accepterai ce qae tous m'offrirez, monsieur Tower, ï dit-elle avançant le torse sur la table, et en croisant ses beaux bras nus.
H. Tower se dessina fièrement, et présenta ane assiette à la comtesse, avec un contour de hras qui visait  la grâce et manquait le but.
< Monsieur Tower, dit la comtesse d'un ton délié qui ne laissait supposer aucune préoccupation intérieure , avez-vouB l'habitude de lire des romans?
— Ma....da....me,réponditM. Tower avec une lenteur saccadée, pour prendre son temps et chercher des mots, je lis des romans à la campagne pour tuer deux ou trois heures.... Quand on s'occupe de choses graves, on aime peu les frivolités.... et puis, lorsqu'on a été soi-même
iM LA. aUBRRB OU NIZ&.H
lehéros d'une foale d'aventures romanesques.... vous concevez....
— Croyez-vous, monsieur Tower, aux rencontres miracnleuses et impossibles?
— Mus, madame, je ne serais pas éloigné d'y croire.
— Vous avei raison, monsieur Tower; quatre ou cinq numéros se sont rencontrés sur la même ligne, à U loterie : deus élres humains peuvent bien se rencontrer, ils sont plus intelligents que des numéros.
— Oh I le mot est charmant, belle comtesse 1 Mais i propos de quoi faites-vous cette réflexion?
— A propos de rien.... En voyage, la pensée n'a pas de li^îque.... au Bengale surtout.... le soleil aliame le cerveau et trouble la raison....
— Belle comtesse, il faut vous apprendre que nous donnons quinze jours de congé au colonel Douglas.
— Je ne vous comprends pas, monsieur Tovrer, dit la comtesse en lançant un regard sinistre au comte Élona.
— En d'autres termes, que nous passons quinze jours à Roudjab, dit Tower avec un sourire bénin.
— Quinze jours dans ce triste villagel... Quelle idée!... U me semble qu'il ne faut qu'un jour pour se marier; n'est-ce pas, comte Élonaî
— Quinze jours avant le mariage, madame la comtesse, dit Tower.
— Ah! quinze jours avant le mariage.... Je comprends.... C'est bien imaginél *
La comtesse lança des regards de mépris an comte Élona et à la jeune fiancée.
c Madame, dit Tower, nous ne voulons pas tomber sur le colonel Douglas à l'improviste....
— Oui, oui, il faut Im ménager son bonheur..., La joie est souvent fatale.... Je présume que cette idée appartient à H. le comte,...
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— Non, madame, dit Élona d'une voix faible, cette idce ne vieot pas de moi.
— Voulez-vous que je vous fasse rire aux larmes, belle comtesse*? dit Tower eD riant Ini-mëine avec une stupidité intolérable, H<" Amalia vonlaît augmenter encore ce congé de quinze jours.
— Ëa effet, cela est fort risible, dit la comtesse avec nn visage affreusement sérieux.
— Soig;nez votre amie, madame la comtesse, dit Tower, elle s'oublie à tabte; elle mange comme un bengali....
— A table, monsieur Tower, chacun fait son devoir comme il l'entend, dit Octavie. Ahl messieurs, c'est donc ainsi qu'en mon absence vous faites vos petites conspirations !
— Oui! oui! dit Tower en riant aux éclats; nous faisons nos petites machinations, belle comtesse.
— Vous riez, monsieur Tower?,., M. le comte devrait bien tire aussi comme voos.... Je soupçonne fort ■îr Edward d'être l'inventeur de ces complots.... «
A cette pbrase, un domestique indien qui paraissait dormir debont, en attendant des ordres de service, fit an mouvement imperceptible, et se rapprocha d'un pas noncbalant. C'était Nizam déguisé en vieux serviteur d'auberge, et remplissant ses fonctions domestiques de l'air d'un sectateur de Siva détaché des choses de ce monde, "et attendant une occasion favorable pour se faire fakir.
€ Je n'ai pas l'honneur de connaître sir Edward, dit Tower, du moins personnellement. C'est, dil-on, un assez bel homme, un homme agréable, mais un peu gauche avec les femmes. '''
— Monsieur Tower, dit la comtesse, c'est à vous que j'adresse la parole, mais ce n'est pas à vous que je parle....
Dinliii-invGoOt^le
136 LA QUBBRS DU NIZAH
— J'entends, j'eatenda, madame, tous parlez en général....
— Oui, monsieur Tower, et surtout en particulier..,. Sir Edward est au fond de tout cela I
— Ob 1 sur ce point, je vous aflirme, madame....
— N'alfirmei rien, moosieur Tower, dit la comtesse d'un ton de pitié accablant. Sir Edward est ici.. . ici.... âRoudjahl peut-être là, dans la salle voisine.... et s'il m'écoule, tant mieui! > La comtesse fit un sourire ef- Trayant. c II saura que mes sentiments à son égard ne sont pas changés.... Mon Dieu! je savais qu'il étût ici.... J'ai fait le voyage exprès pour le voir....
— Madame, dit M. Tower, la même chose, absolument la même, m'est arrivée.... Une dame de Calcutta, mislress.... je dois taire le nom, est venue à Londres pour me voir, eu 1825 ou 36, l'année de *l'iucendîe d'Edimbourg.
— Je ferais volontiers un pari, monsieur Tower....
— Ahl voyons le pari, je le tiendrai peut-être....
— Il est toujours convenu, monsieur Tower, que je ne parle pas à vous.
— C'est convenu, madame.... Voyons le pari....
— Je mettrais ma tête pour enjeu; le colonel Douglas ne sait rien de tout cela.
— Ah! madame, laissez-moi gagner votre têtel.,.. — 11 ne sait rien, vous dis-je. Celui qui devndt répondre s'obstine à se taire....
— Madame, dit le comte Élona, ceci s'adresse i moi.....
— Erreur, monsieur le comte, dit Tover, le débat est entre madame et moi, e(....
— Veuillez bien laisser parler M. le comte, dît Oclavie k Tower.
— J'ignore complètement si le colonel Douglas i demandé lui-même ce relard de quinze jours, dit Èlona.
lA QUERRB DU NIZàH 137
— Alors, c'est sir Edward qui l'a demandé pour le colonelt Essayez de répondre.
— Vraiment, vons m'embarrassez, madame, > dit Tower.
Âmalia se leva vivement, coinme suffoquée fax des émotions intolérables, et quitta la salle sans dire un mot.
< Est-ce que ma belle pupille se trouve mal? dit Tower. Il me semble que je n'ai rien dit de triessaat... Excusez-moi, madame la comtes^, mon devoir est de veiller sur H^^ Amalia; je vais lui envoyer sa femme de cbambre. Elle est piquée peut-être au vif : je ne lui ai pas adressé une seule fois la parole... Ohl je connais les femmes 1 i
M. Tower sortit de la salle, et le comte Ëlona, redoutant un tâlË-à-téte impossible à soutenir, salua brusquement, et disparut par une autre porte.
La comtesse resta seule avec Nizam, à moitié endormi en apparence, mais voyant tout, écoutant tout.
< J'espère que tout cela est fort clair, maintenant! dit la comtesse à baule voix en se parlant à elle-même... D faut révéler ce complot infitme i ce pauvre Douglas; il faut se venger de ce démon de sir Edward... Ohl quand les Anglais ne font pas des machines, ils font des machinations! Et moil moil... je suis assez stupide ponr donner mon affection à ce comte Ëlona!.. . un glaçon de Varsovie! »
Elle se leva et fit quelques tours dans la salle, avec la plus vive ablation.
Nizam était toujours frappé de la même somnolence. La comtesse s'arrêta devant lui, et le toisa de la tête aux pieds,
t Voyons, dit-elle, si ce monstre parle une langue bumùne... essayons l'anglais... Je dis... (f sa;/). »
Nizam n'ouvrit que la moitié de ses yeux, regarda la
138 Lâ. GrUBRRE DU NIZA.M
comtesse, el se raidit sur ses pieds comme pour receroir et exécuter nn ordre.
a Comment vous appelei-vous? demanda Octavie à Nizam.
— Tanly, répondit Nizam d'nn tiir stupide.
— Tauly, connaissez-vons le pays?
— Oui.
— Peut-on arriver à l'habitation de Nerbadda, chez le colonel Douglas, avant le coucher du soleilV
— Avec un bon cheval, j'arriverai, moi, une heure avant hi nuit.
— Vous pourriez donc me servir de guide, vous, Tauly?
— Madame, ce n'est pas mon métier d'être guide... cependant...
— Je vous comprends, vous me aervircE de guide, si je vous paye bien... (Il me fait signe que oui. Noirs, blancs ou cuivrés, l'intérêt domine tons les hommes! quelle race ! . . . ] Tauly, pourriez-vons avoù* deux chevaux?
— En les payant bien....
— Ehl certainement!
— Quatre livres le couple, par jour.
— Tout ce qu'on voudra.
— Une livre pour le guide?
— Oui.
— Avec la nourriture, madame.
— Oni... Quel sang-froid d'Indien! Hm leur soleil les glace, ces gens-làl Ce sont des Lapons en cuivre!... h vous dis, Tauly, que vous serez content de moi.
— C'est que, madame, dit Nizam avec une bonhomie parfaite, l'autre jour, un voyageur anglais m'a pris pour ' guide; je l'ai conduit à Nerbudda, et il m'a donné un hcUfcroum.
— C'est sir Edward! j'en sais sAre; il est capable de tout... Comment est-il, ce voyageur?
LA. OUBRRR DU NIZAH 139
, — Dn homme superbe...
— Ooi... c'est lui qui fait courir le bruit qu'il est saperbe... Sojez tranquille, Tauly, TOîlà mes arrhes...
— Trois sonverùos I s'écria Nizam avec un sourira de joie feinte et pleine de naturel. Dans cinq minutes, Dadane, nous partons.
— Tauly, je ne demande qne le temps de prendre ■us costume de cheval.
— Un quart d'heure, madame, n'est-ce pas?
— Oui.-, et ne parles à personne de tout ceci. Si l'on TOUS fût quelque question, dites que nous allons en promenade aux environs de Roudjah...
— Très-bien, madame, y
Dans le vestibule, Nisem trouva le comte Éltma, qui sortût en causant vivement avec H. Tovrer; la figmv du comte était celle d'un mourant qui entrevoit la damnalioD.
Niiara manœuvra si habilement, qne personne ne B(a> tionnait devant l'auberge lorsqu'il parut avec ses deui chevaux.
Nizam, en assistant à la scène de la table, avait rai' sonné ainsi : < La comtesse Octavie est l'ennemie acharnée de mon maître, sir Edvrard. Je ne sais pas bien quel plan a été tramé à Nerbndda; mais dans l'intérêt de la réussite de ce plan, il faut, ine pas en douter, il faut que IP» Amalia et M. Tower demeurent quinze jours à Rondjah, et que personne à Nerbudda ne soit instruit de leur arrivée ^op précoca au Bengale. Si je refuse d'accompa^er & Nerbudda la comtesse Octavie, elle prendra un autre guide; si on lui feime la porte du village, elle fera un scandale de démon, et mettra le feu aux quatre coins de Roudjab. Il n'y a donc pas d'autre parti à prendre, pour sauver la combinaison de mon maître, que le mien. Ce parti sent un peu le sauvage, mais la nécessité m'absout. >
Dinliii-invGoOt^le
Ainsi raisonnait le trop dévoué Nizam, qui aurait incendié le Bengale pour tirer sir Edward d'un mauvais pas. Les hommes des pays lorrides poussent k l'excès leurs vices et leurs vertus, et souvent ils les confondent en les eiagérant.
Les habitants de Roudjah dormaient à cette heure brûlante où le soleil descend du zénith. Quelques soldats veillueat seuls à la porte, et ils laissèrent échapper un murmure d'admiration lorsqu'ils aperçurent la gracieuse et liardie amazone qui s'élançait vers la campagne de toute la vitesse de son cheval. Nizam la précédait.
En quelques heures d'élan pareil, on aurait pu franchir la distance de Roudjah à l'habitation du nabab... Ce n'était pas ce que Niiam avait résolu.
Nîzam s'était peu à peu dépouillé de tous ses lambeaux de b^vestîssement domestique. Le soleil embra> sait son torse d'airain et le fàsait luire comme le basrelief d'une porte de pagode. Courbé sous les vodtes de bananiers, Nîzam arrachait au vol leurs larges feuilles flottantes, pour renouveler sa coiffure dévastée par cet élan fuiieux.
La comtesse Octavie, laucée sur le sillon de flamme tracé par son guide, ressemblait à un ange fasciné par un démon, et se précipitant avec lui, dans une excitation irrésistible, vers quelque gouflre de l'enfer. Le vent jouait dans les amples draperies de sa robe blanche, et les arrondissait comme des ailes de cbérubin; ses beaux cheveux noirs, bientôt déliés dans la lutte ardente du ftonl contre l'air, ruisselaient en mille boucles et boDdissaient comme une cascade d'ébëne Quide sur l'ivoire des épaules et des bras.
Les arbres isolés, les bois sombres, les vallées ténébreuses, les vastes rizières disparaissaient à chaque bond des chevaux, comme si la terre les eût engloutis. Bientôt les sillons cultivés expirèrent sur les limites d'un
lA OUBB.RE DU NIZÂ.H 141
monde inconnu; une nahire formidable se déroula aux regards à t'approche de la nuit; des paysages de désolalion bordaient une roule étroite, et d'énormes roches hérissées d'arbres répétaient mille fois en échos lugubres le fracas d'un double galop. Le sommet des montagnes gardait encore le dernier rayon du soleil, mais la nuit noircissait déjà le fond des vallons et l'eau des torrents, en prêtant d'horribles formes aux plantes, aux rochers, aux cavernes, à tous les décors de cette sauvage création.
La lumière s'éteignit subitement, et Nizam s'arrêta, n jeta autour de lui desregards pleins d'inquiétude en secouant la tète, comme s'il eût cherché à reconnaître un chemin oublié.
€ Eh bienl Tauly, dit la comtesse, tous avez perdu votre route?
— Je le crains, madame, répondit Nizam : je me suis trompé de vallée. J'ai pris à droite au lieu de prendre à gauche. Quand on est pressé d'arriver, on n'arrive pas. .
— Il faut choisir un parti, pourtant... nous ne pouvons passer la nuit dans ces horreurs de désert...
— Peut-être...
— Commentl peut-étrel
— Madame, laissez-moi m'orienter... Oui, je sais à peu prés où nous sommes, mùntenant... Nous avons mis tonte une forêt entre nous et l'habitation de Nerbudda.
— Eh bien ! traversons la forêt.
— A cheval, c'est impossible, madame; les arbres sont pressés comme des chalumeaux de riz. A peine si nous pourrions faire notre chemin à pied.
— Vuil un fameux guide que j'ai pris! dit la comtesse en s'accompagnant d'un éclat de rire éploré.
— Le meilleur guide peut s'égarer, madame...
— Oui, mais il ne doit pas égarer les autres....
— Je suis prêt, madame, à vous rradre vos trois (Ruinées...
D,nl,ii"invG00<^[c
iiS LA G0BRRB DU NIZ&H
— ESëctiTement, je serais bien avancée lorsque j'aarais repris mes arrhes... Tauly, je tous donnerù nngl livres de pins si vons me condoiseï de ce pas à Nerbndda... Je vous comprends, Taul; : il est impossible qu'on enfant du pays s'égare dans cette campagne... Vous faites une spéculation; eh bieni je vans penneti de spéculer sur moi... Qu'exigez-vous?
— Madame, quand vous me donneriex tous les diamants de Golconde, je ne pourrais pas retrouver mon chemin.
— Tauly, vous me laisserei donc passer la nuit ici?
— Ehl que voulen-vous faire, madame?
— Je veux continuer ma route...
— Celte route, madame, pourrait vous conduire, ea deux journées, i Hazulipalnam.
— Maudit Indien!
'— Madame, voulez-vous que je vous donne un l)on conseil? Faites comme moi, descendez de cheval, et aidez-moi à chercher quelque reiraiteàpeu près sûre pour y passer la nuit. Demain, au lever du soleil, nous retrouverons plus ùsémentet sans danger notre chemiui
— Mais c'est désespérant, ce qu'il me propose là, cet Indien, avec le plus grand sang-froid du mondel
— Madame, je voudrais vous proposer quelque chose de mieux, mais c'est impossible, il faut se résigner.
— Ohl ceci est un horrible gnet-apensl s'écria la comtesse en joignant ses mains sur son Tront.
— Parlons bas , madame, parlons bas... i) y a peutêtre là des oreilles velues qui nous écoutent. L'heure est mauvaise, les chevaux ont des frissons sous la sueur, il y a des plaintes dans l'air. >
Nii;am prononçait ces phrases avec un calme effrayant, et ses grands yeux étincelaient comme deux tisons, eu se fixant sur la jeune femme. Le vieillard somnolent de l'auberge de Roudjah semblait s'être transformé en rouis par un secret infernal.
LA. aUERRE BU NIZ&H US
Nisam, la tète inclinée sur l'épaule, les bras insolemment croisés sur la poitrine, le pied droit tendu en avant, dans une pose menaçante, ressemblait au premier démon tentant la première femme, sous les arbres viei^s de l'Éden. L'intrépide amazone, cramponnée avec ses doigts convulsifs à la crinière de Bon cheval, ne pouvait détacher son regard du regard de l'Indien, comme l'oiseau fasciné par le serpent; et elle Trémissût à l'idée qu'une puissance surnaturelle allait la précipiter dans les griffes de ce démon des nuits. Impossible d'écbapper par la fuite à quelque borrible malbeur. Nizam venait de prouver, en descendant de cheval avec une agilité de clown, qu'il pouvait y remonter de même, et atteindre la tagitive dans le premier vallon ténébreux où le tigre seul pouvait entendre les cris du désespoir, et le secourir en
La comtesse Octavie prit alors cette résolution extrême que Dieu inspire toujours à la femme quand toute chance de salut est épuisée. Elle mit pied h terre, et se rapprochant de l'Indien :
< Tanly, dit-elle avec sa plus douce voix, vous n'êtes pas aussi sanvage que vous le paraissez; vous avez de l'esprit dans votre parole et des notes harmonieuses dans votre voix. Il y a, j'en suis sûre, de la bonté dans votre cœur et de la pitié dans votre âme. Vous êtes incapable d'un crime. Ne m'abandonnez pas, ne m'insultez pas; protégez-moi, secourei-moi ; songez que vous seret heureux demùn, si vous faites une bonne action cette nuit. 1
La mélodie de.la gr&ce et de l'amour n'a pas de notes aussi suaves que la voix d'Octavie dans ce moment suprême. Nizam porta sa main à ses jeux pour essuyer une Urme qui étincela aux étoiles comme une perle sur une couche d'airain. Le lion qui aurait entendu ce chant de lit femme, aurait replié sous le velours sa griffe déjà tendue.
114 LA QUBRRB DU NIZAH
( Madame, dit Nizam, tous m'avez bien jugé; vous ne devez rien craindre de moi; je n'ai dans l'esprit aucune idée criminelle. Une raison plus forte que ma bonté vous a conduite ici; mais vous êtes sous ma protection, et it ne vous sera fait aucun mal.
— Et quelle est cette r^sou, Tauly, qui vous rend méchant malgré vous, et m'emprisonne dans ce désert?
— Vous la connaîtrez un jour , madame , et vous m'excnserez.
— Tauly, je crois vous deviner I... Vous êtes l'instrument d'un autre; vous servez un maître impitoyable; vous êtes l'exécuteur des horribles fantaisies de sir Edward.... Vous gardez le silence?.,. C'est bieni
— Je n'exécute les ordres de personne, madame; je le jure sur les saintes étoiles de Dieu !
— Alors, rendez-moi ma liberté; conduisez-moi vers l'habitation du colonel Douglas. Soyez mon ange gardien, au lieu d'être mon démon persécuteur.
— Madame, vous me demandez l'impossible. Ns m'interrogez plus , je ne pourrais vous répondre. Je suis l'esclaTe d'un devoir qui ne m'a pas été imposé, m^s qu'il me fallait remplir , dans une extrémité cruelle, liée aux événements de ce jour. Madame, votre voix me touche, me charme, m'attendrit. Si je vous voyais à mes genoux, vous belle comme la plus belle des reines chrétiennes, me parlant encore avec celte musique de lèvres qui ravit le pauvre enfant du Bengale, je serais forcé de fermer mon oreille et mon cœur, et de vous dire : « Relevez-vous, madame, et résignez-vous. »
— Mon Dieu! mon Dieu I venez à mon secours I s'écria la comtesse en tordant ses bras. Ohl plus de doute I c'est un ordre de sir Edward qui m'enchaine ici I
— Non, madame, je vous jure, non. Sir Edward ne m'a rien ordonné.... Madame, il faut que je fasse mon devoir jusqu'au bout.... L'heure est terrible. Le désert
va se peupler dans les ténèbres, il faut chercher un abri; venez, Tenez, suivez-moi. o
Nizam fit un signe en prononçant quelques paroles, et les deux chevaux disparurent dans l'obscunté, pour obéir an geste de leur écujer indien.
Octane re^da le ciel, joignit ses mains, comme pour une prière mentale, et suivit son mystérieux conducteur.
Une nuit dans les bois.
An carrerour d'une forêt, s'élevait du milieu des mas* sifs épais de verdure, une de ces vastes cabanes où les Indiens déttoseut les récoltes de riz après la moisson.
Ces masures ressemblent assez aux chalets suisses; elles sont bâties sur des pieux qui séparent leur plancher du sol, et de larges couches de bambous desséchés garnissent leur toit. Ou monte à l'ouverture supérieure, porte ou fenêtre, par une échelle informe. Cette cabane, connue de Nizam, et sa demeure habituelle, était depuis longtemps abandonnée, car une jeune forSt s'élevait sur ce terrain, qui fut autrefois une rizière. L'intérieur n'avaitpour ameublement qu'un lit de feuilles sèches; elles cloisons, dbjoinles par le soleil et les ouragaas, donnaient passage aux lueurs mélancoliques de la nuit.
Nizam appliqua l'échelle sur la façade de bois vermoulu, et fit à la comtesse le signe : a Honlez. »
La jeune femme , ayant tout épuisé , s'arma d'une ' héroïque réEolntion, et se réfugia dans cet asile, où du moins elle était en sûreté contre les faëtes fauves, qui déjà
IM LA QUBRRB OD NIZAH
comiDflnçaiflnt, aux vallées lointaines, leur formittabte concert de carnage et d'amour.
< Maintenant, madame, dit Nizam, prenes votre repos, et fiez-Tous à moi, je ne vous abandonuerai pas.
— J'ai confiance en Dieu, répondit Octavie. An premier rayon de soleil, si je suis vivante, rien ne pourra me retenir dans cet horrible lieu , dussé^e me faire mettre en lambeaux, s
Nizam avait disparu.
Octavie entendit longtemps encore le bruit des pas de son étrange guide, qui brisait dans sa course les rameaux et les larges feuilles des plantes, pour se frayer un chemin. Puis, tout murmure qui venait de l'homme s'évanouit; la nature indienne réveilla les voix et les échos de ces nuits sauvages. Des plaintes lugubres descendaient des montagnes et se mêlaient à d'épouvantables mugissements : victimes et ravisseurs entraient en Bcèoe, jetant aux étoiles les rMes de l'agonie et les cris de la volupté du sang. L'arbre et la plante semblaient frémir et vibrer sous le tonnerrq de ces voix aiguës qui passaient dans l'air avec le vent des nuits, et dominaient le fracas des torrents et des cataractes aux limites lointaines de rborizon.
Octavie, assise au bord de la seule fenêtre de la cabane, soutenait sa tête avec sa main, et sondait du regard lai profondeur du bois où elle avait vu disparaître son guide. Nizam avait enlevé l'échelle de bois, sans doute pour mieux abriter la jeune femme contre les bâtes fauves, toujours si promptes à t'escalade, quand elles flairent la chair.
Après trois heures d'attente fiévreuse et de désespoir muet, Octavie entendit un frémissement de feuilles qui annonçait une direction intelligente; elle entendit un écho double et précipité, révélant le mécaniSme de deux pieds humains, car les griffes veloutées des hites fauves
^amortissent sourdement snr le gazon. Le cœur de la jeune femme battait avec violence, el ses jeux, démesurément ouverts, embrassaient le carrerour du bois pour découvrir, k son premier pas sur le terrain nu, l'ange ou le démon qui venait décider de son sort.
Un bomme v6tu de blanc s'élança hors du bois avec une agilité merreilleuse, et s'arrêta devant la masure indienne. Octavie se laissa tomber en arrière, dans l'ombre des cloisons : elle avait reconnu sir Edward I
Edvrard regarda quelque temps avec adenlion la cabane, comme s'il eût hésité sur le parti qu'il avait à prendre ; puis il s'avança d'un air délibéré, appliqua l'échelle au mur, gravit trois échelons à la fois, et, s'arrélant sur le dernier, il appela doucement la comtesse Oclavie par son nom.
a J'aurais l'air de vous craindre, monsieur, si je ne vous répondais pas, dil la comtesse sans se montrer; je n'ai que quelques mots à vous dire, et je vous les dirai. Tous files un homme inf&me, et ce que vous avez fait contre moi est odieux; c'est une femme qui vous flétrit. Maintenant, continuez; tout ce que vous tenterez sera chose vulgaire; vous ne vous surpasserez pas dans votre criminelle lâcheté. Je vous conseille de vous arrêter là, pour votre honneur. »
Cette voix, aiguisée par l'ironie, et vibrant au milieu des ténèbres, arrivait aux oreilles d'Edward comme une foudroyante accusation sortie d'une tombe.
( Vous regretterez vos paroles, madame, j'en suis sûr, dit Edvrard avec son organe le plus doux. Votre guide a péché. par luxe de dévouement; il n'avait reçu aucun ordre de moi, je vous le jure dans cette heure solennelle et dans ce redoutable désert où la mort est peut-éire sons mes pieds. Lorsque l'Indien m'a annoncé que vous 4tieB ici : a Ohl me suis-je écrié, voilà une action qui me c déshonore, sî je ne la répare au péril dema viel...BE^
148 Li GUBRRB DU NIZA.H
je 8013 venu, madame, ne voulant confier à personne le soin de veiller sur vous et de vous arracher aux horreurs de cette nuit.... Voulez-vous venir à Nerbudda, madame, à l'instant même? Venez, nous ne sommes qu'à trois lieues de l'habitation. J'ai de bonnes armes pour vous et pour moi; les sentiers du bois me sont connus; les périls de la nuit me sont familiers; ne craignez rien.
— Eh! sais-je, monsieur, si vous ne me tendez pas un nouveau piège? Quelle foi puis-je ajouter à vos paroles, dans cet horrible lieu oïl j'ai été conduite, d'après votre propre aveu, par un serviteur trop dévoué à sir Edward?
— Madame, réfléchissez un instant, je vous prie.... N'étes-vous pas en mon pouvoùr? Quelle est la loi qui vous protège à cette heure? Si j'étais un homme infâme, ayant toutes sortes de ténébreux desseins et de puissantes rancunes contre vous, je ne me serùs pas exposé seul dans ce désert pour venir à votre secours, je ne me serais pas arrêté, par respect, sur le seuil de voire asile. Aforce de m'accuser, vous me justifiez.... Bien pi bs, madame, le moment est si impérieux qu'il m'oblige à vous faire un aveu impossible, et que je regretterai demain ....
— Voyons, quel est cet aveu?
— Comtesse Octavie, je vous aime.... Cela vous épouvante, madame, je le comprends. Je vpus aime sans espoir, avec jalousie, avec fureur. Je suis un homme infâme; je vous id conduite dans un piège. Aucun témoin ue peut assister à une vengeance, à un crime, à un attentat violent, honnis le tigre, qui peut y gagner un cadavre! J'fu le droit de tout oser sans rien craindre que Dieu, auquel je ne crois pas, moi infâme ! J'ai les armes, le courage, la force, la passion, la scélératesse, l'impunité.... Comtesse Octavie, vous m'avez bien jugé, vous me connaisses bien, votr^ eSiroi est légitime.... Eh bienltenei,
voilà mes armes; les voilà toutes : les détentes obéissent aux plus faibles doigts... Vous êtes forte mainlenaat; ma vie est entre vos mdns. Ma poitrine est nue, mes bras sont croisés. J'attends!
— Sir Edward, dit la comtesse d'nne voix émue, la nuit et ma position me conseillent la méfiance... Ce qofl vous avez fait, ce que vous venez de dire est grand et noble, je l'avoue, mais...
— Ah! vous n'êtes pas. rassurée, madamel... Je suis encore trop près de vous, peut-être... Attendez... je vais descendre; je trouverai mon lit de repos dans ces berbes ; je garderai votre sommeil ou votre veille, et demain, à l'aube, j'arrive avec un peuple de serviteurs, ei je vous ramène triomphante à Nerbudda!
— Sir Edward, vous êtes sincère, je le crois; mais vous êtes inexplicable. Quel malin génie vous lance toujours à travers mes projets pour les bouleverser? A Smyrne, vous avez résisté à mes prières, je dirai même à mes séductions ; vous vous êtes éloigné brutalement de moi, au moment où je vous parlais un langage qui simulait assez bien la tendresse. Hier, vous envoyez le comte Ëlona et un Indien, votre esclave trop dévoué, pour briser une seconde fois le mariage du colonel Douglas... Vraiment, sir Edward, on dirait que vous êtes amoureux d'Amalia, et que toutes vos machinations, dans les deux hémisphères, tendent à faire échouer ce mariage au profit de votre amour.
— Madame, dit Edward, ceci n'est pas mon secret, c'est le secret d'un autre, et le temps, ce grand indiscret, vous le fera connaître. Il dûi( me suffire aujourd'hui de vous dire que je n'ai aucune raison personnelle de contrarier le mariage de votre jeune amie. S'il plaît au colonel Douglas de l'épouser demain, qu'il l'épouse, je signerai au contrat en riant. Vous me reprochez de m'étre éloigné brutalement de vous, à Smyrne. Ce re-
150 LA. âUERRB DU N1ZA.M
proche est mérité. Oui, madame, je n'eus pas l'amoarpropre, cette nuit-lâ, de prendre an sérieux votre doux langage de séduction; vous étiez d'antant plus dangereuse, que TOUS me faisiez comprendre à qnel degré de bonheur pouvait s'élever un homme divinisé par votre amour. Oui, je me suis éloigné pour ne plus vous revoir; j'ai mis deux océans et un monde entre nous deux; j'ai juré de ne jamais ouvrir mon oreille à votre redoul^te et charmante parole... Serment violé! On vient .de me dire que vous êtes ici, dans cette hutte lépreuse, entre les ténèbres des bois et de la nuit, exposée aux bêtes fauves, comme une martyre... Ohl j'aurais été mille fois parjure envers moi-même 1 . . Si vous m'eussiez vu, comtesse Octavie, vous auriez peut-être résolu de commencer, un jour, de m'aimer. J'ai pris mes meilleures armes; j'ai franchi au vol les torrents et les bois, je suis venu pour vous sauver. Me voici pour votre vie, et pour ma mort s'il le faut! >
Il y eut un moment de silence. Tous les murmures qui venaient du bois et des vallons étaient tristes ou affireux. Le vent souMait avec furie dans les crevasses de la hutte indienne, et les arbres voisins, couverts de longues lianes, les agitaient comme d'immenses chevelures de reptiles, de sorte que tous les boas du Bengale sem- . blaient darder leurs aiguillons et leurs sifQements sur les murs croulants de la cabane. Les vieux arbres criaient sut leurs racines, comme s'ils eussent fait des adieux d'agonie avant de s'écrouler sous l'ouragan ; les cavernes mugissaient comme les gueules béantes de monstres inconnus. La forêt, sombrement éclairée à sa cime, trahis- E^t le mystère de ses horreurs par une tempête de cris, de plaintes, de r&les, de soupirs, de grincements ; c'était un monde ténébreux, envahi par le peuple de ses nuits, et racontant aux étoiles une nouvelle page de son histoire sanglante commencée le soir de la création.
LA. GUBRRB DU NIZÂ.M 151
Edward, assis sur le seuil de la porte aérienne, apposant son pied sur le dernier échelon et croisant ses bras, donnait des regards tranquilles à ce monde et seoiblait le défier d'être plus orageux que lui.
« Sir Edward, dit la comtesse avec une vois amie, il j a des yeux terribles, là-bas, qui peuvent vous percevoir...
— Ce ne sont pas ceux que je crains, madame.
— Mais vous n'êtes pas seul ici, monsieur, quelques échelons nous séparent de cette ménagerie insurgée; vous me découvrez en vous découvrant.
— Cette raison me décide, madame; elle est sans réplique. Aussi, vojez, j'oublie pour vous obéir le respect qu;^ je vous dois. J'ai fait un pas de plus; les yeux terribles du dehors ne peuvent plus nous voir, et je suis encore bien éloigné de vous... H faut toujours d'ailleurs obéir aux femmes dans les moments sérieux, ajouta-t-il sur le ton de sa légèreté habituelle; elles ont le pressentiment de l'inconnu. Vous savez, madame, ce qu'on a dit de vos mères les Gauloises. Elles y voyaient clair dans les forêts druidiques... Uadame, vous files en sûreté ici, e( vous avez une de ces organisaûons qui ne redoutent que le commencement du danger; ainsi je puis vous faire part de ma découverte : ce n'est pas chose rare au Bengale après minuit. >
Edward fit un signe avec son doigt, et Octavie, sans changer de place, suivit l'indication, à travers une large crevasse du mur.
Des cireouBlances fort naturelles ayant donné i nos deux personnages l'étrange position de cette nuit, ce n'était pas chose rare au Bengale, comme disait Edward, . de voir ce que nous allons décrire.
Dans nos campagnes d'Europe, un pareil téte-à-téte pourrait être assez communément troublé par un aboiement de chiens de ferme, une caravane de chasseurs.
iSS LA GUBRRB DU NIZAU
une esconade de ravageurs nocturnes en maraude, ou de moissonneurs visitant leur grange avant l'aurore. Ces accidents paraîtraient naturels dans le récit. Au cœur du Bengale, les contrariétés changent de forme et de nom : elles sont un péril et une épouvante. Il faut prendre les pajs comme Dieu les a faits. Sir Edward, qui connaissait l'Inde et les mœurs de ses habitants fauves, savait bien que le bruit des paroles humaines et l'odeur de la chair fine attireraient, après le milieu de la nuit, quelques bandits quadrupèdes autour de la cabane, et il était persuadé que ce terrible épisode donnerait plus d'éclat encore à son dévouement, et servirait à merveille les intérêts de son amour.
Deux t^es de la pbis noble race avaient tout exprès choisi celte nuit pour donner à leurs enfants la première leçon de maraude; les petits étaient charmante, ils jouaient avec l'innocence du bel âge, et leurs parente, heureux témoins de ces ébals , oubliaient, par intervalles, leur gravité superbe, pour se mêler à leurs jeux. Â chaque secousse du vent, les fruits ronds pleuvaient des arbres, et les jeunes tigres, arrondissant leur dos, couraient en bonds obliques sur ces hochets, présente de la nature, et roulaient avec eux, les pattes raidies et la queue ondoyante, dans des accès furieux de souplesse gracieuse et de naïve gaieté. Lorsque les bons parents voyaient ces étourdis s'aventurer sur la limite ténébreuse du bois, où quelque tigre célibataire, quelque Hérode jaloux pouvait les étrangler à leur berceau, ils se précipitaient, en deux ellipses immenses, vers ces imprudents nourrissons, et les ramenaient sur le t»> rain nu, à coups de caresses. La tendre mère, daignait alors se souvenir qu'elle avait été enfant comme eux, et ' elle lutinait avec nos écoliers, en repoussant mollement leurs petits ongles vierges avec sa lai^e griffe, tandis que sa langue énorme les couvrait d'un baiser à chaque
LA. GUERRE DU NIZAM i53
oadulation convulsive de leur coips. Le vieux toUe veillait au salut de sa famille; il allongeait son mufle vers les carrerours suspects, en fermant ses jeux à demi et faisant frétiller ses narines; il sondait, en le flairant, le mystère d'un épais buisson, trop calme pour être pur d'embûches; il élevait ses oreilles de toute leur hauteur, afia de distinguer, dans les murmures de la nuit, ceux qui venaient de l'ennemi ou de la tempête; et, lorsque ces observations lui donnaient un instant de sécurité domestique, il contemplait obliquement, avec une joie contenue et des yeux humides de tendresse paternelle, ce touchant spectacle d'une mère si heureuse au milieu de ses fils bien-aimés.
Tout  coup, le grand tigre courba ses oreilles en ùgne de détresse, ramena sa queue sous le ventre, et distilla entre ses dents un ràlement incisif et prolongé. Sa compagne suspendit à ses lèvres un nourrisson, en écartant l'autre qui bondissait déjà vers son frère, pour continuer le jeu dans cette nouvelle position, et, au second signal d'alarme, la prudente mère s'élança vers des massifs de roches mousseuses, et disparut en emportant ses petits.
Un moment après, elle vint reprendre sa place à c6té db mâle. On aurait dit que le chef de la maison avait parlé ainsi : < Je flaire dans l'air un danger inconnu ; il y a de ce cAté des tuiimaux sans nom; emporte les petits chez nous, et viens me rejoindre. »
Nous avons l'orgueil de croire, nous bnmains, que la parole est notre propriété exclusive. Les animaux ont aussi une langue; ils parlent moins que nous et se comprennent beaucoup mieux.
L'allure du père de famille prit un nouveau caractère d'audace lorsqu'il eut acquis la certitude que ses enfants étaient en lieu de sûreté. Cependant, il n'oubliait pas les EÙDles lois de la prudence que la nature a gravées dans
ibi LA. aUBRRË: DU NIZABf
le cœur du tigre, ce qui le fait souvent accuser de l&cfaeté par le nsturaliste poltron. Le tigre est hardi au mâme degré que l'homme sauvage, qui accepte toujours la lutte à armes égales, et recule sans honte lorsque le péril ne donne aucune chance de victoire à l'imprudent qui veut le braver. La civilisation fenfaronne a inventé les absurdes héros qui disent :
PaiaisMz, Navarrols, Hauree et Casttllans...
Réuni Bsez -vous tous et formez uaa armée I^ur combattre une main...
Un parterre de tigres et de sauvages rirsit aux larmes en écoutant ce défi.
Il avançait donc, le cou tendu, les jambes raccourcies, la patte sur le velours, aiSlant son corps, et tout prêt ii l'attaque ou à la fuite, selon le genrâ, l'espèce et la force de l'ennemi soupçonné.
A l'aspect de la hutte indienne, il se replia vivement sur ses pattes de derrière, en donnant à son mufle una contraction nerveuse effrayante; sa femelle fil Ik mâme chose : mais après une réflexion rapide, il eut l'air de se dire à lui-mSme qu'il avdt rencontré souvent de semblables cabanes dans les bois, et que rien de dangereilx n'était jamais sorti de là. Les exhalaisons de chair humaine remplissaient l'air, à cent pas de la butte ; c'était du moins ce qu'il fallait admettre : car, à cette distance, les deux tigres enfouirent avec fureur leurs narines dans le vide, et leurs langues recourbées comme des sandales d'odalisques semblaient faire provision d'écume pour le festin que la brise odorante leur annonçait. Parvenus au bas de l'échelle, nos bandits fauves flairèrent longtemps les premiers échelons, et le mâle appuya ses pattes antérieures, comme pour essayer la solidité da bois, avant de t«nter l'escalade. Sa compagne donnait
Là GUBEEB DU NlZAM 455
des signes d'inquiétude fiévreuse, et tendait son oreille au sillon du vent, pour écouter les plaintes lointaines de ses pauvres petits' abandonnés.
Edward, étendu à plat ventre, et la tête couverte de feuilles sèches, sentit se mouvoir sur son or^le droite le velours de deux lèvres charmantes, et il entendit un souffle qui lui disait :
c Au nom de Dieul renversez l'échelle 1 ■
ha main d'Edward, tendue horiiontalemeot bot le plancher, fit le s^ne qui rassure au moment du péri).
Le tigre, qui avait jugé au degré des exhalaisons et à la faiblesse de la voix que l'ennemi n'était pas redou- • table, flairait les échelons et les montait on à un avec une lenteur superbe, se cramponnant au mur d'un coup de griffe, quand l'escalier semblait fléchir sous le poids de l'énorme assaillant. Déjà sa large face, hérissée de poils rudes et zébrée de noir, atteignait le niveau de la fenêtre, en exhalant, par sa gueule ouverte, une tempâte gutturale d'aspirations, lorsque Edward saisit le haut de l'échelle d'une main, fit feu de l'autre, à bout portant, sur le monstre et précipita le cadavre et l'escalier avec une vivacité d'exécution qui révélait la longue expérience de l'intrépide chasseur.
L'antre tigre, qui ne pensait qu'à ses petits, poussa un mugissement terrible, et s'élança vers leur retrùte pour voir s'ils n'avaient pas été tués du même coup.
Aa bruit de l'arme, des nuées d'oiseaux obscurcirent les étoiles et mêlèrent une symphonie aérienne de cris ranques aux mugissements des bétes fauves chassées vers l'horizon, dans un accès général de folle terreur.
Edward se releva lestement et dit :
f II est cruel de jeter le deuil dans un ménage si bien uni; mais le salut public avant tout. >
Octavie, debout devant lui, immobile de stupéfaction, ressemblait à une magnifique statue, inondée de drape-
156 LA. aUBRRB DU NIZAH
ries blanches, et descendue dans le tombeau Bur lequel l'avait posée le sculpteur.
« Eh bien, madame, dit Edward, vous qui êtes affamée d'émotions, comment trouvez-vous celle-ci? Voilà nos idylles au Bengale : une chaumière et deux bergers assaisonnés de tigres. C'est du pastoral indien. J'espêro vous avoir servie à votre goût!
— Vous avez été admirable, sir Edward, dit la comtesse avec une voix bien émue encore : mus il me semble que vous avez permis au tigre de s'avancer un peu trop.
— Votre observation est juste, madame, dit Edward d'un ton plus léger. Cest qu'une idée m'a traversé le cerveau.... une idée anglaisel Shakspeare l'a oubliée dans le Songe d'une nuit du milieu de l'été. C'était une lacune â 'remplir.
— Quelle idée? Voyons, sir Edward...,
— > Oh I vous ne la comprendrez pas. ' C'est de l'amour inintelligible.... J'ai eu l'idée de laisser entrer le tigre sans me défendre.
— Mais il nous aurait dévorés, vous et moi..,.
— Tout juste.... J'ai failli céder à cette voluptueuse tentation de me btisser engloutir avec vous dans le même tombeau vivant.
— Quelle horreurl sir Edward.
— Ah I je regretterai peut-être un jour une si belle occasion l Puisqu'il faut que je meure, je ne retrouverai jamais un genre de mort plus séduisant.
— Vous m'auriez donc sacrifiée ainsi, moi, sans me consulter? dit Octavie avec son premier sourire.
— Voilà justement ta considération qui m'a retenu. La seconde idée a corrigé la première; mais je frissonne de joie en songeant au bonheur ineffable dont je me suis privé, par égard pour vous.
— Par égard est charmantl... Hainten^t dites-moi,
sir Edward, commeut allons-nous sortir de ce gtte suspendu?
— Nous en sortirons, madame; n'ayez aucune inquiétude; mais nous ne pouvons descendre qu'au grand jour. Il faut que le soleil vienne purifier les bois, selon son habitude de six mille ans. Les dernières étoiles montent à l'horizon de l'aurore, et le bengali se réveille à la cime des palmiers. Après le rugissement du tigre, le chant du bengali. La nature indienne aime les contrastes; c'est une grande artiste comme vous.
— A sa place, je supprimerais les tigres, et je garderais les bengalis.
— Vous feriez une faute, madame. On périrait bientôt d'ennui au Bengale; ce serait comme à Londres. Au bout de quinze jours, on vous réclamerait les tigres par droit de pétition.
— Oui, c'est possible ; je conçois cela, sir Edward.
— Donnons-nous la peine de nous asseoir ; nous causerons mieux à notre aise, dit Edward en affectant, avec un naturel exquis, de mettre la conversation sur le ton de frivolité le moins alarmant du monde; demain, madame, nous aurons passé une nuit charmante, et c'est aux tigres que nous la devrons. Savez-vous, madame, ce que font vos belles et riches amies de Paris, en ce moment, car il fait grand jour là-bas? Elles se promènent entre deux allées tumulaîres de cyprès au bois de Boulogne; et lorsqu'un cavalier passe et dit : a Voilà t un bel équipage, ma foil » elles éprouvent une douce émotion. Mais on ne peut pas vivre longtemps joyeux avec le bonheur de s'entendre dire chaque jour que l'on a de beaux chevaux : l'ennui ne tarde pas à se mettre de l'équipage et à prendre la livrée de la maison; c'est le seul valet qu'on ne chasse pas. Dernièrement, à Londres, un malheureux et pulmonaire écrivain a publié un livre desUné i faire le bonheur des classes pauvres. J'ai-
158 LA QUBRRB DU NIZAH
lais, i mon tour, publier un ouvrage plus sérieux et plus vrai, destiné à faire le bonheur des classes riches, lorsque je fus obl^é de partir. Cest un dessein ajourné. Vous ne sauriez croire, madame, de quel profotid sentiment d'amertume et de tristesse noire je suis brûlé autour de mon cœur, lorsque j'assiste à un pompeux défilé de calèches à l'Iùppodrome d'Hyde-Park! Toutes ces dames richement voitorées ressemblent à des veuves indiennes qui vont se brûler sur le bûcher de leurs maris. Ce n'est pas une promenade, c'est un convoi lugubre où chacun a l'air d'aller s'inhumer de son vivant. Ehl ne vaut-il pas cent fois mieux, quand on a le malheur d'Être né riche, courir le monde, comme vous et moi, à travers des naufrages, des batailles, des tigres, des cannibales, des incendies, et consommer chaque jour les émotions d'une vie entière, et accumuler pour sa vieillesse des trésors de souvenirs amusants que l'on se raconte à soi-mSme quand on ne marche pliis? car c'est une grande erreur de croire qu'il y a plus de dangers à traverser les océans et les bois sauvages qu'A promener ses ennuis dans Hyde-Park. Dieu donne deux anges gardiens à ceux qui, pour feuilleter toutes les pages de son œuvre sphérique, savent vaillamment affronter mille morts.
— Sir Edward, dit Octavie, vous n'aurez pas de peine à me convertir à votre foi. Je suis complètement de votre avis. Mais savez-vous bien aussi, monsieur, que cette vie de périls et d'émotions a d'autres avantages dont vous ne pariez pas? À Smyrne, je vous ai accablé de ma haine et de mes malédictions ; sur les bords de l'Hermus, je vous ai voué aux dieux infernaux. Si nous eussions vécu, vous et moi, en Europe, dix ans m'auraient à peine suffi pour calmer mon ressentiment implacable ; eh bien! ici, il ne m'a fallu qu'une heure pour me réconcilier avec vous. Quel chemin nous avons fidt dans
Là GUBRRB DU NIZAH 159
Bne heure! En pareil cas, il faut si peu de temps pour connatlre un homme I
— Madame, excusez-moi, si je vous prie de causer d'autre chose, dit Edward d'un ton pénétré ; ne parlons pas de nous. Le moment n'est pas opportun. En entrant ici, j'ai été forcé de vous parler de moi; la circonstance t'exigeait; mais puisque vous avei daigné m' adresser quelques paroles amies, je dois renvoyer à d'autres moments un entretien personnel, qui serait une inconvenance, à cette heure et dans cet endroit.
— Sir Edward, vous mettez du luxe dans votre délicatesse, comme dans votre courage. Je comprends mEÙateuanl pourquoi vous m'avez fait un long discours sur la vie nauséabonde des cités, comparée à la vie émouvante des voyages ; c'est raffinement de tact inouï. Vous avez voulu- donner à notre conversation une allure joyeuse et vagabonde qui devait rejeter bien loin tout épisode personnel. Vous avez voulu aussi me distraire de la scène horrible dont vous êtes le héros, et abréger une triste veillée qui ne doit finir qu'au lever du soleil. Cela est noble, généreux et grand, sir Edward. Je vous permets de vous approcher et de me serrer la main.
— Comtesse Octavie, dit Edward, je vous obéis.
— Cestbien, monsieur; mon amitié vous est acquise; elle doit durer autant que le souvenir de cette mémorable nuit.
— Madame, les étoiles de l'Orient pMissent ; il n'y a point de crépuscule dans cette zone ; le soleil va bondir sur la montagne, sans avertissement. J'attends son premier rayon pour rappeler quelque chose à votre souvenir.
— A mon souvenir, sit Edward 1 Voyons, rappeleimoi ce que j'ai oublié.
— Ohl vous ne l'avez pas oublié, madame, j'en suis Idensûr!... >
n se fit un long stleilce que la jeune femme inter-
rompit eafin, en s'écriant dans un transport de joie : « Sir Edward, wilà le soleil !
— Comtesse Octavie, une nuit de fête, à Smynie, vous avez dit ceci : t Je pourrais donner mon cœur et « ma main à l'homme qui attacherait à son anneau t nuptial le souvenir d'une action éclatante, accomplie ( pour moi.... > Avez-vous dit cela, madame?
— Je l'ai dit, sir Edward, dit Octavie d'une voii pleine de trouble; mais vous n'étiez pas à cAté de moi lorsque i'û prononcé ces paroles,...
— Je les tiens de la bouche du comte Ëlona. a Octavie baissa la tête, et parut, quelques instants,
comme abîmée dans ses souffrances.
« Le comte Élona, poursuivit Edward, n'a pas oublié ces paroles....
— Il a oublié l'action, dit Octavie d'une voix intérieure. Au reste, ajouta-t-elle d'un ton léger, nous sommes, vous et moi, deux ingrats, sir Edward; nous n'avons pas remercié le soleil. A force de songer à nous, nous nous sommes oubliés. "He dirait-on pas que la comtesse Octavie s'éveille dans son hôtel de la rue Heuve-de-Luxemboui^,. et qu'elle régie ses comptes avec son intendant? Ahl je me rappelle aussi, maintenant, que j'ai oublié ma femme de chambre à Roudjahl Hon Dieu! comme le soleil donna de la joie après une sombre nuit! »
Des que la première lueur courut dans la vaste ruine et mit eu relief, sur un fond encore ténébreux, te visage divin de la jeune femme, Edward se leva et salua respectueusement sa compagne, comme s'il fût. entré dans son salon pour lui rendre une visite du matin.
< Madame, dit-il, je ne vous fais pas la question ordinaire; je ne vous demande pas : Comment avezvous passé la nuit ? mais je puis vous afûrmer que la ^journée sera bonne et douce pour vous...
LA GUERRB DU NIZAM ifH
— Sir Edward, cette cabane est affreuse ; eh bien I s'il me faut rentrer à Roudjah, j'aime mieux rester ici I
— Vous n'irez pas à Roudjah, madame; tous irez dans une habitation délicieuse, toute pleine de luxe angio-indien ; tous serez servie par de jeunes esclaves libres, et servie à genoux comme la divinité du Bengale; vous aurez des lapis de fleurs sous vos pieds, des chants d'oiseaux dorés pour votre musique, des gazons de velours pour vos lits de repos, des couronnes de fratchenr suave pour votre front.
— C'est charmant ce que vous me promettez Ul ditia comtesse en joignant ses mains et les détachant l'une do l'autre pour les présenter à sir Edward. Et partirons-nous bientAl pour ce paradis?
— BienlAt, madame : l'boinme que j'attends ne lardera pas.
— Hais nous pouvons, je crois, maintenant nous montrer au balcon de ce palais, et regarder la campagne.... Il me semble, sir Edward, qu'il n'y a plus de danger.... Je veux voir au grand soleil vos exploits. >
Octavie s'appnya contre le cadre de la fenêtre et regarda le tableau extérieur
La campagne rayonnait de gaieté matinale ; les arbres et les fleurs sauvages semblaient Iressaillir aux premières caresses du soleil, et se purifier,sous la rosée, des souillures de la nuii; l'air était harmonieux du chantdes petits oiseaux, du roucoulement des tourterelles grises et de la joyeuse symphonie des eaux vives jouant avec les brins d'herbe et la tige flottante des iris. La nuit avait emporté l'ouragan avec elle, et le jour ne trouvait en nûssant qu'une verdure calme dans le paysage, l'éclat de toutes les nuances sur toutes les fleurs, les émeraudes, les saphirs, les topazes, les rubis ailés,, chantant sur toutes les feuilles, une ceinture d'or aux horizons et la bleu de l'Inde au firmament
D,nl,ii"invG00<^[c
163 LA. aUBRRB OU NIZAU
Un seul cadavre accusait les maisons de la nuit; il gisait devant la cabane, frappé au front, les pattes roidiea par la mort, la langue enflée et vomie par des lèvres aaaglanles, les yeux à demi ouverts et pleins «acore d'une formidable expression. 11 semblait que la nuit derniin un arUste avait armorié le blaion du Bengale sur m champ de sinople en y jetant un tigre en pal.
Octavie laissa lomb^ un regard de commÎBénttîw nr ce cadavre superbe. Les temniec ont au cœur un si grand trésor de pitié, qu'elles peuvent en accorder mâme à un ennemi inort.
Enfin, «B galop de chevaux annonça l'arrivée de Nizam.
«E C'est mon guide d'hier ! dît U comtesse en recoB' naissant l'Indien à la sortie du bois.
— Oui, madame, dit Edward ; mais cette fois il ne vous égarera pas.
— Je lui pardonne, sir Edward.
— Âhl vous allée le rendre bien heureux en lui annonçant vous-même celte nouvelle. >
Disant cela, Edward se suspendit à une longue et forte branche inclinée devant la hutte, et se laissa couler sur le gazon en un clin d'œîl.
Nizam couvrit le tigre mort d'un amas de feuilles sèches, purifia l'échelle du sang noir qui la Bouillait) l'appliqua solidement sur la façade, et se mit à l'écart pour permettre à la jeune femme de descendre en toute liberté.
Pendant qu'elle descendait, Niaam dit à l'oreille de sir Edward : < Vos ordres sont exécutés, tout va bien, i
Edward c»uiut à Octavie, fil approcher le cheval sellé pour elle, mit un genou en terre en guise de marchepied, et kt charmante amazone, joyeuse et belle comme l'aurore, eheœina bientôt i cbtë de son intrépide compagnon.
LA. GUËRRB DU NlZAH 163
Nizam ouvrait la marche daos lee étroites* allées dn bois, et fauchait, en agile moissonneur, tous les rameaux flottants qui pouvaient gêner la marche d'Octavie. Edward veillait sur elle, la main sur le pommeau de ses pistolets.
Une journée à Neibudda.
Le colonel Douglas attendait la comtesse Octavie et sir Edward dans la grande avenue de l'habitation de Herhudda : dès qu'ils parurent sous les voûtes des derniers arbres, il courut à eux, dda la jeune femme à descendre de son cheval, et la reçut avec les démonstrations de la plus cordiale amitié.
t Vous avez donc perdu votre chemina dit-il avec un léger éclat de rire fort naturellement noté; on m'a conté cela il y a quelques. heures, tout juste au moment oâ j'allais vous recevoir à Roudjah. J'ai eu peur pour vous, madame; mais j'ai été vite rassuré lorsque j'ai su que sir Edward était là.
^- Avec sir Edward, ce sont de vraies parties de plEÙsir, ces aventures, dit Octavie en prenant le bras du colonel; cependant je ne les recommencerai pas. J'espère, mon cher colonel, quevous donnerez des ordres pour me faire parvenir mes hagages, aujourd'hui, à Nerbudda. J'ai tout laissé à ce maudit village, même mes femmes de service. J'étais si heureuse de ne pas m'y laisser moi- . tnéme!... Vraiment, j'ai quelque honte de me présenter, en négligé de tigre, aux maîtres de la maison.
..«le
iOi LA, GUERRE DU NIZAM
— Bassurez-vous, madame, dit )e colonel; les maîtres de la maison sont absents.... Ils rendent des visites  leurs voisins....
— Des voisins fort éloignés, dit Edvrard, qui venait de quitter Nizam et marchait à côté d'Octavie.
— Voilà des visites qui arrivent à propos, dît la comtesse; cela me met à mon aise, ce matin. Vous êtes donc seul, mon cher colonel, dans cette forteresse d'babitation^
— Seul, avec une foule de domestiques.
— Et que faites-vous de tous ces gens-là?
— Nous les occupons à ne pas nous servir, dit Edward.
— A la bonne heure I dit la comtesse ; déjà je m'effrayais à l'idée d'obéir à tant de serviteurs.... Elil... comment passez-vous votre temps, messieurs, dans ce désert?
— Agréablement, dit Edward ; nous avons la classe, la pêche, la sieste, la table, la promenade, la lecture, et nous faisons de la musique.
— Colonel Douglas, dit la comtesse, je ne m'étonne pas qu'avec tant d'occupations vous ne trouviez point le temps de vous marier,
— Madame, dit Edward, le colonel se mariera; il est ]rop engagé.
— Au reste, dit la comtesse, nous aurons assez de loisii-3 pour causer mariage. »
En ce moment, la vaste maison du nabab, dégagée des grands arhres qui voilaient ses deus ailes, apparut tout entière à Octavie. Lajeune femme ajouta : -
ï Cette habitation est une véritable citadelle à l'épreuve des tigres.... A propos de tigres, il paraît que les Taugs ont donné leur démission?
— Oui, madame, dit Edward, personne n'en parle plus aux environs.
— C'est ce que j'ai lu dans le Bombay-Review....
— Oli ! les journaux de l'Inde sont toujours bien informes, dit Edward.
— La paix nous laisse de grands loisirs, dit Douglas, cl nous les employons à coloniser le pays.
— Je passe une partie de mes nuits, moi, dit Edward, à étudier nos grands économistes anglais.
— Ensuite, dit le colonel, nous faisons l'applicatioii des théories des économistes.
— Et qve font les Taugs, aujourd'hui qu'ils ne font rien? demanda la comtesse.
— Les Taugs, dit Edward, élèvent des oiseaux pécheurs, ils brillent des briques, ils battent le riz, ils disent leur chapelet, ils apprennent le God save the king à leurs enfants. Nous sommes contents d'eux: on ne les reconnaît plus, ces braves gens! Dernièrement, dans une forêt assez noire, nous en avons rencontré un certain nombre, le colonel et moi; eh bien! ils se sont retirés sans bruit, comme des agneaux.
— Je donnerai de bonnes nouvelles au ministre, dit Douglas, dans le rapport que je vais écrire aujourd'hui, et qui partira par le premier India-mail.
— Ahl par la même occasion, cher colonel, dit la comtesse, félicitez votre ministre sur le choix qu'il a fait de H. Tower, notre tuteur. Ordinairement, les niiniatres choisissent mal les tuteurs ; mais celte fois ils se sont surpassés.
— Mon Dienl madame, dit Edward, il faut être juste envers tout le monde, même envers les ministres. La chancellerie a besoin d'un tuteur ; la chancellerie a les cinq parties du monde et l'Irlande sur les hras, ce qui (ait six. Croyez-vous que la chancellerie puisse perdre son temps à étudier le genre humain anglais pour y dofouvrir un bon tuteur? C'est impossible. Le premier fat qdi se présente, avec un nez ciselé classiquement et une émeraude au jabot, est nommé tuteur à l'unanimité.
Je connus Tower, d'ailleurs; c'est on homme à peu pris comme un autre : c'est un membre du genre humain.
— Oh I TOUS ne le connaissez pas, air Edward, dit la comtesse; H. Tower est un être à part. D'abord, Use croit aimé de toutes les femmes....
— Ce n'est pas un être à part.
— Il a de î'oi^eil , comme en aurait en le colosse de Rhodes s'il se fût promené en chair et en os dans l'Archipel....
— Parbleu ! à qui le dîles-vous, madamel Un jourje descendais, en fly, la Tamise avec lui. En passant sous la grande arche du pont de Londres, ce H. Tower se croit si grand qu'il a eu l'oi^ueil de se baisser ; mais il y en a cent mille qui ne se baissent pas, pour ne pas humilier leurs voisins, et qui ûment mieux courir la chance de se briser le front! H. Tower a au moins l'audace de ses défauts; mais ce n'est pas an être à part, madame.
— Savez-vous bien, sir Edward, qu'il m'a fait la cour, le jour même de notre embarquement?
— Ce n'est pas un être à part.
— Il est vieux, M. Tower!
— Raison de plus.
— n liait la cour à Amalia, sir Edward, en ce moment.
— Ceci ne me regarde point.
— Âh ! vous êtes méchant, Edward, dit le colonel.... Belle comtesse, voici votre palais, votre jardin, votre parc. Tout est prêt ici pour vous recevoir. Voua devei avoir besoin de repos. Nous allons vous confier aux soins de deux camérisles indigènes....
— Belles comme le cuivre avant l'mvention de l'or, dit Edvrard. Nous abhorrons les femmes indigènes, le colonel et moi....
— Sir Edward, dit la comtesse, vous êtra un hjpo-
■v,Go(v^[c
LA. GUBRRE DU NiZÂM lOT
erite; le caivre a 8on prix; et l'on m'a parlé de certaine brahinanesse que vous auriez payée au poids de l'or.
— Oui, madame, c'est uoe vieille calomnie nolisée à Tnnquebar, et qui a échoué à Smyrne sur un écaeil.
— Mes jeunes Indiennes m'attendent, dit la comtesse; adieu, messieurs, et à bientôt... Excusez-moi, sir Edward, j'ai deux mots de confidence à dire au colonel... Mon dier colonel, vous me présenterez à la société btan* ebe du pays, u'eat-ce pas?
— Madame, dit le colonel, au Ben^^'e la société ne brille pas par la blancheur. Vous choisirez la nuance qui TOUS plaira pour vous entourer.
— Oui, comme on fait chez Delisle pour une robe... Coloael,je vous soupçonne d'avoir choisi quelque nuance avant moi!... Vous avez des distractions d'amoureux qui ne conviennent pas à la gravité d'an Tutur- époux... Vraiment les hommes sont incompréhensibles!
— Eh I madame, par galanterie nous faisons tous nos ^orls pour vous ressembler.
— Comment ponvei-vous préférer les roses du Bengale aux roses de Smyrne?
— Madfune, toutes les roses ont leur prix.
— Au reste, mon cher colonel, c'est votre aOaire, et ce n'est plus la mienne depuis ce matin.
— Belle comtesse, vous allez igouler on mot après cette énigme...
— Colonel, je suis trop fatiguée pour ajouter un mot qoi ne finirait que ce soir. Adieu I >
Dn second adieu fut adressé à sir Edward, nids de Ibrtloin et par un geste charmant qui portait avec lui tonte la gr&ce d'un sourire.
Le colonel Douglas marcha vers Edward, et, laissant tombw ses mains croisées de toute la longueur des bras :
< Mon Dieu I dit-il, que signifie tout ceci, cher Ëd-
168 LA GUBERE DU KIZA.M
vard? J'ai abordé la comtesse comme on aborde l'eonemi, hardiment, pour ne pas Être tué du premiw coup; je m'attendais à des coups de griffes mortels ; vous l'afei vu, tout s'est bien passé : elle a fait des plaisanteries sur H. Tower, qu'elle exaltait dans sa lettre; elle a parlé fort légèrement de son amie Âmalia et du maria{;e. Vraiment, je suis stupéfait.
— Vous êtes bien heureux, Douglas, de n'être que stupéfait; moi, je suis fou, il y a des femmes qui naissent tout exprès pour donner des locataires aux petites
— Vrdmentl Edward, elle était adorable au sortir do bois. .
— Adorable! .. . avec son chapeau d'amazone déplumé, ses cbeveux portant les échantillons de tous les arbres, sa robe qui a décoré de mousseline tous les buissons, sa figure illuminée par l'insomnie , ses yenx de démon corrigés par un ange, sa grâce étourdie qui ravage à son insu!... Mon cher Douglas, que vous êtes heureux d'ùmer une femme et de l'épouser dans quinze jours I
— HélasI ce n'est pas aisé, mon cher Edwardl
— Qu'importe ? ce sera aisé dans six mois! Vous avex déjà échangé le oui...
— Edward! Edward! vous oubliez donc la lettre dn ministre?... La nuit dernière vous a fait perdre la mémoire et l'espritl... Votre comtesse Oclavie m'a causé bien des douleurs amères; elle a été la complice du ministre dans ce démêlé romanesque ; elle a montré uo acharnement inoni, comme si sa vie dépendait de inoD mariage avec la jeune Grecque. Puis, lorsque tout a été embrouillé par ses jolis doigts, d'une façon inextricable, elle perd aussi l'esprit et la mémoire, et fait bon marché de mon mariage, d'Âmalia et de H. Tower... Allez deviner les femmes!. ,.
— Pourquoi pasV dit Edward; colonel Dot^las, tous caonaissez mieux lesTaugs que les femmes... Comment, vous n'expliquez pas la comtesse Oclavie !
— Expliquez-la, voyons.
— Je rougis, mon colonel, de vous expliquer une chose si facile. Pour l'honneur de voire sagacité, je veux que nous l'expliquions ensemble, comme ou fait dans un duo d'opéra; nous supprimerons la musique... La comtesse Octavie est à Smyrne; la scène est à Smjme; elle anne jeune amie qui se nomme?...
— Âmaiia.
— Bien '.... Vous connaisseï le pays de la belle comtesse, Douglas?
— Elle est Françùse.
— tGeus que cela, colonel : elle est Parisienne... Survient un Jeune comte Élona...
— Un Polonais.
— Mieux que cela, colonel : nn proscrit... Le comte Élona rend des politesses assidues'à ces deux femmes, à la belle demoiselle, à la belle veuve... On commence toujours par des politesses.
— Le comte Élona se réveille, un jour, amoureux de l'une de ces deux femmes...
— De laquelle, mon cher Douglas^... Vous allez deviner.
— De la comtesse?
— Vous n'avez pas deviné, Douglas.
— De l'autre.
— Parbleu! en deux fois, vous deviei ie deviner... Après cela, cher Douglas, la comtesse éprouve «n cruel
\ désappointement. Notre jeune veuve est trop étourdie, trop vive, pour analyser elle-même ses sensations, et se rendre un compte exact d'un dépit que, dans son ignorance, elle élève à la hauteur d'un désespoir.
— Je crois vous comprendre, Kdwiml, Octavie se
persuade qu'elle a un penchant de tendresse pour le
jeune proscrit...
— Certaiaemenl, Douglas, il ; avait bien un peu de cela, mais délayé dans une forte dose d'amour-propre très-naturel d'dlleurs. La comtesse Octavie était trop femme pour se sacrifier tranquillement ainsi au pied d'une statue grecque.
— De là les colères, les jalousies, les complots féminins; je devine tout maintenant, Edward... La comtesse Octavie, dédaignée par le comte Élona, se révoltait encore plus à l'idée de le voir l'époux de la jeune Grecque ; en la Faisant épouser p^ moi, elle se donnait, dans ses infortunes de coquetterie, une sorte de satisfaction. Ont, c'est bien femme, cela, Edward.
— Femme riche, femme impressionnable, femme orageuse, femme ennuyée, la comtesse Octavie ne pouvait agir autrement, mon cher colonel. Ce qu'elle a fait, cent mille l'auraient fkit, dans le même cas. Au reste, c'est de bonne guerre féminine...
— Edward, le commenoemeni me parait asseï bien expliqué de cette manière; mais la fm est encore trèsnébuleuse i mes yeux.
— Écoutez, Douglas, une femme du caractère d'Oclavie ne peut vivre six mois avec la même idée clouée au front. Il suffit d'une circonstance imprévue pour tout bouleverser dans sa tête, et chasser une idée pour une autre. Avec elle, rien ne m'étonne. A Smyrne, elle avait vu le comte Élona, et elle l'avait aimé; au Bengale, elle l'a revu, et elle l'a détesté. L'Océan a coulé entre deux époques ; la mer guérit tous les maux de la terre. On change d'étoiles, on change de ciel, on change d'amour. Les Grecs ont inventé une belle et consolante histoire, avec leur navire Argo, qui n'avait conservé que son nom en arrivant an port Du haut des mâts à la. quille, de la proue à la poupe, en voyage il avait tout perdu; mais il se nommait
LA GUERRE DU NlZàM 171
toujours Argo. Un dernier mot, Douglas , et je vous quitte, j'ai besoin de repos ; il faut que je me fasse une pelite nuit d'occasion jusqu'à midi... Douglas, l'amour est une chose fort intelligible que personne ne com- [H-end; ce n'est, certes, pas faute de parler de lui, d'écrire pour lui, de cbanter pour lui : la parole, l'imprimerie et la musique n'ont été inventées que pour l'amour, et l'amour est encore le secret de l'univers. Adieu , Douglas.
— Oh', vous êtes bien leste dans vos adieux, mon cher Edward! un instant, s'il vous plaît; voici le facteur de Boudjah qui arrive avec des lettres, et je ne vous donne un congé de sommeil qu'après le cachet rompu.
— A vos ordres, mon colonel ! »
Douglas prit la lettre, l'ouvrit, et regarda la signature. « Ahl dit-il, c'est de M. Tovrer! Tous allez lire cela avec moi, sir Edward.
— Que le diable le caresse, ce H. Tower!
— Et pourquoi, Edward^ S'il me mande quelque chose d'important pour moll Vous vous faites égoïste depuis ce matin... Comme une nuit peut changer les hommes I
— Douglas, j'eïpire de sommeil; si vous tardez un instant de plus, vous lirez la lettre à un somnambule.
— Edward, mon ami, l'amour est une chose inintelligible que tout le monde comprend.
— C'est H. Tower qui dit cela dans sa lettre?
— Non , Edward ; voici ce que dit la lettre de M. Tower.
— Mon Dieu! je n'avùs pas besoin d'une lettre de M. Tower pour m'endormir. D'ailleurs, le commerce de l'upium est prohibé au Malabar.
— Écoute::, Edward,
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172 LA GUBRRB DU MZ&H
M. Tower au colonel Douglas.
u Roudjah, Swaet-Houra-Iim.
c Nous sommes dans un grand embarras, honorable colonel. H"" Amalia, votre future épouse, ne descend plus à la salle commune ; le comle Ëlona, votre ami et votre envoyé, ne répond à aucune de mes demandes, et moi je commence à périr d'ennui dans ce pays, où l'on ne voit que des soldats cuivrés et des femmes horribles. Que faut-il faire? Les ordres du minisire sont précis; j'ai ordre de ne m'arrèter que dans la maison habilée par le colonel Douglas. Je crois avoir commis une grande faute en promettant de passer une quinzaine à Roudjah mais j'obligeais ainsi les deux personnes intéressées, vous, colonel, et ma chère pupille, qui se plaignait d'avoir perdu au soleil de la mer l'éclat de son teint, qui veut le retrouver après deux semùnes de retraite, et pourra se présenter à son époux,parée de tous ses avantages physiques. Vous voyez, colonel, que je connais les femmes.
< Si la comtesse Octavie fût restée au milieu de nous, ma position eût été plus tenable. La comtesse cause bien, et j'ai passé quelquefois avec elle de petites soirées fort agréables, qui, je l'espère, lui ont aussi donné quelque satisfaction. Hais vous ne sauriez vous figurer combien cette Française est étourdie et légère; toute demeure lui pèse après une heure de séjour. Elle s'est formalisée, bien à tort, de quelques préférences que je devais avoir naturellement pour ma pupille, et, en arrivant, elle a disparu avec un Indien. C'est sa faute, je ne suis pas son tuteur.
« Autre sujet d'hésitation. Je voulais partir seul pooï Nerbudda, et causer quelques instants avec tous, iocognito, mais je n'ai pu me résoudre à laisser ma pupille
LA. GUERRE DU NIZAM l'iS
exposée aux médisaaces d'une soldatesque cuivrée. Si je connaissais moins les femmes, je croirais que ma pupille est d'intelligence avec le jeune comte Ëlona, un étranger, une relation d'un jour! Je vous laisse donc à supposer tout ce qu'inventerait un voisin médisant sur leur compte si je quittais le village, ne serait-ce que pour la moitié d'un matin.
H « Colonel, j'ai de grands devoirs à remplir, mais je ne veux mécuntenter ni le ministre, ni ma pupille, ni vous, ni personne. Ecrivez-moi vos intentions, et, si elles ne contrarient ni mes instructions ni mes pouvoirs, je m'y conformerai. Je n'ai, jusqu'à cette heure, d'autre avis que celui qui m'a été apporté par le comte Ëlona, de voire part ; mais qui me garantira, légalement parant, l'authenticité de la mission du jeune comte ; j'atlends un billet officiel signé de votre main.
a Enfin, voulez-vous que je vous parle conSdentielIement, calonell Ecoutez, je connais les hommes; j'ai rempli quelques missions diplomatiques sérieuses, et vous savez que uos ministres n'accordent leur conriance qu'à des gens expérimentés. J'ai donc observé le comte Ëlona comme étude de caractère ; c'est une habitude que j'applique à tous les individus qui me frappent par leur physionomie. D'ailleurs, i Boudjab, que peut-on faire de mieux, lorsque rien ne peut exercer mon inépuisable besoin d'activité dévorante? Dieu me garde de suspecter le comte Elona, je le tiens pour un parfait gentilhomme ; mais il me semble porter en lui le germe d'un dessein coupable. On doit se méfier des hommes qui se disent Français de cœur et d'âme ; ce sont des êlres dangereux. La beauté de ma pupille a paru faire une vive impression sur le comte Elona. Le silence morne qu'il a gardé à notre première entrevue me parait le symptôme alarmant d'une grande passion. Dès ce moment, de près on de loin, je ne l'ai plus quitté. Croiriez-vous qu'il s'est
promené toute la nuit devant les fenêtres de ma pupiflef Je dois ajouter que les fenêtres n'ont pas daig:né s'ouvrir une seule fois. Je connais les femmes, et ma pupille a trop de déférence pour jnoi pour me donner le plus innocent sujet de mécontentement. Ce matin, j'ai proposé, par ruse, au comte Elona, de quitter cet eanuyeui lÛif^e et de rentrer à Nerbudda.
< Oh! non, m'a-t-il répondu, puisque je dois rester « quinze jours ici, je yeux profiter de ce séjour punr « étudier les mœurs et les usages des habitants, d
< Notez hien qu'il ne s'est jamais éloigné de l'auberfe de plus de dix pas, et que dans notre rue il n'y a pas un seul habitant, rien à étudier, par conséquent, sur les usages et les mœurs. Je connais les hommes : on ne me trompe pas avec des artifices grossiers,
« J'ai rempli un grand devoir, colonel Douglas ; tirei de ma lettre le parti convenable ; je la confie i votre prudence et à votre discrétion.
« TOWBB. >
t Eh bien ! Edvrard, dit le colonel en refermant U lettre, que faut-il répondre à ce stupide tuteur?
— Deux lignes en style olQciel : t Monsieur Tower, a je vous prie de suivre jusqu'à nouvel avertissement les < instructions que vous a données le comte Elona. > Mon cher Douglas, dans votre position, U faut gagner da temps. Le temps est le meilleur arrangeur que je coanaisse, et quand nous ne mourons pas, il est forcé, par son métier, de travailler pour nous. Au bout du temps, il y a toujours des événements obligés dont il dispose en souverain : attendons ce qui viendra par lui, pour nous ou contre nous.
— El ne devous-nous rien faire pour aider le temps et le forcer à travailler pour nous?
— Hou cher Douglas, tout ce que vous avez pu birs
lA aUBRRE DD NIZA.M 175
a été fait; croisez-vous les bras; votre position se fait meilleure chaque jotir. La comtesse Octavie est sur le point de se rallier à nous. Vous avez éloigné ce matin, sous un prétexte raisonnable, le nabab, sa fille et leurs plus intelligents serviteurs; ils sont en visite chez les voisins, et ils les invitent à votre mariage : c'est bien trouvé. Maintenant.... eh bieot maintenant nous verrons.
— Noos avons assez causé de nos affaires ; songeons an peu aux afiâires du pays. I^s nouvelles qui me viennent des cantonnements éloignés sont bonnes. Le brave capitaine Taylor a écrasé l'autre jour une bande de Taugs dans la gorge sauvage de Nérebby. Dans les campagnes, la phis grande sécuiité règne toujours. On ne sait rien.... Que ^t votre démon familier?
— Hon infatigable Nizam travaille à cette heure, j'en suis sûr; quand il faudra parler, il parlera : comptons sur loi.
— Je compte aussi sur vous, Edward.
' — Oui, quand j'aurai donni.... adieu; je crains de manquer la comtesse Oelavie k son réveil. Je veux la saluer le premier i midi : c'est la seule ambition qui troublera mon sommeil.
— Une dernière chose.... Dites-moi, Edward, il n'est pas à craindre que le comte Ëlona divulgue à la société Tower nos secrets domestiques, mon mariage arrêté avec le nabab...
— N'ayez point de peur de ce c6té, Douglas. Je connais Ëlona. Il fera et dira ce que je lui ai dit ou écrit de tare et de dire ; rien de plus, rien de moins. Si, à Boud-
ah, l'entretien tombe sur un cas imprévu , notre jeune tmnte se taira. >
Edward serra la miùn de Douglas et monta lentement l'escalier de l'habitation de Nerbudda.
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Un asMUt de ruaea ^8 eecalade.
Deu¥ longues galeries traversent les ûles de l'babitatioD à leur exlrâmité. Elles aboutissent à deux balcons, dont les deux fenêtres s'ouvrent sur les deux façades da nord et du midi.
Edward, après un repos de quelques heures, amie au rendez-vous qu'il s'est donné sur la terrasse, devant la maison. Les persiennes voilent toutes les fenêtres, excepté celle du balcon de la galerie. Sur la pierre de la balustrade, un bras demi-nu se dessine en relief avec une grftce exquise de contour, et soutient une tète charmante inonda de cheveux. Celte pose de nonchalance et d'abandon annonce une profonde rêverie au regard amoureux qui la découvre. La jeune femme se relève brusquement, comme réveUlée en sursaut, en entendant un bruit de pas sur les feuilles sèches.
Edward s'incline et salue; on engage l'entretien par l'échange des formules banales, inventées pour la situalion,
« A mon réveil, dit la comtesse Octavie, j'd visité votre château indien ; c'est un beau désert, comme la campagne. On peut vivre ici un mois, en ermite, pour se recueillir. Je suis étourdie de tout ce que je découvre aux environs. Comme tout cela est grand, merveilleux et triste ! il faut voû- cela une fois dans sa vie pour le raconter toujours.
— Madame, dit Edward, ta grande nature est comme
Là GUERRE DU NIZAM iTJ
une belle femme. Au premier abord, elle élonne, elle désespère, elle atlrisle. On se sent indigne e( misérabl» à ses cAtés. On porte une envie nombre aux élres supérieurs, créés pour elle el favorisés de ses sourires. Ensuite, il sufGt que cette nature ou cette femme fasse luire à propos un rayon de soleil, ou un regard de bonté, pour changer les dispositions de notre esprit et de notre cœur; on se rapproche, on s'habitue, on se passionne. On aime chaque jour davantage entendre et regarder le son des cascades et l'abliue des bois, comme la mélodie d'une voix divine, et l'arc délié du plus beau front.... Vous verrez bientôt, madame, que notre grande nature mérite d'être aimée par vous.
— Moil sir Edward, je ne demande pas mieux que de l'aimer, l'aimer quelques instants, mais je ne l'éponserù pas.... Je ne sais pas trop maintenant ce que je sub venue fabe aux Indes... C'est à quoi je rêvais tantAl... On est riche, étourdie, ennuyée, et veuve; on se passionne pour l'indifférence d'une amie; on fait trois mille lieues, on se trouve face à face avec un tigre en arrivant. Voilà un beau début!... Et voua voulez, sir Edward, que du premier coup d'œil j'aime cette grande nalure, qui m'étranglait sans votre secours I
— Je vous en prie, madame, écartons les personnalités; il y a vraiment du charme à parler ainsi de toutes sortes de choses, vous au balcon, moi appuyé sur un arbre, el à ne pas parler de soi, surtout pour le plus léger service reçu ou rendu.... Croyez, madame, qu'il m'en coûte de contrarier ainsi vos premières idées sur mon Bengale, mais permettez-moi un plaidoyer en faveur de mon superbe client. Lorsque vous avez été attaquée & Smyrne par deux tigres noirs, la Médisance et la Calomnie, (juelque chasseur leur a-t-il lancé deux balles ai front?
— Non, sir Edward, ces deux bëtes fauves vivent encore.
— Et elles Tivront, madame; l'Antéchrist seul doit les •mpsiller pour le musée de Josaphat. Cela dit, n'eu parlons plus.... Si j'avais un éublissement à fonder ou uq ermiûge à me bâtir, je. choisirais mon terrain et mes arhres dan» cette presqu'île du soleil.
— Sir Edward, vous vous abuseï, dit Oclavie en riant aux éclats; tous n'avez U vocation ni du trafiquant ni de l'anachorète. ^
— Madame, les vocations varient tous les dix ans dans la vie de l'homme. Il suffît d'un accident vulgaire pour déterminer ces changements. Permettes-moi une supposition.... J'aime une femme.... l'amour est une chose sérieuse, après trente ans. Les grandes passions Tiennent tard.... je mets tout mon avenir sur la tète de cette femme; je fais ma vie de la sienne; je fais mon bonheur de son sourire et mon horiioa de la trace de ses pieds.... Un jour, je perds cette femme....
— Avant le mariage, sir Edward?
— Avant le mariage.... ÛfaI cette fois, je cherche lut coin au soleil, une grotte de Camoëas, une Ile de Robinson, un paradis sans Adam, et j'en fais le tombeau de ma vie, en priant Dieu de m'envoyer, comme eu Thébude, un lion pour fossoyeur, apr^Ès ma mort.
— Sir Edward, cela ne vous arrivera pas.
— \jb savez-vous, madame?
— 11 ne tant pas être sibylle de Cnmea pour affirmer cela, sir Ëdvrard. Vous n'aurez pas de lion pour fos- •oyeur. Vous vous marierez.
— Avec qui?
— Dieu le sait. lie monde est peuplé de femmes qui attendent des maris.
— Et qui en refusent.
— Sir Edward, vous ne serez pas relusé.
— Cela m'est pourtant arrivé deux fois, madame.
— Enrôve?
Là ODEKKB DU NlZàM 17»
— Eu réalité.
— Voyons, sir Edward, contes'-nioi cela. Ces histoires me divertissent infiniment,
— Hadame, à lingt'-sii ans j'allais épouser miss Ërminia, la fille du consul à Tranquebar. Je débarque, DUS papiers à la main et mon habit de noces eous le bras.... La veille, ma fiancée avait épousé un antiquaire enruinel... Mon second échec matrimonial a été plus terrible : j'étais à l'habitation dé la Floride, dans un désDrt peuplé de lions et d'éléphants ; il n'j avait qu'une femme et moi, car je ne devais pas compter un ami, qui ne se souciait pas de cette femme et qui ne voulait pas l'épouser... Celte femme épousa mon ami!
— Malgré Itù?
— Hou ani méditait un suicide par désespoir d'aoonr; il cherchait une arme, il troava cette femme et Tépousa pour se tuer.
— H est mort?
— Best vivant, madame; il est heureux.^.; il bénit Eon suicide nuptial; il est riche, il a deux enfanlS) ou à ' peu prés.
— Je conçois, vous craignes un troisième naufrage'...
— Au port.... bien plus, madame, mon étoile est fa- BMte à mes amis; vous aves va cela vous<méme â . Smyme. Ou va se marier, j'arrive en plein bal, et le mariage est rompu!... J'ajouterai même, si la chronîqae du pays d'Homère n'est pas une fable, j'fyouterai que ma conscience me reproche quelque chose de plus grave....
— Abl mon Dieu I vous me faites trembler, sîr Edward, dit Octavie en souriant. Vojousl continuez votre confession.
— U'absoudrez-vous, madame?
— Si le crime est trop grand, je vous recommanderai lia clémence du ciel.
LA aUBRRE DU NIZAU ■- On a dit que mon Tojage à Sœyrne avait rompu le e d'un jeuDe élève en diplomatie avec une belle comtesse de votre connaissance intime .
— Je n'ai pas une belle comtesse dans mes connaissances intimes.
— J'aurais dû vous nommer, madame : j'étais sûr que TOUS ne vous reconnaîtriez pas.
— Eh bieni monsieur, le pays d'Homère a donné un supplément à sa mythologie, à mon occasion.... J'ai :»nnu à Smyrne deux jeunes gens pleins d'esprit et de cœur, deux compatriotes; ils ont bien, l'un et l'autre, murmuré à mes oreilles quelques phr^es de galanterie, mais rien de sérieux n'a été prononcé. D'ailleurs, ces messieurs avaient un grand défaut : ils étaient trop jeunes pour moi.
— C'est un défaut dont ils se seraient corrigés en vieillissant, madame.
— Oui, mais j'en aurais été corrigée dix ans avant eux. Nous étions du même Age, ils avaient donc dix ans de moins que moi.
— Le compte est juste, en mathématiques nuptiales.
— Vous voyez, sir Ëdnard, que vous n'êtes pas si coupable....
— Mon Dieu I madame, quel bonheur vous me donnet] Vr^ment, je ne me serais consolé de ma vie, en songeant que je vous avais enlevé un mari par une fatalité attachée à mon nom.
— Je vous remercie de riatérët que vous portez à mes secondes noces, sir Edward. Je ne crois pas à votre fatalité, moi ; et j'espère bien, si je me lie une seconde fois les mains au pied d'un autel, que vous signerez à mon nouveau contrat, et que votre étoile ne me portera pas malheur.
— Oh! madame, j'écraserai le bec de la plume avant de signer.
D,nl,ii"invG00<^[c
■ — Voua signerei.
— : Je ne veux pas, madame, ïoas condamner au veuvage à perpëtiiilé ; j'aînte mieux me tenir à l'écart, vous voir successivement prendre le deuil de trois maris. Le devoir d'une charmante femme comme vous est de prodiguer les heureux.
— Puisque vous ne signerez pas, je ne me remarierai pas. J'en conviens maintenant, sir Edward, votre étoile a raison.
— Je Tais une réserve, madame. Si le mari que vons élèverez jusqu'à vous me parait digne de son bonheur, je signe des deux maiHs.
— Vraiment, sir Edward, je vous trouve plaisant de vouloir contrôler mon choix.
— Vous n'aurez pas ma signature, madame.
— On s'en passera, monsieur.
— Croyez-vous, madame, par exemple, que si voua épousiez M. Tower, je prêterais mon nom à cetallentat?
— Eh! mon Dieul qni songe à épouser M. Tower? Il s'est épousé lui-même depuis trente ans, et ne divorcera pas.
— Soit, Je voua abandonne M. Tower... C'est que nous sommes en disette d'hommes, ici, d'hommes blancs, bien entendu ! il m'est difGcile de choisir mes points de comparaison.,., je vous permettrais d'épouser le colonel Douglas....
— Vous êtes généreux, sir Edward. Vous me permettez d'épouser le mari d'une autre femme.
— Il ne l'est pas, madame, il ne l'est pas.
— Il le sera demain ou après-demain.
— Qni sait?
— Ah! ceci est trop fort, monsieuri nous venons du bout du monde pour achever le mariage d'Amalia, par ordonnance ministérielle, et nous garderions le statu quo l  Smjrne, le OUI nuptial s'est arrêté à l'O ; nous
mi LA. QUERRB AU NIZAH
avons fkit trois mille lieues pour prononcer les deux autres letlrea, et nous resterions muetsl Sir Edward, yous êtes fou !
— Madame, vous étev au balcon et moi au pied d'un arbre; à la distance où nous sommes, nous nous entendrons toujours, mais nous ne nous comprendrons januùs; nous jouons au volant avec des énigmos. »
En ce moment, une feuille de papier tomba de l'arbre aux pieds d'Edward.
« A propos d'énigmes, dit la comtesse, voilà un arbre qui produit de singultÈres feuilles !
— Oui, dit Edward en ramassant le papier nonchalamment, c'est un phénomène végétal. Cela ne sa voit qu'au Bengale. Les arbres ont des distractions.
— Vous êtes en correspondance avec quelque sylphide, sir Edward?
TT- C'est une page à peu près blauchc....
— A peu prés,
— Vonléï-vous la lire, madame?
— Oh! certainement non ! je respecte les secrets de l'air.
— Ce sont, madame, quatre vers de notre poëte Campbell, l'auteur du poëme : Pleaiurea ofhope (les Plaisirs de l'Espérance),
— Ab! le poète Campbell est perché sur cet arbre! il fait concurrence aux oiseaux.... Malheureusement, le feuillage est si touffu, que Tonne peut rien voir après la premi^e couche de feuilles.... Peutrou lire ees quatre vers?
— Je vais vous les envoyw, madame, par quelque femme de service. »
Edward fit quelques pas vers la porte de l'habitation avec une hypocrisie d'empressement si naturelle, qu'elle trompa la comtesse Octavie.
f Non, non, sir Edward, dit-elle en riant, ne prônes
LA. GUERRE DU NlZAH i83
pas cette peine ; il fait si chaud ! J'aime mieux continuer de causer à distance, comme nous faisons ; causer au hasard, paresseusement, sans sujet, sans but, en saisissant au Tol la première folie qui nous tombe dans la téta.... Cites-moi, sir Edward, comment ces quatre vers de Campbell ont-ils fleuri sur cet arbre ?
— C'est moi qui les ai placés là ce matin.... vous m'obligez à me trahir.... J'espérais que le vent qui se lève à midi les ferait tomber à vos pieds ; ils sont tombés aux DÛeng, les étourdis I
— Cette explication est asset naturell». >
Edward tenait la feuille de papier, négligemment ouverte, an bout de ses doigts, et il lisait et parlait en même temps. On a probablement compris que Nizam, courant de branche en branche, comme un écureuil, avait laissé tomber cette pa^ écrite, sans Inidonner la forme d'une lettre. Elle ne peut se lire que par lambeaux, aiasi qu'Edward la lisait :
^Sir EdvMrd, mon honorable maitre,
f Le temps va vite, usons du temps.
c Madame, dit Edward, qui parlait une phrase el lisait deux lignes, voici les quatre vers de Campbell, traduits en français :
Otal je voudrais être 1« vtttt
Qui dsQfi TOB beaux cheveux ooirs joue,
Et met leur ébèae mouvant
Sur l'ivoire de votre joue.
— C'est très-bien traduit, sir Edward I
— Oui, lorsqu'on ne connaît pas l'original.
« Ce fakir mystérieux qui demande l'aumAne aux ar- « bres, s'entretenait ce matin avec un béraidje, trop Jeune
< poar être cbauve ; je les observais sans être vu, comme « toujours. *
— Sir Edward, j'ai dit souvent, en regardant un portrait : < Mon Dieu! quelle ressemblance parfaite I » et je n'avais pas vu l'original. Je fats dnsi pour vos vers
— Oh! madame, gardez un instant cette pose; vous êtes, comme cela, le plus beau portrait de vous-même qui se puisse voir.
c Le fakir et le béraïdje se sont séparés, mais avec
< certains gestes qui m'ont fait supposer qu'un readez-
< vous était assigné à la même place, s
— Vous êtes, madame, ainsi posée à ce balcon, le digne pendant d'un tableau de Hook qui est au Louvre. Ici, la distinction et l'élégance aristocratiques; là-bas, le naturel bourgeois et flamand. Va contraste délicieux.
— Sir Ëdvrard, vous cherchez vos pendants an peu loin, ce me semble.
— Votre cadre estsuperbel il y a une fusée de feuilles et de clochettes d'or qui s'élance de l'angle du balcon, éclate sur le cintre, et brise au milieu son arabesque. La balustrade est du meilleur goût indien, et se marie admirablement a ce bras moitié mousseline, moitié ivoire vif, qui s'allonge sur la pierre avec tant de grâce.... Laissez-moi donner deux coups de crayon sur ce papier, pour copier le cadre seulement....
c J'ai couru à mon arsenal, sir Edward; j'ai couver! s tout mon corps, de la tête aux pieds, de ma toile de
< rizière; c'est un stratagème de costume assez bien ( réussi. La toile est semée, dans toute sa longueur, de f chalumeaux de riz bien touffus et vertement hérissés. ( Ainsi déguisé, je me suis étendu à plat ventre sur le c Heu du rendez-vous du fakir et du 1
c lant mon termn artificiel à la verdure naturelle de la c rizière.... >
— Ainsi donc, sir Edward, tous me faites poser pour mon cadre?
— Excusez-nioi, madame! prêtez-moi encore deux instants, et je vous rendrai ma Tie.
— Quel trafic d'usurier me proposez-vous, sir Edward?
— Le fond de votre portrait, madame, est d'un beau noir lumineux, parce que votre galerie n'a que deux ouvertures, fort éloignées l'une de l'autre, à chaque extrémité. Sur ce fond d'ébêne tendre, votre visage, vos épaules, vos bras, votre corsage de mousseline blanche se détachent à ravir.... Permettez-moi, madame, de croiser quelques traits d'ombres pour exprimer ce fond. Une fois dans ma vie, je veux faire le porlr^t d'un cadre.
« Le fakir et le béraidje sont venus, Ils ont regardé < circulatrement autour d'eux. Le désert était désert, € comme nous disons en iodien. Ils ont déposé je ne c sais quoi, des armes probablement, dans les grandes » herbes qui voilent l'entrée d'une grotte d'où s'échappe c un petit ruisseau. Ensuite, le fakir a dit : H y a dix H ans quenous avons commencé ce travail ; en quelques « jours, enqueîques heures, il ser atermtné, auec l'aide a du dieu Siva. L'autre a dit ; La nuit prochaine, noue a pourrons enfin attaquer Vbabitationde Nerbudda, K et tuer les chefsde nos ennemis.... »
— Sir Edward, dit la comtesse avec impatience, il vous faut beaucoup trop de temps pour peindre des ombres. Je vous laisse le cadre, et je descends. »
Edward termina la lecture de cette lettre effrajante.
186 LA aUERRB DU NIZAU
tout en dessinant i la hâte, sur une autre page, le tnlcon orné des quatre vers de Campbell '.
La lettre du fidèle Nizam avût la conclusion suilanle :
c Ainsi, honorable maître, j'avùs raison de soup-
< çonner ces faux mendiants et ces faux laboureurs qui c maraudent çk et là, aux environs de l'habitation. Les « Taugs ont organisé quelque plan diabolique. Pendaal « que nous songeons aies attaquer qbez eux, ils médi- CI tent de nous égorger chez nous. Us se disposent à metc Ire à exécution un projet vieux de dix ans. Quel est ce « projeta Nous le verrons à l'œuvre. TeDona-nous sur € nos gardes. Veillons.
< Je n'ai pas voulu me montrer àl'habitation, de peur
< d'y Être retenu et d'; perdre un temps précieux. J'ai
< suivi, par les arbres, le chemin de l'Air. A la pre- ( miëre nuit de danger, après la fermeture des portes
< de Nerbudda, vous entendrez ma voiï. Les Taugs ne c se doutent pas que je suis leur avant-garde. Tenez-vous
< préis : le péril est imminent. »
Edward s'avança jusqu'au pied du perron, pour recevoir la comtesse Octavie, et dès qu'elle parut :
< Voilà, madame, lui dit-il en lui montrant la page du dessin, voilà un portrait absent que je garderai tonls noa vie.
— Oui, sir Edward, c'est fort juate; il ne manqae rien à ce portrait que le portrait,
— Le souvenir est un grand peintre, madame. Ja pourrais oublier cette arabesque de leuilles et cette phua de fleurs; ce joli balcon, nuancé par les caresses des branches flottantes et des rayons de soleil: ces artiea
< Le poète Campbell est mort eu France, à Boulogae-snr- Mer. Son corps a été transporté à Londres, et inbumé i Westminster.
nves, qui se découpent dans une éclûrcie d'azur et d'or; mais je n'oublierai jamais la gracieuse image qui me souriait dans la transparence lumineuse de ce cadre, et mon souvenir la repeindra sans cesse à ce balcon, sans jamais craindre que les injures de Yair ou de l'homme altèrent son éblonissante pureté.
— Sir Edward, ne tournons point l'entretien au sérieux; je crains de tomber en mélancolie... Croyez-Tous que ma position m'inspire des idées plaisantes^ D me faudra plus d'un jour pour m'acclimater dans ce pays, oâ je suis venue comme une étourdie, ne prenant conseil que d'une idée reconnue absurde en arrivant... Voulezvous me plaire, sir Edward?
— Mais cela me pl^rait assez, madame.
— Bengncez au genre sérieux; soyez toujours gai, sir Edward, absolument comme si vous aviez toujours deux tigres devant vous; et lorsque vous aurez quelque cbose de triste à me dire, dites-le-moi gaiement.
— C'est convenu, madame. Voyons, de quoi causerotts-nouB, avec accompagnement perpétuel de sourires?
— Reprenons l'entretien où nous l'avons lusse, à la chute du quatrain de Campbell.
— Adopté à l'unanimité I Nous traitions jostement le pins frivole des sujets et le plus sérieux, nons causions
— Vous m'avez fermé la bouche, madame, au moment où j'allais vous proposer de signer au contrat si, & défaut de Douglas, reconnu impossible, vous épousiez le comte Ëlona Brodzinski. Notre entretien était d'une gaieté folle... Le comte Élona est un jeune homme d'une haute distinction de manières et d'esprit; toutefois un peu trop enclin à la causerie sérieuse; il est vrai que l'habitude...
■v,Go(v^[c
i88 I^ QUBRRB DU KlZkU
— Eh mon Dieal nous connaissons le comte Éloni, ùr Edwardl... je tous dispense de me (aire son portrait.
— Au fait, c'est juste, vous le connaissez mieuique moi, madame, je n'y songeais pas; j'ai d'incrojableï écaris de pensée. Je signerùs avec empressement à votre contrât de mariage , si vous épousiez le comte Ëlona. C'est ua parLi sortable de toute i'açon. s
Oclavie s'assit sur une banquette de bambous tressés, croisa négligemment les bras et regarda la terrasse, les arbres, la façade de la maison, comme si elle eût été bien aise de connaître en détail, dès le premier Jour, la pbjsionomie des localités. Edward, debout devant elle, chiffonnait une feuille de bananier en achevant sa phrase, écoutée avec une nerveuse distraction.
< J'ai été fort heureux, moi, dans le choix de deux amis, poursuivit Edward : le colonel Douglas et le comte Elona se complètent l'un par l'autre, et me rendent, à mon insu, de grands services de société. Lorsque le penchant de l'heure m'excite au propos léger, je vais à Douglas et nous rions comme des enfants. Lorsque le moment conseille la gravité méditative, en excluant le badinage, je vais an comte Êlona^ On est affamé de mélancolie, quelquefois, dans certaines phases du jour, et souvent on ne pourrait en trouver un seul grain en soi; il faut alors l'emprunter à autrui, et le comte Ëlona est en fonds de ce côté.
— Sir Edward, malnlenant l'entretien tourne à la malignité, dit la comtesse avec un ton d'indifférence somnolente qui voulait déguiser une sensation opposée; seriez-vous méchant quelquefois, par hasard?
— Hais, madame, je ne vois rien de blâmable dans ce que je viens de dire. Moi, faire de la médisance 1 ohl je suis trop égoîsle, trop avisé, trop prudent ; je suis trop jaloux de .mon repos. Je connais le fameux proveite
chinois : Qtd s'endort médisant se réveille caîomnié. J'ai la crainte du lendemain.
— Alors, je me suis trompée; excusez-moi, sir Edvard. Il m'a semblé qne vous traitiez le comte Élona un peu trop en ami.
— Personne n'estime plus que moi le comte Élona, madame; seulement...
— Croyez-moi , sir Edward , brisons là. Le comle Élona est absent.
— Oui, mais il n'a pas tort. C'est moi, madame, qui vous ai blessée peut-être, à mon insu, et je m'en repens.
— Voilà le sérieux qui revient, sir Edward!... Voyons, avez-vous épuisé la liste de mes maris possibles, et approuvés par vous?
-^ Vous avez raison, madame; au diable le se' rieuxl... Lançons-nous dans les folies. Nous avons sous les arbres quarante degrés Réaumur, il fait trop chaud pour être grave... Il est donc convenu que vous rejetez comme maris HH. Tower, Douglas et le comle Élona...
— Continuez, continuez, sir Edward.
— Bon! c'est convenu... Eh bien! je cherche autour de ces trois messieurs, et je ne trouve plus personne.
— Vous cherchez mal, sir Edward.
— Attendez, madame.... attendez... Connaissez-vous le capitaine Hoss, à Roudjah?
— Non.
— Le capitaîn; Taylor?
. —Non.
— Eh bien ! madame, j'ai épuisé' le Malabar nuptial j passons au Coromandel.
— Je ne connais personne au Coromandel; cherchez ailleurs, sir Edward.
— Madame, si vous ne m'aidez pas dans mes rechet^ dies, je n'ai plus un nom blanc à vous citer.
IM lA. aUBRRB DU NIZ&M
— Vous aïflz donc oublié le TÔtre, sir Edward?
— Ha foi 1 je n'y songeais point. Je vous remercie, madame... Eh bieni puisque vous m'autorisez à me mettre sur les rangs, je ioub promets de signer au contrat, si vous m'épousez.
— Et votre tatalo étoile'?
' — Nous nous marierons au soleil.
— Cest adroit, sir Edward; l'étoile sera bien confuse . quand elle vous trouvera marié en se levant. Elle donnera sa démission.
— Tant pis pour elle!
— Sir Edward, je suis contente de vous ; c'est bien ! TOUS comprenez comme il faut la plaisanterie... Aind poursuivons... L'étoile a manqué son coup; nous voilà mariés. Nous avons échangé un oui qui, cette Tois, né ressemble pas à ou non; je suis votre femme, je sais lady Klerbbs... Dites, quel geure d'existence mèneronsnous, my dearest huaband, mon très-cher mari?
' — I! n'y a pas à choisir, ma très-chère femme, nous I»%ndrons le meilleur.
— Qui commandera, de vous on de moi?
— Ifadame, nous commanderons tous les deux.
— C'est trop de chefs, monsieur.
— Madame, j'obéirai.
— Combien de temps?
— Toujours.
— Us disent tons la même chose, ces hypocrites I
— Essayez, madame, de commencer.
— Plût à Dieu qu'il fût permis d'essayer le mariage t c'est que malheureusement l'essai dure toute la vie, et le repentir peut durer jusqu'à la mort.
— Madame, on vient d'établir à Londres, à Long- Aere, une compagnie sérieuse qui assure les deux sexes contre le repentir.
— Très-bien t sir Edward : vous poursuivez la plai-
LA QtJERRS DD NIZ&H 191
nnterie avec nue verve de quarante-cinq degrés Réanmur.
— Je ne plaisante point, hélae I Cette compagnie d'assurances eiiste. Je m'y suis fait assurer eu passant. Il suffit de cinq témoins bonorables attestant sur l'honneur qu'ils TOUS ont surpris en flagrant repentir de quelque chose, pour être lu'gemeot dédommagé. Le capital est de dix millions. C'est beau I
— Voilà qui est fort encourageant pour moi, sir Edward I A Londres, vous aviez donc fait des projets de mui^e, puisque vous songiez au repentir?
— Non, madame, je me suis fait assurer au hasard, et surtout pour obliger un de mes amis, M. Pierson, qui a pris douze mille aciiuns dans la compagnie.
— Avec quel sérieux il me dit celai
— Voalez-vous parier un mariage que cela soit vrai, madame?
— Un mariage avec qui?
— Parbleu I avec moi.
— Alors, c'est une espèce de bigamie, sir Edvtard ; il est convenu que nous sommes mariés.
— Paidon, madame, je l'avais oublié en causant avec vous.
— Tous êtes galant, monûeur. Si j'étais assurée contre le repentir, je demanderais déjà des dommages et intérêts à la compagnie.
— n TOUS manque les cinq témoins honorables. > La jeune femme garda quelque temps le silence; sa
main droite jouait avec le bracelet de la gauche; un léger sourire flottait sur sa figure, et ses lèvres à demi ouvertes annonçùent qu'une pensée timide allait se traduire en paroles.
€ Sir Edward, dit-elle, je ne vous ai vu que trois fois dans ma vie : à la premi^e, je vous ai estimé; à la seconde, je vous ai maudit ; à la troisième...
193 L& ODBRRB DD NIZAH
— Si vou§ observez les lois de la gradation, je Eois perdu.
— A la troisième, je tous ai épousé.
— ' J'attendais quelque chose de mieux, madame...
— En observant les lois de la gradation'^
— Non, madame, les lois des contrastes, après m'avoir maudit.
— Vous êtes trop ambitieux, sir EdvardjTOus voulez emporter d'assaut une affection au bout de trois jours.
— Mais, madame, dans votre pajs, il n'en faut pas davantage pour faire une révolution. Je suis l'esclave des modes de Paris, moi.
— Sir Edward, dit Octavie avec un léger soupir, nous faisons bien du chemin, en riant.
— Malheureusement c'est en riant, madame.
— N'est-ce pas la plus agréable manière de voyager)
— Puisque c'est la v{ktre, madame, je l'ai acceptée sérieusement.
— Nous nou^ arrêterons là aujourd'hui, si vous voulez bien, sir Edward?
— Madame, je n'aime pas les relais, en voyage.
— Ne voyez-vous pas le colonel Douglas qui marche vers nous?
— Je ne vois que vous, madame.
— Alors , permettez-moi d'avoir des yeui pour vous. > Le colonel Douglas salua la comtesse Octavie, et serra
la main d'Edward, en lui disant lestement en indien : f J'ai vu Nizam.
— Colonel Douglas, dit Octavie, j'ai une idée.
^— Vous êtes bien modeste, madame, dit le colonel.
— Je crois que le bonheur est dans cette habilatioa délicieuse, et je veux m'y fixer.
— Madame, dit le colonel, ce serait certainement une bonne fortune pour moi, mais je n'oserais vous engager k établir ici votre domicile.
LA GrUEREB DU NIZAM 193
— Et pourquoi donc, colonel Dooglas?
— Hais, madame, dit Douglas avec embarras, la vie que nous menons ici ne pourrait 6tra longtemps de votre goût. Au premier abord, cette ori^nalité du paysage a un certain charme de séduction, j'en conviens. Cela ne ressemble à rien, et cela plaît comme tout ce qui est nouveau; mais on s'en dégoûte vite.... Demandez à sir Edward.
— Oh I dit Octavie, sir Edward n'est pas de votre avis; il neot, au contraire, de me parler de Nerbudda avec un enthousiaste d'artiste....
— Oui, dit Douglas, Edward se lusse facilement exalter par moments : mais après réflexion, il voit les choses avec un calme de mathématicien.... N'est-ce pas, Edward? > ajouta Douglas d'un ton intentionné, qui rappelait à Edward ta tenible lettre de Nizam, oubliée dans un entretien trop rempli de charmes.
Octavie r^arda fixement sir Edward, qui hésitait à répondre, lui si prompt à la réplique toujours.
< Cela dépend beaucoup du caractère, de l'oi^nisalion, dit Edward. On peut vivre ici comme ailleurs; quand on a le goAt de la solitude et de la méditation, c'est la retraite qui convient à un homme qui s'est fait égoïste, après avoir fait trop de bien à des ingrats....
— Sir Edward, dit Octavie en riant, je ne vous ai jamùs entendu parler de ce ton. Vous ressemblez à un orateur méthodiste qui a mis en fuite son auditoire, et qui achève son discours parce qu'il est payé.
— Cesl que, madame, dit Edward avec un Bérienx vrai comme un maaque tragique, on est fort «nbarrassé de donner un conseil pour le choix d'une résidence. Sait-on ce qui peut advenir 1 En conseillant, on assume une grave responsabilité. Aujourd'hui, nous jouissons de toutes les douceurs de la paix ; aussi, voyez comme notre existence est tranquille. L'absence des soucis est
Iâ4 LA aUBRRB DU NIZÂU
peinte sur notre front. Hais, dans ce psys, rien n'eet stable. Ce beau ciel de l'Inde, ce ciel hlea indigo, peut sa cuivrer demain et nous incendier avec l'utillerie d» ses tonnerres, ou nous noyer avec ses océans suspendus. Les cunpagnes voisines peuvent se hérisser de monstres indiens, altérés de notre Sang; et ennuyés de BOtre domination. I) ne iaut qu'un éclair dans lu nues et un . mot sur les lèvres d'un fakir pour détruire notre sécurité. Je crois avoir formulé ainsi esactement la pensée du colonel Douglas ; car notre Douglas, madame, c'est le courage et la prudence fondus ensemble et personnifiés.
— Colonel Douglas, dit la comtesse légèrement émue, parlei-moi avec franchise; entrevojez-voos quelque invasion de dangers autour de nous ? Vous et àr Edward, vous ne seriez pas hommes à parler sur ce ton à une femme, si vous étiez en plaine sécurité pouf votre présent ou pour votre avenir.
— Ibdane, dit Douglas, la présent est i. nous, et il ne nous donne aucune inquiétude; mais l'avenir est i Dieu el à nos ennemis.
— Vraiment, je ae vous con'çois pas, messieurs, dit la comtesse avec un geste brusque d'impatience. Ce matin encore vous m'affirmiez l'un et l'autre que vous habitiez le paradis terrestre, que le bonheur n'était qu'A Nerbudda, que la paix du Bengale étaient signée pour toujours, que les formidables Taugs étaient passés 1 l'état d'agneaux.,.. Tout à coup votre langage change..., depuis une heure, nous sommes placés entre un déluge ^t un volcan. Nous sommes destinés à périr par l'eau ou par le feu.
. — Ohl n'exagérons rien, madame, dit le colonel avec })n rire mal fait ; si nous avons parlé ainsi, c'est que nous ^vious un conseil à vous donner pour votre résidence à {Ijerbudda.... Lorsqu'il s'agit de l'avenir, on doit être prudent, madame, à l'endroit ^es conseils.
LA fJUEREE DU MIZÂM <£>&
— Tout ceci ne me parait pas fortnaturel, dit U jeune femme en secouant la tête. Colonel Douglas, c'est probat)lement aussi cette crainte de l'avenir qui vous fait reculer chaque jour devant votre mariage....
— lion, madame; je m'occupe de mon mariage plus que jamais....
— On s'en aperçoit peu, colonel Douglas.... Au reste, ce ne BoatpluB mes aflaires..'.. Voyons, i ma place, que feriei-Toos? Indiquez-moi un domicile sur le territoire anglais. Je veux abonder dans le sens de vos crainles, fondées on non.... Je quitte Nerbudda.... Où dois-je iller malmenant t
— Hais, dit le colonel avec nn calm» affecté, le joli lillage de Roudjah est une résidence fort agréable ; il y » Boe p«tUe société eufapéenne....
— Colonel, votre Rou(yah est inhabitable; j'aimerais oins la fiibanft de la miû dtraière. Ne parions pas de Rondjah.
— Vous pourriez choisir an port de mer sur le littoral du Halabar. >
Octane se tut quelques instants, et se dit à elle-même dans un monologue mental :
« Décidément, ces messieurs veulent m'éloigner d'ici; raison de plus pour ; rester. Je me retirerais devant un dinger : le danger n'eiiste pas. Je ne veai pas me retirer devant une intrigue : l'inlrigue existe. On me trompe, trompons. >
Et gffesque aussitôt élevant la voix :
I Oui, eût ûctavie, j'aimerais assez une ville maritime de l'IadC) siirtput pour les bains de mer.... Bombay a ^ grands agréments, je prois....
— Bonb^Yi madame, est un fauhoui^ de liondres, dit Edward....
— J« s^tiis fort cnriApe de yoir Golconde aussi, A causé i'm 4p^ imi m'autugatt bfl^iiwuB d^f foop enfances
— Madame, dit Edward, je me mets à votre disposition. Nous avons ici d'excellents porteurs de palanquin, et, si vous demandes un guide, je mets mon éruditioa indienne et mon dévouement à vos pieds. »
La colère commençait à poindre sur le visage d'Oclavie. Elle se voyait congédiée adroitement par ce même homme qui venait de lui témoigner tant d'amour.... Elle se leva pour ne pas éclater,' et saluant gracieusement ses deux interlocuteurs :
« Messieurs, dit-elle, nous nous reverrons à dtuer, n'est-ce pas?... Je vais réfléchir un peu sur ma peûle incursion au Bengale.... Mous en reparlerons.... Ceci mérite d'être longuement débattu avec un homme aussi instruit, aussi brave, aussi prudent que le colonel Donglas; avec un homme aussi dévoué, aussi noble, aussi sincère que sir Edward. >
Octavie fit un salut plein de gr&ce amicale et rentra dans l'habitation.
Une lettre de Sir Edward.
Oclavie s'enferma dans son appartement et ne descendit plus, même lorsque la cloche sonna le repas.
Elle se trouvait dans cette singulière disposition d'esprit dont une femme ne sait pas se rendre compte, et qui, ne pouvant être clairement expliquée, produit une irritation vague et un intolérable ennui. Octavie ne savait pas trop bien si elle aimait le comte Etona ou û elle le détestait. L'amour qui n'a point encore jeté de
Là. QUBRRB: du NIZAM 107
racines, et la baîne qni nent de cet amour dédaigné en naissant, composent, dans les ténèbres dn cœur, une passion étrange et sans nom humain.
La nuit dernière, grande et longue comme une vie, avait, il est vrai, rejeté dans un passé lointain cet amour on cette haine, et dévoilé un nouvel horizon à la jeune femme; mais la blessure de l'amour-propre, bien plus rive que celle des autres sentiments, saignait encore. La comtesse Octarie, avant de se hasarder dans un autre rêve d'avenir, aurait voulu se délivrer entièrement, par un procédé quelconque, des vagues inquiétudes du passé. Elle aurait voulu surtout voir s'accomplir le mariage de Douglœ et d'Amalia, car ce mariage la vengeait innocemment, à ses yeux, des dédains du jeune comte; il isolait ce dangereux prétendant, et l'obligeait à mettre encore entre elle et lui la barrière des mers.
Cette attente était chaque jour trompée. Douglas, par un motif inexplicable ou trop clair, ne paraissait pas fort empressé d'en finir avec ce mariage. Douglas, pensait Octarie, était peut-être lié par quelque hyménée clandestin, chose commune aux colonies, et il favorisait secrètement l'amour du comte Elona, espérant satisfaire ainsi aux volontés du ministre et aux exigences de son honneur.
La perspicacité d'Octarie n'était pas trop en défont sur ce point.
D'un autre cAté, la haine déraisonnable et immortelle qu'elle avait vouée à sir Edward n'existait plus, et l'estime ne lui paraissait pas un sentiment assez vif pour remplacer dignement cette haine à jamais éteinte. Un grand sentiment demande un successeur de même proportion, et la froide estime n'a pas, en ce cas, une valeur acceptable. L'amitié a son prix; mais, entre un bomme jeune et une jeune femme, elle est trop exposée i l'ambition dangereuse de changer de nom. Octavie
198 LA QTJBRRB DU NIEAM
anntit bien vonltl se donner h elle-mênie un ajooniement à des temps plus calmes, afin de pt«ndre une de ces déterminations stiuterainës qui apaisefll Ifes ellnnls. L'heure était brfilante, et n'accordait à la pensée aucun sursis.
La belle Tcore s'étonnait d'oublier si sotiTeiit I6s dédains du comte Elona pour sonfer à cette nuit terrible et charmante^ où le rroble Edipird s'était révélé A elle, comme il aurait fait dans Une île tout entière. Elle se retraçait vingt fois cette m&le simplicité d'hérolGme; celte délicatesse sublime dans nn tâte-i-téte ténébreux; ce tranquille cottra(^, cette protection modeste accomplissant an devoir, sans éclat, sans forfanterie, cotmne pour dispenser de la reconnaissance. A la TérHé, dans cette même nuit, sir Edward avùt déclaré son amour, en termes non équivoques; raàs la circonstance l'exigeait, et d'ailleurs cet éclat spontané de la passion ne faisait que mienx ressortir la respectueuse réstme de toute la nnit et dn jour suivant. Au dernier entretien du balcon et de la terrasse, lorsqQe Edward ramenait avec adresse le discoOrs sur un terrain trop brûlant, lie stifflsait-il t>as d'tin mot ou d'un signe d'Octavie pour donner à la conversation cette légèreté folle qui permettait de tout comprendre, sans offenser?
La brusque Intervention de Dtnlglas, à la fin d» ce dernier entretien, avait troublé la tête d'Octavie, et confondit encore dans un chaos sombre tant de sensations diverses, anciennes ou présentés, qui commençaient â se dissiper pour donner place à une ère nouvelle. Quel était le sens de ce signe d'intelligence que Douglas venait de faire à Edward, et qui avait été saisi au val par un infaillible regard de femme? Pourquoi sir Edward, jusqu'àce moment si jojeus et éi léger, s'étsit-il renfermé dans nn silence morne, avec un visage rêveur? Octavie se perdait en conjectures, et elle élevait même des doutes sur
LA OUBRRH DU NIZAH 109
cette lettre é4{aiToque tombée d'an arbre anx pieds <le nr Edward.
Quelques benreB avant le coucher du soleil, notre héroïne vit entrer dans sa chambre une jeune fille indienne, qni déposa une lettre snr un gaéridon chargé de fruits et de tafratchiasements.
La messagère allait sorUr après atoir fait sa commisùoD, mais Octavie courut à elle et l'atréla pour lui demander de quelle main venait cette lettre. La jeune fltle fit une longue réponse en lui^e bengali qui impatienta la comtesse, et elle sortit 8^ comme si elle eût été comprise.
Octavie tourna quelques instants autour de ta lettre, n'osant la toucher, eomme si elle eût redouté une explosion.
L'écriture de l'adresse avait une ^lure an^idse qui lui donnait une sorte d'épouvante. Cette lettre, i ne pas en douter, était de sir Edward. Les convenances méticulenseB ordonnaient de Is rendre sans la lire à l'auteur présumé..;. Cependant on ne doit pas raisonner ses ■erupulw au cœur du Bengale comme à la rue Neuvede-Lmembourg, surtout avec un homme plein d'exquise dflicatesse, l'homme si brave, si timide, si réservé de la dernière nuit.... Oh mettait une certaine complaisance duis cette réflexion.... D'ailleurs on peut se tromper.... Cette lettre est peut être du colonel Douglas ou de H. Tower.... Les écritures an^aises se ressemblent toutes. . . . L'Angleterre n'a qu'une seule main pour écrire les lettres des Trois-Rojaumes.... à ce point que tout Anglais, eu recevant une lettre, croit souvent qu'il se l'est écrite k lui^néme par distraction.
Ces raisons justificatives poussaient la main de la jeune femme, et une infernale curiosité venait encore au secours de ces raisons.
Le cachet n'a point d'armes à sa cire. Ce n'est donc
200 lA GUBRRB DD NIZA.H
pas sir Edward.... Il met son blason partout. Alors c'est H. Tower. . . Il serait absurde de frissonner ainsi devant l'écriture de H. Tower; mais à la première ligne, on ne frissonnera plus.
Pour s'exciter à l'imprudence. Octane crut devoir se dire à elle-même à haute voix : < Elle est de M. Tower I >
Elle rompt le cachet, court des yeux à la signature.... Non! elle est de sir Edward!... Qui l'aurait cru? Oetavie d'abord.
La lettre ouverte : t Eh bien I se dit Octavie, il faut la refermer et la rendre avec dignité à sir Edward, avec cette dignité qui supprime la récidive.... Ce doit être bien ciuîeux pourtant, une lettre de sir Ëdwardl... >
Elle répéta trois fois cette phrase.
On la rendra sans la lire, mais sir Edward ne croira jamais qu'elle n'a pas été lue. On gagne donc toujours quelque chose en la lisant.
Ainsi raisonnant, Octavie reprend la lettre : < Et puis, dit-elle à voix basse, lisons les premières lignes-, il ne tient qu'à moi de m'arréter od bon me semblera.... A la moindre phrase inconvenante, je jette la lettre pardessus le balcon. L'offense retombera sur lui, »
Elle mil la main sur son cœur, comme pour lui ordonner de prendre son calme ordinaire, et elle lut :
Sir Edward à Af"» la comtesse Octavie.
t n n'y a rien d'amnsant comme le jeu de conjectures, madame ; j'ai souvent joué cejen, j'ai perdu; mais j'en sois fou. »
A ce début, Octavie se donna un sourire et respira.
< Je m'étais alarmée en vain, murmura<t-elle entre tes lèvres. Sir Edward me continue son entretien léger de tout à l'heure; seulement il en fait un mon^oiogue épislolaire; c'est mieux. >
LA. OUBRRE DU NIZÂH SOI
OclavJe ne connaissait pas encore bien sir Edward. En se décidant h écrire une lettre, Edward avait deviné toutes les susceptibilités de la belle veave françùse, et il n'était pas homme à brusquer un début alarmant qui lancerût sa lettre par-dessus le balcon. Il avait donc gradué la forme et le fond de l'épltre avec tant d'art, qu'il espérait conduire la lectrice insensiblement, et comme à son insu, jusqu'à la fin.
La jeune femme, un peu remise de son émotion après ces trois lignes, continua sa lecture en l'iaterrompant quelquefois pour prendre conseil d'elle-même, et s'inventant toujours une excuse à l'appui de sa curiosité.
« Madame, nous sommes trois habitants du désert, vous, le colonel et moi-, trois anachorètes. Eh bien! dans ce royaume composé de trois personnes, il en est déjà une qui trouve que ce monde de trois fîmes est inhabitable, et qui se réfugie dans un désert beaucoup plus désert, pour ne pas vivre avec cette horrible société réduite à deux individus.
c Bien plusl depuis le moment de voire brusque retraite, nous sommes en délicatesse, le colonel et moi. ËQ perdant la plus belle moitié de notre petit genre humain, nous avons perdu le charme vivant qui adoucit l'àpre tristesse des solitudes. La colère fermente en nous, nous nous observons avec des yeux inquiets; les hostilités sont à la veille d'éclater à la première occasion. Le colonel et moi, nous formons déjà deux partis bien distincts, comme les whigs et les tories. Si nous avions deux presses, nous fonderions deux journaux pour nous démolir mutuellement et renverser notre ministère. Je serai peu étonné si je me vois demain rangé en bataille contre lui, et commencer une guerre pour réjouir les corbeaux.
« Après avoir abandonné ce désert, trop peuplé pour vous, madame, vous vous êtes lancée dans le sombre
202 LA ODERRE DU NÏZAM
ntlon des eonjecttrres, Mns^ide et sans fanal. Les conjectares sont d'ainnsantes erreors; on ne sait pas cela lorsqu'on a le bonheur d'être jeune comme fonSf madame....
c Tin jonr, j'avais donné on rendez-vous d'eitréme obligalioii au plus exact de mes amis, la veille, pour le lendemain ; j'arrivai le premier, j'attendis jusqu'au B<^, je restai seul. Il fallut bien dérouler la série des conjeelores ; j'inventai deux cent soiiante-huit cas d'empè^ement, pour excaser la faute inexcusable de mon ami. J'avais tout prévu, tout deviné, tout calculé; j'étais entré dans tous les mystères de la vie dujeune homme; j'avais déroulé pièce à pièce le mécanisme de mille ressorts, dont un seul, en se brisant, peut arrêter le pied déj levé pour marcher h un rendez- vous ; je voulais enfin me donner la satisfaction de dire i cet ami, lorsqu'il arriverait, son excuse aux lèvres : < Mon cher, j'avais deviné a cela. > Le seul et véritable motif avait été oublié dans le répertoire de mes investigations : pendant la nuit, mon uni était mort.
( Depuis ce jour, j'ai renoncé aux conjecluns, et je m'en trouve bien.
c Nous causions ensemble aujourd'hui aprâi tnidi; nous causions de bonne amitié, accordei-moi le mot, madame. Tout à coup un nuage a traversé notre entratien, un de ces nu^es qui se lèvent, sans raison atmosphérique, au milieu d'un jour serein. Votre voii a pris des notes sérieuses, une fine contraction d'ironie a aiguisé voireregard; vous nous avez quittés avec cette politesse froide du monde et des salons, qui est formidable dans un désert et sons des palmiers. Il m'a semblé voir le fojer du thé&tre Italien s'ouvrir dans une goi^e peuplée de tigres noirs; puis, vous avez disparu. La tristesse est tombée de la cime des arbres ; le aolsil s'est couché à
.in'Gooj^le
« Oui, madame, J'avoae que l'arritée du colonel â ■ donné ft notre entretien un nouveau caractËre, et que le ton que nous tcvons subitement pris alors côtoyait L'impolitesse. I) semblait que nous vous disions : c Madame, € votre présence ttous importune ici; vots defriez tohs ( retirer... ) On troute dans certains,esprits ititelligenlg une perception ^ délicate, qu'ils comprennent le sens d'un silence, d'un maintien, d'une altitude, à plus forte ntison d'une parole qui, n'abordant pas franchement ce qu'elle veut dire, laisse supposer le contraire de ce qu'elle dit. Ce privilège d'organisation, tous l'avez, madame; mais, comme toutes les rares facultés de ce monde, il dépasse quelquefois le but, et, par luxe d'intelligence, il eoodnit A l'erreur.
c G6si alors que vos conjectures ont commencé.
t Ges messieurs, aver-voas pensé, ont vmilu m'éloî- < gner de leur entretien d'abord, de leur maison ensuite. ( Ua présence les gène pour l'accomplissement de quel- € que chose de mjstérieui.... Cette habitation est peulc être on asile ouvert à des oi^es ou à des crimes cachés f aa monde et au soleil. Us ont arrangé ensemble le mac riage du comte Élona et d'Amalia, et ils m'en excluent « comme témoin... >
< Je pottrrdlâ, madame, vocs dét^ller ainsi toutes les CAHjècttttes que vous avez faites, et, quand j'aur^ épuisé le trésor de votre imagination, il me serait aisé de vous prouver que noua ti'tlvons ensemble détaillé que des erreurs. Tous dlt% qu'au fond de tout tela il n'y a rien, absolument rien, ce serait vous tromper, et vqus tromper avet gaucherie : car, pour des oreilles fines et exercées, on entretien est comme une sjmphonie exécutée par d'habiles artistes ; à la moindre discordance des cuivres ou des tordes, on peut afGtmer qu'il se passe, dans l'orchestrey quelque chose qui n'a rien de commun avec la partition. Maintenant, vous me demanderez, madame.
de venir & voire aide et de meltre le nom de ma vérité mystérieuse à la suite de vos erreurs. Quand je vous aurai répondu, selon vos onkes, vous verrez que cet ami, dont je vous parlais tout à l'heure, est mort une seconde fois. Mais, dans notre intérêt commun, il me faut attendre quelques jours pour vous révéler cette seconde mort.
c Hoi, madame, entrer dans un complot qui vous (^ligerait à vous éloi^er d'ici 1 Je chasserais le monde entier de la place qui serait désignée par vous, et je vous y laisserais seule comme un monde, à condition de l'bahîter à vos pieds. Notre mdson de Nerbudda est triste; si vos yeux l'éclairent et la réjouissent pour nous et ponr un peuple de serviteurs, vous êtes la seule locataire exclue du bonheur commun qui est votre œuvre. Cela n'est pas juste. Donnei-moi nn ordre, madame, et à l'instant même je vous conduis dans une retraite plus digne de vous, au centre des possessious européennes.
( Votre palanquin est prêt. Nous vous ferons bonne escorte jusqu'à Roudjah. Vous passerez la nuit dans ce village, et demain je vous promets de vous installer, comme une divinité que vous êtes, dans une habitation charmante, entourée de fermes et de petits villages, et fondée par des planteurs trançais, vos compatriotes, qui vous feront l'accueil le plus hospitalier. Vous croirez être à Meudon, à Auteuil, à Fontenay-sons-Bois ; vous serei tentée de demander votre voiture pour vous montrer sur le boulevard de Paris. Si vous saviez toute la peine que la nature aprise dans ce coin de terre, pour s'habiller i la française, vous viendriez la bénir demain en partant ce soir. On dirait que cette bonne mère a songé k vous; et qui sait si elle n'y a pas songé? Elle a supprimé les arbres des tropiques à deux lieux i la ronde; elle a donné à la terre nue végétation européenne, et aux jardins un aspect civilisé. Il y a deux collines, taillées sur
IiA. GUERRE DU NIZAH 2(fô
le pa(r«n des cQleaux: de Meudoii et de Saint-Germain; elles s'enlr'ouvrent pour laisser couler une petite riviëre qui ressemble à la Seine comme deux gouttes d'eau.
« Comtesse Octaïie, il ne tient qu'à yous d'être la châtelaine de celte seigoeurerie française au Bengale. Le colonel Douglas, possesseur du manoir de Kearim, tous le vend, au prix déjà payé, cent livres, ou deux mille cinq cents francs. Au cœur du Bengale, les montagnes ont la valeur commerciale d'un caillou de France; on achète vne forêt immense comme un bouquet d'Opéra, une rivière comme un ruisseau. C'est l'âge d'or, c'est le siècle 4* Adam. Quand le paradis terrestre fut vendu par expropriation forcée, l'acheteur ne te paya pas, et encore il trouva le marché onéreux.
€ Vous me permettrez, je l'espère, madame, d'aller vous rendre quelques visites dans ce domaine créé pour vous. Nous viendrons tous les jours, le colonel ou moi, prendre vos ordres, et saTok si ce nouveau genre de vie est à votre convenance et peut devenir pour vous une douce habitude. Si nous nous étions trompés, toutes les portes de l'habitation de Nerbudda se rouvriraient pour TOUS recevoir, et j'inventerais des fêtes, s'il le faut, pour adoucir votre exil volontaire, et changer votre prison en paradis.
< Le vent du nord souffle et rairatchit l'air. La fin du jour sera charmante. Tout favorise, ce soir, notre petit voyage ou notre grande promenade. Trois palanquins sont prêts pour vous et vos femmes de service. L'escorte est à chev^. Ordonnez, vous êtes reine ici, vous n'avez que des serviteurs, et le plus dévoué de tous se nomme, à vos pieds,
< Edward K... »
An premier abord, cette lettre d'Edward semble dépourvue de tact et de mesure: elle trahit un trop grand
206 LA. fiUËRRB DU NIZ&M
empressement d'éloigner Octavie, et l'on ne sera pas étonné si elle manque son but. Mais il était impossible i Edward d'écrire autre chose dans l'heure brâlante qui précipitait sa plume sur le papier.
La nuit allait tomber bientôt avec des terreurs et des périls an-dessus du courage humain^ il fallait donc, i tout pris, éloigner une jeune femme dJe ce théâtre lugubre où le plus épouvantable des drames devait se jouer. Nizam, avec ses facultés infaillibles, n'était pas bomme i sonner l'alarme pour des dangers imaginaires. L'invasion des Taugs était imminente, d'une nuit à l'autre, parce que Nizam l'aRirniait. Sans d^ute une défense héroïque et victorieuse protégerait Nerbudd^ confire l'assaut des étrangleurs.
Douglas avait appelé, au premier avis de Nizam, son bataillon d'élitc-Uose et ses braves cip^ï^sse mettraient m marche après le coucher du soleil; fjs arriverâent i la faveqr des ténèbres el dps arbres, paur s'embasquer dans les bambous de l'étang voisin, et tomber comme on faisceau de tonnerres sur l'ennemi.
HÛB, en admettant le succ^, il fàU^Jt prévoir ans» qu'upe bataille fortpidable s'engagerùl entre les spectres diaoves et les soldats anglo-indiens : il ne fallait donc pas troubler, sous un toit hospitalier, le repos et le eonameil d'une femme, par ce spectacle de désolation et de mort. Si la lettre d'Edward manquait son efEet, l« devoir du moins avait été rempli. La comtesse QctaYi«, rebelle 8 une invitation pressante , quoique mystérieusameat motivée, ne pouvait adresser aucun repraphe aux maîtres d£ Nerbudda ; elle se destinait à subir eaus murnuiTe les conséquences de sa fatale obstination.
L'événement devait se trouver d'accord avec le caractère d'Octavie. La lettre attentivement lue, Octavie mit un fionpcon sur chaque phrase, et elle recommença ses coi^jecMires, en dépif fies qltseFvations qu'E4Tvw4 »V9il
LA. aUBKRE DU NlZklt 207
faites sur ce cbipitre, et qu'elle regardait comme autant de pièges. Ne pouvant rien voir de clair au fond de ces mjstères, hormis la pensée bien évidente de l'exiler de Nerbodda, elle prit ta déterimuaûon de rester et d'observer.
Elle envoya sur-le-champ une de ses femmes i sir Edward, avec cette phrase :
< La comtesse Octane est eschaatée de l'accueil hospitalier qu'elle a reçu à Nerbudda, et elle n'est pas dis* posée à changer d'habitation. >
A cette réponse, Edward fit le ûgne qui veut dire : c J'ai fait mon devoir, advienne que pourrai >
Dès ce moment, il oublia tout puur s'occuper sérieusement des moyens de défense. Prenant l'allure nonchalante du colon indieD, il visita les qua^e murailles extérieures de la muson, pour s'assurer qae partout la terre étùt intacte. Il fit émender par des jaidiniars les brandies inclinées sur la façade, en accusant de négligence les travailleurs, qui oubliaient toujours, disait-il, de soigner la taille é^ arbres avant la saison des pluies. U examina en détail les fenêtres basses, toutes bardées de fer commâ celles des marchands d'or, à la Cité de Londres. Il ne laissa aucune chance de succès au hasard, A l'impétuosité, à la ruse, à l'intelligence de l'attaque; et le soleil tombé, il ferma lui-mÉme la porte de l'habitation, et plaça au vestibule deux serviteurs reconnus intréi^es, avec défense, A qoi que ce fût, d'entrer ou de sortir.
c Cet ordre n'est pas nouveau, ajonta-t41, mais il est uUle de le renouveler souvent. »
Oclavie congédia ses femmes après le coucher du soleil, el se glissa comme un fantôme dans la galerie, éclairée par deux ouvertures, à ses extrémités. Pendant le jour, •lie avait découvert ce poste d'observation, qui permettait & l'ceil de plonger sur les deux façades. Un instinct
208 LA. anBRKB DU NIZAH
étrange pousse bn^ours les femmes à découvrir ce qui les inile, et ce que les hommes veulent souTent leur r^ cher, dans de louables intentions.
La nuit n'était pas très-avancée, lorsqu'un frôlemenl léger raja la façade apposée de la teirasse. Octavie se pencha sous une persienne, avec une précaution féline, et laissa plonger un regard perpendiculaire le long da mur. Elle vit distinctement, aux lueurs des grandes cod- Btellations, un corps humain tomber sur les hauts gazons de la lisière des bois, et elle reconnut sans peine sir Edvrard, à sa taille svelte et superbe et à cette allure audacieuse, h cette fierté de mouvement qui n'appartenaient qu'à lui.
Elle se releva, le visage couvert d'une sueur froide, et croisant les bras snr sa poitrine, elle murmura comme nu soufQe ces deux mots :
«: Cest Inil >
Le silence de ce désert permit d'entendre quelques instants un léger bruit de pas sur les feuilles sèches; puis on n'entendit plus que les harmonies naturelles de la nuil.
< Cest luit > répéta-trelle plusieurs foison élevant sa voix du Ion le plus bas à l'expression de la colère sourde et stridente.
Elle se tut et se promena dans la galerie avec une agitation convulsive, comme une femme aliénée dans le co^ ridor de l'hospice sur le seuil duquel les malheureux ont laissé leur raison.
Octavie éprouvait un besoin infernal de faire retentir ses plaintes à quelque oreille humaine; autour d'elle il n'y avait que solitude et repos. Une aigrette de feuilles jouait avec les persiennes des deux balcons aux extrémités de la galerie, et les deux murs qui se prolongeaient, avec l'uniformité d'un défilé de marbre, répétaient, dans un écbo perpétuel, l'aspiration d'une poitrine ardente, et le
LA. QUERRB DU NIZAU 209
bruit de deux pieds vigoureusement appuyés sur les dalles à chaque élan.
Elle se retournait parfois avec vivacité, trompée par elle-même, et, ne se crojant plus seule, elle s'attendait à rencontrer face à face quelque lugubre apparition.
La galerie était toujours déserte. Entre les éclaircies des balcons luisait une étoile qui ressemblait à l'œil d'un démon regardant à travers les persiennes une jeune femme au désespoir.
Enfin, la colère s'élança' de la poitrine aux lèvres comme un torrent qui a brisé l'écluse, et Octavie, à défaut d'interlocuteur, s'adressa im monologue pour se donner quelque adoucissement.
— C'est bien lui!... Je pouvfds me dispenser de le voir, je l'aurais deviné! .. Les hommes veulent être msésl... rusés avec nonsl... Pauvres gensi Celui-là passe pour habile.... Fiez-vous aux renommées!... Habile! ... Combien faut-il de degrés de stupidité à un homme pour obtenir cette réputation? Il m'écrit une lettre.... un tissu de gaucheries!. . C'est comme s'il m'avait dit à chaque phrase : c Madame, parlez ce soir ; < partez vite, ne regardez pas derrière vous ; j'ai un manc vais coup à faire cette nuit, a
c Oh I il est habile sir Edward !
< Que je suis heureusel j'aurais pu l'aimer 1... Et si je l'avais almél Mon Dieu! vous m'auriez peut-être sauvée du désespoir!...
( A quel in^e rendez-vous de bohémiennes cuivrées s'élance-t-il ainsi, à cette heure,jo;eux comme un époux de la veille, bravant les bètes fauves, pour quelque femme indigne, quelque courtisaae des carrefours du bois?
c Tout mon sang brûle et se glace à l'idée que je pouvais l'aimer !
« Oui, je pouvais l'aimerl il a été mon ange gardien
910 lA aUBftRB DU NIZAH
dans ane nuit, une nuit monstrueuse, comme les étoiles n'en éclaireront plus I il avait mis dans sa voix ce charme qui divinise la parole humaine; il s'était élevé à celte majesté d'héroïsme qui commande l'admiration I Quand le jour vint, quand la lumière éclaira son noble visage, je ne donnai au soleil que le second de mes regards.... Eh bien ! il n'y avùt là qu'une m|stérieuse idée de Inhisottl
f n m'aimait, lui, disût-il ; du moins il me l'a déclaré une rois, une seule, et du même ton qui peut servir à une déclaration de haine.... Dans ce loi^ et dernier entretien, il s'est bien gardé de me parler encore de son amour.... il m'a joué une comédie amusante.... amusante comme tout ce qui ne vient pas du ccBur.... et moi, trop simple ! je louais aujourd'hui sa réserve, sa discrétion, sa modestie, sa retenue I Que de vertus absentes ma généreuse ignorance lui prètaitl... Oh! U femme sera l'étemelle dupe de l'homme, noire étemel
" C'est maintenant qu'il faut partir 1 il n'aura pas besoin de m'éaire une seconde lettre pour me décider! S'il le faut, je partû-û seule, seulel dussé-je passer devant des repaires de tigres el de lions.... Au Bengale, comme partout, le plus fauve de tous, c'est l'homme. Les cavernes sont plus habitables que les maisons t
« Au reste, c'est ma faute I Une femme s'expose à tout, et n'a pas te droit de se plaindre, lorsqu'elle abdique, lorsqu'elle croit s'élever au-dessus de son sexe, en s'ahaissantà des réies d'aventurier; en courant Ib monde à la suite du premier tuteur imbécile, tombé du ciel comme un Qéau de l'enferl... L'univers d'une femme est la maison de sa famille ou le couvent.
c C'est ma faute, je dois l'expier!
c Aussi, mon Dieal on est bien embarrassé ponr vivre en ce monde I ... La vie est une chose que personae
LA aUERRB DU NIZAM 311
ne sait ûdre!.,. U Taudrait avoir deux existences; la preimère serait un essai.... lorsque l'expérience lient, il faut mourir : c'est la veitu des- vieillards : à quoi leur sert-elle?... A donner des conseils.... on ne les écoute pas.
< Folle! si quelque aoii m'avait dit hier : c Voilà un c vieillard, adressez-vous à lui, il éclairera votre jeu- < nesse.... > Dans quel océan d'ironie amëre j'aurais no;é ce malheureui ami !
< L'expérience ne sert qu'après la faute.... On prend des armes et une bonne escorte au lever du soleil lors- ^'oo a été volé, la nuit^ dans un bois.
c A mon secours, mon Dieul Ma tête est trop ffûble pour garder sa raison. >
Octavie serra son front avec ses mains comme pour y retenir son intelligence prête à s'échapper, et resta quelques instants sons l'oppression d'un abattement muet. Puis elle déroula une natte dans un angle de la galerie et s'étendit lourdement sur ce lit de repos.
Dans ces crises, la bienfaisante nature donne aux êtres Bouffiranta une léthai^e plombée qui ressemble ao sommeil comme la mort. On a le sentiment confus des choses extérieures ; il semble qu'on est scellé dans une tombe avec le suaire, et que l'on entend glisser sur le marbre le bruit du vent et des herbes. La jeune femme dormaii ainsi.
.invGoo<^[c
LA. GDBRRB DU NJZÂM
Tmjiti.
Une circOnetance inconnue fit avorter l'eiplosion des crimes préparés pour cette nuit, car il n'était pas permis de suspecter la sagacité de Nizam. Les soldats embusqués dans les bambous de l'étang voisin n'entendirent pas le signal de leur colonel. Sir Edward veilla jusqu'à l'aube, couché dans les herbes, sous les fenêtres d'Octavie, avec Niiam, et douze cipayes, braves, robustes et adroits comme eux.
Les Taugs ne se montrèrent pas.
Avant le coucher des dernières étoiles, le colonel Douglas ordonna que tous les soldats, au lieu de rentrer dans leur cantonnement, se cacheraient dans les massifs les plus ténébreux et les moins fréquentés des deux forêts de Nerbudda, et qu'ils y séjourneraient jusqu'à nouvel ordre. Nizam approuva ce plan, et dit à Douglas :
< Fiez-vous à moi, mon colonel, je vous livre ma tète comme garantie. Les Taugs n'ont pas renoncé à leur projet; je connais mes bandits. Ne nous endormons pas, veillons toujours, d
Au lever du soleil, l'habitation reprit sa physionomie ordinaire. Personne, parmi les serviteurs, n'aurait deviné au dehors qu'une attaque et une défense terribles étaient dans les éventualités probables de la dernière
.invGooj^le
Le colonel Douglas Alra dans les bois h la tète de sa troupe, pour désignertui-méme les postes et donner ses dernières instructions au capitaine Moss. Edward n'avait pas quitté la terrasse de Nerbudda. Les premiers rayons coloraient les cimes des arbres en réveillant les oiseaux. Nizam était parti, emportant toujours avec lui ses secrets d'exploration.
< Elle dort, disait Edward dans un monologue mental, elle dort avec cette bienheureuse tranquillité d'esprit qui accompagne toujours le sommeil des femmes.... A nous la veille laborieuse ou le rêve étoulfantl Oh! les femmes!!!... celle-là.... ce savoureux démon de satin, a reçu de moi une lettre hier; elle a lu cette lettre fiévreuse, comme on lit un journal anglais, du bout des prunelles.... puis, la belle dame a fait sa toilette de nuit: elle a roulé nonchalamment ses beaux cheveux avec une coquetterie égoïste, pour se plaire à elle-même, pour se réjouir de sa grâce dans son sommeil. Elle s'est endormie le sourire aux lèvres, et jusqu'à son réveil elle gardera sur ses joues charmantes la sérénité rose du chérubin!... Oui, voilà bien les femmesl... Et moi, si je loi disais aujourd'hui : a Madame, j'ai veillé pour vous f du soir à l'anrore, j'ai veillé comme le chien fidèle à « la porte de son maître; j'ai veillé mes armes à la main, < parce que vous vous êtes obstinée à rester dans une c maison bouillonnante de périls, et nous avions tous € juré de mourir sur le seuil de cette maison, qui est le « temple auguste de votre beauté.... d Si je lui disais cela, elle me récompenserait avec un sourire incrédule et un équivoque remerciment, à la française : parole des lèvres, silence du cœur !...II y a des oiseaux qui passent dans son souffle, et s'envolent dans le ciel..:. Qu'ils sont heureux I »
Au milieu de cette extase de contemplation, Edward entendit un bruit de pas cadencés dans une allée ron-
314 LA. GUBRRE J)U NIZA.M
tière de l'bsbitqtioD, flt M Rurcb» da « cAté d'un pas tràft-lent.
C'était l'heura «A I'qq arrivait de Eoudjab ou des habit^tionB lointainea du voisinage, les départs ayant tou< jours lieu un peu avant le lever du soleil.
Edward cherclia Doqglas aux environs, mai» le colonel était occupé de ses devoirs militaires,
fi II est impossible, M dit Edvacd, que ce soit te nabab : nous l^s avons exilés à notra insu, lui et sa fille, pour trois jours. Trois jours sont trois siècles, quand une bpura est devenue prédeuse copime une mina d'op. >
la coqjeoture était fausse : I& pabab et ipiss Arindq arriv^^Qt 6R palanquins.
Edward toqrut au-devant da la jeunp maîtresse dp l'babitatioq, pour l'4ider à descendre et lui offrir son bras.
< Ceci v^ terriblement {CompliqHor U situation, sp i)iti|, mais Ëùsons toujours ce qu'il faut faire en attendant l'inconnu. »
Kîss Arîn(l3i suspendue au ilWt d'Edward) avec noe
iionchalwce créole, parlait déjà, oomfflo l'oiseau à rapbe, f#tigité du lopg silepce de I4 nuit-
t Oui, sir Edward, disait-elle, ces visites sont trèsennujeuses. Les voisins ne sont pas amusants, Us racontent tP4s la même cbose. Nous avons passé la nuit cbei tl- Barlo^y, c'est un ministre, il doue a lu ta Bible jusqu'à une beure du soir; je dors encore, voies. J'ai dit i mon père qu'il fallait retourner à Ijerbudda. Nbos avons visité quatre familles, M. Barlow s'est cliai^ de voir tes autres. Tout ce monde vient ici, à mes noces, dimanche prochain. Mon père a fixé Ip jour. Nom danserons, c'est ce qu'il y aura de mieux. Vos demptselles blanches sont bien laides; vou^ n'êt^ p» de pet ans, vqus, sir Edward, parce que vous êtes blanc. S) j'itaù
L4 ftUURRB DU NIZ&U Hk
bomina, je nf poumis pas aimer nne femme blanc])» : c'est fade comme du lait. Ijes quakers ne viendront pas à notre bal. Tant mieus! Quelle dr&le defamillet les demoiselles parlent en lermant les yeux, et les hommes ne parlent pas. Pourquoi sont-ils quakers, ces gens>là? Hi ont commis quelque crime dans leur pays, et on les a condamnés à être quakers, fiites^noi, ^jr Edward, notre anii le colonel est-il ïesèl
— Je crois qu'il est en cbasse i^ja le bois, mis* ' Ariada; op l'a m sor^r au Ie?er du soleil.
— Seul?
— Ohl miss Arinda, jamais seul; il s'est fait accompagner de quelques-uns de vos meilleurs chasseurs.
— Il est si imprudent, le colonel?
— Ne croyez pas cela, miss Arinda. Au reste, qqd danger pen(-il courir à cette heure?
— Eh I mon Dieu 1 il peut y avoir quelque hèle féroce en retard.
— Celle-là, miss Arinda, serait punie de sa paresse par une balle du colonel.
— Sir Edward, vous direz au colonel Douglas qu'il ne pourra me voir qu'à midi. Les porteurs m'ont réveillée au soleil, et H. Barlow m'a donné du sommeil pour deux nuits, je vais appeler mes femmes et me reposer. A bientAt, sir Edward, je f ous quitte. Vous verrez le colonel avant moi; dites-|tii que je lui défendrai la chasse quand il sera mon mari- >
Arinda tendit amicalement la main à sir Edward, et franchit l'escalier avec une agilité de gabelle.
Edward resta seul sur la terrase, car le n^ihab s'était arrêté dans une ferme voisine du chattiram, pour donner quelques ordres et visiter de jeunes plantations,
Ua osil scrutateur! eoUé sur la lame d'une persienne, avait suivi Edward, du pied de l'arbre où le palapquin d' Arinda s'était ouvert, jusque sur le seui) de l'habitation.
216 Là GUEREK DU NIZiM
Cest toujours ce même génie infernal qui prend un rt>\e an milieu des existences passionnées, et conduit les pas et les regards dans la direction fatale. Ceux qui ont vécu savent cela; ceux qui ont fait le semblant de vivre l'ignorent, et accusent d'invraisemblance le philosophe historien. La vie des êtres privilégiés est un duel sans fin contre la maligne intelligence du hasard.
Octavie avait tout vu. On aurait dit qu'âne invisible main l'avait secouée dans sou sommeil au moment inopportun, et qu'une voix lui avait dit : < Regarde! >
Quel étrange sourire assombrit son front, et vint expirer sur ses lèvres pâles et convulsives ! A ce sourire succéda une expression plus étrange. Octavie éprouvait celle lamentable joie de l'amour- propre qui voit une prédiction s'accomplir. L'événement attendu brise l'âme, mais on triomphe toujours d'avoir eu fatalement raison.
«Oui, c'est bien ainsi! c'est bienl dit-elle avec la tranquillité menaçante du nuage qui garde le trésor de l'ouragan. On ne pouvait pas mieux deviner une infâme intrigue dans toutes ses honteuses circonstances! Que je m'applaudis maintenant de n'avoir point stupidement obéi à celte lettre de mensonge I J'ai vu... Le voilà radieux avec sa bohémienne du Malabar I Comme i! est fier de sa conquête 1 comme son bras tressaille de bonheur enlacé au bras de celte bapdère de cuivre rouillé ! ... Vraiment il faut vivre, il faut voyager, il faut courir le monde pour connallre les hommes I Quelle race!.. .c'est nne femme, cela leur sufHt à eux!... Elle danse pour amuser les soldais et les fakirs; qu'importe? c'est une femme ! Elle se charge de bijoux faux comme une déesse de pagode, c'est une femme! Elle est vieille à seize ans, c'est une femme! Elle a une chair de démon vautré an feu, c'est une femme!... Il y a des hommes qui se payent de cette fausse monnaie de notre eexe, dans leurs inconcevables passions, fi
LÀ eUBRRB D0 NIZAM 317
Octafie fit iin geste énei^qtie et porta la main à son front, comme pour se recueillir et arranger une idée. Elle s'assit, se leva, s'assit encore, et écririt ce billet :
« Sir Edward, t Vous êtes le plus dévoué de mes serviteurs, n'est-ce pas ? Je compte donc sur vous en toute occasion.
c Fûtes seller deui chevaux et préparer deux palanquins. Je ïeux vbiler les environs avec mes Temmes, vous m'escorterez.
« J'exige la plus grande célérité. Le soleil est déjà fort incommode, ne perdez point de temps.
I Votre bien dévouée, comtesse Octavie. %
Elle fit remettre le billet à son adresse, s'habilla précipitamment, appela ses femmes de service, leur donna ses ordres de départ et descendit.
« Cette maison est souillée, se dit-elle en effleurant les marches de l'escalier, l'air que j'y respire me souille moimême. Gardons-nous bien cependant de lûsser percer sur tpon visage et dans ma parole une ombre de jalousie. Comme il en triompherait, lui I Soyons femme jusqu'à la fin.... Car, Dieu le sait! je ne suis pas jalouse, je. suis indignée; j'abhorre les lâchetés et les trahisons. »
Sir Edward attendait la comtesse Octavie aux premiers arbres de l'allée de Roudjah.
Il y eut quelque embarras des deux côtés dans celte première entrevue ; mais tout fut dissimulé avec adresse pourtant.
t C'est bienl dit Octavie; tous êtes exact, sir Edward.
— Vous avei ordonné, madame, j'û obéi, dit Edward avec un geste respectueux et un sourire charmant.
— A cheval, sir Edward, et faites avancer les palanquins pour mes femmes.
SIS LA aUSERB DU NIKAM
— Les poFtenrg sont & leur poEts, madame; tonales ordres sont donnés.
— C'est bien, partons,
— Où a))oDS-nou3, madame?
— Hais il me semble, sir Ëdwud, que tous avez deviné le but de ma promenade, puisque vous ip'attendiez sur la route de floudjab.
-~ J'd pensé, madame, qu'après le conseil de )q nnit, TOUS aviez dai^é suivre l'inspiration de la lettre qiiç j'ai eu l'honneur de vous écrire.
— Vous avez raisonné juste, sir Edward, dit la eontteese avec un ton d'ironie imperceptible; oui, la nuit porte conseil..,. Je vais àRoudjab....niais je ne vais pas plus loin.
— Vous ne suivez alors, madame, que la iRtàtié de moQconseil....
— Abl je sais ce qnevons vDulesdire.... Ouii je renonce au doinaine du colonel Douglas. On ne vient pas au Beugale pour cbercber les coteaux de Heuiion. Vous remercierez bien poHF P)oi le coinqel.
— Madame, dois-je vous ponduire à Sweet-BoiurB-Irm, àRoudjah?
— Hais j'aimerais »issi bieii ine loger ailleurs, dit Octavie après quelque hésitation ; cette hAtelleiîe ne me convient pas.
— Il n'j en a pas d'autre, madame. »
Octavie fit un mouvement qui arrêta son cheval.
<i Comment, sir Edward, ce grand villa|;e anglais n'a qu'une auberge?
— J'en fonderai une seconde pour fona, nia^WPi s'il le faut, j)
La jeune femme lança i.^ regard étr^fige à Edward.
(( Oh ! je Irouverù ui)e maisflo convenable, j'en ferai une auberge pour moi. Avec de rainent, on «chète ua palais à la minute.
LA aDBRRB pV NIZAH 219
< La EoaiiOQ du capitaine Hogs est à votre disposition. Moss esï absent-
— Oui, cpla m'arrangera; je descendrai cheï le capitaine Hùss provisoirement; et, avant ce soir, j'aurai bien trouvé.... na chez mai.... Hon Dieu! ce n'est pas ce qui ni'inquiètel
— Yonsavei d'autres soucis, madame? Permettez....» Ûctavie excita son cheval, qui prit les devants et laissa
Edward k distance.
«[ Il ; a quelque chose d'extraordinaire li-dessous, y pensa Edward; et il tomba en râverie.
Oa n'enteudit plus que le pas cadencé des chevaux et le chant monotone des porteurs de palanquins-
En arrivant à Roudjah, Edward conduisit la jeune et belle voyageuse h la mdson destinée, et lui offrit ses servicaB.... Oclaiie l'arrêta brusquement par cette intornigatioa :
c Avez-voue huit jours à me donner ià, à Roudjah, m Edward î
— Huit jours, madame, c'est impossible....
— Abt c'est impossible.... Ainsi, votre dévouement est une formule épistol^e, sans conséquence. Eh bien 1 je me contente de quatre jours.... impossible aussil Et deux jours?. ..Encore impossible.... Quelles afiaires vous devez avoir sur les bras I... Sir Edward, je vous soupçonne d'être gouverneur des Indes, incognito.
—C'est que.... voyez-vous, madame, j'ai promis au colonel del' accompagner dans unepetits chasse, et ce soir....
— Je conçois, n'en parlons plue- La chasse doit passer avant tout.... Adieu, sir Edward. Je garderai bon souvenir de vous. »
Edward s'inclina profopdépient pour saluer, et en se relevant il ne vit plus la comtesse. Elle était entrée dans un appartement avec sa suite, après avoù bien payé les porteors.
D,nl,ii"invG00<^[c
220 T^\ GUERRE DU NtZAH
c Quelle femme infernale! Bedit-ilàlui-mAoïeeD a'iloignant à pas lents, et comme j'ai deviné sa pensée I ElleaToulu me sonder; elle a voula savoir si je dois repartir snr-le-champ pour Nerbudda, ou si je dois séjourner à Rondjahl L'intention de sa mse est trop évidente.... Halédictionl... élre ainsi jouet Elle vient ici pour voir son jeune comte Élonal... Cestmoi qui l'ai conduite à ce rendez-vousl... Elle choisira quelque maison isolée, et là, libre de toute surveillance.... Non, noni ce bonheur ne leur arrivera pas! je me le jure i moi-même.... Obi je meurs vingt fois, dans un seul accès de désespoir, à l'idée que cette femme, qui vient de me refuser un regard d'amitié, va prodiguer les rajons de son sourire, et des mots de tendresse qui donnent le paradis à un homme et & l'autre Tenferl... Nous verrons I l'amour est une passion abominable, parce qu'elle conseille des choses odieuses.... Pourtant il ne faut pas se lasser étrangler par ce taug de feu qû se nomme la jalousie, je crois, a
Sous l'impression de ces idées, Edward se composa, pour ainsi dire, une toilette morale qui devait dissimuler aux regards d'un autre son trouble intérieur. Il ramena des lignes calmes sur sa ligure et la sérénité dans son regard; il essaya sa voix comme on fait d'un instrument, afin de prendre le ton aaturel des jours paisibles de la vie, et, quand il se jugea prêt à entamer un entretien difficile avec chance de réussir, il se dirigea vers l'habitation du comle polonais, à l'antre extrémité du vill^e.
Edward n'eut pas de peine à renconfrer le jeune Élona.
Us se serrèrent cordialement les mains, et sortirent du village dans la camping, pour parler avec plus de liberté.
« Vous voyez, ditËlooa, que j'exécute aveuglément les ordres de l'amitié. Vous m'aves recommandé d'attendre ; j'attends.
— Oui, dit Edward, votre dévouement est beau, ei
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j'espère que H. Tower et sa pupille recevront bienUkt la «isite du colonel Douglas.
— Ah ! dit Élona en affectant un grand calme, le mariage sera bientitt célébré... Tant mieuxl il est temps que cela finisse...
— Je ne sais pas trop comment cela finira, mon cher comte, parce que nous n'avons guère le temps de songer à ces cboses. L'heure se fait de plus en plus maavûse... Je vous parle sincèrement... il vaut encore mieux être ici, occupé à s'ennuyer avec M. Tower, que de passer des nuits infernales à Nerbudda.
— Que vouleï-vous dire, sir Edward?
— Ce que je veux dire est assez clair : nous vous avons donné le bon poste, nous avons pris le mauvais... Comment passez-vous le temps ici, comte Élona?
— J'attends.
— Voilà toutf
— C'est bien assez, sir Edward, il me semble, pour mourir d'ennui.
— Et la charmante Amalîa? Voyons, personne n'est amoureux ici de la divine Grecquet
— Personne ne la voit ici, personne, sir Edward.
— Excepté pourtant M. Tower et. , .
— Personne. M'*" Amalia ne descend jamais.
— N'importe, comte Élona, je ferais bien volontiers un échange de situation avec vous... Nerbudda est inhabitable.
— Il me semble, sir Edward, que j'aper(ois à travers vos réUcences une arrière-pensée fort peu avantageuse
— C'est que je ne conçois pas le reproche indirect que vous m'adressez avec une obscurité transparente. Si je suis à Roudjah, c'est vous qui m'y avez envoyé. J'y reste pour vous rendre service...
■v,Go(v^[c
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— Et aussi tiU pen ponr vob^ [tlaisir. Allons, mon cher comte, vous êtes trop brate, trot) àboUreux du péril, trop jalottl de votre hotineur, polir rester à Capoue quand On s'égorge à Zama. D ^t qu'un dttrait
— Parlez-vous sérieusement, sir Edward?
— Eh! mon Dieu! âl'je plaisantais, jd ne lirais pds.
— Il y a-doDC des dangers terribles à l'babiiatioD?
— Hais vous le savez bien, inon cher comte...
— Preitez garde, sir Edward, vons êtes SUT le chemin de l'insulte...
— C'est le seul chemin de ce monde qui me soit inconai}, comte Élona.
— Vous dtiulez de mon courage! ce doute est un affront...
— l'en doute si peu, comte Élona, que je vous invite à une fête superbe pour cette nuit.
— Quelle fête?
— Partons bas, et mellons-nous encore plus h l'écart. Les arbres mêmes s'inclinent, écoutent et parlent. Gagnons le terrain nu, et écrasons l'insecte qbi marcha sous nos pieds. L'air est plein d'oreilles de Taugs.... Comte Elona, l'habitation de Nerbudda est menacée d'un assaut noclnme. les TaUgs attendent les ténëbn s pleines et l'heure du profond sORittlâil. Alors, Ils soi ■ tiront des bois comme des tigres debout ; ils escaladeroi t nos murailles ; ils tomberont au milieu de nos serviteni i glacés d'effroi. Pensez-voUs que les jeUttes gens de coa> rage doivent faire défaut à cette scène d'épouvante, lorsque la jeune fille du Bengale se dressera échevelée sur son lit, en appelant à son secours tous ceux qu'elle haAOti de son hospitalité?
I — Edvrard I Edward ! vous me faites frémù* I
' — Tanl mieux !.... Oui, cher comté Elona, on peut
douter de votre courage sans vous M-e injure.. . . Ecou-
LA aUBRKS DU NIZAM 223
1» I écoutez I tojons, ({ue lerei-vous pour me prourer que vous êtes bravel vous me citerez vos glorieux états de service : ils sont éndents, je le eais; mais ils sont Tulgairee. Il 7 a toute une Pologne, il j a loilte une Fnûice brare connue vous!... Vous voua batlret en duel avec moi ; cela ne prouvera rien. Le plus obscur bourgeois de France reçoit à quinze pas une balie en riant. Od s'aligne au «oleil cent mille contre cent mille, avec de la musique et des tatnbouFs ; on se tire douze heures de coups de canon mal pointés. PersotinQ ne tremble, excepté la terre. Tout le monde tllËurt, s'il le faut, Bans une ride de peur au front.... Autre chose est la fête à laquelle je vous convie; Ici, la force nerveuse manque souvent et trahit les plus nobles courages. L'imagination est poltronne- la nuit. Âjax, qui nous valait bien tous, tremblidt aux ténèbres. Nous devons nous battre avec l'enfer ; nous devons UDUs enlacer avec des reptiles gluants, à visage humain, liront contre front, dents contre dents, et entendre rugir k nos oreilles des voix monstrueuses, et voir luire sur nos joues des yeilx de tigres noirs, et sentir sur nos lèvres des morsures fétides, pleines d'écume et deveninl Viendres-vons A celte fête, comte Élobat
— Bir Edward, pourquoi me faites-ious une absurde question?
— Pour avoir une rSponse, et non pas une demande.
— Cest bien ; je ne réponds pas.
— Alors je ferai seller deux chevaux, conlte Ëlona
— A quelle heure partirons-nous, sir Edward?
— Après le coucher du soleil. Douglas m'a ordonné d'amener avec mol douze Bbua-ofBciers anglais pour diriger autant de petits détachements d'éclaireun cipayes. Nous ne pouvons donc sortir du village qu'à nuit iJlOBe. Le moindre incident peut éveiller les soupçons. Le pays croit que la guerre des Taugs est t^mlnée; il
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feut, aussi longtemps que possible, laisser le pays dans
cette erreur. '
— Où nous retrouverons-nous?
— A la porte du Midi. Nos sous-officiers sortiront un à un, et ils nous attendront à un mille, sur la route, devant le puits d'Ânanta.
~ C'est entendu, sir Edward.
— Comte Elona, nous ne devons pas nous montrer dans le village. Je vais prendre mon gite de quelques heures à votre auberge, et je me reposerai un peu. >
Ils se serrèrent affectueusement les mains, et ne se séparèrent que dans le vestibule de l'hAteUeiie.
Sir Edward montait seul l'escalier avec une nonchalance somnolente bien jouée, lorsqu'il se trouva face à face avec H. Tower.
< Sir Edward Klerbs I s'écria H. Tower.
— Ehl justement, dit Edward, c'est vous que je cherche ; je viens vous faire une petite visite de voiun.
— Oh! dit Tower, je sais que vous êtes à Nerbudda, sir Edward. Nous allons à Nerbudda, nous aussi, bientôt, je crois, à moins que.-..
— Amoinsque... monsieur Tower?
— Je ne sais pas, sir Edward.... Que voulez-vous?... cela s'embrouille fort.... Entrons dans ma chambre, nous causerons plus à l'use....
— ■Volontiers, monsieur Tower.... La dernière fois que je vous ai vu à Londres, c'était dans le jardin de White-Hall, si je ne me trompe....
— Oh! c'est ma galerie habituelle, sir Edward : le ministre a souvent besoin de moi, et le first clerk est toujo'urs sûr de me trouver dans Parliament-Street ou dans le parc Saint-James, toujours dans le voisinage de White-Hall. Je dine habituellement chez Ruperi, qoand je ne dine pas avec le ministre ou chez quelque dame de West-Ead.
■v,Go(v^[c
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— Monsieur Towerl monsieur Towerl toujours les dames! toujours les damesl
— En tout bien et tout bonneur, sir Edward.... ohl...
— Cest bon! nous vous croyons.... petit hypocrite! » Tower poossa nu éclat de rire écarlale, et frappa trois
fois du plat de sa main le genou de sir Edward, qui venût de s'asseoir.
( Quel excellent ministre vous auriez pu nous donner, monsieur Tower, en prenant seulement la peine de vous porter aux dernières élections du Kent, à Greenwicb, en concurrence avec H. Hodges!
— C'est ce que mes amis m'avaient conseillé, dit Tower en passant du rire fou au sérieux de l'homme d'État. Il ; avait un obstacle : j'étais lié avec Hodges. Hodges a déjà été nommé quatre fois dans le West-Kent.
— Hais, monsieur Tower, il vous restait le Hiddlesez. Là, Parker n'est pas dangereux; et même à Westminster , vous pouviez lutter avantageusement avec Leader et Evans.
— Peut-être.... D'ailleurs, sir Edward, j'ai peu de goAt pour les afTaîres.... Vous savez que les affaires....
— Oui, monsieur Tower, je sais que les affaires gênent les plaisirs. Lorsque nous vivons pour les antres, nous moarons pour nous. L'égoTsme est la santé de l'àme. Je suis égoïste aussi, moi; j'aime à écouter ma vie au moment où elle se fait; le bruit des antres me distrait.
— Gomment passez-vous le temps à Nerbndda, sir Edward?
— Assez agréablement, monsieur Tower. Nous avons de petites soirées intimes délicieuses.
— Avez-vous société? voyez-vous des dames?
— On ne nous laisse pas seuls, monsieur Tuwer. Nous aurons même beaucoup de monde, nn de ces soirs.... Souvent, des étrangers qui ne sont pas invités,
et qui nous prennent à la goi^e, et nous forcent à passer la nuit avec eux.... Et tous, monûenr Toner, quels sont vos amusements, ici, à Itoutljali?
— Ohl ne m'en parlez pas, sir Ëdwarâ; nous n'avons pas l'ombre d'une société.... Beaucoup de soldats, quelques familles anglaises, des dames d'un puritanisme effronté; impossible de nouer un petit brin d'intrigue. On voit bien çà et là, dans les rues, à travers les persiennes, quelques paires de grands jeux bleus, sous des boucles de cheveux blonds; mais tout cela est d'une pruderie révoltante. Au moindre propos galant, on vous jette un shocking à la face. Quant aux femmes cuivrées, elles sont moins sauvages; elles ont même un penchant pour les agaceries; on voit qu'elles ne détestent pas l'Européen blanc et beau : mais elles ont im teint qui nous fait mal aux yeux, surtout lorsqu'on a, comme moi, habité le Lancastre cinq ans, et, je puis dire, avec quelques agréments de salons.
— Vous avez d'ailleurs auprès de vous une jeune fille qui vous rend difiîcile à l'endroit de la comparaison, monsieur Tower.
— Vous voulez parler de ma pupille, M"" Amalia, dit TQwer en prenant un air singulièrement réservé. Oui, les brahmanesses ne brilleraient pas à côté d'elle. Sir Edward, cette jeune personne, je vous le dirai en con^ fidence, me donne quelques inquiétudes. Je regrette maintenant d'avoir accepté mes fonctions de tuteur.
— Elles sont à la veille d'expirer, il me semble, monsieur.
— Je ne siùs pas, dit Tower avec un accent timbré de mystère.
— Comment, vous ne savez pasl s'écria Edward étonné.
— Parlons bas, sir Edward.... Écoutez, vous Stes an homme discret , un homme d'expérience , quoique ' jeune....