TABLEAU VI. SCÈNE IV
Ogis. Nous étions encore quinze hommes, avec le lieutenant Swerkow \ et d'abord les ré^Dublicains nous menèrent sur la montagne à droite.
Sou. Au mont Albis?
Ogis. Je crois que oui ; près d'une vieille maison en 5 planches, ou demeure leur feld-mare'cbal.
Sou. Comment s'appelle-t-il ?
Ogis. Je ne sais pas... C'est un grand sec, maigre, brun, les cheveux un peu crépus.
Sou., regardant Ivanowitche en sojiriant. Masséna. 10 {Sa figure s'éclaire.) Ah ! ah ! Et qu'est-ce qu'il voulait de vous ?
Ogis. Le lieutenant Swerkow est seul entré. Nous autres, on nous gardait dehors.
Sou., rhiterrompant. Mais si tu n'es pas entré, com- 15 ment peux-tu savoir que le feld-maréchal des républicains est grand, sec, maigre 1
Ogis., avec le plus grand calme. Le lieutenant Swerkow nous l'a dit... Il nous a dit aussi que le feld-maréchal des républicains voulait savoir oU les Autrichiens allaient, 20 combien nous restions, et si nous attendions du renfort ; mais qu'il avait répondu que nous ne savions rien de ces choses.
Sou., riant C'est bon... Alors on vous a maltraités?
Ogis. Non, feld-maréchal; on nous a conduits plus 25 loin, et nous avons eu des fèves à manger, le soir.
Sou. Et pas de viande?
Ogis. Oh non ! feld-maréchal, les républicains sont dans la plus grande misère; ils meurent de faim... ils n'ont pas un verre de schnaps... ils n'ont rien du tout. 30
Sou. Ils doivent être tristes?
Ogis. Non, feld-maréchal... Ils chantent... ils jouent aux cartes.
Sou. C'est bien cela... {Riant de bon cœur.) Et tu t'es échappé? 35
Ogis. Avant-hier, à la nuit; ils n'avaient que deux sentinelles pour nous tous, dans un petit village brûlé. Alors, avec trois camarades, j'ai sauté par une fenêtre dans les champs. Les sentinelles ont tiré sur nous; je n'ai pas tourné la tête, j'ai couru tant que je pouvais, en pensant 40
rejoindre le régiment; malheureusement dans la nuit, an lieu de prendre à gauche, j'avais pris à droite, et le matin j'étais dans la montagne, sans pouvoir me reconnaître. Je n'ai fait depuis que marcher.
5 Sou. C'est bon. Cela suffit. {Si7e?ice.) Alors, au moment où vous avez été pris, l'archiduc était en route, l'armée austro-russe occupait ses positions à Zurich, le long de la Linth et de la Limmat?
Ogis. Oui, feld-maréchal, avec les Suisses rouges. lo Sou. Et tu n'as rencontré dans la montagne aucun détachement autrichien ?
Ogis. Non; si j'en avais rencontré, je leur aurais demandé mon chemin. J'étais perdu, quand l'ordonnance m'a arrêté près d'un petit village.
15 Sou. Je suis content de toi... Va manger la soupe avec les soUdats de Rymnik...Tu suivras la colonne... Demain ou après, nous rencontrerons ton régiment. (Ogiski tourne sur ses talons, e?i faisant le salut militaire, puis s éloigne gravement. SouwoROW le regarde iV un air satisfait.) 20 Ce soldat m'en a plus appris que mes ordonnances. Il en sait plus qu'un officier de l'archiduc... On le prend par la faute des autres... et il se sauve tout seul I...
\Au moment oii Ogiski s'éloigne, une députation d'Altorf para'it dans le chemin, à droite, le lafidamann en tête. 25 Mandrikine, resté près du bivouac des officiers, se porte
à sa rencontre et parle avec le landa7nann.^ Ogis., à part, s'éloignatit. Me voilà dans la place ! {Apercevant Hattouine dans le groupe de gauche.) La matouchka du Saint-Gothard !
30 [// s'arrête et détourne doucement la iête?\
IvANOwiT., à SouwoROw. Est-ce que le fcld-maréchal n'a pas d'autres ordres pour moi ?
Sou. Non... tu peux reconduire tes hommes à l'escadron.
35 [Sou\\'OROwy<-//^ tine carte sur la table et s'accoude dessus. IvANOwiTCHE sc dirige vcrs le groupe de Hattouine.] IvANOWiT., à Ogiski. Qu'est-ce que tu fais là, toi? Ogis. Lieutenant, le feld-maréchal a dit: Va manger la soupe avec les soldats de Rymnik...
40 IvANOwiT. Eh bien?
TABLEAU VI. SCE.VE r. 87
Ogis. Il n'a pas donne d'ordre! ils ne voudront pas me recevoir.
IVANOwiT. Ah! bon... arrive !
[// se d'u'ige vers le groupe de Hattouine.]
Ogis., à pari. C'est embarrassant !... 5
IvANOWiT., se retoutjiant. Avance donc !...
[Ogiski, faisant bonne contenance, le suit. Les soldais, Hattouine et Ivanowna se retournent ?i^
Hat. C'est Iv^anowitche !
IvANOWiT., souriant à Ivanowna. Oui, maiouchka, c'est lo moi. {^Aux soldats.) Vous allez donner la soupe à ce camarade, c'est un brave soldat du régiment de Markow. Les républicains l'avaient pris, il s'est sauvé !... Qu'on lui fasse place au feu !
Hat. C'est bon, Ivanowitche, il n'a qu'à s'asseoir. 15
IvANOWiT., bas, à IvanowxNta. Je reviens de suite... Tout a bien marché... Le feld-maréchal est content. Je vais reconduire mes homn-ies à l'escadron, et puis, j'arrive.
[// //// serre la main.]
Ivanowna, le regardant partir. Dépêche-toi. 20
Ogis., faisant l'aimable. Excusez, camarades!
[Les soldats se serrent. Jl s'assied dans le cor le.]
SOUIVOUOW, MANDRIKINE, puis LA DÉPUTATION D'ALTORF.
Mandrikine, qui s^est approché du feld-maréchal. Feldmaréchal, une députation de bourgeois d'Altorf sollicite l'honneur de vous être présentée.
[// montre la députation arrêtée aie milieu du chemin.] SouwoROW, regardant par-dessus l'épaule. Qu'est-ce que ces gens-là me veulent ?
Man. Sans doute quelque réclamation, au sujet des nouvelles réquisitions.
Sou. Eh bien, qu'on les laisse venir. [y/ reprend son attitude. Mandrikine fait signe à la députation d^ approcher ; les soldats et les officiers, autour de leurs feiix, regardent un i/istafit avec indiflérctice.]
s s LA GUERRE.
M AN., présentant la députât ion. Une dcputatîon de la ville d'Altorf, feld-maréchal.
[SouwoROW incline la tête sans répondre et sans se lczrr.'\ Le landamann,/(Z/>(7«/ trois pas eti avant delà dcputaiion. 5 Illustre feld-mare'chal, la malheureuse ville d'Altorf vient vous exposer, par la voix de son magistrat, qu'elle souffre depuis trois ans tous les fle'aux de la guerre \ que, depuis trois ans, tantôt les Autrichiens, tantôt les Français, la frappent de nouvelles réquisitions ; qu'elle est épuise'e de tout ;
1 0 que la misère est devenue si grande, qu'une foule de vieilles familles, ayant droit de bourgeoisie, sont forcées de s'expatrier. Et c'est quand l'invincible armée de Souworow arrive au milieu de nous, c'est quand toute la Suisse espère enfin sa délivrance, qu'on nous impose d'abord vingt-cinq mille rations, que nous
15 avonseumille peines à fournir... ensuite vingt-cinq mille autres,
que tous nos efforts, toute notre bonne volonté ne réuniront
jamais. ..Non, illustre feld-maréchal, vous ne pouvez exiger...
Sou., l'interrompant brusquement. Ecoute, landamann,
je m'appelle Basilowitche Souworow. Quand je suis assis
20 dans ma baraque, en Esthonie, j'aime assez les beaux sermons d'un pope avec le son des cloches ; mais quand je campe en pays ennemi, les longs discours m'ennuient terriblement. Tu sauras qu'en Prusse, en Pologne, en Turquie, en Italie, depuis quarante-cinq ans, j'ai fait brûler
25 plus de villes et de villages que vous n'avez de bicoques en ce pays, et que j'ai fait fusiller plus de récalcitrants, que tu n'as de cheveux sur la tête... C'est pour te faire comprendre, landamann, ainsi qu'à tes camarades, que si je n'ai pas, dans trois heures, les rations de pain, de viande, de vin, de
30 schnaps et de fourrage qui sont inscrites sur cette pancarte, je mettrai le feu dans tous les coins de la ville après avoir pris tout ce que je pourrai prendre, bien entendu. — Tu dois sentir, landamann, qu'on n'entretient pas une armée avec des sermons, et que les Russes, vainqueurs, ne peuvent pas
35 supporter les privations, dans un endroit ou les républicains en déroute se sont régalés. C'est contraire au bon sens! — Ainsi, dans trois heures, j'aurai ce que je demande, ou bien mes soldats commenceront leur visite chez vous avec des torches. — Allez... et réfléchissez aux paroles de Basilowitche
40 Souworow, qui ne parle jamais en vain.