IS., XIII, 19-20; XXIII, 7; XXVII
2l4 LA GUERRE EN ARTOIS
Aurions-Nous pensé qu'Arras subirait un jour le sort des villes-martyres, lorsque, le 6 juin 191 1, Nous y faisions Notre entrée solennelle et marchions vers sa Cathédrale, le long de ses rues en fête, au milieu d'une foule empressée, joyeuse et enthousiaste ?
Ah ! avec quelle sainte fierté Nous avons contemplé sa gloire ! Avec quelle amertume Nous avons pleuré et pleurons sur sa détresse présente ! Et à relire les Prophètes, Nous trouvons marqués, avec une précision de détails étonnante, tous les malheurs que Nous avons vus, un à un, fondre sur elle !
Voici le peuple qui, dans toutes les contrées du monde, s'était fait une place afin de s'emparer de ce qui n'était pas à lui (i); le peuple qui, depuis longtemps, s'est préparé à la guerre (2). Il fait cette guerre contre tout droit, ne reconnaissant pas d'autre juge de ses actes que luimême (3); il marche, jetant devant lui des matières enflammées (4); il lance en avant des chars d'oii parlent les éclairs et la foudre (5); il se rit des fortifications qu'on lui oppose et compte bien les prendre en faisant des levées de terre (6); il appelle ses plus vaillants guerriers pour les précipiter à l'assaut et sait aussi leur réserver un abri (7). Il force l'adversaire à s'enfouir sous le sol et à faire entendre sa voix de dessous terre (8); il a emmené des soldats en captivité (9); enfin, il a laissé derrière lui la flamme qui brûle tout et, d'un lieu de délices, il a fait un désert (10)...
Toutefois, si on a tué beaucoup d'innocents, on n'a pas tué toutes nos espérances, et Nous en trouvons aussi la vive et réconfortante expression dans nos saintes Lettres : « La terre déserte se réjouira, et la solitude sera dans
(1) Habacuc. I, 6.
(2) Joël, II, 5.
(3) Habacuc, I, 7.
(4) Joël, II, 3.
(5) Nahum, II, 3.
(6) Habacuc, I, 10.
(7) Nahum, II, 5.
(8) Is., XXIX, 4.
(9) Nahum, II, 7.
(10) Joël. II, 3.
LE MARTYRE d'aRRAS 2i5
l'allégresse (i); le Seigneur me ramènera sur mes collines, au son des cantiques que je chanterai à sa louange (2). » Impossible d'exprimer ce que nous espérons plus éloqucmment que le môme prophète (3) : « Le superbe ne demeurera point dans son éclat, parce que ses désirs sont vastes comme l'enfer, qu'il est insatiable comme la mort et qu'il travaille à réunir sous sa domination toutes les nations... Malheur à celui qui amasse, par le fait d'une ambition continuelle, pour établir sa maison, mettre son nid le plus haut qu'il pourra, s 'imaginant qu'ainsi il sera à couvert de tous les maux ! Vos grands desseins pour votre maison en seront la honte ! »
Depuis le mois de septembre i9i5, moment où furent écrites ces lignes, les ruines se sont encore accumulées, et c'est en toute vérité que Mgr Lobbedey, dans sa conférence donnée à Paris, à la Société des Conférences», le 25 février i9i6, en a décrit ainsi l'ensemble (4) "•
Par la pensée, je revois, en ce moment, le spectacle que j'avais sous les yeux lorsque, profitant d'une heure d'accalmie et me dérobant aux observations trop craintives de mon entourage, j'allais à travers la ville dévastée : à terre, sur les trottoirs et la chaussée elle-même, des excavations énormes, des conduites d'eau crevées; ici et là, un amas de tuiles, d'ardoises, de carreaux et de verres piles, de vaisselle brisée et de cuivre noirci; à droite et à gauche, des maisons écrasées sur le sol, d'autres encore debout, avec les toitures enlevées, les fenêtres sans vitres, les enseignes bosselées, les balcons tordus et des trous béants permettant de voir, à l'intérieur, la série des étages et, ^ur les tapisseries décollées, les traces de la flamme et du feu. Voici des escaliers qui montent dans le vide, des pièces de bois qui ont perdu leurs attaches, des fûts de
(1) Is., XXX, 1.
(2) Habacuc, III, 19; cf. Ibid., I, 11.
(3) Ibid., II, 5-10.
(4) Revue hebdomadaire, 11 mars 1916, pp. 145-146.
2T6 la GUERBE en ARTOIS
colonnes qui ne supportent plus rien et semblent des canons braqués contre le ciel !
... Ah 1 chères et vieilles maisons, évocation d'un long^ passé, vieux logis qui faisiez de ma ville épiscopale un véritable musée rétrospectif d'architecture civile, qu'êtesvous devenus? Oui, qu'êtes- vous devenues, pierres vénérables où pendant des siècles s'est comme moulée la vie de ceux qui ont vécu à votre abri, reliques des temps anciens qui avez votre histoire, qui gardez une poésie, un charme si attirant que l'on vient pour vous voir et que les pays où l'on ne vous trouve pas sont regardés comme incomplets, malgré la beauté de leurs montagnes et de leurs horizons, de leurs rivières et de leurs lacs !
CIL\PiTi\E II Ambulances repérées
§ i^'". — Hôpital Saint-Jean (i),
Lorsque, au commencement de septembre i9i4, une colonne allemande fit un court séjour à Arras, des majors vinrent à l'hôpital Saint- Jean; après s'être assuré, par le contrôle de tous les pansements, que les blessures étaient réelles, ils fouillèrent les coins et recoins pour retrouver un illustre blessé : c'était le comte de Schwerin, a neveu de l'empereur »; âgé de vingt-cinq ans environ, marié depuis quelques mois, il avait été soigné pour une entorse au genou; il était d'ailleurs parfaitement correct. Il était évacué depuis deux jours, quand ses compatriotes essayèrent de le délivrer...
Il n'eût pas été difficile au corps de santé de rappeler à l'artillerie allemande, un mois plus tard, que l'hô-
(1) D'après les notes de M. l'abbé Cornet, aumônier, et les souvenirs de la Mère Saint-Jérôme, supérieure, et de Sœur Saint-Raymond.
2l8 LA GUERRE EN ARTOIS
pital Saint- Jean, — formant tout un quartier au centre de la ville, avec deux longues rangées parallèles de bâtiments pour les civils et, tout au fond, un édifice spécial pour les militaires, — était protégé par la Convention de Genève. C'est bien ainsi que le comprenaient et respéraient huit blessés allemands qui s'y trouvaient : « N'ayez pas peur, disaient-ils, le drapeau de la Croix-Rouge vous couvre; on ne tirera pas sur l'hôpital. ))
Ils se trompaient : les obus destinés à l'hôpital y sont tombés dès la première heure du premier bombardement. Ils furent même semés dans un ordre méthodique, aux quatre coins des bâtiments : d'abord sur l'aile gauche et devant, dans la salle des hommes blessés, où trois soldats furent affreusement mutilés, au milieu d'un bouleversement inextricable; puis sur l'aile droite, dans la salle du second étage, — salle Sainte- Monique, — où avaient été recueillies les femmes blessées, pour faire place au rez-de-chaussée aux soldats difficilement transportables; continuant le circuit, un autre obus, dans la cour d'arrière, à gauche, sur le pavillon de l'horloge; un autre encore, au fond, démolit l'oratoire des Sœurs, avec l'autel et le mobilier. Et les obus, au nombre d'une douzaine, se suivirent jusqu'à huit heures du soir! Actuellement, il en est tombé par centaines; on ignore peut-être, en face, que l'hôpital est évacué.
Les blessés allemands avaient vite perdu leur confiance; un officier, enfermé dans une chambre, hurlait et essayait d'ouvrir la porte, en faisant des pesées avec
LE MARTYRE d'aRRAS 2i9
une cuiller; puis, une couverture sur le dos, il allait rejoindre ses amis, qui furent sauvés avec les autres blessés. Ce seront des témoins de choix, si l'on fait quelque jour une enquête impartiale!
Il y avait, dans l'hôpital, plus de cinq cents malades et blessés. On les entassa dans les caves humides et obscures; religieuses, infirmiers firent des prodiges pour les y transporter; on y vécut, on y dormit comme l'on put, les enfants de la crèche non loin des militaires; on y mangea les quelques pains que la charité fournit : des agents de police en apportèrent sept; M. Gerbore en procura personnellement douze, de Saint-Pol; des autos de Boulogne en amenèrent ensuite : il y avait à nourrir des centaines de personnes impotentes, sous les obus !
Il nous faut revenir vers la salle Sainte-Monique^ où se passe une scène déchirante. Toutes les femmes blessées qui sont transportables ont été descendues dans la cave, sous les bureaux. Mais les autres.^ La Sœur Sainte-Suzanne, qui avait la direction des deux étages, était passée au premier, dans la salle Sainte- Elisabeth; puis elle remonta près des femmes impotentes, pour les réconforter. Elle priait au milieu d'elles; il était environ dix heures et demie du matin, quand l'obus meurtrier pénétra dans la salle.
La Sœur est frappée par un éclat qui lui brise plusieurs côtes et lui traverse la poitrine; elle est transportée à l'hôpital militaire, épargné ce jour-là. Le médecin accourt et annonce la mort très prochaine; un prêtre-soldat, le Père oblat Emile Leray, lui administre
les derniers sacrements. Autour d'elle, cinq ou six Sœurs veillent et prient. Sœur Sainte-Suzanne, se rendant compte de son état, désespéré, leur dit : « Mes Sœurs, je vais mourir; priez bien pour moi! » Puis sa pensée se reporte vers son père, dont elle prévoit la grande douleur. Quant à elle, elle accepte son sacrifice : (( J'offre, dit-elle, ma vie pour la Fixmcel » Et elle expire, dans une crise d'étoutïement, vers onze heures et demie.
Sœur Sainte-Suzanne (dans le monde, Marguerite Crépin) était âgée de vingt-neuf ans; elle était originaire d'Hénin-Liétard et appartenait à la Congrégation des Sœurs Augustines depuis dix-huit mois. Elle était attachée au service des femmes blessées et s'occupait aussi de la sacristie, aux jours des funérailles. Quelques jours auparavant, — comme le rappellera avec à-propos M. Paris dans son discours funèbre, — au premier enterrement solennel des militaires, elle parait leur cercueil, dans la chapelle de l'hôpital, du drapeau tricolore; elle ne se doutait pas que sa mort dût être si proche.
Ses funérailles furent très solennelles et très émouvantes, le dimanche ii octobre i9i4; les autorités ecclésiastiques, civiles, militaires y étaient toutes présentes ou représentées. Après l'absoute, donnée au iiom de Mgr l'évêque par M. le vicaire général Guillejnant, le cortège s'engagea à travers les deux cours intérieures, encore remplies des traces du bombardement; il passa sous la voûte, déchirée par l'obus, qui supportait l'oratoire détruit, et atteignit, au fond de l'hôpital militaire, le « carré des officiers », où Sœur Sainte-Suzanne repose parmi les parterres fleuris du petit jardin.
LE MARTYRE d'aRRAS 221
Des discours pathétiques rendirent à la victime du devoir un hommage mérité.
M. le préfet prit d'abord la parole :
... S'il est des êtres que la balle cl ia bombe devraient épargner, n'est-ce pas ces sublimes \olontaircs de la bienfaisance, ces admirables femmes qui consacrent leur vie au soulagement des misères, n'est-ce pas ces infirmières avec ou sans voile, qui, penchées au chevet des malades et des agonisants, savent aonner les soins qui guérissent le corps, les paroles qui réconfortent et élèvent l'âme?
Mais, hélas ! nous venons de vivre des jours qui ont vu reculer les limites de la barbarie : hôpitaux, ambulances, soeurs, infirmières, blessés n'ont point échappé aux coups de la mitraille... La croix rouge de leur drapeau, leur mission de paix, leurs maux béants ne les ont point garantis de la fureur de l'ennemi...
Victime nouvelle du devoir. Sœur Sainte-Suzanne, envolez-vous, sur les^ailes de votre cornette blanche, vers le royaume de vos croyances; soyez-y la messagère de nos deuils cruels et de nos espoirs indéfectibles... Nous vous pleurons de tout notre cœttr; mais votre sacrifice nous rend plus chère encore la Patrie pour laquelle vous êtes tombée.
M. Becthum s'adressa ensuite à la foule émue :
On l'a déjà dit, l'heure n'est pas aux longs discours; mais mon devoir m'appelle, au nom de la Commission des hospices à laquelle j'ai l'honneur d'appartenir depuis trente-cinq ans, à m'incliner respectueusement devant la tombe entr 'ouverte d'une noble martyre du devoir, d'une de ces religieuses de l'ordre de saint Augustin qui, depuis des siècles, soignent, guérissent, consolent les enfants du peuple de notre vieil Hôpital...
Un pareil exemple, — on ne les compte plus parmi les femm»es françaises, — exalte nos courages, élève nos cœurs, l't tous nous nous sentons plus forts dans l'accomplissement de notre devoir envers ceux qui tombent pour la patrie.
Sœur Sainte-Suzanne, vous êtes allée rejoindre Là-Haut ceux qui, comme vous, sont tombés au champ de l'honneur. Avec eux, avec nous, priez pour la France immortelle qui souffre, mais qui a foi en l'avenir! Honneur à vous ! Adieu !
M. le docteur Lestocquoy, médecin-chef de l'hôpital, parla ensuite en ces termes :
n y a quelques jours, les obus et les bombes d'un ennemi sans pitié commençaient à pleuvoir sur notre malheureuse ville; la visite du matin à l'hôpital venait de se terminer par l'examen chirurgical des femmes blessées^ lorsqu'un projectile vint atteindre, dans la salle à laquelle elle était affectée, la Sœur Sainte-Suzanne.
Elle avait suivi, il y a deux ans, le cours d'infirmières, que nous professons dans cet hôpital, de concert avec le docteur Planque... Je n'ai pas à faire son éloge : par son dévouement, par son abnégation et s|^n sang-froid, elle s'est montrée au-dessus de tout.
J'ai tenu, mes Sœurs, dans les tristes circonstances où nous nous trouvons, h apporter à votre Communauté l'humble hommage que je vous dois, depuis trente ans que je travaille avec vous.
M. Paris, conseiller général et conseiller municipal, offrit enfin l'hommage du Souvenir français :
... Dans les heures graves que nous traversons, ceux qui s'ignoraient la veille se trouvent tout à coup unis dans l'accomplissement d'un même devoir. Des tâches semblables leur incombent; et quand l'un d'eux tombe au champ de peine, qui est aussi le champ d'honneur, c'est une douleur toute fraternelle que les autres ressentent.
Notre Société a assumé la charge d'honorer les morts tombés pour la patrie. Notre premier rendez-vous, après l'ouverture de la campagne, fut dans cette chapelle de l'hôpital Saint- Jean. Nous venions suivre le convoi funèbre des six premiers soldats morts dans nos hôpitaux; auprès du catafalque, nous trouvâmes une religieuse attentive,
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recueillie, jeune, mais grave, comme si la pensée de la mort la prenait déjà tout entière. Depuis cette première cérémonie, nous l'avons revue plusieurs fois au même poste : elle faisait briller les petites flammes du luminaire, étendait les draps funèbres, déposait sur chaque cercueil l'étoffe tricolore, symbole de notre fierté et de nos espoirs; notre reconnaissance allait à cette Sœur, inconnue du Souvenir Français, qui minutieusement s'associait à notre tâche.
Et nous voici groupés aujourd'hui auprès de sa tombe ! Ses compagnes de religion, qui ont choisi la même vie et fait les mêmes vœux, cormaissent dans l'intimité de leur âme les causes profondes de son dévouement et de son sacrifice, car elles comprennent le devoir comme elle et ont les mêmes immortelles espérances. Paur nous. Sociétaires du Souvenir Français, nous garderons pieusement la mémoire de celle qui veillait sur nos morts.
Que d'autres scènes dramatiques se sont passées dans le même hôpital, contrastant avec le cachet propre et soigné que lui donnait la mise à neuf toute récente des bâtiments! Depuis la fin d'août, le jour même de la fête de saint Augustin, patron de la communauté, les grands blessés de la région de Bapaume commençaient à affluer; il n'y avait que quelques majors. Avec les Sœurs et le personnel, MM. Yitel et Cornet, vicaires à Saint-Nicolas, aumôniers de l'hôpital, aidèrent aux soins matériels : ils déshabillèrent avec précaution les blessés, participèrent aux pansements, firent coucher dans des lits, aménagés en hâte dans toutes les salles, ces pauvres soldats qui n'en avaient guère vu depuis longtemps. Pendant ces jours d'angoisse, ils leur donnèrent, souvent jusqu'au milieu de la nuit, les soins spirituels qu'ils réclamaient tous, quelle que fût leur
a 24 LA GUERRE EN ARTOIS
origine; ils les assistèrent à leur dernière heure et se chargeront, pour leur famille, de leur suprême adieu; ils en conduisirent beaucoup au grand cimetière, sous les obus, comme le fit par trois fois M. l'abbé Cornet, le dernier jour où ce cimetière, voisin des tranchées allemandes, fut ouvert.
Puis, aux jours du bombardement, c'est la ruée vers les caves de tous les blessés et malades, même les plus gravement atteints, réconfortés par la présence des aumôniers qu'ils aiment à voir prier avec eux. Trois soldats sont tués, avec une femme et une jeune fille; un autre jour, c'est encore un soldat et le chauffeur de l'établissement; les blessés, civils et militaires, dépassent la douzaine. Tout rentre dans le calme, provisoirement; mais le 3o octobre, des obus de gros calibre viennent atteindre l'hôpital militaire, qui a été précédemment... oublié.
Enfin, l'évacuation est décidée; il ne restera que quelques Sœurs, un concierge brave; les projectiles frapperont encore, mais dans le vide!
Depuis lors, une touchante cérémonie religieuse a rendu à l'hôpital, désert et dévasté, quelques heures de vie et de joie : la procession de la Fête-Dieu, pour toute la ville d'Arras.
A défaut de la procession de la Cathédrale qui ne put avoir lieu, la basilique étant ruinée, c'est celle de la paroisse de Saint-Nicolas-en-Cité qui permit aux Arrageois de témoigner, sans peur en face du péril toujours imminent, leur piété envers le Saint-Sacre-
ment. Elle fut organisée par M. le doyen Milléquant et son vicaire, M. l'abbé Cornet (i), avec le concours des excellentes Sœurs hospitalières de Saint-Jean, qui se surpassèrent pour la décoration; pendant le bombardement, elles étaient restées pieusement près du Saint- Sacrement, transporté le premier soir dans une humble cave retirée; elles voulurent offrir à Notre-Seigneur cette compensation, cette amende honorable.
Après la grand'messe, célébrée par M. le Doyen dans la chapelle, — préservée par miracle, — c'est dans les vastes cours de l'hôpital que s'est déployé, sous la présidence de M. \e vicaire général Depotter, le gracieux cortège.
Le Saint-Sacrement, porté par M. le doyen Mocq, était précédé de la croix processionnelle, d'un groupe d'enfants de chœur et d'un délicieux essaim d'enfants aîlés, portant de superbes gerbes de roses, dont le sol lui-même était jonché. Puis venaient un chœur, formé par les prêtres-soldats, et le clergé de la ville, suivis par une foule de fidèles des quatre paroisses, d'officiers et de soldats.
Rien de plus poignant que cette procession, défilant dans les cours, jalonnée de décombres sur lesquels, — • — symbole de prochaine résurrection, — les Sœurs hospitalières avaient semé des verdures et des fleurs.
Après les chants liturgiques, la bénédiction fut donnée à la foule, du haut d'un riche reposoir dressé sur le perron de l'hôpital militaire, bâti par Louis XIV pour douze cents malades, aujourd'hui ravagé par les obus teutons.
La procession rentra ensuite au chant du Te Deum,
(1) L'autre aumônier. M. l'abbé Vallière, avait péri victime d'un autre bombardement.
accompagnée par la plus formidable canonnade que jamais fidèles aient entendue.
§2. — Les (( ambulances de Monseigneur »,
(A l'Institut Parisis. — Au Saint-Sacrement.)
Les (( ambulances de Monseigneur », tel est le nom que le peuple d'Arras a attribué de suite, — dans son langage plein de respect et d'affection, et qui va droit au but, — aux deux Grands Séminaires qu'elle possédait au mois d'août i9i4.
En effet, Monseigneur l'évêque les destina de suite aux blessés, et ils furent acceptés avec vive reconnaissance.
Le premier, l'Institut Faiisis, portait le nom, — tout un programme, — de l'illustre évêque de Langres et d'Arras, dont nous venons de célébrer le cinquantenaire (i). Il avait reçu ce nom officiel à l'époque où il avait fallu placer les Séminaires sous la protection de la loi de l'enseignement supérieur de 1876. Il venait de cesser, dans les prévisions de tous, d'être utilisé comme Grand Séminaire, aux récentes vacances de juillet.
La Croix-Rouge en fit un hôpital, d'au moins soixante lits, qu'elle adapta, sous la direction dévouée de
(1) Cette fête du souvenir et de la reconnaissance a eu lieu dans tout le diocèse, sous forme de prière funèbre. A Boulogne, Monseigneur présida l'office. Bientôt la Vie, publiée par M. le vicaire général Guillemant, sera un autre monument, impatiemment attendu.
(Cliché V. Lkrov.) CHAPELLE BOMBARDÉE DU SAIINT-SACREWEM D ARRAS
LE MARTYRE d'aRRAS 2 27
M. L. Viltart, à son affectation nouvelle. M. l'abbé Lemaître, directeur à l'Institut Parisis, y remplit avec beaucoup de zèle les fonctions spirituelles. Il y mourut quatorze ou quinze blessés.
Cette ambulance fut protégée en deux circonstances où les autres ne le furent guère : étant en dehors du centre de la ville, elle est la seule, sur une dizaine, qui n'ait pas été frappée au premier bombardement; elle le fut depuis lors, mais après l'évacuation. De plus, lorsque les Allemands vinrent enlever les blessés d'Arras, en septembre i9îA, pour les transporter à Cambrai, ceux de l'Institut Parisis furent oubliés au moment du départ.
La seconde ambulance, celle qui fut installée hâtivement, mais avec le plus grand soin, rue d'Amiens, devait recevoir, en septembre, le clergé du diocèse pour les retraites ecclésiastiques et, en octobre, le Séminaire de philosophie et celui de théologie : c'était l'ancien monastère des Bénédictines du Très Saint- Sacrement; Monseigneur l'avait déjà visité, quand il était évêque de Moulins, et avait consolé les quelques Sœurs qui, depuis les lois douloureuses, en étaient constituées les gardiennes; il ne se doutait pas alors du noble rôle que la Providence réser\^ait bientôt à sa charité et à son initiative généreuse.
La récupération légale d'une très grande partie de l'immeuble, qu'elles avaient quitté pour l'exil, permit aux Bénédictines de rendre leur monastère à une destination sacrée, et à l'évêque d'Arras de l'acquérir en faveur de son clergé. Dans ces magnifiques locaux, —
228 LA GUERî\E EIN ARTOIS
jadis occupés par des religieux Trinitaires, puis par le pensionnat et la communauté dite du a Saint-Sacrement » (de la congrégation fondée au x\if siècle par la Mère Mechtilde), — la grande générosité du clergé diocésain, aidé par les fidèles, permit de tout installer largement et dignement; pendant un an, l'initiative de M. le vicaire général Hervin et l'activité de M. Lenglet, entrepreneur général, s'y employèrent avec autant de sollicitude que de goût, augmentant encore ou perfectionnant l'usage pratique des bâtiments.
Ajoutons-y la mise en état du parc et la réparation de la chapelle, — bijou d'architecture flamboyante, où le talent de l'architecte Grigny a semé les merveilles, depuis le clocher jusqu'à la nef et au sanctuaire, — et nous aurons donné, à tous ceux qui n'ont pas vu Arras avant la guerre, quelque idée de ce qui était l'un de ses joyaux.
Quand éclata la guerre, Mgr l'évêque l'offrit spontanément et généreusement; pour cette destination charitable, rien ne fut épargné et l'installation fut jugée parfaite, non seulement par les Français, mais par les majors allemands qui le réquisitionnèrent lors de leur passage à Arras, en septembre i9i4.
Depuis lors, le Grand Séminaire resta affecté à cet usage. Tous les hôpitaux auxiliaires d 'Arras furent fermés par l'autorité militaire. Le Séminaire fut réouvert quelques jours plus tard comme ambulance, et continua de fonctionner à ce titre.
D'autre part, les autres établissements charitables ayant dû être évacués à cause des bombardements,
^LiicllC V. I. F.ROY.)
INTÉRIEUR DE LA CHAPELLE DU SAINT-SACREMENT d'arRAS
LE MARTYRE d'aRRAS 2 29
Sa Grandeur reçut tous les malheureux, blessés et malades de la ville, dans le seul Grand Séminaire.
Combien y sont morts, munis des secours de la religion! Combien surtout en sont sortis guéris, et profondément reconnaissants!
Voici d'ailleurs la statistique exacte pour les deux périodes (i) :
i" Hôpital auxiliaire n° 7 :
Blessés militaires 675
Soldats contusionnés ou éclopés, environ.. 3oo 2° Ambulance (d'août au 20 décembre i9i4).
Blessés militaires i3oo
Blessés et malades civils 65
Maternité 5
Soldats éclopés, environ 3oo
Vieillards des deux sexes, environ 100
Au total, près de deux mille huit cents personnes ont été reçues et soignées, en cinq mois, dans les locaux du Grand Séminaire.
Avec la lin de l'année i9i5, il n'est plus une ambulance, ni un Séminaire : il n'est plus qu'une ruine; nous allons voir dans quelles conditions.
Quand une colonne allemande séjourna quelques jours dans Arras, au début de septembre iÔi4, elle fit son entrée par la rue d'Amiens; en la traversant solennellement, au chant de l'hymne bavarois, elle remarqua nécessairement ces bâtiments gothiques, ce clo
(1) Postérieurement, les admissions ont été très nombreuses, aux périodes de lutte active : en mai 1915, on reçut, en quelques jours, plus de 1.200 blessés.
cher, où le drapeau de la croix de Genève flottait imprudemment.
Laissons écouler un mois : sous la direction dévouée de M. le docteur Carpentier, — qu'Arras retrouve avec bonheur, — puis du major F..., les services fonctionnent très activement : le R. P. Lefebvre et M. l'abbé Maréchal, la R. Mère Bertine, supérieure générale des Augustines, avec l'assistance de religieuses de sa congrégation et de celle de la Providence, de M™® Taillandier, présidente de la Croix-Rouge, et de dames zélées de la même Société, s'y emploient jour et nuit.
Nous arrivons au premier bombardement du 6 octobre; il cause, dans l'ambulance, une mort et plusieurs blessures. Nous ne saurions mieux faire que de publier un extrait du Journal de M""^ Colombel (i), qui y assiste sa mère, W^^ Taillandier, veuve et mère de nos deux députés :
Dans ma salle, les hommes sont nerveux. Il y a parmi les blessés un artilleur pointeur. Il reconnaît le bruit des grosses pièces de siège et Tidce d'un bombardement les émeut. Le major B..., de Lille, vient pour faire les pansements. Le bruit des obus, qui commencent à pleuvoir sur la ville, nous assourdit. Il me dit : « Vous savez, ça va être pour nous, avant une heure. » Nous reprenons nos pansements. Il fallut ne rien laisser percer de notre émotion auprès des blessés, et je tenais à ce que tous mes pansements fussent méticuleusement faits, comme d'habitude. Le major B... me quitte pour aller aux renseignements. Je le rappelle toujours. Il rit : « Vous tenez absolument à ce que je meure ici.^... »
Nous trouvons que l'on devrait descendre nos blessés, car nous sommes contre le clocher, et cette cible merveilleuse pourrait bien nous faire crouler du
(1) Bulletin de l'Association mutuelle des infirmières et de la Société de secours aux blessés militaires, juin 1915.
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premier à l'entresol. Je descends le demander au docteur C..., qui refuse. Alors je remonte. Il est environ II heures. On apprend que le centre d'Arras est déjà fortement abîmé. Alors le docteur G... veut risquer une dernière évacuation à pied : « Que tous ceux qui veulent partir s'en aillent à pied à Aubigny, à 12 kilomètres, route de Saint-Poli » Et il n'y a qu'un cri : « Je veux partir. » Ah I l'horreur de cette évacuation 1 II y a un blessé à qui je viens de panser la cuisse traversée par deux plaies énormes en pourriture. Il se lève. On l'habille. Je le supplie de rester. Il préfère mourir sur la route que de tomber aux mains des Boches. Et ils partent, à genoux, sur les mains, ils roulent dans l'escalier. C'est une fuite lugubre, atroce à voir. Les uns prennent des chaises pour s'appuyer, d'autres des balais en guise de béquilles. Un homme, atteint d'une balle dans le ventre, que je soignais dans l'immobilité absolue, part en se traînant. Et ils partent émus, nous serrant la main. J'ai les yeux pleins de larmes, car je sais qu'une partie de ces malheureux va mourir sur la route. Ce fut un moment d'horreur que rien ne peut faire oublier.
Dans ma salle, il reste sept à huit blessés : cuisses brisées, fractures du bassin, poumons traversés, et mon brave Collaud, appelé a l'homme à l'œil ». Je supplie le docteur C... de les faire descendre; il refuse, protestant, avec raison du reste, qu'on ne peut les mouvoir sans risquer leur existence. On vient me trouver, on m'adjure de descendre aussitôt le repas servi... Lentement, comme à regret, nous descendons. Tout le monde est réuni en bas; on se concerte. Navrée, je dis mon chagrin de laisser ces hommes là-haut. Lucienne Paris, une enfant de quinze ans, est désolée de ne pouvoir mettre ses blessés à l'abri. Jean Paris déclare qu'il faut les sauver. Le docteur C... consent enfin. Nous remontons, Jean Paris, Gabrielle Paris, le major B..., ma belle-sœur Taillandier et moi. Au bas de l'escalier, contre le mur, les infirmiers nous regardent. Alors je crie : « Allons, les hommes ! vous monterez bien, puisque les femmes montent! » Ils s'ébranlent et, d'un même élan, nous suivent. J'arrive près de Collaud : <( Lève-toi; passe ton pantalon; descends; on bombarde,
vite ! » Et lui : « Vous irez bien chercher une capote; je vais avoir froid. » M. l'abbé Lefebvre, qui est derrière moi, rit de l'idée.
J'arrive dans le sous-sol; à ce naoment, comme je me penchais sur un blessé, une formidable détonation éclate, les vitres volent en éclats. On a l'impression que tout l'édifice s'écroule. Je suis couverte de briques et de plâtras. Une poussière aveuglante, et pourtant très lumineuse, nous couvre de toutes parts. Un morceau de verre m'érafle le visage et je sens que le sang coule. Les blessés hurlent. Alors, dominant le tumulte, l'abbé Gcngembre crie r « Absolution générale ! » Et tous, découverts ou à genoux, nous recevons cette suprême bénédiction; puis on continue le sauvetage de ceux qui sont encore en haut. La jeune Madeleine Bracq arrive couverte de plâtras. Elle était dans la salle A et, crâne, elle n'a pas lâché le blessé qu'elle tenait : elle a vingt ans ! Dans cette même salle, où on venait de crier à tous de gagner les caves, se trouvaient aussi M^^^ Wartelle, M"® Gonsseaume et l'admirable Sœur Marie-Françoise. En bas, la cuisine se remplit de matelas et de blessés : on ne peut circuler sans enjamber les corps gisants. Sœur Marie, la cuisinière, tranquille sous les obus, continue avec calme à trotter menu pour achever la préparation de son dîner, comme si rien d'anormal ne se produisait. Et vous l'eussiez bien étonnée, en lui disant qu'elle était sublime de courage.
Le 27 mars i9i5, le bombardement recommence; l'aumônier militaire coopère au transfert des blessés a la cave, et pendant ce temps sa chambre est dévastée par un obus; il y a un blessé.
Le soir du 28 juin, une horrible catastropbe éclate. Un témoin courageux, M. l'abbé Maréchal, la raconte en ces termes émus :
Vers 7 heures, on nous amène une femme, blessée devant notre porte. Au même moment une « marmite » tombe dans le jardin. Nous décidons de descendre dans
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\os bovcs nos blesses et malades. Au moment où, pour la deuxième fois, je remonte de la cave, une détonation ('pouvantable retentit. Une « marmite » était tombée sur l'aile droite des bâtiments (Séminaire). Traversant le mur du deuxième étage, elle défonce tout jusqu'au soussol où elle éclate.
Un certain nombre de personnes se trouvaient de ce côté. Quand ceux qui avaient pu fuir se comptèrent, il manquait Sœur Sainte-Jeanne, de l'ambulance, Sœur Véronique, de la cuisine, sa propre sœur qui l'aidait, M. Bizet, arpenteur-horloger, Louis Viart, dit Joseph, ouvrier très précieux pour la maison. Celui-ci a pu recevoir l'Extrême-Onction. Les autres avaient été tués sur le coup. De Sœur Véronique et de sa sœur, ensevelies sous les décombres, on n'a retrouvé que des chairs en lambeaux.
Quelques minutes plus tôt, au lieu de cinq victimes il y en aurait eu dix. C'était l'heure du souper... Avertis par la première bombe, qui avait fait voler en éclats les vitres de la cuisine, M. le vicaire général Depotter, M^i« Elise, sa sœur, M. le chanoine Gengembre, M. l'aumônier R... et votre serviteur s'étaient aussitôt retirés...
M. le chanoine Gengembre (i) fut néanmoins légèrement blessé, ainsi que MM. le médecin-major et le pharmacien de l'ambulance (celui-ci assez grièvement) et Sœur Sainte- Ursule.
Dès le lendemain, ont eu lieu les obsèques des malheureuses victimes... La cérémonie, qui s'est faite au milieu du fracas d'un nouveau bombardement, a été très courte : un simple Libéra chanté dans le petit cloître, par un chœur de prêtres-soldats... Et ce fut tout; ks cercueils sont restés là, attendant qu'une accalmie permît de les mettre en terre dans le jardin.
Quel spectacle de désolation dans ce beau séminaire ! Ce ne sont partout que murs éventrés, planchers et plafonds traversés par les projectiles, un amas indescriptible de pierres et de plâtras. La magnifique chapelle n'a pas
(1) M. le chanoine Gengembre habitait le Séminaire, distinct de l'ambulance, avec M. le vicaire général Delattre. Le même jour, en se rendant à l'église Saint-Nicolas, M. le chanoine Milléquant lut aussi blessé, mais heureusement sans gravité.
été épargnée. Elle avait déjà sa voûte enfoncée; cette fois, une brèche importante a été ouverte dans le pourtour de l'autel.
Les dégâts devaient continuer; l'ambulance n'existait plus, mais il y avait la destruction de l'œuvre artistique à parfaire; l'artillerie allemande n'y manqua pas. Le 6 juillet i9i5, la façade du monument a une plaie béante; le i4 juillet, un incendie partiel éclate; la chapelle perd une grande partie de son admirable mobilier. En octobre, les obus tombent de nouveau. Le 8 décembre, M. l'abbé Miseron annonce à Monseigneur que le clocher est atteint :
De 9 h. t/2 à 2 heures, les Boches se sont acharnés sur votre Séminaire. Les coups se succédaient toutes les deux minutes environ. Presque tous les coups ont porté; à part quelques obus tombés dans le jardin, tous les autres ont atteint la chapelle, ou les bâtiments les plus proches. Le haut de la flèche est tombé (sur une hauteur de 7 à 8 mètres), vers i heure. Le reste de la flèche et la tour elle-même ne tiennent presque plus. La chapelle a beaucoup souffert. Les murs qui donnent sur le jardin sont en grande partie démolis. La voûte de la nef s'est effondrée jusqu'à l'endroit de la chaire. Les orgues n'existent plus. Les stalles sont recouvertes de pierres. Jusqu'ici, le merveilleux maître-autel n'a presque pas souffert. La chaire a été bien protégée par les sacs de terre qui l'entouraient. Mais des brèches énormes ont été faites dans la toiture et dans beaucoup de murs. Les bâtiments les plus proches de la chapelle ont aussi beaucoup souffert (i).
Enfin, le i5 février i9i6, une tempête achève l'œuvre des Allemands : le reste du clocher merveilleux, qui
(1) Dans les « Cités meurtries; Arras », M'" Wartelle, ambulancière citée à l'ordre du jour, témoin de la catastrophe,, la raconte avec émotion, pp. 35-37. — Les photographies publiées dans cet album sont d'un réalisme navrant.
-avait été frappé à la base, d'outre en outre, tombe sur la chapelle, écrase les voûtes, le dallage, les murs et les beaux cloîtres voisins!
Un cri d'horreur et de désolation s'éleva dans tout le diocèse, et le clergé fut moins ému de la perte de ses dons que pénétré d'une douleur commune à son Pasteur et à lui-même. Mais il se dit en même temps : Ce que Mgr Parisis a pu et voulu faire, en reconstruisant une seconde fois son Petit Séminaire, après l'incendie, Mgr Lobbedey pourra et voudra le faire en restaurant une seconde fois le Grand Séminaire, après le bombardement.
C'est de ces sentiments que se fit l'interprète, en union avec tant d'autres, l'un des membres les plus éminents du clergé d'Artois, en offrant ses vœux à Monseigneur l'évêque :
Limoges, 24 décembre 1915.
Mon cher Parrain de Sacre,
Eii bon filleul, me voici avec des vœux plein le cœur, pour vous et pour votre chère Eglise d'Arras. Que Dieu vous aide et vous soutienne, pour continuer à porter, avec votre belle et noble vaillance, le poids des afflictions, chaque jour accumulées ! Je suis bien avec vous, dans cette pyersévérante épreuve, et je ressens avec vous tous les vcoups. Avec vous, j'ai pleuré devant les ruines du Saint- Sacrement, de ce grand Séminaire que vous aviez fait .si beau. Et voir disparaître ainsi, sous les coups d'hérétiques enragés, l'œuvre de si longs et si coûteux efforts, que c'est dur à vous, et à nous avec vous! Laissez-moi vous ■dire ma toute affectueuse sympathie, en vous embrassant •cordialement.
f Hector-Raphael, év. de Limoges.
Et, du fond de l'Ecosse, faisant écho à îa voix à peine éteinte de Mère Thérèse de Jésus, l'ancienne Prieure des Bénédictines qui, — comme dans une vision, — avait entrevu une dernière fois son cher monastère restauré (i), la nouvelle Prieure, Mère Rose de l'Immaculée-Conception, écrivait de son côté à Mgr Lobbedey :
Une douleur commune rapproche les cœurs dans celui du divin Bon Pasteur, et c'est là, Monseigneur, qu'avec \ ous nous pleurons sur les mêmes ruines et disons le même Fiat. Le cher monastère qui avait abrité, sinon notre vie entière, du moins, pour la plupart d'entre nous, notre enfance religieuse, cet asile bien restauré par Vous d'une manière digne de sa nouvelle destination, tombe sous les coups de l'ennemi, en ensevelissant Vos plus chères espérances. Que pouvons-nous souhaiter, en présence de tels déasatres, sinon que la main qui éprouve soit bientôt la main qui réédifie ?
^3. — Autres ruines.
Les exemples que nous venons de donner suffisent, et au delà, pour montrer, vu l'acharnement du tir sur des locaux protégés par les conventions internationales, que la barbarie des Allemands n'a pas été fortuite.
Pour les autres ambulances, nous pouvons nous en rapporter au témoignage de M. l'abbé Foulon (2), qui
(1) Les Bénédictines, chassées par la guerre de leur exil de Chièvres (Belgique), ont passé quelques heures à Arras en gagnant Dunifries (PJcosse), à la fin d'août 1914.
(2) Arras sous les obus, pp. 73-82.
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cl fait sur ce douloureux sujet une « enquête approfondie )) et immédiate.
Il faut toutefois ne pas laisser dans l'oubli les établissements d'instruction ou de charité qui, par la force des choses, avaient été, durant les mois d'août et de septembre i9i4, transformés en ambulances et que les obus ont également frappés.
Tels sont V Ecole normale (i) de garçons, ambulance des Femmes de France, et le Collège communal, où les blessés durent se réfugier dans les caves, ou fuir au loin, à pied, comme à l'ambulance du Saint-Sacre- 1 lient.
L'obus de taube qui, plus tard, blessa M. Lacroix, ])résident du tribunal, semble bien avoir été destiné au eollège voisin.
Le Collège de filles, sans être à usage d'ambulance, n'a pas été épargné : l'ancien monastère des Ursulines, >a flèche et sa chapelle, autre chef-d'œuvre de Grigny, ont douloureusement partagé le sort de tous les monuments artésiens.
L'Institution Saint-Joseph a reçu à l 'improviste, au • .ornent du premier bombardem.ent, cent vingt blessés; les membres présents du corps professoral leur ont prodigué leurs soins. N'a-t-on pas vu aussi le Supérieur et des prêtres, ses confrères, recueillir, dans la rue, des soldats qu'un obus venait de massacrer, et, à un autre
(1) Au faubourg RonviUe, l'Ecole normale des fines était le centre d'une grande ambulance; l'incendie, résultat du bombardement, . força à l'évacuation.
jour, avant l'aube, plusieurs professeurs conduire en^ charrette au cimetière les morts auxquels ils voulaient éviter la crémation?
Au Pensionnat Jeanne-d'Arc, la Croix-Rouge a installé une annexe; M""® Delobeau (i), directrice, et ses douze maîtresses, dix dames et anciennes élèves, deux Sœurs de Saint-Charles y soignèrent plus de cent cinquante blessés; des voisins charitables, MM. Devos père et fils, Legrand-Walle, Laurendon, Defèvre et l'un de ses adjoints, passèrent la nuit près des malades.
Le service fonctionna peu de temps, mais dans quelles conditions poignantes! D'abord il commença, du i"' au 12 septembre, sans caractère officiel, mais pour satisfaire aux supplications des conducteurs qui, venant des champs de bataille, ne pouvaient faire accueillir leurs précieux fardeaux dans les autres ambulances, plus que pleines; puis, du 27 septembre jusqu'au 7 octobre, il continua, même durant le bombardement; sous les bombes, les blessés furent placés dans les corridors mieux protégés et dans les caves.
Le service médical, à part la visite d'un aide-major, de temps en temps, fut assuré par M. le docteur Lancial et par M. le docteur Béasse, qui se prodiguèrent sans compter; M. Lancial, assisté de sa femme et de sa fille, opérait un blessé pendant que les obus pleuvaient autour du Pensionnat; M. Béasse renouvelait sans interruption les pansements provisoires des blessés, avec un dévouement doublement admirable chez un octogénaire.
(1) Nous remercions M"' Delobeau des notes qu'elle a bien voulu nous fournir, et que nous résumons ici.
M. le chanoine Mocq, doyen de Saint-Jean-Baptiste, multiplia sa sollicitude, de jour et de nuit, en la partageant entre son église et son pensionnat. Assisté de M. l'abbé Dhuin, son vicaire, il donna les secours de la religion aux blessés, qui les accueillirent avec une édification constante; M. l'abbé Dubar vint, une luiit, de l'Institution Saint-Joseph pour aider à entendre les confessions multipliées; un matin, à quatre heures, M. l'abbé Dhuin, poussé par une inspiration irrésistible, arriva juste à temps pour administrer les derniers Sacrements à un soldat, qui portait le scapulaire.
Le premier jour, un obus tomba sur un dortoir qui Aenait d'êter évacué; un autre, dans la cour, fusa sans éclater; le second jour, tombèrent trois obus. L'incendie qui, tout près, dévorait le quartier, en éprouvant si tristement les voisins que nous avons loués plus haut, menaça de s'étendre, par la place des Etats, vers le pensionnat; l'autorité militaire, avertie, fit enlever, par des voitures à bras, et transporter dans un train sanitaire les pauvres blessés qui ne pouvaient marcher; les autres s'étaient déjà échelonnés sur la route de Saint-Pol, en ces iours atroces.
Ce fut la fin de l'ambulance; en un mois, la vaillance et la charité de ceux et de celles qui s'y étaient dépensés s'étaient glorieusement, mais douloureusement, manifestées.
L'ambulance du Bon-Secows, fort bien aménagée par M. le D'' Planque avant son départ forcé, reçut d'abord des éclopés français et belges, puis, à partir de la nuit du 27 août, des blessés que ramenaient du champ de bataille deux braves jeunes gens, Léon Barrant et Léon
Warin. Le service médical et chirurgical était assuré par M. le D"" Béhague, aidé par M. La tour, interne; les sœurs et les ambulancières de la Croix-Rouge donnèrent leurs soins à environ deux cents grands blessés et à une centaine d'autres. M. le chanoine Milléquant dirigeait le service religieux, qui fut très consolant. Plusieurs fois, Mgr l'évêque et M. le préfet vinrent encourager les Sœurs et les blessés. Une salle spéciale était réservée aux goumiers qui, pour des raisons rituelles, ne mangeaient que des animaux tués par eux, comme lapins, poules, etc.; leurs convictions religieuses étaient soigneusement respectées.
L'ambulance reçut par deux fois la visite assez inoffensive de majors allemands. Pendant le bombardement d'octobre, il fallut descendre Jes blessés dans les caves; on évacua alors l'ambulance, qui fut ensuite reconstituée avec le concours des religieuses qui restèrent à Arras. Soit à domicile, soit dans leurs caves, où les habitants se réfugiaient volontiers, deux Sœurs continuèrent et continuent toujours à soigner les habitants malades ou blessés.
C'est dans le jardin du couvent que fut enterré M. l'abbé Vallière, dont le cercueil lui-même fut ensuite bouleversé par un éclat d'obus. C'est là aussi qu'expira M. Dumont, que recueillit dans la nuit, au péril de sa propre vie, une Sœur qui entendit ses appels (i).
L'Institution des Sourds-Muets et jeunes Aveugles a eu aussi son ambulance, selon le très vif désir des Filles
(1) D'après les notes de la R. Mère Supérieure.