III. CÉRÉMOME PATHÉTIQUE A BeLVAL
Pendant la tournée de confirmation qu'il a entreprise, en i9i5, au moment traditionnel, dans la région d'Arras et de Saint-Pol, Mgr l'évêque a été entouré des marques du plus sympathique et du plus filial respect, aussi bien par la population civile que par les troupes dont Sa Grandeur traversait les cantonnements.
Un écrivain distingué, auquel le métier des armes n'a rien enlevé de son mérite littéraire et qui occupe à Paris une situation brillante, a rendu compte, dans un article très remarqué de VEcho de Paris, du 28 novembre i9i5, de la visite épiscopale à Belval :
Ji
SUR I.E FRONT d'aRTOTS 385
Belval ! — Un hameau verdoyant, niché à l'ombre d'un bocage, tout enguirlandé de chèvrefeuille; une de ces solitudes aimables, telles qu'on les chérissait sous le règne de la Nouvelle Héloïse; une rusticité de gouache bleuissante, un fouillis pittoresque de toits de chaume dorés et de tuiles violettes, accrochés aux pentes de la douce vallée de la Ternoise.
Dans cette riante thébaïde, une Trappe s'élève. A l'abri des murailles infranchissables, de saintes filles, que ne peut entrevoir nitl regard humain, y cultivent tout ensemble les fruits de la terre et les fleurs célestes. Les grasses pâtures nourrissent de grands troupeaux, et les moniales laborieuses excellent à la confection de ce que l'abbé Delille app>elait le laitage durci, du fromage de Belval, célèbre dans la contrée.
Il y a plusieurs années, la prieure s'avisa que ce site recueilli conviendrait excellemment au séjour d'été d'un prince de l'église; un bâtiment s'adjoignit au monastère, et Mgr d'Arras prit l'habitude d'y venir passer quelques journées reposantes.
Cette année, Sa Grandeur n'a pas voulu déroger à la coutume. Après la pluie de fer, affrontée dans Arras durant près de trois cents jours, la paix ombreuse de Belval devait lui sembler désirable.
Mais, pour l'émerveillement des témoins qui assistèrent à cette scène de légende, Mgr Lobbedey, auquel pèse décidément tout repos, devait honorer de façon saisissante, au cœur de la Trappe silencieuse, la gloire de nos armes, magnifiant par un hommage surprenant, qui apparut aux moniales comme un coup de tonnerre dans un ciel serein, l'héroïsme des poilus de igiô.
Des cavaliers, à peine sortis de la tranchée, avaient envahi la verte solitude. Ils apprirent bientôt que Monseigneur les conviait à un office solennel.
Bien rares ceux qui ne se rendirent pas à l'invitation. A l'église, officiers et soldats reçurent tous la même réponse :
— Ce n'est pas ici que Monseigneur vous attend, mais à la Trappe.
Il y eut un peu de surprise et de confusion. Les plus rudes de nos hommes savent ce que c'est qu'une sœur cloîtrée; il n'en est guère qui, au cours de leur petite enfance, conduits dans quelque chapelle de Carmélites, n'aient subi le prestige douloureux qu'éveille la présence occulte, derrière les grillages impénétrables, des mystérieuses ombres blanches, brunes ou noires, déjà mortes à la terre.
— Elles seront derrière les grilles, assure un poilu. O stupeur ! Elles ne sont pas derrière les grilles.
Sur l'ordre de leur évêque, brisant délibérément la règle sévère de M. de Rancé, les moniales aux voiles candides ont ouvert les portes de leur Trappe. Dans la cour du cloître, où s'élève un autel de feuillage, les blancs fantômes attendent les héros; tout à l'heure, au sombre chœur des poilus répondra leur voix angélique...
Mitre en tête et crosse au poing, l 'évêque parle, et c'est tout d'abord pour mettre en valeur le caractère extraordinaire d'un tel office :
«Sur le mémorial de l'abbaye, la révérende prieure pourra mentionner cette minute unique dans l'histoire de son Ordre. L'ère des grands cataclysmes est rouverte. Comme en l'an mil, les évêques de France brisent les sceaux des cloîtres.
« J'ai voulu que les défenseurs d'Arras, cette Pompéi de l'Artois, soient accueillis dans tout mon diocèse, ici même dans cette sainte demeure, dont nul, avant eux et après eux, n'a franchi et ne franchira le seuil sacré. »
Et, après avoir glorifié le sacrifice de tous les soldats et de tous les chefs, dans un mouvement d'une splendide envolée, Mgr Lobbedey évoque les pèlerinages locaux qui vont devenir pèlerinages nationaux. Il pleure sur Vermelles, sur Souchez, sur Carency, sur Neuville massacrés; il donne rendez-vous, après la suprême victoire, à tous les Français réconciliés, sur la colline de Loretta reconquise, autour de la petite chapelle ressuscitée, de-
vant l'héroïque forêt des humbles croix de bois, poussées dans le sang des martyrs.
C'est maintenant la bénédiction. Devant l'immense ostensoir, qui brilla aux mains de l'évêque guerrier comme un bouclier d'or, comment dire le frémissement de toutes ces têtes courbées dans une même prière ardente, l'agenouillement mystique de cette foule bleue et de cette foule blanche ?... Une cloche tinte, si argentine, si émouvante que son murmure dissipe le fracas lointain du canon...
Quand les cavaliers se relèvent, c'est pour voir défiler un à un les pales fantômes. Une à une, avec une majesté qui n'a rien de terrestre, les moniales franchissent le seuil ombreux qu'elles ne passeront plus jamais, rentrent pour toujours dans le grand silence claustral que rien désormais ne doit troubler...
Quand la dernière moniale disparaît, la voix de l'orgue, qu'effleure encore l'organiste imprévu, un officier de hussards, la voix de l'orgue expire et se perd comme un rêve...
... Aujourd'hui, Sa Grandeur a quitté Belval comme Arras. A la proue de Boulogne inviolable, le bon pasteur, mué en bon pilote, guide loin des écueils son peuple de marins. Du haut des vieux remparts, il invoque l'Etoile de la mer, la protectrice tutélaire de cette vaste mer qui nourrit, approvisionne, ravitaille la France, renouvelle son sang, et l'arme pour la victoire.