LA POLITIQUE ÉTRANGÈRE DE GEORGE WASHINGTON
La politique suivie par les Etats-Unis, dans cette grande crise de l'histoire, a été due en grande partie à une interprétation erronée du message d^adieux de Washington. Cette interprétation a produit dans les âmes de milliers d'Américains un conflit entre un idéal et un idéal contraire, et a amené une confusion inévitable dans les pensées, et par suite, un manque de décision dans les actes.
D'un côté la sympathie traditionnelle éprouvée par les Américains pour toute nation victime de l'injustice et de l'oppression aurait réclamé une politique plus vigoureuse de la part du gouvernement; mais en lutte avec ce sentiment généralement répandu, se trouvait une tradition qui n'est pas moins chère au cœur de la nation, le juste et profond respect éprouvé par tout véritable Américain pour la doctrine de Washington, laquelle, formulée pendant la première enfance de la République, semblait conseiller aux Etats- Unis de s'abstenir de toute ingérence dans les
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affaires politiques procédant de la politique européenne.
Si elle a été tellement mécomprise, la véritable doctrine de Washington doit être formulée à nouveau, non pas seulement en justice à sa mémoire, mais parce que l'Amérique ne jouera jamais le rôle auquel lui donnent droit ses grandes ressources morales et matérielles, à moins qu'elle ne s'émancipe de ce que je considère comme une interprétation erronée de cette doctrine. Il faut remonter à la main-morte de l'Ancien Régime pour retrouver et encore, une prise aussi résistante que celle qu'a eue la légende de Washington sur notre conception des rapports internationaux.
Que ces sages conseils, bien ou mal interprétés, agissent encore puissamment sur la politique d'un grand pays plus d'un siècle après sa mort, c'est, en soi-même, un fait extraordinaire; c'est un signe de respect non seulement pour la dignité de son caractère, mais aussi pour la nature bienfaisante des services rendus par lui à sa patrie et à l'humanité. Dans la mort comme dans la vie il reste l'Américain par excellence.
Pendant sa vie c'était chose plus facile de poser en fait cette espèce de maîtrise de son pays qu'il possédait que d'en analyser les raisons. Lorsqu'en s' adressant au roi Lear l'intrépide Kent dit: "Vous avez dans votre contenance ce que j'appellerai l'autorité suprême," il explique jusqu'à un certain point l'ascendant exercé par Washington sur son temps et sa génération.
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"Oh, lole, comment savais-tu qu'Hercule était dieu?" — "Parceque," répondit lole, **je me sentais satisfaite dès que mes yeux reposaient sur lui. Quand je regardais Thésée, je souhaitais lui voir livrer bataille ou tout au moins diriger ses chevaux dans une course de chars, mais avec Hercule point besoin de lutte; c'était le Vainqueur, dans l'immobilité comme dans le mouvement, ou quelque chose qu'il fît."
Patrick Henry ne faisait qu'exprimer l'opinion universelle, lorsqu'il disait du second Congrès Continental: *'Si l'on s'en tient à la solidité de l'opinion et à la rectitude du jugement, le colonel Washington est incontestablement l'homme le plus remarquable de cette Assemblée." Et il parlait ainsi d'une assemblée qui comptait parmi ses membres Franklin, Jefïerson, Morris, Adams et Madison, et dont lord Chatham, le premier William Pitt, le plus grand homme d'Etat de l'Empire britannique, a dit:
Je dois déclarer et proclamer que dans toutes mes lectures et toutes mes études, et j'ai lu Thucydides et j'ai étudié et admiré les plus grands Etats du monde, en ce qui est de la solidité de la raison, de la puissance de pénétration et de la sagesse des conclusions, étant donnée la complication des circonstances, aucune nation, aucun groupement d'êtres humains, ne peut être considéré comme l'emportant sur le Congrès Général de Philadelphie.
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La maîtrise de Washington n'était pas due à un développement particulier de l'âme ou du corps. Comme c'a été dit son génie était celui de la centricité, non de l'excentricité.
Son influence ne tenait pas à ses connaissances scientifiques, comme dans le cas de Franklin, car son instruction n'avait rien d'extraordinaire; elle n'était pas due, non plus, comme celle de Jefïerson, à la splendeur de l'imagination, à l'élévation de l'idéal, à des qualités d'écrivain; sa force ne résidait pas non plus, comme celle d'Hamilton, dans un extraordinaire génie administratif ni dans une brillante personnalité; il n'avait pas, comme Patrick Henry ou John Adams, le don de l'éloquence, ni l'esprit pénétrant ou analytique de James Madison ou de John Marshall.
Encore moins peut-on dire que son succès fût celui d'un caractère vigoureusement agressif et animé d'une intense ambition. Pendant toute sa vie il n'a recherché qu'une seule chose, le charme de la vie privée. Il préférait la charrue à l'épée et la paix de Mount Vernon aux conseils des puissants. C'était un homme timide, se défiant de lui-même, ne parlant que peu et qui ne donnait que rarement son opinion quand on ne la lui avait pas demandée.
Rien ne met ce trait mieux en lumière que son attitude dans la Convention constitutionnelle où, pendant quatre mois, il occupa le fauteuil de la prédidence. Nul plus que lui n'avait mis dans l'esprit de ses concitoyens l'idéal d'une union plus
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étroite et nul ne se rendait mieux compte de l'absolue nécessité d'un tel gouvernement, et pourtant il présida la Convention pendant quatre mois, il écouta, souvent non sans chagrin et sans inquiétudes, les discussions vives et allant parfois jusqu'à l'irritation, des membres qui en faisaient partie, sans prendre la parole plus d'une fois, et encore pour à-peine quelques moments.
Avant que la Convention fût même organisée, et pendant que les membres déjà arrivés attendaient que l'on fût en nombre, il se laissa aller, si nous en croyons les souvenirs de Gouverneur Morris, à définir la règle souveraine à laquelle devraient toujours obéir les hommes politiques de ce pays-ci.
Quoi que nous fassions il est peu probable que le plan proposé par nous soit adopté. Peut-être aurons nous à passer par un nouveau et terrible conflit. Si, pour plaire à la masse, nous proposons ce qu'au fond nous désapprouvons, comment pourrons-nous plus tard défendre notre œuvre? Levons un drapeau auquel puissent se rallier tous les gens honnêtes et intelligents. L'issue est entre les mains de Dieu.
Et pourtant ce silencieux a plus fait que n'importe quel autre membre de la Convention, pour amener le vote de la Constitution. Son influence se fît puissamment sentir pendant toute la diirée des délibérations. Il était impossible que cet assemblage d'hommes si peu d'accord les uns avec les
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autres, se séparât sans avoir accompli la grande œuvre qu'il avait à faire du moment qu'il agissait sous les regards bienveillants de Franklin et qu'il restait en contact avec l'esprit dominateur de Washington.
Il faut voir aussi comment il fit la conquête du cœur des ennemis de son pays. Quand se répandit l'annonce de sa mort, les pavillons des navires de guerre anglais furent mis en berne en signe de respect envers sa mémoire. Toute l'Angleterre retentit de ses louanges.
Un mois après sa mort voici le portrait que traçait de lui un des plus importants magazines anglais :
Un homme supérieur à tous les titres inventés par rorgueil ou la servilité pour servir d'ornement aux gens d'une grande naissance. . . . Dans son caractère on vit reparaître toutes les qualités que nous admirons le plus dans les plus nobles héros de l'antiquité. ... Ce qui se rapproche le plus d'une convenance invariable et d'une conduite à l'abri de tout reproche parmi les œuvres des hommes et à quoi puissent s'élever les conditions mêmes de l'humanité.
A l'heure où Ton décernait en Angleterre de tels éloges à l'homme qui avait séparé en deux l'Empire britannique, les cendres de la lutte n'étaient pas encore refroidies. Et alors déjà il était regardé par l'Angleterre comme le produit le plus parfait de la race Anglo-Saxonne.
Son portrait n'a jamais été mieux dessiné en
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paroles que par le plus grand des romanciers anglais. Voici ce que dit Thackeray dans les Virginiens:
Quelle constance, quelle magnanimité, quelle étonnante persévérance en face de la mauvaise fortune! Chef d'une nation en armes il a à lutter contre la division des partis; le voici calme au milieu des conspirations; plein de sérénité avec l'ennemi déclaré en face de lui et de plus sinistres ennemis derrière lui; rétablissant l'ordre et suscitant le courage dans des troupes affamées et en haillons; attristé par l'ingratitude, mais sans manifester aucune colère et toujours prêt à pardonner; inébranlable dans la défaite, magnanime dans la victoire et jamais si sublime que le jour où il déposa son épée victorieuse et se retira noblement — en vérité, voilà un caractère à admirer et à révérer, une vie sans une seule tache, une gloire sans le moindre défaut.
Combien peu Washington aurait pu prévoir que cent quinze ans après sa mort les Anglais achèteraient avec révérence la demeure de ses ancêtres, pour perpétuer sa mémoire, et proposeraient de lui élever une statue dans l'enceinte de l'Abbaye de Westminster!
Y a-t-il jamais eu victoire morale plus complète sur l'opinion d'un ennemi? Mes lecteurs peuventils se figurer les principaux publicistes français faisant l'éloge de Bismarck et plaçant son effigie dans le Panthéon? Ou peuvent-ils s'imaginer
une statue de Hindenburg à Paris, ou de Jofïre à Beriin, ou de von Tirpitz dans Trafalgar Square?
L'Angleterre n'a pas été seule à honorer notre héros national. Pendant sa vie, depuis sa mort, il a été honoré par le monde comme ne l'a été aucun autre capitaine victorieux. Si divisés que soient les différents Etats dans leurs jugements sur les autres hommes et les autres événements, ils sont toujours d'accord pour rendre hommage à la mémoire de George Washington.
Comment expliquer ce triomphe?
Dressé dans sa sérénité, contemplant l'avenir, il vit le plateau d'or de la balance incliner vers le côté de la pure justice, cédant à l'ascendant de sa divine foi, dominé par l'impeccable rectitude d'un mortel et sa fidélité au dessin suprême de la Divinité.
Il serait tout-à-fait superflu d'entreprendre le panégyrique d'un tel homme. On ne peut rien ajouter ou enlever à sa position dominante parmi les sages, les gens de bien, les héros. Ses enseignements à l'égard des problèmes nationaux dont la solution immédiate s'impose à nous ont donc un intérêt de tout premier ordre.
Dans cette grande crise de l'histoire de l'humanité, quand toute la civilisation chancelle, ébranlée par la lutte des passions humaines comme par un cataclysme de la nature, il peut n'être pas hors de propos de nous remettre sous les yeux la politique suivie par Washington dans une crise qui
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n*est pas sans analogie avec celle d'aujourd'hui. Il contribua à affermir le navire de l'Etat et à 1 e tenir droit sur sa quille, lorsqu'il était ballotté en tous sens par la tempête des passions.
Il y a à certains égards une analogie extraordinaire entre l'état du monde aujourd'hui et ce qu'il était pendant les huit années pendant lesquelles V7ashington a exercé la magistrature suprême de la République. Alors comme maintenant la moitié du monde était en proie à une guerre fratricide.
Comme l'a dit Washington: **Le monde entier était comme soulevé." Alors comme aujourd'hui, c'était pour les Etats-Unis un difficile problème que de "se diriger avec sûreté, comme il le disait aussi, entre Charybde et Scylla."
On peut se demander si qui que ce soit, hors Washington, eût pu, dans cette période de cyclone politique, maintenir les différents Etats unis les uns aux autres assez longtemps pour assurer la perpétuité de l'Union. Nous étions alors une nation de trois millions d'hommes, aussi éloignés des centres de la civilisation que l'est maintenant le Congo, et jouant dans les grandes affaires du monde un rôle à-peu-près aussi insignifiant.
Le nouveau gouvernement était encore à l'état d'expérience et, comme le disait Washington, il avait "à se frayer la voie à lui-même." La République n'avait ni armée, ni marine, ni crédit pour organiser soit l'une, soit l'autre. Le paiement de la dette publique était déjà sensiblement
en retard, et le papier des Etats-Unis s*était vendu quelques années plus tôt au taux de huit pour cent.
La population était loin d'être unie. Ses représentants avaient fini, mais à contre-cœur et après des discussions longues et acharnées, par adopter la Constitution des Etats-Unis, et le peuple ne l'avait ratifiée qu'avec encore plus d'hésitation et de méfiance.
Notre pays avait toujours servi de volant sur la raquette internationale de l'Europe, et nos destinées s'étaient ainsi entremêlées avec les querelles et les intrigues des nations de l'Europe.
Ces conditions auraient suffi dans toutes les circonstances pour semer d'obstacles presque insurmontables la voie de Washington, mais voilà qu'au moment même où s'installait le nouveau gouvernement, la Révolution Française éclate comme un volcan qui soulève la terre. Quelques mois après sa prestation de serment, la Bastille était prise, la populace marchait sur Versailles et ramenait à Paris le roi, auquel les Tuileries allaient servir, autant dire, de prison.
A l'heure où Washington s'efforçait de démontrer la possibilité de faire vivre ensemble la liberté et la loi, le Comité de Salut Public, dominé par Robespierre, Danton et Marat, se saisissait du gouvernement. La religion était détrônée, presque toutes les institutions existantes étaient balayées et la licence, usurpant le nom de la raison,
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était adorée à Notre Dame sous la forme d'une femme dépouillée de vêtements. '
Presque toutes les paroles de Washington au sujet de la politique étrangèrey tenaient à cet extraordinaire état de choses^ et ses sages et sagaces conseils doivent être lus à la lumière des conditions et des problèmes quHls avaient spécialement eii vue.
Suivant moi, Ton n'a pas suffisamment appelé l'attention sur l'élévation morale du premier discours d'installation de Washington. Fonds et forme, c'est le digne prédécesseur du premier discours d'installation de Jefïerson et des deux discours d'installation de Lincoln. Après une fervente prière, adressée ^^àcet Etre tout-puissant qui gouverne l'Univers" et dont il discernait la main dans la fondation des Etats-Unis, il demande :
Que l'on donne pour fondement à notre politique les purs et immuables principes de la morale individuelle, pour preuve à la supériorité du gouvernement libre tous les attributs de nature à conquérir l'affection de nos concitoyens et le respect du monde.
Il affirmait comme une vérité :
Qu'il y a dans l'économie et le cours de la nattue une indissoluble union entre la vertu et le bonheur, entre le devoir et le succès, entre les véritables
* Il y aurait beaucoup à dire sur cette vue sommaire de la Révolution Française, mais l'Amérique est de tous les pays celui ou les légendes ont le plus facilement cours et sont le plus difficiles à déraciner. — (T.)
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maximes d'une politique honnête et magnanime et les solides récompenses que constituent la prospérité et le bonheur publics.
Et il exprimait la conviction:
Que le ciel n'accordera jamais un sourire propice à une union qui mettrait en oubli les lois éternelles de l'ordre et de la justice, promulguées par le ciel même.
Dans une lettre adressée à Lafayette le 29 janvier 1789, il s'exprimait ainsi:
Tous mes efforts seront sans cesse consacrés, fût-ce au prix de ma renommée passée ou de ma popularité actuelle, à tirer mon pays des embarras qui l'entravent par suite du défaut de crédit. . . . Je crois voir la voie qu'il doit suivre aussi claire et aussi droite qu'un rayon de Itunière. Il ne faut rien de plus, rien de moins, que l'harnionie, l'honnêteté, le travail et la frugalité pour faire de nous tm grand peuple et un peuple heureux.
Il avait donc une vue prophétique de la grandeur de la République. Personne alors ne voyait l'avenir aussi clairement que lui.
Sa sagacité se révèle dans le fait qu'il ne se payait pas d'illusions au sujet de la Révolution Française, comme le faisaient tant de ses contemporains.
Le 13 octobre, 1789, il écrivait:
Elle a triomphalement passé à travers le premier paroxysme, mais je crains que ce ne soit pas le
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dernier qu'elle rencontre avant qu'on n'en arrive à un règlement définitif. En un mot la Révolution est trop grande pour s'être effectuée en si peu de temps et avec si peu de sang versé. ... La licence du peuple d'un côté, le châtiment sanguinaire de l'autre, alarmeront les esprits les mieux disposés envers la mesure prise, et ne contribueront pas peu à la perte de ce que l'on a en vue. . . . Eviter de tomber d'un extrême dans l'autre n'est pas chose facile, et si c'est là ce que l'on fait, il y aura assez de récifs et d'écùeils, invisibles à l'heure présente, pour faire faire peut-être naufrage au navire.
Ce qu'il advint du noble navire, comment il finit par donner sur les récifs et écueils et y faire un naufrage qui semblait devoir le perdre, nous qui jugeons après l'événement nous le savons maintenant, car nous savons que toutes ces belles aspirations à la liberté qui inspiraient la Révolution à ses débuts finirent par être étouffées sous la main de fer de Napoléon. Tout cela Washington l'avait prévu, car dans la même lettre il disait qu'il "regardait la transformation de la Constitution française comme un des événements les plus étonnants de l'histoire de l'humanité," mais il ajoutait: "Ma plus grande crainte a été que la nation ne fût pas assez calme et assez modérée dans les mesures à prendre pour assurer la défense de la liberté."
Cette grande Révolution eut son contre-coup aux Etats-Unis et il se fit bientôt une division très tranchée entre les amis de la France et ceux
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de rAngleterre. Des deux côtés les passions furent tellement surexcitées que la jeune République eût été étranglée presque au berceau si ce n'eût été empêché par un des actes les plus sages de Washington, celui pourtant de tous ses actes qui plus tard lui causa le plus d'angoisse et aussi le plus de souffrances mentales.
Il fit entrer dans son Cabinet les chefs des deux grands partis qui étaient alors en train de se former. L'un était Alexandre Hamilton, l'autre Thomas Jefferson. Ils furent ainsi contraints, jusqu'à un certain point, d'ensevelir, par loyauté envers leur chef commun, ce qui les séparait l'un de l'autre. Jefferson et Hamilton furent les otages que le parti Fédéraliste et le parti Démocrate remirent entre les mains de Washington pour l'assurer de leur bonne conduite pendant cette période de luttes passionnées entre les deux partis.
Rien n'indique plus fortement la violence de ces luttes que le fait qu'elles a persisté jusqu'à nos jours et que notre génération est encore impuissante à être juste à la fois envers les deux partis et envers leurs remarquables chefs, comme le fut Washington. Chacun des deux partis avait en partie raison et en partie tort. A l'époque de Washington, le seul homme dont les sages conseils fussent constamment à l'abri de tout reproche, c'était le Président si bien équilibré qui gouvernait le pays.
Il est difficile, encore aujourd'hui, aux parti-
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sans d'Hamilton, de comprendre la force et la puissance de la position prise par Jefïerson et par son parti. L'opposition de ce parti à la Constitution, jusqu^après l'adoption des dix premiers amendements, n'était pas sans justification, car sans ces amendements la République aurait pu dégénérer en une tyrannie des masses populaires. Et de même l'opposition de la minorité à la tête de laquelle se trouvait Jefferson, aux tendances d'une partie de ses adversaires était absolument justifiée, car à l'heure présente il serait absurde de nier qu'il y eût alors dans le pays un élément assez fort qui aurait volontiers transformé la République en une autocratie héréditaire.
En matière de politique étrangère il y a aussi beaucoup à dire à l'appui de la position prise par le parti démocrate. La sympathie pour la France n'était point sans justification, car, en dehors de l'aide inappréciable qu'elle nous avait apportée pendant la Révolution, et au fait que sa Révolution à elle représentait un soulèvement populaire contre des injustices qui remontaient loin et qui ne méritaient aucune défense, il y avait eu de signé entre les Etats-Unis et la France un traité, nous obligeant à perpétuité à soutenir la France dans toute guerre où elle se trouverait sur la défensive.
D'un autre côté, l'attitude des Fédéralistes avait aussi beaucoup en sa faveur. Pour eux la première nécessité dans cette enfance de la
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République c'était de rétablir le crédit des Etats- Unis, et de faire de cette ligue débile d'Etats, se jalousant les uns les autres, une Union harmonieuse et solide. A eux, de plus, la Révolution Française semblait, dans ses tendances, confondre la liberté avec la licence et mettre en véritable danger toute stabilité gouvernementale. Aux Etats-Unis aussi bien qu'en Angleterre on considérait, non sans raison, les excès des Jacobins comme devant amener la destruction de tout ordre public et le règne de l'anarchie.
Jefïerson ni Hamilton n'étaient assez larges d'esprit pour sacrifier complètement leurs différends et leurs intérêts personnels au bien public par loyauté envers leur illustre chef.
Aucune épreuve ne fut aussi amère que celle-là pour Washington. D'ailleurs on peut dire qu'il y a eu plus d'amertume pour lui dans l'ensemble de sa carrière de Président que dans tout le reste de sa vie. Cela le vieillit et le rendit morose. Cela fit de lui, le soir de son existence, un homme silencieux et désillusionné. Au grand dommage de ses intérêts individuels, à un moment où ses affaires personnelles étaient en si mauvais état que, ne possédant que des terres, il avait dû, cela est un fait, emprunter l'argent qu'il lui avait fallu pour aller de Mount Vernon à New York, et s'y faire installer comme Président, il avait tout sacrifié au bien public pour trouver ses deux principaux conseillers déterminés à ne pas mettre fin à leurs différends.
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Leurs violentes querelles le firent tellement souffrir qu'on l'entendit dire qu'il y avait eu un seul moment, depuis son installation, où il avait regretté d'avoir quitté Mount Vemon, et que ce moment c'était toujours le moment présent, et qu'il aimerait mieux être dans son tombeau que d'être l'empereur du monde entier.
Le 23 août 1792, il adressait à Jefïerson, à Hamilton et à Randolph une lettre dans laquelle après avoir déclaré qu'il ne fallait pas que l'on s'usât à se déchirer les uns les autres, il ajoutait :
Qu'à moins de faire voir plus de charité envers les opinions et les actes les uns des autres dans les affaires du gouvernement ... il serait difficile de tenir en main les rênes de T administration et de les empêcher de s'en aller à droite et à gauche. . . . Et ainsi la plus belle perspective de bonheur et de prospérité qui se soit jamais ouverte devant l'homme sera peut-être ruinée pour jamais.
Il leur demandait donc
au lieu de lancer l'un contre l'autre des accusations irritantes et d'insultants soupçons, de tenir compte du caractère de chacun, de tâcher mutuellement de se supporter, et de faire chacun quelques concessions.
Peu après il écrit à Jefferson qu'il
regrette vivement les différences d'opinion qui se
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sont produites et qui ont amené une rupture entre vous et un autre membre important du gouvernement [Hamilton.].
Il exprimait enfin le désir qu'ils
finissent, par des concessions mutuelles, à arriver à un arrangement. ... Je crois que vous n'avez tous deux que des intentions bonnes et pures, et que l'expérience seule décidera de quel côté est la meilletire politique à suivre.
Malheureusement ces querelles ne s'arrêtèrent pas; au contraire, elles redoublèrent de violence, et l'existence de Washington en fut rendue si malheureuse, qu'à la fin de sa première période présidentielle ce ne fut qu'après une longue lutte, et sur la sollicitation expresse de Jefïerson et d'Hamilton, qu'il consentit à se laisser réélire.
Ce ne sont pas seulement les querelles de ces hommes politiques qui le firent ainsi souffrir alors qu'il s'efforçait d'ériger l'édifice de notre gouvernement sur une base solide; il était encore plus irrité contre deux journalistes, dont les piqûres d'épingles et les injustes attaques faisaient rugir de fureur le vieux lion. Aux hommes de nos jours, pour qui les insultes sont devenus tellement habituelles qu'on n'y fait plus attention, il semble difficile de comprendre l'intense susceptibilité de Washington en face des critiques de la presse. Un journal lui imputait, ce sont ses propres expressions, les défauts et
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les vices ''d'un Néron, d'un escroc notoire ou d'un vulgaire pickpocket," et il est parfaitement vrai qu'il fut à mainte et mainte reprise accusé par les deux " écrivassiers" en question, comme il les appelait, de vouloir placer une couronne sur sa tête grisonnante.
Avec bien peu d'aide de la part des membres les plus important de son Cabinet, parmi lesquels Knox et Hamilton inclinaient ouvertement vers l'Angleterre, et Jefïerson ainsi que Randolph vers la France, Washington, déployant une sagacité extraordinaire, arriva à maintenir en ligne droite le navire de l'Etat, convaincu qu'il était que rien ne pourrait être pire pour notre jeune République, que d'être entraînée dans le violent tourbillon de la politique européenne.
Défendant sa politique, il dit dans une lettre adressée à Patrick Henry :
C'a été mon ardent désir de rester fidèle à tous nos engagements soit chez nous, soit à l'étranger, et de tenir les Etats-Unis en dehors de tout lien avec n'importe quel autre pays, de les voir indépendants d'eux tous et ne subissant l'influence d'aucun d'entre eux. En un mot, je veux qu'il se forme un caractère américain, afin que les Puissances européennes voient bien que nous agissons pour nousmêmes et non pas pour qui que ce soit d'autre. C'est là, suivant moi, le seul moyen de nous faire respecter à l'étranger et d'être heureux chez nous; en nous faisant les partisans soit de la Grande Bretagne, soit de la France, nous n'arriverions
qu'à faire naître des dissensions, à troubler la tranquillité publique et à détruire, peut-être sans remède, le ciment qui nous unit les uns aux autres.
Dans une lettre à William Heath, datée du 10 mai 1797, il exprimait l'espoir que
nos concitoyens défendent leur propre cause et non pas celle de n'importe quel autre pays sous le soleil; c'est-à-dire, qu'au lieu d'être en politique français ou anglais, ils soient tout simplement américains, et qu'ils s'indignent de voir, soit ces deux puissances, soit aucune autre, faire pénétrer leur influence dans nos conseils et se permettre de semer parmi nous la discorde et la désunion.
Washington n'aurait guère eu de patience avec les Américains, à quelque race qu'ils appartiennent, qui unissent par un trait d'union leur nationalité d'origine au nom d'Américains. Il recevait cordialement tout étranger, qui venait se réfugier dans cet asile des opprimés; dès que cet étranger avait prêté serment de fidélité et s'était fait naturaliser, aux yeux de Washington ce n'avait pas été de la part de cet étranger un simple formalité que de répudier tout lien avec un gouvernement étranger.
Comprenant parfaitement que son pays épuisé avait besoin, pour sa convalescence, de paix et de repos, il n'était néanmoins pas partisan de la **paix à tout prix." Il ne se laissait pas aller à l'illusion que même de son temps notre nation
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pût se claquemurer et s'abriter contre tout danger comme une nation d'ermites.
Quand il prononça, en 1793, son second discours d'installation, la guerre avait déjà éclaté en Europe et le fond de son message eut naturellement trait aux nombreux et nouveaux problèmes qui s'imposaient alors à l'attention de la jeune République. Il dit:
Je ne puis recommander à votre attention les mesures nécessaires à l'accomplissement de nos devoirs vis-à-vis du reste du monde sans insister sur la nécessité de nous mettre nous-mêmes en état de complète défense, et d'exiger des autres l'accomplissement de letus obligations envers nous. Les Etats-Unis ne doivent pas se laisser aller à l'idée qu'à l'encontre du cours des événements humains ils pourront toujours se tenir à l'écart de ces appels aux armes, si fréquents dans les annales de tous les autres peuples. Les Etats-Unis ont droit parmi les nations à un rang qui leur sera refusé, qu'ils perdraient peut-être à tout jamais, s'ils se laissaient soupçonner de pusillanimité. Si nous voulons éviter les insultes nous devons nous tenir en état de les châtier; si nous voulons conserver cette paix qui est un des instruments les plus puissants de^notre prospérité grandissante, il faut qu'on sache bien qu'à tout moment nous sommes préparés à la guerre,
La politique de neutralité n'était fiéanmoins pas dans son esprit une politique rigide et invariable, car elle était nettement basée sur l'impossi-
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bilité où se trouvait alors la République de prendre place au premier rang dans les affaires du monde, Il voyait clairement que si notre état de faiblesse ne nous laissait alors d'autre alternative que celle d'un isolement politique temporaire, le moment viendrait pourtant où il serait possible, et quelquefois à-propos, de suivre une politique différente.
C'est ainsi que, dans une lettre adressée le 22 décembre 1795 à Gouverneur Morris, après avoir réaffirmé sa politique de non-intervention dans les affaires de l'Europe, il disait :
Rien ne devrait nous entraîner à la guerre si ce n'est ce respect de nous-mêmes et de la justice sans lequel il n'y a pas de caractère national; car je suis certain que si notre pays peut rester en paix encore une vingtaine d'années, il pourra, si sa cause est juste, défier alors n'importe quelle puissance.
A l'époque, où il s'exprimait ainsi, il ne pouvait entrevoir que moins de cent vingt années plus tard nous serions une nation de cent millions d'êtres humains, capable d'être, si elle le voulait, la plus puissante du monde.
C'est néanmoins dans son Message d'Adieux qu'il a exprimé avec le plus de précision et de délibération ses vues sur la politique étrangère de notre gouvernement.
Le soin, la délibération avec lesquels fut préparé cet immortel message sont choses familières
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à tous ceux qui ont étudié notre histoire. Washington en conçut le plan à la fin de sa première période présidentielle, et il y a des preuves qu'il y pensa pendant toute la durée de la seconde. Il eu soumit un premier jet à Madison, le discuta avec Jefïerson et avec Knox, et finit par en confier la rédaction définitive à l'esprit pénétrant et à la plume éloquente d'Hamilton. Ce Message d'Adieux, un des documents publics les plus élevés de tous les âges, représente donc, dans des termes soigneusement choisis, les pensées les plus sagement mûries des plus grands esprits de l'époque, et notamment de, la grande âme de Washington lui-mêm^e.
r II nous met en garde contre
une excessive partialité en faveur d'une nation spéciale et une antipathie également excessive pour une autre. ... La grande règle de conduite à suivre pour vous, c'est, tout en développant avec elles nos relations d'afEaires, de réduire au minimum les liens politiques entre elles et nous. L'Europe a un ensemble d'intérêts de premier ordre pour elle qui ne touchent aux nôtres en rien, ou en presque rien. Il s'ensuit qu'il doit s'y produire de nombreuses controverses, dont les causes n'ont absolument rien de commun avec ce qui nous concerne. Il serait donc peu sage à nous de nous embarrasser de liens officiels avec les vicissitudes ordinaires de son existence politique et avec les combinaisons et les collisions ordinaires de ses amitiés ou de ses inimitiés.
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Le lecteur voudra bien faire attention à ia répétition du mot "ordinaire/' Cela semble impliquer nécessairement l'existence dans l'esprit de Washington de l'idée qu'il pourrait se produire dans la politique européenne des vicissitudes extraordinaires, intéressant l'avenir de la civilisation elle-même, au sujet desquelles il entendait bien réserver le droit des Etats-Unis d'avoir une opinion et de la faire connaître.
Il poursuit :
Notre position détachée et lointaine nous conseille et nous permet de suivre une ligne différente.
Cette "position détachée et lointaine" est devenue chose du passé par suite d'événements qu'il lui était impossible de prévoir. En dépit de son don de prophétique vision, il n'eût jamais pu prévoir la navigation à vapeur, le chemin de fer, le téléphone, le cable transatlantique, la télégraphie sans fil de Marconi, qui ont fait du monde un tout avec des intérêts communs et créé ainsi entre les différentes fractions de l'humanité une solidarité impossible de son temps, alors que chaque nation formait une communauté détachée et séparée des autres.
De plus, dans le même message, il appuie nettement ses observations sur les conditions alors existantes et appelle prophétiquement l'attention sur ce fait î^que si la jeune République savait seulement, tant que durerait son enfance,
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s'abstenir de toute intervention dans la politique de destruction de l'ancien monde, un jour viendrait où toutes les nations seraient obligées de compter avec elle, car il dit :
Si nous restons un peuple uni, régi par un gouvernement capable, le jour n'est pas éloigné où nous pourrons défier la malveillance étrangère de nous infliger des dommages matériels; où nous pourrons prendre une attitude de nature à faire respecter scrupuleusement la neutralité à laquelle nous pouvons nous décider à n'importe quel moment; où les nations belligérantes, reconnaissant l'impossibilité de faire des acquisitions à nos dépens, n'iront pas à la légère courir le risque de provoquer notre mécontentement; où nous pourrons choisir, entre la paix et la guerre^ le parti que nous conseilleront nos intérêts, éclairés par la justice.
Parlant plus clairement encore dans la dernière partie du Message, il dit, pour expliquer plus complètement sa politique de neutralité dans la guerre qui se poursuivait entre l'Angleterre et la France:
C'a été chez moi un motif dirigeant de m'efforcer de gagner du temps pour notre nation, afin de lui permettre de s'affermir et de faire mûrir nos nouvelles institutions, et d'arriver sans interruption à ce degré de force et de solidité qu'il peut lui falloir atteindre pour la rendre, humainement parlant, maîtresse de son sort.
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Combien peu il prévoyait le jour où nous vivons, et où nous sommes assurément, plus que n'importe quelle autre nation, pour parler comme lui, *' les maîtres de notre propre sort."
Washington entendait-il condamner son pays à une politique d'isolement perpétuel?
C'est ce que je ne puis croire. Il ne faut pas perdre de vue la pensée précise qu'il avait dans l'esprit quand il recommendait avec tant de force et de sagesse à son pays de se tenir à l'écart de toute ^'alliance," de tout "lien politique" avec d'autres pays.
Le monde civilisé se composait alors d'un ensemble d'Etats détachés et isolés entre lesquels n'existait aucun effort commun ayant pour but le maintien du droit international et la conservation de la paix. Les alliances, les traités conclus entre les nations avaient uniquement un but offensif et défensif et en liaient les signataires les uns aux autres dans la poursuite de leurs buts intéressés. L'arbitrage international était presque inconnu, et une fédération universelle, comme celle qu'établissaient les conventions de la Haye, étaient aussi loin des possibilités du rêve lui-même que la transmission instantanée des nouvelles, confiée par Marconi ''aux invisibles courriers de l'air."
Dans cet âge de l'humanité chaque nation ressemblait à Ismaèl; la moralité internationale était presque comme si elle n'existait pas.
Le grand idéal vers lequel le genre humain
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marchera de plus en plus vite après la fin de la guerre actuelle, à savoir la responsabilité commune des nations civilisées pour le maintien de la paix et le respect du droit international, dépassait aussi de beaucoup les conceptions des contemporains de Washington.
Si le monde doit, dans Tavenir, se rapprocher de ce "dénouement que Tâme doit désirer avec une telle dévotion," d'une responsabilité collective, si toutes les nations doivent arriver à s'unir pour mettre à la raison quiconque voudra troubler la paix du monde comme un fauteur de guerre civile, se peut-il que Washington ait eu dans l'esprit que, dans un tel mouvement vers l'établissement de la paix perpétuelle, cette République s'entourerait de la muraille de la Chine de l'isolement politique?
Y a-t-il quoi que ce soit, dans ses enseignements ou dans sa carrière, pour justifier la supposition qu'il ne voulait pas que cette République remplît tout son destin de grande et puissante nation, de nation bienfaisante jusqu'à la limite de ses forces?
Pouvait-il, lui, le témoin et le guide du mystérieux et puissant mouvement interne qui avait amené les colonies à rompre leurs liens avec l'Angleterre et à prendre place en qualité de nation indépendante parmi les nations du monde, pouvaitil ignorer le fait que cet instinct d'accroissement de puissance persisterait en nous aussi longtemps que le sang Anglo-Saxon coulerait dans nos veines?
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S'il vivait aujourd'hui, tournerait-il le dos à la locomotive pour prendre la diligence et rejetteraitil le fusil à répétition pour se contenter du fusil à pierre?
S'il avait vécu assez pour voir son peuple, alors dans sa vigoureuse jeunesse, atteindre les bords du Mississippi, et plus tard s'étendre jusqu'atix rives de l'Océan Pacifique, si, plus tard encore, il avait vu la bannière étoilée saluer le soleil levant dans le port de Manille, se plierait-il, lui, à une politique dont le but est de renfermer la puissance et l'influence de la République dans les limites de l'hémisphère occidental et qui tend à abandonner à d'autres, dans tout le reste du monde, l'influence bienfaisante à laquelle lui donnent droit et la grandeur de son peuple et l'immensité de ses ressources?
Ceux qui voudraient tenir la République toujours au maillot et qui, dans ce but, invoquent le nom de Washington, devraient commencer par nous prouver que, s'il présidait aux destinées de cette nation, qui n'aurait qu'à vouloir pour être la plus puissante du monde, il lui conseillerait de céder le pas à d'autres nations, moins grandes > et moins puissantes. Se résignerait-il, lui, à ignorer le fait qu'après avoir retiré de la civilisation des droits et des privilèges inestimables, l'Amérique se trouve aujourd'hui, par compensation, dans l'obligation morale de mettre au service de l'humanité tout entière, la force bienfaisante qui est entre ses mains?
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Rien ne plongerait Washington dans une stupéfaction plus profonde que de voir du haut des cieux une grande et puissante nation circonscrire l'action de sa puissance pour le bien, par obéissance à une tradition d'isolement qui, si bien adaptée qu'elle fût aux conditions de son époque, n'est évidemment plus à sa place dans un état de la civilisation beaucoup plus compliqué. Washington, comme tous les autres grands acteurs de notre épopée révolutionnaire, avait des traditions et des antécédents de famille dont il se faisait gloire, et pourtant il s'est vu forcé, par la logique des événements, de briser les liens qui l'y rattachaient. Lorsque surgit la Révolution, amenée par des circonstances imprévues, rien n'était plus éloigné de la pensée des fondateurs de la République que la séparation d'avec l'Angleterre..
Ecoutez John Adams: *'I1 n'y a pas eu pendant la Révolution un seul moment où je n'eusse donné tout ce que je possédais pour le rétablissement de l'état de choses existant avant le début de la lutte, pourvu que le maintien eût pu nous en être suffisamment garanti." Benjamin Franklin, l'homme d'Etat le plus écouté, le plus sage de sa génération, celui aussi qui voyait le plus loin dans l'avenir, déclarait avant la bataille de Lexington n'avoir pas entendu "la moindre expression du désir de la séparation ou de l'idée qu'un tel événement serait avantageux pour l'Amérique." John Jay s'exprime ainsi: "Pendant tout le cours de mon existence et jusqu'à la seconde pétition du
Congrès, celle de 1775, je n'avais jamais entendu un Américain quelconque, à quelque classe qu'il appartînt, exprimer le désir de voir les colonies indépendantes." Voici ce que dit l'auteur de la Déclaration d'Indépendance: "J'ai toujours pensé, et je n'ai pas changé d'opinion sur ce point, que notre pays a été poussé à l'indépendance par la nécessité et non par ses propres désirs. Avant le commencement des hostilités, je n'avais jamais entendu l'expression d'un désir, si faible fût-il, de séparation d'avec l'Angleterre." Washington, en 1774, dénonçait comme "un mensonge dû à la malveillance," toute assertion "qu'il y a dans les colonies américaines la moindre intention de former un Etat indépendant." En 1776 il écrivait: "Quand j'ai pris le commandement de l'armée j'avais l'idée de l'indépendance en horreur; aujourd'hui je suis convaincu que rien d'autre ne peut nous sauver."
Sans avoir pleine conscience de ce qu'ils faisaient, ce qui est d'ailleurs le cas de tous les grands fondateurs de nations, les fondateurs de la République Américaine furent amenés, par des forces qu'ils ne pouvaient entièrement comprendre,' à mettre de côté toutes les traditions chères à leurs cœurs, à répudier la fidélité à leur roi, à se séparer du puissant Empire britannique, à contracter une alliance formelle avec leur ennemie, la France, et a créer une union qui n'a éveillé que trop de jalousies.
La Constitution des Etats-Unis n'est pas sortie
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de la volonté réfléchie du peuple, c'est une création de la nécessité; elle ne fut approuvée en entier par personne, elle ne fut adoptée qu'à la suite de violentes discussions, qui ne durèrent pas moins de quatre mois, et fut due à un compromis imposé par les dures et pressantes exigences de la situation. Il ne fallut pas moins que l'alternative entre le chaos et la Constitution pour décider ces Etats, sans cesse en querelles et jaloux les uns des autres, à abandonner une portion quelconque de leur autorité, et pourtant cette Constitution, qui dans sa forme actuelle n'est le produit d'aucun cerveau, ni l'enfant d'aucun désir, fait l'admiration du monde, et a été proclamée par l'homme d'Etat le plus instruit de notre temps, "la plus parfaite qui soit jamais sortie du cerveau et de la volonté de l'homme à un moment donné."
Et cette vérité ne s'est pas manifestée moins clairement de notre temps et dans notre génération. La Proclamation d'Emancipation était une évidente violation de la politique traditionnelle de l'Amérique, laquelle tenait compte de l'existence de l'esclavage. La sévère condamnation du trafic des esclaves, insérée par Jefîerson dans le premier texte de la Déclaration d'Indépendance, en fut rayée par le Congrès et la Constitution elle-même reconnut formellement l'existence de cette honteuse institution nationale. La destruction n'en a été due à la volonté consciente et réfléchie d'aucun homme politique. Lincoln, au
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début de son administration, répudia clairement toute intention d'y toucher, et ce ne fut que lorsque le sang qui avait coulé depuis Bull Run jusqu'à Antietam, ^ cria vengeance que cette tradition fut, elle aussi, mise de côté. Personne ne s'en rendait mieux compte que le grand Président de la guerre lui-même, et dans son second discours d'installation, il exprimait hautement la conviction que non seulement l'abolition de l'Esclavage, mais la Guerre Civile elle-même, étaient, non les produits de la sagesse humaine, mais un jugement de la Toute Puissance divine.
L'attachement aveugle à la tradition n'a rien à voir avec le patriotisme le plus élevé, c'est une forme de servitude intellectuelle, indigne d'un peuple libre et ami du progrès. Le Dieu des Nations n'a jamais décrété que la sagesse dût prendre fin avec tel homme, telle génération, telle race, telle époque. Moins qu'à tout autre peuple, il est loisible aux Américains de douter du développement de la sagesse humaine et de l'élargissement de la pensée qu'amène la succession des temps.
Les fondateurs de la République ont reconnu qu'aussi bien que les individus sensés, les nations sensées changent d'opinion quand les circonstances l'exigent, et qu'il n'y a que les sots qui ne changent jamais. Pourquoi leur attribuer une infaillibilité à laquelle ils ne prétendaient pas?
^ Les premières grandes batailles de la Guerre Civile. (T.)
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La décadence de l'Espagne, qui lui a coûté l'empire du monde, a été due à "cet attachement déraisonable aux vieilles opinions, aux vieilles croyances, aux vieilles coutumes," que Buckle considère comme le trait le plus saillant de son caractère national, et il ajoute:
En encourageant l'idée que toutes les vérités importantes à connaître sont déjà connues, on réprime les aspirations et l'on endort cette généreuse confiance en l'avenir sans lesquelles on ne peut rien faire de grand. Un peuple qui fixe trop ardemment ses regards sur le passé ne se donne pas de peine pour activer la marche du progrès. A ses yeux l'iniquité se transforme en sagesse et tout perfectionnement devient une innovation dangereuse.
Quand même une honnête interprétation de tout ce qu*a écrit Washington, justifierait l'opinion que son opposition à la politique d'abandon de l'isolement était, non point temporaire, mais permanente, la génération des Américains d'aujourd'hui, vivant dans des circonstances tellement différentes de celles des débuts de la République, n'en aurait pas moins à décider les questions de politique étrangère à la lumière des événements contemporains, et non point à celle du passé, car ''les nouvelles occasions font les nouveaux devoirs," et le temps "fait du vieux du démodé."
Retenir un peuple vigoureux et ardent dans les liens d'une tradition démonétisée, c'est une impos-
sibilité. Tôt ou tard, il rompra les liens et s'échappera pour poursuivre ses véritables destinées.
C'est clairement faire tort à la mémoire de Washington que de lui attribuer, à lui qui rompit avec les traditions de son temps, une politique de timide servilité à l'égard des traditions du passé.
Quand on pense à son caractère dominateur et au courage avec lequel il sut adapter sa conduite aux circonstances, on ne peut s'imaginer que Washington, s'il avait aujourd'hui entre les mains la direction des affaires, laisserait tenir à son pays une conduite intéressée et dépourvue de toute noblesse.
S'il rentrait aujourd'hui dans la belle capitale, à laquelle on a si justement donné son nom, s'il apprenait comment '*ce rang qui est dû aux Etats-Unis parmi les nations" et qu'il prédisait pour eux avec tant de confiance a été mis en danger par ce fait que depuis plus de douze mois le meurtre d'Américains en haute mer crie encore vengeance, je me dis qu'il lancerait sur les politiciens qui ont cherché, à l'aide de l'embargo et d'autres lois du même genre, à anéantir les droits que possèdent les Américains sur les mers un coup d'œil comme celui qu'il lança vers Charles Lee sur le champ de bataille de Monmouth.
Si une partie de la politique étrangère de Washington était ainsi faite spécialement pour son temps et pour les conditions d'alors, il en est d'autres parties qui sont d'une vérité tellement étemelle qu'elles pourront servir de loi pour
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ses successeurs dans tous les temps. C'est ainsi qu'il dit:
Pratiquez la justice et la bonne foi envers toutes les nations. Cultivez avec elles toutes la paix et l'harmonie. La religion et la morale nous dictent toutes deux cette conduite, et se peut-il qu'une bonne politique ne nous la dicte pas également? Il sera digne d'une nation libre, éclairée, et avant longtemps grande aussi, de donner à l'htunanité l'exemple d'un peuple toujours guidé par un sens élevé de la justice et par le désir de faire le bien.
Voilà la politique dont l'absolue vérité et la valeur "ne peuvent être flétries par le temps, ni affadies par l'usage." Voilà la règle d'après laquelle l'Amérique peut sans crainte se guider jusqu'à la fin des temps. Suivre cette politique, dans son esprit et dans sa lettre, c'est rester fidèle à Washington, et si elle agit ainsi l'Amérique ne peut maquer de foi à aucune nation. Voilà les conseils que donne Washington à la génération d'aujourd'hui, car les paroles de son Message d'Adieux sont pénétrées d'une vie immortelle et sont destinées à survivre à toutes les paroles des Américains de l'heure présente.
Quand Washington recommande ainsi à ses concitoyens de ''cultiver la paix et l'harmonie" avec les autres nations, ce n'est qu'après leur avoir prescrit de "pratiquer la justice et la bonne foi." La justice n'est pas une simple négation. Elle ne se contente pas de l'inaction. C'est une
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force positive, affirmative, qui impose des devoirs de faire ainsi que des droits qui doivent être respectés.
Quelles étaient les vues de Washington pendant les derniers jours de sa vie et du dix-huitième siècle?
L'Europe était alors secouée par la Révolution. Napoléon avait détruit les derniers restes du gouvernement libre et avait saisi les rênes du pouvoir comme Premier Consul. Toute TEurope s'unissait contre lui et l'humanité était condamnée à voir se succéder quinze années de luttes sanglantes qui ne devaient prendre fin que sur le champ de bataille de Waterloo. '
Bien que Washington ne fût pas destiné à voir tout cela, car il mourut quelque temps avant la grande victoire de Napoléon dans la plaine de Marengo, pourtant l'imagination peut se représenter le vieux soldat dans sa retraite de Mount Vernon, suivant d'un œil ardent les événements extraordinaires de l'ancien monde et les progrès de la carrière du nouveau César. Ne pouvonsnous pas nous le figurer, à la fin de l'automne de la vie, assis sous son porche, sous les rayons du soleil couchant, symbole de son existence expirante, contemplant en silence les flots du Potomac en marche vers la mer, symbole mystérieux du Temps qui ne finit jamais?
Le coup d'Etat du i8 brumaire a eu lieu le 9 novembre 1799. Washington est mort le 14 déœmbre de la même année. (T.)
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C*est un soir d*octobre, quelques mois avant sa mort, pendant que les feuilles d'automne tombaient des arbres sur les vertes pelouses de son ''home" bien-aimé, qu'il se retira dans son cabinet afin d'exprimer pour la dernière fois à un ami son opinion sur les affaires du monde, et ce qu'il écrivit alors peut s'appliquer si exactement aux conditions de l'heure présente, exprimant l'opinion qu'il aurait s'il vivait encore, que je me permettrai de citer ses paroles. Les voici :
Les affaires d'Europe viennent de prendre une tournure des plus significatives et des plus intéressantes. Quel sera le résultat final des succès ininterrompus des armées coalisées ... il n'est pas au pouvoir d'un homme éloigné de 3000 milles du grand théâtre de l'action de le prévoir, mais il peut souhaiter, et souhaiter ardemment au nom des principes d'humanité et dans le but charitable de mettre fin à l'effusion du sang, que les Puissances victorieuses sachent à quel moment mettre fin à l'action de l'épée pous ouvrir les négociations. . . . Mes propres désirs sont de voir tout régler sur la base la meilleure et la plus ferme dans le but d'assurer la paix et le bonheur du genre humain, sans me préoccuper de telle ou telle nation. Jamais l'épée n'a fait semblable besogne de destruction, tout au moins dans les temps modernes, que celle dont nous avons été les témoins. Il est temps de la remettre au fourreau et de rendre la paix à l'humanité.
Ainsi parlait, ainsi parle encore le plus noble
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des citoyens du monde, et en dépit des ténèbres de rheure présente c'est vers cet idéal de paix que ne cesse de marcher l'humanité. A sa tête nous voyons encore le grand soldat, qui s'il fut ''premier dans la guerre," fut aussi "premier dans la paix"; car
Le sentier du juste est comme la lumière resplendissante qui augmente son éclat jusqu'à ce que le jour soit dans sa perfection.