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comme ayant en fait remporté la victoire sur le champ de bataille.
Six jours plus tard, le Président Wilson, bien que prévenu plus d'une fois officieusement par les Puissances de l'Entente que l'intervention de l'Amérique dans le but d'amener la paix ne serait pas considérée comme un acte amical, fit parvenir, le 18 décembre 191 6, à tous les belligérants une communication identique, les invitant à faire connaître leurs conditions de paix. Cette communication trahissait un manque de jugement en ce qu'elle donnait à entendre que le pays et son Président ignoraient les causes du conflit et les questions qu'il soulevait et que les buts poursuivis, en tant que les belligérants les avaient fait connaître, ne révélaient aucunes différences essentielles dans ce qu'ils se proposaient d'accomplir.
Bien entendu cela eut pour résultat d'exaspérer les publicistes des nations de l'Entente, bien que, par raison de prudence, leur presse ait été amenée à mettre la sourdine à des critiques qui eussent pu pêcher par excès de franchise.
L'Allemagne refusa immédiatement de faire connaître ses conditions autrement qu'à une conférence réunie pour les discuter, tandis que les Puissances de l'Entente, le 11 janvier 191 7, firent connaître les leurs, qui étaient telles que seul un vainqueur pouvait les imposer et un vaincu réduit à merci s'y soumettre.
C'est alors que, le 27 janvier 191 7, le Président Wilson, dans un discours prononcé devant le
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Sénat des Etats-Unis, mais s*adressant en réalité au monde entier, spécifia, au cours d'une longue et éloquente rhapsodie sur la paix, les conditions auxquelles, une fois la guerre terminée, les Etats- Unis renonceraient à leur politique d'isolement et se joindraient aux autres nations pour assurer dans l'avenir le maintien de la paix.
La force et l'importance de cette communication résidaient dans ce fait que les Etats-Unis reconnaissaient avec franchise qu'il ne leur était plus possible de se tenir passivement à l'écart alors que le fer et la flamme portaient leurs ravages à travers le domaine entier de la civilisation.
Sa faiblesse résidait dans cet autre fait qu'avec un incroyable manque de tact le Président Wilson y déclarait que les Etats-Unis ne s'associeraient avec les autres nations pour maintenir une paix fondée sur la justice que si la guerre actuelle aboutissait à une "paix sans victoire." Il a donné lui-même une interprétation de cette bien malheureuse expression. Elle impliquait une paix qui ne laisserait pas le vainqueur imposer ses conditions au vaincu. En d'autres termes la guerre devait se terminer par un compromis et être dans l'avenir considérée par la postérité comme une lutte indécise dans laquelle il n'y aurait eu ni vainqueurs ni vaincus. A cette malheureuse expression l'on ne peut attribuer aucune autre portée pratique.
Si la guerre une fois terminée il n'y a ni vainqueurs ni vaincus, cela voudra dire que l'on aura
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passé Téponge sur les crimes les plus abominables des temps modernes, que Ton aura mis de côté les exigences indispensables au maintien dans Tavenir de la paix et de la sécurité et que Ton se sera contenté d*un échange d'avantages matériels, compensation tout-à-fait insignifiante pour des sacrifices qui ont été sans limites. Aucun des belligérants ne saurait se résigner à un tel aboutissement à moins de subir une contrainte irrésistible et d'être obligé de s'en contenter, et s'ils s'y laissaient aller les millions de combattants qui ont stoïquement supporté les indicibles souffrances de la vie de tranchées dans le but d'établir un état de choses d'une valeur durable demanderaient à leurs gouvernements un compte sévère de cette trahison.
L'on peut aisément s'imaginer l'effet de ce pronunciamento sur des nations auxquelles la guerre a coûté des billions de leur richesse nationale et des millions de vies humaines. Que l'homme si distingué qui a rédigé ce message n'ait pas prévu un tel résultat c'est ce qu'il est absolument impossible de comprendre.
Il est vrai, comme le dit le Président, que d'ordinaire une paix imposée au vaincu par le vainqueur laisse après elle des ressentiments et d'amers souvenirs, mal faits pour assurer le rétablissement et le maintien de relations amicales; mais la guerre actuelle est d'une nature telle qu'à mon avis elle rend absolument impossibles tous rapports de cette nature entre les belligérants, tout au moins
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avant rapparition d'une autre génération. Les blessures sont trop profondes, les sentiments trop intenses, et par-dessus tout le conflit entre les aspirations idéales est trop aigu et trop irréconciliable pour que ces deux groupes de nations puissent entrevoir la possibilité d'une réconciliation après la guerre. S'attendre à autre chose c'est s'attendre à l'impossible.
Nous devons nous garder de considérer comme sans importance les sentiments tragiques, les tortures de millions d'êtres humains qui ont encouru les pertes les plus douloureuses, pertes matérielles, pertes de vies humaines, et dont l'amertume s'accroîtrait à l'infini s'il leur fallait admettre que tous leurs sacrifices ont été faits en vain. L'auteur de ces lignes a fraternisé dans les tranchées avec les vaillants soldats de l'Angleterre et de la France, et il sait, à n'en pouvoir douter, avec quel dédain ils rejetteraient une **paix sans victoire."
Un "dénouement boiteux et impuissant" tel que celui-là laisserait au cœur des nations européennes un sentiment si aigu de désappointment que cette soi-disant paix ne saurait être qu'une trêve et encore une trêve de bien peu de durée. En fait, suivant toutes les probabilités, le désappointement des masses chez les nations de l'Europe serait tellement amer et tellement profond que l'on verrait la révolution bouleverser plus d'un Etat et que l'Europe serait le théâtre de soulèvements intérieurs dépassant dans leurs
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douloureux et terrifiants effets tout ce que le monde a vu jusqu'ici.
En dehors de ces objections à l'idéal visionnaire de M. Wilson, une ''paix sans victoire," l'objection plus grave, Tobjection fondamentale qu'il provoque, c'est qu'il ignore que la guerre actuelle ne résulte pas d'une sordide soif d'acquisitions territoriales, mais d'un gigantesque conflit entre des formes d'idéal opposées l'une à l'autre. En face l'une de l'autre dans cette guerre qui paralyse l'imagination se dressent la Justice Eternelle et l'éternelle négation du Droit; et si la Justice ne triomphe pas nous courons risque de voir s'effondrer tout l'édifice de la civilisation libérale.
Le triomphe moral dont la nécessité s'impose ne saurait résulter d'un simple échange de territoires, ou de la concession réciproque d'avantages économiques, encore moins de simples phrases et de platitudes diplomatiques. La cause de la justice internationale ne peut être sauvée que s'il est clairement démontré sur le champ de bataille que cette cause est supérieure en puissance aux forces qui ont bafoué le règne du Droit dans les relations internationales. Rien de plus enfantin que l'idée que la Prusse pourrait être amenée par des concessions réciproques à abandonner les voies dans lesquelles elle s'est engagée. Pour argument elle n'a que le sang, pour idéal que la force, et ce n'est que par la force, que par son écrasement total, que l'on arrivera à museler son impérieuse volonté et à se garer de son insatiable cupidité.
Une paix bâtarde compromettrait les fins idéales de la civilisation, et ferait descendre le vingtième siècle au niveau moral du seizième. Elle frapperait de stérilité les sacrifices des vivants, de ceux qui luttent à l'heure présente dans les tranchées. Ce serait une insulte gratuite aux morts, à ceux qui, suivant la belle expression de Lincoln, "ont donné jusqu'au bout la pleine mesure de leur dévouement."
On ne peut laisser de côté Tefïet pratique des ouvertures pacifiques du Président Wilson. Pour un moment l'Allemagne se trouvait clairement en meilleure posture, grâce à ses intrigues diplomatiques. Le moral de ses ennemis se trouvait par contre temporairement atteint par suite des tentatives bien intentionnées, mais imprudentes, des Etats-Unis, en vue de contraindre les belligérants à entamer des négociations de paix.
Que le Président Wilson eût dans sa note du i8 décembre 1916, et plus tard dans sa rhapsodie du 27 janvier 191 7 sur la paix, l'intention bien nette d'amener, par une pression équivalente au besoin à la force, un commencement de négociations de paix, cela est prouvé par le fait que par l'Ambassadeur des Etats-Unis à Madrid il essaya de persuader à l'Espagne, et, par d'autres intermédiaires, à d'autres pays, de se joindre à lui dans cette entreprise. Et que l'on s'attendit au succès de la première de ces manoeuvres pacifiques, cela est encore prouvé par ce fait que quelques semaines plus tard l'Ambassadeur Gérard en reprenant
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possession de son poste à Berlin, à un banquet organisé en son honneur dans cette ville le 6 janvier 191 7, déclara aux hommes politiques, aux génératix, aux amiraux allemands que "jamais, depuis le commencement de la guerre les rapports n'avaient été aussi cordiaux que maintenant entre l'Allemagne et les Etats-Unis," et il ajoutait que la note présidentielle du 18 décembre pouvait être considérée par l'Allemagne ''comme une branche d'olivier." Cela se passait à la veille même de la reprise par l'Allemagne d'une activité sans limites pour ses sous-marins. Combien les rapports étaient cordiaux entre les deux pays, l'Ambassadeur allait s'en apercevoir avant trois mois, pendant cette semaine où il fut, en fait, prisonnier à Berlin.
Cette intempestive tentative d'intervention eût pu avoir les effets les plus désastreux. Si les gouvernements alliés ne s'étaient pas sentis assez forts pour repousser toute proposition de conférence pour la paix, et s'il y avait eu convocation d'une telle conférence à ce moment peut-être les Puissances Centrales fussent-elles arrivées, si leur diplomatie avait été assez adroite, à insérer un coin entre les Alliés et à en détacher la Russie. La Grande Bretagne et la France avaient eu cette crainte dès l'été de 191 6. Elles avaient à plusieurs reprises, officiellement et officieusement, donné à entendre que l'intervention de l'Amérique dans l'intérêt de la conclusion de la paix n'était pas désirée et ne pouvait faire que du mal à la
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cause de la justice internationale. Lloyd George, au lendemain de sa nomination de Premier Ministre, avait donné à entendre dans un discours des plus remarquables que cette guerre devait être une lutte à outrance, en même temps que le cri de ralliement de la France était: ^^ Jusg^i'au hout^
Quel était le but véritable de l'intervention du Président Wilson? Cette manœuvre a été probablement la plus dépourvue de tact et de sagesse de toutes les annales de la diplomatie américaine, car si elle avait réussi et si la guerre s'était terminée en partie nulle, nulle nation n'aurait risqué plus que les Etats-Unis. On peut se demander si dans un tel état de choses ils auraient eu un seul véritable ami au monde, et leurs richesses sans précédent, multipliées par les besoins de la guerre, eussent fait d'eux comme une cible pour toutes les nations dans la souffrance ou dans l'embarras.
A l'heure présente impossible de donner à cette question une réponse décisive, vu que le but de la tentative d'intervention et du soi-disant message de paix n'est complètement connu que de l'homme distingué qui a rédigé le dit message. La seule explication raisonnable à laquelle on puisse penser à l'heure présente, c'est que c'était de la part du Président Wilson une dernière tentative, une tentative désespérée, pour écarter la participation des Etats-Unis à la guerre. Cela expliquerait, sans la justifier, une tentative de médiation que les Alliés, et non sans raison, re-
gardèrent comme un coup de poignard dans le dos provenant de quelqu'un se disant leur ami.
Sa rhapsodie de paix eût amené des résultats encore plus regrettables si les conditions intérieures, en France et en Angleterre, n'eussent été aussi exemptes de germes de dissensions qu'elles l'étaient. Heureusement ces nations étaient toutes deux trop inébranlables dans leur détermination de lutter jusqu'au jour de la victoire définitive pour qu'il se produisît à l'intérieur une réaction quelconque contre la continuation de la guerre.
En Russie pourtant l'idée d'une "paix sans victoire" ne fut pas dépourvue d'effets appréciables. Elle contribua à la destruction du moral de la Russie, à la confusion des buts poursuivis par elle, et finalement à la démoralisation tant de sa population civile que de ses armées. Les socialistes lancèrent le cri de "paix sans annexions ni indemnités," et à l'heure où cette nouvelle édition est mise sous presse les Alliés ont considérablement souffert de l'inaction des armées russes sur le front est et des divisions si tranchées qui existent sur cette question vitale entre les différentes classes et les différents partis de la Russie.
En ce qui a trait à l'Amérique, ce fut-là l'heure la plus sombre pour ceux des Américains qui avaient une claire vision des intérêts et de l'avenir de leur pays. Son prestige était au plus bas.
Il serait bon pour l'Amérique que ce malheureux épisode de son histoire diplomatique pût être
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complètement enseveli dans l'oubli; il contient pourtant une leçon qui ne doit pas être perdue, car le jour où Ton aura réussi à remporter la victoire définitive et où se réunira le congrès de la paix, il faudra que les Etats-Unis ne retombent pas dans leur erreur précédente et qu'ils se gardent de conseiller, et encore plus de dicter, une paix bâtarde à leurs Alliés actuels qui, depuis près de trois ans, supportent tout le poids de cette terrible lutte. Si, pour nous servir de la belle expression du Président Wilson, "la démocratie doit être en sûreté dans le monde," alors les conditions de paix imposées par les Alliés devront être telles que la Prusse soit désormais hors d'état de livrer un nouvel et sinistre assaut à la civilisation, tout au moins tant qu'il y aura en vie aucun de ceux qui vivent aujourd'hui.
Au moment même où les Etats-Unis se posaient en champion de l'idée d'une "Paix sans victoire," ce qui tôt ou tard devait finir par entraîner les belligérants dans des négociations prématurées, l'Allemagne, à la date du 31 janvier 191 7, faisait savoir ofiiciellement aux nations neutres, et spécialement aux Etats-Unis, que les engagements pris par elle au sujet de la campagne des sousmarins étaient mis à néant et qu'elle se proposait désormais de faire en haute mer tout le mal qu'elle pourrait, détruisant tous les navires marchands qui se hasarderaient dans la soidisant zone d'opérations établie par elle autour de l'Angleterre, de la France et de l'Italie.