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LA CONTROVERSE DES SOUS-MARINS

Il y a detix corps politiques qui, par suite de la grande influence exercée par chacun d'eux sur des millions d'êtres intelligents, et par suite aussi de leur condition indépendante en dépit de leur nature cosmopolite, jouissaient au début de la guerre d'un prestige moral hors de pair dans le monde civilisé. Dans l'opinion de milliers et de milliers d'esprits, ni l'un ni l'autre n'a donné ce que le monde attendait de lui dans cette grande crise morale. Jusqu'à quel point ce désappointement se justifie-t-il en ce qui a trait aux Etats- Unis?

Si les Etats-Unis ont quoi que ce soit à se reprocher, ce n'est pas que les Américains ne se rendissent pas compte de la gravité de la crise, mais c'est que chez eux il n'y avait pas de véritable force de l'opinion publique pour imprimer une direction à la politique étrangère du pays. La Constitution, bien que remettant l'initiative au Président en ce qui 'touche à la politique étrangère, comptait bien que la décision finale appartiendrait à la puissance législative, et pourtant ni le

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Tsar ni l'empereur Guillaume n'ont exercé sur la politique étrangère de leurs pays respectifs un pouvoir plus absolu que n'a fait le Président Wilson, en déterminant presque complètement en dehors du Cabinet ou du Congrès la politique des Etats-Unis.

Un an s'est écoulé depuis que le monde a frémi d'horreur en apprenant la destruction du Lusitaniay le plus terrible de tous les drames de la mer. A l'approche de l'anniversaire de la catastrophe, les Américains, où qu'ils fussent, reportèrent leur esprit sur ce crime, et cela avec les sentiments de l'indignation la plus véhémente, et aussi de la plus écœurante humiliation. C'est ce dernier sentiment qui vibrait le plus profondément dans leurs âmes. L'infâme forfait du Lusitania n'a pas encore été désavoué, et il n'aura été complètement expié que lorsqu'on pourra dire que les flots qui ont enseveli le Lusitania ont servi aussi à ensevelir à tout jamais la dynastie des Hohenzollerns. Cela, ce sera une expiation digne d'Eschyle ou de Shakespeare.

Les Américains compatissent douloureusement avec les victimes an Lusitania et avec leurs proches, sur lesquels s'est abattue l'immense mais commune tragédie de '* la main qu'on ne voit plus et de la voix dont le son ne retentira plus à nos oreilles." Ils se rappellent avec horreur que nombre de ces victimes étaient de petits enfants et sur celui qui a causé ce massacre des innocents, qu'on le voie revêtu des insignes du grade d'amiral, ou

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portant sur la tête le diadème impérial, s^abattra un jour ou l'autre la condamnation prononcée il y a près de deux mille ans:

Et quiconque fera du mal à ces petits, qui croient en moi, mieux vaudrait mille fois pour lui avoir une pierre autour du cou et être enseveli vivant dans les profondeurs de la mer.

Charles Lamb a dit que la tragédie du roi Lear était injouable, parce que son sublime troisième acte, ce qu'il y a de plus poignant et de plus déchirant dans toute la littérature dramatique, absorbait si complètement la puissance de sympathie du spectateur que les deux actes suivants tombaient sur des âmes atrophiées. De même les horreurs sans cesse croissantes de cette guerre des nations ont plongé les cœurs des Américains dans une telle stupeur, que le sentiment qui domine dans leurs âmes quand ils pensent à ce crime, le plus grand du siècle, ce n'est pas seulement la pitié pour les victimes, c'est une souffrance plus profonde, le prestige terni de la patrie aimée.

Pendant l'été de 191 6, que l'auteur passa en Angleterre et en France, il eut l'avantage de se rencontrer avec nombre d'hommes politiques et de soldats distingués des deux pays. Leur surprise, leur désappointment que l'Amérique n'eût pas exigé, sans délai, un compte complet de ce massacre de femmes et d'enfants américains,

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étaient aisés à voir. Quand ils parlaient c'était pour exprimer leur profonde gratitude de ce qui avait été fait par nombre d'Américains en leur nom individuel; mais quand on insistait pour avoir leur opinion sur le gouvernement des Etats- Unis, ils donnaient cette impression que pour eux l'Amérique, la patrie de l'idéal, avait cessé d'exister.

Si les valeurs morales sont de plus d'importance que la prospérité matérielle, alors ce bouleversement^ est la plus grande calamité qui eût pu arriver aux Etats-Unis. Si les grandes villes du pays avaient été détruites, si tout le pays avait été balayé par un vent de ruine économique comme par un ouragan dévastateur, le mal aurait été moindre, car l'Amérique pourrait rebâtir ses villes et rétablir sa prospérité matérielle, mais, une fois compromis, l'honneur d'une nation ne se regagne pas si facilement.

A quoi servirait à une nation de conquérir toute la richesse du monde et de perdre son âme?

Examinons jusqu'à quel point cet état de sentiments est justifié en fait. Dans cet examen il ne faudra pas mâcher les mots; l'honnêteté et' l'intérêt nous l'interdisent également. Il n'y a rien à gagner à se faire voir plus beau qu'on n'est. On a employé depuis deux ans trop de platitudes diplomatiques à émasculer la noble fierté de l'Amérique, et la vague d'indignation qui se gonfle

^ Ce mot est en français et en italiques dans l'original anglais. (T.)

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parmi les Américains dignes de ce nom finira, tôt ou tard, par imposer un jugement intrépide sur ce qui s'est passé et une inébranlable résolution d'effacer les taches qui ternissent Thonneur du pays.

Quand la guerre a éclaté il n'y avait dans le droit international aucun principe plus fermement établi que celui qui prescrivait que la guerre se fît de manière à respecter, autant que faire se pourrait, les biens et la vie des non-combattants. Le principe était aussi vieux que la civilisation elle-même. L'idée qu'il est d'origine moderne tient surtout à ce fait que la Guerre de Trente Ans, avec le sac de Magdebourg et ses autres atrocités, dignes d'être mises en parallèle avec la violation de la Belgique, ont amené Grotius, le grand philosophe et jurisconsulte, à donner dans son ouvrage classique. Du droit de la guerre et de la paixj une définition du principe d'humanité, qui en temps de guerre trace la principale ligne de démarcation entre la barbarie et la civilisation.

Grotius a plus que prouvé, à l'aide de citations empruntées à Cicéron, à Salluste, à Sénèque, que d'épargner les non-combattants et de traiter avec humanité et modération les soldats faits prisonniers eux-mêmes constituait un des principes formant la base de la civilisation. Les horreurs du Circus Maximus et du Colysée appartiennent à l'époque postérieure et beaucoup moins noble des Césars de la deuxième époque. Dans l'application de ce principe, Grotius fait appel à Sénèque,

déclarant, **qu'au milieu des calamités de la guerre on épargne les enfants à cause de la faiblesse de leur âge et les femmes par respect pour leur sexe."

Dans l'admirable plaidoyer, consacré par lui à la défense de Ligarius, Cicéron a plaidé, devant un juge qui n'était autre que le plus grand des Césars, la cause de la modération envers les vaincus et a proclamé cette immortelle vérité que ** l'homme n'a pas de moyen plus sûr de se rapprocher des dieux que d'assurer la sécurité des autres hommes."

Le principe reconnu ainsi, même à l'époque des premiers Césars, fut puissamment favorisé par les progrès de la civilisation et par les conquêtes du Christianisme, et, à l'époque de la chevalerie, finit par être universellement reconnu. Nul ne peut affirmer que cet idéal ait été toujours respecté au milieu des luttes acharnées du Moyen Age, mais c'était néanmoins un idéal constamment proclamé et qui servait généralement à tempérer les excès de la guerre. Le chevalier du Moyen Age se refusait à faire usage de son épée contre un non-combattant; mais aujourd'hui, pour répéter la désolante lamentation de Burke: "L'âge de la chevalerie n'est plus ... et la gloire de l'Europe s'est évanouie!"

Telle était incontestablement la loi de la civilisation au début de la guerre. Il ne sert de rien de répondre que le droit international n'est qu'une fausse appellation, qu'il n'a trait qu'à une étiquette observée entre les nations, mais destinée

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à être respectée ou mise de côté, suivant le bon plaisir ou les besoins des combattants, car de ce principe et d* autres grands principes d'humanité Alexandre Hamilton n'a-t-il pas dit éloquemment :

Les droits sacrés de l'homme n'ont pas à être découverts dans de vieux documents et des parchemins moisis. Ils sont écrits comme avec un rayon de soleil dans le livre entier de la nature humaine par la main même de la Divinité et il n*est pas au pouvoir de l'homme de les effacer jamais?

La reconnaissance la plus claire de ce principe ressort de ce fait que, pendant les cinq premiers mois de la guerre, il n*a été affirmé par aucun des belligérants qu*il existât aucun droit de massacrer sans distinction les non-combattants, qu'ils appartinssent ou non aux nations belligérantes, dans le but de détruire le commerce de l'ennemi. La première indication en sens contraire se trouve dans une interview autorisée de l'amiral von Tirpitz, communiquée au monde la veille de Noél, la date était bien choisie, interview dans laquelle, ce chef des pirates, le plus pirate qu'ait enregistré l'histoire, car nul boucanier des eaux espagnoles n'a jamais commis une action plus infâme que la destruction du Lusitania, déclara qu'il était déterminé à couler n'importe quel navire marchand appartenant aux Alliés, et adressant son défi à l'Amérique il demandait: "Que dira alors l'Amérique?" Si le Président Wilson s'était alors

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adressé à FAllemagne et Tavait sommée de prendre à son compte ou de répudier cette menace du chef de la marine, sous peine de rupture immédiate des relations diplomatiques, il est probable que l'histoire n'aurait jamais eu à enregistrer ce sinistre et déshonorant chapitre.

Cet incident fut suivi, le 4 février 191 5, par une proclamation, établissant une zone d'opérations autour des îles Britanniques, laquelle disait :

Tout navire marchand ennemi découvert dans la dite zone d'opérations sera détruit sans qu'il puisse toujours être possible d'éviter les dangers menaçant V équipage et les passagers.

L'Amérique releva le défi de la manière la plus claire, et son gouvernement, le 10 février 191 5, appela l'attention du gouvernement allemand "sur les très graves conséquences pouvant découler de la ligne de conduite que l'on semble avoir en vue," et ajouta, en guise d'avertissement, que si ces procédés causaient

la mort de citoyens américains, il serait difficile aux Etats-Unis d'envisager un tel acte autrement que comme une violation indéfendable du droit des neutres, dont le gouvernement se sentirait obligé de demander un compte sévère au gouvernement allemand ^ en même temps qu'il prendrait les mesures nécessaires pour sauvegarder la vie et la liberté des Américains et pour assurer pleinement aux citoyens américains la jouissance des droits qui leur appartiennent en pleine mer.

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Le défi était donc courageusement relevé en paroles, et si T administration de M. Wilson s'était mise alors à faire les préparatifs requis pour appuyer ces paroles par des actes, l'on est en droit de supposer que le Lusitania n'aurait jamais été coulé.

Le gouvernement allemand envisagea-t-il avec indifférence l'hostilité de l'Amérique, ou fut-il induit en erreur par l'assurance donnée, dit-on, à l'ambassadeur d'Autriche par le ministre des Affaires Etrangères d'alors,^ que ses notes ne devaient êtres prises que pour des coups d'épée dans l'eau et qu'elles n'avaient pour but que de satisfaire l'opinion publique du pays? Nous n'en savons rien, mais ce qui est certain c'est que peu après le gouvernement allemand décida de mettre à l'épreuve la sincérité des ces énergiques avertissements.

Le 28 mars 191 5, le vapeur anglais Faïdba était coulé, et sans avertissement préalable, au prix de la perte d'un certain nombre de vies humaines, entre autres celle d'un citoyen américain.

Un mois plus tard, les Allemands tiraient sur le pavillon américain, coulaient le vapeur américain Gulflighty et trois citoyens américains tombaient victimes de cet acte de piraterie.

Le 24 mai, un sous-marin allemand torpillait le vapeur américain Nehraskan, et le Ministère des Affaires Etrangères d'Allemagne assumait une attitude d'indifférence à-peu près dédaigneuse

^ Le trop fameux M. Bryan. (T.)

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en envoyant à Washington l'extraordinaire explication que le commandant du sous-marin n'avait pu, à cause de l'approche de la nuit, distinguer la nationalité du navire et avait, en conséquence, torpillé ce bâtiment inconnu, considérant que ce devait être un navire belligérant, et il était ajouté, plaisanterie macabre, que l'incident ne devait pas être regardé comme une attaque contre le pavillon américain mais simplement comme "un regrettable accident."

Le 22 avril, le gouvernement allemand décida de dicter sur le sol américain leur conduite aux citoyens américains, et cela en opposition aux principes posés par le Président Wilson. A ce moment il y avait un nombre considérable de citoyens américains qui se préparaient, dans la conviction que leurs droits seraient protégés par leur gouvernement, à prendre passage sur le Lusitania, et l'ambassade d'Allemagne, dans une annonce datée, du 22 avril, et publiée le ler mai, avertissait les dits citoyens que s'ils s'embarquaient sur le Lusitania ils le feraient "à leurs risques et péril." Cela voulait dire, et ne pouvait vouloir, dire autre chose, que le gouvernement allemand défendait aux citoyens américains de faire ce que leur gouvernment leur avait dit qu'ils avaient le droit de faire.

Cette violation de toutes les convenances diplomatiques, qui était en fait un défi porté à notre gouvernement sur son propre sol, fut aggravée encore lorsque le Ministère des Affaires

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Etrangères de rAUemagne, après que le Lusitania eût été coulé, exprima ironiquement ses regrets que les Américains fussent plus disposés à se fier aux promesses des Anglais qu*à tenir compte des avertissements qui leur venaient du côté allemand.

Lors de la tentative beaucoup moins répréhensible de Genêt/ d'en appeler de même au peuple américain, sans tenir compte du gouvernement, le Président Washington, bien que son pays fût alors dans Tenfance et mal préparé à défendre ses droits, demanda immédiatement son rappel. Dupuy de Lomé* rentra dans son pays par suite de quelques lignes, peu respectueuses, pour le Président MacKinley dans une lettre particulière, et Sackville West^ reçut ses passeports pour avoir, aussi dans une lettre particulière, donné son opinion sur la manière, dont devrait voter un citoyen américain. L'Amérique contraignit l'Espagne à désavouer l'assassinat de l'équipage du Virginius,* et plus tard voulut péremptoirement forcer le Mexique à saluer son pavillon parce que des officiers américains avaient été arrêtés par des fonctionnaires inférieurs mexicains, coupables d'un excès de zèle.

Si l'ambassadeur Bernstorfï avait ce jour-là

» Ministre de France aux Etats-Unis à l'époque de la Révolution Française.

' Ministre d'Espagne. (T.)

' Ministre d'Angleterre. (T.)

* A Cuba pendant la présidence du Général Grant.

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reçu ses passeports, il est probable que le Lusitania n'aurait pas été coulé.

L'administration de M. Wilson n'était pas sans se rendre compte de la grosse inconvenance que commettait l'ambassade d'Allemagne, vu qu'elle appela son attention sur ce qu'elle qualifiait de "surprenante irrégularité," mais, se contentant de cette anodine remontrance, elle permit à l'ambassadeur d'Allemagne de rester à son poste et depuis ce moment ce diplomate a exercé sur le gouvernement de Washington une influence plus grande que celle d'aucun de ses collègues de n'importe quelle époque. Enhardis par son impunité son attaché militaire et son attaché naval, von Papen et Boy-Ed, ont foulé aux pieds tous les principes des relations diplomatiques, en faisant des Etats-Unis une base d'opérations contre les ennemis de leur pays.

L'irrégularité des procédés de l'ambassade d'Allemagne éclata aux yeux de tous, quand le docteur Dernburg, représentant officieux de l'empereur Guillaume en Amérique, eut le cynisme d'ajouter ce commentaire à l'avertissement de la dite ambassade:

Si, après un tel avertissement et après la publication du fait qu'un navire contenait de la contrebande de guerre, comme je l'ai donné à entendre, les gens veulent encore s'y embarquer, c'est leur affaire. On ne peut pas les empêcher de se suicider si tel est leur bon plaisir.

La brutalité de cette remarque ne s'attira pas non plus la moindre remontrance, jusqu'au jour où, à la suite de son enthousiaste justification du massacre du Lusitania^ l'opinion publique, et non pas un gouvernement apathique, en chassa l'auteur des Etats-Unis, de l'hospitalité desquels il avait si effrontément abusé.

Le Lusitania appareilla le ler mai avec 2500 non-combattants à bord; et le 7 mai, sans ombre d'avertissement préalable, sans chance de salut pour passagers et équipage, il fut cruellement et traîtreusement torpillé, et plus de mille personnes, hommes, femmes et enfants, furent précipités dans les flots.

Deux jours plus tard, M. Wilson prononçait un discours à Philadelphie, et le monde entier, retenant son souffle, prêta l'oreille à ce qu'allait dire au sujet de ce crime le premier citoyen des Etats-Unis. Le peuple américain était prêt à le suivre où il le conduirait.

M. Wilson savait, il ne pouvait ignorer, que chaque syllabe qui sortirait de sa bouche serait immanquablement interprétée comme se rapportant directement à son attitude et à celle de son pays. Il ne pouvait pas ne pas s'en rendre compte. Or voici le message qu'il envoyait au monde:

N'est il point possible à un homme d'être trop fier pour se battre? Il est possible à une nation d'avoir raison à un tel point qu'elle n'ait pas besoin de la

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force pour prouver aux autres que le bon droit est pour elle. '

Le gouvernement allemand, par la suite, cessa naturellement de faire la moindre attention aux notes qui se succédèrent et que le monde, ainsi que lui, regarda désormais comme n'ayant pas plus de valeur qu'un verbiage oiseux.

Le 13 mai 191 5, M. Wilson finissait par protester contre cet inhumain forfait, mais tout ce qu'il trouvait à dire, le voici :

Le gouvernement impérial d'Allemagne ne peut s'attendre à ce que le gouvernement des Etats- Unis s'interdise un mot ou un acte nécessaire à l'accomplissement du devoir sacré de défendre les droits des Etats-Unis et de leurs ressortissants, ainsi que de leur assurer le libre exercice et la libre jouissance de ces droits.

En ce qui est des mots le Président tint parole. Il mobilisa le dictionnaire. Mais le moment était passé des sucreries diplomatiques, ce qu'il fallait c'était "du sang et du fer."

Le 28 mai 191 5, le gouvernement allemand justifiait la destruction du Lusitania à l'aide de raisons dont aucune n'était soutenable, dont quelques unes n'étaient que des contre-vérités.

Le 9 juin, M. Lansing, Ministre des Affaires Etrangères, adressait une note au gouvernement allemand et lui demandait des assurances

que le gouvernement allemand adopterait les

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mesures nécessaires pour appliquer ces principes, en tant que touchant à la protection des vies américaines et des bâtiments américains.

Pendant cet échange de notes sans portée pratique le gouvernement allemand démontrait surabondamment par ses actes son intention de donner libre cours en haute mer à sa politique de terrorisme.

Le .18 juin 191 5 il coulait VArmenian et causait la mort de onze citoyens américains, et dixneuf jours plus tard il attaquait le grand navire à passagers transatlantique Orduna, et tout ce qui empêcha la répétition du massacre du Lusitania c'est que le projectile du sous-marins n'atteignit pas son but.

Le 21 juillet le gouvernement allemand ayant persisté dans son refus de désavouer l'attentat du Lusitania M. Lansing, lui fit remettre une nouvelle note dans laquelle les droits des neutres et des citoyens américains étaient de nouveau mis en lumière, et qui concluait en disant que

c'est un véritable sentiment d*amitié qui porte les Etats-Unis à dire au gouvernement impérial que la répétition par les commandants de navires de guerre allemands d'actes en contravention avec ces droits ne peuvent être regardés par le gouvernement des Etats-Unis, lorsqu'ils affectent des citoyens américains, que comme des actes d'hostilité préméditée.

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On remarquera que dans cette demande il y avait de la part du Président tout au moins un commencement de changement d'attitude. Auparavant il se basait, ce qui lui faisait réellement honneur, sur les droits assurés aux non-combattants, par les principes généraux de l'humanité. Maintenant il ne parlait plus que du droit pour les citoyens américains de n'avoir à souffrir ni dans leurs personnes ni dans leurs biens.

Cette modification risquait fort de diminuer la portée du principe sur lequel reposait toute l'argumentation américaine. Cette distinction entre les droits des neutres et les droits des noncombattants n'était pas un acte d'inadvertance. La note avait été préparée par le Président Wilson avec le plus grand soin et l'on dit qu'il lui fallut plusieurs heures pour arriver à choisir entre les mots 'Volontairement hostiles" ou une "hostilité pêrméditée,"^ entre lesquels pourtant il n'y a qu'un raisonneur scolastique du Moyen Age qui eût pu établir la distinction exacte.

Pendant cet échange innocent de notes diplomatiques l'amiral von Tirpitz et sa flotte de pirates ne restaient pas inactifs, vu que le 19 août ils coulaient VArabiCy et tuaient quelques américains de plus. Cet acte et l'inaction de l'administration Wilson, qui suivit, soulevèrent dans la nation américaine une telle tempête de protestations

* L'expression anglaise employée par M. Wilson estH"deliber-

ately unfriendly.'' — (T.)

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que M. de Bemstorfï, qui ne manquait pas de sagacité, donna évidemment mot à son gouvernement que, s'il pouvait jouer avec certains fonctionmaires américains, il ne pouvait pas impunément traiter avec cette légèreté le peuple américain lui-même, sur quoi le Ministère des Affaires Etrangères d'Allemagne tâcha de répandre l'impression que ceux qui avaient coulé V Arabie avaient outrepassé leurs instructions, et il autorisa son ambassadeur à Washington à promettre solennellement à notre gouvernement que

les navires des lignes régulières ne seront pas coulés par nos sous-marins sans avertissement et sans qu'il ait été pourvu à la sécurité de la vie des noncombattants, pourvu que les dits navires ne tentent point de s'échapper et n'offrent aucune résistance.

Cette assurance ne fut pas donnée par Bernstorff lui-même; elle fut transmise officiellement par lui à Washington de la part du Ministère des Affaires Etrangères allemand; l'assurance était absolue, et ne faisait aucune réserve quant à la zone des opérations. Ce qui n'empêche pas que, dans sa note du 5 mai 191 6, comme nous allons le voir, le Ministère des Affaires Etrangères allemand n'ait nié qu'aucune assurance de ce genre eût été donnée quant aux navires des lignes régulières se risquant dans la soi-disant zone d'opérations.

Cette assurance ne fut "pas la seule donnée,

car M. Lansing affirme dans une note plus récente, celle du 18 avril, que

le gouvernement impérial, à mainte et mainte reprise, a solennellement promis au gouvernement des Etats-Unis que tout au moins les navires de passagers ne seraient pas traités ainsi.

Encore au mois de février dernier, il renouvelait cette promesse, sauf en ce qui touchait les navires marchands armés, mais ces promesses se trouvèrent n^être que "des chiffons de papier."

Les assurances ainsi données, que la tentative de torpillage de VOrduna et le torpillage de V Arahic et de VAncona étaient contraires aux instructions données, seraient du domaine de la farce, si, par leurs résultats, ces actes n* appartenaient pas à celui du drame ou de la tragédie. Si l'on pense aux conséquences incalculables qui pouvaient s'ensuivre pour l'Allemagne, si le gouvernement américain se décidait à défendre les droits de ses ressortissants et les principes de l'humanité, on pourra à-peine croire qu'un commandant quelconque de sous-marin ait osé agir à l' encontre des instructions reçues par lui de son gouvernement. Quant on pense à la discipline navale, militaire et gouvernementale de l'Allemagne, on peut être certain que toutes les assurances données par les diplomates et tous les navires coulés par les sous-marins l'ont été en vertu des ordres reçus d'en haut et au vu et su du Chef de Guerre Suprême. Lorsque, par conséquent, assurance était

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donnée à ce pays qu*il n'y aurait plus de navires de passagers de coulés sans avertissement préalable, et quand, immédiatement après, les commandants de sous-marins se mettaient à couler les dits navires sans avertissements d'aucune sorte, il est raisonnable de conclure que le même chef d'Etat, le même chef de guerre, qui avait fait la promesse par l'intermédiaire de son chancelier, en avait autorisé la violation par les commandants de sous-marins.

La promesse mensongère ainsi donnée à l'Amérique pour l'endormir dans une fausse sécurité était accompagnée d'une démarche appartenant au domaine des menées ténébreuses. Aux Etats-Unis l'indignation publique, causée par ce futile échange de notes diplomatiques, grossissait de jour en jour; sur quoi l'ambassadeur d'Allemagne émit innocemment l'idée à M. Lansing, qu'il vaudrait mieux cesser de publier les dites notes et communiquer à l'aide de *' conversations" confidentielles, ne laissant, pour ainsi dire, aucun champ d'action à l'influence de l'opinion publique, soit en Allemagne, soit aux Etats-Unis. C'est ainsi que se trouva justifiée à propos d'un sujet de la plus grande importance la politique de "publicité sans pitié." Incontestablement dans certaines circonstances l'échange discret de communications diplomatiques peut être et avantageux et justifiable, mais cette controverse s'était poursuivie jusque là au grand jour de l'opinion publique, et son soudain transfert au domaine

de la "diplomatie secrète" n'était qu'un nouveau et surprenant changement de conduite.

Pendant qu'avaient lieu ces "conversations" confidentielles, il se produisit un nouvel attentat du genre de celui du Lusitania, Le 7 novembre 191 5 un sous-marin battant pavillon autrichien coulait VAncona, et neuf Américains de plus périssaient, victimes de la catastrophe. De nouveau on donna l'excuse habituelle, que le capitaine avait outrepassé ses instructions, et il fut entendu qu'il serait puni. S'il l'a été, nul n'en a jamais rien su. Il se peut qu'il ait été décoré, comme le commandant du sous-marin par lequel fut coulé le Lusitania. A cet égard, on peut faire remarquer qu'en ce qui est de ce qui a été rendu public, toutes les demandes de renseignements du gouvernement américain, relativement à la nature de la punition infligée aux commandants qui ont coulé VAncona et le Sussex, sont restées sans réponses.

Le 30 septembre un autre navire de passagers, le Persia, était coulé, et un autre américain, celuici fonctionnaire de l'Etat, perdait la vie. Comme le Persia ne s'est vraisemblablement pas suicidé' et ne s'est pas torpillé lui-même, et comme le théâtre de la catastrophe était en dehors de la région des mines, ce n'est pas aller trop loin que de supposer qu'il a été coulé par un sous-marin allemand ou autrichien.

Après que ces conversations confidentielles es furent poursuivies pendant une demi-douzaine

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de mois, Tannonce vint, retentissante et triomphante, au mois de février 191 6, que la controverse relative aux sous-marins avait abouti à une entente. L'arrangement aurait sans doute été conclu, n'était la question des navires marchands armés qui se présenta alors, et cette conclusion fut de nouveau ajournée. Si l'arrangement avait été conclu, il en serait résulté que notre pays aurait en partie cédé au sujet du principe d'humanité qui était en jeu.

Comme ce compromis pourrait encore lever la tête dans le cours tortueux des négociations à venir, il n'est pas hors de propos d'en expliquer clairement les termes, de façon à ce que l'opinion publique puisse au besoin se mettre en travers.

L'arrangement proposé, qui pendant quelques jours fut acclamé à Washington comme une grande victoire diplomatique pour les Etats- Unis, débutait par la promesse d'une indemnité pécuniaire pour chacune des victimes américaines qui avaient péri sur le Lusitania, Le gouvernement allemand ensuite s'engageait à conformer à l'avenir sa conduite pendant le reste de la guerre aux principes admis du droit international, et enfin, en guise de désaveu de l'attentat du Lusitania^ le gouvernement allemand devait faire au monde une déclaration à peu-près comme la suivante.

L'Allemagne considérant comme légales les représailles contre l'ennemi, mais reconnaissant que

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les Etats-Unis les tiennent pour illégales, admet que l'attaque dirigée contre le Lusitania était un acre de représailles injustifiable en tant qu'entraînant la mort de ressortissafits aux nations neutres, et reconnaît sa responsabilité pour la mort de telles personnes.

Telle était la nature de Tarrangement communiqué officieusement à la presse de notre pays, à la fois par le Ministère des Affaires Etrangères des Etats-Unis et TAmbassade d'Allemagne.

Au moment où l'arrangement proposé se heurta à la question nouvelle de l'armement des navires marchands, M. Lansing et l'ambassadeur discutaient la question de savoir si l'Allemagne "assumerait" ou "reconnaîtrait" la responsibilité qui lui incombait. Ce n'était là qu'une argutie bizantine, étant donné l'aveu par l'Allemagne que l'attaque du Lusitania était injustifiable "en tant qu'entraînant la mort de ressortissants aux nations neutres." Si ce désaveu incomplet avait été accepté par l'Amérique, il aurait compromis la justice de sa cause et altéré les lois existantes de l'humanité.

Si l'attaque du Lusitania n'était injustifiable "qu'en tant qu'entraînant la mort de ressortissants aux nations neutres j^' alors il ne serait pas déraisonnable de considérer comme admis qu'elle était justifiable en tant qu'elle amenait la mort de non-combattants des nations belligérantes. Il est vrai que cela n'est pas expressément affirmé, mais le "désaveu" que les Unis réclamaient

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avec insistance depuis près d'un an reconnaissait pleinement l'existence d'un grief; et en tant que l'existence d'aucun autre grief n'était reconnue, tout le reste était implicitement reconnu comme justifié par cette tentative '* d'accord et de satisfaction." Cette distinction n'était admissible ni au point de vue de l'humanité, ni à celui du droit international. Si l'Allemagne avait le droit, sans visite d'aucune sorte, d'attaquer le Lusitania, simplement parce que c'était un navire anglais, lequel était supposé transporter de la contrebande de guerre, et si elle avait le droit d'envoyer à la mort les non-combattants anglais, alors ce droit restait entier en dépit de la présence accidentelle de citoyens américains à bord du Lusitania, Aucun Américain ne voudrait soutenir que le prince héritier d'Allemagne n'aurait pas eu le droit de bombarder Verdun, si quelque citoyens américains s'étaient par hasard trouvés dans la ville assiégée.

Le massacre des passagers et de l'équipage du Lusitania était injustifiable, non parce qu'il entraînait la mort de citoyens américains, mais parce que toutes les personnes à bord étaient des non-combattants. La destruction du bâtiment, sans visite d'aucune sorte, sans qu'il fût pris aucune mesure pour sauvegarder la vie des passagers et de l'équipage, aurait constitué une grave infraction au droit des gens tel qu'il était antérieurement reconnu, quand même il n'y aurait pas eu à bord un seul membre d'une nation neutre.

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L'Allemagne avait toujours soutenu cette doctrine; elle Tavait même fait avec une insistance particulière. En fait elle avait poussé encore plus loin ce principe d'immunité, en affirmant que l'équipage d'un navire marchand d'une nation belligérante ne pouvait être fait prisonnier. C'est ce que soutint le Prince de Bismarck en 1870, le jour où un navire de guerre français saisit un navire marchand allemand et imposa ce traitement à l'équipage.

Dans la première période de la controverse diplomatique, le Président Wilson avait pleinement reconnu ce fait et il avait, avec propriété et avec justice, appuyé sa réclamation sur les droits des non-combattants, mais dans des notes plus récentes, ainsi que dans la note finale du 18 avril, il avait modifié la dite réclamation, au point de la faire porter sur le droit des neutres de n'avoir point à souffrir en conséquence des actes de représailles. Fort heureusement, lorsque la destruction du Sussex eût de nouveau fait sortir l'administration Wilson de sa politique d'inaction, elle fit de nouveau porter solidement sa réclamation, non point seulement sur les droits des neutres, mais "sur des principes incontestables d'humanité." Elle condamna énergiquement, comme il le fallait, la campagne des sous-marins "comme absolument incompatible avec les principes d'humanité, avec les droits des neutres, et avec l'inviolabilité sacrée des non-combattants." C'est un sujet de grande satisfaction qu'elle soit

ainsi revenue à son attitude première et qu*elle se soit placée dans sa réclamation sur im terrain plus large et plus élevé.

A moins de reculer jusqu^aux idées barbares qui avaient cours au Moyen- Age et dans l'époque antérieure à l'Empire romain, la restriction fondamentale et générale qui limite les droits de la guerre est celle qui proclame que comme les non-combattants ne prennent point part à la lutte, ni dans l'offensive, ni dans la défensive, leurs vies doivent être épargnées autant que faire se pourra. La conscience n'admet pas d'autre solution.

A quiconque n'est pas dépourvu d'humanité peu importe que les femmes et les enfants qui ont été si odieusement précipités dans les flots fussent américains, allemands, autrichiens, français, anglais ou russes. C'étaient des femmes et des enfants, et cela aurait dû suffire pour les protéger. Si ce principe a jamais eu de l'importance pour l'humanité, il en a encore plus aujourd'hui, alors que grâce à la chimie les moyens de destruction ont été tellement multipliés et rendus tellement horribles.

Il va de soi que le siège d'une ville entraîne des souffrances et parfois la mort pour les noncombattants. Le blocus d'un pays, il n'en peut être autrement, a des effets semblables. Le Prince de Bismarck, en 1871, et le comte Caprivi, en 1892, ont tous deux soutenu qu'im blocus ayant pour effet d'interdire l'importation des vivres de

i84 La Guerre et T Humanité

toutes sortes, était non seulement une arme légitime, mais un moyen relativement humain de mettre fin à une guerre. C'est en affamant les non-combattants qu'en 1871 l'Allemagne remporta son plus éclatant triomphe, la capitulation de Paris. Pendant que Bismarck et Moltke s'en donnaient à Versailles, les Parisiens mouraient par milliers. On avait mangé chevaux, chiens, chats, rats même. Un chien se payait vingt francs, un rat cinq. Mais ces moyens, auxquels on finit par avoir recours pour ne pas mourir de faim, ne pouvaient sauver les enfants, qui périssaient, faute de lait. Bismarck alla jusqu'à menacer de donner sa démission si son gouvernement faisait d'avance de grandes provisions de bouche, afin d'être en mesure de nourrir immédiatement la population de Paris le jour où la ville se rendrait, soutenant qu'une telle conduite encouragerait la France à prolonger la lutte jusqu'à la dernière minute. Le monde a acquiescé à cette manière de faire la guerre, parce que l'on pouvait se soustraire à la famine en cessant de se défendre. '' Kriegist Krieg.'' Acculer une nation à la soumission par la famine résultant d'un blocus, cela se produit souvent à la guerre, mais il ne s'ensuit pas qu'un aéroplane, un Zeppelin, un sous-marin, ou un peloton d'exécution puisse délibérément et intentionnellement massacrer les non-combattants dans le but de terroriser une nation belligérante et de l'amener à crier merci.

La Controverse des Sous-Marins 185

Faire pleuvoir des explosifs à droite et à gauche, sur une ville comme Londres, Fribourg ou Stuttgart, qui ne se trouve pas dans la véritable zone des opérations, cela n'est pas permis, que ce soit fait par des aviateurs anglais, allemands, ou français, et c'est une mortelle insulte à la civilisation. Je suis d'accord avec Lord Bryce pour regretter que les Alliés aient eu parfois recours à de semblables représailles.

Heureusement le compromis en question, qui sacrifiait le principe moral de l'immunité sacrée des non-combattants sans distinction de nationalité, fut oublié dans la discussion relative aux navires marchands; et pendant qu'elle suivait son cours, le gouvernement allemand commit un nouveau crime, sans excuse possible, en coulant, le 24 mars 19 16, le Sussex, un des navires faisant le service régulier de la Manche, et en causant ainsi la mort d'un grand nombre de femmes et d'enfants.

Mis en demeure de justifier cet acte et plusieurs autres de même nature, et de concilier cette succession d'assassinats avec les assurances solennellement données au gouvernment américain, le gouvernement allemand, le 10 avril 191 6, répondit par une note d'une cynique insolence. Elle disait, en effet, qu'à la vérité un sous-marin allemand, le même jour, à peu-près à la même heure et dans les mêmes parages, et aussi en s'y prenant de la même manière, avait coulé un navire anglais, mais que le capitaine du sous-marin, en

i86 La Guerre et l'Humanité

regardant à travers son périscope, avait pris un croquis du navire anglais, et que ce croquis ne correspondait pas avec la gravure représentant le StisseXj publiée dans un journal illustré de Londres, et que, par conséquent, ce devait être un autre navire.

Ce serait risible si ce n'était si tragique. C'était une insulte indéniable au gouvernement de Washington. Cela montrait l'attitude d'indifférence presque méprisante que le gouvernement allemand à ce moment observait à l'égard des Etats- Unis. Quant à trois autres navires, détruits à-peu-près en même temps, le gouvernement allemand répondit en admettant le fait lui-même, et en le déclarant parfaitement justifié, mais sans prendre la peine de donner une seule raison.

L'Allemagne mettait ainsi le comble à toute une ligne de conduite, poursuivie depuis plus d'un an, dans laquelle elle avait non seulement foulé aux pieds tous les principes posés par le droit des gens et par le devoir d'humanité, mais aussi violé, sans hésitation et avec un cynisme sans exemple, les engagements solennellement pris par elle envers les Etats-Unis. Et pourtant' après toute cette série de mensonges, de stratagèmes, de promesses faites et violées, tout ce que fit le gouvernement des Etats-Unis, par sa note du i8 avril 191 6, se borna à demander que l'Allemagne cessât d'agir comme elle le faisait, demande faite déjà dans des termes presque identiques le 9 juin 191 5, en ajoutant pourtant cette

La Controverse des Sous-Marins 187

fois la menace, si TAllemagne ne cédait pas, de rompre les relations diplomatiques entre les deux pays.

Il est vrai que le gouvernement allemand base sa justification de ces crimes sur le principe des représailles, et il est clair que cette loi peut jusqu'à un certain point, qui n'a jamais été précisé, modifier les règles ordinaires' de la guerre; mais les représailles doivent être équivalentes en degré, sinon en nature, à l'acte visé par elles et ne peuvent pas fouler aux pieds les principes fondamentaux de l'humanité.

Si l'Angleterre viole le droit international lorsqu'elle empêche l'approvisionnement en nourriture de la population allemande, il en résulte que l'Allemagne serait en droit d'empêcher, par tous les moyens légaux, l'approvisionnement de l'Angleterre. Si dans un blocus de ce genre l'Angleterre, sans visite préalable et sans saisie, coulait des navires marchands allemands et massacrait des non-combattants, cela donnerait à l'Allemagne le droit d'exercer des représailles contre les non- combattants du pays coupable d'une telle conduite. Mais il ne s'ensuit pas que le blocus d'un pays et les souffrances économiques qui peuvent en découler pour la population civile justifient, par voie de représailles, le massacre délibéré des non-combattants sur des bâtiments de commerce.

Lorsque Paris était assiégé en 1870, et que les habitants mouraient de faim, il n'est pas venu à

i88 La Guerre et T Humanité

Tesprit du gouvernement allemand d'exprimer l'idée que cela autoriserait l'armée française à fusiller tous lès non-combattants qui se trouveraient dans une ville assiégée, et c'est pourtant ce qui résulterait de l'argumentation actuelle de l'Allemagne. Admettre que les souffrances qui peuvent résulter d'un blocus pour la population civile de n'importe quel pays, justifient le recours à la barbarie, cela équivaudrait à la négation du droit international. Le blocus des ports du Sud par le gouvernement fédéral, pendant la Guerre Civile, a causé de grandes souffrances à la population du Sud, mais aurait-il justifié le recours à la piraterie?

La note américaine du 8 avril demandait une réponse immédiate. L'Allemagne démontra son indifférence à l'égard de cette requête en attendant plus d'une quinzaine, bien que les Puissances Teutoniques n'eussent donné à la Servie que quarante-huit heures pour répondre à des demandes autrement importantes. Ce délai aurait pu s'excuser si la réponse avait été conciliante au moins dans la forme. Loin de là, la réponse était par endroits insultante en paroles et nulle part n'indiquait l'acceptation sans réserve des réclamations des Etat-Unis.

Répondant à l'assertion de la note américaine que la campagne des sous-marins avait eu pour résultat "la destruction sans distinction aucune de navires de toutes sortes, de toutes les nationalités et allant dans toutes les directions," le Minis-

têre des Affaires Etrangères allemand, après avoir traversé toutes les phases de querelles décrites par Touchstone, finissait par arriver au "démenti formel'* par l'étonnante déclaration qu'il niait nettement l'assertion des Etats-Unis, ajoutant contre ces derniers l'accusation d'avoir eux-mêmes lancé une grave accusation sans spécifier aucun acte. Ensuite il répudia jusqu'à un certain point l'engagement formel pris par le Comte de Bernstorff envers M. Lansing, le ler septembre, qu'aucun navire d'une ligne régulière ne serait coulé sans que les règles du droit international, relatives au droit de visite et de saisie, eussent été observées, en affirmant qu'il ne s'était jamais engagé à s'interdire des procédés quelconques "dans la zone d'opérations environnant la Grande Bretagne." Il ajoute:

A l'égard de ces navires (c'est-à-dire les "navires marchands ennemis" naviguant dans la zone d'opérations) il n'a jamais été donné d'assurances au gouvernement des Etats-Unis.

Ainsi était atteinte une remarquable conclusion à un étrange chapitre d'histoire diplomatique. Au moment où le gouvernement américain insistait pour obtenir un désaveu du torpillage du Lusitania et demandait des explications au sujet de V Arabie, coulés tous deux dans la zone d'opérations, le Comte de Bernstorff avait déclaré être autorisé par son gouvernement à donner l'assurance que les navires "de lignes régulières" ne

igo La Guerre et T Humanité

seraient pas coulés sans que tous les principes reconnus du droit international au sujet de la sécurité des non-combattants eussent été respectés. Comme tous les navires de la destruction desquels se plaignaient les Etats-Unis avaient été coulés dans la zone d'opérations et comprenaient toutes les classes de navires **de lignes régulières, " navires de passagers ou navires de marchandises, et comme les demandes de désaveu et de cessation de ces actes homicides avaient rapport surtout à la zone d'opérations, l'engagement du i^'' septembre, rédigé par le Ministère des Affaires Etrangères allemand, sans mention de localité, que les navires "des lignes régulières" ne seraient pas détruits, ne pouvait pas avoir deux sens. Si la zone d'opérations et les navires marchands de l'ennemi devaient être exceptés, il était du devoir du ministère allemand de le dire. Or ce ministère n'avait jamais restreint la portée de son engagement, bien que son ambassadeur à Washington eût déclaré quelques mois plus tard, le 7 janvier 191 6, que dans la Mer Méditerranée les sous-marins allemands

avaient dès le début Tordre de ne diriger leur "campagne de croisière" contre les navires marchands de Tennemi que conformément aux principes généraux du droit international, et qu'en particuliers les mesures de représailles^ appliquées à la zone d'opérations environnant la Grande Bretagne, devaicîit être laissées de côté.

La Controverse des Sous-Marins 191

Sur le moment on n^avait guère fait attention à ces paroles, mais il en ressort qu'en ce qui est de ce qu'elle appelle la zone d'opérations, l'Allemagne n'avait jamais eu l'intention de respecter les principes du droit international au sujet des opérations contre les navires marchands, et que l'engagement du i^^ septembre, qui n'avait pas du tout donné cet avertissement, n'avait d'autre but que d'égarer les neutres à l'aide d'une promesse mensongère.

L'argutie sur laquelle reposait l'assertion de la note allemande du 5 mai n'avait pas trait autant à la distinction entre les eaux situées à l'extérieur ou à l'intérieur de la zone dite d'opérations, qu'à celle que plusieurs mois plus tard le gouvernement allemand chercha à établir entre différentes classes de navires **de lignes régulières." Le gouvernement allemand, dans sa note du 5 mai, avait essayé de donner l'impression que l'assurance donnée par lui le i®"" septembre, 191 5, par l'intermédiaire de l'Ambassadeur Bernstorff, ne s'appliquait qu'aux grands navires de passagers, et ne conférait aucune immunité aux navires ordinaires de marchandises des pays belligérants.

Pour décider jusqu'à quel point cette distinction est justifiée, le neutre dépourvu de passion doit considérer ce que recouvre honnêtement ce mot de "liner," navire d'une ligne régulière, et quelle impression on cherchait à donner au gouvernement américain par l'emploi de cette expression.

Originairement, ce mot s'appliquait à tout

192 La Guerre et T Humanité

bâtiment marchand assez grand pour pouvoir être utilisé en guerre dans la ligne de bataille, d'où l'expression de liner. Cette acception, néanmoins, est maintenant hors d'usage et aujourd'hui le nom de liner s'applique à tout navire de commerce faisant une traversée avec une certaine régularité et faisant partie des relations de commerce habituelles. C'est ainsi que nous parlons de liner s transatlantiques et de liner s côtiers; de liners de voyageurs et de liners de marchandises. On ne donnerait pas ce nom à un yacht particulier, mais tout bâtiment, qu'il transporte ou non des passagers, qui suit une route régulière entre différents ports et sur les dates de départ duquel peut compter le monde des affaires, est un liner. Qu'il transporte des passagers ou non, qu'il traverse l'Océan on non, cela ne fait rien à l'affaire.

Avant que Bernstorff eût, le i®"" septembre, pris l'engagement que l'on ne coulerait pas de linerSf il avait été coulé des navires de différentes classes. Si le Lusitania était un des grands liners transatlantiques de passagers, d'autres bâtiments qui avaient fait le sujet de protestations diplomatiques ne transportaient que du fret, et les protestations des Etats-Unis portaient sur ces deux types de navires. Le gouvernement allemand avait donné l'assurance qu'il ne serait pas coulé de liciers, et en l'absence de toute définition restrictive, de toute précision d'aucune sorte, cela ne pouvait avoir qu'une signification, à

La Controverse des Sous-Marins 193

savoir que les navires de commerce de n^mporte quelle classe ne seraient pas coulés autrement qu'en conformité avec les règles du droit international, et cet engagement n'avait rien à voir avec la situation du liner^ à l'intérieur ou à l'extérieur de la zone dite d'opérations.

Lorsque, par conséquent, le gouvernement allemand dans sa note du 5 mai niait avoir jamais donné une assurance quelconque, relativement aux navires de marchandises de l'ennemi rencontrés dans la zone d'opérations, il cherchait à s'abriter derrière une double argutie, une argutie portant sur le mot linerj et une argutie portant sur le lieu du torpillage, et ces arguties étaient toutes deux indignes d'une grande nation et d'un sujet aussi tragique.

C'est ainsi qu'après un intervalle de huit mois le Ministère des Affaires Etrangères allemand désavoue un engagement pris publiquement en son nom par son propre ambassadeur.

La note du 5 mai contenait ensuite, et tout-àfait hors de propos, une insultante raillerie, consistant dans l'expression de ses regrets "que les sentiments d'humanité que le gouvernement des Etats-Unis prodigue avec tant de ferveur aux victimes de la campagne des sous-marins ne soient pas éprouvés pas lui avec autant de chaleur" pour la population civile de l'Allemagne.

Il est vrai que dans sa dernière note le gouvernement allemand déclare qu'il a décidé de faire de nouvelles concessions dans sa campagne de

sous-marins, et réitère sa promesse, sous réserve de révocation à n'importe quel moment et sans avis préalable, de conformer les actes de ses sousmarins aux prescriptions du droit international, soit au dedans soit en dehors de la zone d'opérations, mais quelles raisons pour les Etats-Unis de croire que ces promesses seront mieux tenues que les précédentes? Quand se présenteront les conditions nouvelles dans lesquelles, mécontente des rapports entre l'Amérique et la Grande Bretagne, l'Allemagne se remettra à massacrer les Américains en pleine mer? Pour le moment la promesse, due à des considérations politiques et à l'espoir que l'Amérique tire les marrons du feu pour l'Allemagne, peut n*être pas dépourvue de sincérité. Mais cette concession conditionnelle, et peut-être temporaire, était-ce là le désaveu de la destruction du Lusitania que les Etats-Unis demandaient depuis une année?

L'administration Wilson accepta avec empressement cette note conditionnelle et à certains égards insultante et, tout en rejetant en termes vigoureux et dignes les conditions sous-entendues, elle avala ce qui restait. Pendant l'automne de 191 6 les ministères des Affaires Etrangères des deux pays niaient tous deux avec énergie que le genre de "désaveu" demandé avec insistance par les Etats-Unis eût été soit fait, soit accepté. Il fut alors annoncé que le gouvernement de Washington était prêt à rouvrir les négociations relatives à l'affaire du Lusitania. Plus de dix-

La Controverse des Sous-Marins 195

huit mois s'étaient écoulés et il n'y avait eu encore ni désaveu ni réparation !

Cette annonce à-peine faite, l'on apprenait, le 9 octobre 191 6, qu'un sous-marin allemand, apparaissant dans les eaux américaines, au-delà de trois milles des terres, venait de couler cinq navires marchands. Dans chaque cas avertissement avait été brusquement donné et le sousmarin avant de détruire le navire avait attendu assez longtemps pour permettre aux passagers et à l'équipage de se transporter dans les bateaux de sauvetage. Ces navires avaient été coulés à des distances de la terre ferme allant de quarante à quatre-vingts milles. Un exemple caractéristique nous est fourni par la destruction du Stephano, bâtiment britannique, allant de Halifax (Nouvelle Ecosse) à New York. Il contenait quatre-vingtquatorze passagers, quelques uns d'entre eux américains, dont un grand nombre de femmes et d'enfants. Ces passagers étaient en train de dîner, le dimanche soir 8 octobre, à huit heures, quand soudain le capitaine apparut et donna l'ordre de se rendre à l'instant dans les bateaux de sauvetage, car le navire allait être coulé. L'ordre fut donné de mettre les bateaux à l'eau, quelques enfants et quelques femmes furent descendus à l'aide de cordes, et les autres furent obligés de descendre eux-mêmes par les échelles de cordes. Les bateaux furent alors abandonnés à eux-mêmes et ceux qui s'y trouvaient, flottant ainsi sur la sombre surface de l'Océan à soixante

milles au moins de la côte la plus rapprochée, virent le navire encore tout éclairé s'abîmer dans les flots. Ils furent recueillis par un contretorpilleur américain environ vingt minutes après que les passagers étaient descendus dans les bateaux de sauvetage.

Au moment où ce livre est mis à l'impression^ il s'est passé depuis cet incident plusieurs semaines et pendant cet intervalle, bien que le Ministre des Affaires Etrangères de Hollande se soit empressé de protester contre cet attentat, et que le gouvernement de la Norvège ait interdit aux sous-marins l'accès des eaux norvégiennes, à moins qu'ils ne restent à la surface et n'arborent leur pavillon, l'Administration Wilson a gardé le silence, à moins que l'on ne tienne compte de commimications faites officieusement à la presse et portant que dans cette nouvelle attaque contre le commerce des neutres on n'avait rien trouvé de contraire aux prescriptions du droit international.

Cela est d'autant plus surprenant que dans des communications antérieures le Ministère des Affaires Etrangères avait formellement fait remarquer au gouvernement allemand qu'il était aussi peu permis de mettre en danger que de sacrifier la vie des passagers et que de mettre des non-combattants dans des bateaux de sauvetage en pleine mer, loin de toute terre, c'était les exposer

^ Bien entendu il s'agit ici de la première édition de Toriginal anglais. — (T.)

La Controverse des Sous-Marins 197

à la mort. M. Wilson avait insisté sur ce point, à la fois dans sa seconde note sur l'affaire du Lusitania et dans la note relative au Sussex, ainsi qu'on va le voir.

Le 13 mai 191 5, il disait:

Le Gouvernement des Etats-Unis désire appeler, aussi énergiquement que possible, l'attention du Gouvernement Impérial Allemand sur ce fait que l'objection élevée contre le genre d'attaques auquel il se livre contre le commerce de ses ennemis tient à l'impossibilité qu'il y a en pratique d'employer les sous-marins pour la destruction du commerce, sans fouler aux pieds les règles de loyauté, de justice et d'humanité que l'opinion moderne regarde comme impératives. Il est en fait impossible aux officiers d'un sous-marin de visiter en mer un navire marchand, d'examiner ses papiers et sa cargaison. Il est, en fait, impossible de le capturer et du moment qu'ils ne peuvent mettre à bord du dit navire un équipage de prise, ils ne peuvent le couler sans laisser son équipage et tous ceux qui sont à bord à la merci des vagues dans ses petits bateaux. Ces faits, il est entendu qu'ils sont franchement admis par le Gouvernement Impérial Allemand. Il a été porté à notre connaissance que dans les cas dont j'ai parlé l'on n'a même pas donné le temps requis pour l'exécution de cette insuffisante mesure de sûreté, et que dans deux au moins des cas spécifiés il n'avait pas été reçu le moindre avertissement. // est clair que les sous-marins ne peuvent tire employés contre les navires marchands, ainsi qu'il a été démontré pendant

les dernières semaines, sans violer inévitablement de nombreux principes sacrés de justice et d'humanité.

Le 19 avril 191 6, il s'exprimait ainsi:

A plusieurs reprises le Gouvernement Impérial a donné solennellement au Gouvernement des Etats- Unis l'assurance que tout au moins les navires de passagers ne seraient pas traités ainsi, et pourtant il a maintes et maintes fois laissé violer ces assurances par ses commandants de sous-marins, avec impunité. ... Il a été démontré par des actes douloureux que l'attitude prise par lui (le Gouvernement des Etats-Unis) au début même de la campagne, s'impose à lui, à savoir, que Vemploi des sous-marins pour la destruction du commerce ennemi, en vertu du caractère même des navires employés et des moyens d'attaque qu'implique naturellement leur emploi, est absolument incompatible avec les principes d'humanité, avec les droits incontestables, et depuis longtemps reconnus, des neutres^ et avec les immunités sacrées des non-combattants.

Si le Gouvernement Impérial ne déclare pas d'ores et déjà et ne démontre pas en fait qu'il renonce à son système actuel d'attaques par les sous-marins contre les navires de passagers et de marchandises, le Gouvernement des Etats-Unis n'aura autre chose à faire que de rompre complètement toutes relations diplomatiques avec l'Empire Allemand.

Le gouvernement allemand a ainsi, presque dans nos eaux territoriales, coulé cinq navires, avec 'les insuffisantes mesures de sûreté," contre les-

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quelles les Etats-Unis avaient déjà protesté, les déclarant ** absolument incompatibles avec les principes d'humanité," et l'Administration Wilson, au moment où ce livre est mis sous presse, semble avoir de nouveau acquiescé au genre même d'hostilités navales que ce gouvernement a condamné à maintes et maintes reprises, genre d'hostilités qui ne diffère que par la quantité, mais nullement en nature, du système suivi par les Boucaniers des côtes d'Espagne.

Bien que n'ayant rien su dire à-propos de ce dernier attentat, l'Administration Wilson y trouva un prétexte pour livrer au public une note envoyée antérieurement aux Nations alliées et ayant pour but principal de les prévenir que, s'il arrivait à l'un de leurs croiseurs de détruire par erreur un sous-marin américain en supposant que c'était un sous-marin ennemi, ce serait à leurs risques et périls, et en sus l'avis que l'accès des ports américains ne serait pas interdit aux sous-marins, qui étaient mis ainsi en mesure, dans les conditions applicables aux autres navires de guerre, de se ravitailler en combustible et en nourriture, et, en achetant sinplement un numéro de journal, de se procurer tous les renseignements dont ils avaient besoin au sujet des mouvements des navires marchands.

On pourrait avancer qu'après tout ce dernier exploit des sous-marins ne regardait guère les Etats-Unis, puisque les bâtiments détruits naviguaient tous sous pavillon étranger. Les Etats-

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Unis, comme toute autre nation, ont un intérêt de premier ordre au maintien du droit international. L'intérêt commun que prennent toutes les Puissances au maintien du droit des gens fut bien mis en lumière, lorsque, en 1861, le capitaine Wilkes, au mépris du droit international, se fit livrer par le navire anglais Trent les deux commissaires des Etats Confédérés. La France et la Prusse notifièrent immédiatement aux Etats- Unis une énergique protestation. Les deux nations considérèrent l'arrestation de Mason et Slidell comme une atteinte au droit international, héritage commun de la civilisation.

La note prussienne, datée du 25 décembre 1861, porte la signature du Comte Bernstorfï, qui, si l'auteur est bien renseigné, était le père de l'Ambassadeur actuel aux Etats-Unis. La clarté avec laquelle il proclame le droit et le devoir pour toute nation civilisée de protester contre toute enfreinte évidente du droit international, alors même que cette nation n'est nullement touchée dans l'acte lui-même, présente un certain intérêt et la lecture en peut être recommandée à ceux des Américains qui pensent que les Etats-' Unis n'avaient rien à voir avec l'invasion de la Belgique et n'avaient nullement à protester de toute la force de leur autorité morale. Voici comment s'exprime le Bernstorfï d'alors:

Cet événement, comme vous pouvez vous Timaginer, a produit en Angleterre et dans toute l'Europe

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la plus profonde sensation et jeté non seulement les Cabinets mais aussi l'opinion publique dans un état d'attente on ne peut plus surexcitée. Car, bien qu'à présent il n'y ait que l'Angleterre d'immédiatement intéressée, pourtant, de l'autre côté, c'est un des droits les plus importants et les plus universellement reconnus des pavillons neutres qui a été mis en question.

Point n*est besoin d'entrer ici dans la discussion du côté légal de la question. L'opinion publique en Europe s'est avec une singulière unanimité prononcée en faveur de la partie lésée. En ce qui nous concerne nous nous sommes abstenus jusqu'àprésent de nous adresser à vous sur ce sujet parceque, dans l'absence de tout renseignement autorisé, nous nous demandions si le capitaine du San Jacinto, dans la conduite suivie par lui avait ou non agi d'après les ordres de son gouvernement. Encore maintenant nous aimons mieux supposer que c'est la seconde alternative qui est correcte. S'il se trouvait, poturtant, qu'il en fût autrement nous nous considérerions comme obligés d'attribuer à l'événement une plus grande importance et à notre grand regret nous nous verrions contraints d'y voir non un fait isolé mais une menace ouverte, dirigée contre les droits existants de tous les neutres.

" Souvenez- vous du Maine, ^' tel fut un jour un puissant cri de ralliement; et il éveilla dans l'âme d'un peuple fier la détermination passionnée de mettre fin pour toujours au mauvais gouvernement de Cuba.

" Souvenez- vous du Lusitania / " Oui, cela aussi

les Américains s'en souviendront, non avec la fière conscience d'avoir bien fait leur devoir, mais avec le souvenir humiliant d'avoir trop longtemps différé d'accomplir pour l'humanité la grande œuvre qui les appelait, par suite de l'étrange inaction et des conseils apeurés des mandataires entre les mains desquels se trouvait pour le moment le soin de la dignité et de l'honneur de la République.

Dans la première édition de ce livre le compterendu de la controverse des sous-marins avait été amené jusqu'au mois d'octobre 191 6, date à laquelle le gouvernement allemand fît comprendre aux Etats-Unis d'une manière significative à quoi l'on pouvait s'attendre avec de tels procédés de guerre en coulant, en dépit de ses engagements et des toutes récentes protestations de notre gouvernement, cinq navires marchands au large de l'île de Nantucket, sans se donner grand mal pour respecter la prescription du droit international relative à la sécurité des passagers et des équipages.

A partir de ce moment il y a eu presque journellement des actes de destruction de navires marchands, tant des nations belligérantes que des nations neutres, et les manifestations de cette tactique brutale ont été si nombreuses que dans bien des cas il est devenu difficile sinon impossible à l'observateur désintéressé de découvrir si dans chaque cas les prescriptions du droit international avaient été suivies.

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Il est certain néanmoins que le 7 novembre 191 6, un sous-marin allemand avait coulé VArabiaj de la Compagnie Péninsulaire et Orientale, ayant à bord plus de quatre cent-cinquante passagers, parmi lesquels plus de cent-cinquante femmes et enfants, sans aucun avertissement préalable. Heureusement il n'y a point eu perte de vies, mais le fait que des vies ont été mises en danger est incontestable.

Le Marina fut détruit le 30 octobre 191 6 par l'Allemagne, avec un semblable mépris de ses propres engagements et des prescriptions du droit international. Nombre de vies furent sacrifiées, entre autres celles de plusieurs Américains.

Le 8 novembre fut coulé le Columhian, vapeur américain, et l'équipage fut laissé à la merci des flots dans de frêles bateaux, mais à une distance peu considérable de la côte.

Le Chemungj un autre navire américain, fut coulé le 28 novembre 191 6, mais dans ce cas le sous-marin prit toutes les mesures nécessaires pour la sûreté du capitaine et de l'équipage, et il n'est fait mention de la chose qu'à cause du curieux et symbolique incident auquel elle donna lieu lorsque le commandant du Chemung reçut du commandant du sous-marin l'ordre d'amener les couleurs américaines avant que le navire fût envoyé au fond de l'eau. Ce commandant était un Américain de la vieille roche qui refusa d'obtempérer à cet ordre humiliant, et le Chemung fut torpillé et coulé, les couleurs américaines

flottant au haut du mât. On pourrait utilement le citer en exemple à cette classe d'Américains à l'esprit provincial, la minorité heureusement, auxquels l'abaissement des couleurs nationales a, depuis deux ans, fait l'efïet d'une affaire aussi peu grave.

Il est donc avéré qu'en dépit de l'avertissement solennellement donné par les Etats-Unis, que si l'Allemagne persévérait dans sa brutale campagne de sous-marins elle aurait à en rendre un ''compte sévère," le gouvernement allemand, depuis la destruction du Falaha jusqu'au i^"" décembre 191 6, avait à maintes reprises continué à détruire des navires marchands appartenant soit aux nations belligérantes, soit aux nations neutres, sans aucune visite préliminaire et avec si peu d'égards pour la vie des non-combattants, femmes et enfants y compris, qu'il y a eu déjà des milliers de victimes. En conséquence l'Administration Wilson cessa de faire mystère de la conviction de plus en plus forte qui avait fini par être sienne, que le gouvernement allemand n'avait aucune intention de tenir les promesses solennellement faites par lui aux Etats-Unis, mais, en dépit de cette conviction louable quoique tard venue, le Président Wilson ne se rendit pas encore compte de la nécessité d'agir.

En ce qui est du maintien de la paix, la politique d'acquiescence qui semblait, tout au moins, se résigner à cette honteuse impasse pour aboutissement à la controverse des Etats-Unis avec l'Aile-

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magne, finit par exercer une regrettable influence en retour sur TAllemagne elle-même qui acquit la conviction que rien au monde ne pourrait décider les Etats-Unis à en appeler aux armes. En conséquence elle décida de donner de nouveau toute carrière à T activité de ses sous-marins, convaincue que les Etats-Unis s* en tiendraient toujours aux protestations. Ses vues allaient même encore plus loin. Elle vit dans la répugnance de TAdministration Wilson à défendre les intérêts vitaux des Etats-Unis une occasion favorable pour un chantage politique. Occupant à peu-près la totalité de la Belgique ainsi que la partie nord de la France, cette dernière contenant des ressources minérales inappréciables, l'Allemagne se convainquit que le moment était venu d'ouvrir des négociations de paix dont le seul résultat devait être de faire apparaître l'Allemagne comme sortant victorieuse en fait du conflit mondial et avec une grande augmentation dans le monde de son prestige de grande puissance. Pour en arriver là elle était probablement prête à évacuer la Belgique et le nord de la France, en échange d'une indemnité proportionnée, pourvu qu'on la laissât libre de poursuivre sa politique de constitution d'une Europe Centrale.

Avant d'ouvrir ces négociations, grâce auxquelles elle espérait gagner plus qu'elle ne le pouvait en rase campagne, l'Allemagne attendait qu'elle eût remporté quelque triomphe signalé

2o6 La Guerre et l'Humanité

qui lui permettrait, en suggérant des conditions de paix, de se présenter sous l'apparence d'un vainqueur plein de magnanimité.

Telle est Texplication réelle de sa gigantesque attaque des positions de Verdun. Cette forteresse de la France de l'Est n'avait aucune importance par elle-même, mais on se disait que si l'empereur ou son fils pouvait entrer dans Verdun en triomphateur, l'Allemagne pourrait alors avec une apparence de magnanimité proposer des conditions de paix qui feraient d'elle la première puissance du monde. Malheureusement pour l'Allemagne la colossale attaque de Verdun, la plus grande attaque dont il soit fait mention dans l'histoire du monde, se termina par un échec après six mois de luttes terribles, et après que l'Allemagne eût sacrifié au bas mot 600,000 hommes de ses effectifs.

L'entrée malencontreuse de la Roumanie dans la guerre et sa prompte défaite par les Puissances Centrales fournit l'occasion désirée depuis longtemps. Convaincue que les Etats-Unis, sous la pression d'une menace de guerre, prêteraient leur aide à ces propositions de paix, l'Allemagne, le 12 décembre 191 6, fit des ouvertures de paix, mais dans des conditions et en se donnant des apparences qui mettaient les Puissances de l'Entente dans l'impossibilité d'y prêter l'oreille. Les conditions mettaient à néant toute idée de paix victorieuse pour les Alliés et les fausses apparences représentaient l'Allemagne contre toute vérité

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