‹ La guerre en Picardie, 1914- 1918Chapitre 18 sur 22 · DANS LE SANTERRE · texte numérisé non relu

DANS LE SANTERRE

« Le sang fraichement versé, écrit M. Robert Cornilleau, ala date du 8 octobre 4914, et dont nous reproduisons les lignes, semble encore y appeler le sang dans la plaine du Santerre, ot se sont déroulées du 26 au 28 aot les premieres batailles de la Somme. » Ces prévisions n’étaient que trop vraies. Le Santerre est le champ d’horreur ot l’on se bat avec acharnement.

Sur un front irrégulier, qui va de Roye & Rosiéres, s’enfonce en coin sur Chaulnes et Péronne, revient 4 Bray et rejoint a

Albert la ligne Arras-Lens-Lille, c’est une bataille sans répit et sans merci. Les petites cités picardes, les villages sont pris et repris plusieurs fois dans le méme jour ou dans la méme nuit. Car dans cette mélée gigantesque ou les masses accrochées se bercent dans un grand mouvement de flux et de reflux, la lutte est parfois plus violente encore la nuit que le jour.

L’artillerie fait rage. La basse-taille des grosses piéces mugit formidablement a cété des ténors de notre artillerie de campagne. Concert assourdissant qui fait vibrer le ciel et trembler le sol. D’Amiens jusqu’a Saint-Just, on peut le suivre sans en perdre une note. Quand on a cette musique-la dans les oreilles pendant une heure seulement, l’obsession vous poursuit sans fin.

Dans le Santerre, cela a duré des se- Maines et des semaines, avec de rares accalmies. Les Allemands s’acharnent sur ce coin de la Somme avec une rage opiniatre. Ils y ont des cadavres entassés. Ils

persistent 4 se faire tuer plutdt que de céder. A cette violence il y avait une raison. C’est la qu’était l'articulation de la tenaille dans laquelle l’ennemi voulait étreindre notre armée pour recommencer la marche sur Paris.

Enfin, il ne faut pas perdre de vue que les Allemands nous ont fait une guerre destructive. Notre culture, notre art, notre civilisation, notre industrie, notre richesse économique, tout ce qui est frangais, ils voulaient l’exterminer. Pour cela, comme pour leurs atrocités sans nom, ils sont bien les Barbares.

Or, le Santerre est un des pays les plus riches de la Somme et de la région du Nord. Il tire ses ressources de la culture du blé et de l’industrie sucriére. La plaine est grasse et fertile. Les domaines sont importants et occupent une nombreuse population agricole et ouvriére. Un grand nombre de communes possédent une sucrerie. On devine quels ravages fait la guerre dans ce pays actif et industriel.

L’arrachage des betteraves a été impossible. Les champs sont ‘défoncés par les mouvements de troupes et par les pluies d’obus. Les betteraves ont pourri sur pied, & moins qu’elles ne servent 4 nourrir les blessés ou les fuyards qui les mangent crues...

Quant aux grandes fermes et aux sucreries, les Allemands incendient ou bombardent toutes celles qu’ils rencontrent sur leur route. A Péronne, & Dompierre, a Roye, pour ne citer que celles-la, ils ont soigneusement détruit toutes les fabriques de sucre. Pour celles qu’ils n’ont pu incendier, ils les ont entiérement vidées du matériel qu’elles contenaient. Les soudards du kaiser croient servir les intéréts de l'industrie allemande, en se conduisant comme des Vandales.

Leur vandalisme s’exerce, d’ailleurs, avec non moins de fureur contre les églises. L’intérét archéologique qu’elles présentent souvent, les souvenirs historiques qu’elles rappellent sont autant de

motifs pour qu’ils tournent contre elles leurs torches et leurs canons.

Ils ont vainement pris pour point de mire la basilique d’Albert. A Roye, l’église, que les habitants ont surnommé pour sa beauté et ses heureuses proportions la « cathédrale du Santerre », a beaucoup souffert du bombardement. A Lihons, ot eut lieu pendant la guerre de Cent ans une bataille mémorable entre Frangais et Anglais et dont léglise fut épargnée a cette époque a été en partie détruite par les Allemands au cours de la guerre actuelle.

« Aprés quinze siecles, fait remarquer un érudit de l'histoire régionale, les Huns sont revenus. Le Santerre est encore une fois la terre de sang et Lihons-en-Santerre, Li Huns in sanguine terso, a mérité une seconde fois son nom ».

Dans la plaine immense, s’étendant a perte de vue, voici l’église de Marquivillers qui montre ses plaies béantes et son calvaire monumental, 4 demi détruit, étendant un bras mutilé sur un amas de

décombres ; l’église de |’Echelle & peine reconnaissable au soubassement de son clocher ; celle de Tilloloy, un bijou d’architecture, qui dresse vers le ciel des pignons ravagés ; le clocher de Popincourt, une charpente suspendue dans les airs par un miracle d’équilibre. Puis ce sont les églises du Cessier, de Roye-sur-Matz, de Plessisles-Roye plus délabrées les unes que les autres et pour la plupart irréparables.

Ah! oui, le peuple allemand est essentiellement religieux : Gott mit uns / Pour mieux honorer Dieu, sans doute, partout ou passent les soldats du kaiser, aucune église ne reste dobout !

Rien d’ailleurs de ce qui rappelle a un pays un glorieux passé ne trouve grace devant ces barbares. Aprés les églises, les chateaux et les villages sont l’objet de leurs ravages.

Le joli chateau de |’Echelle, appartenant a M™* la duchesse de Marchena, fait songer extérieurement & un immeuble incendié et intérieurement 4 un terrible tremble-

LA GUERRE EN PICARDIE {ye}

ment de terre qui n’a laissé debout qu'une rampe en fer forgé disloquée par |’épreuve.

Quelle lamentable ruine que le magnifique chateau de Tilloloy, un des beaux spécimens de l’architecture du xvii’ siécle.

Construit par la famille de Soyécourt, Vune des plus nobles de Picardie, qui, durant tout le xvi siécle, fournit des gouverneurs a cette fraction du gouvernement général de Picardie qui comprenait Péronne, Roye et Montdidier.

Ruines également le chateau de Plessisles-Roye & M. le comte de Pontavice.

Les agglomérations voisines de tous ces monuments ont encore plus souffert.

Partant c’est le méme aspect misérable: quelques pans de murs et des débris de charpentes dénudées qui se dressent sur des amoncellements informes. Les barbares ont transformé en charnier et en chantier de démolitions cette belle plaine si vivante et si féconde. C’est la tristesse infinie, le vide, la désolation. Les lecalités sont presque complétement éva-

cuées, sauf trois ou quatre habitants, qui n’ont point, on ne sait pourquoi, voulu fuir ces lieux de détresse.

Tout autour des villages, des tombes, des tertres, élevés &la hate, et que surmontent autant de croix. Elles attestent, ces tombes modestes, qu’on s’est rudement battu dans la région, et que des braves dorment la, qui sont tombés vaillamment pour la défense de la patrie.

Page 1