L'AMÉRIQUE ET LES ALLIÉS
[L*auteur, sur Tinvitation de la Pilgrims' Society (Société des Pèlerins) de Londies, se rendit en Angleterre dans Tété de 1916, et, le 5 juillet, prononça, à un déjeûner, un discours devant un assemblage distingué d'hommes publics anglais de toutes les classes. Le Vicomte Bryce présidait et le discours fait par lui en portant la santé de l'auteur, faisait parvenir au peuple américain un message très significatif au sujet de l'attitude de l'Angleterre.
La réponse de l'auteur a eu pour but d'expliquer l'attitude du peuple américain.]
MiLORD ET Messieurs:
Permettez-moi en débutant de dire au Vicomte Bryce que je remporterai le message qu'il m'a fait l'honneur de me confier et qu'il y sera très spontanément répondu parmi eux de mes concitoyens qui pensent, car je suis persuadé que ce qu'il y a de meilleur dans la pensée de l'Amérique est que ce serait une calamité pour le monde entier que cette guerre ne se terminât pas par une 31 321
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victoire décisive en faveur des principes si noblement défendus par les Alliés. Je remporterai aussi le message, tout-à-fait inutile d'ailleurs, que cette guerre ne se terminera pas en partie nulle. J'étais dans votre pays au début de la guerre et l'Angleterre à ce moment me fit penser à un grand chien du Mont Saint Bernard qui, en vertu de l'adage Noblesse oblige y remuait obligeamment la queue chaque fois qu'il était attaqué par un vigoureux adversaire. L'Angleterre d'aujourd'hui me fait penser à un bouledogue qui a les respectables extrémités de ses mâchoires fermement enfoncées dans la gorge de son agresseur.
Permettez-moi encore de dire, en guise d'exorde, que j'accepte aussi, mais avec grande hésitation, le magnifique compliment qu'a bien voulu me faire l'auteur de la République Américaine. Je sais trop bien que, dans la généreuse appréciation que vous m'avez manifestée et qu'il a confirmée par sa gracieuse allusion au peu que j'ai fait, votre attitude amicale exagère les quelques services que j'ai eu le grand honneur de pouvoir rendre à votre cause, mais je n'irai pas jusqu'à émousser par un trop fort désaveu un compliment aussi flatteur. Le nom de lord Bryce jouit dans mon pays d'une immense autorité, plus grande peutêtre que celle d'aucun autre publiciste de n'importe quel pays. Quand il s'exprime, soit par la parole, soit par la plume, nous avons l'habitude d'écouter presque comme si c'étaient des paroles
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tombant de la chaire, et en face de ce qu'il a dit de mon apport à l'ensemble des controverses suscitées par la guerre, je me sens un peu comme le docteur Johnson, quand il fut reçu par le roi George III et que Sa Majesté condescendit à faire quelques remarques flatteuses au sujet du dictionnaire du sage de Fleet Street. Lorsque Johnson fut de retour auprès de son fidèle Bosv/ell et lui eut raconté avec une satisfaction bien naturelle ce qu'avait dit Sa Majesté, Boswell lui dit: *'Et vous, qu'avez-vous dit, lorsque le roi eut loué votre dictionnaire?" Le docteur Johnson répondit: ^* Suis- je homme à faire assaut de paroles avec mon souverain? Si Sa Majesté dit que mon dictionnaire est le meilleur qu'il y ait dans la langue anglaise, il en doit être ainsi." C'est ainsi que j'accepterai, non sans quelque hésitation, l'aimable introduction de lord Bryce et les flatteuses paroles prononcées par lui au sujet de The Evidence in the Case.
J'ai traversé l'Océan pour vous apporter un message de la part des Pèlerins Américains, et comme vous êtes tous des gens occupés, je compte vous parler aussi brièvement et aussi rapidement que possible. Je n'ai pas préparé de discours. Ce n'est pas le moment de composer des essais didactiques ou des discours embellis d'ornements oratoires. Dans ces jours terribles, employons la belle expression de Tom Paine, "des jours faits pour mettre les âmes à l'épreuve," la seule chose qui donne du prix à un discours, c'est la sincérité,
et c'est dans cet esprit que je désire vous entretenir du seul et unique sujet à-propos duquel vous puissiez souhaiter de m 'entendre parler, à savoir les relations des Etats-Unis avec la guerre elle-même et avec les Alliés.
Il y a un point sur lequel je ne puis, cela va sans dire, en discutant mon sujet, outrepasser une certaine limite. Quelle que soit mon attitude dans mon pays, je ne puis ici discuter les vues politiques du parti actuellement au pouvoir aux Etats-Unis. J'ai, à cet égard, sur plusieurs questions, des convictions très arrêtées et je n'ai jamais hésité à les exprimer avec la plus grande liberté devant mes compatriotes, mais Dieu me garde d'être jamais tenté de critiquer publiquement à l'étranger soit le Président des Etats-Unis, soit le gouvernement américain du jour !
Quels que soient les actes d'un gouvernement politique, le point d'importance capitale au point de vue du grand avenir c'est ce qu'a été l'attitude du peuple lui-même, car à la fin du compte cela domine de beaucoup la politique momentanée de tel ou tel parti au jour présent. Au sujet de l'attitude du peuple américain je n'ai à apporter à cet auditoire si distingué, que les renseignements les plus encourageants.
J'étais en Angleterre, comme je viens de le dire, pendant le premier mois de la guerre. Je me rappelle avec quel intérêt, pourquoi ne pas dire avec quelle sollicitude? les Anglais sérieux me demandèrent, lorsque la guerre éclata comme un
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coup de foudre dans un ciel serein, ce que serait le verdict des Américains. Ce n'était pas seulement le côté de sentiment de ce verdict qui vous intéressait, bien que je croie qu'un certain nombre d'entre vous attachaient une grande importance à ce que vos cousins de l'autre côté de l'Océan diraient au sujet du côté moral de la grande controverse. Mais il y avait évidemment certains sujets d'une grand intérêt pratique pour votre grand empire qui donnaient à la question une réelle importance. Il importait de savoir comment l'Amérique envisagerait une grande crise mondiale au sujet de laquelle aucune de ses traditions politiques passées ne lui donnait une inclination préliminaire.
Le verdict qui vous est venu d'au-delà de l'Atlantique a été spontané et, pour ainsi dire, unanime. Au cours de notre histoire nous avons contemplé avec des sentiments variés et sans prépondérance marquée d'aucune tendance les guerres précédentes de l'Europe pendant le dixneuvième siècle, alors que nous en examinions les aspects moraux et les conséquences pratiques. Mais cette fois-ci les sentiments de la population, exprimés soit par la presse, soit par le clergé, par les universités, et les collèges, par les banquiers, les commerçants, les masses laborieuses des usines et des campagnes, se sont déclarés avec une quasiunanimité en faveur des Alliés. Si on laisse de côté un élément ou deux de notre population, qui par suite des liens du sang contrecarraient
jusqu'à un certain point l'opinion publique, le jugement prépondérant du peuple américain, et il reste le même aujourd'hui après un intervalle de dix-huit mois, sans affaiblissement, sans le moindre indice de changement, a été de cœur et d'âme en faveur des Alliés.
Bien que ce verdict n'ait pas besoin d'être réaffirmé, car c'est un lieu commun de notre histoire politique contemporaine, il s'y trouve certains détails qui peuvent n'avoir pas été compris comme ils auraient dû l'être dans ce pays.
Tout d'abord ce n'était pas un verdict de passion. Je veux dire par là que c'est à-peine s'il a été affecté par la communauté de race. Je crois que le peuple américain, s'il avait pensé que l'Angleterre fût dans son tort en tirant l'épée pour la défense de la Belgique ou en prenant part à cette grande querelle des nations, serait arrivé à cette conclusion sans se laisser influencer par la parenté d'origine ou les liens du sang. Le verdict a été aussi dépourvu de passion que pouvait l'être un verdict rendu par des membres du genre humain.
En second lieu ce n'était pas un verdict théorique, rendu à table, à déjeuner, après le café et oublié avant que se fussent projetées les ombres du soir. C'a été un verdict rendu à la suite d'une des plus grandes controverses intellectuelles qu'ait connues mon pays. Pendant dix-huit mois la question a été débattue nuit et jour par mes concitoyens; on en était arrivé à dire partout que
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dès qu'il y avait un groupe d'hommes et de femmes réuni où que ce fût tous les sujets de conversation finissaient par amener à la guerre. D'ailleurs l'Allemagne, comprenant fort bien la valeur du verdict de l'Amérique, n'hésita pas à désigner son avocat du diable dans la personne du docteur Dernburg, et lui et les autres professionnels de la propagande, déclarés ou secrets, avec des millions de subventions et l'aide de milliers de volontaires allemands, s'efforcèrent à tous les carrefours et dans les centres populeux de nos cités de nous faire revenir sur ce verdict par un véritable torrent d'arguments de controverse et en faisant appel à toutes les idées intéressées qui dans leur esprit étaient de nature à agir sur les Américains. Ils ont fait entrer en ligne notre cupidité supposée, nos craintes, not préjugés, nos intérêts, toutes les considérations de nature à affecter le verdict spontanément prononcé dès le début. Malgré tout ils ont fini par être obligés de reconnaître que ce jugement du peuple américain était un jugement réfléchi, mûrement raisonné, délibéré et irrévocable et nullement théorique, un jugement tel qu'en eût pu prononcer une cour de justice après une étude approfondie de tous les faits.
Puis c'était un verdict militant. Je veux dire que les Américains ne se sont pas contentés d'exprimer simplement, dans un esprit de dilettantisme moral, leur opinion au sujet de la guerre et de retourner ensuite à leurs occupations habituelles. Dans des proportions beaucoup plus
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grandes que quelques uns d'entre vous ne s'en rendent peut-être compte, mes compatriotes, hommes, femmes et enfants, travaillent depuis dix-huit mois chacun dans sa sphère, soit à alléger les souffrances de la guerre, soit à entraver la propagande allemande, en formant en faveur des Alliés une véritable armée d'opinion. De sorte que si cette guerre est tout d'abord une guerre d'idées, une lutte entre un idéal et un idéal contraire, nous y avons pris part jusqu'à un certain point et notre rôle n'a pas été seulement, comme d'aucuns l'ont pensé, celui d'un froid, égoïste et impassible spectateur.
Finalement, en un certain sens ç*a été un verdict désintéressé, par quoi je veux dire qu'il n'a guère été affecté par nos propres intérêts. Nous ne nous sommes pas demandé s'il nous était ou non avantageiix que tel ou tel groupe de combattants remportât la victoire. En fait notre sensation d'isolement nous amenait à croire que ni le sort de la Belgique ou de la Servie, ni même l'équilibre européen ne nous affectaient directement, si bien que ce sont les aspects moraux seuls de la question qui ont puissamment agi sur nos sentiments et qui ont obtenu de nous une adhésion enthousiaste à la cause des Alliés.
Vous me demanderez pourtant comment il se fait, si le verdict a été rendu à une si écrasante majorité, qu'il ne se soit pas davantage manifesté dans la conduite du gouvernement américain considéré comme entité politique.
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J*ai déjà dit que je ne pouvais discuter la conduite politique du parti en ce moment au pouvoir dans mon pays. Bien que je n'appartienne pas à ce parti, c'est lui qui parle pour la nation, et si je me réserve le droit de le critiquer dans mon propre pays, pourtant pour moi, comme pour tout bon Américain, la lutte politique s'arrête au bord de l'Océan, ce qui m'empêche de critiquer l'Administration actuellement au pouvoir à Washington quand je suis en pays étranger. Mais je puis vous donner la raison pour laquelle, par suite de la nature même des choses, on ne pouvait attendre des Etats-Unis, en tant qu'entité politique, une autre attitude que celle de la neutralité dans cette crise des affaires du monde.
L'Angleterre et les Etats-Unis sont les deux démocraties les plus conservatrices du monde. Toutes deux elles aiment les institutions établies. Toutes deux s'attachent à ce qui est ancien et craignent les nouveautés. Elles croient que ce qui a été mis à l'épreuve du temps a une bien forte présomption en sa faveur.
Jamais nation n'a subi plus fortement la domination d'une tradition que les Etats-Unis n'ont subi celle de la tradition de leur isolement politique. Elle a ses racines dans les commencements même de la République Américaine. Pendant neuf générations consécutives, son efficacité permanente n'a été mise en question par aucun parti politique et ne l'a été que par bien peu d'hommes publics. Les'pionniers, qui en 1620 traversèrent l'Atlan-
tique, débarquèrent sur le rocher de Plymouth et fondèrent la communauté politique destinée à devenir la République Américaine, voulaient, comme l'intrépide Kent du Roi Lear "vivre de leur vie ancienne sur une terre nouvelle," ce qui fit que ridée d'une séparation d'avec l'Europe s'implanta dans les âmes même des pionniers par qui furent conquises les forêts vierges de l'Amérique. Son histoire pendant la période coloniale se distingue par une lutte ininterrompue entre cet esprit de séparation et les exigences centralisatrices de la Mère-Patrie. La Révolution n'a pas été causée simplement par un impôt de deux sous sur le thé. Si l'Amérique a proclamé son indépendance cela est dû à ce puissant instinct de séparation et d'isolement. Lorsque Washington, à l'époque des guerres napoléoniennes,* proclama une politique de neutralité, il exprima à nouveau le sentiment instinctif de ses concitoyens, que l'Amérique ne devait pas servir de volant aux raquettes de la politique européenne. Elle avait eu de cela une trop longue et trop amère expérience. Comme Ta dit Macaulay, l'invasion de la Silésie avait fait combattre blancs et Indiens sur les rivages de l'Hudson et des grands lacs.
Quand Washington, dans son Message d'Adieux, donna à ses concitoyens son testament politique, il donna de la politique étrangère des Etats-Unis la meilleure définition qu'on en ait jamais donnée. Il dit que l'Europe avait "un groupe d'intérêts
» Ou plutôt de la Révolution Frznçaise. — (T.)
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de premier ordre qui ne nous regardaient que peu ou même pas du tout" et que, par conséquent, son avis était **que nous nous abstinssions de nous laisser entr^ner par des liens artificiels dans les vicissitudes ordinaires de sa politique ni dans les combinaisons et les collisions ordinaires de ses amitiés et ses haines."
Pendant des générations mes concitoyens ont suivi ce conseil de notre Fondateur comme dicté par une infaillible sagesse, mais ils ne se sont pas rendu compte du poids attribué par Washington aux expressions de ^^ liens artificiels^^* de ^^vicissitudes ordinaires'* et *^ d'inimitiés ordinaires.'* Washington admettait qu'il pouvait se produire comme aujourd'hui, quelque vicissitude extraordinaire, au cours de laquelle un conflit, ayant eu sa première origine sur le continent européen et affectant tout d'abord la politique intérieure de l'Europe, pourrait aussi toucher aux fondements même de la civilisation et imposer aux Etats-Unis aussi bien qu'à n'importe quelle autre nation le devoir impérieux d'aider au maintien de la paix dans le monde par l'établissement de la justice internationale. Par l'expression de "liens artificiels," Washington entendait, suivant moi, tous les traités fermes d'alliance offensive, dont on ne peut se dégager. Il n'avait nulle intention de mettre en oubli les liens naturels qui tiennent à la parenté de race et à la communauté d'idéal.
La doctrine de Monroe met en lumière la même
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politique d'isolement, car elle était basée sur la répudiation par les Etats-Unis d'un intérêt quelconque "dans les affaires intérieures de l'Europe."
J'en appelle à vous, horiimes d'Angleterre, à vous dont nombre de ceux ici présents occupent des positions élevées dans la vie publique de ce pays d'anciennes traditions, s'il y avait une tradition qui existât depuis trois siècles, à laquelle eussent été fidèles neuf générations d'hommes qui, bien qu'en conflit les uns avec les autres sur tous les autres points, s'entendaient invariablement au sujet de cette politique, pourriez- vous, raisonnablement, vous attendre à ce qu'en un jour, ou une semaine, ou un an, l'Angleterre, même dans une grande crise de l'humanité, mît de côté une grande et ancienne tradition dont la valeur et la justice eût été reconnue pendant trois siècles par tous les partis politiques? Si une telle politique avait, à travers les générations successives, été défendue sans question par le premier et le deuxième Pitt, par Fox, Camden, Burke et Sheridan, par Peel, Palmerstonet Russell, par Gladstone, Disraeli et Salisbury, par Balfour, Bonar Law, Asquith et Sir Edward Grey et qu'alors, dans un autre pays, à trois mille milles de distance, il éclatât une querelle, l'Angleterre aurait-elle en un jour, ou un mois, ou un an mis de côté une tradition consacrée par une telle autorité? Mutatis mutandis telle était la position des Etats- Unis le 1er août 1914.
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Si c'était là tout, l'attitude de cette entité politique que constituent les Etats-Unis serait aisément comprise. Mais nous avons une autre tradition qui, dans cette crise, s'est trouvée en conflit avec notre tradition d'isolement.
Dans l'âme de tout véritable Américain il s'est livré dans ces deux années une bataille inévitable entre un idéal et un idéal contraire. L'un c'était cette idée de désintéressement à l'égard de la politique européenne; l'autre était l'idéal qui nous venait de la Révolution Française, c'est-à-dire, cet esprit de cosmopolitanisme qui nous a appris que l'humanité est plus grande que n'importe quelle nation; que les intérêts de la civilisation étaient au-dessus de ceux de n'importe quel pays ; et qu'au-dessus de tout il y a une conscience de l'humanité au jugement de laquelle les actes d'aucune nation n'ont le droit de se soustraire.
Lors, donc, que la violation de la Belgique vint révolter notre conscience la question se posa inévitablement: "Allons- nous abandonner notre grande tradition d'isolement politique, sous la protection de laquelle nous avons grandi, ou allons-nous, par notre inaction, déserter un devoir, alors que l'esprit de la justice internationale nous demande impérieusement, à nous comme à toutes les autres nations, de faire ce que nous avons à faire?"
Le génie pratique de notre peuple s'ingénia à résoudre ce problème de son mieux en si peu de temps et l'opinion publique laissa notre gouverne-
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ment pratiquer officiellement une politique de neutralité, que je crois avoir le droit de qualifier de neutralité bienveillante à l'égard des Alliés, pendant que la population des Etats-Unis, individus et collectivités, se mit en devoir de mettre sous ses pieds toute idée de neutralité morale et d'aider les Alliés par tous les moyens en son pouvoir dans la noble lutte qu'ils soutiennent pour les grands intérêts de la civilisation.
Je crois que cette guerre, entre autres compensations pour ses horreurs, nous rapprochera plus que jamais d'une entente sympathique entre la Grande Bretagne et les Etats-Unis. Nous comprenons la grandeur de votre empire mieux, je crois, que nous ne l'avons comprise. Nos vues dans le passé ont été, je crois, quelque peu affectées par l'histoire de nos commencements et, plus que vous ne sauriez le croire, par les guerres napoléoniennes, vu qu'il n'y a pas un jeune garçon en Amérique qui, tout au moins dans l'exubérance de sa juvénile imagination, ne choisisse Napoléon comme son héros préféré immédiatement après Washington. Cela a toujours dans le passé exercé une certaine influence sur l'attitude prise par les Américains à l'égard de la conduite politique de votre Empire. Mais maintenant nous avons vu votre Empire se dresser dans cette grande crise de la civilisation pour défendre les droits d'un petit peuple et se révéler au monde, suivant l'éclatante image de Milton, comme ''une noble et puissante nation se soulevant comme un homme
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vigoureux au sortir' du sommeil et secouant son invincible crinière."
C'est avec une profonde admiration que nous avons vu la Grande Bretagne suivre la politique la plus noble que nous présente sa longue et glorieuse histoire, en risquant sa propre existence pour sauver la Belgique et aider la France. L'immortelle valeur de "Tommy Atkins'* a eu aussi sur nous un puissant effet. Nous vous avons vu en trois jours envoyer cette petite armée, petite pour une guerre telle que celle-ci, de plus de cent mille hommes, de l'autre côté de la Manche, et l'offrir en sacrifice pour le salut de votre voisin du sud de cette mer. Nous avons vu à Ypres la mince ligne rouge, asphyxiée par les gaz, sous une pluie de mitraille, luttant contre des forces quadruples des siennes, et pourtant opposant une muraille de pierre à la vague sanglante de l'invasion prussienne. Nous avons vu Tommy Atkins faire une réalité de cette ballade entendue par moi à Londres il y a une vingtaine d'années:
* Pour que ce drapeau flotte au vent Il luttera, fût-il mourant, Comme lutte un soldat, et comme On combat quand on veut être homme."
C'est une des grandes dettes contractées par nous envers cette guerre qu'elle nous a fait comprendre plus à fond et apprécier plus sympathiquement votre grand Empire. Si l'on me
demandait quel a été l'homme d'Etat de notre temps qui, à son insu, a fait le plus de bien, je nommerais sans hésitation l'empereur Guillaume, car, plus que qui que ce soit au monde, il a consolidé l'Empire Britannique, rendu sa vigueur à la France, réorganisé la Russie et rapproché les Etats-Unis et la Grande Bretagne de cet état de complète intelligence réciproque et sympathique, sur lequel pourra s'appuyer définitivement une véritable Entente Cordiale.
Une Entente Cordiale, tant que les hommes seront des hommes, devra s'appuyer non seulement sur ce genre d'intelligence réciproque, mais aussi dans une certaine mesure, sur la communauté des intérêts.
Nous entrons dans le demi-siècle le plus plein de présages d'avenir que le monde ait jamais vu. Vous mettrez fin à la guerre, peut-être sous peu, peut-être dans six mois, dans un an, dans deux ans. Mais au delà? A travers leurs foyers détruits, leurs campagnes dévastées, leur sol couvert de tombes toutes fraîches, les hommes, pendant cinquante ans peut-être, dirigeront les uns vers les autres des regards empreints d'une irréconciliable haine. Oui, suivant moi, pendant un demi-siècle, le monde ne sera qu'une fournaise incandescente de haines internationales.
Dans cette période critique et grosse d'avenir les Etats-Unis auront besoin de vous, et l'Angleterre aura besoin des Etats-Unis.
Puisse cette dépendance réciproque, que recèle
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peut-être l'avenir, en ce qui est des intérêts essentiels, nous amener à reconnaître par notre conduite que ces deux grandes divisions constituent un Empire spirituel de la race de langue anglaise, ne reposant ni sur des constitutions, ni sur des documents écrits, ni sur des alliances en forme, mais formant, comme le disait Proudhon en 1845 de la Société en général, "un être vivant doué d'une intelligence et d'une activité à lui, et en tant que tel une unité (spirituelle) organique." Ce grand empire de la race de langue anglaise doit rester uni en esprit, sinon organiquement, car s'il n'en est pas ainsi il n'y a guère d'espoir que dans les terribles années que nous allons avoir à traverser il y ait chance de maintenir une paix durable de la seule manière dont on puisse maintenir la paix, c'est-à-dire par le triomphe de la justice.
J'ai pris une beaucoup trop grande partie de votre temps, mais je dois ajouter que pour développer cette entente sympathique il nous faut apprécier les difficultés de nos deux nations, il nous faut "supporter et pardonner."
Par exemple nous avons appris à apprécier ce qu'a fait votre Empire. Mais, si vous me le pardonnez, je ne pense pas que vous ayez estimé à leur juste valeur les difficultés des Etats-Unis dans cette crise, difficultés qui auraient déjà été bien grandes, quand même nous n'aurions eu à lutter qu'avec le caractère hétérogène de notre population. Vous est-il jamais venu à l'esprit que nous avons aiix Etats-Unis, venant d'une origine germanique,
en tenant compte de la naissance et de la parenté immédiate, une population égale en nombre au tiers de tout ce qu'il y a d'hommes, de femmes et d'enfants dans la Grande Bretagne? Nous avons en sus, comme je l'ai expliqué, le grand obstacle d'une tradition continue qui dans toute une suite de générations a agi puissamment sur l'esprit américain et qui jusqu'ici a été justifiée par ses résultats. Ne pouvez-vous pas voir que vous ne devez pas interpréter à rebours une nation qui ne peut en un jour abandonner une tradition qui lui est chère, même si nous admettons que la chose soit exigée par les intérêts de la civilisation?
Puis il y a de ce côté un penchant à mal interpréter ce que comme peuple nous avons essayé de faire pour vous venir en aide. Quelques unes des choses même pour lesquelles nous avons été le plus sévèrement jugés, me paraissent être de celles qui sont le plus en notre honneur.
Prenez, par exemple, la vente des munitions. Il en est beaucoup qui croient que nous avons de propos délibéré, retiré un profit sordide et mercenaire de ce grand drame de l'histoire, que pendant que la civilisation était clouée sur la croix, l'Amérique, comme les soldats romains de l'Ecriture, se contentait de se partager les vêtements de la victime.
Il n'y a qu'une proportion infinitésimale du peuple américain qui ait directement tiré profit de ce genre d'affaires. Indirectement, il est vrai, nous avons tous profité de l'mmense prospérité
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qui a été stimulée ainsi, mais avez-vous pensé à l'autre côté du grand livre? Non seulement nous avons, pour vous approvisionner de munitions, mis fin à une amitié ininterrompue avec la plus grande puissance militaire du monde, mais nous avons encouru une obligation qui pèsera lourdement sur nous dans les années à venir, et qui dépassera de beaucoup les bénéfices commerciaux que nos industries peuvent se procurer temporairement par la fourniture de munitions aux Alliés. Mettre l'embargo sur les munitions afin de sauvegarder notre paix intérieure et notre sécurité extérieure, ce n'aurait pas été légalement violer la neutralité. La Suède et la Hollande ont interdit nombre d'exportations dans le but de protéger leurs intérêts essentiels. Si nous avons refusé d'agir ainsi à l'égard des munitions, c'est que le peuple américain a cru que dans les premiers temps de la guerre vous aviez besoin de notre aide et que vous la méritiez, et qu'il tenait à tout prix à ce que vous pussiez l'avoir. Nous savions très bien qu'en agissant ainsi nous nous exposions à un danger grave et prolongé. Pourquoi récemment 140,000 hommes ont-ils du matin au soir marché en procession à travers les rues de New York? Pourquoi 100,000 en ont-ils fait autant à Chicago, et 60,000 à Boston? Etait-ce à cause du Mexique? Une guerre avec le Mexique ne nous fait pas plus peur qu'un fox terrier ne fait peur à un Saint Bernard.
Que signifiait cette manifestation publique de
toutes les classes de la société? Nous savions que nous nous étions attiré l'implacable inimitié de l'Allemagne en vous rendant service. Nous savons que si elle triomphe dans cette guerre, ou même seulement en sort sans être battue, pour autant que l'on peut prédire avec certitude les événements politiques, l'Allemagne cherchera un jour à régler ses comptes avec les Etats-Unis, car aujourd'hui il n'y a pas un pays au monde, après l'Empire Britannique, que l'Allemagne haïsse comme elle haït les Etats-Unis. C'est précisément pour parer à ce danger qui nous menacera pendant des générations et des générations, que certains politiciens, plus ou moins retors, ont essayé de faire mettre l'embargo sur les munitions; mais l'opinion publique a dit "Non," et notre Président convoqua le Congrès, demanda à ces gens de se lever pour qu'on pût les compter, et à partir de ce moment rien n'est plus venu interrompre l'envoi des munitions aux Alliés. Le résultat, c'est que nous sommes obligés de doubler notre armée et d'augmenter considérablement notre flotte, et c'est une charge qui pèsera sur les générations à venir.
Savez-vous que, grâce aux laborieux et désintéressés efforts de nos hommes, de nos femmes et de nos enfants, nous avons fourni au moins dix millions de livres sterling pour le soulagement des misères de cette guerre, que plus de seize mille jeunes Américains combattent pour le drapeau britannique sous la bannière du Canada et qu'il
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y en a dix mille autres d'enrôlés sous le drapeau tricolore? Les jeunes gens de nos collèges et de nos universités servent dans les ambulances et s'acquittent de la dure et périlleuse tâche de ramener les blessés des tranchées. Si les ossements de vos fils sont maintenant ensevelis en France il s'y trouve aussi les ossements de nombre de braves jeunes Américains qui, sans la protection de lein* drapeau, obéissant simplement à l'impulsion d'un patriotisme de race et à un ardent esprit de chevaleresque idéalisme, sont allés donner leur vie en sacrifice volontaire.
Je viens donc vous dire, à vous hommes d'Angleterre, s'il y a des piqûres d'épingle n'allez pas vous méprendre au sujet des Américains qui ont fait ce qu'ils ont fait dans les circonstances les plus difficiles et les plus délicates et dont la féauté à l'empire spirituel de la race de langue anglaise a été amplement démontré dans cette crise de l'histoire.
Il me vient à l'esprit un souvenir d'une visite à Lauterbrunnen, cette vallée qui est la plus belle du monde entier. On y voit les trois pics souverains de rOberland Bernois, l'Eiger, le Moine et la Jungfrau. Ils semblent distincts l'un de l'autre, et pourtant ils ont eu de toute éternité le même soubassement, le commun fondement de granit d'ime chaîne continue des éternelles Alpes. J'aime à penser que les trois grandes démocraties de la civilisation, la Grande Bretagne, la France et les Etats-Unis^ pics séparés l'un de l'autre au point
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de vue politique, reposent néanmoins aussi sur le fondement commun de la démocratie et de la liberté.
Pendant que je me trouvais dans la dite vallée de Lauterbrunnen, un guide suisse tira quelques sons d'un cor des Alpes. Il fit entendre les quatre notes de Taccord parfait et comme elles se réverbéraient à travers la vallée après avoir touché les pentes inférieures des hautes Alpes Bernoises, elles se combinèrent dans les plus belles et les plus enivrantes harmonies que puisse concevoir Tesprit de l'homme. Dans cette vaste Cathédrale de la Nature elles résonnaient comme les touches d'un orgue majestueux et divin. Ces quatre notes ainsi combinées ne peuvent elles pas représenter les traditions communes de ces trois grandes démocraties et créer une harmonie impérissable destinée à contribuer à la symphonie du progrès universel?
Le guide suisse voulut aussi me faire entendre l'écho d'un petit canon de bronze, et lorsqu'il eut fait partir le coup, l'effet en fut réellement abasourdissant. C'était comme si les montagnes elles-mêmes avaient chancelé sur leurs bases. La fumée du canon flottait devant mes yeux, et pendant un moment cacha à mes regards la majestueuse chaîne des Alpes Bernoises. Puis la fumée se dissipa et l'Eiger, le Moine et la Jungfrau reparurent dans leur inaltérable beauté. Ce petit canon ne pourrait-il pas donner l'idée du militarisme prussien?
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Quand la fumée de ce gigantesque conflit aura disparu de devant nos yeux, quand les échos de cette effroyable guerre auront cessé de se faire entendre, nous verrons, s41 plaît à Dieu, se profiler sur Tazur infini de l'avenir qui lui appartient ces trois grandes démocraties de la civilisation, la Grande Bretagne, la France et les Etats-Unis.
Nul besoin d'un lien organique entre elles pour qu'elles exercent ensemble sur le monde l'influence la plus puissante, car comme c'a été bien dit par un des penseurs les plus profonds, François Bacon:
C'est une grande erreur et une preuve d'étroitesse d'esprit de croire qu'il ne puisse y avoir d'action commune entre les nations à moins qu'elles n'aient établi une union de souveraineté ou qu'elles n'aient conclu un ensemble de pactes et de ligues; il y a d'autres liens entre les sociétés et des confédérations implicites.