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CHAPITRE Mil

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Les objectifs de l'Italie. — L' « égoïsme sacré ». — Le réalisme italien et le principe des nationalités. — L'Italie et l'Allemagne : pourquoi elles attendent toutes deux une déclaration de guerre. — Hypothèses sur le rôle de l'Italie dans un futur Congrès. — Le « coussinet » autrichien. — Menaces du pangermanisme. — « La guerre qui doit fonder l'Europe centrale. » — Politique future de l'Italie dans les Balkans et en Orient. — Avenir des rapports franco-italiens. — Raisons de croire à une entente durable et à une amitié prolongée.

L'Italie sait parfaitement ce qu'elle a fait et ce qu'elle a voulu en entrant dans la guerre européenne. Elle s'est défini à elle-même avec clarté ses intentions et elle a eu, dès le point de départ, une conscience admirablement lucide des objectifs qu'elle se proposait.

Ces objectifs (il importera de toujours se le rappeler) sont au nombre de quatre. D'abord, la reprise sur l'Autriche des terres irredenle, de Trieste et du Trentin. Ensuite, la domination de

l'Adriatique et le maintien de l'équilibre dans les Balkans. Troisièmement, la consolidation des résultats obtenus dans la mer Egée par l'occupation du Dodécanèse, préface du développement de la pénétration italienne en Orient, spécialement en Asie-Mineure. Quatrièmement, enfin, l'affirmation de l'Italie comme grande puissance européenne, affranchie de toute subordination, de toute servitude vis-à-vis de qui que ce soit. C'est en face des Empires du Centre, c'est en face de l'Allemagne, si imposante encore par ses ressources militaires, que l'Italie, en 1915, a proclamé sa complète indépendance, sa volonté de se joindre aux peuples en lutte contre une entreprise d'hégémonie. Dernière venue dans la haute société des nations européennes, un peu regardée jusque-là en cadette de l'hexarehie. l'Italie, par son initiative, se sera définitivement classée Etat de premier ordre*. A ce point de vue, l'intervention aura été le couronnement de toute sa politique depuis 1870. Elle aura môme été comme une reprise agrandie, étendue au champ d'action européen, de la célèbre formule : far a da Se, Bon pour des peuples de seconde catégorie de trembler devant l'Allemagne. Guillaume 11 en aura fait l'expérience : l'Italie, à l'avenir, ne devra plus être prise pour le satellite de personne, lot-

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prudent qui méconnaîtra qu'elle se trouve désormais à égalité avec les plus grands.

Quoi qu'il arrive, quelle que soit l'issue de l'entreprise des alliés, voilà, pour le peuple italien, un premier résultat acquis. Ce bénéfice politique et moral ne lui sera plus enlevé. D'autre part, rachètera-t-il au prix du sang les villes et les provinces réclamées par l'irrédentisme ? Restaurerat-il l'Empire vénitien sur une Adriatique qui aura cessé de lui être « très amère », où il n'aura plus à subir le voisinage d'une Autriche favorisée par les meilleurs ports, par des îles et des côtes hospitalières? Ce sont des secrets qui reposent encore dans le sein de l'avenir. Mais, dès maintenant, l'Italie a réalisé son hypothèque sur Vallona, ce Gibraltar albanais. La possession de Rhodes ne lui est plus contestée. Matériellement non plus, elle ne sortira pas de cette guerre les mains vides.

Ce qu'il convient de ne pas perdre de vue, c'est que la guerre qu'a faite l'Italie est surtout une guerre d'expansion et de conquête. Ni la France, ni l'Angleterre, ni la Russie, pour ne parler que d'elles, ne sont entrées en campagne avec des visées d'agrandissement. On le sait de reste : il s'agissait pour ces puissances de défendre leur vie, de résister à une attaque et à une menace de destruction. 11 y a là, au point de départ, entre

l'Italie et les Alliés, une différence sensible. Cette différence n'affecte nullement leurs rapports. Elle n'entrave pas l'œuvre commune. Mais on aurait tort de l'oublier. C'est un fait dont il convient, comme de tous les faits, de tenir compte. Il peut, dans telle ou telle circonstance, impliquer un état d'esprit qui soit particulier au gouvernement et au peuple italiens.

Nous avons essayé de montrer, au cours de ce livre, comment et dans quelle proportion se sont combinés l'idéalisme et le réalisme pour former la politique de l'Italie contemporaine. Mais cet idéalisme lui-même, nous lui avons trouvé un caractère dominant. Nous avons reconnu qu'il était surtout nationaliste. « Egoïsme sacré » : le mot fameux, le mot historique, qui avait fait naître tant d'hypothèses, et que M. Salandra avait prononcé au moment où l'orientation de l'Italie était encore incertaine, ce mot est l'expression profonde de la pensée italienne. L'égoïsme, quand il s'applique aux nations, devient un devoir ef une vertu. Il se purifie. Ne s'agit-il pas du sort de millions d'hommes vivants, de millions et de millions d'hommes à naître? Cet égoïsme-là, les gouvernements qui n'en ont pas le sentiment sont coupables, ils sont d'une dangereuse mal fa isance. Les peuples qui le méconnaissent i

L'avenir 2îs:;

posent à de cruels réveils. Oh ! ce cas ne sera pas celui du peuple italien. Il est parti pour cette guerre, pour « sa » guerre, avec la notion la plus claire de ses intérêts On lui a dit, et il a parfaitement compris, qu'il ne faisait pas une guerre de magnificence ni une guerre de principes, qu'il se battait pour lui-même et non pour le voisin.

Il ne faudrait pas en conclure, toutefois, que l'Italie fût restée indifférente aux attentats dont le monde civilisé est témoin depuis bientôt deux ans. Rien ne serait plus injuste, rien ne serait plus faux. Le sort de la Belgique a soulevé l'indignation de l'opinion publique. Lorsque les armées allemandes marchaient sur Paris, l'Italie était dans l'angoisse, et la victoire de la Marne, qui arrêtait l'invasion, la soulageait d'une anxiété cruelle. L'Italie est bien loin d'être insensible au bon droit : mais elle répugne à faire de la justice et du droit pur les maîtres absolus de sa politique. Elle n'est nullement incapable d'enthousiasme et de générosité. Mais elle ne veut pas être généreuse à ses dépens. Elle est réfractaire au sacrifice. En sorte que cet Etat, fondé sur le principe des nationalités, qui a bénéficié jadis de l'engouement qu'excitait la cause des peuples, se refuse lui-même, — et très franchement, — à servir ce principe sans examen, à défendre celte

cause sans réserve. Il existe, sans doute (car rien ne pousse de profondes racines comme une idée), une importante fraction de l'opinion italienne sur qui les doctrines de la Révolution et du libéralisme français sont encore agissantes. La présence des garibaldiens en Argonne en a fourni la preuve. Le Secolo, par exemple, qui a tant fait pour l'intervention, a parlé le langage de l'idéalisme démocratique, celui de la plupart des journaux français. Et si cet élément n'a pas laissé de contribuer au mouvement qui a entraîné l'Italie dans la lutte, ce n'est pas lui pourtant qui aura été décisif. Les doctrines libérales traditionnelles ont été, depuis de longues années, dissociées par la critique italienne. Quant au public, il est amateur de ces discussions de philosophie politique et elles ont été vulgarisées à son usage. Nous nous souvenons même d'avoir lu, il y a deux ans, dans un journal populaire, sous la signature imprévue de M. Luzzatti, une analysé des Droits de l'Homme où paraissait bien de l'ironie et que, chez nous, aucun homme politique même conservateur, n'eût osé signer par respect pour les idées reeues et les doctrines établies.

L'Italie qui, dans cette guerre, aura travaillé pour elle-même, risquera donc de rester étrangère à certaines considérations théoriques ou

sentimentales qui, semble-t-il, conservent de la valeur aux yeux d'une partie au moins des Alliés. Qu'il s'agisse, par exemple, en un futur congrès, d'organiser l'Europe conformément au principe des nationalités, comme il en aura été si souvent question chez nous et chez les Anglais, on peut douter que l'Italie se trouve toujours et sur tous les points d'accord avec la France et l'Angleterre. Pour ce qui est de l'Orient, en particulier, indépendamment de leurs intérêts spéciaux, de leurs vues personnelles, les Italiens nourrissent un scepticisme assez justifié quant à la vertu du principe des nationalités et ils seraient disposés à voir en lui un facteur de trouble plutôt qu'un facteur de pacification. N'oublions pas qu'il s'agit pour les Italiens de questions d'une portée pratique et immédiate, de peuples avec lesquels ils sont en contact, dont ils ont l'expérience directe. Ils ne croient pas qu'une formule soit capable d'agir comme une baguette magique et de débrouiller ce chaos. Surtout, ils ne sont d'humeur à sacrifier ni leur sécurité ni leurs projets à une théorie qui leur paraît au surplus contestable. Réaliste dans la guerre, l'Italie le sera encore dans la paix : voilà un premier point, un point essentiel qu'il ne faudra, à aucun moment, perdre de vue.

La question des rapports de l'Italie avec l'Allemagne appartient au même ordre de considérations.

On s'est souvent demandé pourquoi, six mois après avoir rompu avec l'Autriche, l'Italie n'était pas encore en guerre avec l'Empire allemand, quoiqu'elle eût donné des preuves manifestes de son accord avec les Alliés et même adhéré d'une manière officielle au pacte de Londres. Mais il faut hien voir que, si l'état de guerre n'existe pas entre les deux pays, c'est que l'Allemagne a fait tout ce qu'elle a pu pour l'éviter, pour retarder au moins le moment où il surviendrait. La presse allemande avait d'abord salué par une explosion de colère la dénonciation de la Triplice. Quarante-huit heures après, le ton s'était déjà sensiblement radouci à l'égard du gouvernement et du peuple italiens. Il n'était plus question de prendre fait et cause pour l'Autriche, cependant attaquée. Quelques semaines plus tard, Maximilien Harden publiait même un article où il présentait de la politique suivie par l'Italie une justification inattendue. Chacun -ait qu'en Allemagne, les rcrivains qui ont l'appa-

rence d'être les plus indépendants travaillent volontiers, comme les autres, dans le sens indiqué en haut lieu. L'article de Maximilien Harden avait donc la valeur d'une indication précise et générale. Depuis ce jour, en effet, le mot d'ordre allemand a été de ménager l'Italie.

[/Allemagne la ménage pour de multiples raisons. Au point de vue militaire d'abord, il tombe sous le sens que l'empereur n'a aucune espèce d'intérêt à voir s'accroître le nombre de ses ennemis. Une déclaration de guerre à l'Italie, qui ne serait pas suivie d'une offensive immédiate et énergique, d'une campagne foudroyante à la manière du général Bonaparte, d'une entrée à Milan dans les trois semaines, accuserait gravement la faiblesse de l'Allemagne et l'épuisement de ses armées. Or, ce plan, l'Empire n'a plus les moyens de l'exécuter. Déclarer la guerre à l'Italie pour ne rien faire ou ne faire qu'une guerre défensive, comme celle qu'ont adoptée les Autrichiens, ce serait, de la part de l'Allemagne, diminuer ellemême son prestige militaire. Il est facile de comprendre qu'elle préfère pouvoir dire que si elle ne se bat pas avec l'Italie c'est parce que l'Autriche (à qui elle a prêté, d'ailleurs, le concours de soldats bavarois) suffit très bien à la besogne.

Il est clair encore que l'Allemagne désire qu'au

moment de traiter la paix, lorsque quelque congrès s'ouvrira, il reste au moins une grande puissance européenne qui n'ait pas été son ennemie, qu'elle n'ait pas rencontrée sur les champs de bataille, avec qui elle n'ait pas créé de l'inexpiable. En outre, au point de vue économique et commercial, l'Italie était, naguère encore, tout autant que la France et la Belgique, considérée par les Allemands comme une sorte de dépendance et de futur protectorat. Il leur est pénible de voir, à l'avenir, leur activité entravée de ce côté-là. Ils se sentent désormais séparés de toutes les nations européennes par un fleuve de sang. Ils se rendent compte que la reprise de relations normales avec le reste de l'Europe leur sera difficile. Ils aimeraient qu'il restât au moins un grand Etat européen avec qui un rapprochement immédiat fût possible sans que d'atroces souvenirs et des ressentiments vinssent s'interposer.

De son côté, il est vrai, l'Italie, elle non plus, n'a pas déclaré la guerre à l'Allemagne. I qu'elle n'aime pas les vaines parades ni les complications inutiles. L'absence de frontières communes eut iv 1< is deux pays eût rendu le conflit théorique. Et ce conflit sans effet militaire eût élé propre à faire naître notamment à l'intérieur, certaines difficultés. 11 ne faut pas se dissimuler

que la répugnance à la guerre, montrée, jusqu'au mois de mai, par plusieurs éléments de l'opinion italienne, n'avait pu céder sans laisser quelques traces. Oh! certes, le neutralisme s'était incliné de bonne grâce. Il avait accepté la guerre à l'Autriche. Mais la guerre contre l'Allemagne eût soulevé d'autres objections, une nouvelle résistance. Le gouvernement italien a mieux aimé procéder par étapes et laisser agir les événements. Il connaît le terrain, et sa prudence est faite de sagesse et d'expérience : il convient de le laisser juge des opportunités.

11 n'ignore pas, au surplus, que les avantages remportés sur l'Autriche seront précaires et même illusoires tant que l'Allemagne ne sera pas vaincue et bien vaincue. L'Italie sait aussi que, dans le cas d'une victoire allemande, elle tomberait sous la sujétion des Empires germaniques et que sa sécurité même, son intégrité territoriale seraient menacées. Le sentiment que le péril de l'hégémonie allemande existe également pour l'Italie a pris d'ailleurs autant de lucidité que de force. Quelques voix, au cours de ces dernières années, avaient déjà signalé l'envahissement de la péninsule, la main-mise de l'Allemagne sur divers organismes de l'Etat italien. Les événements de 101 i ont achevé d'éclairer l'Italie et lui

ont révélé dans toute son étendue le danger de la domination politique, économique et même spirituelle à laquelle prétend la Germanie. Dans un petit livre qui a eu un retentissement considérable, l'Italie et la civilisation allemande, M. Ugo Ojetti a présenté avec vigueur les raisons qui commandent aux Italiens de ne subir, ni dans le domaine de l'intelligence, ni ailleurs, la tyrannie de l'Allemagne. D'autre part, de nombreux ouvrages, qui ont été très lus, ont révélé et démontré la pénétration de la vie économique de l'Italie par la banque et le commerce allemands. Ces révélations ont créé un état d'esprit. Avec la haute conscience qu'elle a de sa personnalité nationale et morale, l'Italie est désormais en garde contre les méthodes de cet envahissement sournois et tenace à qui l'Allemagne sait aussi bien trouver les formes de la paix que les formes de la guerre.

Cependant si la clairvoyance et la méfiance de l'Italie sont en éveil, il faut compter avec d'autres considérations qui, un jour donné, pourraient agir pour rapprocher, sur certaines questions, le point de vue italien du point de vue allemand. Ce n'es! pas par un pur hasard que les deux unités, l'italienne et l'allemande, auront coïncidé dans 1 histoire. Elles ont été en fonction l'une de l'autre

et beaucoup d'esprits politiques, en Italie, estiment que le royaume serait en danger si l'Allemagne venait à s'affaiblir considérablement ou retournait à l'état de confédération amorphe, sinon de « mosaïque disjointe. » Dans l'hypothèse d'un congrès où les alliés victorieux entreprendraient sérieusement de ruiner le « militarisme prussien » en supprimant la condition même de la force allemande, qui est l'unité de l'Allemagne sous la domination de la Prusse, il y a des raisons de croire que l'Italie pourrait être disposée à élever des objections contre un programme renouvelé, quant aux pays germaniques, des traités de 181 5 et des traités de Westphalie. Toutefois la question est encore loin de se poser dans ces termes, et il est peu probable qu'elle se présente d'ici longtemps avec cette netteté et cette rigueur. L'objection, qui existe dans certains esprits italiens, est donc pratiquement négligeable et les vrais préoccupations du jour ne sont pas là.

Contrairement à un préjugé répandu en France, la diplomatie italienne ne semble pas, d'un autre côté, aussi désireuse qu'on l'avait cru de voir disparaître la monarchie austro-hongroise. Une fois réglés ses vieux différends avec l'Autriche, une fois en possession des terre irredente et sans in-

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quiétude du côté de l'Adriatique, l'Italie verrait d'un œil favorable l'Empire des Habsbourg subsister avec une force suffisante. Si cet Empire s'écroulait, l'Italie se trouverait en contact immédiat avec une Allemagne dont la puissance serait accrue d'une manière formidable, et c'est un voisinage auquel elle ne tient nullement. A l'opposé, elle a prévu depuis longtemps que la constitution d'un Etat jougo-slave, qui suivrait la dissolution de l' Autriche-Hongrie, et qui apparaîtrait sur la scène du monde avec des forces jeunes et des appétits nouveaux, compliquerait sa situation et risquerait de lui créer des difficultés pour l'avenir. L'Italie, avec raison, préfère le connu à l'inconnu. De là est née la théorie dite, avec ingéniosité, du « coussinet autrichien. » Rien ne répondrait mieux, sembh1t-il, aux vœux de l'Italie, qu'une Autriche incapable de lui nuire et encore assez vigoureuse pour servir d'Etat-tampon , s'interposer entre elle et des Empires trop puissants ou des nationalités exubérantes. Par le même besoin d'équilibre, elle ne serait pas opposée à la constitution d'une Pologne autonome aux confins de la Russie et du monde germanique. Ce sont là les éléments d'une sage politique d'empirisme et de conservation européenne. Si. après les bou-

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leversements de cette guerre immense, nous devons assister à un de ces retours à la modération dont l'histoire, après les grands cataclysmes, montre tant d'exemples, l'Italie, sur ces données, peut trouver à remplir un rôle d'arbitre qui la grandira d'une façon singulière.

Il se peut aussi, toutefois, que les événements tournent de telle sorte qu'une politique de justemilieu arrive trop tard. Après un an passé de guerre, les projets et les vues de l'Allemagne commencent à nous apparaître avec plus de clarté. Les rêves d'hégémonie européenne qu'on lui prêtait étaient vagues. Ils se sont précisés à mesure que se développait la lutte. On a dû s'apercevoir que la guerre de 1914-1915 était conçue par les Allemands comme la suite naturelle des trois guerres de 1864, 180(> et 1870, comme la guerre qui doit achever l'unité nationale de l'Allemagne, incomplète aussi longtemps que l'Autriche ne fera pas de nouveau, et comme autrefois, partie de l'Empire germanique. L'idée essentielle de Guillaume II paraît bien être celle qu'ont reprise tour à tour les théoriciens pangermanistes, c'est-à-dire la formation dans l'Europe centrale d'un puissant Etat par la réunion des domaines des Habsbourg à l'Allemagne proprement dite. La manière dont le gouvernement

impérial a mis lu main sur les armées et l'administration de l'Autriche-Hongrie à la faveur du conflit européen est révélatrice. Et si ce projet, si menaçant pour l'Europe, venait à être exécuté avec les conséquences qu'il entraînerait nécessairement, — à savoir l'hégémonie allemande en Orient, dans cette péninsule balkanique que l'Allemagne savante a définie « l'Europe subgermanique », — si cela devait être, qui ne voit combien la politique de l'Italie en serait affectée, l'avenir italien compromis ?

L'Europe n'aura pas assez pris au sérieux, pendant ces quarante dernières années, la propagande de l'école pangermaniste. De 1870 à nos jours, les théories de cette école, beaucoup plus pratiques qu'elles n'en avaient l'air, ont constamment tendu à se traduire en actes. On n'y voulait voir que des rêves d'intellectuels. Mais ces rêves, l'Allemagne politique travaillait à les réaliser, comme Bismarck avait déjà réalisé ceux des idéologues patriotes de la période antérieure. Du reste, au point de vue historique, la filière est facile à suivre. En IS'iil lorsque l'Allemagne révolutionnaire essayait de fonder l'unité à l'aide

des principes libéraux), qui se trouvait représenté au Parlement de Francfort ? Tous les pays germaniques, toute la confédération germanique, tout ce qu'il restait du vieux Saint-Empire de nation germanique : c'est-à-dire que les Autrichiens figuraient à ce Parlement grand-allemand au même titre que les Prussiens. Mais le Parlement de Francfort ne devait pas réussir à fonder l'unité nationale. L'Allemagne restait soumise au régime particulariste, au régime des petits Etats, aggravé par la rivalité des deux principaux d'entre eux : la Prusse et l'Autriche. Le libéralisme et la révolution s'étaient montrés impuissants à réaliser cette fusion. Il fallait donc que l'Allemagne se résignât à voir durer l'ancien état de choses, — dispersion et division, — ou bien qu'elle acceptât la méthode de Bismark.

Or Bismarck a procédé par étapes. En 1864 ^guerre du Danemark), il attire l'Autriche, toujours membre de la confédération, dans un piège. En 1866, l'affaire *des duchés lui ayant fourni l'occasion de la rupture, il bat l'Autriche et tue l'influence autrichienne en Allemagne. La place est libre pour la Prusse qui, en 1870, unit l'Allemagne et prend la présidence de la nouvelle confédération.

Que reste-t-il à faire alors pour que la dernière

étape soit atteinte, pour que la pensée des patriotes libéraux du Parlement de Francfort, reprise, avec des moyens autoritaires, par Bismarck, soit réalisée ? Cela saute aux yeux, cela est clair : il reste à faire rentrer l'Autriche dans le giron de l'Empire germanique. C'est l'œuvre à laquelle a tendu la politique allemande de 1870 à 1915.

Notons bien que Bismarck a préparé de longue main ce résultat, qu'il Ta rendu possible, en ménageant l'Autriche après Sadowa, en ne l'accablant pas, en ne la rendant pas irréconciliable. Après 1870, il cherche à consolider ses victoires en constituant avec elle et avec la Russie l'alliance des trois Empereurs. Mais, dès qu'il voit que l'antagonisme austro-russe s'accuse, se précipite par les affaires d'Orient), il n'hésite pas, quoi qu'il lui en coûte. Son choix est fait d'avance. I pour l'Autriche qu'il opte. Dès lors, soutenir l'Autriche contre la Russie et le slavisme devient le programme allemand : car l'Autriche, l'Allemagne. C'est une partie de la chair de la mande Germania.

Ainsi, en 1914, l'Empire allemand eut prisj contre la Russie, la défense de l'Empire austrohongrois, nu'mo contre le gré de Vienne. Si. à quelque moment de ces fatales journées de juillet, l'Autriche, comme on a cru le remarquer, s'est

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avisée qu'il serait plus sage de céder, il était trop tard. L'Autriche ne s'appartenait déjà plus. Pour elle, l'Allemagne décidait de la paix ou de la guerre... La chose autrichienne, c'est la chose allemande, comme l'Autriche est le prolongement de l'Allemagne. Et puis, la communauté des armes a rouvert une source de fraternité pour les peuples. L'idée de derrière la tête des dirigeants de Berlin : reconstituer au centre de l'Europe une Germanie compacte, d'un seul tenant, sous la direction de la Prusse, cette idée s'est vivifiée par les efforts, les épreuves, les victoires communes. « D'Héligoland à Orsova, tous nous gagnons, nous perdons la même chose », a dit un député radical au Reichstag, Frédéric Naumann, dans un livre intitulé précisément Europe centrale;, qui a paru à Berlin en 1915. Cet homme politique allemand y constate avec joie que, depuis la guerre, tout a tendu à faire de l'Allemagne et de l'Autriche deux vases de plus en plus communicants. Il compte bien qu'après la guerre, ce résultat sera maintenu, que la renaissance d'une grande Germanie, nécessaire à l'un comme à l'autre Empire, sera en tout cas l'effet qu'aura produit le grand conflit européen, le résultat qui restera acquis. Là-dessus tout l'impérialisme allemand, dans ses nuances diverses, est

d'accord. Pangermaniste en dépit de son nom français, Paul de Lagarde avait déjà annoncé, en 1886, « la guerre qui devait fonder l'Europe centrale. » C'est à cette guerre que nous assistons aujourd'hui.

L'Italie sait bien qu'elle n'a rien à gagner à ce que la question de l'Adriatique au lieu de se poser entre elle et l'Autriche, se débatte avec une plus grande Allemagne. Elle sait que la question de Trieste peut redevenir demain celle de Venise, après demain celle de Milan. Elle se souvient qu'en 1859, après Magenta et Solférino, la Prusse, et toute la Confédération germanique avec elle, considérant qu'il s'agissait d'une affaire allemande, s'étaient déclarées prêtes à soutenir l'Autriche et, par la menace d'une intervention sur le Rhin, avaient déterminé Napoléon III à signer les préliminaires de Villafranca. L'Italie est trop avertie de ses intérêts, de sa situation en Europe, pour ne pas faire entrer en ligne de compte l'éventualité de la formation d'une puissance germanique accrue, et telle qu'elle égalerait une sorte d'Empire de Charles-Quint. Elle sait bien qu'elle en serait la première victime et la plus mal traitée. Si, d'ailleurs, l'Italie est entrée dans la guerre, c'est parce qu'elle a compris que son immobilité faciliterait la tâche de 1 Aile-

magne et en seconderait l'ambition, c'est parce que, éclairée par l'histoire, elle a entrevu, comme suite d'une victoire allemande, sa vassalité ou même son démembrement...

C'est ainsi que le point de vue de la solidarité des deux unités, l'unité italienne et l'unité allemande, apparaît comme un point de vue vieilli, archaïque, dépassé par les événements. L'Allemagne étroitement soudée à l'Autriche, selon le programme que le pangermanisme a fixé, ne se trouverait plus intéressée, comme elle l'a été de 1866 à nos jours, au maintien de l'unité italienne. Au contraire, elle reprendrait le vieux programme impérial des conquêtes et des établissements en Italie. D'autre part, la France, qui a pu considérer quelquefois que l'existence à ses portes d'un robuste Etat italien était une incommodité, et même, à certaines heures, un péril, désirera que l'Italie constitue au Sud-Est un rempart contre le monde germanique. En sorte que si, dans certaines hypothèses futures, un nouveau rapprochement entre l'Allemagne et l'Italie peut ne pas paraître tout à fait impossible, le cours général des choses, la logique des événements ne lui laissent que de faibles probabilités.

Pourtant les Allemands se flattent qu'ils remet-

tront toujours la main sur l'Italie. Avec cette imperturbable confiance qui les caractérise et que le sentiment de leur force et l'habitude du succès avaient si outrageusement développée en eux dans ces dernières années, le prince de Bùlow a écrit au chapitre de sa Politique allemande qu'il a consacré à l'alliance italienne: « L'Allemagne et l'Italie ne peuvent se passer l'une de l'autre. Elles se retrouveront toujours, grâce à une foule de causes importantes, à l'absence de toute rivalité entre les deux nations et de toute réminiscence troublante, — le souvenir de la lutte dans la forêt de Teutobourg et de la bataille de Legnano se perd dans la nuit des temps, — grâce aussi à l'analogie de leur développement historique et aux dangers communs qui pourraient constituer pour elles une menace identique. »

Bismarck, qui avait plus d'expérience que le prince de Biilow, qui avait aussi l'expérience d'affaires plus difficiles et plus vastes, était plus réservé et plus méfiant. C'est à propos de l'Italie, justement, qu'il a comparé la politique internationale à un élément fluide qui, de temps à autre, se solidifie par l'eiïet des circonstances, mais qui retourne à son état premier au moindre chai ment de l'atmosphère. C'est pourquoi, disait-il, quand un Etat s'allie à un autre Etat, la cla u><'

rébus sic slantibus doit toujours être sous-entendue. Dans ses calculs et son assurance, le prince de Bùlow a oublié de compter avec cette clause au sujet de l'Italie.

« L'Empire de 1874 est en train de devenir un empire historique. A sa place on verra se former un vaste Empire germanique qui ne sera que la résurrection du Saint Empire romain germanique... tel qu'il était au moyen âge, alors qu'il commandait sur la moitié de l'Europe. » Ainsi s'est exprimé l'historien pangermaniste Karl Lamprecht qui, étant mort en 1915, a pu croire qu'il touchait au but. Avant lui, Constantin Frantz avait déjà dit que rien, pour l'Allemagne, n'était « plus essentiel que de gagner les bouches de nos deux fleuves principaux, le Rhin et le Danube. » Et Paul de Lagarde disait encore qu'aucun peuple n'était plus qualifié que le peuple allemand « pour exercer une action décisive sur le remaniement des pays du Danube inférieur soumis autrefois à la domination turque, et même de toute la presqu'île des Balkans. »

L'invasion de la Serbie par les armées allemandes, la marche sur Gonstantinople, peut-être

bientôt sur Salonique, auront montré que l'Allemagne passait à l'exécution de ces projets ambitieux conçus dans les Universités par ses intellectuels. D'ailleurs, n'est-ce pas par l'Orient que la guerre a commencé? N'est-elle pas fonction du Drang nach Osten? Là encore, toutes les vues, toutes les idées, toutes les positions de l'Italie seraient bouleversées si les plans de l'Allemagne devaient réussir et si l'Empire allemand plaçait les Etats des Balkans sous sa dépendance et les réduisait, suivant l'expression des théoriciens du pangermanisme, à la condition d'une « Europe subgermanique. »

La politique de l'Italie dans les pays balkaniques a surtout été faite jusqu'ici de rivalité avec l'Autriche, de méfiance vis-à-vis des Serbes et des Grecs. Pour reprendre l'ancien empire de Venise sur les îles et les côtes de l'Adriatique orientale, pour dominer de Trieste à l'Albanie, il ne s'agissait pas seulement pour l'Italie d'exproprier les Habsbourg. D'autres concurrent > s'étaient peu à peu découverts à elle. Les Slaves d'Autriche- Hongrie, descendus vers la mer, devenus, par le mouvement des nationalités, plus conscients de leur personnalité et de leur langue, ne se connaissent pas seulement comme différents de leurs maîtres de Buda-Pest el de Vienne*

mais comme différents aussi des populations italiennes qu'elles rencontrent à Trieste, à Fiume, à Raguse et qu'elles tendent à submerger. De ce côté, la politique italienne s'est singulièrement compliquée du jour où l'Italie a dû s'apercevoir que le problème, au lieu de se réduire à deux termes, en embrassait trois ou quatre et que le principe des nationalités, au lieu d'aider à le résoudre, ne servait qu'à le rendre plus insoluble, les entités nationales en présence étant irréductibles et leurs éléments respectifs géographiquement mélangés les uns aux autres d'une manière inextricable et propre à engendrer autant de discordes qu'il en existe parmi les populations de la trop fameuse Macédoine. Dans un discours prononcé devant une députation d'exilés dalmates qui lui faisaient hommage d'un livre écrit à la gloire de leur pays, Gabriele d'Annunzio, au printemps dernier, tout en exprimant avec force que la Dalmatie devait être une terre italienne, ne cachait pas non plus les compétitions dont elle était l'objet. « Ce livre que vous déposez « entre mes mains, disait-il, est un acte de pos- « session. Il est bref et pourtant il est d'un grand « poids. Il nous signifie, clair et concis, dans le « style de Rome, que la Dalmatie appartient à « l'Italie par droit divin et humain. Sous la force

3fté la guerre et litalik

« latine de Rome, des Papes, de Venise, comme « sons la force barbare des Goths, des Lombards, « des Francs, des Othons germaniques, des « Byzantins, des Hongrois, des Autrichiens, la « vie civile de la rive de là-bas, comme la vie « civile de la rive d'ici, a toujours été d'origine « et d'essence italienne. Elle l'a été, elle l'est, « elle le sera. Ni l'Allemand venu des Alpes, ni « le Slovène du Carso, ni le Magyar de la Puzia, « ni le Croate qui ignore ou falsifie l'histoire, ni « le Turc qui se déguise en Albanais, jamais per- « sonne ne pourra arrêter le rythme fatal de « l'accomplissement, le rythme romain. Je vous « le dis, frères, mais vous le savez. Sur cet évan- « gile dalmatique nous pouvons en faire le ser- « ment. »

Allemands, Slovènes, Croates, Magyars, \ les éléments composites auxquels l'Italie doit faire face dans sa revendication, sans compter les Grecs qui, par l'Epire, étendent leurs prolongementsur l'Albanie. On conçoit donc que les Italiens aient toujours surveillé de près les progrès de lu Grèce, qu'ils aient été inquiétés par le développement de la Serbie, considérée comme une sorte df Piémont balkanique, comme le noyau <l'un Etat d'avenir et doué de rayonnement. Cependant, <il ceci les honore singulièrement, les 1 1 i * —

liens ne se sont pas laissé entraîner à des jalousies funestes. Avec leur esprit diviseur, l'Allemagne et l'Autriche eussent aimé les voir prendre ombrage des Serbes et d'une « Grande- Serbie. » Elles ont essayé de créer entre eux des malentendus, des incidents sur le théâtre albanais. Peine perdue. Le gouvernement et les journaux italiens ont opposé un calme absolu à ces excitations. Les Italiens n'ont pas voulu faire ce plaisir à leurs ennemis de Berlin et de Vienne : se brouiller avec les Serbes pour quelques opérations de police en Albanie ni, à propos de Scutari, avec les Monténégrins.

D'ailleurs, en ce moment où nous écrivons, rien n'est moins certain que la destinée de la nation serbe. Cette nation court le risque de se trouver, pour longtemps, réduite en servitude. Elle pourra sans doute se relever de ses ruines et prendre sa revanche : une nationalité ne disparaît pas quand elle est aussi riche de vie que celle-là. Mais, en tout état de cause, il ne semble pas que l'idée « panserbe » ait l'avenir immédiat qu'on lui avait prêté. La décomposition spontanée de l'Autriche, qui était une sorte de dogme et qu'on avjût annoncée comme un événement fatal, iné-. vitable au cas d'une guerre européenne, d'un grand conflit entre Germains et Slaves, cette dé*

composition ne s'est pas produite. La monarchie austro-hongroise, surtout avec l'appui que lui a prêté l'Allemagne, semble avoir eu plus de résistance qu'on ne lui en attribuait communément et, jusqu'ici, dans cette tourmente, elle a justifié le mot de Bismarck : « Je crois à la vitalité de l'Autriche. » Un Etat serbe meurtri et saigné à blanc ne risque plus guère, pour le moment, d'être le centre aimanté qui serait capable de détacher de l'Empire des Habsbourg les populations serbo-croates qu'il renferme. Cette partie de l'Europe semble encore destinée à de longs combats, à des convulsions répétées, avant que le chaos ne s'en simplifie. Ceux qui voyaient le prochain avenir sous la forme d'une rivalité italo-serbe, ceux qui annonçaient même qu'une des premières guerres qui suivraient celle-ci serait certainement une guerre pour la possession de l'Adriatique entre l'Italie et une plus grande Serbie, ceux-là se sont probablement trompés, ou bien ils ont anticipé, et de beaucoup, sur les événements.

Par son énormité même, la guerre actuelle crée de l'incertitude. Elle pose trop de questions pour les résoudre toutes. 11 semble bien que, de celles qui intéressent en particulier l'Italie, un certain nombre doivent rester en suspens. I l

futur état d'indécision, le gouvernement italien paraît avoir la prescience et c'est peut-être une des raisons qui le font hésiter sur la meilleure manière d'intervenir avec les alliés dans la péninsule balkanique. Pour l'Italie, qui se trouve sur le bord même de cette vaste cuve où les nationalités fermentent, toute décision est grave, toute erreur peut entraîner d'incalculables conséquences et l'obscurité, la confusion, le trouble sont tels que l'on conçoit que l'Italie ait besoin de réfléchir avant de s'engager dans une voie plutôt que dans une autre. Cependant si la Bulgarie s'avançait à travers la Macédoine jusqu'à l'Adriatique, si elle menaçait l'Albanie, si l'ambition que l'on prête au tsar Ferdinand (qui n'a pas fait apprendre sans dessein l'albanais à son fils le prince Boris), si cette ambition, encouragée par la cour de Vienne, commençait à se réaliser, oh ! alors, il est probable que l'Italie ne balancerait plus et ne laisserait pas apparaître un nouveau compétiteur , un nouvel ennemi sur cette mer qui, plus que toute autre, est « sa » mer. Selon toute apparence, l'Italie a encore devant elle, du côté qu'elle a choisi pour y porter son action, des tâches difficiles et longues. Le jour où elle est entrée dans le conflit européen pour remplir son programme nationaliste et impéria-

liste, ce n'est pas le repos qu'elle a choisi Mais elle ne l'ignorait pas, et ce n'est pas non plus le repos quelle désirait, mais la puissance et la grandeur. C'est ce qu'elle attend de cette guerre. Des luttes qu'a vues le xvie siècle entre la France et l'Espagne, était née la puissance anglaise. Les conflits du xvm° siècle, entre la France et l'Autriche, avaient engendré la puissance de la Prusse et celle de la Russie. Pour beaucoup d'Italiens, c'est la puissance de l'Italie qui doit surgir de la guerre pour la domination que se livrent, au xxe siècle, l'Angleterre et l'Allemagne.

Un dernier point à examiner, un des plus passionnants, un des plus graves : que seront dans l'avenir les rapports de l'Italie et de la Frano- ? Ici, je prie les Français de tout parti, de toute opinion qui auront lu ce livre de ne pftfl s étonner si la réponse nous apparaît comme enfermée dans les lignes mêmes de la politique italienne.

Après trente-trois ans d'allianee avec l'Allemagne, l'Italie s'est rangée avec nous et elle combat du même côté que nous. Nous avons dit plus haut le pourquoi de cette évolution. Les fautif de nos ennemis mil <iu a ce résultat une certaine

L'AVHNIH oit

part. La claire tiotion de ses intérêts que possède l'Italie a été déterminante. Le tact et la persévérance de notre diplomatie ont facilité le rapprochement. Et les sympathies de race, les affinités intellectuelles ne sont pas, tant s'en faut, restées sans influence. Il importera cependant de se souvenir que le sentiment a joué un rôle secondaire dans la formation de la nouvelle alliance. La Quadruple-Entente est avant tout une coalition fondée sur une communauté d'intérêts politiques et réunie par un même danger. Disons-nous hien que ce n'est pas par l'idéalisme, sans plus, que durera une amitié à qui l'idéalisme aura servi d'auxiliaire seulement.

Je m'adresse dune part à ceux de mes compatriotes qui garderaient une antipathie pour l'Italie créée au xixe siècle par la rupture de pactes anciens. Je m'adresse d'autre part à ceux qui voient dans cette Italie l'enfant d'un autre droit, le droit de la révolution, le droit des nationalités, le droit des peuples. Ces conservateurs comme ces libéraux doivent savoir qu'ils vivent hors du temps, sur des traditions de plus en plus obscurcies pour la nation italienne elle-même. Ils restent, les uns comme les autres, placés à un point de vue périmé, qui ne correspond plus à la marche du monde et des événements. Il

se fonde en Italie une légitimité nouvelle. Les années, en s'écoulant, y ont réconcilié bien des éléments contraires. Pour les catholiques euxmêmes, l'unité est un fait acquis sur lequel nul ne songe à revenir, une conquête précieuse à laquelle nul n'a l'idée de renoncer. Pour les démocrates, l'Etat monarchique italien s'est révélé à l'épreuve comme l'édifice le plus habitable, les aspirations libérales et les aspirations nationales y trouvant également leur compte. A tous les Italiens nous risquons de parler un langage étranger et même un langage choquant, nous ne pouvons pas nous entendre avec eux,. si nous les croyons encore dans l'état d'esprit d'autrefois, celui de leurs origines,, celui de leur lointain passé.

En France, on désire que notre amitié avec l'Italie subsiste après la guerre et ne disparaisse pas avec les circonstances qui l'ont renouée. Pour cela, il importera de ne pas perdre de vue les conditions dans lesquelles l'alliance s'est faite. Ne croyons pas surtout que le sentiment, qui n'a pas suffi à la produire, suffira à la conserver. Il ne résoudra pas plus les questions franco-italiennes qu'aucune de celles qui se poseront en Europe après le conflit.

La guerre européenne a été la résultante d'une impuissance radicale des gouvernements à Bâtis-

faire pacifiquement les besoins ou plutôt les exigences des peuples. Vers la fin de ses jours, évoquant devant Eckermann les convulsions dont il avait été le témoin durant sa longue vie, depuis la guerre de Sept ans jusqu'aux guerres de la Révolution et de l'Empire, Gœthe exprimait l'appréhension que l'Europe revît des jours aussi troublés. « Ce que l'avenir nous réserve, disait-il, « il est impossible de le prophétiser. Cependant «je crains que nous n'arrivions pas de sitôt à la « tranquillité. Il n'est pas donné au monde d'être « modéré, aux grands de ne se permettre aucun « abus de puissance, à la masse de se contenter « d'une situation médiocre en attendant les amé- « liorations successives. » Il est permis de se demander aujourd'hui, après Gœthe, et à la lumière des événements qui se sont succédé depuis un siècle, si les causes qui engendrent les révolutions ne sont pas les mêmes qui engendrent les grandes guerres. Les unes et les autres ne sont peut-être que des formes de la lutte pour la vie. Qui sait si le désir, naturel à l'homme, du « mieux être », n'a pas été l'aiguillon qui, du jour au lendemain, a fait, d'une Allemagne presque socialiste, une Allemagne conquérante et guerrière ? Cette guerre, à laquelle la France aura été contrainte pour défendre son existence

ih LA GUERRE ET L'ITALIE

et ses biens, d'autres peuples l'auront entreprise pour s'assurer « leur place au soleil. » Que cette loi de concurrence doive survivre à l'immense conflit qu'elle a causé, que, jusque dans la paix, il y ait encore d'âpres luttes à soutenir, il est malheureusement difficile d'en douter.

Après la guerre, l'Italie sera préoccupée d'assurer les avantages quelle aura obtenus, d'accroître ses ressources et de développer son action. Pour nous mettre d'accord avec elle, pour éviter les malentendus, il faudra bien connaître son programme, savoir, par exemple, qu'elle désire exercer une influence en Orient, semblable à celle dont la France a toujours eu le privilège. 11 faudra savoir aussi qu'elle veut « devenir un grand pays industriel », comme l'écrivait récem ment le député Nitti qui, déjà, voit l'Italie a techniquement très bien organisée », remplaçant l'Allemagne dans plusieurs domaines et lui succédant sur les marchés.

Sans doute la communauté des armes aura resserré les liens entre la France et l'Italie. Otto guerre conduite contre le môme ennemi laides souvenirs durables. .Mais les peuples ne vivent pas de souvenirs. Ils ne vivent pas non plus de sentiment. Il y a, eu Italie, un désir très sis de continuer avec nous, après la guerre, Les rela-

tions cordiales que la guerre a établies. Cependant, si Ton interroge les Italiens, si on leur demande comment ils voient l'avenir de leurs rapports avec la France, ils se réservent, en général, parce que les bases d'une collaboration future ne leur apparaissent pas encore nettement. Gomme cet état d'esprit nous plaît mieux, comme il offre plus de sécurité que cet enthousiasme fragile et cet idéalisme sans critique qui recouvrent mal les divergences ou les conflits d'intérêts, qui n'entretiennent d'ordinaire qu'une dangereuse hypocrisie ! Le fait certain, le grand avantage obtenu, c'est que, déjà, la lutte contre la domination germanique a créé entre la France et l'Italie une nécessité commune, ouvert entre elles un nouveau courant de sympathie. Ce sont des conditions hautement favorables à une entente prolongée : la clairvoyance, le réalisme, le sens politique des gouvernements feront le reste.

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