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LA VISION DE LA FRANCE

[M. James M. Beck, ancien Sous-Secrétaire d'Etat de la Justice aux Etats-Unis, et auteur de l'ouvrage The Evidence in the Case, est de retour d'un voyage en Angleterre et en France où il a été reçu par nombre de militaires et d'hommes publics des deux pays, et où il a pu pendant près d'une semaine inspecter le front de bataille de Verdun à Reims. A son retour, dans un banquet donné en l'honneur de M. Jusserand, Ambassadeur de France, le 6 septembre 1916, jour anniversaire de la naissance de Lafayette, par la Société France-Amérique, il a répondu au toast porté à la France. Comme le discours qu'il a prononcé présente un intérêt général, le Times le reproduit afin que le témoignage rendu par M. Beck à l'esprit de la France puisse être entendu d'un auditoire plus grand que celui qui a été présent au dîner. — New York Times.]

C'est un grand honneur pour moi que de prendre part à cette manifestation de respect pour l'Ambassadeur de France. Il a eu le précieux avantage de représenter sa noble et héroïque nation dans la capitale de la plus grande des nations neutres

pendant une des crises les plus orageuses de l'histoire de l'iiumanité. C'est peu de dire qu'il Ta fait de manière non seulement à dignement représenter la France, mais aussi à ne jamais abuser de l'hospitalité de la nation auprès de laquelle il est accrédité.

L'Ambassadeur de France serait le bienvenu parmi nous même si ses mérites personnels n'étaient pas ce qu'ils sont, parce qu'il représente le pays qui, au milieu de toutes les nations, est le plus cher au cœur du peuple américain. Notre pays a toujours eu, et il a aujourd'hui envers la France une dette qui ne saurait être évaluée. Cette obligation constitue un lieu commun de notre histoire et je n'y fais allusion que pour en faire le point de départ de l'expression d'une idée. Si la commémoration enthousiaste comme celle-ci du jour de naissance de Lafayette a peut-être un inconvénient, c'est que l'éclat juvénile et la splendeur romantique de la carrière de Lafayette courent risque d'obscurcir la grande dette contractée par l'Amérique envers d'autres Français de ces temps épiques, dont certains, comme Rochambeau et de Grasse, sont connus de nom des Américains, mais dont d'autres, tels queVergennes, le grand Ministre des Affaires Etrangères de France, ou Beaumarchais, à qui nous devons les premiers envois d'armes et de munitions dont aient eu besoin nos armées, nous sont à-peu-près inconnus. Et surtout notre admiration pour Lafayette ne doit pas rejeter dans l'ombre les services de ces grands

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penseurs et philosophes de la France du dixhuitième siècle, Montesquieu, Diderot, Voltaire, Rousseau et tant d'autres, dont la haine de l'oppression s'est reflétée dans notre propre Déclaration d'Indépendance.

En revenant maintenant dans mon pays natal, après un séjour de deux mois en Angleterre et en France, je veux profiter de la première occasion qui me soit offerte d'exprimer publiquement toute ma reconnaissance des attentions sans nombre que j'ai reçues dans ces deux pays. Je ne regarde pas ce généreux accueil comme dû simplement au peu que j'ai eu le bonheur de pouvoir faire pour leur cause, mais plutôt comme un moyen choisi par la France et l'Angleterre pour exprimer leur reconnaissance à ce groupe considérable d'Américains, dont je fais partie, qui dans cette crise morale, la plus grande qu'ait eu à traverser la civilisation, ont refusé de rester neutres, soit intellectuellement, soit moralement.

Vous m'avez demandé de développer le toast porté à la France. Quel sujet ! Quelle noblesse, quelle inspiration ! Quelle impuissance on ressent d'en pouvoir égaler la grandeur par la parole ou par la plume! A celui qui comme moi a eu le privilège de voir se révéler à son esprit par le témoignage de ses yeux la transfiguration de ce noble pays dans sa lutte héroïque pour les principes qui sont à la base de la civilisation, toutes les formes de louanges paraissent inimaginablement insuffisantes.

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Chaque fois que je rencontre un sentiment pour lequel je ne puis trouver aucune expression, j'ai recours au génie le plus universel que le monde ait encore produit, notre Shakespeare anglais à nous, dont j*aime à penser, bien que ce ne soit guère plus qu'une supposition, que si son père était anglais, comme l'indique son nom, et appartenait à cette vigoureuse yeomanry, dont "les corps ont été façonnés en Angleterre," sa mère, avec son nom harmonieux de Mary Arden, pourrait bien avoir eu dans les veines un peu de sang Franco-Normand, qui aurait bien pu être pour quelque chose dans cette clarté d'expression et cette exquise finesse de pensée qui sont les traits les plus caractéristiques du plus grand de tous les poètes.

J'ouvris donc mon Shakespeare pour y découvrir ce que le grand poète avait pu dire d'un soldat de la France, et dans le Roi Jean je tombai sur ces vers qui me semblent fournir la meilleure réponse au toast dont le comité m'a fait le grand honneur de me charger. Voici comment il s'exprime:

La France, dont l'armure fut bouclée par la conscience, la France, que le zèle et la charité ont appelée sur le champ de bataille, comme le vrai soldat de Dieu.

Quel plus grand éloge un poète anglais pouvait-il décerner à l'ennemi immémorial de l'Angleterre

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que de l'appeler ' ^ le vrai soldat de Dieu " ? Et moi qui ai vu ces soldats dans les tranchées sur cette ligne qui s'étend de Verdun à Reims, je puis affirmer que du plus humble poilu jusqu'au grand Commandant en Chef, que j'ai eu le grand honneur de rencontrer à son quartier-général, ils sont en réalité, par le don volontaire qu'ils font de leur vie pour la France et pour la cause de la France, "les vrais soldats de Dieu." Je "me suis demandé jadis si c'était Napoléon qui avait fait la Grande Armée ou la Grande Armée qui avait fait Napoléon. Maintenant je sais que ce sont les soldats de la France qui ont fait le grand conquérant.

Le décision de la France de se ranger aux côtés de la Russie pour la défense de la Servie est à mon avis une des décisions les plus héroïques qu'ait jamais prises aucune nation. La France savait qu'elle aurait à supporter tout le poids de la première attaque. Elle savait qu'elle n'avait que 600,000 hommes de réellement prêts, pour tenir tête à 800,000 des soldats les mieux outillés du monde. Elle savait qu'il y avait contre elle non seulement cette inégalité de nombre mais une inégalité plus grande encore au sujet du temps. En vertu de raisons politiques, la France n'avait pu commencer sa mobilisation avant le i^'' août 1914, tandis que l'Allemagne mobilisait déjà sans en rien dire depuis sept jours au moins, comme le prouve la lettre de l'empereur Guillaume au roi George, où le souverain allemand déclarait que

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le i®** août il arrêtait "par le télégraphe et le téléphone ses troupes prêtes à entrer en France." Il est donc clair que si l'Allemagne le 1er août était déjà fort avancée dans sa mobilisation, sinon complètement mobilisée, et prête à marcher en avant, la France à la même date, n'en était encore qu' à-peine à appeler ses réserves sous les drapeaux. Cet avantage pour l'Allemagne au point de vue du temps requis pour la mobilisation constituait pour la France une grave et presque fatale infériorité. Et pourtant tout en s'en rendant parfaitement compte, sans se demander ce que cela lui coûterait, sans un moment de vacillation ou d'hésitation, sans aucun intérêt direct en Servie, sachant parfaitement que le poids de l'attaque retomberait sur elle et que son existence même dépendait du résultat des toutes premières rencontres, que la nation par laquelle elle allait être attaquée était la première puissance militaire du monde et avait une population presque double de la sienne et une supériorité encore plus grande en outillage militaire, elle n'attendit pas un moment, mais immédiatement dès que s'éleva sur l'horizon le premier nuage, prit parti avec la Russie pour défendre le droit de la Servie à vivre en puissance indépendante. C'est ainsi que la France et la Russie, dès les débuts de la crise de 1914, se levèrent pour le grand principe de la raison et de la justice dans les relations internationales.

S'il y avait déjà de l'héroïsme dans cette attitude que dire de ce grand capitaine qui le 28 août

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assuma courageusement, sous sa seule responsabilité, le risque suprême de battre en retraite jusqu'à la ligne de la Marne, sans se cacher que s'il échouait, si son armée se démoralisait dans la retraite, il risquait de se faire une place dans l'histoire et une destinée plus ignominieuses encore que celles de Bazaine. Adoptant la tactique de Fabius et de Washington et avec un courage moral aussi digne d'admiration, il battit lentement en retraite et le jour où il finit par faire volte-face et par présenter son visage à l'ennemi ses forces, même en y comprenant ses réserves, ne dépassaient pas un million d'hommes, tandis qu'en face de lui se trouvaient au bas mot i ,500,000 hommes, grisés par la victoire. En une bataille, une des plus glorieuses de l'histoire de tous les peuples, plus grande peut-être dans ses conséquences pour l'avenir que cette bataille de Tours dans laquelle Charles Martel refoula l'invasion sarrasine, l'armée de la France, sous la conduite du général Jofïre, remporta une des plus grandes victoires dont il soit fait mention dans l'histoire de l'humanité et préserva de la destruction les principes qui sont à la base de la civilisation.

Hélas! elle en paya le prix! J'ai visité une partie du champ de bataille de la Marne et que de fois ai- je vu, dans ces belles campagnes de France dorées par la moisson, quelque petit cimetière, et, en cherchant à déchiffrer les noms qui surmontaient chaque tombe, ai-je trouvé cette tendre et belle inscription où se lit toute la gran-

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deur morale et la beauté d*âme de la France: ** Un enfant de France, mort pour la Patrie ! "

J'ai compris alors ce qu'avait voulu dire Miss Aldrich dans ce charmant petit volume, Un sommet de colline sur la Marne, lorsqu'elle raconte qu'ayant demandé à une jeune femme dont le mari venait de la quitter pour rejoindre l'armée: *' N'êtes- vous pas triste de vous séparer de votre mari?" "Mais je ne suis que sa femme, la France est sa mère," avait répondu la vaillante épouse. Pour les Français la maternité de la France n'est pas une figure de rhétorique, un simple assemblage de mots. C'est un fait d'une réalité absolue. Quand un soldat français meurt sur le champ de bataille c'est pour ceux qui le pleurent comme si sa mère l'avait pour jamais entouré de ses bras et serré contre son sein maternel.

C'est cette âme enfantine, n'a-t-il pas été dit un jour "à moins que vous ne soyez semblables aux petits enfants?" et le fait que chaque soldat sent qu'il est un enfant de sa patrie, qui a insufflé à la France cette exaltation du patriotisme, égale à tout ce que le monde a jamais vu de plus beau dans ce genre, qui, plus encore que le génie militaire des Jofïre, des Foch, des Manoury, des Galliéni, a remporté l'éclatante victoire du mois de septembre 1914. Sonlevés ainsi au-dessus d'euxmêmes un million d'hommes accomplit ce miracle de la Marne en infligeant une défaite décisive à la plus grande armée et la mieux outillée qu*il y eût alors au monde.

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A cet égard permettez-moi de dire en passant qu'on est un peu porté, non pas en Angleterre ni en France, mais dans ce pays-ci, à diminuer la part prise par Tarmée de Sir John French à la victoire de la Marne. Je suis sûr que vous n'entendriez jamais tomber de la bouche d'un général français la moindre insinuation de ce genre. L'Angleterre donna toute son armée pour sauver la France. Elle la donna si promptement qu'au bout de quelques jours les soldats que j'avais vus marcher de nuit à travers les rues de Winchester, et qui avaient vu eux-mêmes le soleil se coucher sur les collines du Hampshire, le virent se lever le lendemain sur les coteaux de Normandie. Relativement petite en nombre, elle était superbement équipée et grande par son courage. Cette armée, en livrant un brave combat d'arrièregarde, aida Jofïre à ramener son armée sur la ligne de la Marne sans précipitation exagérée comme sans démoralisation. Aucun Français n'émettrait l'idée que la victorieuse armée de la Marne ne devait pas une part proportionnée de la gloire de cette immortelle victoire au petit mais valeureux contingent anglais qui fit, sous les ordres du Général French, tout ce que le grand Commandant-en-chef lui demanda de faire.

Permettez-moi aussi, après avoir fait justice de cette accusation, de m'attaqueren passant à une autre déclaration faite tout uniquement à l'usage des Américains,, Avant de quitter l'Angleterre,

j'ai pu lire le récit d'une interview accordée à la presse par un certain juge Nippert, de Cincinnati. Je ne sais pas ce que c'est que le juge Nippert. Jamais je n'ai entendu parler de lui. Mais c'est probablement la faute de mon ignorance. En tout cas, le juge Nippert, après s'être réchauffé au soleil des regards de l'empereur Guillaume, a dit que des tranchées allemandes établies devant Reims il avait pu voir toutes les tuiles de la Cathédrale, cet antique berceau du Christianisme en France, et aussi révéré dans ce pays que l'Abbaye de Westminster l'est en Angleterre, et il a ajouté que la structure "en était encore intacte, et qu'elle servait encore" d'église. Il fallait évidemment déduire de là que l'édifice n'avait pas souffert et que pas une tuile même n'en avait été détruite. Si des tranchées allemandes le juge Nippert a pu voir chacune des tuiles de la Cathédrale de Reims, il fera bien de consulter sans tarder soit un ocuHste, soit un spécialiste des maladies mentales, car il possède ou bien la vue la plus longue dont il soit fait mention dans les annales de l'ophthalmologie, ou bien une imagination devant laquelle même un psychologue du genre Mùnsterberg se pâmerait d'admiration. La portée de ses yeux est d'autant plus extraordinaire qu'il n'y a pas et qu'il n'y a jamais eu une seule tuile sur la Cathédrale. La puissance des lunettes d'observation allemandes peut donc être démontrée par ce fait, dont il a été donné déjà de nombreuses preuves dans la littérature de cette guerre, qu'elles

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peuvent faire voir non seulement ce qui est invisible, mais même ce qui n'a jamais existé.

Il y a à peu près un mois aujourd'hui que je me trouvais dans la Cathédrale de Reims, alors que les obus tombaient encore toutes les cinq minutes dans la ville, dans laquelle restaient encore 20,000 civils. J'y vis dans le toit une ouverture faite une quinzaine de jours avant ma visite et causée par un obus qui faillit tout juste pulvériser presque le dernier des merveilleux vitraux du treizième siècle qui ornaient la grande basilique Gothique, la plus grandiose peut-être du monde entier. J'ai vu les splendides broderies Gothiques de son toit, le merveilleux découpage de ses pierres, ses arcs majestueux, tout cela mutilé et hors d'état d'être jamais réparé. S'il est vrai que le squelette de la Cathédrale soit encore debout et qu'une restauration quelconque en soit encore possible, elle ne pourra cependant jamais recrouvrer sa glorieuse beauté, l'éclat adouci qu'elle devait à la succession de tant de siècles. Elle ne sert plus à aucun usage religieux, elle est vide de tous ses trésors, les stalles du chœur sont détruites, tout ce qui reste à l'intérieur, c'est le drapeau de la France qui flotte encore fièrement et défiant l'ennemi du sommet d'un de ses piliers.

Et puisque je suis en train laissez-moi démolir encore un autre mensonge de cet ultra-laborieux bureau allemand de la presse. L'amirauté allemande n'a cessé de prétendre avoir coulé le dreadnought anglais Warspite pendant la bataille du

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Jutland. Il y a deux mois environ j*ai inspecté le Warspitej auquel on finissait de donner une nouvelle couche de peinture. Il flotte toujours et a l'air de se très bien porter. On devrait ouvrir une nouvelle souscription ayant pour but de distribuer aux agents allemands de la presse des exemplaires de la peu véridique biographie de George Washington, due à la plume du pasteur Weems, car ils y pourront lire la fameuse histoire du cerisier, qui, bien que fausse en elle-même, fait comprendre néanmoins le prix de la vérité et ce qu'il y a d'insensé à prendre des libertés avec les faits.

J'ai été à Verdun, à l'heure présente le point du monde le plus héroïque. Y a-t-il jamais eu dans l'histoire une semblable bataille, soit pour les dimensions, soit au point de vue de la grandeur morale? Quelques jours encore et il y aura deux cents jours et deux cents nuits que les deux armées luttent l'une contre l'autre sans interruption, et je puis vous dire, bien que je ne puisse vous révéler d'où je tiens ce renseignement, que les pertes de toutes sortes subies à Verdun, s'élevaient le mois dernier à 800,000 hommes. Comme un mur de pierre le poilu français tient bon depuis près de deux cents jours à cette barrière orientale de la France dans la bataille la plus acharnée de l'histoire, et il peut encore dire à son courageux et robuste agresseur: "Jusqu'ici et pas un pas de plus; tes superbes vagues s'arrêteront là."

C'est ce courage immortel dont font preuve à

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Verdun les ennemis autant que les amis, qui fait de la guerre un si gigantesque paradoxe moral. La raison principale qui fera toujours du soldat aux yeux du monde un héros quasi divin c'est que, s'élevant au-dessus des incidents ordinaires de la vie quotidienne, il est prêt à donner ce qu'il a de plus précieux, son existence même, pour les êtres qu'il aime et pour la cause en laquelle il a foi. Au-dessus de cet idéal, impossible à l'homme de s'élever, vu que tout ce que le guide spirituel de notre race a pu faire, c'a été de donner son sang pour les autres. C'est là ce qui établit une espèce de ressemblance entre le soldat qui tombe sur le champ de bataille et l'auguste Martyr, et c'est ce qui donne une infinie et impérissable beauté au Lion de Lucerne de Thorwaldsen. Les braves gardes suisses, dont il rappelle la mort, n'étaient pas inspirés par l'amour de la patrie, puisqu'ils servaient l'étranger, mais siniplement par un sentiment de fidélité envers leur cause et envers leur devoir professionnel, fidélité allant "jusqu'à la mort." La patte du lion, posée sur les lys des Bourbons dans l'ombre mystérieuse des montagnes éternelles, a servi de symbole à l'artiste pour exprimer cette éternelle vérité.

C'est cette considération qui fait d'un champ de bataille comme celui de Verdun, un terrain sanctifié, car pour des milliers et des milliers d'hommes les hauteurs qui l'environnent ont été comme la montagne du Calvaire ; ses champs où des milliers de guerriers ont versé le sang de leur braves cœurs

peuvent en toute révérence se comparer à un Jardin de Gethsémané dans lequel d'innombrables héros ont senti sur leurs fronts la sueur de la mort "comme des gouttes de sang."

Les rues de Verdun, dans lesquelles, lors de ma visite, les obus tombaient encore, ont chacune été pour nombre de vaillants hommes, une Voie Douloureuse par laquelle ils s'acheminaient à un sanglant trépas. Dans une seule usine de Verdun, qui fut subitement consumée par des obus incendiaires, il mourut plus de trois cents hommes brûlés vifs.

C*est un fait digne de mémoire que cette époque si dominée par les préoccupations commerciales nous ait ainsi montré le courage humain porté à son plus haut degré, car si d'un côté le passé ne nous montre rien qui dépasse l'héroïque défense de Verdun, il semble inconcevable que dans l'avenir les hommes puissent mourir en plus grand nombre et plus courageusement pour leur pays, et c'est ce que l'on peut dire également du poilu français et du soldat allemand.

Si jamais la France et l'Allemagne, ces deux grands gladiateurs de l'arène de l'histore, en arrivent à se regarder avec moins d'inimitié, ce sera dû au respect que les braves assiégeants et les braves défenseurs de Verdun doivent ressentir pour la fidélité poussée "jusqu'à la mort" qui s'est manifestée dans les deux armées.

Je voudrais pouvoir parler librement du général commandant l'armée de Verdun, mais prononcer

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son nom ce serait violer les stipulations en vertu desquelles il m'a été donné de visiter le front. J*aimerais le nommer, car c'est une des individualités les plus séduisantes qu'il m'ait été donné de rencontrer. Telle est la camaraderie démocratique de l'armée française que tout ce qui distinguait ce chef d'un quart de millions d'hommes du plus humble soldat posté dans les tranchées, c'étaient trois étoiles sur sa manche; en. dehors de cela il portait l'uniforme bleu régulier de l'armée avec, sur la tête, son casque de fer. Quand il m'a accompagné à travers les rues de Verdun, j'ai vu partout les visages des soldats s'illuminer en lui disant: "Bonjour, mon général!" Et il leur répondait par le même salut fraternel.

Le général nous offrit à dé jeûner dans une des retraites souterraines de la vieille citadelle de Vauban; il avait fait faire un menu miméographié qui sera toujours pour moi un de mes souvenirs les plus chers. Je lui demandai d'écrire au dos quelques mots. Les voici :

''En souvenir de votre aimable visite à Verdun je profite de l'occasion pour vous donner l'assurance de mon admiration et de ma sympathie pour votre grand et généreux pays."

Sur ce menu il y avait un petit dessin représentant le coq gaulois faisant entendre sa voix des remparts de Verdun. En le voyant je ne me disais pas seulement combien justifié était ce chant de victoire, car je peux vous assurer que la bataille de Verdun est, autant dire, gagnée.

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mais il me vint à l'esprit une idée allant plus au fond des choses.

M'est avis qu'une des plus nobles allégories dramatiques qui aient jamais été composées est due à un écrivain français, Rostand, et elle a pour titre * ' Chantecler. ' * Vous vous rappelez que "Chantecler" représente le généreux idéaliste, et qu'est-ce que le Français a jamais été sinon un idéaliste, non seulement un idéaliste en théorie, mais un idéaliste toujours prêt à sacrifier sa vie pour son idéal?

Je ne sais pas si Rostand a eu l'intention de présenter dans son "Chantecler" une personnification de la France, peut-être l'Ambassadeur de France peut-il m'éclairer sur ce point, mais il m'a semblé à moi, en relisant cette noble allégorie il y a quelques jours, que ce brave et charmant idéaliste symbolisait bien la France. Peut-être dans son généreux enthousiasme le coq gaulois, comme Chantecler, s 'imagine- t-il à tort qu'il fait lever le soleil, mais pourtant la France peut àbon droit s'enorgueillir d'avoir plus d'une fois, comme Chantecler, proclamé l'aurore empourprée de la démocratie.

Chantecler est persuadé que son cri matinal chasse à la fois les ombres de la nuit et les oiseaux des ténèbres. Et parlant de son cri il nous dit :

... Et ce cri qui monte de la Terre,

Ce cri, c'est un tel cri d'amour pour la lumière,

C'est un si furieux et grondant cri d'amour

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Potir cette chose d'or qui s'appelle le Jour, Et que tout veut ravoir . . .

Et lorsque monte en moi ce vaste appel au jour,

J'agrandis tellement toute mon âme pour

Qu'étant plus spacieuse elle soit plus sonore

Et que le large cri s'y élargisse encore ;

Avant de le jeter c'est si pieusement

Que je retiens ce cri dans mon âme, un moment ;

Puis, quand, pour l'en chasser enfin, je la contracte,

Je suis si convaincu que j'accomplis un acte;

J'ai tellement la foi que mon cocorico

Fera crouler la nuit comme une Jéricho . . .

... Et sonnant d'avance sa victoire,

Mon chant jaillit si net, si fier, si péremptoire,

Que l'horizon, saisi d'un rose tremblement,

M'obéit!

Tel est le génie, telle est l'histoire de la France !

Ç*a été pour moi une grande bonne fortune de pouvoir m'entretenir avec nombre d'Anglais haut placés dans la politique ou dans l'armée, et en France j'ai rompu le pain avec trois généraux distingués de l'armée, Gouraud, Lasson et Dubois, enfin, grâce à l'extrême courtoisie du gouvernement français, j'ai passé une demi-heure avec le général Jofïre. Il ne m'est pas permis de répéter ses paroles; ce ne serait pas bien me conduire envers lui, bien que tout ce qu'il m'a dit ne pût que plaire à cet auditoire, C'est un des hommes les plus modestes que Dieu ait jamais créés. J'étais dans son cabinet, attendant son entrée avec

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une émotion facile à comprendre, quand je le vis paraître, avec sa noble et magnifique prestance, sans pompe, sans annonce, sans épée ni décoration quelconque, sans aucun membre de son Etat- Major; il vint à moi, me souhaita la bienvenue avec un aimable sourire, et il me sembla, en présence de ce guerrier modeste, silencieux et si bien équilibré, que j'avais devant les yeux la réincarnation de George Washington. Ressemblera-t-il à Washington administrateur et homme politique? c'est le secret de l'avenir, mais en tant qu'homme de guerre la ressemblance du héros de la Marne avec le Lion de Trenton est à s'y méprendre.

Je sens dans mon âme que Joffre et ses compagnons d'armes considèrent sincèrement leur lutte pour la civilisation comme assurée du triomphe. Ils ont traversé la période critique du grand conflit. Sur la Marne ils ont fait reculer l'envahisseur. A Verdun ils ont démontré qu'ils pouvaient repousser l'attaque la plus effroyable dont ait fait mention l'histoire, et au nord aussi bien qu'au sud de la Somme ils ont prouvé par "la difficulté et les dimensions des choses accomplies," qu'ils peuvent aussi attaquer avec succès. Sur ce dernier théâtre depuis le premier juillet jusqu'à l'heure présente, en plus de deux mois de combats presque ininterrompus, en dépit d'un petit nombre de réactions momentanées, le progrès des Alliés vers l'est s'est fermement maintenu. Et si vous aviez pu voir comme je l'ai fait, le terrain accidenté de la bataille de la Somme, vous comprendriez

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que ce n*est pas un mince succès que d'avoir fait reculer de jour en jour un ennemi bien préparé et des plus braves, d'autant de milles que cela a été fait. Cela démontre que dans cette effroyable lutte ils ont conquis la supériorité, et c'est dans cette supériorité que réside la promesse du succès définitif.

Pendant que je parcourais avec le romancier américain bien connu, Owen Johnson, les rues de Verdun, il nous est venu à tous deux une idée que je m'engageai à communiquer au premier auditoire américain devant lequel je prendrais la parole après mon retour dans mon pays. La France a généreusement reconnu les services rendus individuellement à sa cause par les Américains depuis le début de la guerre; mais il y a une chose que nous pourrions faire et qui plairait^ je crois, tout spécialement aux Français. Elevons à Verdun un monument qui serve à exprimer l'admiration de l'Amérique pour la valeur héroïque qu'a déployée la France.

Comment pourrions-nous mieux prouver notre reconnaissance pour les nombreux et généreux dons offerts par la France à l'Amérique, comme la statue de la Liberté, de Bartholdi, qui se dresse dans notre grand port de New York? Ce monument devrait s'inspirer de la plus grande générosité, car, quant à l'art, quel art pourrait rendre pleine justice à l'immortelle vaillance des soldats français de Verdun?

Ces hommes aux tuniques gris- bleu té, la tête

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recouverte d'un casque comme les têtes rondes de Cromwell, auront dans l'histoire une place au moins égale à celle des légions qui suivirent Napoléon à Rivoli, à Arcole, à Marengo, à Austerlitz, à léna, à Friedland, à la Moscowa, à Leipsig et à Waterloo. Egal en valeur à la vieille garde de la Grande Armée, le poilu en diffère pourtant par son absence de jactance, la perfection de sa discipline, son infatigable vigueur, sa foi invincible. La France est toujours, suivant l'expression de Sir Philip Sidney, **cet ennemi qu'on aime," car le monde entier, y compris ses ennemis, admire le soldat français, le monde presque entier aime le poilu comme le type le plus accompli du courage martial.

Si le poilu s'est montré l'égal d'Hector en bravoure, assurément aussi la femme française dans cette lutte à mort s'est dressée rayonnante comme Andromaque, et, comme l'héroïne troyenne "souriant bravement à travers ses larmes." Jamais l'héroïque enthousiasme de l'hymne de la Révolution ne s'est manifesté plus noblement que sur les bords de la Marne, de l'Aisne et de la Somme :

"Allons, enfants de la Patrie, Le jour de gloire est arrivé."'

' Ces deux vers sont cités en français dans l'original. — (T.)

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