I. — Une journée avec elx
Ah! l'admirable peuple que le peuple de France; les beaux hommes, point fanfarons, mais modestement héroïques, cherchant même, à force d'aimable simplicité, à faire oublier au visiteur qu'ils sont bien à la hauteur de leur tâche surhumaine !
Les uns sont dans les tranchées, montant cette garde qui, nuit et jour, dure depuis quatre ou cinq mois, sans cesse <aux aguets. Les autres sont au repos, ce qui ne signifie nullement qu'ils ne font rien. Au contraire, ce repos est laborieux et point du tout déprimant. Raccommodage des vêtements, coup de brosse soigné, entretien des armes, visite au perruquier de la compagnie (on est « poilii », mais on a ses élégances!), ablutions et bains, lettres à la famille, pi-
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pes suaves et réunions inlimes d'où la mélancolie est exclue, voilà de quoi occuper quatre jours d'une façon aussi utile qu'agréable. Sans compter les imprévus : « Si le Boche faisait trop de manières, on serait là pour un coup. » Après quoi, on retourne aux tranchées, le cœur content et la musette pleine.
Non loin de la ville, nous voyons un bataillon qu'inspecte le commandant. Les hommes ont une allure magnifique. La vie au grand air a hâlé les faces et dilaté les poitrines; le regard, franc et énergique, se fixe avec une pointe de douceur émue sur le visage du chef. Celui-ci passe lentement, il salue de la main tous les hommes, a ses enfants » qu'il aime et qui se feraient tuer pour lui. Les rangs sont d'une immobilité absolue et pourtant il s'en dégage une sorte de frémissement contenu.
Voici une surprise. La musique est là : elle entonne soudain la Marche Lorraine. La musique militaire... Nous ne l'avions plus entendue depuis un radieux matin d'août, quand, sous les rayons du soleil, nos lignards gagnaient la gare pour le grand départ.
Pauvre et fîère musique ! Un dilettante (y a-t-il encore des dilettanti ?) la jugerait maigre. Elle fait pourtant vibrer l'air et sans doute, là bas, les Boches l'entendent comme nous. Les mains se crispent sur les crosses et des larmes î'urtives luisent au coin des paupières. Marche lorraine, éclat des cuivres, vision de gloire, de réparation, de justice !
C'est fini, les rangs sont rompus. Aucune trace d'émotion, maintenant sur les visages, mais un bon sourire et une joie communicative.
Nous disons adieu à ces braves. Nous allons plus loin. Voici un village à moitié dévasté. C'est la propriété des poilus. Ils le détiennent par droit de conquête et partagent les logis avec les habitants revenus. Car il y a des habitants, et ils ont, suivant la formule, a un moral épatant ! » On a trouvé des pannes pour réparer les toitures, des planches de caisse qui n'ont pas la transparence des vitres, mais obtu-
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rcnt néanmoins les fenêtres. Le soldat, côte à côte avec le civil, bêche le petit jardin et prépare la récolte de légumes qu'il ne mangera pas.
Il soigne aussi ks tombes. Elles sont nombreuses, les tombes, et bien parées. La croix de bois porte une inscription : « X. du ...® régiment, mort au champ d'honneur le... Priez pour lui. » Sur la terre, d'humbles touffes de verdure qui demain seront des fleurs, le sourire de l'éternel printemps sur ce deuil. Devant la croix, fichée en terre par le goulot, une bouteille contient l'identification complète du disparu, parfois môme le récit succinct de sa mort.
Plus loin, voici l'église. Pauvre église, elle a vu de trop près la guerre ! Sa toiture est effondrée; mais par bonheur, les voûtes ont tenu bon et supportent les décombres. Le clocher est amputé de sa flèche. Une u marmite » a em- \yoTié tout un angle de la tour. La cloche git à terre, sous le portail. Elle n'est, paraît-il, presque pas fêlée et on en tirera parti. Les murs sont criblés de trous; les vitraux... existèrent. Plus d'orgue, ni d'harmonium. On a mis un piano dans la chœur, près de l'autel, et ses sons grêles accompagnent les chants liturgiques. Une statue est intacte^ celle de la Madone de Lourdes : elle surgit d'un massif de feuillage vert, Journellement entretenu par les soldats. Des billets, des recommandations, de simples et touchantes prières (i) font des taches blanches sur les feuilles. D'autres billets encore dans les mains jointes de la Vierge. Que d'âmes se sont épanchées devant cette humble statue, parure d'une "^église de village 1
Le commandant nous accueille avec un bon sourire. Il est le père de ses hommes et ceux-ci lui rendent son affection. Non seulement il les mène au combat et les électrise par son exemple, mais il s'ingénie à leur fournir du confortable. Par quel miracle un délicieux vin chaud, préparé aux cuisines du bataillon et porté aux combattants à travers deux kilomètres de boyaux, est-il arrivé aux tranchées si bouillant qu'on dut attendre pour le boire et souffler dessus ? Le com-
(1) Cette pieuse habitude a déjà été notée et décrite, près de Lorette, pp. 343-347. (N. D. L. R.)
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mandant seul vous rcvélcra ce secret. Il en connaît bien d'autres !
La popote des « poilus » est d'ailleurs digne de l'envie des populations civiles. Il y a là des cordons bleus, en pantalons rouges, qui en remontreraient à leurs congénères enjuponnces. Au début, on manquait parfois de vin, et, pour un méridional, ne pas boire de « ving » c'est une privation lourde. Maintenant le « ving » arrive en abondance. A la table hospitalière où nous nous asseyons, on le sert même... dans une cafetière. Il faut dire que nous avons, pour nous servir, un « larbin » de haut style. Il s'est affublé d'une antique redingote, décrochée on ne sait oii, et sur son crâne un (( tube » cabossé a remplacé le képi. C'est ainsi que a Monsieur le Baron » fait son service, à la joie de ses camarades. Après quoi, on fumera une pipe chez Désiré, un enfant du pays, qui n'a pas fui et, à sa manière à lui, en fraternisant avec les soldats, fait la guerre.
Un Boche passe sur la route, escorté de deux gendarmes. On le regarde silencieusement, sans curiosité ni malveillance. Ce n'est plus un combattant, c'est un prisonnier. Il s'éloigne, les épaules voûtées, traînant ses bottes boueuses et la tache gris sale de son dos disparaît à travers les capotes neuves de « drap tricolore ».
Et voilà, sans exagération aucune et en toute sincérité, ce que font nos hommes et comment ils vivent. Santé parfaite, mines réjouies, équilibre moral non moins parfait, simplicité d'allures, gaîté contenue, sens profond des sacrifices quotidiens que la patrie leur demande, haine de l'envahisseur et volonté tenace d'en purger le sol français, tel est le résumé, corps et âme, du « poilu ».
H. David.