CHAPITRE PREMIER
SEflTilWEflTS et VOLONTÉS DE L'ITALIE
Un mot de Massimo d'Azeglio. — La comète de l'amitié franco-italienne. — L'Europe en armes. — L'Italie n'est plus une « expression géographique ». — Le « risorgimento del Risorgimento ». — Développement de la conscience nationale. — Puissance des souvenirs historiques en Italie. — La poésie et l'action. — Les traditions politiques et la guerre. — Raisons profondes de l'intervention italienne. — Insuffisance de toutes les explications partielles. — « Pour les plus grandes destinées de l'Italie ». — Ce que n'avaient pas compris les neutralistes giolittiens.
Au mois de mai 1859, peu de temps avant Magenta et Solférino, un patriote italien, un de ceux qui avaient le plus fait pour l'indépendance de l'Italie, Massimo d'Azeglio, écrivait de Turin à ses amis de France : « Il faut voir comme on reçoit vos soldats! Hier, deux escadrons de lanciers passaient sous mes fenêtres au milieu d'une foule ne sachant plus comment exprimer son
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bonheur, et presque tous les officiers portaient un gros bouquet que les dames leur avaient jeté des balcons. C'est la lune de miel en son plein et j'espère qu'elle sera la comète de miel (passez-moi le néologisme), et encore de celles à révolutions séculaires. »
Ce mot curieux n'aura péché que parla modération et l'extrême prudence. Ce n'est pas en un siècle, comme le pensait Azeglio, c'est en moins de soixante années que la « comète » de l'amitié franco-italienne aura accompli sa révolution.
Durant le trajet de Paris à Milan, nous avions longuement pensé à cette espèce de prophétie. Quel voyage propice aux méditations, d'ailleurs! Sans faire attention que nous allions, en passant par la Suisse, doubler les formalités de passeport, de visite et de douane, particulièrement minutieuses et sévères par ces temps troublés, nous avions pris le « raccourci » Frasne-Vallorbe, œuvre de paix qui venait d'ôtre inauguré pleine période guerrière. Le « raccourci » allait Singulièrement allonger notre voyage, mais nous n'en avons pas eu de regrel. Au Bortir d'une France en armes, une France où campait encore l'ennemi, où toute la population mâle était soua les drapeaux, juiqu - des vieilles
classes territoriales, aux cheveux gris et à la
barbe en broussaille, et qui gardaient patiemment la voie ferrée, — au sortir de cette France en tenue de campagne et en armure de guerre, que trouvions-nous en effet? Une Helvétie qui, dans sa partie romande, frémissait des mômes passions et des mêmes espoirs que nous, et qui, dans sa partie alémanique, était pareillement prête à défendre ses frontières, décidée à ne pas subir le sort de la Belgique, et dont les montagnards étaient sur pied depuis bientôt près d'un an pour la sauvegarde de leur indépendance. Et puis, lorsque, le Simplon franchi, nous pénétrions en Italie, c'était encore le même spectacle militaire qui s'offrait à nos yeux, avec quelque chose de plus toutefois : cette activité, cet allant, cette rumeur allègre des premières semaines de guerre que nous avons connus aussi en France au début des hostilités. . . En définitive, mobilisés de France, de Suisse ou d'Italie, tous montraient, devant l'accomplissement du rude devoir militaire, non pas des visages résignés, mais des regards résolus, une acceptation entière. Quelle vision, rapide sans doute et fragmentaire, et pourtant évocatrice et précise comme un document photographique, de l'Europe de 1915 et des lourdes et terribles tâches que l'existence d'une grande Allemagne a imposées à tous les peuples européens!...
Tandis que le train roulait à travers la plaine lombarde, sans un retard, avec une pre'cision d'horloge dont les Italiens avaient le droit de s'enorgueillir au milieu de pareilles circonstances, tandis que nous approchions des lieux historiques de Magenta et de Solférino, nous, entendions les conversations des voyageurs, tous favorables à l'intervention de l'Italie, approuvant avec chaleur la décision du roi Victor-Emmanuel et de M. Salandra. Et alors, il nous revenait à l'esprit une impression saisissante que nous avions gardée des grandes journées décisives de la crise internationale de 1914 d'où la guerre est sortie. Voisin, à Paris, de l'ambassade d'Italie, nous avions vu, dès la iin de juillet, la rue de Grenelle s'emplir de sujets italiens en résidence dans la ville et venus demander les uns des renseignements, d'autres des certificats, d'autres un passeport. Sur les visages de ces pauvres gens, se lisait la môme inquiétude, la môme angoisse. On allait à la guerre, cela était sûr. L'Allemagne, l'Autriche révélaient leur dessein, suivaient leur pensée d'agression. Et L'Italie n'était-elle pas leur associée, leur alliée? N'y avait-il pas le. pacte <hi la Triplice?... Quoi ! Il allait falloir se battre contre la France hospitalière, la France amie? Cette i<l<;<' attristait les vi On sentait qu'elle
révoltait les cœurs. Mais, dès le 3 août, interprétant, soulageant la conscience italienne, le gouvernement de Victor-Emmanuel III déclarait sa pleine et entière neutralité, abandonnant à l'Allemagne et à l'Autriche la responsabilité de leur provocation. Et alors, on put voir les Italiens de Paris relever la tête, mettre de la joie et de la fierté à arborer, à la manche, à la boutonnière, au chapeau, le tricolore rouge, blanc et vert qu'on ne verrait pas ennemi du tricolore bleu, blanc, rouge.
Ils obéissaient au môme sentiment, les artilleurs italiens qui, à la même minute, sur la frontière des Alpes, changeaient la direction de leurs canons, ne voulaient plus que la bouche en fût tournée vers la France, — en signe que les Franpouvaient avoir confiance, se consacrer tout entiers, sans avoir de souci du côté du Sud-Est, à refouler l'envahisseur. Et cette attitude, loyalement prise, loyalement observée par l'Italie dès le premier jour du conflit, dès la déclaration de guerre, est-ce qu'elle ne l'engageait pas déjà? Est-ce qu'elle ne la faisait pas entrer dans la voie qui la conduirait à intervenir aux côtés de la France? L'heureux, le bel événement s'est produit à son heure, à l'heure où il devait, où il pouvait survenir avec l'efficacité la plus corn-
plète. Grande joie pour ceux surtout qui, Amis et admirateurs de l'Italie intellectuelle, artiste, littéraire, avaient si longtemps redouté de voir ce scandale : l'Italie dressée contre la France, conformément au perfide programme bismarckien. En retrouvant, dans cet été de 1915, une Italie associée à notre cause et à nos armes, nous avons éprouvé un de nos plaisirs les plus vifs depuis cette guerre. Et quel soulagement, quelle satisfaction pour l'esprit de penser que le sang des héros français, en coulant jadis pour la délivrance de l'Italie, avait coulé aussi pour la France, que ce sacrifice n'avait pas été stérile puisqu'il avait contribué pour une part à faire naître cette heure, puisque, par sa vertu, s'était renouée l'ancienne alliance qu'on avait pu craindre de voir tombée en otibli.
Oh! satis doute, et il importe de s'en rendre compte, nous ne sommes plus en 185!). Nous ne sommes plus au temps où le poète anglais Swinburne appelait l'Italie « le souci du monde ». Non- de sommes plus au temps où Lamartine Venait de dire : - Libérer l'Italie suffirait à la gloire d'un peuple . et où sa parole retentissait encore dans le cœur du peuple français. \<>u> ne sommes plus au temps où Napoléon Ml jetait l'épéc ''■' la France dans la balance européenne
en faveur de l'Italie-une, et la collaboration d'aujourd'hui ne ressemble que de loin à l'ancienne collaboration du second Empire et du Piémont. Événements, situations, état des esprits ne coïncident plus point par point. La comète prédite par imo d'Azeglio brille au-dessus d'un monde transformé, d'un monde sur lequel a coulé du temps. Toutefois, hàtons-nous de le dire, cet astre, à son retour, aura reconnu bien des choses, bien des souvenirs d'autrefois qu'auront salué, eux aussi, avec émotion, en posant le pied sur la terre italique au milieu de ces grandes circonstances, tous ceux pour qui l'histoire parle un langage vivant.
Ce serait une grave erreur de se représenter l'Italie de 1915, l'Italie grandie et fortifiée, l'Italie majeure, grande personne qui a pris librement sa décision réfléchie en face du conflit européen, sous la ligure et avec les traits de l'Italie du >iècle, celle qui en était encore à conquérir son indépendance, à vaincre les obstacles qui s'opposaient à son existence comme nation. Alors, rilalie était dans les limbes. On pouvait même regarder comme si douteux qu'elle fût capable
de vivre, que son plus mortel ennemi, Metternich, avait pu se flatter de l'avoir pour jamais définie « une expression géographique. »
Cependant ne négligeons pas ceci : quelque chose, et quelque chose de fort, subsiste de la période héroïque, de la période douloureuse d'où a daté la renaissance politique, la résurrection (Risorgimento) du peuple italien : c'en est la part morale, c'en est l'idéalisme, c'en est la poésie. Nous avons pu dire un jour à Milan devant quelques personnes qui ont bien voulu nous passer le jeu de mots : « 11 semble qu'on assiste ici au risorgimento ciel Risorgimento ». Il y a eu, en effet, dans l'Italie de 1915, une véritable résurrection des sentiments par la vertu desquels, au siècle dernier, l'Italie était sortie de son tombeau. Pour avoir l'intelligence de ce qui s'est passé, durant la grande crise européenne, dans les esprits italiens, il faut se rendre un compte exact des éléments divers qui sont entrés en action. Parmi ces éléments, la tradition historique et le souffle poétique du Risorgimento ne sont pas les] moindres, et, à en faire abstraction, on se tromperait sur les causes générales de la guerre comme sur l'état d'esprit et l'orientation du peuple italien.
Très peu répandu en France, si ce n'est dans
quelques élites, le sentiment de l'histoire anime ritalie. Et il ne faudrait pas penser à la Vénétie et à la Lombardie seules , où le souvenir de l'oppression est évidemment demeuré plus vif et reste encore prochain. Plus d'un Milanais est né sous la domination étrangère. Plus d'un a entendu ri : « Dehors les barbares ! » bien avant que la guerre de 191 i eût fait spontanément renaître, en Belgique, en France, partout, l'accusation de barbarie contre les Germains. À Milan, les luttes pour l'indépendance sont évoquées à tous les pas, presque à chaque pierre : le nom des rues lui-même (telle la rue Mac-Mahon) rappelle ce passé. J'ai entendu plus d'un Milanais me dire : « Gomment n'aurais-je pas été pour l'intervention, moi dont le père s'est battu en 1859 aux côtés de vos soldats?... » Oui, le souvenir devait être plus puissant ici qu'ailleurs, mais il n'a été absent, en Italie, de l'esprit de personne : M. Salandra (il n'y a pas de meilleur exemple à citer) n'est ni Vénitien ni Lombard : il est de Bari, dans les Pouilles. C'est dire que la suggestion historique a agi sur tout le monde. On a même cru remarquer que, chez les adversaires de l'intervention eux-mêmes, il s'était trouvé des hommes qui ne pouvaient s'empêcher de songer aux années de croissance et de lutte du Piémont, années âpres
et difficiles. Et ceux-là avaient craint, — bien à tort, — que la guerre contre l'Allemagne et l'Autriche ne compromît les résultats magnifiques, — inespérés, eux aussi, il y a un demi-siècle, pour les Italiens de peu de foi, — auxquels l'Italie de nos jours est parvenue.
L'Italien a la mémoire longue. L'histoire lui est familière. Sa propre histoire, son histoire nationale lui est sacrée et il y puise sans cesse des raisons d'agir. C'est ainsi que l'enthousiasme avec lequel l'Italie a accueilli l'expédition de Tripolitaine a marché de pair avec les fêtes qui ont eu lieu pour le cinquantenaire du Bisorc/imento. C'est à l'évocation de ces souvenirs, exaltanls pour l'àme italienne, que l'Italie doit cette conquête. Retenons précieusement ce trait du caractère italien : il rend compte de plus d'un phénomème de la vie politique, déconcertanl au premier regard. (Juant à nous, nous avons toujours regardé comme dignos d'admiration et même d'envie les peuples qui n'essayaient pas de dissimuler de la légèreté <'l de l'ignorance on affectant le dédain du pas-
'Avec les Français, les Italiens s'entretiennent volontiers, en toute liberté et franchise, des événements qui, au cours des années, ont marqué les rapports de leur pays et du noire. Ils n'hé-
si lent pas, et ils onl raison, à évoquer les heures mauvaises autant que les bonnes : ils estiment que le silence, en. cette matière, n'arrange rien et ne sort qu'à nourrir les rancunes. Ce qui est significatif, c'est qu'ils ne craignent pas de remonter au-delà des incidents du Carthage et du Manouba, au-delà des incidents d'Aiguës-Mortes. Un jour, devant la statue de Napoléon III qui se voit dans la cour du palais de l'ancien Sénat de Milan, un notable citoyen de la ville nous a dit ces mots si curieux : « Napoléon III... Nous lui serons toujours reconnaissants de Solférino. Nous ne lui avons pas pardonné Villafranca. » Eh ! bien, pour ne pas s'exposer à commettre de contresens avec les Italiens, pour que la conversation soit fructueuse avec eux, il faut toujours savoir qu'à leurs esprits lucides Solférino, aussi bien que Villafranca, demeure présent. Ces choses se sont passées voilà plus d'un demi-siècle? Peu importe. Solférino reste pour les Italiens le nom de la victoire qui ouvrait toutes les espérances, Villafranca celui de l'arrêt brusque, de la déception amère... Et ils continuent d'éprouver avec force ces impressions opposées, telles que les avaient ressenties les contemporains de ces événements. Ils frémissent encore des passions de leurs ancêtres.
Telle est une des dispositions essentielles de leur intelligence et de leur sensibilité, ouvertes aux voix de l'histoire. Cette disposition, les Allemands, qui la connaissent, n'ont pas manqué de la cultiver. On nous a conté que, durant les semaines où le prince de Biilow négociait et intriguait désespérément à Rome, des agents de l'Allemagne, des commis-voyageurs de Guillaume II, faisaient, dans les osterie (en Toscane surtout), des cours d'histoire moderne aux villageois pour tenter de leur démontrer que Tintérèt de l'Italie était de se ranger du côté austroallemand. Vaine tentative, d'ailleurs, emportée avec le reste par le grand courant qui a entraîné l'Italie. Mais, pendant quelque temps, aux marchés des bourgs toscans, on a pu entendre des ruraux discuter d'histoire -italienne et, doctes comme des manuels allemands, soutenir la thèse gibeline.
L'Italie est allée à [a guerre, à • sa • guerre, comme elle dit avec une précision voulue et une juste fierté, animée d'une passion el d'un enthousiasme dont plusieurs caractères ne se retrouvent pas parmi les sentiments <|ui ont déterminé les
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autres peuples unis aujourd'hui contre les Empires du Centre. Jl est juste en particulier qu'un écrivain ail joué un rôle actif dans la décision de l'Italie : Gabriele d'Annunzio a continué l'incantation de tous les grands poètes italiens par qui ont été mûries les heures lyriques du mois de mai dernier, quand la guerre a été acclamée par le peuple romain.
Il faut bien se représenter que, sur cette terre du noble parler et du rythme, où la musique des vers est goûtée autant que dans nos pays de félibres, toute la poésie du xixe siècle, et la plus belle, la plus haute, a été nationaliste. Les Italiens ont cette fortune que toujours leurs plus grands poètes auront exprimé les aspirations de leur patrie. Partout, en Italie, depuis la guerre, on a vendu, imprimé sur du papier grossier, un recueil de chants patriotiques : dans cette anthologie populaire, figurent les noms les plus nobles et les plus altiers du Parnasse italien. Heureux pays que celui où les difficiles et savants poèmes d'un Leopardi ou d'un Carducci se débitent, pour un sou, dans la rue et garnissent le sac du soldat ! Il faut savoir que le Salut italique de Carducci a etc. depuis la fin du moi de mai, récité pour ainsi dire chaque soir jusque dans les théâtres de genre, pour se rendre compte de la nature et de
la qualité du mouvement par lequel l'Italie est entrée dans l'action. Stendhal observe quelque part qu'en Italie « le vulgaire est le petit nombre ». La remarque n'a pas cessé d'être vraie, et je me souviens d'en avoir entendu jadis l'équivalent de la bouche du général de Gharette. Car le général de Charette avait beau avoir combattu l'unité de l'Italie dans les rangs de l'armée pontificale, il adorait l'esprit italien et il rappelait toujours avec fierté qu'il avait été élevé à l'Académie royale militaire de Turin. Je crois bien pouvoir avancer que le général de Gharette n'avait jamais lu Stendhal, quoique ses souvenirs fissenl souvent penser à des anecdotes de la Chartreuse de Parme. Mais cette rencontre, au sujet de l'esprit italien regardé comme apte à l'élévation, entre deux hommes aussi différents qu'Henri Beyle et le chef des zouaves pontificaux, m'a toujours puni digne d'attention. Kilo est singulièrement Batteuse pour la nature e1 la qualité de l'âme i tal i*Mi i : - . car Stendhal et Gharette, chacun à sa manière,
étaient bons juges en t'ait d'hommes, Us auraient. l'un <it l'autre, reconnu l'Italie et l'une des facules du caractère italien dans les événruicnts de cette année. Ils auraient dit que l'inspiration tir le guerre de 1915, propagée par la lyre, avait été ce qu'elle devait être dans un paya
dont la plus grande société patriotique porte le nom de Dante Alighieri...
D'ailleurs il ne faudrait pas prétendre avoir épuisé par ce qui précède l'analyse des sentiments de la nation italienne. Il en reste un, surtout, qui est purement moral, lui aussi, et qui a été de premier ordre, qui a décidé de tout. C'est le sentiment de l'honneur national, si puissant dans l'Italie contemporaine, encore toute proche de la domination du Tedesco, qu'il en est poussé jusqu'à la susceptibilité. Or ce sentiment a été gravement froissé par les intrigues du prince de Biilow, plus gravement offensé encore par la connivence de certaines personnalités parlementaires avec l'étranger. Qui ne comprend pas cela ne peut s'expliquer la force du courant qui a entraîné l'Italie au mois de mai. C'est d'ailleurs un sujet si important, qui embrasse tant de considérations diverses que nous devrons le traiter dans un chapitre spécial et à loisir.
Mais peut-être les indications qu'on vient de lire suffiront-elles déjà à montrer combien serait fausse toute explication unilatérale du nouveau risorgimenio et de la rupture de l'Italie avec ses anciens alliés. 11 importe en particulier d'écarter comme simpliste et comme dangereuse l'explication unique et globale par la maçonnerie et par
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les traditions de l'esprit démocratique et révolutionnaire. Ces forces existent sans doute, ces traditions survivent et jouent leur rôle dans la vie publique de l'Italie contemporaine. Mais elles sont bien loin d'y être tout, et de n'y pas laisser place à d'autres idées, comme nous aurons l'occasion de le montrer plus loin.
C'est pourtant sur cette explication-là que les journaux allemands se sont jetés. C'est celle qu'ils ont fait valoir et sonner bien haut avec une hypocrite réprobation. L'Italie « athée ! » L'Italie « geôlière de la papauté! » Comme si, avant 1914, Guillaume II avait jamais songé à s'en offusquer, lui qui se pose aujourd'hui, pour attirer à sa cause la sympathie des catholiques, en champion de l'Eglise et en protecteur du Saint-Siège. Mais la presse allemande excelle à souffler le chaud et le froid et elle ne se met pas en peine de savoir si les neutres sont sensibles à ses contradictions lorsque, tour à tour, elle représente l'Allemagne comme le champion du libéralisme contre l'autocratie russe et comme le champion de l'ordre contre la démocratie française. D'ailleurs la Prusse du kulturkampf, qui affecte aujourd'hui tant de zèle pour la papauté et pour l'Eglise u'était-elle pas, — et contre l'Autriche, — l'alliée <l<i La jeune Italie de 1866, véri-
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tablement animée, celle-là, d'un esprit révolutionnaire? L'Allemagne impériale n'a-t-elle pas été aussi, pendant trente-deux ans, l'alliée de la royauté italienne sans lui avoir jamais fait une observation sur sa politique intérieure, même en ce qui concerne la question religieuse? On se laisserait prendre à la plus grossière des manœuvres allemandes, en France comme à l'étranger, si l'on suivait la presse germanique dans une pareille voie.
Nous pouvons supposer, n'est-il pas vrai, que les Italiens se connaissent bien eux-mêmes. Or les conservateurs et les modérés, en Italie, n'admettent absolument pas que le mouvement en faveur de l'intervention puisse s'expliquer par l'iniluence maçonnique et par elle seule. En Lombardie, notamment, les catholiques revendiquent leur part dans la guerre nationale et leur attitude, leurs actes, parlent d'ailleurs pour eux. C'est, par exemple, la campagne magnifique du Corriere délia Sera, devenu le journal le plus répandu de l'Italie du Nord et qui n'a été ni moins ferme ni moins ardent pour l'intervention que ses confrères radicaux. C'est aussi l'accueil que le député Meda, qui était alors neutraliste, a reçu, certain jour, de ses amis et de ses électeurs catholiques. C'est enfin l'enthousiaste par-
ticipation de l'aristocratie lombarde à la guerre. Non pas que l'aristocratie des autres provinces italiennes se comporte autrement et qu'aucune distinction soit à faire. Mais, en Lombardie, c'est vraiment toute une chevalerie qui s'est levée. On a bien voulu en dresser pour moi la liste. La société de Milan s'y trouve au complet; les exceptions, s'il y en a, sont bien rares et encore est-ce toujours la nécessité qui les a produites. Officiers ou volontaires : il n'est bonne famille lombarde qui n'ait ses représentants aux armées. Voici les princes Gastelbarco-Albani, les comtes Gastelbarco-Visconti, le prince Gonzague di Yenovato, le duc Visconti et ses frères, les comtes Visconti di Modrone, le duc Scotti et ses frères, les comtes Gallarati Scotti, le prince Trivulzk». les comtes et nobles Gornaggia, le comte Caréna, le comte Taverna, le comte Borromeo-Arese, qui possède le beau palais, unique au monde, des îles Borromées, dans le lac Majeur; les comtes Borromeo d'Adda, les comtes et les nobles Pftrravicini, le comte Cicogna, les nobles Greppi, le marquis Glerici, le marquis Crivelli, le marquis Gorti et ses fils, le comte Negroni et ses.iiN. les ramilles des comtes Belgiojoso qui portent un nom illustre dans l'histoire du rinnovatn&nto ; les Comtes DaJ Verme, les nobl»^ Calvi, les nobles
Brivio, les comtes Durini... et d'autres, d'autres encore, qui forment comme l'armoriai d'une croisade.
Et ceux qui m'ont montré ces listes éloquentes ont ajouté ces paroles :
« — Il y a, dans le nombre, des familles qui, jadis, passaient pour austrophiles. Elles sont aux armées, avec les autres. Même en 1859 on n'a vu ni pareille flamme ni pareille union dans notre Lombardie. »
Eh ï bien, il faut retenir ce dernier trait. Il indique l'élévation morale de l'Italie en guerre. Il donne le ton de cette vaste entreprise, si grosse de conséquences à venir, où le peuple italien est volontairement entré. Mais, comme le disent les Milanais eux-mêmes, eux les premiers, c'est à Rome que tout s'est décidé. C'est à Rome que Le mouvement en faveur de l'intervention a été le plus efficace. C'est à Rome qu'il fallait interroger l'opinion, s'informer des journées historiques d'où la guerre italienne a surgi.
Le premier jour que j'ai rencontré Gabriele d Annunzio, — c'était, lui-même a bien voulu toc I<i rappeler depuis, à la villa Borghèse, sous
l'ardent soleil de Rome, — j'ai dit au poète, après avoir évoqué les grandes soirées du mois de mai où le peuple romain, à sa voix, avait demandé, acclamé la guerre :
« — Vous aurez été Lamartine en 1848. Mais, plus heureux que lui, vous n'aurez pas eu besoin de faire une révolution. »
Il importe, en effet, de se rendre compte des caractères particuliers qu'a eus le mouvement populaire et national par lequel l'intervention de l'Italie s'est décidée. En France, d'une manière générale, ces événements n'ont pas été très bien compris. La convulsion intérieure par laquelle est passée l'Italie, avant d'entrer dans la guerre européenne, est restée obscure. Nous en esquisserons plus loin l'histoire et l'on verra qu'elle constitue un des phénomènes les plus frappants de la vie politique dans l'Europe contemporaine.
Parmi les Etats qui sont actuellement en guerre en Europe, les uns ont obéi à une pensée d'a| sion, les autres, devant cette attaque, ont adopté une attitude <l<> conservation <it de défense. L'Italie 8 pris part au conflit pour des motifs originaux. Elle y a pris part volontairement, dans sa liberté, alors qu'il lui était même offert des compensations si elle consentait à rester aeutre. Quelque chose de plus puissant que l'amour de
sa tranquillité, de plus persuasif que le calcul d'avantages et de gains immédiats recueillis sans effort, a poussé le peuple italien à intervenir : c'est le sentiment qu'une heure solennelle sonnait pour toutes les nations et que celle qui laisserait passer ce moment historique sans avoir manifesté la vigueur de ses armes subirait une diminution irréparable. En outre, une sorte d'instinct vital avertissait l'Italie que ces grands événements européens s'accomplissaient au moment où elle-même entrait dans une période de croissance et d'essor, dans une phase nouvelle de son histoire, après avoir surmonté les années difficiles de son unité. A tous les points de vue, l'année 1915 marque une grande date du développement de la nationalité italienne, le commencement de ce qu'on a nommé quelquefois la « quatrième Italie ». Et cela, le peuple d'Italie l'a senti et compris. Il est, certainement, un des mieux doués qui soient au monde pour l'intelligence spontanée des grandes nécessités de la politique. Les manifestations du mois de mai 1915 ont exprimé l'intuition profonde qu'a eue la nation italienne : selon la décision qu'elle prendrait, une porte allait s'ouvrir ou se fermer sur son avenir.
On se tromperait gravement si l'on attribuait
la guerre à la seule passion de l'irrédentisme. Ah ! sans doute, le nationalisme italien veut Trente et Trieste. Il les veut avec énergie. J'ai vu, sous l'uniforme italien, de nombreux fils des terre irrcdente, qui venaient de fuir l'Autriche pour la combattre et, l'autre jour, quarante-deux d'entre eux ont demandé à aller à l'assaut d'une position ennemie, assaut d'où pas un seul n'est revenu. Il est toujours étrangement puissant, le sentiment nostalgique de l'Italie pour les « terres non rédimées », le sentiment auquel Giosue Carducci a donné les ailes de la poésie dans son fameux Salut italique :
« Quand donc ? » répètent en eux-mêmes, tristement, les vieillards, qui, alors que leurs cheveux étaient noirs. Trente, un jour, te dirent adieu ;
Quand donc? » disent, tout frémissants, les jeunes hommes qui, de Saint-Just. voyaient encore, hier, briller la glauque Adriatique...
Ce « quand donc » reçoit enfin une réponse, et le vœu de tant de patriotes italiens, disparus, comme Carducci, sans avoir vu la délivrance de leurs frères, est sur le point d'être satisfait. Maice n'est qu'une partie dans le tout du vaste programme que l'Italie s'esi fixé à elle-même et qui, clic le seul, répond à la croissance de ses forces, . développement, aux progrès de toute i
qu'elle a réalisés dans ces dernières années. Si l'Italie a voulu la guerre pour Trente et Trieste, elle ne l'a pas voulue pour Trente et Trieste seulement. Elle Ta voulue encore pour résoudre le problème adriatique, car tout le monde sait, dans la péninsule, que l'Italie a la plus mauvaise part des rivages de cette mer et que, de ses bons ports dalmates, de ses îles aux redoutables détours, l'Autriche-Hongrie la menace et la domine constamment.
Mais la question de l'Adriatique, de T « Adriatique très amère », comme dit Gabriele d'Annunzio, amère au cœur des Italiens, cette question, elle non plus, n'explique pas tout.
Depuis que le canon tonne sur Hsonzo et dans les Alpes Juliennes, depuis que la quatrième guerre contre l'Autriche a commencé, nombreux déjà sont les officiers et les soldats de toutes les parties, de toutes les provinces de la péninsule qui ont succombé. Pour ces héros, l'épitaphe préférée des familles, la formule ordinaire des avis et des lettres de faire-part est hautement significative : « Mort en combattant pour les plus grandes destinées d'Italie, per i maggiori destini
d'Ilalia. » Ainsi la mémoire des soldats toml»< au champ d'honneur est associée à l'idée de l'avenir national. Cette idée pour laquelle ils ont donné leur vie, voilà justement le grand moteur, voilà le mobile agissant et déterminant qui a entraîné la décision de l'Italie.
C'est pour autre chose encore que Trente et Trieste et la question de l'Adriatique, c'est pour un intérêt plus général et qui embrasse d'ailleurs ceux-là, c'est pour des raisons plus puissantes que l'Italie a voulu « sa » guerre. Elle a voulu sa guerre à elle, sa guerre propre, sa guerre nationale, qui est pourtant la même que celle des Alliés, parce qu'elle a senti dans ses fibres, senti dans ses centres vitaux que la victoire de l'Austro- Allemagne serait pour elle le signal de la déchéance et d'une nouvelle servitude. Le peuple italien a merveilleusement compris que la Triplice n'avait jamais eu, pour lui comme pour ses associés germaniques, que le caraetèr^ d'une combinaison provisoire, sans aucune loyauté du itë de <e< partenaires de Vienne et de Berlin, quelque chose comme une solution du problème du loup, «le la chèvre ei du chou, solution où le loup prussien se proposait de laisser la chèvre autrichienne, le jour <>ù se présenterait l'occar du chou italien pour mieux la
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dévorer lui-même ensuite. Les Italiens n'ont eu aucun scrupule à dénoncer une convention dictée par l'opportunité toute pure. Ils ne se sont pas laissé séduire par les tentatives suprêmes du prince de Bûlow, qui ne leur offrait pas seulement de maigres et aléatoires compensations aux dépens de l'Autriche, mais qui leur montrait la Tunisie, Malte et même l'Egypte comme des proies faciles. La plus grande preuve que le peuple italien ait jamais donnée de son sens politique, si aigu, c'est d'avoir écarté ce marché, c'est d'avoir voulu que, ce qu'il prendrait, il le dût à son effort, à la conquête, c'est d'avoir voulu affirmer son droit à de « plus grands destins », à une plus grande place dans le monde en faisant la preuve de sa force et en montrant la couleur de
i sang.
Et là, justement, a résidé le malentendu qui a éclaté par les démonstrations publiques du mois de mai, malentendu entre deux générations, entre deux états d'esprit. La violence de la part des v( interventionnistes » a été extrême contre M. Giolitti et les « neutralistes ». A bien regarder les choses, avec l'impartialité de l'histoire, on reconnaîtra sans doute que M. Giolitti, en soutenant la thèse du parecchio, de la compensation, de l'équivalent, du « quelque chose », enfin que
Fltalic pouvait et devait acquérir sans sacrifices, suivait une autre conception, un autre instinct que ceux dont le peuple italien était animé. On m'a dit que M. Giolitti, si longtemps le grand maître de la vie administrative de l'Italie, comme il en avait été le dictateur parlementaire, n'avait, à aucun moment, éprouvé autant de surprise que quand il avait vu le personnel des ministères luimême, qu'il pouvait se flatter d'avoir nommé presque tout entier, manifester en faveur de la guerre, c'est-à-dire contre l'influence giolittienne. Ainsi le conflit a été véritablement grave parce qu'il a eu lieu entre deux idées, deux méthodes, parce qu'il a révélé que M. Giolitti et ses amis restaient en deçà de la volonté de vivre du peuple italien, retardaient sur l'heure qui passait. Leur conception, économique et prudente, a été eu violent contraste avec le besoin d'essor éprouvé par la nation. Ils s'estimaient assurément les meilleurs, les plus sages, les plua réalistes «les Italiens. Et c'est un grand cri populaire qui leur a répondu que leur prudence était insensée, puisqu'elle voulait comprimer un de ces élans nationaux vert de plus amples destinées, qui peuvent se comparer à ce que sont dit'/ les homme- .liions irrésistibli - journées du mois do mai ohl été les plus
grosses d'événements à venir par lesquelles soit passée l'Italie depuis les périodes chaleureuses de son affranchissement. L'histoire en est encore mal connue. Presque seul, Jean Carrère, dans ses limpides correspondances du Temps, a donné, au jour le jour, la note juste sur les événements de Rome. Cette histoire, nous tenterons de l'écrire, tout à l'heure, au moins d'en donner l'esquisse, car c'est un des plus saisissants épisodes qui se rattachent à la grande guerre européenne.
Or, ici, il est un point qu'il importe de relever sans retard.
Ces inoubliables journées de Rome, auxquelles le spectateur superficiel eût été tenté de trouver un caractère d'émeute, ont été avant tout un appel au roi. C'est vers le successeur des créateurs de l'unité italienne que le peuple s'est tourné. C'est à lui qu'il a demandé de prononcer la parole nationale, celle qui déciderait sans recours et devant laquelle les dernières résistances s'inclineraient... Le roi a parlé en rappelant If. Salandra au pouvoir, en déclarant la guerre le 24 mai : grande date dans les fastes de l'Italie et de la maison de Savoie, parties ensemble, et de nouveau, pour un plus large avenir.
Sur ce point, tous les acteurs, tous les témoins sont unanimes : non, ce n'est pas un mouvement
iO LA GUERRE KT L'ITALIE
révolutionnaire ou earbonariste d'ancien style qui a poussé l'Italie dans la guerre. Les éléments démocratiques se sont trouvés réunis, par une large synthèse, dans la poussée nationale, aux autres éléments du pays. Mais justement, le caractère national a tout emporté, la parole du roi a tout dominé. Du Transtévère lui-même, traditionnellement anticlérical, pas une pierre, pas un cri hostile n'est parti contre le Vatican : phénomène dont les observateurs ont été frappés. Depuis, un Barzilaï, républicain, s'est rallié à la monarchie. Voilà la vraie nature du mouvement de mai 1915, qui a marqué un renouvellement du patriotisme historique italien par la subordination de l'ancien élément révolutionnaire à l>>prit national.
C'est pourquoi j'ai pu dire à Gabriele d'Annunzio, qui n'a pas répondu non, que, s'il avait été le poète de ces journées, plus heureux du nu tins que Lamartine, il n'avait pas fait de révolution. Mais un rapide coup d'œil sur la période la plus récente de l'histoire italienne suffira à nous convaincre qu'un mouvement national comme celui <lu mois «l«i mai 1915 ne pouvait à aucun degré offrir 1<> risque de suivre un courant révolutionnaire.