LES NATIONS EN DETRESSE
**Et il y aura des signes dans le Soleil et dans la Lune, et dans les étoiles, et une telle détresse des nations qu'on ne saura que devenir sur la Terre, la mer et les ondes faisant un grand bruit. De sorte que les hommes seront comme rendant l'âme de peur, et à cause de l'attente des choses qui surviendront dans toute la Terre." — Saint-Luc, chàp. xxi., versets 25, 26.
La guerre est le phénomène le plus surprenant et le plus lugubre de la vie humaine. A travers tous les siècles c'est par elle que Thumanité a connu le paroxysme de la souffrance. Aussi vieux que le monde, aussi ininterrompu que le cours de l'histoire, le problème d'une paix juste et durable est aussi vital aujourd'hui, il réclame une solution aussi impérieusement que le jour où retentirent ces mots: ''Caïn, Caïn, qu'as- tu fait de ton frère?"
Dix-neuf siècles ont passé depuis qu'est apparu sur terre Celui que les voix d'innombrables populations ont salué du glorieux titre de Prince de la Paix, et pourtant aujourd'hui la paix semble sur terre aussi impalpable que l'arc-en-ciel, arcen-ciel symbole de promesses peut-être, mais pourtant sans substance aucune, simple combinai-
4 La Guerre et T Humanité
son des rayons de plus en plus brillants du soleil de la justice qui percent à travers les larmes de la miséricorde humaine. En vérité il avait bien prévu, le Maître, que guerres et bruits de guerre continueraient à bouleverser Thumanité longtemps après sa venue. Il avait prédit qu*il fallait que "ces choses se fissent** car "nation se lèvera contre nation et royaume contre royaume." Il avait annoncé que longtemps après sa venue il y aurait sur terre
une telle détresse des nations qu'on ne saura que devenir sur la Terre. ... De sorte que les hommes seront comme rendant l'âme de peur, et à cause de l'attente des choses qui surviendront dans toute la Terre.
Sa terrible prophétie s*est réalisée à la lettre, et c'est dans le sang qu'est écrite l'histoire des siècles qui se sont succédé depuis son temps. Le char de triomphe de la civilisation a été im char de guerre, passant comme celui de Jaguemaut sur le cou d'innombrables victimes. Tout le long de l'avenue des siècles l'on voit marcher sans trêve ni répit cette armée de spectres ainsi décrite par l'abbé Perreyve:
*' Invisible aux yeux du corps, mais trop clairement visible aux yeux de l'âme, la grande armée des morts, des abandonnés, des oubliés, l'armée des cruelles, tortures et des longues infirmités qui poursuit sa
"Les Nations en Détresse** 5
marche fatale derrière ce que nous appelons la gloire." '
Si la nature dans sa pitié ne faisait pas disparaître les débris humains que la guerre laisse derrière elle, comme d'une année à l'autre elle fait disparaître les feuilles mortes de l'automne, il n'y aurait dans l'Enfer de Dante aucim cercle comparable en horreur à cette terre ensanglantée. C'est bien rarement, peut-être n'est-ce jamais, qu'au cours de deux milliers d'années le Temple de Janus a été complètement fermé.
Chose encore plus triste, les horreurs de la guerre, loin de s'atténuer pendant la succession des siècles, semblent au contraire croître constamment en intensité, à mesure que le génie dominateur de l'homme découvre de nouveaux moyens de destruction.
Il est vrai que jusqu'au début de la guerre actuelle les lois de la guerre étaient au vingtième siècle beaucoup plus humaines qu'au premier; et pourtant le vingtième siècle a vu, de la part d'un des groupes de combattants, un retour à l'ancienne barbarie et l'oubli complet de ces principes d'humanité qui s'étaient développés dans les temps modernes et qui cherchaient, autant qu'il était himiainement possible, à restreindre les horreurs de la guerre aux seuls combattants.
* Dans l'absence du texte original la traducteur s'est vu dans la r^rettable obligation de retraduire en français la version du traducteur anglais. — (T.)
6 La Guerre et T Humanité
Au début de la guerre nul n'aurait pu penser au torpillage du Lusitania, Aujourd'hui la répétition d'actes similaires en a fait un lieu commun dans une controverse diplomatique bien près d'être oiseuse. Quand même les lois de la guerre auraient eu pour effet de ne point étouffer cet esprit d'humanité qui s'est manifesté dans les progrès naturels de la race à travers la succession des siècles, il n'en resterait pas moins que les horreurs de la guerre se seraient multipliées par suite des conquêtes de l'homme sur la nature et par l'élargissement continu du domaine de la chimie, de manière à dépasser de beaucoup l'horreur de tout ce qui s'était vu dans le passé. La civilisation a contemplé avec épouvante le spectacle de gigantesques holocaustes qui s'accomplissaient avec la violence d'un cataclysme.
Antérieurement le maximum de la préparation militaire avait été atteint par xme armée de 700,000 hommes, la Grande Armée de Napoléon. Aujourd'hui les combattants se comptent par millions et quotidiennement des batailles entre des forces égales en nombre à cette puissante armée avec laquelle Napoléon passa jadis le Niémen font à peine le sujet d'un très bref paragraphe dans les communiqués officiels. Jadis la bataille la plus longue durait moins d'une semaine. Aujourd'hui (Septembre, 191 6) après deux cents jours de luttes ininterrompues, qui remplissent le jour et la nuit, la bataille, et quelle bataille! continue encore sur le front oriental de la France,
*'Les Nations en Détresse" 7
une bataille dans laquelle il y a eu plus de neuf cent mille hommes tués, blessés ou faits prisonniers, et qui dans son horreur inimaginable dépasse tout ce qui s'est vu depuis que le monde est monde. En cinq jours Brousilofï a fait prisonniers plus d'Autrichiens que Napoléon ne commandait d'hommes àWaterloo, et pourtant une demi-colonne est tout ce que la presse quotidienne peut consacrer à cette écrasante poussée. Dans les seize batailles les plus importantes du dix-huitième siècle il est tombé moins d'hommes qu'il n'en est tombé jusqu'à présent à Verdun, et les quarantesix batailles les plus importantes du dix-neuvième siècle, Austerlitz, la Moscova, Leipzig, Waterloo, Gettysburg et les autres, n'ont pas coûté la vie à autant d'hommes que l'Allemagne n'admet en avoir eus de tués au feu dans la guerre actuelle. Pour tout cela nous avons ime grande compensation, c'est que jamais au cours de l'histoire, l'héroïsme humain, l'héroïsme presque divin de l'homme, n'a atteint des hauteurs aussi sublimes.
Les conditions de la lutte ont de même radicalement empiré. Les espaces célestes au-dessus de nos têtes servent maintenant de champ de bataille, aussi bien, d'ailleurs, que les profondeurs de la mer. Les humains luttent aujourd'hui comme les oiseaux dans l'air, comme les poissons dans l'océan, comme les taupes sous la terre, et ils n'ont pas de peine à faire mieux que les animaux inférieurs car, comme l'a dit Pégoud, le grand
aviateur français: "Les oiseaux ne savent pas voler."
Le premier venu des grands vaisseaux de guerre qui ont récemment pris part à la gigantesque bataille livrée au large de la côte du Danemarck aurait aisément, avec son armement moderne, mis en fuite à Trafalgar les flottes combinées de l'Espagne, de la France et de l'Angleterre; c'eût été comme un épervier dans un pigeonnier, et pourtant une seule torpille sufïit pour détruire en un clin d'œil un de ces Léviathans de l'Océan. "La pompe, la splendeur, les détails d'une glorieuse guerre," tout cela a disparu ainsi que les occupations même d'Othello. Pendant l'été de 191 6 l'auteur a eu l'avantage d'assister en témoin pendant trois jours à la bataille de la Somme comme l'hôte de l'Etat-major Général britannique. De l'éclat romantique de la guerre il n'a pas vu grand' chose; c'est à-peine s'il a entendu quelques roulements de tambour ou s'il a vu flotter quelques drapeaux. C'était une guerre industrielle et mécanique de dimensions colossales. Des milliers d'hommes, chacun s'achamant à s'acquitter de sa tâche personnelle, s'occupaient lentement à faire sauter leurs adversaires de positions réputées inexpugnables. C'était un véritable Enfer dans lequel la capacité illimitée de tout faire et de tout souffrir atteignait des dimensions qui mettent l'imagination au défi de les décrire.
L'horreur tragique de cette guerre est mise en
**Les Nations en Détresse" 9
plus grand relief encore quand nous la comparons aux rêves ensoleillés de paix perpétuelle que nous entretenions jusqu'à la veille même de ce gigantesque conflit. Nous vivons dans un temps de grande désillusion.
Le 23 juillet 1914, le monde semblait vivre dans un état de paix profonde. Jamais avant les chances du maintien permanent de la paix n'avaient semblé plus grandes. Jusqu'à un certain point dans toutes les nations il s'était élevé des entrailles du peuple un cri demandant de meilleurs moyens de régler les diflférends internationaux. Nombre d'hommes d'Etat éclairés croyaient fermement que la mise en pratique de L'arbitrage international allait abolir la guerre, et plus d'un des Etats de l'Europe avait accepté l'offre des Etats-Unis de s'entendre avec lui pour soumettre à l'arbitrage tous leurs différends, même ceux qui sembleraient par leur nature avoir trait à des questions intéressant l'honneur national.
Le chemin de fer, la navigation à vapeur, le télégraphe avaient, semblait-il, mêlé les uns aux autres les individus de toutes les nations, leur donnant une communauté de but, d'entendement, d'intérêts qui devait, on l'espérait, avoir donné naissance à un sentiment de solidarité humaine grâce auquel l'appel à la force deviendrait impossible et sans utilité. '*Le parlement de l'Humanité et la Fédération du Monde" avaient semblé se montrer à l'horizon alors que les représentants de quarante-quatre Etats souverains
lo La Guerre et l' Humanité
s'étaient à deux reprises réunis à la Haye, et, avec quelque chose qui commençait à ressembler à l'unanimité, avaient promulgué quelques dispositions pratiques pour le règlement des différends internationaux.
La tempête des passions humaines, qui avait sévi pendant chacun des siècles antérieurs, semblait en train de s'apaiser, et dans les cieux les penseurs les moins avancés etix-mêmes croyaient apercevoir l'arc précurseur de la paix des éléments. Les relations plus étroites établies entre les travailleurs manuels des principales nations semblaient présager que ceux qui supportent la plus grande partie du fardeau physique de la vie du monde en assureraient la paix. Bien au-dessus des cris discordants qui, aux siècles antérieurs, s'échappaient des lèvres de nations exaspérées jusqu'à la frénésie, ceux d'entre nous qui s'efforçaient de mettre leurs âmes à l'unisson de la symphonie du progrès universel croyaient entendre les accents bien plus nobles d'une fraternité et d'une bonne volonté mutuelle de plus en plus grandes. Comme tout progrès moral est le produit d'une lente évolution, semblable à celle de la nature physique, nombreux étaient ceux qui croyaient que l'organisme de l'Etat de l'Avenir, embrassant l'Humanité tout entière, passait lentement mais sûrement par les premières phases de son évolution, bien qu'encore sous une forme tout-à-fait rudimentaire et embryonnaire.
**Les Nations en Détresse" ii
Ça été pendant tous les âges le rêve des maîtres de la science du droit et de la science politique. Ce n'est nullement une conception moderne. En vérité par qui a-t-elle été jamais mieux précisée que par le jurisconsulte espagnol Juarez, qui a précédé Grotius, le soi-disant créateur du Droit des Gens? Voici comment s'exprimait ce savant et hardi penseur:
Le fondement du Droit des Gens réside en ce fait que le genre humain, bien que divisé en divers peuples et divers royaumes, possède néanmoins ime certaine unité, qui n'est pas simplement l'unité d'une espèce naturelle, mais qui est aussi politique et morale; comme cela se voit par le précepte d'amour mutuel et de pitié qui s'étend à tous les peuples, si étrangers qu'ils puissent être l'im à l'autre et quels que soient leur caractère et leur constitution. D'où il suit que bien qu'un Etat quelconque, république ou royaume, soit en lui-même une communauté complète, il n'en est pas moins un membre de ce tout qui constitue le genre humain; car tme telle communauté n'est jamais en état de se suffire à elle-même assez complètement pour n'avoir pas besoin d'assistance mutuelle de la part des autres communautés et de rapports avec elles, tantôt dans le but d'en retirer certains bénéfices, mais tantôt aussi par suite d'un besoin moral, d'un impérieux désir que révèlent les couttimes même de l'Humanité.
Comme ils sont modernes ces sentiments élevés, exprimés il y a près de quatre siècles, et pourtant quelle contraste entre cette généreuse conception
de la solidarité humaine et l'anarchie actuelle de la civilisation !
Le terrible cataclysme auquel nous assistons ne trouve pas non plus son explication dans les conditions économiques qui existaient en 19 14.
Presque toutes les nations civilisées voyaient leur prospérité s'accroître de jour en jour grâce à la pacifique rivalité du commerce, et nulle plus que cette nation dont la manie homicide qui en empoisonnait la caste dirigeante a précipité le monde dans la guerre actuelle. Ce terrifiant conflit, différent en cela de ceux qui l'avaient précédé, les guerres napoléoniennes, n'a pas eu son origine, comme à l'époque de la Révolution Française, dans une population à moitié affamée et à moitié affolée, et victime d'injustices qui n'étaient plus supportables. Dans ces jours paisibles du début de l'été de 19 14 la paix universelle semblait ''s'étendre comme un rayon de lumière à travers la surface du sol."
Parfois, au milieu de ces expressions d'un généreux idéalisme, il se faisait entendre une note discordante. Ceux qui doutaient, soit pour désespérer de l'humanité, soit pour ne point croire à la valeur de la paix, répétaient le plus fréquemment le mot de Moltke, l'ancien, s'exprimant ainsi dans son menaçant pessimisme:
"La paix n'est qu'un rêve, et ce n'est pas même un beau rêve."
Nous savons maintenant que nous nous laissions aller à une folle illusion. En mettant les
''Les Nations en Détresse" 13
choses au mieux le genre humain n'avait fait que bien peu de progrès vers un état de paix et ne pouvait en faire tant qu'existait aucune nation dont les ambitions et la politique s'inspiraient de la croyance à la suprématie de la Force sur le Droit. Nous savons maintenant, au prix de l'amertume dont nos âmes sont pleines, que le retour à la barbarie qu'implique la guerre dépend non pas de l'idéal des nations les plus nobles, mais des idées morales de la moins morale des nations. La conséquence c'a été cette ''détresse des nations" dont a parlé le divin Maître et non pas cette "bonne volonté entre les hommes" qui avait salué sa venue. Le véritable message de Tangélique cantique de la première des nuits de Noël c'est, dans une bonne traduction, non pas "bonne volonté envers les hommes," mais "paix aux hommes de bonne volonté." Paix pour les pacifiques, telle était la promesse, mais même ainsi modifiée deux mille années de guerre presque ininterrompue nous autorisent à croire que ce message n'était que la définition d'un idéal et non pas une réalité d'alors ni d'aujourd'hui. Comme George Eliot l'a dit de la justice — et justice et paix sont termes synonymes — la justice "n'est pas un fait situé hors de nous, c'est une aspiration interne de notre âme." La paix des pacifiques dépend forcément en grande partie d'un changement dans l'attitude des belliqueux. La chaîne de la paix ne peut jamais être plus forte que le plus faible des chaînons dont elle se compose,
car s'il faut être deux pour faire la paix un seul suffit pour commencer une querelle.
. De ce fait il ne se rencontre pas dans toute l'histoire une démonstration plus éclatante que la présente guerre, car s'il y a quelque chose d'évident c'est qu'en 1914 la France, l'Angleterre et la Russie ont fait tous leurs efforts pour maintenir la paix, allant presque jusqu'à l'effacement d'elles-mêmes et jusqu'à l'humiliation nationale, et que tous ces efforts en faveur du maintien dé la paix du monde se sont trouvés condamnés a l'avortement parce qu'il avait été décidé par l'Allemagne qu'à moins que le monde ne se soumît docilement à ses volontés, elle déchaînerait le fléau de la guerre. Presque en un clin d'œil le Samson Prussien a jeté bas le temple auguste de la civilisation. Aujourd'hui il en est de ce temple comme de la noble Cathédrale de Reims. Le squelette est encore debout, mais où en sont les merveilleuses sculptures et les éblouissants vitraux? Disparus à jamais. La civilisation doit maintenant se remettre à l'œuvre pour réédiiîer son temple tant bien que mal, et le problème, en apparence insoluble, de cette reconstruction est assez pour décourager l'âme la plus énergique.
L'on avait cru fermement que, grâce à la disparition de l'autocratie gouvernementale et à la puissance croissante de la démocratie, la guerre deviendrait impossible. Dans un récent article Lord Cromer a exprimé l'idée que l'esprit de la démocratie ne travaille pas pour la paix. Cela
**Les Nations en Détresse'* 15
est-il vrai? En général la démocratie d*une nation quelconque, soumise au règne de l'opinion publique est ordinairement, mais non invariablement, hostile à une guerre aggressive. Ce qui la rend belliqueuse ce sont ses émotions, rarement ses intérêts. En fait c'est là ce qui diminue sa valeur en tant que force pacifique car une nation démocratique est généralement peu disposée à se préparer à la guerre et ce manque de préparation constitue un appât pour l'agresseur. En 1914 la France n'était pas complètement préparée, TAngleterre, sauf sur mer, ne l'était pas du tout. S'il en avait été autrement peut-être l'Allemagne ne se fût-elle jamais risquée à attaquer. Le manque de préparation a fait hésiter l'Angleterre au moment critique, et cela a encouragé l'Allemagne à frapper subitement le coup qu'avait préparé sa duplicité. Il se peut donc qu'une démocratie, généralement pacifique, serve d'invite à la guerre; il est rare qu'elle en prenne l'initiative. La guerre actuelle n'a été amenée par la démocratie d'aucune nation. L'initiative première en appartient à l'esprit ambitieux, intriguant et calculateur de certains diplomates et de certains gouvernants de l'Europe Centrale, et les peuples des pays belligérants n'ont guère eu le temps de formuler dans leur esprit une politique de guerre avant que le fatal Rubicon eût été franchi sans espoir de retour en arrière. Il est bien certain que les deux grandes démocraties de l'Europe, celles de l'Angleterre et de la France, n'ont mani-
i6 La Guerre et l'Humanité
f esté dans cette crise aucune tendance belliqueuse.
Le péril imminent dans lequel Tagression allemande plaçait la France ne laissait pas au brave peuple de ce pays le choix entre deux alternatives; et il n*est pas surprenant qu*avec une unanimité au-dessus de tout éloge la nation Française se soit tout entière serrée autour de son drapeau et ait une fois de plus démontré, par son courage surhumain et son intelligence, son droit à être mise au nombre des nations héroïques de l'histoire du monde.
L'on ne peut pas non plus accuser avec justice la démocratie anglaise d'avoir manifesté dans cette crise un esprit impétueux et belliqueux. S'il y a une faute à lui reprocher c'est de ne s'être pas mise instantanément en ligne avec la Russie et la France le jour même où il n'y eut plus à se méprendre sur la menace de l'agression prussienne.
L'Allemagne avait une grande démocratie, une démocratie militante. C'était ce qu'on appelle le parti socialiste. Quels que fussent ses articles de foi en ce qui touche au gouvernement intérieur ou aux théories économiques ce à quoi il visait en fin de compte c'était la destruction de l'impérialisme et du militarisme. Bismarck avait essayé de l'étrangler comme un serpent parce qu'il voyait de quel danger serait sa croissance pour la dynastie de HohenzoUem. Avant la guerre l'Empereur Guillaume avait essayé de proscrire les socialistes comme en dehors du droit commun en politique. Malgré cela le parti socialiste
'*Les Nations en Détresse'' 17
s'est développé en Allemagne, si bien qu'à la veille de la guerre il s'appuyait sur plus de quatre millions d'électeurs et constituait la plus grande organisation politique du pays; sa véritable puissance gouvernementale, cependant, ne pouvait se comparer à sa force électorale, car le régime électoral de l'Allemagne n'est qu'une parodie du gouvernement "par le peuple."
Voyons maintenant comment cette masse militante de socialistes intellectuels s'est comportée quand son pays s'est lancé dans cette agression complètement injustifiée.
Son principal organe était le Vorwaertz; il ne se leurrait d'aucune illusion sur la nature du conflit. C'est ainsi que, le 25 juillet, deux jours après la remise de l'ultimatum autrichien à la Servie, il déclare dans un article de fond que "la furie guerrière, déchaînée par l'impérialisme, se met en marche pour promener la guerre et la destruction à travers l'Europe entière." Il condamnait la provocation du gouvernement austrohongrois et ajoutait que les demandes adressées à la Servie étaient "plus brutales que toutes celles qii'on avait jamais adressées dans l'histoire du monde à un Etat indépendant" et ne pouvaient "avoir d'autre but que de pro\oquer intentionnellement la guerre."
Le 29 juillet il condamnait le refus du Ministère des Affaires Etrangères allemand d'accepter la proposition de médiation de l'Angleterre et ajoutait que ce refus plaçait sur la tête du gou-
i8 La Guerre et l'Humanité
vernement allemand "la plus terrible des responsabilités devant le peuple allemand lui-même, devant les nations étrangères et devant le tribimal de l'histoire du monde." Son diagnostic de l'origine de la guerre est d'une exactitude absolue; il affirme "que les indications recueillies ont prouvé sans ombre de doute que la camarilla des potentats militaires a recours aux moyens les plus dépourvus de scrupules . . . dans le but de mettre à exécution son abominable résolution de déchaîner un conflit international et d'allumer sur toute la surface du globe un incendie qui dévastera l'Europe."
Même après la proclamation de l'état de siège et la mobilisation partielle, le 31 juillet, le Vorwaertz justifiait le refus de la Russie d'abandonner la Servie à l'Autriche et condamnait de nouveau la conduite de son gouvernement comme "absolument sans conscience." Nul critique de la politique allemande n'est allé plus loin dans la vigueur de sa condamnation que les expressions que je viens de citer.
Le 29 juillet il était tenu rien qu'à Berlin vingthuit grandes réunions de la démocratie socialiste pour condamner la guerre et l'on dit qu'à l'une de ces réunions n'aSvSistaient pas moins de 70,000 personnes.
Il faut en venir maintenant au désappointement qui a suivi. Le 4 août presque tous les membres du parti socialiste, il n'y avait guère qu'une quinzaine d'exceptions, changeaient com-
'*Les Nations en Détresse" 19
plètement d'attitude, votaient le premier crédit de guerre et se déclaraient subitement en faveur de la lutte. Lors du vote du second crédit de guerre, le 2 décembre, l'ancien chef des socialistes, le docteur Karl Liebknecht, était seul à voter "non" et en agissant ainsi il flétrissait publiquement la guerre et spécialement la violation de la neutralité de la Belgique et du Luxembourg. Depuis lors à chaque discussion du Reichstag, Liebknecht fidèle à lui-même s'est efforcé de mettre la vérité sous les yeux du peuple allemand.
Il n'est pas étonnant que ce courageux chef populaire soit maintenant en état d'arrestation comme accusé de trahison. Quand on en viendra à écrire l'histoire de cette grande guerre, il. n'y aura personne, dans aucime nation, dont l'héroïsme moral brille d'un plus vif éclat que celui de Karl Liebknecht. Il a été en réalité, l'un des plus braves, ou plutôt "le brave des braves." Sa voix, pourtant, n'a été que celle du prophète qui crie dans le désert. Nul ne peut refuser de voir que la grande masse de la population allemande, y compris les socialistes qui au début avaient condamné la guerre comme un crime impardonnable, a depuis lors cédé à la violence de la haine de races et n'a exercé jusqu'à présent, pour ainsi dire, aucune influence en faveur de la paix.
Pour tout dire il faut ajouter que dans n'importe quel pays la moyenne des individus n'aurait probablement pas agi autrement, car dans les périodes de surexcitation et de passion la démo-
cratie n'est généralement pas portée à empêcher la guerre. Aussi longtemps que des guerres injustes pourront de temps à autre être entreprises par un groupe limité d'hommes politiques en possession du pouvoir on ne pourra pas beaucoup compter sur la démocratie pour les en empêcher, surtout dans les pays où l'opinion publique peut être étouffée même en temps de paix et où le gouvernement du peuple est plutôt une illusion qu'une réalité. Il n'est pas raisonnable de s'attendre à ce que la démocratie puisse agir comme une force modératrice dans un pays où, comme en Allemagne, une presse soumise à la censure peut substituer de fausses apparences à la réalité. Les socialistes allemands, au début du mois d'août 1914, ont probablement cru au mythe d'une attaque gratuite de la Russie, mythe propagé par la presse sous l'inspiration du gouvernement, tout comme aujourd'hui nombre d'allemands s'im.aginent que leur pays a remporté sur les bords de la Marne une victoire stratégique.
Au début de cette guerre on croyait que les progrès de la civilisation avaient eu pour effet de développer entre les hommes les sentiments de fraternité en facilitant la communication des idées et en amenant des individus de nationahtés et de races différentes à se mieux connaître les uns les autres. Quand Paris et Washington peuvent correspondre par la téléphonie sans fil, et que leur conversation peut être interceptée à Honoloulou, le monde, en ce qui a trait à la
**Les Nations en Détresse" 21
facilité des communications, est réduit aux dimensions d'une pointe d'aiguille; et s'il ne fallait rien de plus pour le maintien de la paix que de mettre les hommes à même de communiquer rapidement les uns avec les autres le problème de la cessation de la guerre serait bien près d'être résolu. Malheureusement la multiplication des communications entre les hommes et les facilités qui leur sont données de se mettre en contact étroit les uns avec les autres dans le monde des affaires et dans la vie de société ont aussi un autre résultat, celui d'accroître les possibilités de friction, surtout à une époque atteinte de névrose comme la nôtre, où pensées et passions semblent n'être retenues que par un fil mince comme une toile d'araignée. Qui peut savoir ce que fera un sensitif? On peut en dire autant d'un âge aussi compliqué que le nôtre.
Supposez que le différend Austro-Serbe se fût produit en d'autres temps, alors que les communications étaient moins faciles et moins rapides, l'on aurait eu au moins le temps de la réflexion et il se peut que la guerre n'eût jamais éclaté. Mais par suite des facilités dues au télégraphe et au cable l'imbroglio diplomatique qui a précédé la guerre a suivi son cours comme si le Tsar, l'Empereur Guillaume, le roi George, Sazonoff, le comte Berchtold, von Bethmann-Hollweg, Viviani et sir Edward Grey avaient été tous réunis dans une même pièce. Et quand on se dispute face-à-face, et non pas à une distance respectueuse,
22 \jdi. Guerre et rHumanîté
nous savons combien les passions s*échaufïent vite, et avec quelle rapidité la dispute peut passer à travers toutes les phases décrites par Touchstone dans Comme il vous plaira. C'est exactement ce qui est arrivé en 1914. Le 23 juillet le monde était dans un état de paix profonde, et alors, en une semaine, voilà qu'il y eut entre gouvernants et hommes d'Etat un échange de télégrammes qui semblaient partir de fusils à tir rapide et qu'en un clin d'œil le monde se trouva tout environné de flammes, tout simplement parce que l'un des groupes d'hommes prenant part à la dispute avait décidé d'imposer sa volonté aux autres nations ou d'avoir recours à la guerre.
A cet égard l'horizon, en ce qui est des chances de réalisation du rêve de la paix perpétuelle, est plus sombre que jamais, car il n'y a pas seulement ceci, que le monde s'est transformé en une chaudière bouillante de haines, mais que ces haines persisteront pendant au moins un demi-siècle. Ce à quoi nous assistons ce n'est pas une querelle ordinaire qu'avec un peu de bonne volonté réciproque on peut arriver à arranger. Les blessures infligées sont trop profondes. Il n'y en a jamais eu de plus profondes dans l'histoire. Au-dessus des campagnes dévastées, des foyers détruits, des tombes à-peine fermées les hommes des deux groupes de nations dirigeront les uns vers les autres, pendant une génération au moins, des regards chargés d 'une haine irréconciliable. Com-
**Les Nations en Détresse" 23
ment alors un contact plus étroit entre eux pourrait-il servir la cause de la paix?
Alors que par suite de moyens assez rares de locomotion et de communication chaque nation vivait renfermée chez elle sur un territoire bien défini et séparé de celui des autres, le contact, et partant la friction, étaient moindres, tandis qu'aujourd'hui la facilité des communications a incontestablement eu pour résultat de développer une friction sociale qui, accentuée par l'intensité de la concurrence commerciale, a fini par accumuler ime masse de combustible à laquelle il est au pouvoir du premier Erostrate venu de mettre le feu.
Il y a des gens qui ont cru que l'accroissement des facilités offertes au développement de l'intelligence aurait nécessairement pour effet d'élever le niveau moral de l'humanité, et que l'on trouverait là un véritable obstacle à la guerre. Telle était l'opinion de Lord Haldane, opinion développée par lui dans l'important et profond discours prononcé à Montréal en 1913, devant l'Association du Barreau Américain. Il y parle d'une loi plus élevée qui trouve sa sanction et sa véritable puissance dans la conscience et à laquelle il donnait le nom allemand de '^Sittlichkett/' Il citait un professeur de l'Université de Goettingue, du nom de Jhering, attribuant à la langue allemande le mérite d'être la seule qui eût pu trouver un nom réellement distinctif et scientifique pour cette forme plus haute de la morale humaine.
24 La Guerre et T Humanité
Il semble bien regrettable que ce génie particulier de la langue allemande, qui seul pouvait inventer une telle expression, n'ait pas réussi à faire pénétrer les principes de cette ^^ Sittlichkeif* dans la manière dont l'Allemagne s'est comportée pendant la guerre.
La ^^ Sittlichkeit,''^ suivant la définition de Lord Haldane, c'est cette ligne de conduite poursuivie avec continuité, dominée par la morale plutôt que par la loi, qui comprend tous les devoirs civiques qu'il est de mauvais goût de ne pas accomplir, ou bien, suivant la définition de Fichte, c'est l'ensemble de ces principes d'action qui sortent " de cette base cachée et uniforme d'activité que nous considérons comme toujours présente dans l'individu dont les actes ne s'en écartent pas et qui nous permet de prédire ce qu'il va faire sans crainte de nous tromper."
En d'autres termes, traduisant pour le commun des mortels la pesante phraséologie philosophique de Fichte, nous dirons que la *^ SittlichkeU/* c'est le caractère, une habitude de conduite morale, procédant moins d'une volonté consciente d'ellemême que des impulsions spontanées de la nature intime de l'homme.
Si le développement de l'intelligence à lui tout seul suffisait pour produire un type plus élevé de ^' Sittlichkeit^'^ d'après la définition que nous venons de donner de ce terme, il faudrait naturellement s'attendre à ce que l'Allemagne, le pays dans lequel l'instruction est le plus systé-
*'Les Nations en Détresse'* 25
matique et qui est, à certains égards, le plus profondément savant du monde, ne se fût pas seulement conformée dans cette guerre aux usages établis, et qu*une civilisation plus humaine s'était donné tant de peine pour développer, mais à ce qu'elle dût même dépasser ses adversaires par le degré d'esprit chevaleresque manifesté dans sa conduite. L'usage principal de la ^^ SittlichkeiV^ c'a été de corrompre l'intégrité intellectuelle des principaux érudits, savants et philosophes de l'Allemagne et de les amener à justifier des attentats absolument indignes de pardon.
L'obstacle à ce que cette ^^ Sittlichkeit^^ puisse être acceptée comme un remède pour la guerre tient aux différentes conceptions de la ^' Sittlichkeit'^ qui prévalent dans les différentes nations. En fait la même nation peut avoir différentes ** Sittlichkeit*' dans différentes occasions. Ainsi pour la Turquie la ^^ Sittlichkeit^^ dans ses relations avec l'Arménie diffère considérablement de celle qu'elle observe quand elle a pour adversaire la France ou l'Angleterre, et il m'est souvent arrivé d'entendre déclarer à des officiers anglais que "le Turc fait la guerre comme un gentleman,^*
Quand la guerre sera terminée et qu'on en sera revenu aux procédés de la paix je doute fort que l'esprit militariste prussien puisse arriver par aucun procédé intellectuel à admettre qu'un acte quelconque des Allemands dans la dite guerre n'ait pas été conforme aux prescriptions de la ^^ SittlichkeiV^ la plus élevée. A cet égard la
26 La Guerre et T Humanité
psychologie prussienne a été pour le monde une révélation. Couler le Lusitaniay fusiller Edith Cavell, renouveler à Lille "l'enlèvement des Sabines," tout cela, à ces martinets, semble tellement naturel qu'il leur est impossible de comprendre l'indignation du reste du monde. Le théoricien allemand est "le sot le plus savant de la Chrétienté."
Ceci nous amène à une des questions les plus intéressantes et les plus importantes que soulève le problème de la paix à venir.
Comment traiter les hommes responsables du gouvernement, les hommes d'Etat, les généraux, les amiraux qui dans cette guerre se sont rendus coupables de violation des préceptes de la civilisation et des lois de la guerre?
Dans les autres guerres, chaque fois que dans la bataille l'on a, en somme, respecté entre ennemis les prescriptions de la chevalerie, le vainqueur dans son attitude vis-à-vis du vaincu, a tenu, à l'heure de la victoire, à faire preuve d'une véritable magnanimité. Washington refusa d'accepter l'épée de Cornwallis; Grant rendit, immédiatement après l'avoir acceptée, celle de Lee au grand capitaine des armées confédérées et exigea que chacun de ses soldats des Etats du Sud, ruiné par la guerre, eût son cheval pour se remettre à cultiver sa ferme. Lorsque Washington fut mort, quelques années à-peine après la fin de la Révolution, les navires anglais mirent leurs pavillons en berne et les plus grands éloges
**Les Nations en Détresse*' 27
décernés à l'illustre soldat furent ceux qui vinrent de l'Angleterre.
Est-ce qu'il n'y aura aucune pénalité pour le comte Berchtold qui, après avoir assuré solennellement à l'Europe que la Servie serait traitée de la manière la plus conciliante, a notifié ensuite l'ultimatum le plus brutal qu'ait connu l'histoire?
Von Tirpitz, l'homme qui a inauguré la guerre contre les non-combattants et par les ordres duquel le Lusitania a été coulé, sera-t-il à l'avenir regardé comme un honorable vaincu?
Zauberschweig qui a ordonné et von Bissing qui a permis l'exécution d'Edith Cavell pendant les heures de nuit, après que leurs subordonnés avaient assuré au représentant des Etats-Unis de la manière la plus solennelle que rien ne serait fait avant qu'il en eût été prévenu, seront-ils traités, une fois vaincus, en soldats fidèles à l'honneur?'
Ces généraux prussiens qui ont fait pousser devant leurs soldats des troupeaux de femmes et d'enfants belges, qui ont sans pitié fait fusiller d'innocents otages, qui à Lille ont condamné des milliers de Françaises à ime écœurante servitude, et qui ont tout fait pour contraindre à la soumission par la politique de la terreur une nation à laquelle il n'y avait rien à reprocher, leur sera-t-il permis d'échapper à la main de la justice?
L'Empereur Guillaume qui a foulé aux pieds les bases fondamentales de la civilisation en vio-
* Ecrit avant la mort du général von Bissing. — (T.)
28 La Guerre et T Humanité
lant, malgré les solennelles assurances de son pays, la neutralité de la Belgique, va-t-il être traité dans l'avenir avec la considération due au chef honorable d'une grande nation?
L'Amérique, en s' attaquant au problème des méfaits des corporations, a trouvé qu'il fallait ne pas tenir compte de la fiction de la personne civile, déclarer que la culpabilité était toujours personnelle et infliger les pénalités édictées par la loi aux individus même qui avaient commis des délits au nom d'une corporation. Le salutaire effet de cette décision a été immédiat et manifeste.
Au moment où, dans cette crise, sera arrivée l'heure du jugement est-ce que la Cour Suprême de la Civilisation ne va pas s'ériger en Cour d'Assises et alors quel châtiment infiigera-t-elle à ces criminels chamarrés de décoration qui ont déchaîné sur le monde cette effrayante tragédie.'*
Le fait que dans la suite ils seront en butte à l'exécration des sages et des gens de bien de toutes les nations, y compris la leur, constituera-t-il une punition suffisante?
Peut-être trouvera-t-on dans cette dernière question une réponse aux précédentes, mais ce n'est pas mon avis à moi. Ne sera-ce pas pour la civilisation un devoir impérieux de prouver qu'il y aura désormais un dangereiix passe-temps pour les diplomates sans scrupules et les soldats ambitieux à livrer le monde aux horreurs de la guerre?
Le problème moral n'est pourtant pas aussi simple que sembleraient l'indiquer les questions
"Les Nations en Détresse*' 29
qui précèdent. Il faut cependant s*en préoccuper, car, lors du séjour récemment fait par l'auteur en France et en Angleterre, il a été vivement frappé de ce fait que les publicistes de ces deux pays discutaient avec passion la question de savoir si l'on pouvait accepter de leurs ennemis des offres quelconques de paix qui ne reconnaîtraient pas le droit d'imposer réparation adéquate à tous ceux des belligérants qui se seraient rendus grièvement coupables de violation des lois de la guerre et des préceptes de la vie civilisée.
L'assassinat du capitaine Fryatt et par-dessus tout l'inhumaine et cruelle déportation des femmes de Lille et autres villes de France, occupées par les Allemands, pour les contraindre au travail des champs sous la menace des baïonnettes prussiennes, ont été les dernières gouttes d'eau dont on dit qu'elles font déborder le vase. L'opinion publique en est arrivée sur ce point à un tel degré de surexcitation que M. Asquith s'est vu forcé, dans une séance du Parlement, de s'engager devant ses concitoyens exaspérés à exiger, le moment venu, d'autres réparations que des conditions ordinaires de paix.
Répondant à une question du Daily Telegraph de Londres, qui m'avait demandé mon opinion sur ce sujet, j'ai fait la déclaration suivante dans son numéro du 19 juin 1916:
La punition après la guerre des atrocités commises soulève un problème nouveau et des plus difficiles
30 La Guerre et T Humanité
à résoudre. Que ces atrocités justifient et au delà une réparation sommaire, cela ne peut être mis en doute ni au point de vue de la justice ni à celui du bon sens. Mais le châtiment, après un traité de paix, des individus, risque, à moins qu'il ne soit infligé pour la cause la plus claire et d'une manière qui exclue toute possibilité d'esprit de vengeance, de créer un précédent qui, s'il était suivi dans les guerres à venir pourrait introduire dans l'existence des pays civilisés une interminable vendetta. Malgré cela il faut reconnaître que le prestige du droit des gens, qui jusqti'à présent avait servi à affaiblir les horreurs de la guerre, serait singulièrement compromis si l'on allait jusqu'à amnistier les révoltantes violations des lois de la guerre. En Amérique nous nous sommes trouvés en face d'un problème sensiblement analogue en ce qui a trait aux méfaits des corporations. Nous avons découvert que des individus personnellement incapables de malhonnêteté restaient absolument froids en face des pratiques malhonnêtes des corporations dont ils faisaient partie, et qu'ils en acceptaient les bénéfices sans le moindre scrupule. Il n'aurait servi de rien de punir la personne civile que constituait la corporation; il a donc fallu poser le principe que dans ces affaires la culpabilité était chose individuelle, et que les méfaits de ces corporations pouvaient être considérés comme des actes criminels de ceux de leurs administrateurs qui en étaient les auteurs et qui cherchaient à s'abriter derrière une fiction légale tout-à-fait arbitraire.
Il n'est pas surprenant que nombre de personnes sensées et animées d'un esprit de justice, se soient
'*Les Nations en Détresse" 31
demandé si ce principe de culpabilité personnelle ne pouvait pas s'appliquer aux actes de cruelle oppression accomplis par des soldats agissant au nom d'une nation. Mais la tâche qui consiste à déterminer dans chaque espèce les principes de la responsabilité criminelle et les actes eux-mêmes, me paraît, dans une guerre colossale comme celle d'aujourd'hui, présenter des obstacles presque insurmontables. Je me permettrais d'émettre l'idée que, la guerre une fois terminée, les Nations Alliées fissent choix de cinq jurisconsultes distingués et que quatre des nations neutres, par exemple, la Hollande, la Suisse, l'Espagne et les Etats-Unis, fussent requises de désigner chacune un autre jurisconsulte, et que la commission ainsi formée fût chargée de déterminer d'abord les actes des Puissances Centrales dont la nature serait assez odieuse pour justifier, après la guerre, le traitement de leurs auteurs comme des criminels de droit commun, et aussi dans quelles circonstances et de quelle manière il pourrait être procédé contre eux. Il faudrait que ces principes fussent aussi généreux que possible pour les vaincus, et ne fussent pas en contradiction avec les intérêts les plus élevés de la civilisation qui demandent que l'on manifeste à l'égard des vaincus individuellement un esprit de générosité, de peur que la civilisation ne retourne en arrière vers la barbarie des premiers âges, alors que le vaincu était traité sans aucune pitié. Il serait à-propos à cet égard de se rappeler les immortelles paroles de Lincoln, "sans malice envers personne, avec charité envers tous." Il n'y a pas d'incident de cette guerre qui présente d'une manière plus frappante le problème ici posé que le torpillage du
Lusitania, qui constituait un massacre voulu et sans justification aucune de non-combattants, et notamment de femmes et d'enfants. Amnistier un tel acte ce serait infliger une blessure inguérissable aux intérêts les plus sacrés de la société humaine, et la responsabilité de ce que nous appelons en Amérique "l'individu placé plus haut" est ici parfaitement claire.
Ce sont là des idées que j'émets, ce ne sont nullement des conclusions, car la question tout entière me paraît une des plus embarrassantes qui aient jamais été soumises aux publicistes et aux jurisconsultes. Tout ce que j'ai voulu constater c'est le sentiment de plus en plus fort observé par moi, aussi bien en Angleterre qu'en France, qu'il fallait que cette question reçût une solution assurant la punition des coupables; il n'y a pas à se méprendre sur cette tendance, et il me semble de la plus haute importance que publicistes et juristes se mettent sans retard et sérieusement à l'étude du grave problème ainsi posé.
Pour aller jusqu^au bout de ma pensée, j'ajouterai que je savais fort bien que les gouvernements de Hollande, de Suisse, d'Espagne et des Etats- Unis ne tiendraient probablement pas à être représentés dans un tribunal criminel international comme celui-là, mais c'est là une difficulté dont il serait facile d'avoir raison; dans le cas où les dits gouvernements refuseraient la participation officielle qui leur serait demandée, les Alliés n'auraient qu'à inviter eux-mêmes quatre jurisconsultes distingués appartenant à chacune des
"Les Nations en Détresse'* 33
quatre nations susnommées ou à d'autres nations neutres.
On remarquera qu'il était proposé par moi que les Nations Alliées eussent la majorité dans ce tribunal, et cela pour la raison bien simple que cette question les regarde principalement; car lorsque les Alliés auront mis fin victorieusement à la guerre, ce sera leur droit incontestable de déterminer eux-mêmes et à leur manière le genre de paix qu'ils imposeront. Les nations neutres ont eu de nombreuses raisons de refuser de prendre part à ce qui à certains égards constitue une guerre civile dans le domaine de la civilisation. Cette abstention peut en bien des cas se justifier et elle n'est jamais sans explication, mais la détermination de ne point prendre part à la guerre fait qu'il serait peu sage à une nation neutre d'intervenir soit pendant les hostilités, soit après, pour suggérer et surtout pour déterminer le caractère de la paix à conclure. Cela ne ferait aucun bien. Cela pourrait faire infiniment de mal.
Pour cette raison le tribunal international, qui résoudra le très délicat problème moral que j'examine en ce moment, devra être maître de sa décision, car cette décision fera nécessairement partie des conditions de paix.
L'avantage de compter des neutres parmi les juges de ce tribunal c'est que cela donnera, au point de vue moral, un grand poids aux décisions qui pourront être prises. Etant donné que la conscience de la civilisation tout entière se soulève
34 La Guerre et rHumanîté
contre l'idée de frapper des individus, à moins que les circonstances n'en fassent une impérieuse nécessité, il n'est pas probable que la majorité d'un tel tribunal recommandât une mesure quelconque, s'il était entretenu des doutes par au moins deux des juges neutres au sujet de sa sagesse ou de sa justice. Bien certainement l'assentiment donné par les juges neutres à telle mesure qui serait adoptée aurait une grande influence pour faire approuver par la conscience de l'humanité le châtiment infligé.
Pour faire comprendre l'attitude sur cette question des meilleurs éléments de la nation anglaise, je ne puis mieux faire que de citer les commentaires du Telegraph au sujet de mon interview:
Il est clair que nous sommes ici en face d'un problème aussi grave que complexe. Quand nous avons affaire à des malfaiteurs comme ceux qui sont responsables du torpillage du Lusitania et de l'assassinat de la sœur Cavell et du capitaine Fryatt, c'est un mouvement naturel de l'âme humaine que d'insister pour le châtiment le plus sévère qu'il nous soit possible d'infliger. Le sentiment d'indignation dans ce pays est si violent, si fort, si inextinguible, que nous avons déjà entendu le premier ministre affirmer, de la manière la plus claire à la Chambre des Communes, la détermination du gouvernement britannique d'agir d'accord avec nos Alliés pour exiger que les coupables reçoivent le châtiment le plus exemplaire. La forme de la pénalité est, bien entendu, une toute
**Les Nations en Détresse" 35
autre question et sur ce point il y a place pour une grande diversité d'opinions. Nous croyons néanmoins que sur le point principal la nation anglaise a pris son parti et que rien ne pourra ébranler sa résolution. En un certain sens nous n'hésitons pas à nous considérer comme les champions d'une grande loi morale qui a été foulée aux pieds. La civilisation européenne, et la paix de l'avenir, seraient toutes deux condamnées à disparaître s'il pouvait être admis un moment que des actes d'une criminalité aussi grande et aussi atroce pussent échapper au châtiment. "Mais, dit M. Beck, "le châtiment des individus risque, à moins qu'il ne soit infligé pour la cause la plus claire et d'une manière qui exclue toute possibilité d'esprit de vengeance, de créer un précédent qui, s'il était suivi dans les guerres à venir, pourrait introduire dans l'existence des pays civilisés une interminable vendetta." Cela est parfaitement vrai et nous ne devons certainement pas perdre de vue cette considération. Ceux qui se posent en défenseurs du prestige de la morale et de la loi doivent agir en conformité avec la mission qu'ils assument, et ne doivent ni se transformer en impitoyables bourreaux ni établir une espèce de continuité de mauvais exemples. Comment donc trouver notre voie entre ces deux principes contraires — réparation pour des crimes barbares et renonciation à ce qui ne serait que de la vengeance pure et simple? Sur ce point M. Beck met en avant une idée des plus intéressantes et d'une véritable valeur.
Nous ne savons pas jusqu'à quel point il serait possible de créer une telle commission de jurisconsultes, ni, en vérité, s'il serait sage d'abandonner cette
36 La Guerre et T Humanité
question aux hommes de loi sans leur associer des hommes politiques et des hommes de guerre. Mais la valeur de l'apport de M. Beck à l'étude de la question réside en ce fait qu'il possède une claire vision des deux lignes de conduite opposées Tune à l'autre, entre lesquelles, d'une façon ou d'une autre, il faut que nous arrivions à nous frayer notre chemin. Nous ne devons pas laisser échapper les coupables; mais nous ne devons manifester aucun esprit d'amère vengeance. Si nous connaissons bien nos concitoyens, ils ne sont certainement pas vindicatifs de nature. Ils sont plus en danger de trop incliner du côté de l'indulgence que de celui d'une impitoyable sévérité. Peut-être, en raison de ce fait même, n'est-il que plus nécessaire de déclarer le plus nettement possible et même de prendre le monde entier à témoin que nous entendons exiger pleine et entière réparation. Nous n'irons pas à l'encontre des principes de Lincoln, "sans malice envers personne et avec charité envers tous." Mais il surgit des crises dans l'histoire où amnistier des crimes passés ce n'est ni plus ni moins qu'une preuve de faiblesse morale, et où l'incapacité de punir les coupables constitue une infraction sérieuse aux grandes lois qui dominent tous les rapports entre les hommes.
Incontestablement le développement des engins de destruction sert jusqu*à un certain point à empêcher la guerre, et il est probablement vrai qu'il y a longtemps que la guerre eût été déchaînée par la Prusse n'eussent été les chances terribles de la lutte, chances qui ont fait hésiter jusqu'à
**Les Nations en Détresse'* '37
ces êtres au cœur endurci que sont les militaristes prussiens. Le prince de Bismarck a dit une fois que la première guerre qui éclaterait entre la France et TAllemagne serait d'une exceptionnelle férocité, et, empruntant non sans raison une métaphore au vocabulaire des abattoirs, il a dit que le vainqueur "saignerait à blanc" sa victime. Cette lugubre métaphore a trait à la coutume des bouchers de faire sortir jusqu'à la dernière goutte de sang de certains bestiaux afin de rendre leur chair tout-à-fait blanche.
L'Europe a depuis lors vu la réalisation de cette cruelle prédiction de Bismarck, faite par lui avec la conviction absolue que ce serait la France qui serait "saignée à blanc " par le couteau du boucher. Si au mois de juillet, 19 14, le monde politique et militaire de Vienne et celui de Berlin avaient pu prévoir ce que serait l'horreur de cette guerre et surtout quelle proportion de ces souffrances retomberait sur leurs patries respectives, il est douteux qu'ils eussent, comme ils l'on fait, mis en feu tout l'édifice de la civilisation.
Le monde a reçu la leçon la plus terrible qui lui ait été infligée depuis les débuts de son existence, et, étant données les conséquences épouvantables qui se sont déroulées sous nos yeux, il est probable qu'on y regardera à deux fois maintenant avant de se lancer dans la guerre. Mais le maintien d'une paix qui ne repose que sur la crainte ne peut être ni permanent, ni juste, car une telle paix n'est due généralement qu'à la
soumission des Etats les plus faibles aux volontés souvent injustes de ceux qui sont plus forts qu'eux.
Avant la guerre on regardait l'arbitrage international comme la panacée suprême contre le fléau de la guerre. Des hommes d'Etat éclairés avaient en ce remède une confiance qu'à la lumière des récents événements il faut bien déclarer avoir été quelque peu déplacée. Incontestablement, entre des nations qui sont en somme pacifiques et qui ne désirent rien d'injuste, l'arbitrage international est un moyen très pratique de régler les différends. Mais il est sans efîicacité aucune dès que de deux nations ou de deux groupes de nations en présence il y a une nation ou un groupe de nations qui n'a aucun désir d'obéir à la justice. Nul individu, nulle nation ne soumettra à l'arbitrage un différend dans lequel on se rend compte que l'adversaire s'efforce tout simplement d'infliger un préjudice gratuit et prémédité.
La grande leçon qui ressort de cette guerre et la grande restriction qui en résulte pour la politique de l'arbitrage international c'est qu'il y a quelque chose de pire que la guerre, à savoir l'injustice. Il peut donc y avoir une paix qui ne soit pas préférable à la guerre. Il peut y avoir telle paix qui soit déshonorante; et mieux valent mille morts que mille actes déshonorants. Ne vaudrait-il-pas mieux mille fois voir disparaître la civilisation que de voir l'injustice en possession paisible de la puissance grâce à l'abus de la force.
L'amour de la guerre est assurément un grand
''Les Nations en Détresse" 39
mal; c'a été pour rhumanité un fléau incalculable; il a retardé le progrès de la civilisation; mais les choses seraient infiniment pires si la crainte abjecte de la guerre devenait le bouclier de l'injustice. Le but de l'humanité doit être la paix par la justice, et pour pouvoir y arriver sans encombres il faut cultiver assidûment entre les nations un respect mutuel et la droiture des procédés. Mais si ces deux biens, justice et paix, ne sont pas tous deux immédiatement à notre portée, mieux vaut mille fois la justice par la guerre que l'injustice par la paix, car une paix qui par lâcheté sacrifie la justice et place l'injustice au pouvoir retarde le progrès et révolte la conscience de l'humanité. De la poHtique de non intervention sans égard aux circonstances, Ruskin a dit avec justesse qu'elle est ''aussi égoïste et aussi cruelle que la pire frénésie de conquête, et qu'elle n'en diffère qu'en étant non seulement malfaisante, mais lâche." Dans ces lignes de l'homme qui pourrait bien avoir été le plus noble interprète de la morale à notre époque, les pacifistes à tout prix des Etats- Unis peuvent trouver une utile leçon.
Le défenseur de la cause de l'arbitrage international le plus sûr de lui-même doit lui-même reconnaître qu'il y a des sujets qui sont justiciables des tribunaux et d'autres qui ne le sont pas, et que ces derniers dépassent la portée de son remède. Les premiers sont généralement des sujets d'importance secondaire; ce sont des sujets à-propos desquels les nations ne partiraient en
40 La Guerre et T Humanité
guerre en aucun cas ; les autres sont ceux à l'égard desquels l'arbitrage international est généralement impuissant à empêcher un conflit. La marche des nations vers leurs destinées historiques, les mouvements instinctifs des races, ces forces qui sont irrésistibles comme des glaciers, les arrangements internationaux y pourraient mettre obstacle aussi bien que les habitants de Chamounix pourraient arrêter le mouvement en avant de la Mer de Glace.
Tout le monde doit reconnaître que la valeur incontestable de l'arbitrage international réside dans ce fait qu'il met à la disposition des nations une procédure adaptée au temps de paix, applicable aux seules questions au sujet desquelles les nations peuvent discuter l'une avec l'autre et au sujet desquelles les deux partis sont également désireux de découvrir de quel côté est la justice. Lord Russell de Killowen, dans un discours prononcé par lui en 1896, à Saratoga, devant l'Association du Barreau Américain, après avoir parlé des nombreux exemples d'arbitrage international qui avaient abouti au succès au dix-neuvième siècle et qui atteignaient alors le chiffre de soixante-quinze, a défini, et avec exactitude, de la manière qui suit, les cas auxquels s'applique ce remède :
i°Les cas où les droits en discussion dépendent de la réalité de faits au sujet desquels il y a un honnête dissentiment; 2° les cas où, les faits ayant été établis, les droits dépendent de l'application
**Les Nations en Détresse'' 41
de quelque principe intelligible du droit international; 3° les cas où le différend peut s'arranger à l'aide de concessions mutuelles, n'affectant ni des intérêts vitaux ni l'honneur national.
Nul ne mettra en question la valeur de ce remède dans des controverses de ce genre; mais ce sont là véritablement les sujets à-propos desquels aucune nation ne voudrait, dans son état normal, avoir recours à la guerre. Dans des cas comme ceux-ci la médiation d'une puissance amie des deux partis a rendu autant de services qu'un véritable arbitrage, et on est souvent beaucoup plus disposé à y faire appel.
La dernière idée, celle d'une ligue ayant pour but d'assurer le maintien de la paix est le remède le plus récent auquel on ait pensé pour la guerre et celui qui à l'heure présente sourit le plus aux citoyens éclairés des différents pays. Elle a trouvé de chaleureux défenseurs aussi bien en Angleterre qu'aux Etats-Unis et il y a incontestablement beaucoup à dire en sa faveur. Le point essentiel en est que les nations civilisées se liguent entre elles pour rendre obligatoire le recours à l'arbitrage dans toutes les controverses qui se prêtent à une décision judiciaire.
Cette idée, comme toutes celles qui se rapportent au vieux problème de la guerre et de la paix, n'a pas grand' chose de nouveau. L'idée de l'arbitrage est au moins aussi ancienne que les républiques de la Grèce. S'il faut en croire Thucydide le roi de Sparte avait déclaré illégitime toute guerre
42 La Guerre et T Humanité
dans laquelle le côté attaqué se serait déclaré prêt "à répondre de ses actes devant un tribunal arbitral." Les conventions régulières d'arbitrage sont elles-mêmes d'une très ancienne origine, car Argos et Lacédémone ont eu un traité d'alliance de cinquante années contenant une clause d'arbitrage pour tous leurs différends. L'idée même de créer une nouvelle autorité suprême, supérieure aux nations souveraines à tous autres égards, et contraignant l'acceptation de la décision d'arbitres, n'est pas une idée nouvelle. William Penn, le grand apôtre de la paix, dans son ouvrage qui a pour titre Un Essai pour la Paix présente et à venir de VEurope, proposait comme son remède pour la guerre un tribunal international d'arbitrage dont
les décisions seraient déclarées tellement obligatoires que si un gouvernement après lui avoir soumis son affaire refusait d'accepter son jugement, les autres gouvernements représentés dans le tribunal le contraindraient à s'y soumettre.
Quoi qu'il en soit la nouveauté ou l'absence de nouveauté de la ligue pour la paix qui est proposée n'a rien à voir avec son caractère pratique. Son principe fondamental c'est que toutes les nations sont également intéressées au maintien de la paix, et devraient coopérer à en assurer le maintien en s'unissant pour contraindre toutes les nations à soumettre leurs griefs à la décision impartiale d'un tribunal international. C'est en fait une
**Les Nations en Détresse** 43
tentative rudimentaire ayant pour but d'unir le monde entier dans une confédération et d'absorber pour certains buts universels de justice internationale toutes les nations existantes dans une nouvelle entité gouvernementale. L'importance principale de ce mouvement est qu'il met en lumière, comme cela me semble grandement à désirer, la responsabilité commune de toutes les nations dans la paix du monde.
Le fléau de la civilisation, fléau qui constitue une des causes de guerre les plus prolifiques, c'est cet étroit esprit de nationalisme qui refuse de supporter sa part du fardeau commun de la civilisation. Ce n'est pas là, en somme, un fait contrenature; les horreurs de la guerre atteignent de telles dimensions qu'une nation quelconque, si elle n'a point à prendre parti elle-même dans telle ou telle querelle, est généralement peu disposée à accepter pour elle-même une part des charges et des souffrances qui en résultent. Il faut reconnaître d'ailleurs que nombre de guerres ont eu pour causes des différends dans lesquels il n'y avait d'engagés que les intérêts des belligérants eux-mêmes, ou peu s'en faut. Il serait intolérable que toute querelle entre deux nations amenât une guerre mondiale.
Mais le défaut de ce désintéressement apparent c'est que nombre de querelles qm se produisent entre deux nations et qui, à la surface, semblent n'intéresser qu'elles, soulèvent souvent des questions morales qui sont d'un intérêt de premier
44 La Guerre et THumanîté
ordre pour la civilisation. Incontestablement ces questions morales ne sont pas aussi importantes les unes que les autres, et il serait absurde de soutenir que toute nation soit dans l'obligation de prendre parti dans toute querelle touchant à une question morale d'im intérêt secondaire. Mais à mesure que les nations civilisées se mêlent plus étroitement les unes avec les autres, par suite de l'action de la vapeur et de l'électricité, les questions qui sont assez importantes pour amener la guerre arrivent de plus en plus souvent à recouvrir des questions morales d'importance générale dans le règlement desquelles aucune grande puissance ne peut prétendre n'avoir aucune responsabilité.
La guerre actuelle, par exemple. En ce qui est de l'Angleterre, c'est l'invasion de la Belgique qui l'a amenée à prendre part au conflit; et les horreurs de cette invasion ont été telles que nous sommes trop portés à en conclure que c'a été là la cause de la guerre.
C'est le refus de l'Autriche, poussée par l'Allemagne, de soumettre à l'arbitrage une difficulté très simple avec la Servie qui a été la cause immédiate de la guerre. La Servie avait, en fait, accédé à toutes les demandes de l'Autriche, dont plusieurs étaient clairement déraisonnables; mais elle refusait naturellement, en se basant sur les considérations les plus larges de souveraineté nationale et de justice \miverselle, de consentir à ce que des fonctionnaires autrichiens, avec ime
**Les Nations en Détresse" 45
opinion faite d'avance, décidassent dans les tribunaux serbes de la culpabilité ou de l'innocence de citoyens serbes. Mais étant donné que cette question de culpabilité et d'innocence devrait être déterminée par des juges sans passion, la Servie consentait à soumettre au tribunal de la Haye la question de savoir comment aurait lieu le procès. L'Autriche refusa et commença la guerre.
Toutes les nations civilisées avaient un intérêt direct, un intérêt vital dans cette querelle, et, par suite aussi, une certaine part de responsabilité, car la conduite des Puissances Centrales constituait clairement im acte de trahison envers la civilisation. Non seulement elles visaient à la destruction de l'indépendance d'un petit Etat, mais elles refusaient de soumettre à l'arbitrage du tribunal de la Haye une question susceptible d'une décision judiciaire. D'après la théorie de la ligue de la paix que l'on propose d'établir, il aurait été du devoir de tout membre de la ligue de se joindre à la France, à l'Angleterre et à la Russie pour la défense des droits de la Servie et la résistance aux arrogantes prétentions de l'Autriche et de l'Allemagne. En théorie c'est admirable, et dans l'espèce cela eût eu indubitablement pour effet d'empêcher ce gigantesque conflit. Même si seulement l'Angleterre et les Etats-Unis s'étaient immédiatement unis avec la France et la Russie, dans la demande que l'Autriche soumît à l'arbitrage la seule question qui restât pendante
avec la Servie, le monde n*aurait pas à assister aujourd'hui à un déluge de sang. Et pourtant si les gouvernements qui étaient à une distance considérable de la Servie, et que les griefs respectifs de l'Autriche et de la Servie n'intéressaient guères en eux-mêmes, avaient tenté d'entraîner leurs peuples dans une guerre dont la cause apparente leur était tellement étrangère elles auraient, étant données les conditions actuelles de l'esprit public, éprouvé des difficultés considérables à obtenir l'appui nécessaire des populations. Le monde est encore, je le crains, de plusieurs générations en arrière d'une telle acceptation d'une responsabilité générale.
Si pourtant le sentiment de ce genre de responsabilité peut arriver à se développer dans la civilisation, si chaque nation arrive à sentir qu'elle doit contribuer au maintien d'une paix juste et durable, alors, dans la plupart des controverses, il deviendrait possible d'empêcher la guerre, car il n'y a pas de nation, si puissante soit-elle, qui oserait se risquer à entrer matériellement en lutte contre toutes les autres puissances de la civilisation. En fait, si l'on pouvait arriver à assurer cette coopération des efforts, la coercition à l'aide des forces de terre et de mer pourrait n'être pas nécessaire, car la ligue des nations imposerait à la nation récalcitrante le respect de la paix avec autant de succès à l'aide d'un ostracisme économique. Aucune nation n'oserait céder au désir de faire la guerre si toutes les nations impor-
**Les Nations en Détresse" 47
tantes mettaient fin immédiatement à tous rapports commerciaux et autres avec cette nation. Le jour où la conscience de l'humanité se sera développée au point d'éprouver ce sentiment d'une commune responsabilité, le désarmement général aura cessé d'être un rêve, mais jusqu'à ce moment ce ne serait pour les Etats pacifiques qu'un dangereux mirage.
Une autre faiblesse de la Ligue de la Paix tient aux limites même de la nature humaine; car je crains bien que si cette ligue s'organisait jamais, elle ne partageât le sort de tous les gouvernements qui, formant en théorie une unité compacte, sont néanmoins divisés en groupes politiques, lesquels se laissent aller à lutter les uns contre les autres dans des vues matérielles beaucoup plus que morales.
Il n'y a pas de gouvernment qui soit arrivé à faire que tous ses ressortissants aient les mêmes pensées; mais comme ils ne les ont pas, qu'ils n'ont pas la même manière d'apprécier la valeur morale des actes, que leurs intérêts essentiels sont opposés les uns atix autres, il en résulte inévitablement une tendance à la formation de groupes unis par des intérêts communs.
Je crains donc que la ligue de la paix, si l'on tente de la fonder après la fin de cette guerre, ne subisse im jour le sort de son grand prédécesseur, la Sainte Alliance, qui fut fondée après la fin des guerres napoléoniennes. Je n'oublie pas que le défaut fatal de la Sainte Alliance c'est qu'elle
48 La Guerre et F Humanité
avait pour but principal d'étouffer la démocratie et qu'elle luttait ainsi contre la liberté de la civilisation.
Mais quand même le but de la ligue de la paix serait entièrement altruiste, il n*en resterait pas moins que les diverses nations différeraient quant à leurs conceptions politiques et même à leurs idées morales et que, par conséquent, il se formerait bientôt des groupements qui auraient recours les uns envers les autres à plus ou moins d'astuce et d'intrigue et que l'on aboutirait à un schisme. Nous aurions ainsi dans le domaine de la civilisation une guerre civile qui éclaterait soudain dès qu'il y aurait des causes de dissentiment assez graves pour grouper les différentes nations de la ligue suivant leurs affinités naturelles.
L'idée d'une Ligue de la Paix sert néanmoins à faire une besogne utile. Elle fait comprendre aux masses dans chaque nation la responsabilité qui pèse sur elle au sujet du maintien de la paix et le devoir qui lui incombe de porter sa part du fardeau. Il n'y pas de contrée au monde où cet enseignement si important soit plus nécessaire qu'aux Etats-Unis.
Le meilleur agent pour le progrès de la cause de la paix, ne se trouverait-il peut-être pas dans la coopération pour la défense de la paix du monde de nations ayant des conceptions identiques de l'idéal et aussi, en somme, à-peu-près les mêmes intérêts? L'historien américain John Fiske a dit une chose très forte le jour où il a dit que la
'*Les Nations en Détresse" 49
paix perpétuelle resterait dans le domaine du rêve tant que les nations amies de la paix ne seraient pas aussi bien armées que les nations belliqueuses. Cela est dur mais dans un certain sens c*est parfaitement vrai. Cela ne suffirait pas néanmoins à assurer le maintien de la paix à moins que les nations pacifiques, j'entends par là les nations éprises de justice, ne se contentent pas de s'armer, mais coopèrent par leurs actes aussi bien que par leurs paroles à maintenir le règne de la justice dans le domaine de la civilisation.
Le pas le plus important qui pourrait être fait à l'heure présente dans la voie de la formation future d'une Ligue de la Paix, ce serait que les nations ayant des traditions communes, des intérêts communs, des conceptions communes de l'idéal et de la morale s'entendissent pour user en commun de leur force en vue de maintenir le régne de la justice.
Un des éducateurs et des penseurs les plus remarquables des Etats-Unis, M. Charles W. Eliot, l'ancien Président de l'Université Harvard, dans une lettre publique adressée au Boston Herald du 12 mars 191 6, a mis vigoureusement en lumière cette idée que la première chose à faire, pour arriver à établir cette ligue de la paix, c'était de former un groupement préliminaire entre les puissances ayant mêmes intérêts et mêmes conceptions de l'idéal. Comme doit le faire quiconque étudie notre histoire, il se rendait compte de la
grande difficulté qu'il y aurait à amener le peuple des Etats-Unis à renoncer, ou même à avoir l'air de renoncer, à la politique traditionnelle d'opposition à ce que l'on appelle "des Alliances enchevêtrantes." Mais le fait qu'un homme qui a fait une étude aussi profonde de notre histoire que M. Eliot soit prêt à se déclarer en faveur d'une coopération de ce genre entre les Etats-Unis et les autres grandes démocraties progressives du monde fait voir que le prodigieux soulèvement moral de l'heure présente tend à faire peu-à-peu comprendre aux Américains qu'ils ne peuvent persister dans leur isolement, et qu'un jour ou l'autre il faudra bien qu'ils se décident à prendre leur place à côté de leurs associés naturels dans la famille des nations. Il ne faut pas entendre par là ce que l'on appelait "une Alliance enchevêtrante, " terme par lequel il me semble que les fondateurs de notre république entendaient une alliance offensive et défensive, entrant en jeu sans examen préalable du but de l'action commune.
Dans mon opinion une alliance de ce genre la nation américaine ne l'admettra jamais. L'Angleterre a démontré qu'il y avait une distinction à faire entre une "alliance enchevêtrante" et une entente cordiale. La première exige l'effort coopératif et ne laisse aucune discrétion. La dernière indique une disposition commune plutôt qu'un engagement contractuel. U entente cordiale entre l'Angleterre et la France n'imposait pas à l'Angleterre l'obligation contractuelle de prendre
''Les Nations en Détresse" 51
place aux côtés de la France dans la guerre d'aujourd'hui, et au début du débat l'Angleterre commença par s'y refuser. Néanmoins les sentiments d'amitié éprouvés pour la France, en tant que grande démocratie, animée de l'amour d'un même idéal et marchant dans la même voie, restait un élément d'une importance vitale et a amené l'Angleterre à prendre part à la guerre beaucoup plus puissamment que n'eût pu le faire aucun engagement écrit.
De même les Etats-Unis, sans abandonner leur attitude d'opposition aux "alliances enchevêtrantes," pourraient reconnaître l'existence d'une entente cordiale avec les deux grandes démocraties qui luttent si vaillamment pour les principes de la civilisation. Ils pourraient en agissant ainsi aboutir à des résultats sérieux sans en venir à la conclusion d'une alliance en forme, faisant d'eux et de leur allié quelque chose comme les deux frères siamois, et sans aucun engagement écrit.
M. Eliot semble avoir dans l'idée une alliance plus étroite, mais l'opportunité d'une telle alliance ne constitue à l'heure présente qu'une question théorique, car dans son état d'esprit actuel le peuple américain n'y consentirait jamais. Même réduites à ces proportions, les raisons données par M. Eliot peuvent à bon droit se présenter à l'esprit de tout Américain qui réfléchit comme traçant les voies de l'avenir, bien que n'appartenant pas encore au domaine pratique.
52 La Guerre et T Humanité
Je me permettrai donc de citer en partie le remarquable article de M. Eliot.
Il serait donc utile aux intérêts permanents et fondamentaux des Etats-Unis qu'ils fissent partie de l'alliance que nous venons de décrire; mais comme, en entrant dans cette alliance, nous assumerions de graves responsabilités en Europe aussi bien qu'en Amérique, et que nous renoncerions à la politique traditionelle d'isolement et de neutralité de l'Amérique, il nous faut examiner non seulement les intérêts, mais aussi les devoirs du peuple américain. Les libertés de l'Amérique ont leurs origines historiques en Allemagne, en Hollande, en Angleterre et en France. Elles représentent non seulement des combats livrés et des souffrances endurées sur le sol américain, mais de longs conflits et d'immenses sacrifices qui ont eu pour théâtre l'Europe occidentale, et potir but de rapprocher l'humanité d'un idéal de liberté individuelle, de justice publique et de fraternité humaine. Les Américains reconnaissent la dette immense contractée dans ce pays envers leur propres ancêtres pendant les trois derniers siècles écoulés, et cette dette ils s'en acquittent en conservant, en améliorant, en transmettant l'héritage reçu par eux. Tous ceux qui ont étudié l'histoire, depuis l'époque des guerres de la République des Pays Bas, savent ce que l'Amérique doit aux luttes des Hollandais pour la liberté, au protestantisme Luthérien, à la Grande Charte, à la République d'Angleterre, à l'héroïsme des Huguenots et à la persévérance avec laquelle, à travers quelles souffrances et malgré quels revers! les Français ont défendu la
**Les Nations en Détresse*' 53
cause de la liberté, de l'égalité et de la fraternité. Ces obligations la République des Etats-Unis s'en acquitte en partie en démontrant par un éclatant exemple à quel degré de force, de sécurité, de succès industriel, de prospérité on peut s'élever sous un régime de pleine liberté civile et politique, et ce paiement partiel jusqu'à présent l'Europe et l'Amérique s'en sont toutes deux contentées. La guerre actuelle vient pourtant de faire découvrir potu* les libertés publiques en Europe et en Amérique des dangers auxquels n'avaient pensé, avant les années 1 914 et 191 5, ni les nations libres de l'Europe ni les deux Amériques. Quiconque observe et réfléchit peut voir maintenant que les immenses ressources militaires de l'Allemagne, de l'Autriche- Hongrie et de la Turquie, habilement combinées et scientifiquement dirigées par la Prusse, et employées sans aucun scrupule d'humanité, menacent les libertés publiques de l'Etu-ope, ou plutôt du monde entier. Etant données des conjonctures analogues dans la vie privée, tout homme brave et généreux, qui se sentirait de sérieuses obligations envers un de ses voisins, accourrait au secours de ce voisin s'il le voyait menacé par quelque grand danger; et plus le danger serait grand, plus grand serait le risque à courir en lui portant secours, plus il serait certain que le brave débiteur s'exposerait à ce risque et prendrait la défense de son voisin avant qu'il fût trop tard. En agissant ainsi il s'acquitterait d'un devoir manifeste tout en obéissant à de généreuses impulsions et en défendant ses intérêts les plus élevés à lui-même. Ces principes de moralité sont applicables également à la vie des nations.
54 I^a Guerre et T Humanité
Maintenant que tout le monde peut se rendre compte des plans mûrement préparés de politique étrangère, des objectifs d'ordre public et des méthodes militaires de l'Allemagne et de l'Autriche- Hongrie, l'attitude neutre des Etats-Unis ne saurait plus satisfaire ceux des Américains qui suivent attentivement les événements principaux de ce soudain effondrement de la civilisation. Il n'est que temps que ceux qui aiment la liberté publique et la justice cessent de se contenter du rôle de spectateurs de cette monstrueuse catastrophe. Il n'est que temps qu'ils proclament en termes vigoureux de quel côté, d'après leur conviction, se trouve le bon droit et qu'ils se préparent à prendre part à la terrible lutte. Il n'est que temps, en sentiments et en paroles, de s'intéresser fortement à autre chose qu'aux droits des neutres. Il n'est que temps que la plus fermement établie et la plus forte des républiques se demande de quelle manière elle peut le mieux venir en aide à la France et à la Grande Bretagne, harassées et saignantes. Il n'est que temps pour toutes les nations dés deux Amériques de prendre parti ouvertement pour ceux des peuples de l'Europe qui luttent maintenant contre le despotisme militaire et contre de dangereux appétits nationaux, et de payer enfin leur dette aux générations éprises de liberté du passé et de l'avenir.
La grande leçon de cette guerre pour les Etats- Unis c'a été l'éveil de ce sentiment d'une plus grande responsabilité envers la civilisation que l'on ne s'était antérieurement imaginé en avoir.
**Les Nations en Détresse'* 55
Ayant dès ses origines été une nation détachée du reste du monde, ils ont, dans leur politique, toujours subi fortement l'influence de l'esprit d'isolement. Ce détachement a été accentué par leur séparation de l'empire auquel ils doivent leur naissance et, en apparence, pouvait s'autoriser de la doctrine de Washington que nous devions éviter de nous laisser entraîner par aucun lien dans le tourbillon de la politique européenne.
Comme je me hasarderai à le démontrer plus loin, néanmoins, Washington ne prêchait cette doctrine qu'en vue des conditions et de la durée de l'enfance de notre nationalité. Maintenant non seulement elle est passée, cette période, mais la ' navigation à vapeur, les chemins de fer, le télégraphe et les cables trans-océaniques ont mis fin à cette séparation géographique qui existait de son temps, et qui exerçait une puissante influence sur son idée d'une politique d'isolement, qu'il reconnaissait ne devoir être que temporaire. Un nombre de plus en plus grand d'Américains se rend compte du prodigieux changement qui s'est produit dans notre position dans la famille des nations. Dès le début des hostilités la sympathie de la grande majorité de la nation est allée entièrement et librement à la cause des Alliés, parce que cette cause a été considérée comme juste et parce qu'elle était liée aux plus vitaux et aux plus nobles intérêts de la civilisation.
Au début, par suite de cette politique traditionnelle d'isolement, il ne nous a pas semblé
56 La Guerre et T Humanité
qu'un plus haut devoir s'imposât à nous que celui de la sympathie, d'une sympathie qui n'était pas une simple affaire de sentiment, mais qui ne tarda pas a se traduire par une attitude de neutralité bienveillante. Mais cette politique d'isolement nos alliées naturelles, les démocraties européennes, ne peuvent pas la comprendre. Elle ne peuvent la distinguer de l'égoïsme pur et simple. Pendant que ce livre était à l'impression, l'auteur s'en est allé en France et en Angleterre et, dans une dizaine de discours prononcés à Londres, à Glasgow, à Manchester et à Paris, il s'est efforcé d'expliquer à ses auditoires étrangers la difficulté éprouvée par l'Amérique pour jouer son rôle dans cette lutte mondiale ; et il a eu la satisfaction de savoir que sa mission n'avait pas été sans résultat et que plusieurs des guides de l'opinion, en Angleterre et en France, se rendaient mieux compte de la difficulté de la position de l'Amérique et de ce qu'il y avait de bonne volonté pour leur cause dans la majorité du peuple américain. On trouvera un de ces discours, sous le titre "l'Amérique et les Alliés," à la fin du présent volume, et ceux qui voudront bien le lire et lire aussi mon examen de la politique étrangère de Washington (pp. 1 19-156) seront en possession d'un exposé plus complet des raisons pour lesquelles l'idée d'une entente cordiale, mise en avant par M. Eliot, et la coopération de l'Amérique à la Ligue de la Paix proposée par d'autres, rencontreront de sérieux obstacles aux Etats-Unis aussi longtemps
'*Les Nations en Détresse'* 57
qu'ils resteront fidèles à leur politique traditionnelle d'isolement.
L'avenir de la civilisation dépendra en grande partie de la coopération effective des deux grandes divisions des nations de langue anglaise, l'Angleterre et les Etats-Unis; et s'il se produisait dans cette guerre quoi que ce soit de nature à empêcher ou à entraver cette coopération, ce serait un malheur incalculable.
Selon les belles paroles de Lord Russell de Killowen, "nous représentons la fraction de la race humaine qui parle l'anglais, des associations occupant une grande partie de la surface du globe, et qui combinent puissance territoriale, influence politique et vigueur intellectuelle" — et le Lord Chief Justice aurait pu ajouter ascendant moral, **un ascendant plus grand que l'on n'en trouve mentionné dans les annales d'aucun autre peuple."
Espérons qu'un jour, et peut-être avant qu'il soit longtemps, les trois grandes démocraties de la civilisation, la France, l'Angleterre et les Etats- Unis, travailleront de concert à assurer la paix du monde, et, n'est-ce là qu'un rêve? un jour pourra s'y joindre une quatrième démocratie, la République d'Allemagne. Avec sa capacité d'organisation pratique et sa discipline, l'Allemagne pourrait aisément devenir une des plus vigoureuses et des plus nobles démocraties du monde. A ce titre, en dépit de l'amertume de l'heure présente, elle serait à tous égards la bienvenue dans la confrérie des peuples libres.