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CHAPITRE PREMIER Vandales et Bourgeois

Un bombardement ne peut guère être décrit, pas plus qu'il ne peut être prévu, du côté des victimes! Cela ne s'apprend ni à l'école, ni ailleurs, du moins en France. Il en est surtout ainsi quand il dure — et c'est le cas pour Arras, — pendant trois journées entières, comme prélude, et se répète ensuite, selon le féroce caprice de l'ennemi, en aggravant ses effets par rapport à la destruction des vies humaines aussi bien que des édifices, pendant un an et demil

A quoi bon essayer de faire partager, à ceux qui ne connaissent la guerre que de loin, ces atroces sensations, prolongées et inoubliables : sifflement haletant et éclatement formidable des obus, près des refuges qu'offre la sécurité problématique des caves voûtées et des boves de pierre brute; — fracas de tout ce qui se brise ou s'effondre; — fusion de tous les bruits du front avec ceux des obus : canonnades, crépitement des mitrailleuses et des fusils; — menace de l'incendie et de l'asphyxie, unie à celle des blessures par l'éclatement des obus et des shrapnells?

Il suffit qu'on sache que, sous le bombardement, les non belligérants, passifs et inoffensifs, sont exposés au danger, comme le sont des combattants sur un champ de bataille, mais sans pouvoir se défendre (i) : les habitations, les édifices et leur voisinage, sont des cibles immobiles sur lesquelles l'ennemi, qui les a repère » par ses taubes (je n'ose dire : par l'espionnage I) a beau jeu! — Cette remarque permettra à nos compatriotes, de toute origine et de toute contrée, de juger la barbarie des nouveaux Vandales et de prendre, de plus en plus, pitié de ceux que les circonstances ont transformés en a réfugiés ».

Il est un sentiment qu'il faut noter chez les Artésiens, pour expliquer avec quel admirable courage ils ont subi et subissent les bombardements successifs : c'est celui d'une solidarité, d'une sympathie mutuelle, d'une charité parfois héroïque (2). Que de personnes de tout rang, avec ou sans diplômes, — suppléant par le zèle à ce qui pouvait faire officiellement défaut, — ont aidé, dans les ambulances, aux jours où affluaient blessés et éclopés! Pendant le bombardement, combien de braves gens, même de pauvres gens, ont ac-

(1) D'après une note de la mairie d'Arras, le nombre des civils t\^és ou blessés, après un an de bombardement, s'est élevé approximativement à six cent trente victimes. Dans les six derniers mois, le calcul est difficile.

(2) Il n'y avait en ville qu'une ou deux boulangeries ouvertes; M. l'abbé Ansart, curé de Beaumont, mobilisé, fit le pain à la boulangerie Duflos, comme il le faisait, dans sa jeunesse, à la ferme paternelle. Pendant le premier bombardement, cinquante à soixante personnes furent recueillies et nourries à l'Institut Parisis, et autant à l'ambulance du Saint-Sacrement.

cueilli OU attiré, dans leurs cavds plus sûres, non seulement des parents, des amis ou des voisins, mais des fugitifs errants, des inconnus! Combien ont partagé avec ces hôtes du jour et de la nuit leurs vivres, leurs moyens d-e chauffage et d'éclairage, qui commençaient à manquer (i) et qu'il fallait se procurer au hasard de courses périlleuses! Combien allèrent aux nouvelles, le matin, à la première heure, pour rendre un peu de sérénité, de sang-froid, même de gaîté, à ceux qui en avaient besoin!

Et depuis lors, que de services, petits et grands ^ désintéressés et généreux, rendent volontiers ceux qui sont restés à ceux qui sont partis! C'est une cachette à exhumer, des papiers et des souvenirs de famille à mettre en sécurité, un mobilier à sauver d'un désastre toujours possible. Les Artésiens étaient déjà d'une sociabilité réputée, avant la guerre; comme ils seront encore plus liés et plus liants, en vertu de la reconnaissance et de l'estime mutuelle, dès qu'ils se retrouveront, en rentrant dans leurs ruines, ainsi qu'ils y aspirent tous ardemment!

Nous avons parlé d'héroïsme, dans l'exercice de cette charité haussée, d'un seul coup et d'une manière imprévue, à la hauteur des événements tragiques. De quel autre nom appeler le dévouement de ceux qui

(1) « Au milieu des plus grandes difficultés, employés de l'octroi, de la gare, pompiers, agents de police, personnel de la préfecture, de la mairie, des postes, des administrations, tous, enfin, ont fidèlement rempli leur office respectif, et de plus, tous se sont montrés constamment prêts à se donner un mutuel appui. » (Conférence de Mgr Lobbedey, Revue heddomadaire du 11 mars 1916, p. 158-159.)

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ont lutté contre Tmcendie, au péril de leur vie? Au début d'octobre, le départ rapide des hommes, mobilisés et mobilisables, de i8 à 48 ans, venait de désorganiser à Arras plusieurs ser\'ices publics, quand éclata le bombardement; d'autre part, la chute des obus détruisit les conduites d'eau; d'odieux iirs de barrage empêchèrent, sous les bombes incendiaires dont la bave souilla l'hôtel de ville jusqu'à sa chute, la protection des immeubles, le sauvetage, l'extinction des incendies qui gagnaient pendant la nuit, de proche en proche, dans toutes les directions. Et, malgré tout, de courageux citoyens se dévouèrent, dans le bombardement des 6-8 octobre i9i4, et chaque fois qu'il le fallut.

M. le préfet et M. Gerbore, vice-président du conseil de préfecture, conduisent eux-mêmes, à l'extrémité de la ville, la pompe qui, manœuvrée rue de Lolliette avec le concours des Sœurs de charité et de l'aumônier des Sourds-Muets, sauva le quartier menacé; M. F..., maire d'Agny, est grièvement blessé, en portant secours, avec le clergé, lors de l'incendie de la librairie Sueur. Près de la Préfecture, rue des Ecoles, on voit, un autre jour, attelés à la même pompe, M. le préfet et M, le chanoine Milléquant, doyen de Saint-Nicolas, avec M. Gerbore et M. l'abbé Maréchal. C'est dans le même quartier que tombe, mortellement frappé par un obus, M. Dumont, religieux sécularisé, en revenant la nuit de coopérer, rue de l'Arsenal, à l'extinction d'un incendie. Et c'est en essayant de lutter contre l'embrasement du quartier et de l'église Saint- Jean-Baptiste, que M. Wacquez et un autre pompier sont tués. C'est le même sentiment d'abnégation, doublé et fortifié par l'amour paternel, qui fait, dès le matin du 6 octobre, traverser la moitié de la ville, sous les obus, par M. Pa-

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pillon, portant sur ses épaules, depuis la gare jusqu'à la rue des Charlottes, les restes de son malheureux fils, tué, au poste du devoir professionnel, par le premier projectile tombé sur la ville; Mgr l'évêque délégua un vicaire général pour apporter, en son nom, près du cercueil enveloppé du drapeau tricolore et ensuite à la cathédrale menacée par les obus, les prières et les consolations de l'Eglise.

Pour beaucoup, la charité était doublée de la foi, de la foi priante et agissante. Si le sanctuaire de Notre- Dame-des- Ardents avait été plus rempli, aux premiers jours de la mobilisation, — à cause de la présence de soldats qui avaient encore leur liberté entière et qui en profitaient avant le départ, — il ne cessa plus tard d'attirer toute la journée les fidèles, surtout aux heures où la présidence réconfortante de Mgr l'évêque et la ponctualité, édifiante et méritoire, du vénérable chapelain, M. le vicaire général Depotter, excitaient l'assistance à venir implorer Marie.

Il en fut de même dans les paroisses, soit que, comme à Saint-Nicolas, la cloche continuât d'appeler ponctuellement et courageusement le peuple, soit qu'il fallût, à défaut des églises inutilisables, se réfugier dans de plus humbles chapelles qu'il n'est peut-être pas encore opportun de nommer...

La prière privée fut digne de la prière publique : dans les communautés, on se relayait, jour et nuit, près du Tabernacle auquel on avait réservé sous terre un Bethléem aussi décent et aussi sûr que possible; chez les particuliers, la prière fut fervente et continue,

dans la confiance plus que dans la crainte; les exercices du mois du Rosaire furent pratiqués, même par un bon nombre de demi-chrétiens qui n'en avaient plus l'habitude et qui volontiers la reprirent.

Nous ne voulons pas outrer l'horreur de ce spectacle du fer et du feu; en voici un récit fidèle (i), qui pourrait être cent fois répété :

Mardi matin, des détonations formidables, semblables aux roulements de tonnerre, mirent la ville en émoi.

Carreaux, vitres, glaces des maisons de la rue Saint-Géry volèrent en milliers d'éclats.

Puis on vit défiler les troupes françaises qui repassaient la ville en se repliant.

Tout en marchant, les soldats jetaient à la population les phrases brèves : « Picntrez dans vos maisons. Cachezvous ! »

Toute affolée, je dégringole dans la cave, suivie de ma bonne. Depuis dix heures du matin jusqu'à quatre heures du soir, nous étions là, plus mortes que vives, écoutant anxieusement l'enfer qui faisait rage au-dessus de nos têtes. Nous entendions des masses de ferrailles exploser, des maisons s'écrouler avec fracas. Mourir, oui! mais pas toute seule dans cette cave. Il faut se sauver. Où ?

Cette idée me creusait l'esprit, lorsque j'entendis soudain une voix dans une cave voisine. Allons-y ! Nous remontons trois fois l'escalier, mais chaque fois nous redescendons, terrifiées et abasourdies par les détonations formidables qui retentissaient au dehors. Le courage prend le dessus. Je me risque, j'ouvre la porte de la cave d'un trait, et je traverse l'espace, comme un éclair.

Enfin, je ne suis plus toute seule. Il y a là dans la nouvelle cave neuf femm.es. Mes nerfs se détendent, après

•t) Télégramme, du 20 décembre 1914.

♦cette émolion, que je n'oublierai de ma vie, cl je subis une crise terrible de réaction.

Lorsque je reviens à moi, on me dit qu'il faut partir : 4a maison est en l'eu. Pensez donc ! nous étions dans une cave pleine de barils d'alcool. Nous voulons nous .sauver dans une cave en face. Impossible d'y entrer : elle ^est en flammes.

Que faire ? Instinctivement, on traverse la place des Etats, arrosée à profusion d'éclats d'obus. Nous voyons trois de ces engins, dont l'un incendiaire. Les flannnes nous jaillissent sur les pieds.

Nous réussissons enfin à nous tapir dans une troisième cave, celle d'un banquier.

Nous y restons deux jours et demi. On était à seize. Le pain manqi;ail. Nous nous soutenions avec du vin et du Champagne.

Mais le jeudi 8 devint inlmable. Nous étions asphyxiées par les gaz, la poudre et la lamée des incendies. Il fallait bien partir.

Quel spectacle terrifiant! L'hôtel de ville est en feu; la rue Saint-Géry n'est qu'un immense brasier; et le ciel tout noir est sillonné par des projectiles.

Je pousse un cri d'angoisse, et je me mets à courir sans savoir où je vais. Les flamines me brûlent les yeux, mais je cours toujours avec d'autres femmes, affamées, toutes en pleurs. Et nous faisons 35 kilomètres jusqu'à Saint- Pol.

Toutes mes économies, plusieurs milliers de francs en billets de banque, en argent et en or, So.ooo francs de marchandises sont devenus la proie des flammes.

Je suis restée sur le pavé, avec ce que j'ai sur le dos, sans pouvoir sauver même une chemise de rechange.

Il ne faudrait point croire que le premier bombardement ait eu lieu au hasard : on frappa, dès le début, les centres de ravitaillement, comme la minoterie

Saint-Hubert et deux magasins militaires (i), et les centres de la vie commerciale, comme la place de la Gare (2), les deux Places si artistiques, la rue Saint-Géry et tout l'îlot voisin. En quelques heures furent engloutis les approvisionnements d'une foule de maisons renommées, dont les propriétaires faillirent perdre la vie. Nous renonçons à dépeindre la douleur de ces x\rtésiens de race, ruinés de fond en comble, — • provisoirement, il faut bien le croire, — et errant ensuite sur l'emplacement probable de leurs maisons, sans pouvoir le préciser, au milieu de l'accumulation de moellons informes! Qui pouvait retenir ses larmes, à ce spectacle? Ces désastres, pour être navrants, ne sont pas irréparables, car nos ennemis, un jour ou l'autre, en doivent au moins la compensation, en toute équité; — mais que dire de tant de souvenirs de famille ou de voyages, de tant de collections particulières, disparus à jamais dans la tourmente.^ Qui rendra à M. Lavoine les fiches accumulées pendant trente ans, sur l'histoire et les beaux-arts en Artois, détruites avec sa maison, tandis que lui-même, dans son désintéressement et son dévouement connus, travaillait au sauvetage de ses chères Archives départementales (3).^ Qui restituera à la vénérable sœur de feu le chanoine Rohart sa riche bibliothèque spéciale, ce bureau qui était un musée et un sanctuaire, et ce home auquel les faïences et les tapisseries d'Arras donnaient un cachet si dis-

(1) Une même intention est démontrée par le double Incendie de la stéarinerie de Saint-Nicolas et celui des établissements industriels de Blangy.

(2) Dans l'imprimerie du Courrier, a été détruite toute l'édition du Catéchisme diocésain, avec l'Ordo, le Rituel, etc.

(3) « Son nom mérite la reconnaissance publique », dit Monseigneur dans sa conférence de Paris. {Rev. hebd., il mars 1916, p. 148.)

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tingué et si intime tout à la fois? Pauvre amil II en serait mort deux fois, s'il avait pu assister à cet effondrement de tout ce qu'il chérissait (i).

On comprendra, dès lors, comment Mgr l'évêque qui, jour et nuit, vivait au milieu de Son peuple infortuné, ne chercha pas ailleurs que dans les Prophètes un précédent aux souffrances de sa ville épiscopalc, quand il fut plus tard (2) forcé de la quitter « momentanément )), avec les perspectives d'un meilleur avenir.

Quand les Prophètes annonçaient les malheurs qui allaient fondre sur une ville, après avoir énuméré les désastres dont elle serait le théâtre, parlé de murs renversés, de maisons abattues, d'édifices ruinés, de temples détruits, de sang partout répandu, ils en faisaient connaître la suprême infortune par ces simples mots : « Et elle sera désertée (3)... »

Notre chère ville d'Arras devait éprouver ces calamités, jusqu'à celle qui est de toutes la plus douloureuse. Elle nous rappelle le siège de Thérouanne, où le clergé souffrit avec la ville, alors que son évêque venait de mourir, que le successeur n'était pas intronisé et que le Chapitre devait se disperser à Saint-Omer et à Boulogne.

(1) « Nous avions, dit M'" M. Wartelle dans son journal {Cités meurtries; Arras, pp. 38-39), vécu durant neuf mois la vie du front, pleine de dangers, mais si féconde en profondes émotions, et nous partions, n'emportant même pas l'espérance de retrouver quoique ce soit à l'heure du retour. Notre vieille maison, si gaie autrefois..., anéantie, maintenant, avec tous les chers souvenirs du passé : tel est le tableau qui s'offrait à nos yeux, dans la tristesse d'un départ que la présence de quelques amis essayait d'adoucir... Il nous fut difficile, à mes parents et à moi, de retenir nos larmes, en franchissant le seuil de cette maison qui avait vu mourir mes grands-parents, où, tous, nous étions nés, et dont chaque meuble, chaque bibelot, évoquaient des souvenirs. »

(2) Lettre pastorale du 6 septembre 1915.

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