DOULLENS FUT LE 26 MARS 1918 LE BERCEAU DE LA VICTOIRE
C’est & l’Hétel de Ville de Doullens que le mardi 26 mars 1918, un peu avant midi, le maréchal — alors le général — Foch recut par la commune volonté des gouvernements britanniques et frangais, Vinvestiture du commandement supréme des forces alliées.
C’est & Doullens que palpita le premier souffle et battit le premier coup d’ailes de Ja victoire.
Derriére la fréle grille de la nouvelle mairie, plus d’un hon Picard aux auguets a, ce jour-la, sans songer 4 mal, happé au vol des gestes, des mots qui projettent
quelque lueur sur le mystérieux et émouvant colloque. }
D’aprés certains témoins de cette minute décisive ob le commandement supréme fut réalisé, les choses se passérent trés simplement.
A neuf heures du matin, quatre autos francaises & fanions stoppent net devant la grille. De l'une descend le président de la République, suivi de deux généraux (les généraux Duparge et de Laguiche); de la seconde, Clemenceau et un général (le général Weygand); de la suivante, un civil, le ministre de l’armement et le général Foch ; de la derniére, le général Pétain et un colonel (le colonel Desticker).
Tousces hauts personnages restérent la, vaguant, dans le jardin de la mairie. Ils attendaient, en se promenant de long en large. Les Anglais avaient-ils mal regu ou mal compris le rendez-vous? Ils n’arrivaient pas!... La police gardait le jardin.
Le général Pétain, méditatif, montait et
descendait l’escalier de |l’Hétel de Ville, comme s'il cherchait quelqu’un. Foch se promenait lentement avec M. Poincaré, s’arrétant, tracant des signes sur le sable, et battant violemment ses bottes avec sa canne. Son impatience et son émotion étaient visibles.
Pas de paroles, d’abord. L’attente nerveuse, fébrile, sous le calme forcé des contenances. Soudain, un éclat de voix, un peu sourde mais brusque, comme une corde qui se brise. C’est Foch qui discute.
— Pas question de ¢a... Pas possible !...
Onl’arrétera... toujours...donner!’ordre...
On ne recule plus...
Ces mots sont restés gravés dans la mémoire des quelques curieux, qui, au dehors, accrochés 4 la grille, regardaient cette scene.
Et, les ponctuant du tranchant de la main, il fauchait l’air comme un éclair.
Sur un ordre, le colonel Desticker se rendit dans une épicerie et revint bientét avec du chocolat. Celui-ci était pourri.
On l’écrasa sous le pied. Le colonel repartit. Celui qu’il rapporta était mangeable. On se le partagea. Les deux présidents eurent chacun le leur. Puis M. Clemenceau fit sortir d’un coffre une boule de pain avec laquelle M. Poincaré mangea un coouf dur. Ce fut un cassecrotte général, debout, sur le pouce. Triste banquet, dans ce jardin pelé, en plein air, car il faisait frais etla bruine commengait & tomber.
Le temps passait...
Un seul ne mangeait pas, absorbé, marchant de long en large, serrant sous son bras gauche avec une espéce de colére une canne naivement sculptée — une vieille canne de poilu. C’était Foch.
La collation terminée, et les Anglais tardant & venir, Pétain, pour les deux présidents, reprit ses explications. Foch les écouta un temps, puis, du méme geste que tont 4 l’heure, du méme coupant de voix, intervint.
— Passera pas... garantis... arréter...
1a, of il est... La France est la France...
On n’a pu saisir en entier que ces mots.
Mais on a vu le regard de Clemenceau vissé sur lui. A la fin, il se pencha vers le ministre de l’armement, lui souffla un mot, l’appuyant des paupiéres. L’autre approuva é6nergiquement.
Enfin, & onze heures et demie, les autos anglaises parurent.
Ala porte du jardin, le maréchal Haig descendit. A la grille, M. Clemenceau le rencontra et, aprés un bonjour rapide, lui dit:
— Voulez-vous la paix aujourd’hui?
Ou la victoire demain ?
Un temps. Le maréchal exprima qu’il comptait bien combattre encore.
A ce moment Foch les rejoignit, M. Clemenceau répéta sa question, que Foch appuya de quelques mots et dit :
— Alors, c'est le commandement unique...
Ils s’en allérent vers l’escalier de pierre.
La question était déja réglée 4 ce moment.
Cela avait pris quelques secondes dans ces dix métres de jardin, prés d’un buisson.
Pétain s’approcha, ainsi que les autres personnes du groupe. Haig, soucieux, hochait la téte avec approbation aux paroles énergiques de Foch. On monta a l’Hétel de Ville.
Quelques instants aprés tout le groupe redescendait les marches.
Le maréchal Haig, trés noblement, s’était incliné et, & son exemple, le général Pétain s’était mis aux ordresdu général Foch. L’accord fut aussitdt signé — au crayon, sur une feuille volante quel’on vit aux mains du géuéralissime qui, déja, distribuait des ordres et partait, connaissant la valeur des minutes,
Tout était fini. Saluts rapides. Des moteurs ronflent. La mesure qui allait gagner la guerre était prise. L’état-major anglais repartait de son cété.
A midi et demi, le jardin qui avait vu Ja scéne historique était vide...
Beauvais revendique, de son cété,
lhonneur d’avoir vu se réaliser dans ses murs l’unité de commandement. Une plaque commémorative sera apposée sur la fagade de |’Hétel de Ville pour rappeler que, dans l’aprés-midi du 3 avril 1918, les représentants des gouvernements américain, britannique et francais, général Bliss, M. Lloyd George, M. Clemenceau, ont, dans une réunion tenue dans Ja salle des fétes de |’Hétel de Ville de Beauvais, confié au général Foch le commandement supréme des armées alliées et la direction stratégique des opérations militaires sur le front occidental.
Si c’est & Beauvais que fut signé l’acte de consécration qui remettait au général Foch le commandement supréme, c’est a Doullens qu’avait 6té prise la décision, une semaine avant. Autrement dit, Beauvais n’a vu que la ratification d’une décision prisea Doullens.
M. Rouzé, sénateur, maire de Doullens, voudrait qu’un monument dans le genre des Bourgeois de Calais, et ou figureraient
en marbre les protagonistes de la grande scene, en immortalisdt le souvenir. Mais aucun monument ne vaudra |’émouvante vision de ce feuillet crayonné, ce premier feuillet de la victoire, aux mains de Vhomme qui, & aucun moment, et moins a celui-la qu’a tont autre, n’a douté de lui nide la France.