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ANNEXE II L'AMÉRIQUE ET LES ALLIÉS

[Discours prononcé par Lord Bryce au déjeûner offert à Londres par la Société Londonienne des Pèlerins en l'honneur de l'auteur, le 5 juillet 1916.]

MiLORDS ET Messieurs:

Je me lève pour vous inviter à boire avec moi à la santé de M. Beck. C'est le premier déjeûner de la Société des Pèlerins depuis celui de juillet 19 14, à-peine antérieur à la guerre, et nous ne pouvions guère prévoir alors quelle dette nous allions contracter envers M. Beck et ses compatriotes pour la sympathie manifestée par la grande majorité d'entre eux envers nos efforts et nos luttes passées et pour l'appui moral donné par eux à la cause qu'ils considéraient comme la cause de la justice. M. Beck n'est pas un inconnu parmi nous. J'ose à-peine me permettre de vous le présenter parce que je suis sûr qu'il ne peut y avoir personne d'entre vous qui ne sache quels admirables services il a rendus à la cause des Alliés dans son propre pays. Sans sollicitation aucune de la part des Alliés, animé uniquement par l'enthousiasme qui lui est naturel pour ce qu'il considère comme juste et conforme au droit, M. Beck, peu après les débuts de la guerre, se mit à en étudier les causes, à en rechercher les responsabilités et publia sur ce sujet

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un ouvrage qui pour la clarté des exposés et la force convaincante des arguments n'a été surpassé, ni même peut-être égalé, par aucun écrivain depuis le commencement de la guerre. M. Beck, en sa qualité de légiste expérimenté, comme devait l'être un membre aussi distingué de la profession dont il est un des ornements, comprit la nécessité d'examiner la question au point de vue juridique, et à l'aide d'une analyse, à la fois claire et exempte de passion, des faits et des circonstances qui ont précédé la guerre, produisit l'ouvrage le plus convaincant, intitulé La Preuve, et montra ainsi de quel côté se trouvent la justice et le droit. Je me permettrai de dire encore qu'il est à votre connaissance que M. Beck a rendu un autre service. Il est allé au Canada et les discours prononcés par lui dans ce pays y ont soulevé un enthousiasme grandissant, s'il était possible, pour la cause commune au service de laquelle le Canada a déployé une si magnifique vaillance. Il n'y a rien dans ce passé de jours sombres, de jours d'épreuves, qui nous cause plus de satisfaction, ni qui nous remplisse d'un plus grand espoir et d'un plus grand enthousiasme pour l'avenir, que le fait que l'opinion publique aux Etats- Unis a été d'accord avec l'opinion publique au Canada, et que des deux côtés il nous est venu cet appui moral qui est pour nous d'un si haut prix. M. Beck ne nous fait qu'une courte visite, au cours de laquelle nombre d'entre nous auront, j'espère, l'occasion de se rencontrer avec lui en particulier, et pendant laquelle il visitera aussi une assez grande partie du pays pour lui faire voir que les sentiments que nous éprouvons ici, à Londres, se manifestent avec non moins de sincérité et d'ardeur sur toute la surface de

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notre pays. Quand il s*en retournera il voudra dire à ses compatriotes ce qu'il aura vu ici et il leur dira tout spécialement pourquoi ici, et dans toute la Grande Bretagne, nous sommes résolus à continuer cette guerre avec la plus grande énergie. M. Beck vous dira ce que Ton pense aux Etats-Unis, mais je crois ne pas trop déflorer son discours en vous disant que depuis que le pour et le contre ont été bien compris, et cela en grande partie grâce aux efforts que lui et d'autres ont faits pour éclairer ses compatriotes, l'opinion de tout ce qu'il y a de meilleur et de plus éclairé aux Etats-Unis s'est déclarée avec une quasiunanimité en notre faveur. Il y a pourtant aux Etats-Unis un certain groupe, peu considérable, d'hommes qui s'appellent Amis de la Paix, et que l'on entend exprimer de temps à autre l'opinion que les terreurs et les horreurs de la guerre sont si grandes que les Puissances sont tenues, quels qu'en soient les risques, de conclure la paix à n'importe quel prix. J'ai reçu, il y a quelques jours des Etats-Unis, et il en est probablement de même de plusieurs d'entre vous, une adresse signée d'un certain nombre, pas très grand, de citoyens des Etats-Unis, représentant à nos compatriotes que la guerre n'aura aucun résultat décisif, qu'elle se terminera, comme on dit, en partie nulle et que ce que nous avons de mieux à faire ce serait de faire la paix à n'importe quelles conditions, ce qui veut dire, je suppose, aux conditions que l'Allemagne serait prête à accepter dès à-présent. Je remarque qu'une grande partie des signataires peu nombreux, de cette adresse, est d'origine allemande ou porte des noms allemands, ce qui n'est pas sans vouloir dire quelque chose. Maintenant, si vous me

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le permettez, je voudrais dire à M. Beck, et je crois pouvoir le faire en votre nom, pourquoi nous ne sommes nullement disposés à suivre ce conseil, et je suis sûr que quand il aura eu l'occasion de se renseigner sur l'opinion du pays il rapportera à ses propres compatriotes un exposé non moins complet qu'exact de cette opinion. M. Beck, nous aussi, que vous voyez ici, nous sommes des amis de la paix. Parlant en mon propre nom je puis dire que j'ai travaillé pour la paix à la fois au Parlement et hors du Parlement, pendant plus d'une trentaine d'années, et je vois autour de moi nombre d'hommes qui en on fait tout autant. Nous sommes aussi affectés par les horreurs de la guerre que peut l'être n'importe quel pacifiste des Etats-Unis. Nous ne le cédons à personne quant au désir de voir prendre fin ces horreurs et cette effusion de sang. Il n'y a personne ici, n'est-il pas vrai. Messieurs? qui n'ait perdu des parents, des amis, qui contribuaient puissamment pour lui à la joie et au plaisir de l'existence. Pourquoi donc est-ce que nous pensons que le moment de faire la paix n'est pas encore arrivé? Tout d'abord. Messieurs, cette guerre n'est pas destinée à finir en partie nulle. Les Alliés triompheront. Nous croyons à leur triomphe final non pas seulement parce que nos propres troupes ne cessent de refouler les Allemands en France, non seulement à cause des brillants progrès des armes russes, non seulement à cause de la résistance des soldats de la France, solides comme un roc, et se livrant contre l'ennemi à des contre-attaques magnifiques, dignes de la vaillance héréditaire de cette grande nation. Si nous le croyons, si nous n'avons jamais cessé de le croire, c'est que nous savons

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que la prépondérance des forces est du côté des Alliés, que nos ressources sont plus grandes que celles de rennemi et que grâce à cette supériorité de forces nous triompherons sur terre, et aussi que nous savons que nous possédons inébranlablement la maîtrise de la mer. De plus nous sommes convaincus que le gouvernement allemand n'est pas prêt à faire la paix à des conditions qu'il nous soit possible d'accepter. Peut-être le gouvernement allemand sait-il qu'il sera battu, mais le peuple qu'il gouverne ne le sait pas encore. Il a nourri ce peuple de mensonges, le laissant dans une ignorance complète du véritable état des choses. Il s'est efforcé de tromper et d'encourager le peuple par une perspective de conquêtes territoriales et d'annexions et il n'a pas le courage maintenant de reconnaître la vérité et de désappointer le peuple allemand en acceptant la paix à des conditions auxquelles il nous soit possible, à nous et à nos alliés, de consentir. Il y a une autre chose encore que je prierai M. Beck de redire à ses compatriotes. C'est^ceci: Nous autres, en Grande Bretagne, nous sentons qu'une paix quelconque, basée sur la situation actuelle ne serait pas une véritable paix. Ce ne serait qu'une trêve. Ce serait une trêve pleine de malaise, de constantes anxiétés et d'alarmes continuelles. L'on continuerait à se préparer à la guerre, et les nations plieraient de nouveau sous le poids terrible des armements. Il y a enfin une raison de plus pour ne pas faire la paix à l'heure présente. Ce n'est pas pour nous-mêmes que nous luttons; c'est pour de grands principes envers lesquels nous avons un devoir à remplir. Nous luttons pour ces principes de justice et d'humanité qui ont été foulés aux pieds par le gou-

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vemement allemand et qui doivent être défendus à n'importe quel prix. Nous ne haïssons pas le peuple allemand. Nous n'avons aucun désir de démembrer l'Allemagne ni de causer au peuple allemand des maux d'une nature durable. Notre ennemi, c'est le gouvernement allemand. Ce que nous voulons extirper c'est ce mauvais esprit qu'un long régime de prussianisme a implanté en Allemagne. Nous voulons discréditer une caste militaire et un système militaire qui menacent tous les pays du monde, qui menacent les pays de l'Amérique, eux aussi, M. Beck, et votre pays tout autant que le nôtre. Ici, en Europe, l'Allemagne, depuis 1871, ne s'est pas contentée d'être une nation grande et prospère, vivant en paix avec les nations voisines. Sous l'influence de cette caste dominatrice et de cet esprit militaire et agressif, s'est développé le désir de dominer le monde et maintenant il n'y a pas de salut pour le monde si l'on n'arrive pas à discréditer cet esprit et cette caste. Si cet esprit est arrivé à s'enraciner, si cette caste est arrivée à dominer l'Allemagne et à imposer son joug au peuple allemand, cela est dû à une série de succès dans trois guerres, celles de 1864, de 1866 et de 1870. C'est le prestige de ces trois guerres, dont l'Allemagne est sortie victorieuse, qui a permis à cette caste d'établir sa maîtrise sur le peuple allemand et de faire pénétrer en lui cet esprit d'agression dont il est saturé, si bien qu'aujourd'hui rien, si ce n'est la destruction de ce prestige, rien si ce n'est le discrédit jeté sur cette caste, ne mettra le peuple allemand en état de recouvrer sa liberté. J'espère, et je crois que nous voyons déjà quelques signes qui justifient cet espoir, que lorsque cet esprit aura été arraché du sol allemand,

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lorsque le peuple allemand aura recouvré cette liberté à laquelle il aspirait avant l'établissement de la domination de Bismarck, il sera de nouveau disposé à vivre en paix avec ses voisins. Jusque là nous devons aller de l'avant. Ce n'est pas dans le but de gagner quoi que ce soit pour nous-mêmes que nous avons décidé de prendre part à cette guerre, et tout ce que nous demandons maintenant comme résultat de la guerre, c'est que sécurité nous soit assurée pous nousmêmes et notre grand empire d'au-delà des mers, c'est que la Belgique et la France du nord soient débarrassées de l'envahisseur, c'est que la Belgique soit dédommagée des souffrances qu'elle a endurées, et qu'en Orient il soit fait les changements nécessaires pour empêcher les alliés Turcs de l'Allemagne de jamais se remettre à massacrer leurs sujets chrétiens, et pour empêcher l'Allemagne de faire des dits alliés des vassaux et des instruments pour cette marche vers l'Est qui fait partie de ses plans. Messieurs, il nous faut aller de l'avant, jusqu'à ce que l'Allemagne ait été mise dans un état d'esprit la disposant à accepter les sus-dites conditions. La bataille que nous livrons est une bataille en faveur de ces principes de justice qui ont été foulés aux pieds le jour où en Belgique on a massacré des non-combattants innocents de tout crime, le jour où d'innocents noncombattants ont été engloutis avec le Lusitania. Les Alliés doivent redoubler d'efforts pour vaincre. Ils doivent redoubler d'efforts jusqu'à ce que ces principes aient triomphé, jusqu'à ce qu'ait été établie une paix durable, reposant solidement sur la base du Droit et de la Liberté. Messieurs, je vous invite à boire à la santé de notre ami, M. Beck.

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