LA BELGIQUE ET L'AFFAIRE CAVELL
Ceux qui n'ont vu dans la Cour Suprême de la Civilisation, nous entendons par là le sentiment moral du monde, qu'une figure de rhétorique ou une vaine illusion feraient bien de voir combien il a fallu peu de temps à cette Cour, érigée cette fois en Cour d'Assises, pour prononcer sa sentence sur les assassins d'Edith Cavell. La vengeance instantanée de l'opinion du monde a fait comparaître devant elle ces criminels et, confiant l'exécution de la sentence à la foudre de l'exécration universelle, les a pour jamais déshonorés.
La Cour de l'Opinion Publique du Monde n'a aucun doute quant au fait lui-même ni à la gravité du crime, mais jusqu'à l'heure présente elle n'a pas encore pu faire avec une certitude complète le partage des responsabilités entre tous les auteurs de cet abominable assassinat. Cela tient à ce que le gouvernement allemand n'a jamais fait connaître au monde le caractère exact du gouvernement établi par lui en Belgique.
L'on sait maintenant que le général baron von
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Bissing est gouverneur civil de la Belgique,^ mais comme ce gouvernement lui-même n'est, en fait, qu'un gouvernement militaire, on se demande ce que signifie la distinction quelquefois faite par le gouvernement allemand entre les actes de von Bissing, gouverneur civil du pays, et ceux du général von Sauberzweig, son gouver- ,^ neur militaire. L'autorité suprême en Belgique est celle du général von Bissing, mais jusqu'àj quel point ce gouverneur militaire lui est-il su-| bordonné, c'est ce que nul ne sait, sauf l'Etat-j Major Général.
Lorsque l'opinion publique appela à sa barre] les assassins d' Edith Cavell, l'Empereur Guillaume^ fit venir le général von Bissing à son Quartier Général pour se faire expliquer le caractère de l'affaire. Il était donc assez naturel que le monde fit peser toute la responsabilité de ce drame sur la tête de von Bissing; mais il n'est pas impossible qu'il ait eu à endosser plus que sa part du blâme, car s'il a entre ses mains le gouvernement civil de la Belgique les mesures d'ordre purement militaire semblent dépendre du général von Sauberzweig, dont la signature au bas de la décision du soi-disant Conseil de Guerre a scellé la condamnation à mort d'Edith Cavell.
Von Bissing, néanmoins, ne peut se laver entièrement de tout reproche en prétendant qu'il ne dépendait pas de lui de reviser une sentence
* Tout ce chapitre a été écrit et originairement publié avant la mort du général von Bissing. — (T.)
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prononcée par von Sauberzweig, car, ainsi qu'il sera démontré ci-après, la Légation Américaine fit, auprès de son subordonné, le baron von der Lancken, qui était à la tête du Département des Affaires Etrangères, des démarches instantes pour le prier de téléphoner ou de télégraphier à l'empereur, et von der Lancken, agissant au nom et lieu de von Bissing, s'y refusa, soutenant à tort qu'il n'était pas au pouvoir de l'Empereur lui-même d'infirmer le jugement du Conseil de Guerre, une fois qu'il avait été approuvé par von Sauberzweig. La part prise par von Bissing à ce crime peut donc n'être pas plus grande que celle de Ponce Pilate, qui cherchait à se laver les mains du sang innocent; mais jusqu'à "la fin de la fin des temps " von Sauberzweig partagera la renommée infâme du juge Jeffreys. Celui-ci aussi était un juge non sans capacité et qui croyait probablement servir la justice, mais comme le zèle avec lequel il la servait n'était mêlé d'aucune pitié, comme il a fait preuve d'une férocité qui a fait de son nom un synonyme de tyrannie judiciaire, le monde l'a condamné à une infamie impérissable, et cela sans tenir compte du fait qu'il fut créé Chief Justice de la Cour du Banc du Roi, Lord Grand Chancelier d'Angleterre et pair du royaume. Ces titres-là sont tous tombés dans l'oubli. Il n'en subsiste qu'un seul, "Jeffreys le Sanglant."
De même, s'il plaît à son maître d'honorer le
général von Sauberzweig en lui conférant la
croix de fer pour ses services dans T affaire de Miss Cavell, comme il l'a fait pour le capitaine du sous-marin qui a coulé le Lusitania, et quelle décoration pourrait mieux convenir à ces deux coupables que la Croix qui rappelle le sort d'un autre innocent sacrifié par la tyrannie judiciaire? la croix de fer elle-même sera impuissante à écarter du nom de von Sauberzweig l'infamie impérissable qui l'attend.
Je ne nie pas qu'il ait agi suivant sa conscience et que, tout comme le docteur Zimmermann, il ait été fort surpris que le monde fît tant de bruit à-propos du meurtre d'une femme. Trajan a dit une fois que la possession d'un pouvoir absolu avait une tendance à faire une bête féroce même de l'homme le plus humain. Le juge Black dans le grand plaidoyer qu'il prononça dans l'affaire Milligan, rappelle le fait que Robespierre, dans la première partie de sa vie, avait donné sa démission de juge plutôt que de prononcer un arrêt de mort, et que Caligula passait pour un très aimable jeune homme avant d'avoir revêtu la pourpre impériale. L'histoire est vieille comme le monde qu'en ce qui est de l'habitude de verser le sang "l'appétit vient en mangeant."
L'assassinat de Miss Cavell est un exemple de brutalité et de stupidité en dehors du commun. Ses juges ne se sont jamais dit que sa mort ajouterait un corps d'armée aux forces des Alliés et que l'exemple donné par elle doublerait le courage de chacun des soldats de l'armée anglaise. On se
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rendait si peu compte de tout cela à Berlin ou à Bruxelles que le Ministère des Affaires Etrangères d'Allemagne dans sa défense officielle de ce crime, qui porte la signature du Docteur Alfred Zimmermann, Sous-Secrétaire d'Etat des Affaires Etrangères, exprime sa surprise
que V exécution d'une anglaise et la condamnation de plusieurs femmes à Bruxelles pour crime de trahison ait produit une sensation.
Quelle surprenante naïveté morale! Comment pourrait-il comprendre qu'une fois la besogne du peloton d'exécution terminée et le corps de la condamnée enseveli à la hâte les vertus de la victime
plaideraient comme des anges, à la voix retentissante comme des clairons, contre le crime hideux qui avait causé sa mort; que la pitié, comme un enfant nouveau-né et dans la nudité de la nature, s'élançant sur le vent, ou que les chérubins du Ciel, emportés sur les coursiers invisibles de l'air, s'en iraient enfoncer dans chaque prunelle le hideux forfait si bien que les pleurs finiraient par noyer jusqu'au vent?
Tout cela se fit avec une incroyable rapidité et l'empereur se hâta de commuer les sentences prononcées contre les huit autres personnes, deux d'entre elles des femmes, auxquelles était réservé le même sort et le Ministère des Affaires Etran-
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gères de Berlin, fit connaître au monde ce qu'il avait à dire pour sa défense.
Il débutait par exprimer ses "regrets que Miss Cavell eût dû être exécutée," mais la sincérité de ces regrets peut se mesurer à ce fait qu'en même temps que le plaidoyer du Dr. Zimmermann il arrivait de Berlin une explication supplémentaire *' inspirée," qui cherchait à ternir la réputation et les services de l'infirmière mise à mort, que le Docteur Zimmermann n'appelait que *'la femme Cavell," en affirmant "qu'elle gagnait sa vie comme garde-malade, se faisant payer des prix qui rC étaient que dans les moyens des riches y
De cette cruelle et lâche calomnie lancée contre la mémoire d'une femme qui n'est plus en vie, le monde a plus qu'une réfutation, car la personne qui commence par risquer sa vie et qtii ensuite n'hésite pas à la sacrifier pour sauver la vie des autres, car telle est l'accusation sous laquelle elle fut mise à mort, n'est pas femme à restreindre dans un but mercenaire les soulagements qu'elle peut apporter à la souffrance.
L'Empereur Guillaume ne fut pas long à voir tout le mal que faisait à sa cause ce dernier exemple de tyrannie militaire. Non seulement il commua la sentence des prétendus complices de Miss Cavell, comme pour dire avec Macbeth, " Tu ne peux pas dire que c'est moi qui ai fait cela," mais il fit appeler von Bissing pour se faire expliquer tout ce qui s'était passé. Mais étant donné que c'est lui qui est responsable de l'invasion de
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la Belgique et qu'il n'a cessé de couvrir les horreurs qui s'y sont commises, il ne peut pas plus se décharger de toute responsabilité dans ce nouveau crime que Macbeth ne peut se faire absoudre de l'assassinat commis par ses ordres.
L'analogie littéraire est parfaitement justifiée. Lorsque l'auteur, dans l'été de 191 6, put voir le champ de bataille de la Somme et contempla la prodigieuse masse de l'artillerie anglaise cachée en grande partie par des arbres et des buissons, il songea que le miracle de Macbeth s'était enfin réalisé et que "la forêt de Birnam était venue à Dunsinane."
La souillure de ce crime est celle du militarisme prussien et non celle du peuple allemand^ car il ne faut pas oublier que l'acte peut-être le plus chevaleresque qui ait été accompli depuis le début de la guerre ce fut l'érection par une localité d'Allemagne où se trouvait un camp d'internement, d'une statue en l'honneur des soldats français et anglais morts en captivité avec cette belle inscription:
A nos camarades, morts ici pour leur patrie aimée.
Que pourrait-il y avoir de plus chevaleresque et qui soit en plus complet contraste avec l'assassinat de Miss Cavell?
Le docteur Zimmermann nous dit que Miss Cavell comparut devant un tribunal impartial et qu'elle a été justement condamnée, mais étant
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donné que le procès n'a pas été public, qu'il fut refusé à Miss Cavell de lui donner connaissance par avance de la nature de l'accusation portée contre elle, et que nous ne savons presque rien des circonstances de son prétendu crime en dehors de ce qui se trouve dans les rapports de ses juges et de ses bourreaux, le monde se montrera quelque peu incrédule et se permettra de douter que le procès ait été aussi impartial que voudrait nous le faire croire le docteur Zimmermann.
La difficulté sur ce point c'est que l'idée allemande et l'idée anglo-saxonne d'un procès impartial ne sont pas les mêmes, de même que le mot allemand ''Gerechtigkeit" n'a pas tout-àfait la même signification que le mot anglais ''Justice," ou "Freiheit" le même sens que "Liberty." " Gerechtigkeit " ne signifie guère plus que l'exercice de la puissance de l'Etat, et trouve dans l'approbation de l'Etat sa justification. En Angleterre, en France et aux Etats- Unis l'idée de la justice c'est que tout individu a certains droits fondamentaux et imprescriptibles que l'Etat même est tenu de respecter, et aucun de ces droits fondamentaux n'a été placé plus haut au cours de l'évolution de la liberté anglaise que les droits de l'accusé dans un procès criminel. Qu'il soit coupable ou non il ne doit pas être arrêté sans un mandat judiciaire accordé sur la production d'une preuve de culpabilité probable; il ne doit pas être contraint de déposer contre lui-même; il doit être jugé sans trop de
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délai, et doit être informé d'avance de la nature de l'accusation portée contre lui; le procès doit être public, l'accusé doit être confronté avec les témoins à charge et avoir le droit de forcer à comparaître ceux qui peuvent déposer en sa faveur; il doit, quelque temps avant le procès, avoir le droit de faire choix d'un défenseur et être autorisé à conférer librement avec lui.
La plupart de ces droits fondamentaux furent déniés à Miss Cavell.
On se demande pourquoi, étant donnée la politique de terrorrisme qui s'est donné carrière en Belgique depuis le jour où l'envahisseur a posé le pied sur le territoire de ce malheureux pays, la justice de l'exécution demandait une discussion quelconque dans le plaidoyer du docteur Zimmermann. Dans le manuel officiel de l'Etat Major Général de l'Armée allemande la politique qui consiste à terroriser un pays conquis est nettement proclamée comme une théorie militaire. Son axiome dirigeant est formulé ainsi en soutenant
qu'une guerre faite avec énergie ne peut pas être dirigée simplement contre les forces combattantes de l'Etat ennemi et les positions occupées par elles, qu'elle doit de même tendre à la destruction de toutes les ressources intellectuelles et matérielles dont il dispose. Les exigences de l'humanité, comme la protection des habitants et de leurs biens, ne peuvent être prises en considération qu'en tant que le permettent la nature et le but de la guerre. Il s'ensuit que la logique de la guerre autorise tout Etat
belligérant à avoir recours à tous les moyens lui permettant d'atteindre les buts de la guerre.
Le sort de Miss Cavell ne diffère de celui de centaines de femmes et d'enfants belges qu'en ce qu'elle a eu l'apparence d'un procès et qu'elle avait probablement contrevenu au code militaire, tandis que les autres victimes de la violation de la Belgique ont été mises à mort sans pitié dans le seul but d'amener rapidement la subjugation du territoire. La question de la culpabilité, ou de l'innocence de chaque individu, n'entrait pas en ligne de compte. On prenait et l'on fusillait sans pitié des otages à cause des torts prétendus d'autres personnes.
Le général von Bùlow n'avait-il pas le 22 août annoncé aux Liégeois que
c^est avec mofi consentement que le général commandant a mis le feu à la localité (Ardennes) et a fait fusiller une centaine d'habitants ?
C'est ce distingué général qui, le 25 août, avait fait afficher a Namur la proclamation suivante:
Avant quatre heures tous les prisonniers français et belges devront avoir été livrés comme prisonniers de guerre. Les habitants qui n'obéiront pas à cet ordre seront condamnés aux travaux forcés à perpétuité en Allemagne. A 4 heures il sera fait dans toutes les maisons une perquisition rigoureuse. . . . Tout soldat découvert sera fusillé. . . . Les rues seront occupées par l'armée allemande
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qui se saisira de dix otages par rue. Ces otages seront fusillés au premier désordre gui se produira dans cette rue. . . . Tout crime commis contre l'armée allemande mettra en danger l'existence de toute la ville de Namur et de toutes les personnes qui s'y trouvent.
Le feld-maréchal von der Goltz n*a-t-il pas lancé à Bruxelles le 5 octobre, une proclamation déclarant que si un seul individu tentait d'interrompre les communications télégraphiques ou la circulation des trains, tous les habitants seraient *^ punis sans pitié ^ les innocents souffrant avec les coupables?''
La culpabilité individuelle étant ainsi une affaire d'importance secondaire le docteur Zimmermann n'avait aucune raison, d'après la théorie acceptée du militarisme prussien, de justifier le procès secret et l'exécution nocturne de Miss Cavell.
En fait il donne clairement à entendre que son gouvernement n'épargnera pas les femmes, si élevé et si noble que puisse avoir été le motif pour lequel elles ont contrevenu au code militaire, n'admettant qu'une seule exception, à savoir que les femmes "dans une condition intéressante ne seront peut-être pas exécutées." Mais pourquoi cette exception? S'il est permis de détruire une vie dans l'intérêt de l'administration militaire de la Belgique, pourquoi pas deux? Si les innocents déjà en vie doivent être sacrifiés, pourquoi pas ceux qui ne sont pas encore nés? L'ex-
ception elle-même montre que la sévérité du code militaire doit avoir quelque limite et que les rigoureuses exigences en doivent être tempérées par une discrétion que dictent ces considérations de chevalerie et de magnanimité qui ont jusqu^ici été respectées par toutes les nations civilisées.
Si la victime d'hier avait été ''une mère en expectative" le docteur Zimmermann laisse supposer que juges et bourreaux l'auraient épargnée, mais cette exception n'a point place dans le code militaire de la Prusse. "Ce n'est pas mentionné sur le billet," et la reconnaissance par le Sous- Secrétaire d'Etat de cette unique exception, basée sur des considérations d'humanité et non sur la lettre du code militaire, suffit à détruire toute son argumentation, car elle montre clairement qu'il y avait quelque part un pouvoir discrétionnaire dont on eût pu se servir ^ si Von avait voulu.
Que dans son cas il y avait des droits non seulement à la magnanimité mais même â la justice d'après le code militaire, cela est prouvé par la précipitation avec laquelle, en dépit de toutes les protestations, la malheureuse femme a été poussée à la mort. Condamnée à cinq heures de l'après-midi elle était exécutée neuf heures plus tard.
De quoi donc ses juges et bourreaux avaientils peur? Ils la tenaient entre leurs mains. Son pouvoir d'aider son pays, sinon par sa mort, était complètement anéanti. La précipitation de son exécution, la duplicité et le secret dont elle fut en-
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tourée, tout trahit la crainte que si sa vie eût été épargnée jusqu'au moment où sa condamnation à mort aurait été connue, il y n'eût eu un soulèvement de l'opinion publique qui aurait mis obstacle à cette action aussi lâche que cruelle. Le laborieux plaido^^-er du docteur Zimmermann et la hâte avec laquelle l'Empereur commua la sentence de ceux qui avaient été condamnés en même temps que Miss Cavell, tout démontre que les fonctionnaires prussiens avaient entendu le battement d'ailes de ces anges vengeurs de l'histoire qui, comme les Euménides de la mythologie classique, sont les vengeurs des innocents et des opprimés.
La grandeur, a dit Eschyle, ne met pas à l'abri de l'anéantissement celui qui profane insolemment le majestueux autel de la Justice.
Cela est aussi vrai aujourd'hui que quand cela fut écrit, il y a plus de deux mille ans. Ce n'est qu'un écho classique du vieux précepte moral des Hébreux, que "le Seigneur Dieu des récompenses saura tout payer."
Le plus puissant des chefs d'Etat des temps modernes, et le plus maître de sa volonté, avait appris cette leçon à ses dépens. Il est probable qu'il n'y a pas deux actes qui aient aussi puissamment contribué à amener la chute finale de Napoléon que l'assassinat sans pitié du duc d'Enghien sous les formes du code militaire, et le meurtre non moins brutal du libraire allemand Palm.
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L'un suscita rinimitié permanente de la Russie et le sang versé dans les fossés de Vincennes ne fut lavé que dans les ondes glacées de la Bérésina. Le sort du pauvre libraire allemand que Napoléon fit fusiller parce que sa plume menaçait la sécurité de l'occupation française contribua plus que n'importe quel autre événement à réveiller l'esprit assoupi de la nationalité allemande, et le libraire de Nuremberg, fusillé exactement dans les mêmes conditions que Miss Cavell, finit par être vengé à Waterloo, lorsque Blùcher donna le coup de grâce à Napoléon. Nul n'a plus clairement senti la présence de la Némésis que Napoléon luimême. Pendant toute sa vie, et même dans son incarcération finale à Sainte-Hélène, il se reprenait à essayer de justifier devant la conscience morale de l'humanité le cruel assassinat du dernier prince de la maison de Condé.
Le terrible jugement de l'histoire n'a jamais été mieux exprimé que dans les lignes suivantes de Lamartine. '
Une simple curiosité attire le visiteur sur les champs de bataille de Marengo, d'Austerlitz, de Wagram, de Leipsic, de Waterloo; il les parcourt les yeux secs, mais on lui montre à un coin de mur près des fondations de Vincennes, au fond des fossés, un coin recouvert d'orties et de mauvaises herbes. Il dit: c'est ici. Il pousse un cri et emporte avec
^ Nous ne donnons pas ici le texte même de Lamartine, que nous n'avons pu nous procurer, mais une pâle traduction française de la traduction anglaise. — (T.)
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lui une immortelle pitié pour la victime et un ressentiment implacable pour le meurtrier. Ce ressentiment est la vengeance du passé et la leçon de l'avenir. Que les ambitieux, soldats, tribuns ou rois, se souviennent que s'ils ont des mercenaires à leur service pour accomplir leurs volontés et des flatteurs pour les excuser pendant leur règne, il vient pourtant plus tard la conscience humaine pour les juger, et la pitié pour les haïr. Le meutrier n*a qu'une heure; la victime a V éternité.
Au début de la guerre Miss Cavell vivait en Angleterre avec sa vieille mère. Sous la contrainte d'un noble et impérieux sentiment du devoir, elle échangea la sécurité de son pays natal pour le poste du danger à Bruxelles. " Mon devoir est là," dit-elle, simplement.
Elle arriva à Bruxelles au mois d'août 1914, et se mit immédiatement à sa besogne d'humanité. Quand Tarmée allemande entra dans la ville elle se rendit auprès du gouverneur von Luttwitz et mit tout son groupe d'infirmières au service des blessés, sous quelque drapeau qu'ils eussent combattu. Les services rendus par elle et ses infirmières à nombre d'Allemands blessés et mourants auraient dû lui valoir de la part de l'envahisseur une généreuse estime.
Mais dès le début de sa mission de charité elle se vit obligée, par les motifs de l'humanitairianisme le plus élevé, à entrer en conflit avec les envahisseurs allemands. Le gouverneur von Luttwitz exigea d'elle et de toutes ses infirmières qu'elles
s'engageassent, quant elles auraient à traiter des soldats français ou belges, à faire auprès d'eux fonction de geôliers. Miss Cavell se contenta de répondre à cette demande exorbitante: "Nous sommes prêtes à tout faire pour aider les blessés à recouvrer la santé, mais être leurs geôliers, jamais!"
Une autre fois qu'elle s'était adressée à un général de brigade allemand, pour lui faire une demande dans l'intérêt de quelques enfants et de quelques femmes sans abri, ce martinet prussien, moitié pédantisme, moitié couardise, lui repondit par une citation de Nietzsche: "La pitié est un gaspillage de sentiment, un parasite moral, mauvais pour la santé."
De bonne heure elle se trouva en contact avec la cruelle et inflexible volonté de l'envahisseur, mais elle s'acharna avec un courage indomptable à sa lourde tâche, dirigeant le fonctionnement de trois hôpitaux, faisant six conférences par semaines sur les soins à donner aux malades et blessés, et répondant aux requêtes urgentes de nombreux individus ayant besoin de soulagement immédiat.
Lorsque l'une de ses collaboratrices, Miss Mary Boy le O'Reilly, qui a publié récemment un émouvant compte-rendu de l'œuvre de Miss Cavell, fut expulsée de Belgique, elle supplia Miss Cavell de profiter de l'occasion qui se présentait de quitter cette terre d'atrocités, et Miss Cavell lui répondit avec une bravoure caracté-
La Belgique et l'Affaire Cavell 255 ristique: "Impossible, mon amie; mon devoir est
ici."
C'est probablement dans Taccomplissement de sa mission humanitaire qu'il lui arriva de violer le code militaire de l'Allemagne, en donnant asile à des soldats français et belges fugitifs, jusqu'au jour où ils pourraient s'échapper et franchir la frontière hollandaise. C'est pour cela qu'elle a été mise à mort ; le bien fondé de sa condamnation, même étant donné le code militaire prussien, est un sujet que je discuterai plus loin. Il suffira de dire, qu'il n'y a pas d'instinct plus naturel à l'homme et à la femme, surtout à la femme, avec l'instinct maternel qui est le trait caractéristique de son sexe, que de donner asile et protection aux êtres sans défense. Toutes les nations ont respecté ce sentiment instinctif, comme un des meilleurs traits de la nature humaine et l'on peut, dans l'histoire de la guerre, tout au moins dans les temps modernes, chercher en vain un cas où quiconque, surtout une femme, ait été condamné à mort pour avoir cédé à la tentation humanitaire d'accorder un asile temporaire à un soldat en fuite. Un tel acte n'est un acte ni d'espionnage, ni de trahison, suivant le sens généralement attribué à ces expressions dans les pays civilisés.
Il est vrai, comme l'ont fait remarquer en Amérique les rares personnes qui ont essayé de faire exuser le meurtre de Miss Cavell, que Madame Surratt fut jugée, condamnée et exécutée pour avoir permis à la bande d'assassins, dont la cons-
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piration eut pour résultat Tassassinat du Président Lincoln et la tentative d'assassinat dont M. Seward, son Ministre des Affaires Etrangères, faillit être victime, de tenir séance dans sa demeure ; mais la différence entre la complicité, supposée volontaire, dans l'assassinat du chef de l'Etat, en période de guerre civile, et l'acte d'humanité accompli par Miss Cavell, en faveur de soldats fugitifs pour leur permettre d'échapper à la captivité ou même de recouvrer leur liberté, cette différence saute aux yeux. J'admets pour le moment, que Miss Cavell ait accordé à ses compatriotes ce genre de protection, car toutes les sources de renseignements auxquelles j'ai eu accès favorisent cette hypothèse, et s'il en est ainsi, si louables qu'aient été les mobiles auxquels elle a obéi, si héroïque qu'ait été sa conduite, elle s'était rendue coupable d'une infraction à la loi militaire, infraction qui justifiait une punition, peut-être sa détention forcée jusqu'à la fin de la guerre.
Regarder son exécution pour cette infraction comme un incident ordinaire de guerre, c'est une insulte à la civilisation, et comme c'est un trait caractéristique de l'occupation prussienne en Belgique, et non pas un incident exceptionnel, cela acquiert une signification qui justifie un exposé détaillé de ce sinistre chapitre du prussianisme. Cela fera comprendre le règne de terreur qui pèse sur la Belgique depuis l'invasion allemande.
Quand le Chancelier Impérial prononça son
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fameux discours au Reichstag, le 4 août 1914, et avoua à la barre de l'univers le crime qui en était encore à ses débuts, il dit :
Le mal que nous faisons, je parle sans me cacher, nous nous efforcerons de le réparer dès que notre but militaire aura été atteint.
Quelques semaines plus tard, le but militaire avait été atteint par l'occupation presque complète de toute la Belgique, et par la reddition volontaire de Bruxelles à l'envahisseur, et depuis lors, c'està-dire, depuis plus de deux ans, le peuple belge plie sous le joug d'une tyrannie dont nous ne pouvons trouver un exemple que dans l'occupation des Pays Bas par le duc d'Albe au seizième siècle. Pour être franc, il faut admettre que l'occupation prussienne de la Belgique n'a pas encore fait autant de victimes que la ''Chambre sanglante" du duc d'Albe, car le nombre des non-combattants fusillés en Belgique pendant les deux terribles années qui viennent de s'écouler n'a été que de 6000 en regard des 18,000 personnes que l'on considère généralement comme ayant été mises à mort par le général espagnol.
Il se peut aussi que l'oppression actuelle de la Belgique ne soit pas sans quelque apparence de respect pour la loi, mais on peut se demander si la différence n'est pas plus apparente que réelle, car le régime légal de la Belgique n'a été qu'une parodie. De ceci il ne peut y avoir démonstration
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plus convaincante et plus complète que la protestation présentée le 17 février 191 5 aux autorités allemandes par M. Léon Théodor, Bâtonnier de l'Ordre des Avocats de Bruxelles. Le bien fondé de cet acte d'accusation peut se déduire de la forte probabilité que le courageux chef du barreau de Bruxelles ne se serait pas hasardé à présenter au Gouverneur Militaire Allemand l'exposé dont il sera parlé ci-après, s'il n'avait été à-peu-près certain de l'exactitude de ses assertions. Ce qu'il dit au nom du barreau de Bruxelles fut dit avec la mort planant au-dessus de lui, et s'il avait consciemment ou volontairement calomnié l'administration prussienne de la justice aussi ouvertement et avec un tel luxe de détails, il aurait assurément couru risque de la vie. Ce courageux et noble document restera à- jamais un des actes d'accusation les plus sérieux contre la tyrannie prussienne et comme il précise, avec l'autorité d'un homme en position de savoir ce dont il parlait, les détails de cette barbare tyrannie, qui se couvrait des formes de la loi, il sera à-propos d'en citer au moins une partie.
Après avoir établi le fait " que tout ce qui touche à l'organisation judiciaire en Belgique est contraire aux principes du droit," et après avoir montré que les civils belges étaient frappés pour des violations de lois qui n'avaient jamais été promulguées, et dont, par conséquent, ils ne connaissaient pas le premier mot, le distingué Bâtonnier de l'Ordre des Avocats poursuit ainsi :
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Cette absence de certitude n*est pas seiilement la négation du droit; elle pèse sur V esprit et sur la conscience; elle embarrasse, elle semble être une menace permanente pour tous, et le danger est d'autant plus réel que les tribunaux n'admettent ni procédure publique ni défense^ qu'ils ne permettent pas à l'accusé de recevoir de communications relatives à son affaire et qu'aucune des prérogatives de la défense ne lui est assurée.
Cela, c'est l'arbitaîre de l'injustice; le juge laissé à lui-même, c'est-à-dire à ses impressions, à ses préjugés, à son entourage. C'est laisser l'accusé dans la détresse lutter seul à seul contre son tout puissant adversaire.
Cette justice sans contrôle et par conséquent sans garanties constitue pour nous la plus dangereuse et la plus oppressive des illégalités. Nous ne pouvons concevoir la justice comme possibilité judiciaire ou morale sans la liberté de la défense.
La liberté de la défense, c'est-à-dire la lumière projetée sur tous les éléments du procès; le sentiment public entendu au sein de la salle d'audience; le droit de tout dire de la manière la plus respectueuse et aussi le courage de tout oser, tout cela doit être mis au service de l'infortuné, de la justice et de la loi. C'est une des plus grandes conquêtes de notre histoire. C'est la clef de voûte de notre liberté individuelle.
Quelles sont vos sources de renseignements?
En dehors des juges, la police secrète et les délateurs.
Les hommes de la police secrète, se mêlant en civil sans insignes, à la foule dans les rues, au café, sur la plateforme des tramways, écoutent les con-
versations qui se poursuivent autour d'eux, prêts à s'emparer de n'importe quel secret, épiant non seulement les actes, mais les intentions.
Ces délateurs de notre nation vont sans cesse se multipliant. Quelle confiance peut-on mettre dans leurs déclarations, inspirées par la haine, le dépit ou une basse cupidité? De tels auxiliaires ne peuvent apporter à la cause de la justice aucune collaboration utile.
Si à cette absence totale de contrôle et de défense l'on ajoute les arrestations préventives, les longues détentions, les visites domiciliaires, on aura une idée à peu-près complète des tortures morales auxquelles sont soumises à l'heure présente nos aspirations, nos convictions et nos libertés.
Dira-t-on que nous vivons sous la loi martiale, que nous sommes sous les dures nécessités de la guerre, que tout doive céder devant les intérêts supérieurs de vos armées?
Je puis comprendre la loi martiale pouz des armées en campagne, Cest la réponse immédiate à une agression contre les troupes, répression sans paroles, la justice sommaire du chef de l'armée, responsable de ses soldats. Mais nos armées sont au loin; nous ne sommes plus dans la zone des opérations militaires. Rien ne menace vos troupes, la population est calme.
Les gens se sont remis au travail. Vous leur en avez donné l'ordre. Chacun se dévoue, magistrats, juges, officiers provinciaux et municipaux, prêtres, chacun à son poste, unis dans un même élan d'intérêt national et de fraternité.
Pourtant cela ne veut pas dire qu'ils oublient. Le peuple belge vivait heureux dans son coin de
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la terre, confiant dans son rêve d'indépendance. Il a vu ce rêve s'évanouir, son pays ruiné et dévasté; l'ancienne hospitalité de son sol a été semée de milliers de tombes dans lesquelles dorment nos morts; la guerre a fait couler des larmes intarissables. Non, rame meutrie de la Belgique ne pardonnera jamais.
Cette digne et noble protestation n'ayant amené aucune amélioration de ces dures conditions, un mois plus tard le même courageux juriste, Maître Léon Théodor, se présentait à Bruxelles devant la soi-disant **Cour de Justice allemande" et au nom de toute la magistrature belge, adressait aux juges militaires prussiens ces paroles poignantes, pathétiques, aussi nobles que dignes, qui reçurent le même accueil que la protestation précédente^:
Je me présente à la barre, escorté de tout le Conseil de l'Ordre, entouré de la sympathie et de la confiance de tous mes confrères de Bruxelles, et, pourrais- je ajouter, de tous les barreaux du pays. Les barreaux de Liège, de Gand, de Charleroi, de Mons, de Louvain, d'Anvers ont envoyé à celui de Bruxelles l'expression de leur solidarité professionnelle et ont déclaré adhérer aux résolutions prises par le Conseil de l'Ordre de Bruxelles. . . .
Nous ne sommes pas annexés. Nous ne sommes
* Ces deux protestations ont été reti adultes d'anglais en français, le traducteur ayant eu le regret de ne pouvoir s'en procurer l'original français. — (T.)
pas conquis. Nous ne sommes même pas vaincus. Notre armée combat. Nos couleurs flottent à côté de celles de la France, de l'Angleterre et de la Russie. Le pays subsiste. Il est simplement malheureux. Plus que jamais, donc, nous nous devons à lui, corps et âme. Défendre ses droits c'est aussi combattre pour lui.
Nous vivons maintenant des heures aussi tragiques qu'en ait jamais connues aucun pays. Tout n'est que ruine et destruction autour de nous. Partout le deuil. Notre armée a perdu la moitié de son effectif. Sa proportion de morts et de blessés ne sera jamais atteinte par aucun des belligérants. Il ne nous reste qu'un coin de terrain làbas, près de la mer. Les eaux de 1 ' Yser traversent une immense plaine peuplée par des morts. C'est ce qu'on appelle le Cimetière belge. C'est là que dorment par milliers nos enfants. C'est là qu'ils dorment de leur dernier sommeil. La lutte se poursuit sans trêve et sans merci.
Vos fils, Monsieur le Président, sont au front, les miens aussi. Depuis des mois nous vivons dans l'anxiété au sujet du lendemain.
Pourquoi ces sacrifices, pourquoi cette douleur? La Belgique aurait pu éviter ces désastres^ sauver son existence, ses trésors et la vie de ses enfants, mais elle a préféré son honneur.
Peu après cette seconde protestation, M. Léon Théodor fut arrêté et déporté en Allemagne pour le crime d'avoir défendu la population civile opprimée contre un régime d'espionnage, de cours martiales et d'exécutions secrètes.
La Belgique et l'Affaire Cavell 263
On dit qu'il a depuis été relâché sur l'intercession du Roi d'Espagne.
C'est ainsi qu'a été tenue la promesse solennelle du Chancelier allemand que son pays réparerait le mal fait à la Belgique.
Tel était l'état des choses en Belgique quand Edith Cavell fut arrêtée, le 5 août 191 5. " Vers la même époque, environ trente-cinq autres personnes, dont les deux tiers se composaient de femmes f étaient arrêtées de même par les autorités militaires.
L'arrestation avait évidemment été faite en secret, car il ressort des faits que pendant quelque temps les amis de Miss Cavell ne surent pas ce qu'elle était devenue. La Légation des Etats- Unis elle-même, qui avait pris charge de la protection des nationaux anglais en Belgique, ne sut évidemment rien de l'arrestation de Miss Cavell, jusqu'au jour où, en réponse à une seconde demande, elle fut informée par le Gouverneur Civil allemand, à la date du 12 septembre 191 5, de l'arrestation de Miss Cavell et du lieu où elle était détenue.
Evidemment le Ministère des Affaires Etrangères britannique avait eu vent de la disparition de Miss Cavell, car, le 26 août, sir Edward Grey demandait à l'Ambassadeur des Etats-Unis à Londres de découvrir, par le canal de la Légation Américaine à Bruxelles, s'il était vrai que Miss Cavell eût été arrêtée, et il ressort de la correspondance diplomatique que la Légation Américaine à Bruxelles ignora toute l'affaire jusqu'au
moment où elle reçut la demande de renseignements de l'Ambassadeur des Etats-Unis à Londres. Le fait de son arrestation par les autorités allemandes peut avoir été connu, mais il ne semble pas qu'il ait été donné connaissance du lieu de son emprisonnement ni de la nature des accusations portées contre elle.
Ce détail de l'affaire et la manière dont le Ministre des Etats-Unis, M. Brand Whitlock, fut empêché d'être d'aucun véritable service à Miss Cavell, constituent un aspect de ce drame intéressant spécialement l'honneur et la dignité des Etats-Unis.
Le secret de la procédure suivie contre elle et la précipitation avec laquelle elle fut exécutée, étaient clairement une insulte au Ministre des Etats-Unis à Bruxelles et conséquemment à la nation américaine. Il est vrai que dans tout ce qu'il fit pour lui sauver la vie il agissait au nom et dans l'intérêt de la Grande Bretagne, dont les intérêts en Belgique avaient été remis entre les mains du gouvernement des Etats-Unis; mais cela ne peut affecter le fait que lorsque M. Whitlock intervenait dans l'intérêt de la détenue, s'efforçait de lui assurer un jugement impartial, et spécialement quand il implorait la vie pour elle en récompense des services rendus par sa nation à l'Allemagne et aux sujets allemands au début de la guerre, il parlait ^ en fait sinon en théorie, en sa qualité d'Américain et de représentant diplomatique des Etats- Unis,
La Belgique et l'Affaire Cavell 265
Si secrète fut rarrestation de Miss Cavell, si ténébreuses furent les voies par lesquelles elle fut poussée à sa fin, que le 31 août le Ministre des Etats-Unis en Belgique se vit obligé d'écrire au baron von der Lancken, qui représentait dans les relations diplomatiques von Bissing, Gouverneur Civil allemand de la Belgique, pour lui demander s'il était vrai qu'elle fût en état d'arrestation. A cette requête il ne fut fait sur le moment aucune réponsCy bien que ce fût clairement une affaire de vie et de mort.
Le manque de courtoisie d'un tel procédé à l'égard d'une grande nation amie peut se passer de commentaire.
Ne recevant aucune nouvelle du baron von der Lancken, notre Ministre lui écrivit de nouveau le 10 septembre, demandant de nouveau une réponse. M. Whitlock demandait les moyens de *^ s'occuper de la défense de Miss Cavell dans le plus court délai possible.'*^ A ceci le baron von der Lancken répondait par une affirmation sans preuves que Miss Cavell avait reconnu
avoir caché chez elle plusieurs soldats anglais et français, ainsi que plusieurs belges ayant l'âge du service militaire, tous impatients d'aller au front. Elle reconnaissait également avoir fourni à ces soldats les fonds nécessaires pour aller au front et avoir facilité leiur départ de Belgique en leur trouvant des guides pour les aider à franchir la frontière clandestinement.
266 La Guerre et T Humanité
Le baron ajoutait que le soin de sa défense avait été confié à un avocat du nom de Braun, ^^ qtii est déjà en rapports avec les autorités allemandes que concerne r affaire,*' et il ajoutait:
Etant donné le fait qu'en principe le Département du Gouverneur Général ne permet pas que les personnes accusées aient aucune entrevue, je ne puis que regretter de ne pouvoir procurer à Maître de Levai la permission de voir Miss Cavell tant qu'elle sera tenue au secret.
Maître de Levai était un avocat belge et le conseil de la Légation Américaine. Ses efforts pour sauver Miss Cavell furent, ainsi qu'on le verra plus tard, dignes de tous les éloges.
On voit donc, et on le verra encore plus clairement par la suite, que préliminairement à son procès Miss Cavell avait été tenue au secret et qu'on lui refusait le droit de conférer avec son avocat pour préparer sa défense. Elle était absolument privée de toute communication avec le monde extérieur, à l'exception de quelques lettres qu'il lui fut permis d'écrire sous la surveillance de la censure à ses adjointes de l'école d'infirmières, et il est probable que c'est ainsi que ses amis reçurent la première nouvelle de son incarcération.
Le fait subsiste que la demande du Ministre des Etats-Unis de la laisser voir au Conseil de la Légation dans le but de choisir tel défenseur que pourrait désirer Miss Cavell, fut rejetée et que
La Belgique et TAffaire Cavell 267
l'avocat même qui reçut du Gouvernement militaire allemand l'autorisation de se présenter pour elle ne put obtenir la permission de voir sa cliente avant le procès.
L'avocat en question était Maître Braun, un avocat belge favorablement connu; mais pour des raisons qui n'ont jamais été révélées, il ne fut pas en état ou il refusa de se présenter pour Miss Cavell et il passa le soin de sa défense à un autre avocat belge, choisi par lui, du nom de Kirschen. D'après des renseignements dignes de foi, ce Kirschen était Roumain de naissance, quoique naturalisé belge, et inscrit au barreau de Bruxelles, mais on verra plus tard que les mesures prises par lui poiu: tenir la légation américaine, qui seule pouvait sauver Miss Cavell, au courant de la marche des événements, furent, c'est le moins qu'on en puisse dire, assez singulières. Il a été dit qu*avant la guerre c'était le conseil de la légation allemande.
En dehors des explications données par le Gouvernement Civil allemand nous ne savons presque rien de la défense présentée par Miss Cavell, si elle en a présenté une. D'une source inspirée vient la déclaration qu'elle avait librement reconnu sa culpabilité, et de sa dernière entrevue avec le ministre protestant anglais il semble ressortir qu'elle avait probablement reconnu avoir enfreint à certains égards le code militaire, mais voici ce que nous apprenons d'une autre source allemande:
268 La Guerre et T Humanité
Pendant le procès qui se déroula dans la salle du Sénat, les accusés, presque sans exception, donnèrent l'impression de personnes simulant adroitement une naïve innocence. Ce n'est pas par un pur effet du hasard que les deux tiers des accusés étaient des femmes. L'Anglaise Edith Cavell, qui a été déjà exécutée, déclara qu'elle croyait de son devoir, en sa qualité d'anglaise, se servir son pays en recevant chez elle des soldats et des recrues en péril. Elle nia naturellement avoir entraîné d'autres personnes à leur perte en leur persuadant de donner asile à des réfugiés quand il n'y avait plus de place dans son établissement.
De ces renseignements sommaires nous pouvons tout au plus induire que Miss Cavell avait admis avoir donné asile à quelques soldats et à quelques recrues qui étaient en péril, et bien que cela constituât incontestablement une grave infraction à la loi militaire, pourtant cela ne constitue pas, dans une localité située à une grande distance de la zone réelle des opérations^ un cas d'espionnage ou de haute trahison ; cela appartient à cette classe d'infractions que les considérations les plus hautes d'humanité et de chevalerie ont toujours fait punir avec la plus grande modération.
La difficulté réside en ce fait que le monde ne sait pas encore complètement quelle défense a présentée Miss Cavell, à moins qu'elle n'ait refusé de se défendre, ni si on lui a laissé les moyens de présenter aucune défense. Toute cette procédure rappelle les ténèbres de l'Inquisition.
La Belgique et l'Affaire Cavell 269
Nous avons déjà vu que même dans le cas où l'avocat de Miss Cavell, Maître Kirschen, se serait efforcé de bonne foi de la défendre sérieusement, il lui fut impossible de la voir antérieurement au procès, ce que Maître Kirschen a reconnu quand il a expliqué au Conseil de la Légation Américaine
qu'il n'était pas permis aux avocats défendant des accusés devant un Conseil de Guerre allemand de voir leurs clients avant le procès ni de voir aucune des pièces de l'accusation.
Il est vrai que Maître Kirschen va, dans sa défense du procès de Miss Cavell, jusqu'à dire
que le jugement d'affaires de ce genre se fait avec beaucoup de soin et que, dans son opinion, bien qu'il ne lui ait pas été permis de voir sa cliente avant l'audience, en fait les débats étaient dirigés avec tant de soin et de lenteur qu'il était généralement possible d'acquérir une connaissance suffisante de tous les faits et de présenter une bonne défense pour l'accusé. Il en serait ainsi spécialement pour Miss Cavell parce que le procès serait assez long, vu qu'elle était poursuivie en commun avec 34 autres accusés.
A n'importe quel avocat tant soit peu habitué à défendre des personnes accusées de crimes, l'explication de Maître Kirschen semblera tout simplement stupéfiante. Voici un cas de vie ou de mort, et le défenseur donne à entendre qu'il
^yo La Guerre et l'Humanité ^'
pourra fort bien défendre l'accusée sans avoir au préalable été mis au courant de la nature des charges qui pèsent sur elle et sans avoir eu une occasion de s'entretenir avec sa cliente avant le commencement des interrogatoires.
Plus extraordinaire encore est son assertion que les chances de la bien défendre seraient augmentées par ce fait qu'elle devait passer en jugement en commun avec trente-quatre autres accusés. L'auteur, ayant eu l'honneur pendant quelques années d'exercer, au nom du gouvernement des Etats-Unis les fonctions de Ministère Public et s'étant, par conséquent, quelque peu familiarisé avec le jugement des affaires criminelles, on admettra, peut-être que c'est non sans quelque compétence qu'il déclare que la complexité des causes connexes, lorsqu'on les juge toutes ensemble, et la difficulté de distinguer entre les différentes dépositions, ne fait naturellement qu'augmenter proportionnellement au nombre des accusés jugés conjointement. Quand chaque accusé est jugé séparément, on est assez bien placé pour juger de l'importance pour ou contre lui de chaque déposition, mais lorsque ces dépositions s'entremêlent et se confondent par suite du jugement simultané de trente-quatre affaires, il est clair, qu'étant donnée la faillibilité de la mémoire, il devient impossible d'attribuer leur poids exact aux dépositions relatives à chaque accusé en particulier.
Le procès fut apparemment secret, en ce sens
La Belgique et l'Affaire Cavell 271
que l'affaire fut jugée à huis clos, et non en présence du public. Autrement comment expliquer la disette de renseignements où nous nous trouvons relativement à ce qui se passa véritablement à l'audience?
Le tribunal siégea deux jours pour le procès des trente-cinq affaires en question et la Légation Américaine s'était donné grand'peine, vu la nature de l'affaire et le caractère urgent des demandes de renseignements, pour arriver à savoir quelque chose du procès. Le monde extérieur, apparemment, ne sut rien ou peu de chose de ce procès d'une fournée de non-combattants, la plupart d'entre eux du sexe féminin, si ce n'est quelques jours plus tard, et le seul renseignement qu'eût eu antérieurement la légation américaine c'était une lettre de "quelques lignes " de Maître Kirschen lui faisant savoir que l'affaire serait jugée le 7 octobre.
En dépit de l'assurance donnée par Maître Kirschen, qu'il tiendrait la Légation complètement au courant et même qu'il lui ferait connaître antérieurement à l'audience ''les charges exactes qui pesaient sur Miss Cavell, et les faits la concernant qui seraient révélés pendant les débats," la Légation Américaine ne reçut aucun autre renseignement de la part du défenseur de Miss Cavell, qui ne lui fit même pas savoir que le jugement de l'affaire avait commencé le 7 et s'était terminé le 8. La Légation Américaine n'apprit que le procès avait eu lieu que par ''une personne du
dehors " et se mit immédiatement à la recherche de Maître Kirschen. Malheureusement on ne put savoir où il était, sur quoi le Conseil de la Légation Américaine lui écrivit le dimanche lo octobre et lui demanda d'envoyer son rapport à la Légation ou de s'y rendre en personne le lendemain.
N'ayant encore eu aucunes nouvelles de Maître Kirschen le li octobre (sa dernière communication remontant au 3 du mois), le Conseil de la Légation se présenta à deux reprises à son domicile et n'arriva de nouveau pas, soit à le rencontrer, soit à recevoir de lui aucun message.
Il est clair que si Maître Kirschen avait tenu la Légation Américaine au courant du développement de l'affaire le 7 et le 8 octobre et ensuite lui avait fait connaître promptement la conclusion du procès et son résultat probable, il eût pu y avoir quelque chance de sauver la vie de Miss Cavell, mais pour des raisons, au sujet desquelles Maître Kirschen doit certainement des éclaircissements au monde civilisé, cet avocat se dispensa de tenir la promesse positive, faite par lui, de tenir la Légation Américaine complètement au courant, et étant donnés ces faits, l'assurance donnée par lui à la Légation Américaine **que le Conseil de Guerre de Bruxelles était toujours absolument impartial et qu'il n'3^ avait aucun danger d'injustice pour l'accusée," ne peut être acceptée que sous bénéfice d'inventaire. Le fait est que Maître Kirschen avait été engagé par notre légation et payé par elle afin qu'elle fût tenue au cou-
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rant. Apparemment il n'osa pas faire connaître tout ce qu'il savait de ce qui c'était passé, de crainte que le Conseil de Guerre allemand ne lui en voulût d'une révélation quelconque de ses procédés, renouvelés de la Chambre Etoilée. C'est un fait indéniable que presque tous ceux qui ont assisté au procès ont eu peur d'en mentionner les incidents.
Reste le fait significatif que la Légation Américaine n'apprit que le lendemain que le procès avait eu lieu, et encore par ''une personne du dehors," dont par prudence elle a refusé de faire connaître le nom. Appeler cela un jugement public c'est une absurdité. Si la Légation Américaine s'était fait représenter à l'audience, le monde saurait beaucoup mieux à quoi s'en tenir, et saurait sur quoi baser son jugement, mais quand Maître de Levai donna à entendre qu'il comptait assister au procès en qualité de représentant de la Légation, Maître Kirschen lui fit comprendre qu'un tel acte "ferait grand tort à l'accusée, parce que les juges allemands s'en formaliseraient . ' '
Quel acte d'accusation contre un tribunal! Rien que de voir au procès un représentant du gouvernement américain, venu dans l'intérêt de la justice, cela aurait pour effet de créer dans l'esprit des juges des préventions contre la malheureuse femme, mise en jugement pour crime capital sans avoir eu la moindre chance de s'entretenir avec son défenseur î II se peut qu 'il y ait une
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explication favorable de la conduite de Maître Kirschen dans ces conjonctures, mais elle n'a pas encore vu le jour. On doit ajouter, néanmoins, par justice pour lui, que la même ''personne du dehors," par laquelle la Légation Américaine obtint le seul renseignement possédé par elle sur la marche du procès, déclara que Kirschen "avait bien défendu Miss Cavell, faisant usage de tous les arguments qui avaient chance de militer pour elle auprès du tribunal."
Cela ne veut pas dire grand'chose pour celui qui tient à la justice, car si l'anonyme à qui étaient dus ces renseignements n'était pas luimême avocat, on ne peut pas attacher une bien grande valeur à son opinion du plaidoyer de Kirschen.
A la même personne la Légation Américaine doit le renseignement que Miss Cavell fut mise en jugement "pour avoir aidé des soldats français et anglais, ainsi que de jeunes belges, à passer la frontière et à se rendre en Angleterre." Il est affirmé, d'après la même autorité, que Miss Cavell avait reconnu l'aide ainsi prêtée par elle et admis que quelques uns de ces jeunes gens l'avaient "remerciée par écrit lors de leur arrivée en Angleterre.**
C*est de la même source que le monde a le seul renseignement qu'il possède sur le texte de la loi que Miss Cavell était accusée d'avoir enfreinte. L'article 58 du Code Militaire allemand édicté la peine de mort contre
La Belgique et TAffaire Cavell 275
toute personne qui, dans l'intention d'aider une puissance enneniie, ou de porter préjudice aux troupes allemandes ou alliées, s'est rendue coupable de l'un des crimes énumérés à l'article 90 du Code Pénal allemand,
et le seul passage visé de l'article 90, toujours d'après la même personne, c'est le crime déterminé
d'avoir amené des soldats à l'ennemi (en allemand — " Dem Feinde Manschaften zufûhrt").
J'affirme avec confiance que d'après cette loi Miss Cavell était innocente et que le véritable sens de la loi a été faussé dans le but de la condamner à mort.
J'admets qu'une interprétation forcée des termes cités ci-dessus pourrait s'appliquer à un accusé ayant donné refuge à Bruxelles à des soldats ennemis et les ayant ainsi aidés à passer en Hollande et de là dans un pays belligérant, mais les lois pénales doivent toujours recevoir l'interprétation favorable à l'accusé et conforme aux conseils de l'humanité. Tous les pays civilisés donnent à leurs lois pénales une interprétation favorable à la liberté de la personne et aucune pénalité, surtout celle de la mort, n'est jamais infligée à moins que l'infraction spécifiée ne rentre incontestablement dans une étroite interprétation du texte de la loi.
Si nous retenons dans l'esprit ce principe élémentaire il est clair que le crime d'amener des
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soldats à r ennemi consiste dans Tacte matériel de guider un soldat fugitif jusqu'aux lignes dont il s'est éloigné. Un soldat se trouve détaché de ses lignes. Il trouve un asile dans une ferme. Le fermier, au courant des chemins, le ramène en secret dans ses lignes, telle est nettement l'infraction prévue par l'article 90, car le mot allemand zufûhrt a trait à l'acte de guider en personne.
Miss Cavell s'était contentée de donner asile à des soldats et de les aider d'une manière ou d'une autre à passer en Hollande. Or la Hollande est un pays neutre et il était de son devoir d'interner tout soldat fugitif qui pourrait s'échapper d'un des pays belligérants. Le fait que ces soldats finirent plus tard par arriver en Angleterre est une affaire qui ne peut affecter le caractère essentiel de l'acte de Miss Cavell. Elle les a mis en état de passer dans un pays neutre; cela ne peut pas s'appeler "amener des soldats à l'ennemi," car la Hollande n'était pas l'ennemie de l'Allemagne.
Ce fait a dû frapper le Conseil de Guerre, car, toujours d'après la même source, il avait hésité avant de rendre un verdict de culpabilité et de prononcer une sentence de mort, et il est affirmé que les juges n'auraient pas condamné à mort si les soldats fugitifs qui étaient passés en Hollande n'étaient pas subséquemment arrivés en Angleterre, mais n'importe quel avocat sera abasourdi d'apprendre que l'évasion de ces prisonniers de
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Hollande en Angleterre pouvait, raisonnablement, être assimilé à l'acte pour Miss Cavell d'avoir amené ces soldats en Angleterre. Suivant toute probabilité, Miss Cavell n'a eu rien, ou peu de chose, à faire avec ces soldats après leur départ de Bruxelles, mais même en supposant qu'elle leur ait procuré les moyens nécessaires et indiqué les voies à suivre pour passer la frontière hollandobelge, sa culpabilité n'allait pas plus loin et cela ne rentre pas dans les termes de la loi par application de laquelle elle a été condamnée à mort. Toute espèce de doute relatif a cette interprétation est d'ailleurs levée, car immédiatement après l'exécution de Miss Cavell, le Gouvernement Militaire allemand de la Belgique étendit la loi pour y faire rentrer le crime de ** donner un asile quelconque à l'ennemi." L'insertion de cet amendement indique clairement que l'on avait des doutes sur le fait que la loi précédente s'appliquât à l'acte de Miss Cavell.
Quand les juges lui demandèrent pourquoi elle avait donné asile à ces fugitifs, elle répondit "qu'elle pensait que si elle n'avait pas agi ainsi, ils auraient été fusillés par les Allemands et que par conséquent elle pensait n'avoir fait que son devoir envers son pays en leur sauvant la vie."
Cela dit bien ce qu'elle a fait, et c'est probablement cette courageuse et franche réponse qui'a causé sa mort. Elle avait donné un asile temporaire à des hommes en danger de mort et, comme il a été dit plus haut, avait ainsi cédé à
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un mouvement de pitié que toutes les nations civilisées ont reconnu comme digne du traitement le plus indulgent.
Quand, par conséquent, le docteur Alfred Zimmermann, parlant au nom du Ministère des Affaires Etrangères allemand, exprimait sa "surprise," que Texécution de Miss Cavell "eût causé une sensation " il n'est pas hors de propos de rappeler au défenseur officiel de la Prusse que d'offrir un asile à un fugitif c'est un mouvement d'humanité. Il est probable que ces soldats c'étaient les blessés soignés par elle; en tout cas, ils avaient trouvé asile dans son hôpital. Ils avaient demandé la protection de son toit et elle la leur avait accordée.
Dans le premier acte de la Valkyrie, qui n'est pas saturée de moralité, ce cœur endurci de Hunding dit lui-même à son mortel ennemi :
"Heilig ist mein Herd; Heilig sei dir mein haus."
("Saint est mon foyer, sainte sera pour toi ma demeure!")
Il ne faut pas oublier que tout cela se passait en dehors de la zone réelle des opérations. Un espion saisi dans les lignes on s'en défait sommairement ; cela est de toute nécessité. Mais Bruxelles était à des milles et des milles du théâtre réel des hostilités. Ses tribunaux civils étaient en session et ses affaires étaient réglées par une administration civile, tellement bienfaisante et tellement capable
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qu'elle a conquis Tadmiration enthousiaste d'un distingué professeur d'université qui porte le nom respecté de George B. McClellan. Il n'y avait donc aucune raison en droit international pour faire intervenir ici un jugement par cour martiale, car c'est là ce que fut ce procès. " Pendant la guerre civile, aux Etats-Unis, une commission militaire voulut une fois faire un procès semblable à Indianapolis, à des civils accusés de trahison, mais la Cour Suprême des Etats-Unis, dans l'affaire Milligan, écarta résolument cette forme de despotisme militaire.
Voici ce que dit la Cour Suprême dans cette affaire:
Il y a des cas auxquels s*applîque naturellement la loi martiale. Si, par suite de l'invasion étrangère ou de la guerre civile, les tribunaux sont fermés en fait, et s'il est impossible de procéder conformément à la loi à l'application de la loi criminelle, alors, sur le théâtre des opérations militaires où sévit réellement la guerre, il faut nécessairement suppléer à l'absence de l'autorité civile, qui a ainsi disparu, afin de pourvoir à la sécurité de l'armée et de la société. ... La nécessité à laquelle est due l'établissement de cette règle doit aussi en limiter l'existence; car si ce mode de gouvernement subsiste après la réinstallation des tribunaux, cela constitue une grave abus de pouvoir. La loi martiale ne peut jamais coexister avec des tribunaux procédant régulièrement et sans obstacle à l'exercice de leur juridiction. Elle est aussi restreinte aux limites du théâtre réel de la guerre.
28o La Guerre et l'Humanité
Tous les pays civilisés, y compris rAUemagne, ont toujours reconnu la distinction entre le crime de haute trahison, qui est puni de mort, et la trahison simple. Le Strafgesetzbuch allemand fait ainsi une distinction entre la haute trahison (hochverrat) et le crime moins grave de landesverrat. La haute trahison consiste dans l'assassinat ou la tentative d'assassinat d'un souverain ou d'un prince allemand ou dans un attentat ayant pour but de renverser par la violence le gouvernement Impérial ou l'un quelconque des gouvernements confédérés. C'est cela seul qui est puni de mort.
Bien que cette distinction du Code Pénal allemand puisse n'être plus applicable alors que c'est le code militaire qui domine, elle met pourtant en lumière une distinction reconnue par toutes les nations non-dépourvues d'humanité entre la trahison qui cherche à renverser un gouvernement par la rébellion et des infractions de moindre importance dirigées contre l'autorité d'un Etat.
Admettant que l'infraction commise par Miss Cavell pût être regardée d'une manière quelconque comme un acte de trahison, elle constituait certainement l'infraction d'ordre inférieur prévue par la distinction sus-énoncée.
Ne se peut-il pas que Miss Cavell ait été jugée, condamnée, et exécutée à cause de sa sympathie pour la cause belge et de son inclination à préserver ses compatriotes de la souffrance et de la
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mort ? La nécessité militaire, le prétexte dont se couvre toujours la tyrannie, ne peut-elle pas avoir réclamé une victime pour terroriser davantage un peuple opprimé? Miss Cavell fut choisie.
En dépit de la requête présentée par la Légation Américaine dans sa lettre du 15 octobre, qu'elle fût tenue au courant non seulement de la nature de l'accusation mais aussi de la sentence prononcée dans l'affaire de Miss Cavell, et en dépit aussi de la promesse expresse de Maître Kirschen de lui faire connaître tout ce qui se passerait, elle fut tenue dans l'ignorance du fait qu'il y avait eu sentence de mort. Le Ministre Whitlock n'en eut connaissance que le 11 et il adressa immédiatement au baron von der Lancken une lettre dans laquelle, après avoir mentionné ce fait, il en appelait "aux sentiments de générosité et d'humanité du Gouverneur Général en faveur de Miss Cavell," afin d'obtenir une commutation de la sentence de mort, et en même temps il adressait une lettre semblable au baron von Bissing, Gouverneur Civil de Belgique, qui ne fit même pas au gouvernement américain l'honneur de lui répondre.
Dans la matinée du 1 1 octobre, notre Ministre apprit, non par les autorités allemandes, mais de source non officielle, que le procès s'était terminé le samedi précédent, dans l'après-midi, et il se mit immédiatement en communication avec la section politique du Gouvernement Civil allemand, et en reçut l'assurance formelle
qu'aucune sentence n'avait été prononcée et qu'il se passerait probablement un jour ou deux avant que l'on arrivât à une décision.
Le fonctionnaire placé à la tête de la section politique, M. Conrad, donna en sus
une assurance positive que la Légation serait tenue complètement au courant de la marche de l'affaire.
En dépit de cette promesse formelle et de "démarches faites à plusieurs reprises dans le cours de la journée," la Légation ne reçut pas d'autres nouvelles et à 6 heures 20 du soir elle s'enquit de nouveau du sort de Miss Cavell. M. Conrad réitéra l'assurance ^^gue le jugement n'avait pas encore été prononcé.''
Pour qu'on en fût doublement sûr trois représentants de la Légation Américaine demandèrent indépendamment l'un de l'autre à des heures différentes pendant cette journée tragique où en était l'affaire Cavell, et reçurent pour réponse qu'il n'y avait rien de nouveau. Afin de tenir les chose plus secrètes la sentence de mort, ordinairement prononcée à l'audience, fut lue à la victime dans le secret de la cellule où elle était emprisonnée. Deux heures après la dernière assurance reçue la Légation Américaine apprit, de source non-officielle, que tout ce qui lui avait été dit par la section politique était faux, que la sentence avait été prononcée à cinq heures de l'après-midi, antérieurement à sa dernière demande de renseignements, et que l'exécution aurait lieu pendant la nuit.
La Belgique et l'Affaire Cavell 283
Le Secrétaire de la Légation Américaine, Hugh Gibson, qui, à travers toute cette tragédie s*est conduit en homme de cœur et d'intelligence et s'est montré un digne représentant de son pays, se rendit immédiatement auprès du baron von der Lancken et lui demanda au nom de son gouvernement, qui considérerait cela comme une faveur, qu'il fût pris une mesure de clémence. Il était porteur d'une lettre du ministre américain, dont voici la teneur:
Mon cher baron:
Je suis trop souffrant pour vous apporter moimême ma requête, mais je dois faire un nouvel appel à la générosité de votre cœur. Prêtez votre appui à cette malheureuse femme et sauvez-lui la vie. Ayez pitié d'elle.
Votre ami dévoué
Brand Wpiitlock.
En même temps que cette lettre d'un caractère absolument personnel arrivaient deux communications, qui se reproduisaient à-peu-près l'une l'autre, adressées l'une au baron von Bissing, l'autre au baron von der Lancken. Les voici :
Je viens d'apprendre que Miss Cavell, sujet britannique et conséquemment placée sous la protection de ma légation avait été ce matin condamnée à mort par le Conseil de Guerre.
Si mes renseignements sont exacts la sentence rendue contre elle est plus sévère que toutes celles qui ont été prononcées dans des affaires semblables
jugées par le même tribunal et, sans . examiner les raisons qu'il peut y avoir eues pour une aussi sévère condamnation, je crois avoir le droit de faire appel en faveur de Miss Cavell aux sentiments d'humanité et de générosité de votre Excellence et de demander que la condamnation à mort de Miss Cavell soit commuée et qu'il ne soit pas procédé à l'exécution de cette malheureuse femme.
Miss Cavell est à la tête de l'Institut Chirurgical de Bruxelles. Sa vie a été consacrée au soulagement de la souffrance et son école a formé un grand nombre d'infirmières qui ont veillé des malades dans le monde entier, en Allemagne aussi bien qu'en Belgique. Au début de la guerre Miss Cavell a donné ses soins autant aux soldats allemands qu'à ceux d'autres nationalités. Même en l'absence de toute autre raison sa carrière de servante de l'humanité est de nature à inspirer la plus grande sympathie et à justifier sa grâce. Si je puis m'en fier aux renseignements en ma possession. Miss Cavell, loin de nier les faits a, avec la plus louable loyauté, admis la vérité de toutes les accusations portées contre elle et ce sont les renseignements fournis par elle-même, et qu'elle seule était en position de fournir, qui ont aggravé la sévérité de la sentence prononcée contre elle.
C'est donc avec confiance et avec l'espoir d'un accueil favorable que j'ai l'honneur de présenter à votre Excellence mon recours en grâce en faveur de Miss Cavell.
Cette communication fut lue à haute voix au baron von der Lancken, le même fonctionnaire
La Belgique et l'Affaire Cavell 285
qui avait refusé de répondre à la première communication de la légation relative à cette affaire, et il
exprima son peu de foi dans Tannonce que la sentence eût été prononcée et manifesta sa surprise que nous pussions accorder notre confiance à un rapport quelconque n'émanant pas d'une source officielle. Il insista vivement pour savoir exactement d'où venaient nos renseignements, mais je [Gibson] ne me suis pas considéré comme libre de le lui révéler.
Le baron von der Lancken exprima alors sa conviction "qu'il était tout-à-fait improbable que la sentence eût été prononcée," et qu'en tout cas Texécution n'aurait pas lieu. Après un moment d'hésitation il téléphona au président du Conseil de Guerre et reconnut alors que le renseignement reçu par la légation de source nonofficielle, n'était que trop exact.
Son attention fut alors appelée sur la promesse formelle du Directeur de la Section Politique, d'informer la Légation Américaine du résultat de l'affaire et il lui fut demandé d'accorder au gouvernement américain la courtoisie d'un ** sursis à l'exécution du jugement."
A cet appel à la pitié le baron von der Lancken répondit que c'était le Gouverneur Général Militaire, Sauberzweig, qui possédait l'autorité suprême, et qu'il ''avait pouvoir discrétionnaire d'accepter ou de refuser d'accepter un recours
en grâce." Sur quoi il quitta le représentant de la Légation Américaine et se rendit vraisemblablement auprès de Zauberzweig, pour revenir au bout d'une demi-heure avec la réponse non seulement que le Gouverneur Militaire refusait de révoquer la sentence de mort, mais ** que vu les circonstances de Taiïaire il se trouvait obligé de refuser de recevoir votre appel à la clémence ou n'importe quelle représentation relative à cette affaire."
Le baron von der Lancken insista alors pour que le représentant de M. Brand Whitlock (M. Hugh Gibson, Secrétaire de la légation) remportât l'appel officiel à la clémence qui avait été adressé à la fois à lui et à von Bissing, et comme ces deux fonctionnaires allemands avaient tous deux été mis complètement au courant de la nature de l'appel, M. Gibson finit par y consentir. Le baron von der Lancken déclara à M. Gibson, qu'étant données les circonstances, '^l'empereur lui-même ne pourrait intervenir," affirmation qui ne tarda pas à être réfutée lorsque l'empereur, averti par la réprobation universelle de l'exécution de Miss Cavell, commua les condamnations à mort prononcées contre les autres accusés, qui avaient été condamnés en même temps que Miss Cavell. Une de ces personnes, une femme de naissance noble et d'éducation supérieure, vit sa condamnation commuée en dix années de travaux forcés, et est traitée à l'heure présente en criminelle de droit commun.
Pendant l'entretien vif et animé auquel avait
La Belgique et l'Affaire Cavell 287
donné lieu la tentative ainsi faite pour sauver la vie de Miss Cavell, M. Gibson avait eu roccasion de rappeler aux collaborateurs officiels du baron von der Lancken, ce qui, d'ailleurs, n'eût pas dû être nécessaire, les grands services rendus par les Etats-Unis et notamment par M. Brand Whitlock, aux débuts de l'occupation allemande, et cela fut présenté comme une raison pour que, par égard pour le gouvernement des Etats-Unis, on témoignât d'un peu plus de considération pour sa requête.
Dans les premiers temps de la guerre des milliers d'Allemands, domiciliés en Belgique, s'en étaient retournés dans leur pays dans une telle hâte qu'ils avaient laissé leurs familles derrière eux. M. Whitlock recueillit ces femmes et ces enfants, dont le nombre dépassait, dit-on, dix mille, les pourvut de toutes les nécessités de l'existence, et finalement les fit transporter sains et saufs en Allemagne, et ayant ainsi mis dans un plateau de la balance cet inestimable service rendu à des milliers de civils allemands, le représentant des Etats-Unis demanda simplement ''comme la seule et unique requête " de son gouvernement, basée sur le principe de générosité réciproque, que l'on fît preuve de quelque clémence envers Miss Cavell. Le refus de la commutation demandée, le refus même de recevoir officiellement la demande de grâce, constitue un des exemples les plus noirs d'ingratitude de l'histoire de la diplomatie.
Le 22 octobre il parut à Bruxelles une déclaration "officieuse," mais anonyme, pertant que dans les rapports du Secrétaire de la Légation Américaine auxquels la majorité des faits cités a été empruntés, " la plupart des incidents importants ont été incorrectement rapportés."
Aucune inexactitude, pourtant, n'est spécialement indiquée; il y a seulement une dénégation générale "que les autorités allemandes se soient débarrassées du Ministre des Etats-Unis avec des vaines promesses," et aussi la déclaration, également générale, qu'aucune promesse de la tenir au courant de la marche de l'affaire n'avait été faite à notre légation.
Une dénégation vague, générale, et, qui plus est, anonyme, émanant d'hommes cherchant à se laver les mains du sang innocent, ne peut tenir contre le récit si clair, si précis et si détaillé de M. Gibson. Notre Secrétaire de légation affirme que le II octobre il s'enquit à plusieurs reprises auprès de M. Conrad, le fonctionnaire à la tête de la Section Politique du gouvernement allemand en Belgique, la dernière demande de renseignements ayant été faite à 6 heures lo de relevée, montre en main, c'est-à-dire une heure après la condamnation à mort de la victime, que chaque fois il lui fut assuré que "la sentence n'avait pas été prononcée," et que "lui (Conrad) ne manquerait pas de communiquer avec nous dès qu'il y aurait quoi que ce soit de nouveau."
Cela est-il nié par M. Conrad?
La Belgique et TAffaire Cavell 289
Le communiqué "officieux" de Bruxelles avait l'audace de déclarer au monde que le Ministre américain (Brand Whitlock) avait reconnu "qu'il n'avait été donné aucune assurance, fait aucune promesse de ce genre," et il fait peser toute la responsabilité sur Maître de Levai, le conseil juridique de la Légation Amériaiine, mais cet impudent mensonge trouve sa réfutation immédiate dans la déclaration positive de notre Ministre en Belgique à notre Ambassadeur à Londres, comme on va le voir:
Depuis le jour où nous avons eu la première nouvelle de l'arrestation de Miss Cavell, nous avons fait de nombreuses démarches auprès des autorités allemandes et nous leur avons rappelé leur promesse de nous tenir complètement au courant de la marche des événements. Elles ne pouvaient se méprendre sur l'intérêt que nous prenions à l'affaire.
Le peuple américain, n'importe quel peuple, hésitera-t-il à accepter les affirmations si claires, si positives, si circonstanciées du Ministre Whitlock, du Secrétaire Gibson et de Maître de Levai, dont deux au moins étaient complètement désintéressés dans l'affaire, en face des dénégations générales et anonymes d'un bureau "officieux" de la presse, émises dans un but de défense personnelle, lorsqu'on se rappelle que depuis les débuts de la grande guerre, le Ministère des Affaires Etrangères allemand, pour lequel l'honneur
militaire équivaut presque à une religion, n'a pas hésité, à roccasion, à s'abaisser jusqu'aux mensonges les plus éhontés?
Quand on se rappelle que les Ambassadeurs d'Autriche à Paris, à Londres et à Petrograd avaient déclaré de la manière la plus formelle que l'ultimatum qui devait être envoyé à la Servie serait *' pacifique et conciliant" et avaient assuré à l'Ambassadeur russe qu'il pouvait, par conséquent, quitter Vienne sans aucune inquiétude, et quand on se rappelle aussi que les Ambassadeurs allemands donnèrent à l'Angleterre, à la France et à la Russie les assurances les plus solennelles et les plus nettes que
le gouvernement allemand n'avait aucunement connaissance de la note autrichienne avant sa remise et n'avait excercé aucune influence sur son contenu,
et qu'ils admirent ensuite, quand leur mensonge fût devenu inutile, qu'il avait été consulté dans les règles par son allié antérieurement à la rédaction de l'ultimatum, on n'est guère disposé à faire aucune attention à cette tentative d'un bureau allemand de la presse de discréditer les déclarations du Ministre américain, faites officiellement à l'ambassadeur Page, mais en réalité au monde entier.
A l'exception de la controverse relative aux sous-marins, pendant laquelle on faisait périr en pleine mer des citoyens américains, en même temps
La Belgique et l'Affaire Cavell 291
que le Département des Affaires Etrangères rédigeait de futiles protestations à ce sujet, aucun chapitre de notre histoire diplomatique n'est plus humiliant que la tolérance avec laquelle fut digérée cette insulte à notre légation à Bruxelles dans l'affaire d'Edith Cavell.
Si les Américains peuvent s'enorgueillir à juste titre des courageux efforts de M. Hugh Gibson et de Maître de Levai pour sauver la vie d'Edith Cavell, ils ne peuvent guère trouver de causes de fierté ou de satisfaction dans la conduite subséquente de leur Département des Affaires Etrangères.
M. Brand Whitlock avait, dans sa communication à l'ambassadeur Page, relaté les faits ci-dessus mentionnés, sur quoi le bureau officieux allemand de la presse à Bruxelles livra à la publicité une déclaration niant qu'aucune assurance mensongère eût été donnée à la Légation Américaine ou que les Etats-Unis eussent à se plaindre qu'on eût envers eux manqué soit de parole soit de courtoisie. C'était là opposer un démenti aux déclarations formelles de M. Whitlock en sens contraire, et le moins qu'un Américain patriote pût demander à son Département des Affaires Etrangères c'eût été qu'il soutînt les dires de notre Ministre jusqu'à preuve convaincante de leur inexactitude.
Pourtant le Département des Affaires Etrangères communiqua à son tour à la presse américaine une déclaration anonyme donnant à entendre
que le Département avait reçu de son Ministre à Bruxelles un long rapport lequel acquittait *'les hauts fonctionnaires allemands de tout acte de mauvaise foi au sujet de cette affaire."
Le communiqué du bureau de la presse déclare en sus que le rapport de M. Whitlock indiquait que "la légation n'avait reçu officiellement aucune assurance ni aucune promesse qu'elle serait tenue au courant du dénouement de Taffaire." Cela est en étrange contraste avec la déclaration officielle de M. Brand Whitlock au gouvernement britannique dans son rapport à l'ambassadeur Page, où se rencontre ce qui suit:
Depuis le jour où nous avons eu la première nouvelle de l'arrestation de Miss Cavell nous avons fait de nombreuses démarches auprès des autorités allemandes et nous leur avons rappelé leur promesse de nous tenir complètement au courant de la marche des événements. Elles ne pouvaient se méprendre sur l'intérêt que nous prenions à l'affaire.
Le long rapport de M. Whitlock aux autorités de Washington n'a jamais été rendu public et son auteur a été ainsi placé dans une position assez désagréable; ou, en effet, il a inexactement relaté un acte officiel dans son rapport à l'Ambassadeur des Etats-Unis à Londres, ou, sur l'autorité de ses propres déclarations subséquemment faites aux autorités de Washington, sa version de ces faits a été désavouée par ses supérieurs.
La Belgique et l'Affaire Cavell 293
Il était du devoir du Département des Affaires Etrangères ou de soutenir M. Brand Whitlock dans la seule déclaration faite sous sa signature, le jour où cette déclaration fut attaquée par les autorités militaires allemandes à Bruxelles, ou, s'il était convaincu que cette déclaration présentait leurs actes sous un faux jour, de le rappeler incontinent. Le Département a préféré, cependant, passer l'éponge sur tout l'incident, apaiser à l'aide du communiqué en question du bureau de la presse la susceptibilité blessée des juges et bourreaux de Miss Cavell, et en même temps laisser M. Brand Whitlock à Bruxelles comme son représentant.
Pourquoi le Département des Affaires Etrangères se serait-il donné tant de peine pour passer sur ce tragique incident et épargner les susceptibilités des autorités militaires allemandes? L'auteur aime mieux supposer que son but était de sauver la situation de son ministre en Belgique, en vue des services qu'il pouvait rendre à la malheureuse population civile de ce pays. Si l'incident n'avait pas été clos de cette manière, il est probable que le gouvernement allemand aurait décliné, comme il pouvait parfaitement le faire, d'après le droit international, de reconnaître un jour de plus l'état légal de la Légation Américaine à Bruxelles. Même en admettant cela, l'historien sincère de l'avenir ne pourra-t-il pas se dire que cet avantage temporaire était payé d'un trop gros sacrifice? Ce qui était en jeu c'était la vérité historique et
294 La Guerre et T Humanité
la question soulevée par l'affaire Cavell n'aurait jamais dû être compliquée par ces efforts mal inspirés quoique probablement bien intentionnés du Département des Affaires Etrangères pour faire disparaître la friction existant à Bruxelles en donnant quelque apparence de vérité à la négation par les autorités militaires allemandes d'un des détails les plus révoltants d'une terrible tragédie. Dans la dernière entrevue qui avait eu lieu entre M. Gibson et le baron von der Lancken, quelques heures avant l'exécution, M. Gibson avait rappelé aux fonctionnaires prussiens
nos efforts infatigables en faveur des sujets allemands au début de la guerre et pendant le siège d'Anvers. Je fis remarquer que bien que nos services eussent été rendus de bon cœur et sans aucune idée de faveurs ultérieures ils vous donnaient (au Ministre Américain) certainement droit à quelque considération pour la seule requête de ce genre que vous aj^ez faite depuis le commencement de la guerre.
Tout fut inutile, même l'appel du ministre à la gratitude et à une des manifestations les plus ordinaires et les plus naturelles de courtoisie de la vie internationale, et à minuit le Secrétaire de la Légation Américaine et le Ministre d'Espagne, qui coopérait avec lui, s'en allèrent, la mort dans le cœur. A deux heures du matin Miss Cavell était exécutée. L'exécution avait eu lieu en secret.
La Belgique et l'Affaire Cavell 295
La faveur ordinairement accordée au plus vil des criminels de pouvoir avant de mourir être assisté par un ecclésiastique de son choix, lui fut refusée jusqu'à quelques heures avant sa mort. L'avocat conseil de la Légation Américaine avait, le 10 octobre, au nom de ce pays-ci demandé pour un ministre anglais la permission de voir Miss Cavell. Cela aussi fut refusé, ses geôliers préférant la remettre entre les mains du chapelain de la prison comme ils lui avaient imposé un défenseur de leur choix. Il n'y a pas jusqu'à la requête dernière de M. Whitlock pour que l'on rendît son pauvre corps mutilé, qui n'ait été rejetée, sous prétexte qu'elle ne pouvait être agréée que par le Ministre de la Guerre à Berlin. La requête avait pour but de faire transporter le cadavre de l'enceinte de la prison dans un lieu de sépulture un peu plus décent à Bruxelles. Cela fut refusé et autant que l'on peut savoir le corps est encore aujourd'hui au lieu où il fut enseveli. De cette sépulture on peut dire ce que Byron dit de la cellule du Château de Chillon: ''Que nul n'efface ces marques, elles en appellent de la tyrannie à Dieu!"
En dehors de la brutalité de toute l'affaire il y a une circonstance qui présente un intérêt spécial pour les Américains et qui y imprime un caractère de basse ingratitude. Le représentant des Etats- Unis avait, comme il a été dit plus haut, fait savoir aux fonctionnaires allemands qu'un court délai était demandé par notre légation comme
296 I^ Guerre et l'Humanité
un léger signe de reconnaissance pour les innombrables actes de bienveillance de la légation envers les soldats allemands et les prisonniers internés pendant les premiers jours de la guerre et avant que l'invasion allemande eût recouvert tout le pays.
L'accusation d'ingratitude pouvait à juste titre être appuyée solidement sur des bases beaucoup plus larges et profondes.
Les Etats-Unis avaient fourni en numéraire et en marchandises, pour venir en aide aux habitants de la Belgique, une somme se montant à plusieurs millions de dollars. En agissant ainsi ils rendaient à la nation allemande un service inappréciable, car lorsque l'Allemagne avait d'abord conquis et ensuite impitoyablement ruiné la Belgique, elle avait contracté par là même le devoir et assumé la charge de subvenir aux besoins de la population en tant que la chose pourrait devenir nécessaire. La charge de faire vivre 8,000,000 de civils n'était pas légère, surtout étant donné qu'il y avait disette de nourriture en Allemagne. Comme en Allemagne on avait à distribuer des cartes de pain à la population, les approvisionnements y auraient été considérablement diminués si l'on avait eu à en distraire ce qu'il fallait pour faire vivre la population civile de la Belgique, car il saute aux yeux que la nation allemande ne pouvait laisser mourir de faim un peuple qu'elle avait si durement foulé aux pieds. Chaque dollar contribué par l'Amérique pour les Belges
La Belgique et l'Affaire Cavell 297
servait pax conséquent à décharger TAllemagne d'un lourd fardeau.
De plus, lorsque la guerre avait éclaté, l'Allemagne avait eu besoin d'une nation amie qui voulût bien se charger des intérêts de ses nationaux dans les pays ennemis, et, en Angleterre, en France, en Belgique et en Russie les intérêts des résidents allemands avaient été pris en charge par le gouvernement Américain en signe de courtoisie envers l'Allemagne, et nul ne peut mettre en question le zèle avec lequel Page à Londres, Sharp à Paris et Whitlock à Bruxelles avaient travaillé pour alléger les inévitables souffrances des prisonniers allemands ou des civils allemands internés.
En vue de ces services ce n'était sûrement pas trop, de la part du Ministre Américain, que de demander l'octroi d'un court sursis à une femme dont la faute, s'il y avait eu faute, avait été due à des mouvements de charité humaine et aux impulsions du patriotisme. Epargner sa vie un peu plus longtemps n'aurait pu porter à la cause allemande aucun préjudice, puisqu'elle était en prison et hors d'état de rendre un service quelconque à ses compatriotes.
Dans ces circonstances on ne pourrait croire, si les faits ne défiaient toute contradiction, que la demande d'un court délai par les Etats-Unis fut non seulement rejetée, mais que leur légation jut délibérément tenue dans Vignorance et Terreur jusqu'au moment où la sentence de mort eut été mise à exécution.
Cela fait du sort de Miss Cavell l'affaire de rAmérique, au même degré que le sort du Lusitania, Et pourtant nous avons l'assurance officieuse déjà connue de Washington que si nos représentants "déplorent cet acte en leur particulier, officiellement ils ne peuvent rien." En même temps il nous est dit dans la proclamation du Président pour le jour d'actions de grâces,^ que nous devons être pénétrés de gratitude parce qu'il nous a été "permis d'affirmer nos droits et les droits de l'humanité," et que cette année "a été pour nous une année spécialement bénie," car, c'est ce qu'ajoute la proclamation, "nous avons prospéré pendant que les autres nations étaient en guerre."
Ne vaudrait-il pas mieux agir un peu plus et parler un peu moins pour la sauvegarde des droits de l'humanité?
La bévue initiale du Président ç*a été d'éconduire les Commissaires belges, la première fois qu'ils étaient venus l'entretenir des griefs de leur pays martyrisé, avec des paroles glacées, faisant allusion à un jour mystérieux de l'avenir où il y aurait des comptes à rendre. Un acte de justice accompli dans le présent vaut mieux que mille "comptes" rendus dans l'avenir, quand le monde aura cessé de souffrir ce qu'il souffre aujourd'hui.
\î[ y a chaque année aux Etats-Unis un jour dit d'Actions de Grâces, Thanksgiving Day, fixé par les autorités. On choisit toujours le dernier jeudi de novembre. — (T.)
La Belgique et l'Affaire Cavell 299
La dernière scène de l'assassinat de Miss Cavell est relatée dans les simples, mais énergiquement poignantes paroles du chapelain qui obtint la permission de voir la victime quelques heures avant sa mort.
Le lundi soir 11 octobre, je fus admis, grâce à un permis spécial des autorités allemandes, dans la prison de Saint-Giles, ou Miss Edith Cavell était détenue depuis dix semaines. La sentence avait été prononcée au commencement de l'aprèsmidi.
A mon grand étonnement et à mon grand soulagement je trouvai mon amie parfaitement calme et résignée. Mais cela ne pouvait diminuer le caractère affectueux et l'intensité des sentiments de chacun de nous pendant cette entrevue de près d'une heure.
Les premières paroles qu'elle m'addressa eurent trait à une affaire qui ne regardait qu'elle, mais l'assurance solennelle dont elles furent accompagnées montra qu'elle était faite expressément en présence de Dieu et de l'éternité. Puis elle ajouta qu'elle désirait faire savoir à tous ses amis qu'elle était prête à donner sa vie pour son pays, et elle ajouta: "Je n'ai ni peur, ni hésitation; j'ai vu la mort si souvent qu'elle n'a rien d'étrange ou de terrible pour moi." Elle dit aussi: **Je rends grâces à Dieu de ces dix semaines de tranquillité avant la fin." — ''Ma vie a toujours été pleine de précipitation et de difficultés," — ** Cette période de repos a été une grande miséricorde." — ''Tout le monde a été très bon pour moi ici. Mais voici ce que je tiens à
300 La Guerre et T Humanité
dire ici, en présence de Dieu et de Tétemité. Je comprends que le patriotisme n'est pas tout. Je ne dois avoir de haine et d'amertume contre personne."
Nous communiâmes ensemble et elle reçut le message de consolation de l'Evangile de tout son cœur. A la fin du court service je me mis à répéter les mots: ** Réfugie-toi auprès de moi," et elle m'accompagna d'une voix douce jusqu'à la fin."
Nous nous assîmes à causer tranquillement jusqu'au moment où je dus partir. Elle me chargea de ses adieux pour parents et amis. Elle parla des besoins de son âme en ce moment et reçut l'assurance de la parole divine comme les Chrétiens seuls peuvent le faire.
Je lui dis alors: "Au revoir"; elle sourit et me dit: "Nous nous re verrons."
Le chapelain de l'armée allemande était auprès d'elle aux derniers moments et lui donna ensuite des obsèques chrétiennes.
Il m'a dit: "Elle fut brave et maîtresse d'ellemême jusqu'à la fin. Elle professa sa foi chrétienne et déclara qu'elle était heureuse de mourir pour son pays. Elle est morte en héros!"
Ces dernières heures d'une des plus nobles femmes de l'histoire de l'Angleterre seraient intéressantes à comparer avec celles de la vierge grecque que le génie de Sophocle a glorifiée dans son immortelle tragédie. La comparaison est toute à l'avantage de l'héroïne britannique, car si Antigone a courageusement affronté la mort
La Belgique et l'Affaire Cavell 301
pourtant ses dernières paroles furent d'amères paroles de plainte et de lamentation.
En face de ces lamentations mettez la simplicité toute chrétienne du dernier message au monde de Miss Cavell et la différence qui distingue le plus noble paganisme de ce qu'il y a de meilleur dans le Christianisme est manifeste. La pacifique lumière du Calvaire illumine sa sombre cellule! Debout ''devant Dieu et l'éternité" elle fait entendre ces paroles pleines d'une profonde signification que "le patriotisme n'est pas tout." Ses bourreaux l'avaient bien fait voir, car la brutale mise à mort d'Edith Cavell dans des buts militaires a été dictée par cet esprit de patriotisme perverti qui considère tout crime comme sanctifié du moment qu'il est utile à l'Etat.
Le sinistre secret dans lequel elle fut exécutée a donné lieu à nombre de fausses affirmations relativement au caractère de ses derniers moments. Comme elles ont eu pour effet d'exagérer l'horreur du fait lui-même et de rendre plus intense le sentiment d'indignation contre ses bourreaux, il est juste que les choses soient remises dans leur vrai jour. Quelques uns de ces soi-disant détails sont trop horribles pour qu'on les rapporte ici.
Les faits tels qu'ils sont relatés par le chapelain allemand de la prison, qui semble avoir été d'une nature très noble et très humaine, sont des plus simples. Miss Cavell marcha courageusement au lieu choisi pour l'exécution et demanda simplement où elle devait se placer. On le lui
indiqua et on lui demanda si elle préférait avoir les yeux bandés, à quoi elle répondit "Non." Elle se croisa les bras et dit alors simplement au peloton d'exécution: "Je suis prête," et elle fut immédiatement mise à mort.
Quelles paroles pourraient décrire les sentiments des hommes de ce peloton d'exécution quand ils virent gisant à leurs pieds le cadavre de cette brave et noble créature?
Ainsi mourut Edith Cavell, assurément Tune des plus nobles femmes de l'histoire du monde. A sa mémoire on doit ériger une statue dans Trafalgar Square, mais où est l'art qui puisse créer une statue digne de la noblesse de cette âme?
On peut dire d'elle ce qui fut dit de Guillaume le Taciturne, qui fut lui aussi assassiné, que lorsqu'elle mourut, "les petits enfants des rues pleurèrent."
En choisissant cet incident parmi les milliers de tragédies semblables qui ont signalé le sanglant régime établi par l'Allemagne en Belgique, l'auteur n'en a pas choisi le plus révoltant bien que, par suite de l'éclatante beauté de l'exemple donné par elle, le procès et l'exécution d'Edith Cavell ait plus puissamment agi sur la pitié et l'imagination du monde que la mort de n'importe quel autre martyr de cette cruelle persécution. Après tout elle avait en quelque manière contrevenu au code militaire allemand, et elle a eu tout au moins un semblant de procès.
La Belgique et l'Affaire Cavell 303
Si l'auteur a choisi cet exemple ce n'est pas seulement parce que le Secrétaire d'Etat allemand des Affaires Etrangères, le docteur Alfred Zimmermann, a essayé de justifier ce meurtre, mais aussi parce que cet incident était mieux fait pour amener mes lecteurs à fixer leurs regards sur la lugubre tragédie qui se déroule en Belgique. Une telle tragédie ne peut se bien faire comprendre que si Ton en isole quelque incident. Elle défie le jugement par ses multiples aspects. L'esprit circonscrit de l'homme ne peut embrasser le spectacle de la mort répandue partout. De même que les statistiques astronomiques ont pour effet de plonger l'intelligence dans une sorte de stupeur, de même l'esprit humain se refuse à apprécier l'ensemble de toute grande catastrophe. Des millions de lecteurs qui ont versé des pleurs sur la mort du colonel Newcome ont lu sans en être profondément émus que dans la campagne de Russie de Napoléon cent vingt-cinq mille hommes périrent sur le champ de bataille et cent vingt-trois mille autres moururent de faim et de froid.
De même, toutes les tentatives de représenter à l'imagination l'épouvantable catastrophe dont la Belgique est la victime ont échoué par suite de l'immensité du sujet ; mais un exemple concret, comme celui d'Edith Cavell, remplit l'esprit d'une aveuglante lumière et l'horreur de cette débâcle^ morale commence à se faire apprécier.
Inutile de s'attarder davantage sur les détails
^ En français dans roriginal. — (T.)
304 La Guerre et T Humanité
de l'invasion. L'âme de toute créature qui n'a pas étouffé en elle tout sentiment d'humanité se révolte à leur récit et la contemplation en soulève le cœur. Le sac de Rome sous Charles- Quint et le siège de Magdebourg par Tilly, deux des épisodes les plus sombres de l'histoire, se résument chacun dans le pillage d'une ville unique. En plein midi du vingtième siècle le monde a eu à assister au pillage d'une nation entière.
Bourgs, villages et villes ont été mis en ruines, les augustes temples de la religion et de la science ont été anéantis, des milliers et des milliers de non-combattants belges, vieillards et jeunes gens, femmes et enfants, prêtres et laïques, ont été mis à mort sans pitié. Avant que se fût arrêtée l'activité de ce "Conseil de Sang" au moins six mille non-combattants belges avaient été massacrés. Dans les temps modernes il nous faut tourner les yeux vers l'Arménie et la Pologne pour trouver l'analogue de cet impie massacre des innocents.
Dans sa lettre pastorale de Noël 19 14, adressée à des gens en mesure de savoir s'il disait ou non la vérité, le cardinal Mercier disait :
Nous ne pouvons ni compter nos morts ni mesurer nos ruines. . . . Des familles auparavant à leur aise sont maintenant plongées dans le besoin. Le commerce est complètement arrêté. Toutes les carrières sont ruinées. L'industrie est paralj^sée.
La Belgique et TAffaire Cavell 3^5
Des milliers et des milliers d'ouvriers sont sans travail. Ouvrières, demoiselles de magasin privées d'emploi, servantes privées des moyens de gagner leur pain, pauvres âmes clouées sur leur lit de douleur par la maladie et la fièvre, toutes criant: **Ohe Seigneur, que c'est long, que c'est long!"^
Supposons un moment, sans le tenir pour vrai, que l'Allemagne après avoir commis le crime d'envahir par trahison un pays ami, se soit vue contrainte par nécessité militaire de soumettre à sa volonté par de sévères mesures de répression une population furieuse; pourtant l'œuvre de subjugation une fois terminée, et la totalité presque de la Belgique se trouvant entre les mains de l'envahisseur, les obligations du droit international aussi bien que des considérations particulières de générosité et de magnanimité voulaient que l'Allemagne, non contente de prouver sa sollicitude à un peuple insulté, ruiné et appauvri par elle, s'efforçât d'adoucir, dans les limites du possible, les dures conséquences de son inexcusable attaque. Dans son discours au Reichstag, le Chancelier allemand, qui demande maintenant la paix au nom de l'humanité, Dieu le préserve! avait promis au monde entier que l'action dont son pays, il l'avait reconnu, se rendait coupable envers la Belgique, il la *' réparerait dès que le
' Le traductetir n'a pu se procttrer le texte français de la lettre pastorale de l'éminent prélat. Il a dû, à son grand regret, se résigner à traduire en français la traduction anglaise de cet émouvant document. — (T.)
3o6 La Guerre et l'Humanité
but militaire aurait été atteint." Sans confiance dans cette promesse, plus d'un million de Belges s'étaient réfugiés dans les pays avoisinants, et les autorités allemandes, lorsque l'ordre eût été à peu-près rétabli en Belgique par l'emploi de la force, les avait invités à revenir, sur la promesse expresse, faite par le Gouverneur Militaire, baron von der Goltz, au Cardinal Mercier, que leur liberté serait respectée, qu'ils ne seraient pas contraints de travailler contre leur volonté, et encore moins de servir contre leur patrie.
Il pesait encore sur l'Allemagne une obligation plus profonde et intéressant au plus haut point son honneur. D'après le droit des gens elle était tenue de pourvoir à la subsistance des populations qu'elle avait eu la cruauté de plonger dans la misère dans l'intérêt de son ambition politique. A son éternelle honte l'Allemagne refusa de remplir une obligation qui reposait sur les considérations d'humanité les plus larges et qui lui incombait plus spécialement encore par suite de la faute dont elle reconnaissait s'être rendue coupable envers la Belgique quand elle l'avait traîtreusement attaquée, et des promesses de réparations, faites par elle. Elle avait promis du pain, elle donnait une pierre. En un espace de temps incroyablement court, elle sépara la Belgique du reste du monde et la ruina par un accaparement général de ses ressources.
Par ses actes sinon en paroles l'Allemagne invita donc non seulement ses ennemis, mais les
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neutres du monde entier, et les Etats-Unis en particulier, à venir à l'aide d'un peuple réduit par elle au manque de tout. Bien que sachant parfaitement que tout dollar ainsi employé était une addition aux ressources de l'Allemagne, qu'il déchargeait d'une obligation manifeste, la France et l'Angleterre, agissant sous l'empire de la gratitude et de la pitié, contribuèrent pour plus de deux cent millions de dollars au soulagement de la nation dépouillée. Les Américains, agissant en leur nom particulier, contribuèrent pour environ dix millions de dollars, et aucun des Américains qui donnèrent pour cette cause, du sou de l'enfant jusqu'aux sommes considérables provenant de la population riche et aisée, ne put croire que l'Allemagne, directement ou par des voies détournées, empêcherait le peuple belge de profiter de ces dons volontaires, jusqu'au jour où la vérité leur creva les yeux.
Au lieu de respecter cette obligation sacrée l'Allemagne se rendit coupable d'une fraude cruelle et monumentale envers le monde entier. Pendant que du reste du monde, des belligérants aussi bien que des neutres, partait un véritable fleuve de dons, envoyés pour porter remède aux souffrances de la population belge, que faisait l'Allemagne? Au mépris du droit des gens et des préceptes de l'humanité, elle dépouillait le peuple belge de toutes ses ressources. Elle ne s'appropriait pas la nourriture, les vêtements, l'argent provenant de la charité universelle, mais elle
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employait la force et la fraude pour se saisir de tout ce que possédait la population belge et de tout ce qui pouvait lui servir à gagner son pain et à se procurer du travail. On ne peut imaginer crime plus ignoble. La charité universelle a empêché les Belges de mourir, mais elle ne les a pas sauvés de la misère. Leur sort c'est maintenant la pauvreté universelle, vu que sur une population de sept millions il y a plus de cinq cents mille ouvriers sans travail, et il y a plus d*un million d'hommes, de femmes et d'enfants qui font la queue tous les jours pour obtenir tout juste de quoi ne pas mourir de faim.
Le manuel de guerre de l'Etat Major Général allemand auquel l'auteur a déjà fait quelques emprunts (p. 247) proclame aussi qu'il est du devoir des chefs allemands ''d'employer impitoyablement les moyens nécessaires de défense et d'intimidation," et aussi qu'un officier revêtu d'un commandement manque à son devoir quand il n'a pas recours "impitoyablement au déploiement de cette sévérité." La répétition du mot impitoyablement cadre bien avec l'esprit du militarisme prussien.
Fidèle à cette politique, l'envahisseur procéda à la spoliation systématique de la Belgique. L'armée d'occupation entourait la Belgique comme d'une barrière de fils de fer barbelés et chargés d'électricité. Elle défendit tout voyage, toute communication postale. Elle vida les entrepôts des matières premières qui s'y trouvaient,
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les banques de leur numéraire, dépouilla les particuliers de leurs valeurs, le peuple de sa monnaie de billion, les usines de leurs machines, les fermes de leurs chevaux, de leurs bestiaux, de leurs instruments aratoires, les usines de leurs produits minéraux, fer, cuivre, acier; tout cela fut transporté en Allemagne pour y être mis à la disposition de la population. Ce "butin," autre expression favorite de l'Etat-Major Général prussien et qui rappelle le Moyen-Age, ce butin a été évalué à cinq cents millions de dollars. Une partie du produit de ce pillage organisé fut simplement confisquée, tandis que le reste fut pris sous prétexte de "réquisitions" pour lesquelles furent données des reconnaissances, destinées à être plus tard honorées ou déshonorées suivant les besoins ou les volontés de l'Allemagne.
On peut concéder que l'on ne prit pas absolument tout ce que possédait la population belge, mais il en fut pris assez pour réduire à une pénurie ■générale une des populations les plus riches et les plus industrieuses de l'Europe. Même ce qui fut laissé aux Belges dans quelques cas et dans quelques localités, marchandises appartenant au commerçant, au manufacturier, à l'agriculteur, fut placé sous la main des Allemands, et ne put être vendu que sur permission et aux prix fixés par l'envahisseur.
Comme si cela ne suffisait pas on se mit en devoir d'épuiser les ressources financières du pays par un nouveau système d'impôts. Les sommes
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d'argent payées sous formes de contributions, s'élevèrent à deux cents millions de dollars et continuent au taux de huit millions par mois. A ces réquisitions formelles vinrent s'ajouter des amendes oppressives infligées aux municipalités pour toutes sortes de méfaits, quelques uns insignifiants, qui firent suer au peuple opprimé, jusqu'à la dernière goutte de ses ressources pécuniaires.
Le Vainqueuï ayant ainsi, pour nous servir de ses propres paroles, détruit "les ressources intellectuelles et matérielles" de ses victimes, se mit en devoir de s'approprier leur labeur en les réduisant à la condition de travailleurs esclaves. Les autorités allemandes se firent remettre une liste des sans- travail et s'arrogèrent le droit de leur distribuer leur tâche. Par une ordonnance en date du 2 mai 191 6, il fut décrété que toute personne qui ferait faire quoi que ce soit par des gens sans travail autrement qu'avec le consentement du Gouvernement général allemand serait punie de trois ans de prison et d'une amende de 25,000 francs.
Par un ordre ultérieur, en date du 13 mai 191 6, les autorités militaires des différents districts reçurent pour instructions de transporter par la force les sans-travail aux lieux où leurs oppresseurs allemands voulaient les faire travailler. Ce fut là le début de ces enlèvements d'esclaves auxquels le monde assista, frappé d'horreur.
Au début de 191 6, lorsque cette besogne de spoliation et de terrorisme eut terminé son œuvre
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et que "l'ordre" régna en Belgique, comme jadis à Varsovie, on pensa que la coupe d'infamie de la Prusse était pleine jusqu'aux bords et qu'il n'y avait plus rien à ajouter aux horreurs qui s'étaient passées. Le gouvernement prussien tenait en réserve le comble de ses atrocités. Il allait reproduire les procédés barbares des nations anciennes et transporter loin de leurs foyers les citoyens libres d'un pays vaincu pour les réduire à un état de servitude temporaire.
Ce régime d'esclavage forcé débuta d'une manière particulièrement cruelle, pendant les fêtes de Pâques de 191 6. C'est alors que des centaines de femmes et de jeunes filles de la Belgique et du Nord de la France furent violemment et inopinément arrachées à leurs foyers et expédiées dans des camps de détention pour y être obligées de se livrer aux travaux agricoles sous la menace des baïonnettes prussiennes.
Comme l'a raconté à l'auteur un Américain distingué qui a vu de ses yeux dans le territoire occupé quelques uns des incidents de cette nouvelle forme de "servitude des blancs," il arrivait qu'un mari partît le matin pour aller gagner son pain et celui de sa femme et de ses enfants et découvrît le soir, à son retour, que sa femme et ses filles avaient été enlevées en son absence et transportées dans une destination inconnue pour y subir un destin également inconnu. On a dit, et c'est probablement exact, que les victimes de ces enlèvements des dernières Pâques ont été ramenées
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dans leurs foyers une fois les récoltes rentrées; mais ce qui aggrave encore le côté hideux de ce crime contre la chevalerie et la justice, c'est que même le produit de ce labeur imposé ne fut pas affecté tout d'abord au soulagement de la population belge elle-même, mais fut transporté en Allemagne. La courageuse protestation de la commission américaine, et honneur à cet héroïque Américain, Herbert Hoover! finît par recouvrer pour la faire mettre à la disposition de son Comité d'Assistance pour les Belges une partie de la moisson récoltée par le labeur forcé des femmes belges, courbées sous le joug de l'esclavage.
Le point culminant de cette hideuse histoire de tyrannie humaine a été atteint au moment où ce livre va à l'impression, car si la saisie et les corvées des femmes françaises et belges constituent, en raison de leur sexe, une révoltante atrocité, tout au moins on les a fait travailler dans leur propre pays. Au commencement d'octobre 191 6, les récolteurs d'esclaves, envoyés par la Prusse, commencèrent à passer de village en village et de ville en ville, saisissant brutalement les hommes des classes laborieuses, les numérotant comme des esclaves, les entassant comme des animaux dans des wagons à bestiaux, et les transportant en Allemagne, afin de les forcer à aider indirectement l'Allemagne dans sa lutte contre ses ennemis, à l'aider à retenir sous le joug leur propre patrie. Il y a déjà eu plus de cent mille Belges déportés ainsi.
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Un des arguments employés pour justifier cette conduite c*est que, dans les premières semaines de la guerre, des civils belges avaient pris part à la lutte contrairement aux prescriptions du droit international. C'est exactement ce que firent les "minute men"^ de Lexington et de Concord, et pourtant, bien qu'on ne fût qu'à la fin du dix-huitième siècle et que le code de la moralité internationale ne fût pas comparable à celui du vingtième siècle, le Général Gage n'a pas, par esprit de vengeance, brûlé, dans la Nouvelle Angleterre, des centaines de villes et de villages, détruit des édifices publics, dépouillé les habitants de toutes leurs ressources, fusillé les chefs de la population et réduit les '* minute men" en esclavage.
On répète aussi que ces mesures s'imposaient par suite de l'oisiveté et de l'état de misère de ces malheureux; mais qui était cause de cette oisiveté et de cette misère, sinon l'armée d'occupation elle-même? Cette excuse rappelle la fable Le loup et Vagneau^ où le loup dévore l'agneau pour avoir troublé l'eau du ruisseau, bien que, ainsi que l'avait fait remarquer l'agneau, ce dernier se fût tenu en aval du loup.
Si ces horreurs, que le monde ne connaissait plus depuis des siècles, étaient niées ou laissaient quelque possibilité de contradiction, les hommes impartiaux de toutes les nations aimeraient
* C'est ainsi qu'on appelle les premiers patriotes américains qui versèrent leur sang pour l'indépendance de leur pays en 1775. -(T.)
mieux, pour Thonneur de rhumanité, croire qu'elles n'avaient pas eu lieu. Mais le gouvernement allemand ne nie pas que plus de cent mille Belges aient été déportés en moins de trois mois, il ne cherche qu'à justifier sa conduite en se basant sur les faits plus haut cités et en prétendant que c'était le blocus anglais qui avait réduit la population de la Belgique à la misère, en la privant de matières premières et en lui enlevant ainsi les moyens de travailler. Cet argument laisse de côté le fait que les usines belges avaient été en grande partie dépouillées de leur outillage par l'armée d'occupation, que l'emploi des sanstravail y est interdit sauf permission des autorités militaires allemandes, et que le gouvernement anglais a à deux reprises offert d'autoriser l'exportation en Belgique de matières premières à condition que la répartition en fût surveillée par la Commission Américaine de Secours, afin d'empêcher que l'Allemagne n'affectât les dites matières premières à son propre usage.
Les usines belges s'adonnaient principalement aux industries du tissage, pour lesquelles ce qu'il faut c'est du coton et de la laine. Il n'est pas nié que l'Allemagne soit grandement à court et de coton et de laine, et nul homme impartial ne peut dire qu'il soit déraisonnable à l'Angleterre de demander des garanties que le coton et la laine exportés en Belgique dans l'intérêt de la malheureuse population du pays, ne seront pas envoyés en Allemagne, étant donné le fait rapporté
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plus haut que les labeurs immenses entrepris par la France et l'Angleterre en Belgique par l'intermédiaire de la Commission Américaine pour venir en aide à la population ont été en grande partie, quoique indirectement, nullifiés par le gouvernement allemand lorsqu'il s'est mis à absorber toute la substance du peuple belge.
L'Angleterre ne put obtenir de l'Allemagne la garantie demandée et, étant donnée la mauvaise foi persistante de cette dernière en tout ce qui a trait à la Belgique, il est difficile de se figurer quelles garanties l'Allemagne pourrait donner au gouvernement anglais qui fussent de nature à satisfaire ce gouvernement. L'inconvénient de la doctrine du "chiffon de papier" dans la politique étrangère, c'est que lorsqu'une nation fait preuve d'un tel cynisme à l'égard des promesses faites par elle, il finit par lui être fort difficile de découvrir des garanties qui garantissent quoi que ce soit.
A l'absurde assertion du Ministère des Affaires Etrangères allemand, que l'asservissement par la force de la population belge a été pour son bien et que les hommes enlevés dans les razzias d'esclaves s'en vont en Allemagne volontairement et dans un heureux état d'esprit, comme Berlin voudrait nous le faire croire, il suffit de répondre à l'aide des paroles d'Abraham Lincoln en réponse à une justification semblable de l'esclavage des noirs :
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Je n'ai jamais connu un homme qui voulût être esclave. Cherchez si vous connaissez quoi que ce soit de bon dont aucun homme ne veuille pour lui-même.
A cette assertion mensongère de l'acceptation volontaire d'une honteuse servitude par un brave peuple il suffira d'opposer un extrait du sermon prêché par le Cardinal Mercier à son malheureux troupeau, le 25 novembre, dans la Cathédrale de Bruxelles. Debout dans sa chaire, face-à-face avec l'autel qui pour lui est l'autel même du dieu vivant, et parlant à des fidèles qui savaient bien s'il disait ou non la vérité, dans le cas où il aurait été porté à exagérer l'état des choses, voici ce que dit le vénérable prélat :
Les quatre ou cinq semaines que je viens de passer ont été peut-être les plus douloureuses de mon existence, les plus angoissantes de ma carrière d'évêque. Les pères et mères qui se pressent autour de cette chaire me comprendront.
J'ai vu des centaines de mes ouailles en péril et en pleurs. Pendant trois jours, dimanche, lundi, et mardi derniers, du matin jusqu'au soir, j'ai parcouru les régions d'oii les meilleurs ouvriers et artisans de mon diocèse étaient emmenés de force en exil. A Wavrecourt, Saint-Etienne, Nivelles, Tubize et Braine l'Alleud, je suis entré dans plus d'une centaine de demeures à-moitié vides. Les maris étaient absents, les enfants, orphelins, les sœurs, les yeux tristes et les bras pendants,
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étaient assises auprès de leurs machines à coudre. Un lugubre silence régnait dans ces maisonnettes. On aurait dit qu'il y avait un cadavre dans la maison. Mais à-peine avais-je adressé à la mère une parole de sympathie qu'il se produisait une explosion de sanglots, de lamentations, de cris d'irritation, avec des mouvements d'une fierté superbe. ...
Je vous le dis, mes frères, sans haine et sans esprit de représailles, je serais indigne de cet anneau pastoral que l'Eglise m'a mis au doigt, et de cette croix, qu'elle m'a mise sur la poitrine, si, cédant à une passion htunaine, j'hésitais à proclamer que la loi violée n'en est pas moins la loi et que l'injustice qui s'appuie sur la force n'en est pas moins l'injustice. *
Aucun commentaire ne pourrait égaler Ténormité de ce crime commis contre un peuple courageux et libre, que l'Allemagne a commencé par attaquer traîtreusement, qu'elle a ensuite réduit à la misère, et qu'elle réduit maintenant, temporairement tout-au-moins, en esclavage. Pour ce comble d'atrocité il ne pourra y avoir aucune expiation suffisante tant que la dynastie de Hohenzollern n'aura pas été chassée du trône et envoyée en exil.
La question qui intéresse les Américains c'est de savoir ce que les Etats-Unis, la plus grande des puissances neutres, ^ se proposent de faire.
* Traduction française de la traduction anglaise (v. p. 305). -(T.)
* Ecrit avant la déclaration de guerre des Etats-Unis. — (T.)
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Leur gouvernement a rédigé, dans les termes "amicaux" qui caractérisent les relations diplomatiques, une protestation, puis il n*a rien fait de plus, si ce n'est de dire dans un communiqué attribué au Département des Affaires Etrangères, que les ressources de la diplomatie avaient été ainsi épuisées. Ces ressources n'ont point été considérées comme épuisées le jour où l'Espagne refusa de tenir compte des protestations présentées par les Etats-Unis au sujet du mauvais gouvernement de l'île de Cuba. Ces ressources n'étaient pas épuisées après la destruction du Sussex. Les Etats-Unis déclarèrent la guerre à l'Espagne pour un méfait qui, en comparaison, n'avait aucune importance, à savoir la réunion dans des camps de concentration des non-combattants de Cuba dans le but de faciliter les opérations de l'armée espagnole chargée d'avoir raison de la rébellion cubaine.
Il est probablement au pouvoir des Etats-Unis de mettre fin à ce système d'oppression sans avoir recours aux armes. A la première parole vigoureuse des Etats-Unis, accompagnée par la preuve d'un dessein arrêté de soutenir leurs justes demandes par la force des armes, les entraves de l'esclavage ne tomberaient-elles pas des membres endoloris des pauvres Belges?
La Belgique a été clouée à la croix pour le salut de la civilisation. Ni l'Amérique, ni les autres nations neutres ne doivent attendre qu'elle crie: "Tout est fini!"