A MADAME
DE COUDEKERQUE-LAMBRECHT Respectueux hommage.
La guerre montre les peuples tels qu'ils sont. Elle met leurs forces en valeur et ne fait grâce d'aucune de leurs faiblesses. Elle jette une lumière crue sur les caractères nationaux, sur les institutions et sur les gouvernements. Le conflit européen, en dressant les uns contre les autres les grands Etats, et en obligeant les petits eux-mêmes à prendre une attitude ou un parti, aura du moins servi â avancer notre connaissance du genre humain. La guerre actuelle fournit les éléments d'une prodigieuse étude de psychologie et de politique expérimentales. Les observations faites sur un pays à la faveur de pareilles circonstances ont beaucoup de chances de pénétrer fort avant en pleine réalité.
Pour l'Italie, nous n'aurons jeûnais, je crois, de meilleure occasion de la connaître, car il est vrai que nous la connaissions très mal.
Avec la France, les anciens malentendus sont dissipés. C'est dans une atmosphère de sympathie sans soupçon et sans mélange que vivent les deux pays depuis la rupture de la Triplice. Et puis, les Italiens n'ont pas joué de comédie. Ils ont montré le fond de leur âme. En se décidant à intervenir dans la guerre du ?nême côté que nous, ils ont pris soin de faire remarquer que l'intérêt national de l'Italie était leur guide et « Vègoisme sacré » leur point de départ. Cette formule fameuse a été lancée par M. Salandra, chef d'un des gouvernements les plus larges d'esprit et les plus honnêtes que l'Italie ait vus. C'est la base solide de la politique italienne, et pour l'accord des A /liés, la meilleure des garanties. Tous les jours qui se sont ècoidcs depuis que l'Italie a déclaré la guerre à l'Autriche ont rendu plus intime sa collaboration avec les puissances de l'Entente. Ce résultat n'eût pas pu être //revu arec autant de certitude si l'Italie n'était entrée dans la guerre que par obéissance à des affinités de race ou par un aiment enthousiaste mais fragile d'altruisme et de désintéressement.
On assure qu'au mois de mai dernier^ un homme
it Italien, hostile à l'intervention, se flattait qu'avant trois mois l'Italie serait désabusée et lasse de la guerre et s'adresserait de nouveau à lui pour la tirer du « mauvais pas » dans lequel le nationalisme l'avait engagée.
Or, voici déjà beaucoup plus de trois mois que les Italien^ se battent, et ils ne sont ni fatigués ni déçus. Ceux qui, au dedans comme au dehors, avaient cru l'Italie capable de renoncer promptement à son entreprise, en avaient mal calcidé les •urces matérielles autant que morales. La faculté de résistance qu'elle manifeste est un des phénomènes les mieux faits pour montrer combien la nation italienne a grandi et s'est développée au cours de ces premières années du xxe siècle.
Les Italiens, du reste, ne se sont pas fait d'illusions sur la nature de la guerre dans laquelle ils sont volontairement entrés. Appréciateurs judicieux et positifs de la situation générale et des forces en présence, ils ne se seront trompés ni sur la durée ni sur la difficulté de la lutte : là-dessus, nous avons recueilli sur place les témoignages les plus nets de leur clairvoyance et de leur résolution. Le temps a coulé depuis et montré que la volonté de l'Italie, telle quelle s'est affirmée durant les journées romaines de mai, était devenue de V acharnement. C'est un sot préjugé, dont on reviendra,
qui range parmi les facultés dominantes des Latins la légèreté et V inconstance. Sans parler de la Rome antique, est-ce que l'Italie du xixe siècle n'a pas montré, dans ses luttes pour l'indépendance et pour l'unité, une persévérance voisine de l'obstination ? C'est la même Italie qui s'est retrouvée en 1915.
Une vue élevée de la situation générale permet de se rendre compte des services considérables que les Italiens, au seul point de vue militaire, rendent à la cause des Alliés en immobilisant sur risonzo et les Alpes jidienncs plusieurs centaines de milliers de soldats austro-allemands . Reconnaître « l'efficacité de la coopération italienne », comme vient de le faire M. Rriand dans une conversation publiée par un journal de Rome, c'est donc reconnaître avec justice une vérité certaine.
Mais l'équité demande davantage. Il faut toujours avoir devant les yeux que c'est par sa propre volonté, imposée aux éléments neutralistes, éléments puissants et nombreux, que le peuple italien est entré dans la guerre. Chaque fois que plaint que l'Italie ne fasse pas ceci ou cela qui. de loin, nous parait simple, il faut bien se représenter que chaque pas en avant, toute extension donnée an conflit impliquent des disi • une
lutte, une résistance vaincue. Cet été, à Florence, sur le mur du musée des Offices, nous avons pu voir encore, inscrit en grandes lettres rouges, un Abbasso la guerra, lisible depuis le fond de la place de la Seigneurie. Or, un peu plus loin, sur un autre mur, se lisaient d'autres graffiti favorables à V intervention. Eh bien! ces deux courants, — tels le guelfe et le gibelin, — subsistent, mais le courant neutraliste est, d'une manière générale, dominé par V autre que conduisent les éléments les plus forts et les meilleurs du pays et qui en rassemble toutes 1rs élites.
Les récentes déclarations de M. Sonnino, qui <<mt venues corroborer celles de M. Orlando, son collègue, l'adhésion officielle et formelle de l'Italie au pacte de Londres : autant d'événements survenus depuis que ce livre a été écrit et qui en justifient les prévisions. Une fois entrée dans la guerre, il était clair que l'Italie devait aller jusqu'au bout, jusqu'aux extrêmes conséquences de la décision qu'elle avait prise en rompant avec la Triplice, sinon elle eût fait une politique enfantine. Et les Italiens ne sont pas des enfants. Ils ont même prouvé, par leur clairvoyance dans les affaires orientales, qu'ils étaient, pour l'expérience et la maturité politiques, fort en avance sur quelques-uns de leurs associés.
Nous avons essayé dans ce livre de montrer l'Italie telle que la guerre l'a fait apparaître. Nous avons essayé aussi de présenter les raisons profondes de l'intervention de l'Italie, raisons qui commandent sa politique future. L'Etat italien est un des plus originaux, un des plus vigoureux, un des plus riches d'avenir de l'Europe cotitemporainc. La guerre est survenue à l'un des moments les plu* favorables de son évolution et de sa croissance. Ce moment, l'Italie a su le saisir et demain, croyonsnous, elle comptera dans le monde plus quelle ne comptait hier.
Voilà ce que nous devons savoir. Nous devons savoir aussi comment cela s'est fait. Ce livre traduit notre admiration pour les progrès de l'Italie, pour le réalisme de sa politique. Nous entrevoyons pour elle des succès prochains au moins égaux à ceux qu'elle a remportés dans le passé. Quiconque serait disposé à en prendre ombrage fera mieux de s'instruire d'abord, par cet exemple, des <<>nditions auxquelles u/t Etat s'élève et un peuple grandit.
décembre 19 !.'•>.