UN PEUPLE NE SAURAIT SE PASSER DE VISION
Il n'y a guère d'aspects, peut-être n'en est-il aucun, de cette grande crise qui doive donner plus à penser à rAméricain réfléchi, que le changement qui s'est produit dans l'attitude des autres nations à l'égard de son pays. A un Américain qui a encore l'esprit provincial le jugement du monde peut être chose indifférente, mais ceux de ses concitoyens qui réfléchissent davantage ne peuvent ignorer quelles graves conséquences peut avoir ce changement d'attitude. En dehors des conséquences pratiques que peut entraîner cette situation nouvelle dans laquelle se trouvent soudainement placés les Etats-Unis, il faut tenir compte de cette considération de sentiment que les Etats-Unis ne possèdent plus dans la mêm.e mesure que par le passé ce respect et cette bienveillance que le monde leur accordait sans marchander.
A ceux qui affectent de traiter ce sujet avec indifférence, il n*est pas hors de propos de rappeler que les fondateurs même des Etats-Unis, des
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hommes qui ne manquaient assurément pas de prescience, reconnaissaient dans le préambule même de la Déclaration d'Indépendance qu'un respect décent pour les opinions du genre humain "imposait à cette nation aussi bien qu'à toute autre des responsabilités morales et des obligations matérielles." Avec autant de vérité qu'un individu, une nation peut dire :
Pour l'homme et pour la femme, mon cher seigneur, une bonne renommée est le joyau qui tient le plus au cœur. Celui qui me vole ma bourse, que vole-t-il? C'est qiielque chose; ce n'est rien. C'était à moi, c'est à lui; c'a été à des milliers d'individus avant cela. Mais celui qui m'escroque mon bon renom, celui-là me vole sans s'enrichir et fait de moi véritablement un pauvre.
Pour envisager ce changement d'attitude des nations étrangères à l'égard des Etats-Unis, on peut se placer à trois points de vue: celui des Puissances Centrales, celui des Puissance de l'Entente, celui des Etats neutres.
En ce qui est des puissance teutoniques, l'amitié qu'elles ont eue jadis pour les Etats-Unis a totalement disparu, et elle a été remplacée par une intense animosité. Les populations de ces Etats ont l'impression, et cela non sans raison, que nous nous sommes mis en travers de leur rapide et complète victoire et des conséquences inimaginables qu'elle eût entraînées en fournissant aux Puissances de l'Entente les munitions
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de guerre dont elles avaient absolument besoin. L'Amérique a ainsi contribué à neutraliser l'avantage qu'avaient donné à l'Allemagne quarante années de préparation intelligente. On peut admettre que si les Etats-Unis n'avaient pas envoyé à l'Angleterre, à la France et à la Russie pour plus d'un milliard de dollars d'approvisionnements de guerre, ces nations eussent succombé dans cette lutte terrible faute d'avoir un outillage de guerre égal à celui de leurs ennemis.
Cette éventualité, les puissances teutoniques en ont fait une certitude et elles ont été amenées ainsi à attribuer l'échec de leurs plans et les pertes colossales qui leur ont été infligées à l'intervention virtuelle des Etats-Unis, grâce à l'utilisation par les Alliés de leur énorme activité industrielle. Au sens littéral du mot les Etats-Unis ont été un Etat neutre, mais au point de vue pratique ils ont agi en allié bienveillant de l'Angleterre, de la France et de la Russie en les aidant de leurs énormes ressources financières et industrielles.
Comme si cela ne suffisait pas, notre menace d'interrompre les relations diplomatiques, à moins que les puissances teutoniques ne renoncent à leur campagne de sous-marins, serait assez pour expliquer l'attitude décidément hostile des Puissances Centrales à l'égard des Etats-Unis, car si la partie la plus sensée des hommes politiques de l'Allemagne a reconnu, comme le Chancelier de l'Empire, que cette campagne, par suite de la bonne besogne de la marine britannique, n'avait
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pas répondu à l'attente du pays, cependant les masses du peuple allemand croient que la paralysie économique de l'Allemagne, qui résulte du blocus britannique, pourrait être empêchée si l'Allemagne persévérait dans sa campagne de sous-marins et arrivait à infliger à la population civile de l'Angleterre des souffrances comparables aux siennes propres.
"Gott strafe England — und Amerika" — tel est le cri qui s'échappe maintenant de milliers de lèvres allemandes, et pendant les terribles années que nous allons traverser, les Etats-Unis vont probablement recueillir les échos des malédictions d'une nation vaincue et à-demi morte de faim.
En ce qui concerne les nations neutres, au début de la lutte elles avaient les yeux sur les Etats- Unis, la plus grande des nations neutres, et s'attendaient à les entendre, en qualité de guides, prêter leur voix à l'autorité morale de la civilisation, et à bien des égards leur attente a été déçue. Il en est résulté que les Etats-Unis ont dans leur esprit perdu la haute position qu'ils y avaient occupée comme la patrie de l'idéalisme le plus élevé.
L'attitude envers les Etats-Unis des nations de l'Entente est une attitude de désappointement et de désillusion. Elles n'ont point d'hostilité contre eux; au contraire, à la fois pour des raisons pratiques et des raisons de sentiment elles désirent sincèrement leur amitié. Elles tiennent à se rendre compte du point de vue américain et sont toutes disposées à prendre en considération les
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circonstances propres à expliquer l'attitude négative des Etats-Unis dans la plus grande crise morale de la civilisation. Elles se rendent compte, jusqu'à un certain point, des raisons qui ont imposé à l'Amérique sa politique de neutralité, mais ce qu'elles ne peuvent comprendre c'est la raison pour laquelle, quand les fondements même de la civilisation tremblent et sont menacés de s'écrouler, les Etats-Unis, en dépit de leur dévouement à l'humanitairianisme le plus élevé, ont persisté si longtemps dans leur silence et leur inaction. Incontestablement elles ne se rendent pas suffisamment compte des difficultés extraordinaires de l'Amérique dans cette crise mondiale, et elles n'apprécient à leur juste valeur ni les services extraordinaires rendus par les Etats-Unis à la cause des Alliés, ni les motifs désintéressés auxquels a obéi la puissance industrielle de l'Amérique en se mettant à leur service.
Profondément impressionné par ce fait l'auteur, dans l'été de 191 6, s'en alla en Europe et prononça neuf discours en Angleterre plus un à Paris, discours dans lesquels il s'efforçait de prouver que le ressentiment de l'Angleterre et de la France envers les Etats-Unis n'était pas justifié. Le lecteur trouvera plus loin dans ce volume le principal discours prononcé par l'auteur en Angleterre. L'accueil très favorable accordé à ce discours et à d'autres semblables en Angleterre et en France, et le fait que les autorités britanniques ont largement répandu le premier de ces discours
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à travers tout leur vaste Empire, prouve l'existence chez les Anglais et les Français du désir de comprendre le point de vue américain et de rester en termes d'amitié avec l'Amérique.
Ce discours, cependant, et le fait était admis, ne contenait pas un exposé complet de la question. Pour des raisons expliquées par lui, l'auteur n'essayait pas de discuter pourquoi le gouvernement de M. Wilson n'avait pas joué dans la lutte mondiale un rôle en rapport avec la puissance et les destinées de l'Amérique. De même que le *' chiffon de papier" de Bethmann-Hollweg sera pendant des générations considéré comme exprimant en quelques mots l'attitude mentale de l'Allemagne lorsqu'elle avait provoqué cette guerre, de même la malheureuse expression de M. Wilson, " trop fier pour se battre, ' ' sera acceptée par la postérité comme expliquant brièvement la politique du gouvernement de M. Wilson pendant sa période d'inaction.
Il se peut que les Etats-Unis laissent ainsi échapper la chance suprême qui leur est offerte de prendre la direction morale du mouvement du monde, et ils ont payé leur inaction d'une immense diminution de leur prestige de grande' puissance. Heureusement cette perte peut n'être pas irréparable, et il n'est pas trop tard pour que les Etats-Unis reconquièrent dans le domaine de la civilisation leur position comme une des Puissances dirigeantes du monde. ^
^ Ecrit avant l'entrée en campagne des Etats-Unis. (T.)
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Il ne serait pas juste d'attribuer cette défection temporaire uniquement à la timidité et au manque de sagesse de la direction. Evidemment la cause première de T attitude inactive de T Amérique réside dans ce fait que le gouvernement de M. Wilson n'avait ni vision de l'avenir, ni courage. Le Président Wilson, qui appartenait à la profession de l'enseignement et était conséquemment un théoricien, n'était préparé, ni par tempérament ni par expérience politique, à guider son peuple dans une des crises les plus violentes de l'histoire du monde. Il croyait pouvoir traverser n'importe quelle crise en s'en tirant par une phrase, tout comme M. Micawber se réjouissait de s'être débarrassé d'une nouvelle dette dès qu'il avait remis un nouveau billet à son créancier. Mais cette direction timide, incertaine, sans fixité n'aurait pas été tolérée si elle n'avait trouvé quelque appui dans l'opinion publique, car il semble hors de doute que si la grande majorité des Américains sympathisait avec les Alliés et se sentait prête à contribuer individuellement au succès de leur cause, néanmoins à aucun moment on n'a pu dire que l'inaction gouvernementale fût blâmée par la majorité, cette inaction étant considérée par nombre d'Américains comme justifiée en tant qu'elle avait pour résultat de tenir les Etats-Unis en dehors de la guerre.
Cette attitude du peuple américain n'était due, à rencontre de ce que pensent tant de critiques étrangers, ni à la cupidité, ni à l'égoïsme, ni à la
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lâcheté. Aucun de ces traits ne se montre chez les Américains. L^amour du lucre n'a exercé, pour ainsi dire, aucune influence sur leur décision, et la nation n'a été à aucun point de vue retenue par un esprit de lâcheté, bien qu'il soit vrai que ceux qui étaient placés à sa tête, aient donné comme excuse de leur inaction, alors que l'autorité de la République était tournée en ridicule par des habitants du pays de nationalité étrangère et coupables de déloyauté envers le pays, la nécessité de cette politique sans courage qui proclame comme un dogme '*la sécurité avant tout." La raison est bien plus loin de la surface et me semble tenir à une certaine absence de "vision" dans les Etats-Unis dès qu'il s'agit de politique étrangère.
Le fait est que, par suite d'un développement intérieur intensif qui se poursuit depuis plus de cent ans, l'Amérique a tellement pris l'habitude de ne regarder qu'en elle-même qu'il lui est devenu difficile d'envisager une question quelconque dans ses véritables rapports avec le reste du monde. Dès ses commencements la nation a été isolée. Le cours tout entier de la vie nationale lui a fait tourner ses regards sur elle-même, et la restriction de son activité politique à des problèmes purement intérieurs a eu pour effet de circonscrire et de pervertir sa vision de l'extérieur.
Qu'on me permette de rendre ceci plus clair à l'aide d'une comparaison littéraire. Un grand poète allemand, Freiligrath, a dit une fois que
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rAllemagne c'était Hamlet, et c'est, je crois, Lessing, qui a dit qu' Hamlet était un anglais né en Allemagne. Il fut un temps où l'assimilation de l'Allemagne avec le sentimental rêveur d'Elseneur, au regard toujours tourné sur lui-même, se justifiait d'elle-même, car pendant la période historique qui va des guerres napoléoniennes à la révolution de 1848, alors que l'influence de la Prusse sur l'Allemagne était relativement faible et que le peuple allemand était entraîné par une vague d'humanitairianisme noble et élevé, il y avait une grande ressemblance entre la sentimentale et philosophique Allemagne de l'époque et l'aimable rêveur de Shakespeare. Mais l'Allemagne de Bismarck, étonnamment pratique, ambitieuse et agressive au-delà de toutes limites, n'a rien de commun avec Hamlet.
Le véritable Hamlet entre les nations, c'est l'Amérique. Elle a les vertus et les défauts de l'aimable et attrayant jeune prince de Shalcespeare. Elle aussi "réfléchit trop minutieusement sur ce qui se passe," et combien de fois dans les douze derniers mois "la couleur naturelle de la résolution" n'a-t-elle pas pris "la teinte maladive et pâle de la pensée" !
La clef du mystère d 'Hamlet a été trouvée en partie par Goethe, en partie par Coleridge. Goethe a montré que le côté tragique du sort d' Hamlet tenait à ce que, bien que d'ailleurs superbement outillé pour la tâche qui lui était imposée par le ciel de venger son père assassiné et
de chasser du trône l'usurpateur, il se trouvait pourtant, par suite des faiblesses de sa propre nature, inférieur à sa tâche, et qu'il ne pouvait que s'écrier sur un ton de débile désespoir:
L'époque a sauté hors de ses gonds, oh, malheur, malheur, que je sois jamais venu au monde pour la remettre a sa place !
L'analyse plus subtile et plus profonde de Coleridge trouve l'explication de ce défaut dans ce fait qu'on devrait toujours conserver un équilibre parfait entre ses facultés subjectives et ses facultés objectives, entre la pensée interne et le monde de l'action qui est en dehors de nous et où une âme saine trouve à transformer en quelque chose de tangible ses pensées et ses aspirations. En Hamlet Coleridge trouve "une énorme activité intellectuelle jointe à une aversion également grande pour l'action." De même qu'Hamlet échoue dans sa grande mission et, perdu dans le rêve et l'examen de son être interne, ** laisse passer le moment si important d'obéir à l'ordre terrible," de même les Etats-Unis qui, dans leurs relations extérieures, n'ont cessé d'être un rêveur, n'ont pas su exercer, dans la plus grande crise de l'histoire du monde, une influence en rapport avec leur rang et leur puissance, et cela parce que leur regard moral était tourné vers l'intérieur. D 'après le texte du premier folio la reine dit d'Hamlet dans la scène du duel: *'I1 est trop gras et a la respiration courte."
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Le sens si fin de la justice que possède TAmérique n'est-il pas quelque peu atrophié par l'excès de sa prospérité matérielle? Elle a pendant un si grand nombre d'années employé toute son énergie à la solution de problèmes intérieurs, elle s'est offert le confort d'une opulence si fabuleuse et si surabondante, que le jour où elle s'est vue face à face avec cette crise mondiale elle s'est trouvée mal préparée à assumer les responsabilités évidentes que la crise lui imposait.
Les énormes dimensions du territoire national tendent à la localisation de ses pensées et de son activité. Lors de la naissance de la République, alors qu'elle n'allait que de la côte de l'Atlantique jusqu'aux monts Alléghanys, nombre de politiques autorisés ne croyait pas qu'elle pût vivre longtemps avec un territoire aussi vaste, qui pourtant ne comprenait que le bord oriental du continent. Frédéric le Grand avait dit, en 1772, qu'il n'y avait dans l'histoire aucun exemple d'un gouvernement républicain ayant existé longtemps dans un pays d'un territoire étendu. Il est tout-àfait probable que n'eussent été la navigation à vapeur, le télégraphe, les chemins de fer et l'imprimerie, qui ont servi, grâce aux forces centripètes de la vapeur et de l'électricité, à unir les uns aux autres les centres de population épars de notre pays, la prédiction de Frédéric le Grand se serait réalisée.
Ces forces économiques qui procèdent des éléments naturels ont créé une certaine unité de
vues à l'égard des problèmes intérieurs de TAmérique, mais, en ce qui est des relations extérieures, aujourd'hui encore, en plein vingtième siècle, nombre d'Américains pensent comme s'ils n'étaient jamais sortis de leur petit coin.
Une des conséquences de la grande diversité des conditions locales c'est le régime gouvernemental double qui cherche à décentraliser l'autorité et à pousser le principe de l'autonomie locale aussi loin qu'il peut aller. En fait, sinon en principe, les Etats-Unis dans le passé ont été une agglomération de nations. Or une agglomération n'est pas infailliblement une unité, comme les Etats-Unis s'en ont aperçus à leurs dépens pendant les deux importantes années qui viennent de s'écouler.
Le caractère hétérogène de leur population, où se trouve représenté le sang de toutes les grandes nations de l'Europe, a naturellement pour effet d'affaiblir ce sentiment d'homogénéité sans lequel l'unité nationale ne peut atteindre à son plein développement. A toutes les nations civilisées, dont les sujets ont envahi en masses les rives américaines et y ont acquis leurs droits de citoyens, les Etats-Unis ont donné des otages, s' engageant par là à ne pas se montrer hostiles à leur patrie d'origine, même pour une cause juste, ce qui, en vérité contribue au maintien de la paix, mais par là même agit inévitablement sur leur influence de puissance mondiale pour en émasculer la force et le prestige.
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Une preuve frappante du caractère provincial de la politique américaine c'est Tindiftérence avec laquelle, jusqu'à il y a quelques mois, les Américains s'arrangeaient de façon à ne pas aborder la question de la préparation à la guerre.
A la fin de la Guerre Civile les Etats-Unis étaient la plus grande puissance militaire du monde. Ils avaient à ce moment une armée disciplinée et bien équipée d'un million d'hommes. A cette époque on n'aurait pu spécifier que très peu d'armées atteignant à ce chiffre, mais à la suite de la revue finale qui eut lieu à Washington, on vit la grande armée de Grant se dissoudre paisiblement pour rentrer dans la vie civile et à partir de ce moment, et cela jusqu'à la guerre contre l'Espagne, les Etats-Unis n'ont eu qu'une armée dépassant à-peine en nombre la police embrigadée de New York. Leur flotte, de même, était presque non existante jusqu'au jour où la reconstitution en fut entreprise sous la présidence de M. Cleveland.
Cette absence de préparation militaire était d'autant plus extraordinaire que l'histoire des Etats-Unis fourmille d'exemples qui en démontrent l'insanité. Une des preuves les plus , encourageantes de ce fait que l'Amérique secoue enfin son rêve d'isolement, c'est le rapide développement du mouvement actuel en faveur de cette préparation ; mais le mouvement n'a pas été assez rapide pour mettre la nation suffisamment en état de parer aux éventualités qui pouvaient se produire d'an-
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née en année. D'ailleurs, ne court-il aucun risque de s'évanouir comme un de ces mouvements d'intense propagande religieuse, s'adressant aux émotions plutôt qu'à l'intelligence, que l'on désigne sous le nom de "revivais"? A moins que l'Amérique n'acquière une vision plus large de ce qu'elle doit et de ce qu'elle peut faire comme puissance mondiale, la réponse à cette dernière question devra être une réponse affirmative.
Le fait que pendant près d'une année les Etats- Unis se sont vus à la veille d'une guerre possible avec l'Allemagne, et qu'il ne dépendait pas uniquement de l'Amérique de décider si l'on resterait en paix, n'a pas communiqué au mouvement pour la préparation militaire Tessor auquel on aurait pu s'attendre d'une nation qui n'aurait pas eu les yeux toujours tournés sur elle-même. L'indifférence au danger extérieur a rendu notre gouvernement indifférent à la nécessité de la préparation. Alors que les nuages avaient déjà commencé à s'amonceler et que la guerre avec l'Allemagne pouvait déjà éclater d'un jour à l'autre, le Président Wilson continuait encore, et cela dura quelque temps, à traiter dédaigneusement le mouvement de préparation et à en nier la nécessité, et ce n'est que plusieurs mois après le début de la crise qu'il a subitement changé d'attitude et qu'il s'est prononcé en faveur du mouvement.
Que cette politique s'impose si l'Amérique doit renoncer à son isolement systématique et
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jouer dans le grand drame de l'histoire le rôle auquel sa grandeur lui donne droit, cela ne fait aucun doute pour l'esprit de ceux qui ont, en connaissance de cause, étudié la capacité des Etats-Unis de se défendre contre une attaque quelconque.
A leurs yeux il est manifeste que la marine ne peut, à elle toute seule, suffire à rendre inutile pour les Etats-Unis toute préparation militaire. Le fait qu'en mettant les choses au mieux elle n'occupe que le troisième rang parmi les marines de guerre du monde, prouve qu'il y a au moins deux nations en état de diriger contre les Etats- Unis une attaque par mer avec des forces supérieures. Elle doit protéger deux Océans et des côtes de 21,000 milles (38,600 kilomètres) de développement, et comme ce serait à l'envahisseur à choisir le moment et le lieu de l'attaque il est évident que l'Amérique ne pourrait en sécurité compter avoir toute sa puissance navale réunie sur le point attaqué.
Que dire de son état de défense sur terre?
Il y a quatorze ans le ministre de la guerre d'alors a doté l'Armée d'un Etat Major Général. Cet Etat Major, composé d'experts qui avaient consacré leur existence à l'étude du problème et qui commencèrent par s'enquérir de l'opinion de presque tous les officiers de l'armée, rédigea, dans le cours de l'année 1912, un rapport qui, jusqu'à l'heure présente, n'a fait guère d'impression sur le peuple américain et qui n'en aurait
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probablement jamais fait aucune sans les événements des deux dernières années.
Ce rapport démontrait, entre autres choses, qu'il y avait au moins trois des grandes nations du monde qui, en une période variant de dix à trente jours, étaient en état de débarquer une armée de 100,000 à 200,000 hommes sur les côtes de l'Amérique, et sur ce point le rapport concordait avec l'opinion des plus grandes autorités militaires du monde, c'est-à-dire avec celle des membres de l'Etat Major Général de l'armée allemande, qui dans leur étude ininterrompue des problèmes militaires, antérieurement à la guerre, avaient, au point de vue purement théorique, espérons-le, abouti à la conclusion qu'il leur serait possible en une dizaine de jours de débarquer à-peu-près 200,000 hommes sur la côte de l'Atlantique.
En 191 6, les experts du Collège de Guerre des Etats-Unis se sont livrés à des calculs beaucoup plus minutieux, basés sur le tonnage existant des deux nations que l'on supposait s'occuper de la solution du problème. Ils conclurent que l'Allemagne, en n'utilisant que la moitié de son tonnage maximum, aurait pu, en seize jours, débarquer sur la côte de l'Atlantique 387,000 hommes et 81,000 animaux, et dans les trente jours qui suivraient 440,000 hommes de plus, et que, de son côté, le Japon pourrait, en vingt-trois jours, débarquer 95,000 hommes et 24,000 animaux sur la côte du Pacifique et y ajouter 142,000 hommes
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et 36,000 animaux pendant les quarante-et-un jours qui suivraient.
En se plaçant à un point de vue militaire technique, le danger que peut présenter pour l'Amérique la puissance militaire croissante de l'Angleterre est encore plus grand. Bien entendu, on ne devrait même pas pouvoir penser à une guerre entre l'Angleterre et les Etats-Unis, et une telle guerre, heureusement, peut être considérée comme une des possibilités les plus éloignées de l'avenir., Néanmoins, la science politique doit tenir compte du possible et non pas seulement du probable, car, comme l'a un jour fait observer Disraeli, *' c'est toujours l'inattendu qui arrive."
L'Américain qui réfléchit ne peut ignorer le fait que les intérêts matériels des Etats-Unis et de la Grande Bretagne peuvent dans Tavenir se trouver en conflit, et il est toujours possible, bien que loin de probable, que la politique d'amitié envers les Etats-Unis, pratiquée sans interruption par la Grande Bretagne depuis le ministère de Salisbury, se modifie dans un avenir encore obscur, incertain et plein de possibilités inquiétantes.
Si malheureusement, ce qu'à Dieu ne plaise! cette calamité pour les deux nations finissait par se produire? Alors la capacité des Etats-Unis de se défendre devient un sujet de toute première importance et un pénible sujet de discussion, si éloignés que soient les éléments intelligents des deux pays d'admettre la nécessité de discuter
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même la possibilité d'un conflit entre la Grande Bretagne et les Etats-Unis.
Avant la guerre actuelle, cette menace possible, même à un point de vue militaire purement technique, n'avait rien de sérieux, vu qu'il n'y avait pas de grande disparité entre l'armée permanente de l'Empire Britannique et celle des Etats-Unis. Mais voici que l'Angleterre est devenue une grande puissance militaire et qu'à la fin de la guerre elle aura, probablement au moins trois millions de soldats vigoureux, bien entraînés et aguerris. Le Canada à lui tout seul aura alors sur la frontière nord des Etats-Unis un minimum de trois cent mille vétérans, c'est-à-dire une force plus grande et plus expérimentée que tout ce que les Etats-Unis pourraient mettre rapidement en campagne.
Que cette appréhension n'est pas seulement celle d'un profane mais qu'elle est présente à l'esprit de ceux qui possèdent des connaissances spéciales, cela résultera de l'extrait suivant d'un exposé fait en décembre 191 6, à une commission du Congrès par le général Hugh L Scott, chef d'Etat Major Général de l'Armée des Etats- Unis:
Etant donnés les changements qui se sont produits depuis le début des hostilités par suite de l'augmentation des forces belligérantes, j'ai fait entreprendre une étude nouvelle de la question (celle des nécessités militaires de la défense nationale) par la section du Collège de Guerre de l'Etat
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Major Général. Les conclusions de la dite section, conclusions auxquelles s'est rangé le reste de l'Etat Major Général du Ministère de la Guerre, c'est qu'il faudrait que notre organisation fût en état maintenant de mettre en campagne dès le début de la guerre 1,500,000 hommes de troupes exercées et organisées, et 1,500,000 hommes de plus dans les quatre-vingt-dix jours qui suivraient. Cela tient à ce fait que l'une des Puissances, qui prennent part à la guerre et dont le territoire s'étend tout le long de notre frontière septentrionale, a accru son armée, jadis relativement faible, de manière à en faire une force approximativement égale à celles des autres grandes Puissances européennes. La flotte de cette puissance est absolument maîtresse de la mer, et sa marine marchande est assez considérable pour pouvoir transporter rapidement un million de troupes avec tout ce dont a besoin une telle armée. Etant donné que notre voisin septentrional est surtout un empire insulaire, il peut disposer d'tme grande partie des forces exercées qu'il possède pour s'en servir sur un théâtre d'opérations éloigné, car sa condition d'empire insulaire, jointe à la maîtrise de la mer qu'il possède, le met en fait à l'abri d'une invasion qui ne pourrait provenir que d'un ennemi faisant traverser la mer à ses troupes. Nous devons faire remarquer aussi que le dit voisin est lié par une alliance à une puissante nation orientale, un autre empire insulaire, qui pour la même raison peut, lorsqu'il agit de concert avec une nation maîtresse de la mer, envoyer, sans craindre d'invasion, son armée de 2,250,000 hommes sur n'importe quel point du globe. // me semble qu'il suffit d'un exposé de ces
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faits pour établir clairement qu^à Vheure présente nous sommes sans défense sérieuse en face des armées de vétérans de notre voisin septentrional et que nous pourrions être facilement écrasés par la coalition existante de ces deux empires insulaires.
J'en ai dit assez, en choisissant simplement un exemple théorique, pour faire voir clairement que si nous étions menacés simplement par une de ces deux Puissances, il nous faudrait, une fois la maîtrise de la mer perdue, plus de troupes pour notre défense qu'il n'est entré jusqu'à présent dans l'esprit de notre peuple chaque fois qu'il a été question de notre problème militaire.
L'Etat Major Général, dans le rapport de 191 2, avait examiné quelles forces les États-Unis pouvaient opposer à une invasion de ce genre et, l'action possible de la marine laissée de côté, il établissait que l'Armée des Etats-Unis comptait alors 90,000 hommes. De ces 90,000 hommes, il y en avait 18,000 de nécessairement absorbés par les fortifications côtières, et après l'élimination de 38,000 hommes chargés de la garde, à laquelle ils peuvent à-peine suffire, de nos possessions coloniales, si éloignées de nous, il restait une force mobile de 49,000 hommes au maximtim. Déduction faite des garnisons de nos postes militaires, d'ailleurs parfaitement inutiles, il restait, pour arrêter l'envahisseur, une armée d'opérations ne dépassant pas 35,000 hommes.
Ces chiffres ont été quelque peu accrus par des additions peu considérables à notre établissement
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militaire postérieures à Tannée 1912, et en 1916 il y a eu une augmentation notable, quoique encore tout-à-fait insuffisante, mais la pauvreté des ressources militaires de T Amérique reste ce qu'elle était et ne saurait être mise en doute. C'est ce qui a été démontré d'une manière frappante, lorsqu'en 191 6 ce n'a pas été trop de toutes nos forces disponibles, augmentées de la Garde Nationale, pour protéger notre frontière mexicaine contre des bandes de brigands.
Dans l'exposé du Général Hugh L. Scott, Chef d'Etat Major Général de l'Armée des Etats-Unis, auquel j'ai déjà fait des emprunts, la faillite de notre système de milices et son insuffisance comme force défensive sont mises en lumière à l'aide de l'épreuve réelle à laquelle avait été mise sa valeur, lorsque notre Garde Nationale avait été mobilisée dans le but de coopérer avec l'armée régulière à la défense de notre frontière mexicaine. Le Général Scott appelait, non sans raison, l'attention publique sur ce fait que, si jamais le système des engagements volontaires avait pu répondre aux besoins militaires des Etats-Unis, c'eût été pendant l'été de 191 6. Il appelle l'attention sur les circonstances suivantes, tout-à-fait spéciales, qui eussent dû faciliter la besogne du recrutement :
(a) Le mouvement d'agitation en faveur de la préparation militaire qui s'était propagé dans tout le pays et qui était dû en grande partie aux enseignements de la guerre européenne.
(b) Le fait que la presse dans tout le pays, et
sans acception de parti, avait donné une grande place à la fois dans ses renseignements et dans ses articles de fond pendant plusieurs mois avant l'appel de la milice au mouvement en faveur de la préparation militaire.
(c) Les défilés patriotiques en faveur de la dite préparation auxquels avaient pris part des milliers de citoyens et qui avaient eu lieu dans un grand nombre des principales villes du pays.
{d) Le vote récent par le Congrès, en réponse au sentiment public, d'une nouvelle loi de Défense Nationale, destinée à doubler presque, une fois son plein effet atteint, le chiffre de notre Armée Régulière et à quadrupler, ou peu s*en faut, le chiffre de nos milices enrégimentées.
A ces considérations le Général Scott aurait pu ajouterque le peuple américain, qui tous les jours avait son attention appelée sur les enseignements résultant de la plus grande guerre de l'histoire, finirait certainement, en voyant d'un côté la vie et la propriété de ses nationaux sans protection efficace au Mexique et de Tautre la controverse avec T Allemagne au sujet de la campagne des sous-marins, et, par suite, le danger grandissant de guerre avec ce dernier pays, par s'apercevoir du danger évident que courait la patrie.
Et pourtant la triste vérité c'est qu'en dépit d'une active propagande, ayant pour but de multiplier les engagements volontaires et qui se poursuivait à grands frais dans tout le pays, il
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n'y eut que seize mille enrôlements et que Ton a fait le calcul que chaque engagé volontaire de l'Etat de New York a coûté, du fait de cette campagne, la somme de quarante dollars.
Le fait, aussi éclatant que menaçant, c'est que dans cette gigantesque crise le peuple américain, avec un systèm.e d'engagements volontaires, n'a pas répondu à l'appel aux armes.
De plus l'insuffisance de la Milice des Etats,' comme auxiliaire de l'armée fédérale, crevait les yeux de tous, car à la suite de sa mobilisation sur la frontière mexicaine sa capacité de rendre service avait été sérieusement mise à l'épreuve par le Service d'Inspection Générale de l'Armée des Etats-Unis, et voici les tristes résultats révélés au Congrès par le Chef d'Etat Major Général.
Sur les 133,505 miliciens qui s'étaient présentés, il y en avait 19,202 qui au tir à la cible n'étaient pas arrivés à la note i, laquelle indique un degré de capacité "à-peine tolérable," 56,813 qui n'avaient pas tiré un coup de fusil de leur vie antérieurement à la mobilisation, 20,964 qui étaient enrôlés depuis moins de trois mois, 21,610 depuis moins d'un an, 34,916 depuis moins de trois ans; 7258 ne s'étaient pas présentés, 60j2ÇQ s'étaient engagés an moment de l'appel sans avoir jamais servi avant ^ 23,721 furent déclarés impropres au service, par raison physique, et il y en avait
* Aux Etats-Unis la Milice, ou Garde Nationale, en temps ordinaire, dépend du gouvernement des Etats et non du gouvernement fédéral. — (T.)
71,505 qui n'avaient jamais été dans un camp et n'avaient jamais passé par une période d'instruction en campagne. La force mobilisée était de 97,000 hommes inférieure au chiffre fixé pour le temps de guerre et de 4000 hommes au-dessous du minimum légal de l'effectif de paix. La marine, qui constitue la première ligne de défense de l'Amérique, souffre également du manque d'hommes. A l'heure présente' il ne lui manque pas moins de 1300 officiers et de 22,000 marins si bien que lorsque, au mois d'octobre 1916, le nouveau vaisseau de guerre, V Arizona j a été mis en service il a fallu pour lui former son équipage emprunter des hommes au New Hampshire, au Ver mont at au Kansas, A quoi bon construire de nouveaux bâtiments si l'on manque d'officiers et d'hommes exercés pour en former l'équipage?
Le Général Scott dans son remarquable exposé au Congrès, exposé qui n'a malheureusement pas attiré une attention proportionnée à sa gravité, exprime l'opinion que cet état décourageant de la milice provient "de l'opinion erronée presque universellement répandue dans le pays relativement au temps requis pour discipliner et former un bon soldat." Il déclare ensuite qu'il a été démontré par la guerre européenne que, même avec un corps d'officiers exercés et une organisation éprouvée des grandes unités, il faut en temps de paix pour former un soldat "deux années d'en-
* Ecrit plusieurs mois avant la déclaration de guerre des Etats- Unis.— (T.)
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trainement intensif sous les drapeaux et en sus deux mois environ de périodes de manœuvres dans la réserve."
L'idée de M. Bryan, qu'en cas de besoin il est au pouvoir de TAmérique de se donner une armée entre le lever et le coucher du soleil, reçoit un rude coup du Général Scott qui montre que l'Autriche- Hongrie, l'Allemagne et l'Italie imposent pour la formation de leurs soldats huit à neuf heures de travail ardu pendant au moins deux ans, et que la France, la Russie et la Turquie portent cette durée à trois années. L'Angleterre n'a laissé qu'un petit nombre de ses nouvelles recrues aller au feu avant moins d'un an. Le Général Scott conclut en disant que, pour le service de guerre dans les conditions de l'heure présente, il faut un minimum de formation de douze mois à raison de 150 heures par mois, et il ajoute que même avec ce régime "aucun militaire expérimenté n'osera prétendre que des soldats ayant passé par les périodes de formation sus-énoncées, soient aussi bien disciplinés et, par conséquent, fassent d'aussi bons soldats que ceux qui ont eu iine année de plus d'entraînement intensif et de rigoureuse discipline."
Il appelle l'attention sur ce fait que la guerre moderne demande une beaucoup plus grande intensité d'entraînement que les guerres précédentes, car le développement des engins de guerre exige de la part du soldat ime beaucoup plus grande force de résistance aux terreurs de la lutte. Au-
jourd'hui les soldats placés sur la défensive ont à subir un feu d'artillerie extraordinairement vif, d'une durée qui va de quarante-huit à soixantedouze heures, avant que l'attaque se prononce. Après avoir résisté à ce véritable ouragan de feu, le soldat doit être en état de repousser une vigoureuse attaque d'infanterie pendant laquelle on met en usage tous les moyens possibles de destruction.
Il en résulte la nécessité d'un plus haut type d'entraînement et de discipline que ce dont on pouvait se contenter jadis. Pour résister à ces terribles attaques il faut une discipline de fer, et pourtant le Congrès ayant divisé par la loi de 191 3 la milice fédéralisée en quarante-huit armées relativement indépendantes les unes des autres (mesure semblable à celle qui avait fait le désespoir et presque causé la défaite de George Washington), s'est contenté d'édicter que la Garde Nationale répondrait à des convocations d'exercice et d'instruction "au minimum quarante-huit fois par an, et de plus aurait des périodes de campement, de manœuvres et autres exercices, entre autres de tir à la cible, d'au moins quinze jours francs par an." Et à cela s'ajoute cette extraordinaire disposition que dans l'application de la loi il ne sera tenu compte de ces réimions à la Garde Nationale qu'en tant que "la période d'exercice militaire et d'instruction personnelle, à laquelle aura pris part pendant la convocation chaque officier et soldat aura eu une durée mini-
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mum d'une heure et demie.'' Ce qui veut dire, si l'on tient compte des réunions dans la Salle d'Armes et de la période annuelle de campement (cette dernière étant évaluée à huit heures par jour), environ 194 heures par an; avec cela comparez la France qui, d'après la loi de 1913, demande 7560 heures d'exercices et d'instruction pendant trois années de service, ou l'Allemagne qui en demande 8100 pendant une durée égale.
Le Général Scott a rendu un grand service à ses concitoyens en appelant leur attention sur ce saisissant contraste entre la préparation militaire des pays d'Europe et celle de l'Amérique, mais, semblables à ceux de Cassandre, ces avertissements ont eu encore moins d'effet surp' Amérique que les avertissements analogues de Lord Roberts sur l'Angleterre. A mainte et mainte reprise, le grand soldat entretint le Parlement des dangers qui menaçaient l'immense Empire britannique, et cela sans autre récompense que des regards de pitié, j'allais dire de dédain, suggérant qu'il était soit un vieillard tombé en enfance, soit un incurable pessimiste; et pourtant l'on peut voir maintenant, écrit en lettres flamboyantes, que cette gigantesque catastrophe, qui a couvert le monde de ruines matérielles et morales, eût pu être évitée si l'on eût tenu compte des avertissements de Lord Roberts, et si l'Angleterre s'était donné, fût-ce une armée seulement à moitié égale en nombre à celle avec laquelle l'Allemagne s'est ruée sur la civilisation.
Antérieurement à la période critique que nous traversons, on croyait que le transport de grandes armées à travers l'Océan présenterait des difficultés insurmontables et l'indifférence avec laquelle, jusqu'à il y a moins de douze mois, les Américains voyaient leur pays rester dépourvu de défenses, s'explique en parti par cette croyance. L'Angleterre a pu faire traverser la Manche à plus de cent trente mille hommes en moins de dix jours, et cela presque sans aucuns préparatifs préliminaires, et bien que les chiffres exacts soient restés inconnus, elle doit avoir fait passer aux Dardanelles plus de trois cent mille hommes en un incroyablement court espace de temps. Plus de deux cent mille hommes ont été, pendant la guerre contre les Boërs, transportés dans l'Afrique du Sud, et c'est là un voyage plus long que celui d'Europe en Amérique. Et dans les deux dernières années l'Angleterre a transporté plus d'un million et demi d'hommes du nord au sud de la Mer de la Manche.
Ces exemples récents démontrent que les Océans ne constituent plus d'infranchissables remparts pour la nation américaine, si longtemps isolée, mais qu'ils offrent au contraire les voies les plus faciles et les moins hérissées d'obstacles à n'importe quel envahisseur, pourvu, bien entendu, que, pour une raison quelconque, nos défenses navales se trouvent réduites à néant.
Les Etats-Unis ont aussi une milice, évaluée en 191 2, à environ 120,000 hommes sur lesquels
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TEtat Major Général, après sérieuse enquête, estimait qu'il y aurait une disponibilité d'environ 86,000 soldats passables. Mais même en ajoutant cette Garde Nationale aux 35,000 hommes de troupes mobilisables de l'Armée Régulière, il n'y aurait encore, si l'on ne tient pas compte de l'augmentation de 191 6, qu'environ 120,000 hommes disséminés sur un immense territoire, pour repousser une invasion qui, si elle avait pour auteur le Japon ou l'Allemagne, amènerait aisément chez nous un minimum de 250,000 hommes.
Il est vrai que les Etats-Unis ont des défenses côtières qui dans une direction, celle de la mer, ont une véritable puissance.
Par exemple Sandy Hook, qui est une des plus puissantes, doit surtout sa valeur à ce qu'elle protège l'entrée du port de New York contre une flotte d'invasion. Une armée qui suivrait l'exemple donné par l'armée des Etats-Unis lors de son débarquement à Cuba et qui serait amenée par des transports sur un point quelconque de la côte du New Jersey, pourrait très facilement prendre Sandy Hook à revers, à moins que la position ne fût sérieusement défendue par l'armée de terre, et les autres défenses de New York pourraient tomber aussi en fort peu de temps si elles étaient tournées de la même manière.
C'est ainsi que la plus opulente de nos villes pourrait aisément tomber entre les mains de l'envahisseur.
Non moins vulnérable, non mieux défendue
est Philadelphie, la grande cité commerciale et manufacturière, point d'intersection des voies ferrées allant de New York vers le sud et l'ouest, qui pourraient ainsi être coupées sans grande difficulté, une fois cette ville prise par l'armée d'invasion. Les fortifications qui protègent cette ville d'un million et demi de population sont occupées par 220 hommes qui forment la garnison de trois forts dont deux, le Fort Delaware et le Fort Mott, sont autant dire entre les mains de leurs concierges. Le troisième, le Fort Dupont, a 186 hommes de garnison chargés de protéger les villes prospères qu'arrose la Delaware.
Dans le rapport officiel du Brigadier-Général Weaver, chef de l'artillerie de côtes, qui a été rendu public le 17 décembre 191 5, il est exposé que les défenses côtières des Etats-Unis ont besoin d'un minimum de 21,000 hommes de garnison, et le Général Weaver ajoute que, dans leur état actuel d'abandon relatif, ces défenses "deviendraient une source de danger positif au lieu de servir de protection."
Dans le système formulé en 1908, les défenses côtières de l'Amérique devaient être occupées moitié par l'armée régulière, moitié par la milice et le peu de fonds que l'on peut faire sur ce dernier élément se comprendra si nous disons qu'à une date aussi rapprochée que le mois de décembre 191 5, il ne s'en fallait pas de moins de dix mille hommes que les Etats eussent fourni leur ■ contingent.
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Le Général Weaver ajoute que Tartillerie de ces défenses, qui a coûté quarante millions de dollars, manquait d'hommes, et qu'il y avait 128 grosses pièces entièrement dépourvues de servants. Il se trouve ainsi que la moitié de nos pièces de dix pouces (250 millimètres) n'ont personne pour les faire partir. A supposer d'ailleurs, qu'elles fissent feu simultanément, il n'y aurait pas assez de poudre pour continuer le feu pendant une heure.
L'armée américaine est aussi très insuffisamment pourvue des engins de guerre les plus recommandés, par exemple, d'aéroplanes. Les aéroplanes sont les yeux des armées, et sans eux l'artillerie moderne perd la moitié de sa puissance. L'auteur, pendant la dernière semaine de juillet 191 6, a eu l'avantage d'assister, pendant trois jours, à la bataille de la Somme, et bien qu'un profane dans les questions militaires, il a été fortement impressionné par ce fait que les succès continus des Anglais et des Français dans cette lutte gigantesque ont été dûs en grande partie à leur maîtrise de l'air. Pendant ces journées je n'ai vu qu'un petit nombre d'avions allemands traverser les lignes des Alliés, tandis que chaque jour j'ai vu nombre d'avions alliés se porter d'heure en heure sur les lignes allemandes et diriger le feu de l'artillerie.
L'aéroplane a donc incontestablement révolutionné l'art de la guerre. L'artillerie qui en est privée se trouve dans le même état que le cyclope aveugle de l'Odyssée.
Il est étrange que rAmérique, qui a inventé l'aéroplane, soit la dernière des nations à en tirer les services incalculables qu'il peut rendre.
Wilbur et Orville Wright, qui en travaillant ensemble dans leur atelier de réparations de bicyclettes de Dayton, dans l'Ohio, ont fait du rêve de Léonard de Vinci une réalité et rendu possible l'aéroplane, grâce auquel l'homme lutte victorieusement contre Taigle dans les airs, voyaient clairement les merveilleux résultats que l'on pouvait tirer de leur invention, car dans cette guerre il n'a pas été fait par les aéroplanes grand' chose que Wilbur Wright n'ait prédit à l'auteur, dans cette soirée où le grand inventeur accomplit son premier vol au-dessus du port de New York, parcourant l'espace qui sépare Governor's Island du tombeau de Grant. Et pourtant il a été affirmé, et la chose n'a pas été niée, que dans ses récentes opérations au Mexique, l'armée des Etats-Unis n'avait au début que dix machines, et que de ces dix machines il y en avait plusieurs qui n'étaient pas en état de servir.
L'auteur a visité en France une des usines d'aéroplanes qui n'emploie pas moins de 2000 ouvriers et dans laquelle il y avait au moins 500 machines de différents types, toutes prêtes à être transportées sur le front.
Le manque d'intérêt manifesté pour le développement de l'aéroplane dans le pays où il a été inventé, c'est-à-dire en Amérique, n'est qu'un exemple de plus de la répugnance des Américains,
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éloignement dû à leur habitude de ne regarder que chez eux, à s'intéresser si peu que ce soit à la préparation à la guerre.
La faute n'en est pas au génie inventif de T Amérique, car presque toutes les inventions qui ont révolutionné l'art de la guerre dans le conflit actuel lui sont dues. La navigation à vapeur, le télégraphe, le cable transatlantique, le sousmarin, le téléphone, le canon à tir rapide, l'aéroplane et, l'on dit même, les énormes automobiles blindées qui, semblables à de gigantesques dinosaures, ne parcourent que depuis peu les champs de bataille, sont tous les enfants d'inventeurs américains, comme un diplomate américain a eu la présence d'esprit de le rappeler récemment à un diplomate allemand qui soutenait que l'Amérique dépendait entièrement de l'Allemagne en ce qui est des inventions industrielles.
L'Amérique pourra,it être la première puissance militaire du globe. En dehors du génie inventif de ses habitants, elle possède une population virile d'un très haut degré d'intelligence, d'où l'on pourrait tirer, comme il a été démontré pendant la guerre de la Sécession, une armée qui ne le céderait à aucune autre en courage et en puissance. Mais pour cela il faut du temps.
Au sujet de l'inégalité existant actuellement entre les ressources militaires des Etats-Unis et celles de n'importe laquelle des autres grandes Puissances, il y a deux faits significatifs qu'il faut se rappeler.
Le premier c'est la tendance des nations à se grouper pour la guerre. En vertu de ce fait, si l'Amérique se trouvait entraînée à une guerre contre une puissance étrangère, il est probable qu'elle aurait à combattre plus d'un ennemi, tandis qu'elle, étant donnée son opposition aux ^'alliances enchevêtrantes," elle aurait probablement à s'en tenir à ses propres ressources. Il n'y aurait rien d'impossible à ce que l'Amérique fût attaquée à la fois à l'Est par une grande puissance européenne, et à l'Ouest par une puissance orientale, ce qui réduirait de moitié sa puissance défensive, d'autant plus que les chances que l'on puisse se servir d'une façon continue du Canal de Panama sont tout-au-plus du domaine des conjectures.
Le second fait d'importance c'est que les guerres à venir, guerres à la possibilité desquelles il faut bien penser en vue des haines intenses engendrées entre les principales nations du monde par le conflit actuel, prendront des proportions encore plus grandes que celles du dit conflit, lesquelles sont pourtant déjà sans précèdent. A cet égard l'avenir de l'humanité semble tout simplement terrifiant. Un général russe de distinction a eu le courage de jeter les yeux dans l'abîme de l'avenir et sa prédiction est de nature à faire frémir l'humanité, même en admettant qu'elle soit quelque peu entachée d'exagération.
Voici donc ce qu'écrit, dans le Rousskoiê Slovo, le général Skugarewski, commandant l'in-
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fanterie qui combat en ce moment sur le front Est:
Impossible de prédire en ce moment la manière dont finira la guerre actuelle, mais nous pouvons néanmoins nous représenter sans difficulté ce que sera la prochaine guerre. Elle commencera presque immédiatement après le présent conflit. Quand au juste sera-t-elle déclarée? cela dépendra de la manière dont finira la guerre actuelle; il faudra voir d'abord quel est le côté qui l'emporte. Si l'Allemagne n'est pas complètement écrasée, il y aura probablement une nouvelle guerre avant dix ans. Dans l'intervalle on ne pensera dans chaque pays qu'à s'y préparer. Cette nouvelle guerre dépassera en horreur la guerre actuelle; en fait la guerre à laquelle nous assistons ne sera qu'un jeu d'enfants en comparaison avec celle qui suivra.
La question est de savoir quelle armée la Russie pourra mettre en campagne dans cette guerre. Dans dix ans la population de la Russie atteindra deux cents millions d'hommes, et celle de l'Allemagne environ cent millions. La Russie pourra donc lever une armée de 40,000,000, et l'Allemagne une armée d'à-peine 20,000,000.
Pour une armée de quarante millions d'hommes il faut au moins 300,000 officiers, et pour les avoir il faut que tous les jeunes gens reçoivent une instruction les mettant à-même de devenir officiers. Dans toutes les écoles et tous les collèges, l'instruction militaire devra faire partie du programme. Dans cette armée de 40,000,000, il y aura 30,000,000 d'hommes d'infanterie, 2,000,000 de cavalerie, 5,000,000 d'artillerie, le reste se composant de
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Tarme du génie et des troupes spéciales. L'outillage comprendra 100,000 canons de gros calibre, 1,000,000 de mitrailleuses et 10,000 automobiles de toutes sortes.
Dans un tel état de choses il se présente aux Etats-Unis trois lignes de conduite.
La première, c'est de ne rien faire. La seconde, de se préparer insuffisamment, et la troisième, de se préparer à fond.
Jusqu'à présent ils s'en sont toujours tenus à la préparation insuffisante.
Entre les deux premières lignes de conduite, nulle préparation ou préparation insuffisante, c'est la première qui vaut le mieux.
Si l'Amérique, dans un esprit d'aveugle optimisme, aime mieux se reposer sur le fait qu'elle n'a d'intentions agressives envers aucune autre nation, et sur cet autre fait, qui n'est pas aussi certain, qu'aucune autre nation n'aura jamais d'intentions agressives à son égard, ou, dans le cas contraire, aller tout simplement vers ces nations, "portant dans sa main droite l'aimable paix pour réduire à l'immobilité les langues envieuses" et surtout les mains ennemies, alors la ligne de conduite qui consiste à ne faire aucuns préparatifs a au moins cet avantage sur la politique de défense insuffisante, d'économiser un grand nombre de vies humaines. Si, avec ses ressources insuffisantes, elle se trouvait soudain plongée dans la guerre, et toutes les guerres modernes éclatent
'*Un Peuple ne Saurait, etc." 97
avec une étonnante soudaineté, la défense de son sol avec une armée et une flotte insuffisantes impliquerait, à cette époque, où à la guerre tout est chimie, mécanique, organisation, un inutile sacrifice d'hommes et d'argent.
Exposer ses soldats et ses marins au sort qu'eut à subir la flotte inférieure de l'Espagne, lorsque Cervera et son escadre reçurent, dans le but de satisfaire l'honneur national, l'ordre de quitter les ports de leur pays pour les Antilles, quand on savait bien qu'ils étaient condamnés à succomber en face de canons d'une portée supérieure, cela peut se justifier jusqu'à un certain point à l'égard de l'amour propre du pays, mais cela n'en constitue pas moins un sacrifice inutile, vu que cela ne change rien au sort de la guerre.
En fait, si les Etats-Unis décidaient de n'opposer, à l'envahisseur aucune résistance, mais de le recevoir à bras ouverts, comme un ami, et de s'en remettre à sa magnanimité et à sa générosité, les conditions de paix seraient vraisemblablement moins humiliantes que s'ils avaient envoyé une armée et une flotte insuffisantes lutter contre les ressources écrasantes de nations ayant fait de la préparation à la guerre une question de vie et de mort.
Depuis cent ans l'art de la guerre a été révolutionné. Danton a pu dire, dans les premiers temps de la Révolution Française, dans le but de soulever le peuple: *'De l'audace, encore de l'audace, et toujours de l'audace!" Les légions
çB La Guerre et l'Humanité
républicaines de la France répondirent à son appel dans le même esprit, et alors que la guerre était une affaire d'homme à homme, et que Ton voyait son ennemi face à face, il était possible, rien qu'avec de "Taudace,'* pour employer l'expression de Danton, de forcer la victoire. Aujourd'hui c'est une affaire de mécanique, de chimie, de transportation et d'organisation. Nous aurions donc à paraphraser les paroles de Danton et à dire: ** Organisation, encore de l'organisation, et toujours de l'organisation!" parce qu'aujourd'hui une armée dépourvue du matériel de guerre est pire que pas d'armée du tout.
M. William J. Bryan, le plus en vue des pacifistes à outrance, s'est prononcé contre la nécessité d'une préparation quelconque, et a déclaré, diton, que si l'Amérique était attaquée, un million d'hommes courraient aux armes entre le lever et le coucher du soleil. Il ajoute que les sommes d'argent que la nation aurait à dépenser pour se donner une plus grande armée serait mieux employées à construire une douzaine de grandes routes des rivages de l'Atlantique à ceux du Pacifique.
Superbe idée! C'est par ces routes^mêmes°que l'envahisseur pénétrerait jusqu'au cœur du pays. Salomon n'a-t-il pas dit: ** Vois-tu un homme prodigue en paroles? Il y a plus à espérer d'un insensé que de lui."
Il n'est pas plus possible à une nation d'improviser une armée à la suite d'une déclaration de
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guerre qu'il ne Test, en cas d'épidémie, d'improviser un service médical ou, en cas de grand incendie, d'improviser un service de pompiers.
S'il y a une chose qui ait été mise en lumière, pendant les dix-huit derniers mois, c'est' l'indestructible vaillance et la magnifique puissance de résistance de la France. En 1870, les Français avaient autant de courage qu'aujourd'hui, mais ils n'étaient pas prêts. Leur système de mobilisation était si imparfait que dans certains cas les soldats eurent, pour se faire équiper, à faire plusieurs centaines de kilomètres dans une direction pour revenir rejoindre leurs régiments à vingt milles (32 kilomètres) de leur point de départ.
Au début de la guerre quand on demanda au Ministre de la Guerre, à la Chambre des Députés, si l'armée était complètement prête, il répondit que si la guerre durait un an il ne manquerait pas même un bouton de guêtre.
Trois semaines après la déclaration de guerre, sur trois cent trente mille hommes qui figuraient sur les contrôles, il n'y en avait que deux cent mille de réellement mobilisés. Les réserves n'avaient vu qu'un mois de service et par conséquent ne connaissaient pas le maniement du nouveau fusil récemment introduit dans l'armée. Nombre de brigades et de divisions ne savaient pas où étaient leurs généraux, et nombre de généraux ignoraient où étaient leurs troupes. Il y avait disette complète d'approvisionnements. " Nous n'avons rien, disait le général de Failly; et Bazaine lui faisait
écho en disant: "Nous manquons de tout." Il y avait trente-huit boulangers pour fournir du pain à cent- trente mille hommes. On avait je ne sais combien de cartes d'Allemagne, mais pas une carte de France. L'Etat-Major Général n'avait même pas de plan. Bazaine a dit plus tard que s'il y avait jamais eu un plan il n'en avait pas encore entendu parler lors de sa capitulation.
Le résultat, ce fut la plus terrible débâcle dont il soit fait mention dans l'histoire. Paris succomba, malgré le courage de sa population et seulement quand on eût tout mangé, jusqu'aux chiens des rues, mais rien ne pouvait avoir raison du courage égal et de la splendide organisation d'un peuple où chacun savait si bien ce qu'il avait à faire que tout le monde connaît cette histoire de Moltke, l'ancien, qui, lorsque la guerre eût été déclarée, dirigea simplement la main vers un cartonnier où se trouvait un plan de campagne préparé depuis des années, et se remit à son jeu de patience. C'est là sans doute une exagération, mais l'idée qui s'y trouve renfermée n'en est pas moins symptomatique. Si la France eût été aussi mal préparée en 1914, l'évidente justice de sa cause n'aurait pu empêcher semblable résultat.
L'auteur arriva alors à Paris le 31 juillet 1914, et le lendemain au soir l'ordre de mobilisation général était promulgué. La déclaration de guerre fut suivie en France, aussi bien qu'en Allemagne, par une magnifique démonstration de la puissance d'un peuple bien organisé.
**Un Peuple ne Saurait, etc." loi
Résultat, au bout des quatorze jours constituant en France et en Allemagne la période de mobilisation, l'Allemagne semble avoir eu en campagne plus de deux millions de troupes exercées et équipées, troupes dont près d'un million fut déversé sur la Belgique, tandis que la France avait sous les armes probablement un million et demi d'hommes, aussi bien organisés. Si l'Amérique, avec ses 35,000 hommes de troupes mobiles et sa Garde Nationale de 120,000 hommes sur le papier, avec ses défenses côtières n'ayant pas assez de poudre pour un jour de combat, se trouvait en face de l'armée, exercée et équipée, soit de la France, soit de l'Allemagne, elle pourrait avoir à subir pour la seconde fois l'humiliation infligée à sa capitale, il y a un peu plus de cent ans, lorsque les vétérans disciplinés de Wellington marchèrent en quelques jours de la Chesapeake sur Washington et en réduisirent en cendres les édifices publics, sans perdre plus de soixantequatre hommes.
L'affreuse prolongation de la guerre actuelle, le sacrifice sans précédent de vies humaines qu'elle entraîne, toute cette tragédie est due au manque de préparation militaire, car, en comparaison avec l'Allemagne, la France, L'Angleterre et la Russie n'étaient pas complètement en état de faire face aux demandes de ce gigantesque conflit, et l'Allemagne elle-même était loin de se rendre compte de la prodigieuse saignée qu'une guerre prolongée pratiquerait dans ses ressources matérielles.
I02 La Guerre et T Humanité
La guerre a vu peu de péripéties aussi tragiques que le terrible désastre qui s'abattit sur l'armée russe, lorsqu' après sa marche victorieuse à travers la Galicie et au-delà des Carpathes, elle se vit refoulée et décimée faute d'approvisionnements. L'impuissance où se trouva la Russie de fournir à ses troupes même un nombre suffisant d'armes portatives, lui a coûté au moins un million de soldats.
Il en est de même de l'Angleterre. Elle n'était pas prête et sa petite, quoique splendide, armée expéditionnaire ne put faire long feu dans cette lutte gigantesque pour laquelle ses forces, en dépit de leur bravoure, étaient absolument insuffisantes. Si l'Angleterre eût été prête, peut-être la guerre n'eût-elle jamais éclaté.
La France elle-même n'était pas complètement prête en ce qui touche aux approvisionnements, et nombre d'experts en matière militaire pensent que si le général Jofïre avait eu suffisamment de munitions, la bataille de Marne aurait été encore plus décisive qu'elle ne l'a été, et que l'envahisseur aurait été repoussé jusqu'à l'intérieur de ses frontières.
La moitié peut-être des tragédies de l'histoire a été due au manque de préparation; il n'y a pas eu de démonstration plus frappante de la sagesse du solennel avertissement de Salomon: ''Lorsqu'il n'y a point de vision, le peuple est abandonné."
Si le mouvement en faveur de la préparation
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militaire n'est soutenu en Amérique par un esprit de patriotisme, d'unité et de coopération pratique, semblable à celui qui s'est manifesté en France lors de la mobilisation du mois d'août 1914, alors toute réforme entreprise aux Etats-Unis sera condamnée à une existence éphémère. Tôt ou tard on se mettra à se plaindre de l'augmentation des impôts et, le danger immédiat de guerre n'étant plus apparent, le mouvement actuel courra risque de n'avoir été qu'une de ces agitations momentanées, subitement inaugurées, non moins vivement abandonnées au Congrès, une fois qu'elles ont cessé de servir les fins des politiciens intéressés.
A moins donc que le peuple américain ne comprenne la nécessité de moyens de défense suffisants, à moins que chaque citoyen ne sente, comme en Suisse, qu'il y a pour lui devoir civique de contribuer d'une manière ou d'une autre à la défense nationale, le mouvement n'aura pas la force motrice dont il a besoin, et après avoir été **une merveille de neuf jours" il expirera, faute d'être soutenu par la sympathie publique.
Pour citer Salomon encore une fois: ''Celui qui a reçu de fréquents reproches et qui raidit le cou, il sera détruit soudain et cette fois sans aucun remède."
Est-il possible qu'un grand peuple comme le peuple américain, animé de l'esprit patriotique, justement fier de son passé, glorieux de son état présent de prospérité sans précédent, confiant en ses destinées futures, ne trouve pas en lui cet
104 La Guerre et T Humanité
intense esprit de civisme sans lequel aucun peuple ne pourrait jamais faire ce que la France, l'Angleterre et l'Allemagne ont fait d'une manière si remarquable en l'année 1914?
Ce n'est pas en se reportant au glorieux passé ou en contemplant la prospérité matérielle de l'heure présente que l'on trouvera la réponse à cette question. Il y a dans la "vision" dont un peuple est animé bien des choses qui ne se rencontrent ni dans la statistique du commerce, ni dans les résultats du recensement. A moins que les Américains ne soient aussi déterminés que les Français à défendre leur existence nationale, ils seront comme un peuple qui dépourvu de vision doit tôt ou tard sinon disparaître entièrement, tout au moins subir des humiliations comme il n'en a jamais connues.
L'obstacle à cette vision chez TAméricain, c'est qu'il est naturellement d'esprit insulaire. Il se représente son pays comme situé entre deux grandes masses d'eau, et de même que les mers dont sont entourées les Iles Britanniques ont profondément influé sur le tempérament et la politique du peuple anglais, de même l'obsession de ces deux océans, s'étendant à l'est et à l'ouest de leur continent, a créé chez les Américains une espèce de conviction qu'ils habitent une île n'ayant à craindre aucune attaque et défendue par un inexpugnable rempart aquatique.
De plus, le peuple américain est comme emprisonné dans les traditions du dix-huitième siècle
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qui sont à la base de ce sentiment d'insularité. Ces traditions sont presque aussi puissantes aujourd'hui qu'alors que la République avait Washington pour président. L'Amérique ne voit pas qu'elle est au centre physique du monde terrestre, comme serrée entre l'Orient et l'Occident, et que ces mers, qui formaient jadis une infranchissable barrière, se sont transformées en une large et superbe route, toute dépourvue d'obstacles, ouverte au passage des merveilleuses flottes de guerre de l'époque nouvelle.
Cette attitude tout-à-fait provinciale empêche les Américains de voir non pas que leur pays va être entraîné, mais plutôt qu'il est déjà entraîné dans le tourbillon du gigantesque conflit. Bien qu'il puisse n'être pas amené à prendre directement part à la lutte avant qu'elle ne prenne fin, ses plus chers intérêts y sont déjà en jeu, en tant que c'est une lutte entre des conceptions différentes de l'idéal. Les haines, les préjugés, les sentiments, les antipathies, les intérêts qui se heurtent dans ces souffrances de l'humanité en travail, l'Amérique ne peut y échapper.
Plus loin, l'auteur se livrera à un examen approfondi de l'influence qu'a eue sur l'Amérique l'application de la doctrine de neutralité de George Washington. S'il était en vie aujourd'hui, s'il présidait aux destinées d'une nation de cent millions d'êtres humains, d'une nation recelant en elle-même les germes d'une puissance prédominante dans le monde, se ferait-il le propagateur
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d'une doctrine aussi étroite, et condamnerait-il ses concitoyens à une politique d'isolement perpétuel? Répondre affirmativement serait imputer à l'esprit immortel de Washington un manque de prévoyance et de courage que dément absolument toute sa carrière. ^
Une des causes de cette absence de vision se trouve dans le genre d'instruction donné aux Américains dans les écoles. Dans les écoles élémentaires on enseigne quelques uns des faits les plus importants de l'histoire du pays, choisissant toujours ceux qui sont de nature à flatter l'orgueil national, et c'est là tout ce que la grande majorité des habitants apprend au sujet de l'histoire de son pays. Prenez les dix collèges les plus importants du pays, dans ces dix collèges prenez les dix étudiants les plus brillants de la classe la plus avancée, et alors questionnez ces cent jeunes gens au sujet de quelque incident de toute première importance de l'histoire de l'Amérique, par exemple: ''Comment la France a-t-elle commencé à aider l'Amérique?" Il est probable qu'il n'y en aura pas cinq qui pourront répondre correctement. Et pourtant sans cette assistance prêtée par la France, peut-être la révolution eûtelle échoué. Neuf sur dix répondraient probablement que c'est Benjamin Franklin qui le premier obtint l'aide de la France. Or longtemps avant
^ Bien entendu, tous ces développements remontent à une époque antérieure à la déclaration de guerre des Etats-Unis à
l'Allemagne— (T).
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raxrivée de Franklin à Paris, les colons avaient reçu en secret des secours provenant des arsenaux de France, et cela avec la connivance du gouvernement français, qui n^avait pas encore abandonné la neutralité. L'homme qui le premier engagea la nation française à aider ainsi les colons, c'est Beaumarchais, le spirituel auteur du Barbier de Séville et du Mariage de Figaro.
Combien d'Américains, en chantant l'hymne national, la Bannière Etoilée (the Star Spangled Banner)f se rappellent l'humiliant chapitre de l'histoire du pays auquel se rapporte cet entraînant hymne patriotique? Quelques jours avant qu'il vît le jour avait eu lieu la déroute de TArmée Américaine à Bladensburg.
Le général américain qui commandait alors, et qui eut à répondre de ses actes devant une commission d'enquête, déposa qu'il ne put amener sur le terrain que 6000 hommes, tous miliciens, à Texception d'environ 400 soldats de l'armée régulière; que jusqu'à un jour ou deux avant l'engagement il lui manquait encore la moitié de ses hommes, qu'il y en eut 700 qui n'arrivèrent que quinze minutes avant le commencement de la lutte, ce qui était un peu tard; que les chefs placés sous ses ordres lui étaient inconnus, et qu'il n'y en avait que quelques uns de pourvus d'une instruction militaire ou possédant quelque expérience.
Tout ce qu'il fallut à l'assaillant ce fut quatre jours entre son débarquement dans la baie de
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la Chesapeake et la prise de Washington. Le terrain à parcourir était boisé et se prêtait fort bien à la défense. Le général anglais a témoigné que l'Armée Américaine à Bladensburg était "fortement établie sur des hauteurs dominant le terrain."
Quelques fusées lancées par-dessus la tête des miliciens sans expérience suffirent à les plonger dans une terreur panique, et ils prirent la fuite, laissant T artillerie à découvert. Le seul détail dont il n'y ait pas à rougir c'est la conduite des 400 artilleurs de profession, qui luttèrent bravement jusqu'au moment où ils découvrirent que les conducteurs des fourgons de munitions avaient en des affaires urgentes à Washington et avaient soudainement pris la fuite.
L'officier américain en question, le général Winder, déposa qu'après une courte lutte *41 ne restait plus trace de l'armée," et qu'à l'exception des 400 braves de l'armée régulière tout le monde s'était sauvé.
Les pertes des vainqueurs s'élevèrent à 64 tués et 185 blessés; celles des vaincus à dix ou douze tués et une quarantaine de blessés. Les envahisseurs mirent le feu au Capitole et à la demeure présidentielle. Le Times de Londres publiait quelques semaines plus tard un article de fond où il était dit que *' Washington, ce nid de vipères, était enfin anéanti." Cela se passait quelques jours avant que la Bannière Etoilée fût écrite.
Les Américains peuvent s'enorgueillir du fait
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qu'un petit nombre de miliciens sans expérience réussirent alors à sauver Baltimore, mais ne serait-il pas sage d'enseigner aux jeunes américains que si le drapeau national continua à flotter sur le fort McHenry, pourtant le manque de préparation militaire avait failli amener la ruine des Etats-Unis.
Pendant la guerre de la Révolution il nV eut pas moins de 395,000 enrôlements, et néanmoins Washington n'eut jamais plus de 17,000 hommes sous ses ordres, et cela seulement au début; plus tard il y eut un moment où ce chiffre fut réduit à 3000. Inspirés par leur noble capitaine, ils inscrivirent dans les annales de leur pays le glorieux chapitre de Valley Forge, rachetant ainsi ces détails humiliants de l'histoire de la Révolution, que tant d'Américains sont trop portés à oublier.
Pendant la guerre de 18 12 il y eut du côté des Américains 527,000 hommes d'enrôlés, et les forces anglaises ne dépassèrent jamais 55,000 hommes, et pourtant jusqu'à la grande mais inutile victoire de la Nouvelle Orléans les succès contestés de l'armée américaine sur terre ne furent rachetés que par les brillants exploits de la petite mais très belle flotte qu'ils avaient en mer. Puissent les Américains voir le jour où les collèges américains, dont on ne peut contester le succès comme clubs de société, se seront tous fait une règle de n'accorder aucun diplôme à un étudiant n'ayant pas une connaissance passable de la Constitution
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des Etats-Unis, et ne pouvant passer un examen sérieux dans l'histoire réelle de son pays!
De plus l'idéalisme optimiste des Américains tend à obscurcir encore plus cette claire vision que réclame la sécurité du pays. A cette forme d'idéalisme se rattache l'idée du pacifisme. Pendant toute sa vie T auteur a mis son activité au service de la cause de l'arbitrage international. Il n'a pas cessé d'y croire. S'il ne peut mettre fin entièrement à la guerre, il peut diminuer l'importance des causes secondaires de conflit, et, quand se produit le conflit, il fournit le mécanisme propre à régler les différends d'une manière honorable.
La pacification de Thumanité est un noble idéal dont l'humanité doit se rapprocher à force de souffrances et de fatigues. A cet égard on peut dire de la civilisation qu'elle est condamnée à périr à moins d'avoir une juste vision de la paix, c'est-à-dire de la paix par la justice.
Le peuple américain est un peuple pacifique et il n'est pas surprenant, cela lui fait même honneur, qu'à la veille de la guerre il s'employât avec ferveur à négocier et à conclure des convention d'arbitrage allant jusqu'à consentir à soumettre à l'arbitrage les questions touchant à l'honneur national. Mais si cet esprit d'idéalisme humanitaire a ses bons côtés, il a aussi des conséquences dangereuses.
La belle vision de la pacification de l'humanité nous a fait fermer les yeux au fait que nous vivons
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encore dans un monde réel d'hommes loin d'être infaillibles, dans lequel nombre de gens ne cherchent point à obéir à la justice, et dans lequel il y a des nations qui ne songent qu'à la puissance. Toute nation qui n'est point disposée à céder à la violence et à l'injustice doit se tenir prête à se défendre.
Nul être humain ne peut prédire quel mystérieux enfantement résultera des prodigieuses secousses de ce gigantesque conflit. Ce que nous savons, pourtant, et c'est un fait que nous ne devons jamais oublier, c'est que tandis qu'avant la guerre les Etats-Unis jouissaient largement de la sympathie du monde entier, ou peu s'en faut, on peut se demander maintenant s'ils possèdent la sympathie d'aucun peuple, tout au moins au même degré que dans les années précédentes.^ Leurs relations avec le reste du monde ont subi depuis deiix ans le bouleversement le plus extraordinaire et le plus significatif. La guerre une fois finie, le système nerveux du monde sera celui d'un neurasthénique, et un neurasthénique est toujours dangereux à irriter.
Il est toujours au pouvoir d'un Etat étranger d'entraîner les Etats-Unis dans une guerre. En l'absence de tout autre prétexte, l'Amérique a lancé au monde un défi permanent, à savoir, la doctrine de Monroe.
Par cette doctrine elle s'arroge un protectorat
* Bien entendu, tout cela a été écrit avant l'entrée des Etats- Unis dans le conflit. — (T.)
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moral sur la totalité de rHémisphère Occidental. Une telle prétention n'a, évidemment, aucune sanction dans le droit international et n*est que l'assertion de ce qui est considéré comme une politique éclairée. Une nation désireuse d'entrer en lutte avec les Etats-Unis n'a qu'à acheter une des Antilles. Que dirait alors l'Amérique? Que pourrait-elle dire sans danger dans son état de faiblesse relative?
La situation du Mexique nous met sous les yeux une preuve plus immédiate et plus directe encore des obligations qui découlent de la doctrine de Monroe. A la différence des autres grandes nations, les Etats-Unis refusèrent de reconnaître le régime Huerta comme étant au moins un gouvernement de fait et, en faisant entendre aux Puissances européennes que toute intervention de leur part au Mexique dans le but de protéger la vie et les biens de leurs nationaux serait considérée par les Etats-Unis comme un acte hostile, ils allèrent presque jusqu'à assumer la responsabilité de ce qui se passerait dans l'état de bouleversement du pays.
Déférant au désir des Etats-Unis les nations européennes s'abstinrent de toute intervention et abandonnèrent aux Etats-Unis le soin de rétablir l'ordre et le règne de la loi, tâche qui, à l'heure où ce livre est sous presse, n'a pas encore été menée à bien.
Il en est résulté de grandes pertes et il a été récemment calculé que ces pertes, subies au Mex-
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ique durant les trois dernières années par les ressortissants aux nations européennes, ne s'élevaient pas à moins de cinq cents millions de dollars. Le Mexique ne sera jamais en état de payer de tels dommages. D'un autre côté lorsque les ressortissants aux nations européennes leur demanderont de faire valoir leurs droits, ces nations pourront bien se dire qu'avec leurs ressources si fortement entamées par la guerre elles ne sont pas en état de renoncer à ces créances par déférence pour les Etats-Unis.
Dans ces conjonctures est-il impossible ou même improbable que telle ou telle de ces nations demande aux Etats-Unis d'indemniser ses nationaux de leurs pertes? Dans ce cas que répondront les Etats-Unis ? Aucune somme ne pourrait être versée pour satisfaire ces demandes à moins d'une autorisation du Congrès, et d'un autre côté la majorité de nos Représentants oseraient à-peine se remettre en face de leurs commettants après avoir accordé le crédit nécessaire pour satisfaire à ces colossales réclamations. Il se peut que telle ou telle des nations européennes refuse de se contenter de cette inaction du Congrès, tout comme les Etats-Unis refusèrent en 1833 de se contenter de l'inaction de la Chambre des Députés française, lorsque cette dernière refusa de voter les crédits nécessaires pour l'exécution du traité par lequel la France s'engageait à dédommager les Etats-Unis des pertes subies par les navires américains pendant les guerres napoléoniennes.
Les Américains qui pensent n'ignorent pas les risques que comporte une telle situation et ils comprendront de mieux en mieux que la position privilégiée, dont jouissaient les Etats-Unis et qui leur permettait de se tenir à l'écart des querelles du monde, pourrait bien ne plus leur appartenir. Dans de telles circonstances la préparation militaire se présente comme d'importance vitale pour les Etats-Unis, et pourtant on fait passer la question après des mesquineries qui n'ont trait qu'à la situation intérieure et dont l'importance est tout éphémère. Répétons-le: "Un peuple ne saurait exister sans vision."
Si les Etats-Unis veulent faire partie de cette Ligue de la Paix, dont j'ai déjà parlé, ne doiventils pas avoir armée de terre et de mer pour jouer leur rôle dans la mise à exécution de cette responsabilité commune de la civilisation? Les Etats- Unis peuvent-ils entrer dans le concert des nations avec une armée relativement insignifiante? S'ils veulent jouer leur rôle dans cette ligue des nations formée pour assurer le maintien de la paix, il faut qu'ils soient prêts à prendre honnêtement leur part des engagements généraux.
L'Amérique d'aujourd'hui est-elle en état de jouer ce rôle? Pour ne pas offenser le patriotisme ombrageux du pays on serait tenter de répondre "oui" sans hésitation, mais les événements des deux dernières années doivent donner à penser à tout Américain qui ne se paie pas de mots.
Il y a quelques années l'auteur se trouvait à
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Rome, et un soir, au coucher du soleil, accoudé sur le parapet du Pincio, il contemplait la Ville Eternelle dans toute la splendeur d'une fin de journée. La musique militaire jouait le motif du Walhalla dans le Crépuscule des Dieux, de Wagner. Devant moi s'étendait la cité historique, ce résumé des progrès de l'humanité. A droite le Colisée, ce monument de la Rome impériale, se dressant comme un torse gigantesque de Michel-Ange. Alors je me tournai vers l'ouest, et je vis la Coupole de Saint Pierre d'où, aujourd'hui encore, une autre grande autorité gouverne une grande partie du genre humain. Je me laissai aller à évoquer la Rome de la République, la Rome des Césars et celle de la Renaissance, la Rome des papes et celle de l'Italie contemporaine, et avec les majestueux accents du motif du Walhalla résonnant dans mes oreilles je me demandai si ce n'était pas là le Crépuscule des Dieux pour la Cité impériale.
Quelques mois plus tard je lisais les lignes qui servent de conclusion à V Histoire de la République Romaine de Trevelyan. Après avoir retracé les progrès à travers toute l'Italie du grand soulèvement national, il terminait par ces éloquentes paroles:
Cela nous a fait voir, ce qui ne peut s'apprendre clairement dans les pages de Ruskin ni de Symonds, ni d'aucun des chantres mélodieux qui pleurent l'Italie des âges disparus, que l'Italie n'est pas
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morte, mais ressuscitée, qu'elle n'abrite pas seulement des ruines, mais des hommes, qu^elle est habitée non point par des ombres, mais par des êtres vivants qui jouissent des beautés de la terre natale en commun avec leurs immortels aïeux.
L'Amérique a un glorieux passé et devant elle s'étend un avenir non moins glorieux pourvu qu'elle s'en montre digne. Que son peuple ait la "vision" de la grandeur que cet avenir lui réserve peut-être, que l'ancienne fierté, qui jusqu'ici a toujours fini par répondre à l'appel des périodes d'épreuve, se manifeste une fois de plus, et d'elle aussi l'on dira dans ces jours incertains, obscurs encore et gros de l'avenir de l'humanité: *'Elle n'est pas morte, mais bien vivante, elle n'abrite pas des ruines, mais des hommes, elle est habitée non point par des ombres, mais par des êtres vivants qui jouissent des beautés de la terre natale en commun avec leurs immortels aïeux!"