II. — Repos du corps, santé de l'ame (i
I. Après la reprise de Lorette. — Pendant de longs mois, les soldats qui attaquèrent la colline de Lorette sont venus au repos à Barlin. Pour enflammer leur courage, nous n'avions qu'à leur dire qu'en luttant pour repousser l'ennemi, ils travaillaient encore à purger la terre bénie de Lorette, toujours souillée par la présence de fanatiques protestants. Ils voulaient être munis de la petite médaille de Notre-Dame de Lorette pour aller au combat, et pour l'envoyer à leur famille. J'entrepris une série de causeries sur la Chapelle, le Pèlerinage et la Dévotion envers Notre-Dame de Lorette. A trois reprises différentes, je dus reprendre ces récits pour de nouveaux régiments, dans une église comble et au milieu d'un silence impressionnant; ces causeries se terminaient par des cantiques appropriés et une distribution de médailles.
J'en vis qui prenaient des notes et les envoyaient à leur famille. Après une de ces causeries, le commandant d'un bataillon de chasseurs vint me remercier au nom de tous: a Ce que vous n'avez pas dit, continua-t-il, c'est que Notre-Dame de Lorette fait aujourd'hui des miracles! » — « Vous en connaissez.^ » Et il me conta qu'un aspirant de son bataillon, ayant trouve, dans une maison en ruines d'Aix- Noulette, une médaille de Notre-Dame de Lorette, la prit dévotement et la mit précieusement en poche. Quelques jours après, il allait à l'attaque, et une balle, qui aurait dû le tuer, vint frapper la médaille et dévia sans le blesser.
2. La Fête-Dieu. — La procession du Saint-Sacrement ne pourra se faire sur les routes encombrées, dans un va-etvient constant et nécessaire.
Mais il y a, près de l'église, une grande prairie ombragée
(1) Notes extraites du Registre poroissial de Barlin, communiquées par M. le doyen. — Mgr l'évêque a recommandé au clergé, dès le commencement de la guerre, de consigner soigneusement les faits d'ordre matériel et spirituel qui se passeraient dans chaque paroisse; l'intérêt des présentes notes montre tout le prix de cette recommandation. — A rapprocher des cérémonies, sacrées et profanes, racontées dans A nos soldats, 20 février 1916, pp. 11-14.
SUR LE FRONT D 'aRTOIS 383
d'arbres séculaires. En compagnie d'un aumônier mililaire j'allai repérer l'endroit ou l'on pourrait installer un reposoir; avec l'autorisation du général, on décida que la procession du Saint-Sacrement se ferait là.
Les soldats au repos se mettent à l'œuvre et dressent un grandiose reposoir militaire : toutes les armes y contribuent. Les Sœurs de Charité y a donnent le dernier coup de fîon », avant que MM. les photographes déclanchent leurs appareils. Quelles jolies cartes postales à envoyer au pays !
Quand le cortège arrive dans la prairie, il y a déjà foule : les clairons sont d'un côté du reposoir, le chœur do chant, de l'autre, avec un prêtre-soldat, un artiste, à l'harmonium.
Au moment où le Saint-Sacrement, porté par un aumônier militaire, passe à travers la foule agenouillée, les clairons sonnent aux champs; n'est-ce pas le grand général qui fait son entrée.^ Ce sera le thème du sermon que M. l'aumônier adressera à la foule recueillie, pendant que, du haut de la a saucisse à Joffre », nos officiers aérosliers, dans le ciel bleu, contemplent la cérémonie, non moins que les aviateurs qui passent au-dessus de nos têtes.
Avant la bénédiction du Saint-Sacrement, le prédicateur lance une série d'acclamations que la foule répète, demandant au doux Cœur de Jésus ses bénédictions pour la sentinelle, l'éclaireur, le fantassin, le cavalier, l'artilleur, le marin, l'officier, le général, le blessé, le mourant, le brancardier, le prisonnier, les prêtres-soldats, les envahis, les mères, les veuves, les orphelins... qui tous, plus ou moins, ont à souffrir de la guerre.
Que de larmes ont coulé, pendant que les lèvres redisaient : Cœur de Jésus, ayez pitié!
Après une dernière bénédiction, en ma qualité de curédoyen de la paroisse, je me fis un devoir de remercier avec cœur tous ceux qui avaient contribué à assurer à Notre-Seigneur ce triomphe digne du Christ qui aime la France.
3. Mois du Rosaire. — A tous les poilus qui remplissent l'église et les tribunes, un aumônier parle de ce qui, à pareil jour, aux exercices du Rosaire, se passe au pays où mères, femmes et enfants prient pour les absents, à l'église ou dans le sanctuaire du foyer. « Nous allons, dit-il, nous
les représenter et venir prier en union avec eux tous les soirs. » Et tous les soirs, il y avait des poilus dans tous les coins et jusqu'au fond des tribunes I A tel point qu'un paroissien me disait : « Vous n'avez pas peur, M. le Doyen, que vos tribunes cèdent sous le poids de ces centaines d'hommes? » C'était plaisir de les voir réciter leur chapelet et de les entendre chanter les cantiques de leur pays d'origine !
Et ces hommes, qui revenaient de combats meurtriers aux environs d'Arras, communiaient en masse. Le samedi soir, une douzaine de prêtres-brancardiers, leurs camarades, s'installaient sur une chaise, et les braves soldats s'agenouillaient à côté d'eux, sans aucun respect humain.
Ce qui nous valut, le dimanche de la solennité du Rosaire, environ cinq cents communions de soldats, et chaque jour une centaine.
Un de ces prêtres-brancardiers me disait : a Ils feront comme cela en rentrant au pays. Avant la guerre, nos hommes et jeunes gens communiaient en moyenne tous les mois. Désormais, et ils le promettent, ils le feront tous les dimanches. »
Mes paroissiens n'en revenaient pas! Et mes 12.000 réfugiés encore moins !