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CHAPITRE VII

LE JttOIS HISTORIQUE DE L'ITALIE

(Mai 1915)

Physionomie de Rome après ses grandes journées. — Un drame de conscience nationale. — Les protagonistes de l'intervention. — M. Sonnino et l'article VII. — Du comte Berchtold au baron Burian. — Un grand homme d'Etat qui est un grand honnête homme : M. Salandra.

— Un « coup de 420 diplomatique » : la mission Bûlow.

— Un retour de l'île d'Elbe parlementaire : M. Giolitti. — A bas le « parecchio ». — L'entrée en action de Gabriele d'Annunzio. — Un poète contre les parlementaires. — Rome en tumulte. — L'appel au roi. — La liberté de la Couronne. — La victoire du nationalisme italien.

En arrivant à Rome au mois de juin, quelques jours après la déclaration de guerre de l'Italie à l'Autriche, le voyageur déjà familier avec la ville était tenté, au premier abord, de ne rien trouver de changé à la physionomie romaine. Dans les rues, sans doute, beaucoup plus de mouvement qu'il n'est accoutumé durant la saison d'été, beaucoup plus d'uniformes surtout, des uniformes regardés, salués avec une patriotique fierté par

les passants : sous la tenue de campagne vert olive, si sobre, si nette et d'une allure si militaire, on se désignait les enfants des terre irredentc, tel le fils du podestat de Fiume accouru en Italie, avec tant d'autres de ses compatriotes, pour combattre l'Autriche et aider à la délivrance du sol natal... Et cette vie prolongée et animée de la Rome d'été, d'ordinaire plus nonchalante, n'était pas dans la rue seulement. Parmi les représentants de la société romaine, le voyageur rencontrait plus de visages connus qu'il n'arrive d'ordinaire au temps chaud. Les Romains, cette année, ont sacrifié leurs vacances ou les ont fort abrégées. Ils ont voulu se sentir réunis près du devoir, près des nouvelles aussi. Ils ont voulu, autant que possible, vivre en commun Ces mois de guerre, ces jours d'émotion. Je citerai ce grand ami de la France, résolu à rester voisin du Tibre « jusqu'à la victoire » et qui, pour la première fois de sa vie, passera l'été dans son palais, admirable retraite d'ailleurs, où l'accueil est d'un charme incomparable, et si riche en livres et en œuvres d'art que Ton y braverait sans crainte cl nirme avec plaisir luules les ardeurs du soleil de Rome...

Cependant, à obâefVef de près la ville, <»u y remarquait vite un certain nombre de symptômes

plus digues d'attention et plus nouveaux. Evidemment, un grand courant avait passé en laissant de sensibles traces. L'œil découvrait, par exemple, dans maintes ruelles, souvent jusque sur les murailles de grandes voies fréquentées, des inscriptions, des graffiti a la mode de l'nntiquité et qui vouaient à l'exécration tels et tels hommes politiques. C'étaient encore, dans les kiosques â journaux et chez les marchands de cartes postales et d'estampes, des dessins, des caricatures, où les mêmes personnalités étaient représentées de la manière la plus cruelle ou la plus injurieuse. Quel est donc cet homme public qui est représenté ici, en bandit calabrais, l'escopette au poing et qui, derrière un arbre, attend, pour l'assassiner, Madame l'Italie qui passe sur la route?... Mais ne voilà-t-il pas encore le même, reconnaissable à son nez busqué, à sa rude moustache blanche, à sa carrure piémontaise? Sur lui, le vieux Garibaldi lève un doigt accusateur et, tandis qu'au loin apparaissent les profils des Empereurs germaniques, la légende fait dire au héros national : « J'en ai chassé un et toi tu voudrais en faire venir deux ! » Une autre image montrera enfin l'homme impopulaire couché dans un cercueil. Cette fois son rôle est fini. Sur sa dépouille, Guillaume II et François-Joseph pleurent,

et la légende porte : « Rimpianti ! » (regrets.) Dans un coin, un sac d'écus sur lequel est inscrit le mot fameux: parecchio... Telle est la rigueur, telle est, peut-on même dire, la férocité avec laquelle le sentiment public, vainqueur, aura traité les partisans de la neutralité et leur chef. Or, voici, par contre, les figures auxquelles l'amour et la popularité s'attachent. Partout, ce sont portraits du roi et de la famille royale, portraits de M. Salandra et de M. Sonnino, portraits des chefs militaires : le général Gadorna, vénéré au delà des Alpes autant que Test chez nous le général Joffre ; le duc des Abruzzes, aimé pour son audace et pour son esprit et parce qu'il incarne l'espoir que la nation a mis dans sa marine, le grand rêve adriatique et méditerranéen de l'Italie. N'oublions pas, surtout, les innombrables portraits de M. Gabriele d'Annunzio, chantre de cette guerre de délivrance et d'expansion... De nos jours, le Capitole et la roche Tarpéienne ont été transportés chez le libraire. Et ce Capitole, le peuple de Rome y fait monter ceux qui ont pris l'initiative de la rupture avec la Triplice. Cette roche Tarpéienne, il en précipite ceux qui ont soutenu le parti de la neutralité... Ainsi, pour l'étranger qui entrait à Rome, commençaient déjà, avant toute enquête, à s'éclairer les événements

dont la capitale, le mois précédent, avait été le théâtre, ces manifestations dont le télégraphe nous avait donné des comptes rendus succincts, insuffisants, un peu confus.

Enfin, si les habitants de la Ville conservaient toujours cette dignité et cette gravité romaines que rien ne semble capable d'émouvoir, un peu d'observation permettait de découvrir que de grandes passions venaient d'agiter les esprits. La tempête apaisée, des rides paraissaient encore sur l'onde. Le soir, sur les places, la coutume du Romain est de s'assembler, de « faire forum». Ces temps-ci, on sentait le forum vibrant de luttes récentes. Un cri, une rumeur, un incident de la rue, — étranger suspect, soupçonné d'espionnage, ou pessimiste rudement sommé de ne plus répandre ses propos alarmants, — et aussitôt la vague populaire avait tendance à se reformer...

Tous ces phénomènes de la vie superficielle de la cité se groupaient, s'illuminaient, prenaient un sens très fort, lorsque l'on découvrait bientôt que, dans la réalité des choses, Rome, au cours des dernières semaines, venait de se comporter en véritable capitale, cœur et cerveau de tout un peuple, et de vivre les journées les plus décisives par lesquelles elle eût passé depuis qu'elle sert de siège au gouvernement de la nouvelle Italie.

Massimo d'Azeglio écrivait, en cette année l§39 qui oiïre, à certains égards, bien des rapports avec les jours que nous vivons, ces lignes familières à l'un de ses amis français : « On criera à « l'ambition de Victor-Emmanuel, c'est tout « simple ; le plus malin y serait pris. Et pour- « tant, moi qui connais le roi, si vous saviez « comme cela me fait rire de me figurer Victorce Emmanuel dévoré d'ambition! Non, tout cela « n'expliquerait rien. Il n'y a qu'à admettre qu'il « y a des entraînements inévitables, des antaa gonismes comme dos affinités voulus par la « nature des choses, et qu'à de certains moments « de grandes rénovations s'accomplissent : coince ment? pourquoi? parce qu'elles sont dans le « cceur, dans l'esprit de tout le monde. »

Ces lignes ont été écrites voilà plus d'un demisiècle. Et l'explication psychologique que Massimo d'Azeglio trouvait alors aux événements dont il était le témoin, au mouvement qui poussait l'Italie à accomplir une étape de plus vers son unité', cette explication, aujourd'hui, est encore valable et juste. Non, certes, ce n'est pas l'ambition qui a conduit Victor-Emmanuel III à la guerre, et ce

mobile est aussi loin du roi d'Italie qu'il Tétait de son aïeul, simple roi de Sardaigne. Victor-Emmanuel III est un prince consciencieux, réfléchi, modéré, incapable de se décider par d'autres raisons que celles de la sécurité, de l'intérêt et de l'honneur de l'Etat dont il est le chef. Et si, durant les journées de mai 1915, lorsque tout un peuple se tournait vers lui, recourait à son arbitrage suprême, si le roi a pris alors les décisions et prononcé les paroles qui annonçaient la guerre, c'est parce qu'il a su, — de même que le premier roi d'Italie, — comprendre les aspirations du pays et se faire l'interprète des sentiments qui, selon l'expression de Massimo d'Azeglio, se trouvaient dans le cœur et l'esprit de chacun.

Ainsi le drame de conscience nationale qui s'est joué à Rome nous montre déjà ses deux protagonistes : le roi d'une part, le peuple de l'autre. Mais il a eu divers acteurs encore. Ces acteurs, nous allons les voir apparaître à mesure que se déroulera la tragédie qui s'est dénouée le 24 mai par la rupture solennelle avec l'Autriche.

Le ministre des affaires étrangères que M. Salandra, en succédant à M. Giolitti, avait tenu à laisser en place, était mort, après une courte maladie, le 16 octobre 1914. C'était une personnalité très complexe, un peu mystérieuse, que celle

du marquis de San Giuliano. Aujourd'hui, les Allemands aimeraient le faire passer pour un « tripliciste » convaincu et absolu. Ils déplorent à grand bruit sa disparition, et le comte Reventlow est allé jusqu'à écrire, en ces temps derniers, que les interventionnistes italiens n'avaient pas reculé devant les poisons des Borgia pour supprimer le ministre qui faisait obstacle à la guerre contre l'Autriche. C'est le type des fables énormes que les Allemands, dans leur déception et leur délire, ne cessent d'inventer depuis un an, tant à l'usage de leur public qu'à l'usage des neutres. En réalité, le marquis de San Giuliano (qui a succombé, est-il besoin de le dire ? à une crise d'urémie nettement caractérisée,) n'avait pas joui toujours de cette faveur ni de cette confiance de la part de l'Allemagne. Il y a dix ans, la presse germanique l'attaquait violemment pour avoir délégué à la conférence d'Algésiras le marquis Visconti-Venosta, ce grand seigneur, toujours animé de sympathies pour la France, et qui vient de mourir au moment où s'accomplissait son idée. Le marquis Visconti-Venosta devait, en effet, largement contribuer à retourner contre l'Allemagne la conférence si brutalement exigée par le gouvernement impérial. Il devait ébaucher là-bas une ligue de résistance euro-

péenne contre les prétentions allemandes à l'hégémonie, cette coalition diplomatique que le prince de Bulow feignait d'appeler avec dédain la « constellation très surfaite d'Algésiras, » et qui n'en est pas moins devenue la Quadruple- Entente d'aujourd'hui... Et plus tard, le marquis de San Giuliano encourut encore les colères de la presse allemande lorsque la campagne de Tripolitaine fut décidée et la guerre déclarée à la Turquie. Par contre, toutes les faveurs de l'Allemagne étaient pour lui lorsqu'il signait le renouvellement de la Triple- Alliance, par exemple, ou lorsqu'il prononçait son grand discours-programme du mois de février 1913 qui semblait annoncer une extension de la Triplice, jusque-là purement continentale, aux questions maritimes, et promettre une collaboration de l'Italie avec l'Allemagne et l'Autriche dans la Méditerranée. En somme, la longue gestion des affaires extérieures de l'Italie par le marquis de San Giuliano, son ministère abondant en événements et fertile en résultats, avaient eu pour principe une sorte d'équilibre tenu entre les Empires du Centre et la Triple-Entente. A cette balance, correspondait et devait naturellement correspondre la déclaration de neutralité de l'Italie proclamée dès le 3 août 1914, Mais, au milieu de cette poli-

tique, la pensée profonde du marquis de San Giuliano ne se laissait pas aisément définir. On peut môme croire qu'il ne lui déplaisait pas de donner de lui-même une impression énigmatique. Avait-il adapté à la situation de l'Italie moderne en Europe la fameuse « versatilité réfléchie » des anciens ducs de Savoie ? Avait-il voulu pratiquer une politique de ménagements et d'attente en raison des orages qu'il voyait grossir ? Le certain est que son intelligence semblait répugner aux décisions sans appel et aux résolutions irréparables. Des hommes qui l'ont connu dans l'intimité affirment même que le fond de la penser d«ce gentilhomme sicilien était le scepticisme, un esprit d'examen et de doute appliqué tour à tour à toutes les forces qui se trouvent en présence dans l'Europe contemporaine : la neutralité italienne répondait parfaitement à des dispositions de cette nature. Et si rien n'autorise à préjuger que le marquis de San Giuliano eut persisté jusqu'au bout dans son point de vue initial, qu'il n'eût pas fini par prendre la voie dans laquelle devait entrer son successeur, par se ranger du côté des alliés pour faire respecter avec eux l'équilibre européen menacé par l'agression d%$ Empires du Centre, il n'en est pas moin6 vrai que, jusqu'à sa mort, l'Italie a strictement gardé.

vis-à-vis des belligérants, l'attitude de neutralité où elle avait déclaré se tenir au début de la guerre générale. La France, en particulier, ne saurait oublier la loyauté avec laquelle ce parfait gentilhomme aura observé la parole que, dès le 1er août, il avait tenu à porter lui-même et spontanément à notre ambassadeur.

Chose singulière : le successeur de M. de San Giuliano arrivait à la Consulta avec un tempérament, un caractère très différents du sien, mais avec des idées qui passaient pour beaucoup plus arrêtées. « Tripliciste », M. Sonnino avait la réputation de l'être en prenant la direction des affaires étrangères. Mais M. Tittoni, ambassadeur d'Italie à Paris, n'avait-il pas été, lui aussi, autrefois, désigné comme un « tripliciste » à toute épreuve? Leduc d'Avarna, ambassadeur d'Italie à Vienne, n'était-il pas le très bienvenu à la cour de l'empereur François-Joseph ? M. Bollati n'avait-il pas été salué à son arrivée à Berlin, en novembre 1912, comme un « partisan des traditions de la Triple- Alliance et un sincère ami de l'Allemagne », ainsi que l'écrivait la Gazette de Francforts C'est pourtant cet état-major diplomatique qui a rompu une alliance de trente ans avec les deux Empires germaniques et introduit l'Italie dans la guerre aux côtés de la France, de l'Angleterre et de la Russie ,

Pendant la maladie et quelque temps après la mort du marquis de San Giuliano, M. Salandra avait dirigé par intérim les affaires étrangères. Un instant, on crut qu'il s'en chargerait d'une manière définitive. Quelque tentation qu'il en ait pu avoir, quelques suggestions qui lui eussent été apportées (car déjà l'astre de M. Salandra commençait à grandir), le président du conseil préféra conserver le portefeuille de l'intérieur. Au surplus, les événements mûrissaient. La guerre européenne s'étendait à l'Orient par les provocations que la Jeune Turquie germanisée multipliait envers la Triple-Entente, et l'Italie se voyait appelée à envisager la sauvegarde de ses intérêts dans cette Méditerranée orientale où elle a tant de projets d'avenir. Une tendance de plus en plus forte se manifestait dans l'opinion publique en faveur d'une préparation de l'Italie à toute éventualité. Au cœur du gouvernement lui-même, des divergences de vues s'accusaient certainement aussi, car, au commencement du mois de novembre 1914, M. Salandra apportait au roi la démission du ministère. Et Victor-Emmanuel III, après quelques conversations avec les chefs des groupes parlementaires, chargeait de nouveau M. Salandra de composer le cabinet. Dans cette combinaison, mise rapidement sur pied, on re-

marquait tout de suite que le général Zupelli, partisan résolu d'un renforcement de l'armée, restait au ministère de la guerre, tandis que M. Rubini, dont l'opposition aux dépenses militaires n'était un secret pour personne, abandonnait les finances où M. Garcano le remplaçait. Quant à M. Salandra, il optait définitivement pour l'intérieur. Enfin M. Sonnino était appelé à la Consulta.

On rapporte que le prince de Biïlow, au cours de ses pénibles négociations avec M. Sonnino, redoutable adversaire, se serait écrié un jour, feignant une bonne humeur qui cachait mal son dépit : « Dans un pays de bavards, j'ai affaire au seul homme qui ne parle pas. » En effet M. Sonnino qui, d'ailleurs, quand il le veut, sait fort bien parler, possède un flegme tout britannique, ce qui ne saurait surprendre étant donné ses origines : anglo-saxon par sa mère, il unit, à la vivacité desprit italienne, un imperturbable sang-froid. Il est curieux de se représenter aujourd'hui, après l'événement accompli, que l'entrée de M. Sonnino à la Consulta avait tout d'abord déçu, en Italie, les éléments nationalistes et les éléments de gauche, déjà partisans d'une politique énergique d'intervention contre l'Autriche et l'Allemagne, et que sa réputation de « tripliciste »

alarmait. M. Sonnino laissa dire. Il se laissa traiter de sphinx. Pendant tout le mois de novembre, il observa les événements, il étudia au point de vue italien la question européenne. Le 9 décembre, par la dépêche au duc d'Avarna sur laquelle s'ouvre le Livre vert, il introduisait la politique de l'Italie dans une voie nouvelle, en exigeant de l'Autriche qu'elle respectât l'article VII du traité de la Triple- Alliance, article qui prévoyait le cas où l'Autriche-Hongrie troublerait l'équilibre des Balkans, et qui fondait l'Italie à réclamer des compensations pour ellemême... Dès ce moment, on allait à la rupture et à la guerre. Le sort en était jeté.

On peut dire que la rédaction, hautement prévoyante, extrêmement habile de cet article VII aura été déterminante pour la politique de l'Italie en 1945. A plus de trente ans de distance, les négociateurs italiens de la Triple-Alliance avaient réservé l'avenir de leur pays, ménagé sa liberté en insérant dans le traité cette clause résolutoire qui assurait d'avance le bon droit «le l'Italie dans ses difficultés futures avec le gouvernement de Vienne, qui lui procurait le moyen de rompre justement et honorablement avec ses anoieni alliés. Ce texte, dont la portée avait été si bien calculée, dont l'effet devait être si sûr, fait penser

aux plus fameux exemples de ce genre que renferme l'histoire des traités. Il vaut le célèbre « moyennant » de la paix des Pyrénées, qui avait permis à Louis XIV d'en iinir avec le dessein d'Espagne. 11 vaut le « alors et dans ce cas » dont l'empereur Léopold, au début des guerres de la Révolution, disait qu'il était sa loi et ses prophètes. Ainsi l'article VII aura été la loi et les prophètes de M. Sonnino.

Cependant M. Sonnino avait agi suivant les indications que la politique intérieure et l'opinion publique avaient données à M. Salandra et à luimême. La haute régularité et la modération de saprocédure apparaissent par les étapes qui ont conduit à l'intervention italienne.

Le 3 décembre 1914, le ministère reconstitué se présentait devant les Chambres, et M. Salandra prononçait un grand discours-programme qui laissait pressentir que l'Italie était sur le point de suivre nue ligne nouvelle. Aux applaudissements de l'assemblée, M. Salandra affirmait que le premier devoir du gouvernement devait être <« le « souci vigilant des futures destinées de l'Italie « dans le monde. » Et, développant sa pensée,

il montrait qu'à aucun moment dans l'histoire l'avenir de tous les peuples n'avait été plus gravement engagé, les problèmes du lendemain posés plus impérieusement. « La neutralité proclamée « librement et loyalement observée, s'écriait le « président du conseil, ne suffit pas à nous ga- « rantir des conséquences du bouleversement qui « prend chaque jour plus d'ampleur et dont il « n'est donné à personne de prévoir la fin. Sur « les terres et sur les mers de l'ancien continent, « dont la configuration politique est en train de « se transformer, l'Italie a des droits vitaux à « sauvegarder, des aspirations justes à affirmer « et à soutenir ; elle a sa situation de grande « puissance à maintenir intacte ; bien plus, elle « doit faire en sorte que cette situation ne soit « pas diminuée par rapport aux agrandissements (( possibles des autres Etats. Il suit de là que « notre neutralité ne devra pas rester inerte ef « molle, mais active et vigilante, non pas im « puissante, mais fortement armée et prête à « toute éventualité. »

Ces paroles étaient accueillies avec chaleur par la Chambre qui, pour accentuer ses sentiments, envoyait son salut à la Belgique. Le Parlement jugeait-il alors qu'une telle manifestation était platonique et n'engageai 1 à rien? Très probable-

ment. Mais, en même temps, le discours de M. Sonnino était accueilli avec enthousiasme par l'opinion publique qui , tout de suite , y voyait l'annonce et le gage de l'intervention. Gomme le disait, en quittant la séance, M. de Felice, député socialiste réformiste, « ces déclarations signifiaient la guerre. » On ne put s'y tromper en Europe. Et la presse allemande, le lendemain, reproduisait sans un mot de commentaire le discours de M. Salandra. «

Cette grande séance parlementaire devait porter sur-le-champ deux contre-coups extrêmement remarquables.

D'abord, la mission du prince de Biilow comme ambassadeur extraordinaire à Rome, mission annoncée et démentie à plusieurs reprises, devenait aussitôt certaine et officielle. Le gouvernement impérial accusait singulièrement les soucis que lui causait l'attitude de son ancienne alliée en considérant qu'il ne fallait pas un moindre personnage que l'ancien chancelier pour tenter de résoudre la difficulté italienne. Ce rappel à l'activité d'un homme d'Etat tombé en disgrâce était, en effet, hautement significatif. Nul n'ignorait que Guillaume II eût gardé une sérieuse rancune contre celui qu'il nommait autrefois son « fidèle Bernard », qu'il avait fait prince après le

coup de Tanger, mais dont la présence lui était devenue odieuse depuis les célèbres « journées de novembre », où le chancelier avait affecté de prendre le souverain sous sa protection après lui avoir infligé un désaveu et un blâme publics. Aussi, en chargeant M. de Bûlow de cette mission délicate, Guillaume II, dit-on, faisait ce double calcul : « Si Bûlow réussit, et dans mon personnel diplomatique je ne vois que lui qui soit capable de réussir, le bénéfice sera pour mon Empire et pour moi. S'il échoue, c'est que tout autre doit échouer à sa place. Son échec le diminuera et ma vengeance sera plus complète. » Cependant le départ du prince de Bûlow pour Rome était salué avec des cris de joie par les journaux allemands, et les Dernières nouvelle* de Munich, avec un mauvais goût parlait, parlaient d'un « coup de canon diplomatique de 120. quoi un organe nationaliste de Rome répliquait avec rudesse : « Philippe de Macédoine disait que toute forteresse peut être conquise par un à ne chargé d'or. Il paraît que l'âne chargé d'or serait arrivé à Rome voilà quelque temps, mais la forteresse de la politique italienne n'est pas tombée. Aujourd'hui l'Allemagne veut employer des moyens plus modernes et plus perfectionnés a\ < e le mortier diplomatique de 420 représenté par

M. de Biilow, mais l'Italie n'est pas une forteresse belge. » Ainsi, avant même que le prince de Bùlow fût de retour dans sa villa Malta, le malentendu surgissait, les susceptibilités nationales italiennes se trouvaient, — et à juste titre, — en éveil. Viciée dans l'œuf, la mission de l'envoyé extraordinaire était immanquablement vouée à l'échec.

L'autre incident déterminé par le discours de M. Salandra garde encore aujourd'hui un caractère mystérieux.

M. Salandra, le vendredi, avait exposé son programme. Le samedi, M. Giolitti prenait la parole au milieu de l'attention générale. Quelles déclarations allaient tomber de la bouche de l'homme le plus puissant de l'Italie, chef du gouvernement pendant de si longues années, toujours considéré comme maître de revenir au pouvoir à son heure?... Or M. Giolitti ne venait pas dire seulement qu'il soutiendrait M. Salandra de son vote. Il apportait une révélation grave, à savoir qu'au mois d'août 1913 l'Autriche avait averti le gouvernement italien qu'elle préparait déjà une action offensive contre la Serbie. Et, d'accord avec M. Giolitti, le marquis de San Giuliano avait fait répondre à Vienne qu'il se refusait à voir un casus fœderis dans une guerre déclarée par

l'Autriche à la Serbie et que, par conséquent, l'Italie, laissant le gouvernement austro-hongrois libre d'agir à ses risques et périls, observerait la neutralité.

Cette déclaration de l'ancien président du Conseil apportait un renfort à la thèse de M. Salandra. En même temps, elle accablait l'Autriche- Hongrie dont la préméditation se trouvait établie formellement. Mais peut-être la presse de la Triple-Entente étendit-elle alors les paroles de M. Giolitti dans un sens un peu différent de celui que cet homme d'Etat avait entendu leur donner. En lisant le compte rendu de la séance de Montecitorio, quelques observateurs avaient déjà conçu un doute. N'avait-on pas commis une légère méprise sur la véritable pensée de M. Giolitti ? Des témoins avaient remarqué l'insistance toute particulière avec laquelle l'orateur avait ajouté que le refus opposé par l'Italie à l'invitation de l'Autriche n'avait nullement troublé les relations amicales entre les deux puissances alliées. Dès lors, n'était-on pas autorisé à se demander si M. Giolitti n'avait pas voulu suggérer à la Chambre et à l'opinion publique cette idée que la Triplice, ayant survécu à l'incident de 1913, devait survivre également à la déclaration de neutralité de 1914? C'est du moins L'hypothèse

qui vint tout de suite à l'esprit de quelques-uns, hypothèse que. l'attitude prise dans la suite par M. Giolitti est, jusqu'à un certain point, venue fortifier.

Cependant, fort de l'approbation de la Chambre, puissamment soutenu par l'opinion publique, le ministère Salandra se mettait au travail. L'œuvre de préparation militaire redoublait d'activité et d'ardeur. M. Sonnino entamait avec le Ballplatz les négociations qu'il devait conduire avec une inébranlable fermeté jusqu'au terme, tandis que le prince de Bùlow, dans sa villa fleurie de roses, mettait en action toutes les ressources de son esprit, tous ses moyens d'influence, pour retenir l'Italie sur la pente, sans soupçonner, — et telle a été son erreur la plus lourde, — qu'il allait de la sorte alimenter lui-même le soulèvement national contre l'ingérence étrangère dans les affaires du pays.

Le Livre vert constitue un document à la fois politique et psychologique. C'est, dans le style sévère et mesuré de la diplomatie, un dialogue où deux états d'esprit apparaissent. Au comte Berchtold a pu succéder le baron Burian ; à un grand seigneur un peu las, un peu détaché, un

magnat hongrois plus actif et plus âpre : la conversation garde la même allure et c'est toujours M. Sonnino qui la conduit. En vain la diplomatie allemande s'efforce-t-elle d'intervenir, de jeter des ponts, de chercher des moyens termes. Du côté italien, il y a une volonté inflexible, une clarté de vues qui écartent tous les pièges, rendent toutes les ruses inutiles, découragent les arrièrepensées de duperie. Du côté austro-hongrois, sous les habiletés auxquelles le négociateur a recours, on sent une résignation, un fatalisme devant la rudesse de l'attaque. L'Autriche a l'impression que louvoyer ne lui servira de rien : à gagner du temps, tout au plus. Elle a compris, dès la première note apportée par le duc d'Avarna, que son vieux duel avec le Piémont reprenait, qu'une quatrième rencontre armée était inévitable. « L'Italie et l'Autriche ne peuvent être qu'alliées ou ennemies. » Le mot célèbre de Nigra se lit en marge de toutes les dépèches du Livre vert. Le comte Berchtold, le baron Burian se défendent, rompent et parent, mais subissent le jeu de leur rude adversaire. Le prince de Biilow, qui voudrait être le directeur de ce combat diplomatique, s'efforce de détourner les coups droits. Mais le prince de Biïlow propose et c'est M. Sonnino qui dispose.

Le 4 mai, le duc d'Avarna, d'ordre du ministre des affaires étrangères, laisse entre les mains du baron Burian la communication, — en français, — qui met le point final à des négociations de cinq mois et qui notifie au gouvernement austrohongrois que, son point de vue et celui du gouvernement italien étant inconciliables, « il est « inutile de maintenir à l'Alliance une apparence « formelle qui ne serait destinée qu'à dissimuler « la réalité d'une méfiance continuelle et de con- « trastes quotidiens. » C'est la rupture. Toutefois ce n'est pas encore la guerre. Au prince de Biilow, humilié de son échec, il reste un dernier, un fragile espoir : celui que l'Italie, au moment suprême, reculera devant la gravité de l'acte. Il compte sur l'événement extérieur ou intérieur qui modifiera les dispositions du gouvernement et du peuple italien. Et il redouble alors d'activité occulte. D'innombrables conciliabules ont lieu à la villa Malta où chaque nuit pénètrent, comme des conjurés, des visiteurs mystérieux, trahis seulement par le ronflement des automobiles, dont s'étonnent les habitants du paisible Pincio.

Le prince de Bùlow recourt à tous ses talents, à sa connaissance approfondie de la carte parlementaire et financière de l'Italie ; ne sait-il pas

insinuer avec à-propos qu'il est à demi-italien par son mariage et par ses goûts? Il s'est, en effet, allié à la famille de ce Minghetti, précurseur de la Triplice, qui, dès 1873, avait conduit Victor-Emmanuel II à Berlin et à Vienne... Le prince de Biilow a le tort, grave pour un politique, il a le travers, bien allemand, de se nourrir à l'excès de souvenirs historiques. Que ne regarde-t-il davantage autour de lui ? Voici que monte le flot du sentiment populaire. Déjà quelques bagarres ont eu lieu, ici et là, entre « neutralistes » et « interventistes », ces Gibelins et ces Guelfes de la nouvelle Italie. Mais le parti de l'intervention croît tous les jours en force. La dénonciation de l'alliance avec l'Autriche n'est pas encore officielle : elle est devinée, pressentie. Par une curieuse rencontre, cet événement, connu seulement de quelques hommes d'Etat et de quelques diplomates, se trouve coïncider avec le « Sacre des Mille », avec les fêtes organisées à Gênes en l'honneur de Garibaldi : commémoration qui venait juste à point pour surexciter le sentiment national.

Sur le rocher de Quarto, d'où. Le -"> mai 1860, Garibaldi et ses compagnons étaient partis, — Gavour fermant les yeux avec complaisance, — pour leur aventureuse expédition de Sicile, on

attendait de tous côtés que fussent proclamés les destins de l'Italie nouvelle. Le mot que se murmuraient les Génois cinquante-cinq ans plus tôt, le « partono stanotte », qu'ils s'annonçaient joyeusement en parlant des Mille, c'est à l'armée italienne, devenue l'une des grandes armées de l'Europe, avec ses millions de soldats, qu'il s'appliquait cette fois-ci. Le grand départ semblait prochain. Le roi, les ministres étaient attendus à Quarto, d'où ils devaient en faire l'annonce solennelle. Et, mettant fin à son exil volontaire, un poète italien revenait dans sa patrie pour ne pas manquer cette heure. M. Gabriele d'Annunzio avait déclaré qu'il ne rentrerait en Italie que le jour où l'Italie se réveillerait. Se doutait-il alors du rôle que les événements lui réservaient dans ce réveil ? Savait-il que, du rocher de Quarto, lui aussi devait partir pour des aventures?...

On peut dire que, durant cette journée de fête, tandis qu'on ignorait encore que la rupture avec l'Autriche fût un fait accompli, tout le peuple italien, l'Europe, le monde entier avaient les yeux fixés sur la roche historique. Là, pensait-on, serait annoncée l'entrée de l'Italie dans la guerre. . . Avec quels sentiments partagés fut accueillie la nouvelle que ni le roi ni les ministres n'assisteraient à la cérémonie, on se le rappelle encore,

les uns craignant un recul dont se félicitaient les autres. Tout de suite, pourtant, la dépêche d'excuse du roi mettait les choses au point. 11 suffisait de savoir lire pour interpréter justement le message. Peut-être ne contenait-il pas de mot aussi éclatant que le célèbre grido di dolore par lequel l'aïeul de Victor-Emmanuel III, dans une circonstance semblable, avait ému toute l'Europe. Mais le roi révélait sa pensée et son dessein en évoquant, précisément, la mémoire de son aïeul, et en associant, au souvenir du « galant homme », et le souvenir de celui qui, le premier, avait « préconisé l'unité de la patrie », et celui de ce « capitaine des Mille » parti de la rive célèbre de la mer ligurienne, « avec une audace immortelle, vers un sort immortel. » Victor-Emmanuel II, Mazzini, Garibaldi : cette trinité hardiment rapprochée par le roi, c'était le symbole du Risorgimento qui réapparaissait, c'était la quatrième guerre de sa libération et de son extension nationales promise à l'Italie : il était impossible de s'y tromper. Aussi un grand journal de Milan, favorable à l'intervention, définissait la situation <mi imprimant cette simple ligne : « Quarto ne marque pas%une fin mais un commencement. »

Personne ne l'avait mieux compris que le prince de Biilow. Renseigné jour par jour sur la marché

des négociations de M. Sonnino, il avait vu s'évanouir Tune après l'autre ses espérances. Il avait brûlé ses dernières cartouches dans une audience du Quirinal où, peut-être, — ce point n'est pas encore éclairci, — il avait apporté au roi une lettre autographe de Guillaume II, suprême adjuration d'un ancien allié. M. de Bûlow, à partir de ce moment-là, ne pouvait plus se faire d'illusions : sa mission avait échoué. Avec son expérience des choses et des hommes, il est douteux qu'il ait trouvé de fortes raisons d'espérer dans l'incident même qui était sur le point de survenir, et qui semblait pouvoir tout remettre en question. Et s'il n'a pas voulu quitter la partie sans avoir tenté jusqu'au bout la fortune, bien des mots qu'on rapporte de lui laisseraient conclure qu'il ne croyait plus au succès.

Pourtant, ce n'était pas un effort négligeable que tentaient les derniers partisans de la neutralité, au lendemain de Quarto. Le jour où M. Giolitti quitta sa villa de Gavour pour se rendre à Rome, — c'était le 7 mai, — toute l'opinion publique italienne, avec son sens si aigu de la politique, comprit qu'une péripétie décisive allait s'accomplir.

Loin du pouvoir, d'où il s'était, quelques mois avant la guerre, retiré volontairement, M. Gio-

litti passait pour être resté la personnalité la plus influente de toute l'Italie. L'homme d'Etat qui avait engagé la campagne de Tripolitaine, donné à son pays le suffrage universel, régné sur le Parlement, où sa main puissante avait fondu les partis et laissé survivre une seule majorité, la majorité giolittienne, — cet homme d'Etat pouvait-il parler sans qu'il fût plus que probable qu'il serait entendu ? Pouvait-il montrer le désir de reprendre le pouvoir sans que le pouvoir dût immédiatement lui être remis? Est-ce qu'il n'avait pas, en somme, délégué le gouvernement à M. Salandra comme à un lieutenant qu'il se proposait de remplacer, lorsque la charge deviendrait trop lourde et demanderait le retour du vieux pilote? Et puis, c'était le Piémont, et nonseulement le Piémont commerçant, industriel et financier, mais encore le Piémont militaire et loyaliste, que représentait M. Giolitti, où M. Giolitti était maître, c'était le Piémont, cœur de la monarchie, qui semblait venir avec lui à Rome, se présenter au Parlement et au Palais royal... A tenir compte de tous ces éléments, la démarche de M. Giolitti, de qui l'on connaissait les doutes sur l'attitude la meilleure à observer par l'Italie, pouvait sembler capable d'arrêter net l'intervention.

Il importe d'ailleurs de se représenter de sangfroid les raisons pour lesquelles M. Giolitti était si peu disposé à accepter l'idée de la guerre. Sa thèse tenait en un mot : le parecchio, un mot qui n'a été si impopulaire que parce qu'il entraînait un sens diminutif (1) et que l'état d'esprit le plus général, en Italie, noblement ambitieux, tourné vers la grandeur et l'expansion nationales, était hostile aux combinaisons et aux marchandages. M. Giolitti voyait la situation comme un homme positif, économe, qui n'aime pas le jeu, qui écarte le risque, qui se dit qu'un tiens vaut mieux que deux tu l'auras, surtout lorsque, pour l'avoir, il faut courir toutes les incertitudes d'une guerre, exposer de précieuses existences, payer les frais d'une campagne. Plus d'une fable de notre La Fontaine, plus d'un proverbe de Cervantes eussent peut-être donné raison sur ce point à M. Giolitti. Mais il y avait dans son cas autre chose encore : M. Giolitti appartient à une génération déjà ancienne, qui a vu les commencements de l'Italie nouvelle, qui a connu l'ère des difficultés et qui, naturellement, incline à la modération et à la

(1) Parecchio est un terme qui s'emploie surtout dans le langage piémontais. On la traduit en français par « quelque chose ». Le vrai sens serait plutôt « un certain nombre de choses », et même, étant donné le caractère familier de l'expression, « pas mal de choses ».

prudence. Pour ces calculateurs, les propositions de l'Autriche étaient plus qu'acceptables, elles étaient tentantes. « Prenons donc ce qu'on nous « donne pour rien, pensaient-ils. Si ce parce* -/no, « ce quelque chose qui paiera notre neutralité, « n'est pas tout à fait ce que nous pouvons dési- « rer de mieux, il aura du moins l'avantage de (< n'avoir coûté ni une goutte de sang italien ni « un sou de notre trésor... » Arguments propres à porter, assurément, sur un grave Sénat, chenu, un peu timoré, se défiant des coups d'enthousiasme. Arguments plus péremptoires encore, arguments irrésistibles en face d'une assemblée d'actionnaires. M. Giolitti comptait, le jour où la discussion viendrait devant la Chambre, emporter aisément les objections et les obstacles avec son autorité, son prestige, sa dextérité de grand parlementaire. Quant à l'opinion publique, il ne la faisait pas entrer dans ses calculs. C'est pourquoi on le vit écarter comme d'importuns et négligeables murmures les cris : A bas le parecchiol poussés à Turin sur son passage par quelques étudiants. A Rome, pourtant, il devait retrouver, à sa vive surprise, ces manifestations singulièrement grandies et chaque jour grossissante-. Le public avait eu l'intuition très nette que p< telle quelle, devant la Chambre, la question serait

certainement résolue dans un sens contraire à ses vœux, que l'ancien président du conseil, au premier signe, retrouverait sa vieille et fidèle majorité. Ce serait une sorte de retour de l'île d'Elbe parlementaire. L'arrivée de M. Giolitti à Rome provoquait donc aussitôt une émotion, une agitation considérables. Et l'on allait assister à ce spectacle étrange : l'homme naguère le plus influent, le moins discuté de toute l'Italie, le dictateur aux mains robustes, qui avait pétri si longtemps la vie publique italienne, mis en échec, pour la première fois, par un mouvement populaire, un mouvement de la rue, dont la direction serait prise par un poète, — chose peut-être, celle-là, plus imprévue, plus extraordinaire encore, la dernière, à coup sûr, à laquelle s'attendît M. Giolitti, accoutumé à ne compter qu'avec la psychologie des assemblées et les usages du régime représentatif.

Le 12 mai, M. Gabriele d'Annunzio arrivait à Rome par un train du soir. La ville était déjà surexcitée par les rumeurs des derniers jours, par les bruits qui couraient de toutes parts au sujet des « intrigues neutralistes » et de la « conjuration parlementaire ». Les Romains avaient pris hautement parti pour la guerre et pour M. Salandra. La présence de M. Giolitti à Rome

les alarmait et les irritait. En vain M. Giolitti, dans une lettre publique à la Tribuna, affirmait-il qu'il n'était jamais entré dans ses intentions de renverser le ministère, et qu'il s'était borné à répondre à une convocation du roi et du président du conseil lui-même, avec lesquels il devait avoir des entretiens sur la situation générale : il n'y a pas lieu, sur ce point, de mettre en doute la loyauté de M. Giolitti. Malheureusement pour lui, il avait des amis, une clientèle, et même il trouvait des partisans de circonstance, beaucoup moins modérés, beaucoup moins circonspects, et qui le compromettaient comme à plaisir. En l'espace de quelques jours, M. Giolitti se trouvait être devenu le prisonnier de son parti. Son point de vue d'homme d'Etat, pesant avec soin, avec scrupule, le pour et le contre de l'intervention italienne, disparaissait dans le tumulte créé par le grand conflit de deux idées, de deux passions opposées. M. Giolitti se trouvait débordé. Rome traversait de ces heures où le vent de la popularité et de l'impopularité souffle où il veut, capricieusement, parfois au hasard. Très vite, il souffla en tempête. Aucune explication n'avait plu^ dfl chance d'être écoutée. Guelfe ou Gibelin, on se trouvait classé sans recours et les noms propres devenaient des drapeaux. Pareil à Farinata degîj

Uberti, M. Giolitti aura pu se poser la question douloureuse : « Pourquoi ce peuple me hait-il? »

Cependant le même phénomène portait M. Gabriele d'Annunzio à la tête de la foule favorable à l'intervention. Qu'un lettré subtil, un poète savant, un écrivain d'un esthétisme raffiné, inaccessible au vulgaire, soit devenu un tribun, un excitateur des masses, c'est un des traits les plus remarquables de cette période agitée, un de ceux qui seront retenus par l'histoire. L'Italie est, dans le monde moderne, une des terres privilégiées où ces métamorphoses restent possibles, où la littérature est mêlée à la vie, où chacun est accessible au lyrisme, le porte à fleur de peau. Il faut penser à Lamartine en 1848 pour trouver un précédent à ce rôle joué par la poésie dans un grand mouvement politique : encore les poèmes de Lamartine faisaient-ils, comme ses discours, appel aux sentiments les plus généraux, on pourrait dire aux lieux communs du cœur, tandis que, chez M. d'Annunzio, tout est docte, même le langage des passions, même l'expression du patriotisme et du loyalisme. Partout ailleurs qu'en un pays méditerranéen, M. Gabriele d'Annunzio eût paru voué à jamais à l'incompréhension de la foule, destiné à la tour d'ivoire...

Le 12 mai, première soirée de contact avec

Rome, cent cinquante mille personnes étaient venues l'accueillir. M. (TAnnunzio, du balcon rie l'hôtel Regina, — en face du palais de la reinemère qui, de ses fenêtres, assistait au spectacle, — avait prononcé un discours pareil à ses discours du Quarto et de Gênes, harangue sonore, où le nationalisme était nourri de poésie classique et d'histoire, où les souvenirs du Risorgimento et les mots célèbres des chefs et des soldats garibaldiens étaient mariés à des vers de Dante. Le premier discours de M. d'Annunzio aux Romains n'avait qu'un thème : le patriotisme. C'est par la force des événements que les discours suivants allaient prendre des touches plus violentes, des accents de guerre civile...

Quelles manœuvres, quelles menaces, quelles influences auront été mises en jeu, au dernier moment, pour tenter d'empêcher l'intervention de l'Italie? G'esl une histoire encore mystérieuse dans les détails, mais dont les grandes lignes sont fort claires. M. Giolitti se sera-t-il rendu compte que sa présence à Rome avait à tout le moins entretenu une équivoque, donne un point d'appui et un argument aux neutralistes, les avait

LE MOIS HISTORIQUE DE L'ITALIE (MAI 1015) 25i

mis ;i môme (l'exercer une pression sur le gouvernement et les milieux parlementaires ? Le Parlement devait se réunir le 20 mai pour décider de la paix ou de la guerre. En faisant courir avec insistance le bruit que la majorité de la Chambre, toujours « giolittienne », n'accepterait pas la guerre, en mettant en avant le nom et l'autorité de M. Giolitti, on troublait le monde politique, on affaiblissait le ministère, on détruisait d'avance l'effet des décisions que le président du Conseil devait faire connaître. Il ne semblait plus du tout certain qu'il y eût à la Chambre une majorité pour la rupture avec l'Autriche et l'intervention armée. Un peu d'intimidation exercée sur le Cabinet, un peu de chantage sur la Chambre : et le « neutralisme » pouvait se flatter d'enterrer par un vote les résultats obtenus en six mois de diplomatie par M. Salandra et M. Sonnino.

Cependant, à la grande déception des « conjurés », leur plan devait être percé à jour, les événements prendre une tournure bien différente de celle qu'ils avaient espérée. Comme il arrive à tous les politiques qui voient échouer des calculs de cette espèce, les partisans de la neutralité avaient compté sans le grand air du dehors. Ils avaient élaboré une combinaison de couloir,

conforme à la nature des choses parlementaires. Ile avaient compté, de la part de M. Salandra, sur une acceptation pure et simple de la rencontre qu'ils lui avaient fixée. Ils n'avaient oublié qu'un point : c'est que, jusqu'au 20 mai, M. Salandra avait le temps d'agir, de se créer une situation qui lui permît de s'imposer au Parlement en s'appuyant sur des forces étrangères au Parlement. En une semaine, en effet, la face des choses allait se retourner à l'avantage de M. Salandra qui, jouant avec hardiesse, ne craignait pas de faire appel au sentiment public. Le 13 mai, la nouvelle avait couru, prenant d'heure en heure plus de force, que M. Salandra, devant l'opposition neutraliste, allait renoncer au pouvoir. L'émotion montait dans Rome et, le soir, la même foule qui, la veille, avait acclamé M. d'Annunzio, se trouvait rassemblée sous ses fenêtres et réclamait de nouveau sa parole. Le poète obéit au vœu de la foule. Mais combien son accent avait changé depuis la veille ! Ce discours, il en a donné le texte dans le recueil d' « oraisons et de messages » qu'il a intitulé « Per la piu grande Italia. » Il l'a publié au chapitre de « la loi de Rome », sous ce titre, d'un Tite-Live un peu romantique : « Harangue au peuple romain en tumulte. » Elle fait penser, cette harangue,

à celles que Brutus et Antoine prononcent sur le forum, dans le Jules César de Shakespeare. On évoque, en effet, en lisant ces pages, les jours les plus tumultueux que, dans sa longue histoire, ait traversés la Ville éternelle.

« Compagnons, s'écriait le poète, ce n'est plus le temps de parler mais d'agir; ce n'est plus le temps des discours mais des actes, et des actes romains.

« Si l'on regarde comme un crime le fait d'inviter les citoyens à la violence, je me vanterai de ce crime, je le prendrai sur moi seul...

« Ecoutez-moi. Entendez-moi. La trahison aujourd'hui est manifeste. Nous n'en respirons pas seulement l'horrible odeur : nous en sentons déjà tout le poids ignominieux. La trahison s'accomplit à Rome, dans la cité de l'âme, dans la cité de vie ! Dans notre Rome, on tente d'étrangler la Patrie avec une corde prussienne... C'est à Rome que s'accomplit cet assassinat. Et si je suis le premier à le crier, et si je suis le seul, demain vous nie tiendrez compte de ce courage. Mais peu m'importe !...

« Écoutez. Nous sommes sur le point d'être vendus comme un vil troupeau. Sur notre dignité humaine, sur la dignité de chacun de nous, sur le front de chacun de nous, sur le mien comme sur le vôtre, comme sur celui de vos fils, sur celui de vos enfants à naître, il y a la menace d'une marque servile. S'appeler Italien, ce sera porter un nom qui fera rougir, un nom qui fera se cacher de honte, un nom qui brûlera les lèvres. »

Il n'est pas difficile d'imaginer l'effet que des paroles aussi enflammées devaient exercer sur

une foule dont les nerfs étaient soumis depuis longtemps à de si rudes e'preuves. Il y avait, dans ce discours, comme des ardeurs de guerre civile et ce furent bien des manifestations de guerre civile qui éclatèrent, le lendemain, lorsque la démission du ministère Salandra fut officiellement connue. « La guerre ou la révolution, » ne craignirent pas de dire alors deux députés interventionnistes, les honorables Pais et Faustini, en s'adressant à la foule. Les signes avantcoureurs d'un soulèvement populaire se montrèrent en effet. Chose remarquable : depuis le début de la guerre générale, c'était la première fois qu'on voyait se produire dans une capitale européenne un mouvement d'opinion profond, la première fois que des comités insurrectionnels se formaient, que des barricades menaçaient de se dresser (il en fut ébauché dans la via Yiminale). Et, grand signe des temps, il ne s'agissait pas de proclamer la République ou la Commune, mais de protester contre une majorité parlementaire trop disposée, au gré du peuple, à accepter les propositions, à subir la pression «l'un ambassadeur étranger.

On s'est mal et insufiisamment représente, de loin, la violence de ces « journées. » On mal rendu compte de la passion qui avait soulevé

Rome, immédiatement suivie de toutes les grandes villes d'Italie. Montecitorio, à un moment donné, fut envahi par la foule. Et si les manifestants, peu familiers avec les détours du Parlement, ne s'étaient égarés dans les couloirs de la Chambre, d'où la police réussit à les faire sortir, s'ils étaient arrivés d'un élan jusqu'à la salle des séances, il est difficile de prévoir les scènes qui se seraient passées. À travers les rues, cependant, avait commencé une véritable chasse aux neutralistes notoires : c'est miracle, peut-on dire, que le sang n'ait pas coulé. Reconnus, plusieurs hommes politiques, anciens lieutenants et collaborateurs de M. Giolitti, traités depuis quelques jours, eux et leur chef, avec une extrême violence par une partie de la presse, furent hués, menacés, dégagés à la fin par les carabiniers, mais à grand peine. M. Rertolini, en particulier, passa un fort mauvais quart d'heure, où divers souvenirs de banques et de chemins de fer lui furent vivement rappelés. Bientôt, le gouvernement, qui avait attentivement veillé à la sécurité de tous, devait conseiller à M. Giolitti, pour le bien général, dans l'intérêt de l'ordre, de regagner sa villa piémontaise : telle était l'effervescence publique, tel était à son égard le langage des journaux qu'on pouvait, en effet, regarder sa

vie comme étant en péril. Quant aux députés neutralistes les plus gravement impopulaires, ils devaient, sur l'avis de la sûreté générale, passer la nuit qui précéda la séance du 20 mai, non pas à leur domicile, mais dans un hôtel qui fait face à Montecitorio : ils n'eurent ainsi, pour se rendre à la Chambre, sans reprendre contact avec la foule hostile, qu'à traverser la petite place, fermée à toutes ses issues par des détachements de police protecteurs. Ainsi se peignait aux yeux le désaccord qui séparait la nation du Parlement, et l'on ne manqua pas de s'amuser de cette allégorie, assez humiliante pour les « giolittiens, » pour ceux que la presse nationaliste surnommait la « camorra giolittienne. »

Pour comprendre l'état d'esprit de la population romaine, il faut se rappeler qu'aux dernières élections le suffrage universel venait de s'y partager entre les nationalistes, parti nouveau-né, à la fois réactionnaire, démagogique et doctrinaire, — et les démocrates traditionnels, héritiers de Garibaldi et de Mazzini, représentants de l'idée irrédentiste, champions de l'achèvement de l'unité italienne. Toutes les forces de la capitale, tous ses éléments intellectuels et moraux, son élite aussi bien que sa plèbe, se trouvaient ainsi orientés dans la même direction. Les nationalistes-impérialistes de

YIdea Nazionale, qui se flattent de bannir toute sentimentalité de la politique, de se placer au seul point de vue de l'intérêt national italien, parlaient le même langage passionné que les écrivains du Messaggero, libres penseurs et unitaires à l'ancienne mode. Une sorte de comité de salut public s'était même formé, où les chefs de ces deux camps, les rédacteurs de ces deux organes se rencontraient, se concertaient, songeaient peutêtre, si les choses devaient aller plus loin, à une action politique commune. Pendant quarante-huit heures, il y a eu en puissance, à Rome, à Milan, dans dix autres centres d'Italie, l'équivalent de certaines journées révolutionnaires de la période du Risorgimento. Impatience de l'intervention étrangère, sommation au gouvernement de faire la guerre, jusqu'au cri fameux : « Dehors les barbares ! » rien n'a manqué à ces recommencements de l'histoire.

L'émotion, l'indignation, la colère de Rome furent portées à leur plus haut point, dans la soirée du 1 1 mai, par une nouvelle harangue publique de M. d'Annunzio. Les accusations directes, les renseignements précis que le poète apportait dans ce discours en faisaient un acte politique d'une haute portée, après lequel des mouvements décisifs de l'opinion publique ne pouvaient man-

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quer de se produire. Voici, d'ailleurs, traduits eii français pour la première fois, les passages capitaux de cette philippique. Erigeant la foule en tribunal, l'orateur lui parlait en ces termes :

« Nous sommes assemblés ici pour juger un crime de haute trahison et pour dénoncer au mépris et à la vengeance des bons citoyens le coupable, les coupables.

« Ce que je vous dis ici, ce ne sont pas des paroles d'enflure, c'est la qualification précise d'un fait avéré.

« Le gouvernement italien, celui qui, hier soir, a remis sa démission entre les mains du roi, avait aboli, le 4 mai, à la veille du Sacre des Mille, le traité de la Triple-Alliance. Ce traité, il l'avait déclaré, en ce qui concerne l'Autriche, caduc et nul. De cette formule même, je puis affirmer l'exactitude; je répète : caduc et nul.

« Le gouvernement d'Italie, celui qui, hier soir, a remis sa démission entre les mains du roi, avait, en conséquence, pris des accords précis avec un autre groupe de nations, engagements graves, définitifs, renforcés d'un échange de plans stratégiques, d'un projet d'action militaire combiné.

« Telle est la vérité, la vérité indéniable. De ces faits, j'ai eu communication certaine avant de quitter la France, où des officiers de notre etat-major et de notre marine étaient déjà arrivés et s'étaient mis au travail.

Donc, d'une part, il y avait un traité aboli: de

l'antre, un accord réalisé. D'une part. L'honneur du

revendiqué j df l'autre, l'honneur du j).i\

La fusion magnanime, telle qu'elle a été augurée

à Quarto, allait s'accomplir. Les discussions se cal-

l.l, MOIS HISTORIQUE DE L'ITALIE (MAI 101.,) 2\\<j

niaient. La nécessité idéale avait raison de toutes les misères politiques. L'armée était vaillante et confiante. Des exemples de vertus civiques commençaient à resplendir sur le tumulte apaisé. Le bon ferment faisait déjà lever la masse inerte.

« Et voici que l'effort douloureux de mois et de mois est interrompu par une agression imprévue et vile. Cette agression est inspirée, excitée, aidée par l'étranger. Elle a pour auteurs un homme d'Etat italien, des membres du Parlement italien en commerce avec l'étranger, au service de l'étranger, pour avilir, pour asservir, pour déshonorer l'Italie au bénéfice de l'étranger.

« Gela est patent, cela est indéniable. Ecoutez. Le chef des malfaiteurs, dont l'âme n'est qu'un froid mensonge articulé de souples astuces, de même que le triste sac du poulpe est muni d'adroites tentacules, le conducteur de la basse entreprise connaissait l'abolition de l'ancien traité. Et il connaissait là constitution du nouveau, l'un et l'autre conclus avec le consentement du roi.

m Donc, il trahit le roi, il trahit la patrie.

« Contre le roi, contre. la patrie, il sert l'étranger. Il est coupable de trahison. Et ce n'est pas là une manière injurieuse de m'exprimer, ce n'est pas un abus de style polémique, mais la réalité, mais la vérité, selon la forme la plus notoire de ce crime.

« Voilà ce que nous devons démontrer au pays, ce que nous devons imprimer dans la conscience de la nation.

« Ecoutez, écoutez. La patrie est en danger. La patrie est sur le point d'aller à sa perte. Pour la sauver d'une ruine et d'une ignominie irréparables, chacun de nous a le devoir de se donner lui-même tout entier, et de s'armer de toutes les armes.

« Un ministère formé par le signor Bùlow ne semble pas avoir l'approbation du roi d'Italie. Mais, gras ou maigres, les serviteurs du signor Bùlow ne se résigneront pas.

« Tant qu'ils ne seront pas emmurés dans leurs basses officines, ils chercheront à empoisonner la vie italienne, à contaminer parmi nous toute chose puissante et belle.

« Pour cela, je le répète, tout bon citoyen doit être un soldat contre l'ennemi de l'intérieur ; tout bon citoyen doit le combattre sans trêve, sans quartier. Le même sang doit couler, ce sera du sang béni, comme celui qui est versé dans les tranchées.

« Le Parlement italien se rouvrira le 20 mai... Et le 20 mai est l'anniversaire de la prodigieuse marche de Garibaldi, la marche sur le Parc de Palerme.

« Cet anniversaire, célébrons-le en fermant l'entrée du Parlement aux valets de la villa Malta, en les repoussant vers leur hypocrite patron.

« Et, dans le Parlement italien, les hommes libres, affranchis des laides promiscuités, proclameront la liberté et l'achèvement de la Patrie. »

On juge de l'émotion que devait produire sur la foule un tel langage, appuyé par des révélations, aussi émouvantes, d'un caractère en même temps aussi insolite, sur les dessons diplomatiques du conflit européen : la place publique redevenait le forum où les affaires de l'Etat étaient exp< aux citoyens... Ainsi, le nom, l'honneur de la nation étaiont en jeu. Non seulement l'accomplie ment des destinée^ nationales risquai! d'être arrêté

LK MOIS HISTORIQUE DE L'ITALIE MAI latS 2l»l

par Tintervention étrangère, mais encore les engagements de l'Italie envers d'autres puissances ne seraient pas tenus. C'était la servitude, c'était Thumiliation, et l'opinion publique en était touchée au point le plus sensible : au cours de ces journées ardentes et tumultueuses, l'idée nationaliste, lentement préparée depuis dix ans, développée déjà par l'expédition de Libye, fit un bond immense. Combien de forces morales, de courants intellectuels, de traditions peut-être inconsciemment nourries, combien de sentiments contraires, de velléités jusqu'alors obscures émergèrent et réalisèrent leur conjonction à ce moment-là ! La fierté du citoyen romain, — qui, de nos jours, n'a pas vainement relevé dans sa vie municipale le symbole du S. P. Q. R., — s'unissait aux souvenirs du Risorgimento et à la claire notion que possède l'Italie contemporaine de ses droits et de ses devoirs de grande puissance. Quelle erreur, quelle fausse note, quelle lourde faute, de la part du prince de Bûlow, de n'avoir pas compris que sa mission extraordinaire, l'importance de son personnage, les allées et venues, si suspectes, de la villa Malta, devaient justement alarmer les susceptibilités du peuple italien, encore si près des souvenirs de la domination étrangère ! Ce sentiment de la dignité et de l'indépendance natio-

B62 LA GUERRB f:t litalik

nales, sentiment si puissant, si déterminant dans cette crise de mai 1915, a trouvé d'ailleurs en M. Guglielmo Ferrero un interprète qui a su en mettre en relief le caractère historique, de même que M. d'Annunzio l'avait lyriquement traduit.

« Le prince de Biïlow », écrivait dans le Seco/o l'émment historien, « le prince de Biilow a tenté « de renverser un gouvernement légal qu'il savait « inaccessible à ses propositions. Ce sont là des « méthodes dont la diplomatie allemande se sert « à Gonstantinople et à Téhéran, et dont elle se « servait à Fez avant que le Maroc fût placé sous « le protectorat de la France. L'ambassadeur qui « aurait fait, dans une capitale européenne quel- « conque, ce que M. de Biilow a fait à Borne, aurait « dû être rappelé immédiatement sur la demande; « de la puissance auprès de laquelle il était Ééefé» « dite. Cette crise formidable devra décider à la « face du monde si l'Italie est disposée à tolère* « que la diplomatie allemande la traite comme la « Turquie, la Perse et le Maroc, et ne fasse pa< m de distinction entre Borne et Byzance. »

Ces soulèvements du patriotisme italien contre le représentant impérial, le missus dorniniCUi de Guillaume II, nous ont rappelé bien des fois une chose vue d<' la vie romaine, vieille de plusieurs

ce

années déjà, où trois des personnages destinés à jouer un rôle de premier ordre dans les circonsnces que nous racontons, nous étaient apparus ôte à côte, réunis par les conventions du monde qui rassemblent amis et ennemis dans les mêmes salons. Il y avait réception au palais Farnèse. Sous les voûtes magnifiques, où sont peintes les puissantes mythologies de Carache, aflluaient, avec le personnel des ambassades, les représentants du monde politique italien et de l'aristocratie romaine. Il y avait aussi une mission militaire française, conduite par un général qui devait être gouverneur de Paris dans des circonstances tragiques. Combien, depuis, ont pu se rencontrer face à face sur les champs de bataille qui, ce soir-là, devisaient autour du buffet garni des vins d'une Champagne que les armées allemandes n'avaient pas encore ravagée! Ce soir-là aussi, dans ces temps qui nous semblent si lointains, où la paix régnait encore sur l'Europe, l'ambassadeur de France avait invité le prince de Bulow, comme il avait prié tous les étrangers de distinction de séjour à Rome. Qui eût dit alors que l'ancien chancelier de l'Empire allemand, retiré dans sa villa Malta, à peu près comme Bismarck, après sa disgrâce, avait pris sa retraite à Varzin, serait bientôt chargé par son maître do

tenter un suprême effort pour garder l'Italie dans l'alliance des deux Empires du Centre?...

Le hasard fit qu'à un moment donné l'ambassadeur de France, M. Tittoni et le prince de Bùlow se trouvèrent sous nos regards dans le même salon de l'admirable palais, qui est la maison de la France à Rome. Quels intéressants contrastes formaient la physionomie si fine et si nuancée de M. Camille Barrère, et le visage vigoureusement dessiné, éclairé d'un regard de feu, du diplomate italien, avec la forte carrure germanique du prince de Bùlow, surmontée d'une figure poupine au milieu de laquelle s'ouvrait une large bouche, véritable image des appétits de conquête allemands. Au moment même où cette bouche voulait sourire, elle avait déjà l'air de vouloir tout avaler. Il y avait un renseignement précis, une indication digne d'être retenue, dans l'opposition qu'offrait la personne de l'ancien chancelier avec l'ambassadeur français et le ministre italien. Que, dans une circonstance difficile, ces trois sortes d'hommes fussent mises en contact, et il n'était guère douteux que le prince de Bùlow, quelque expérimenté qu'il fut, ne dut commettre, entraîné par la brutalité prussienne, par son excessive confiance dans les forces allemandes, de ces fautes auxquelles les Latins sont

immédiatement sensibles, de celles dont il faut se garder avec eux.

Là-dessus, le sentiment des Italiens est unanime. « Le prince de Bùlow, nous disait un ancien ambassadeur d'Italie, s'est attaché avant tout et presque uniquement à l'opinion de nombreux députés neutralistes, qui allaient répétant que la guerre était une' grosse, une très grosse affaire. Les hésitations de ces hommes politiques lui étaient connues. Et le prince de Bùlow venait leur suggérer ceci : « Ce que le patriotisme italien désire, je puis vous le procurer en vous dispensant de courir la fortune des armes. » Ce rôle, c'était celui de Méphistophélès : le prince de Bûlow n'est pas allé plus loin. 11 s'est arrêté à l'épiderme du pays, et il n'a pas senti la chair sous l'épiderme. Ce qui prouve que, s'il passe en Allemagne pour avoir de la finesse, il est dépourvu de véritable pénétration. Le prince de Bùlow avait indiqué à l'Italie des combinaisons et des compensations possibles aux dépens d'autres Etats que l'Autriche. Il nous avait montré le chemin de Tunis, le chemin de l'Egypte. Et il ne lui est pas venu à l'esprit que ces tentations devaient rester sans effet parce que les Italiens avaient eu très vite le sentiment que, dans la crise européenne, le profit qui dure, joint à

206 LA (iUERRE ET L'ITALIE

l'honneur qui ne meurt pas, se trouvait du cote des Alliés, et non pas du côté des empires maniques. À des annexions faciles, sans gloire et d'ailleurs incertaines, le peuple italien a proféré la conquête, au prix du sang, de la terra pa* trum, du sol revendiqué par lui depuis de si longues années, en sorte qu'une Italie grandie matériellement et moralement sortît de cette guerre contre ses anciens alliés, tandis que les combinaisons, si avantageuses fussent-elles — et elles ne l'étaient guère, — que proposait le prince de Bùlow, ne pouvaient laisser qu'une Italie amoindrie et même, il faut dire le mot, une Italie déconsidérée... »

Mais, pour que le prince de Biilovv pût comprendre cela, il eût fallu d'abord qu'il commençât par ne plus sentir ni penser comme un Allemand, et par ne plus nourrir dans ses veines dû sang d'authentique prussien.

« Ce qui a été particulièrement intoléra ble à l'opinion italienne, nous disait encore un tribun populaire, c'est que le prince de Bfilow, am sadeur d'un Etat étranger, ait prétendu traiter avec un groupe du parlement, se soit môle de nos affaires intérieures, ait tenté de 0? dans le inonde politique, un courant contraire à l'action du gouvernement. Par là. le prince dé

Biilow a laissé percer les plans de l'Allemagne sur l'Italie. Il a trahi l'arrière-pensée de nos anciens alliés, qui était de nous manœuvrer à leur guise. Gela, l'Italie l'a compris à merveille et elle ne l'a pas supporté. L'indignation populaire a éclaté, et la guerre a été virtuellement déclarée du jour où le peuple italien a senti l'oppression étrangère... »

Le prince de Biilow aurait du savoir, en effet, que peu de peuples sont aussi sensibles que le peuple italien, à tout ce qui est de nature à lui faire craindre l'intervention et la domination de l'étranger. L'Italie a assez souffert pour connaître la destinée d'un pays qui ne possède plus son indépendance nationale. Les souvenirs de l'occupation autrichienne ne sont pas si lointains. Et l'on a vu, dans un éclair, revenir le tedesco. On a vu le « barbare » repassant les Alpes, redescendant en Italie, selon d'anciennes aspirations historiques, toujours agissantes sur les peuples de Germanie. L'invasion s'approchait, en effet, bien qu'elle revêtit la forme politique d'une alliance, la forme économique d'une collaboration commerciale et financière. L'Italie, depuis quelques années, commençait à s'apercevoir qu'elle n'avait chassé l'Allemand, sous son aspect autrichien, par une porte, que pour le voir rentrer, sous son as-

pect prussien, par la fenêtre. De là, l'immense soulagement, la satisfaction profonde que la rupture avec les Empires du Centre aura apportés.

Ce n'est qu'au dernier moment que le prince de Biïlow aperçut l'étendue de son imprudence et de sa faute. Comme on apprenait à la villa Malta que la foule venait de se livrer à une manifestation de sympathie devant le palais Farnèse, acclamant la France, acclamant la Triple-Entente, acclamant notre ambassadeur, M. Camille Barrère, l'heureux et patient ouvrier de l'accord franco-italien, quelqu'un, pensant peut-être faire plaisir à l'ancien chancelier de Guillaume II, s'écria que ces démonstrations populaires étaient sans valeur, qu'il ne s'agissait que d'une plèbe sans idées ni conscience, à qui des agents provocateurs avaient distribué de l'argent. Mais, se retrouvant homme d'Etat, et dissipant les illusions de son entourage, le prince de Bulow se contenta, dit-on, de répondre à ces propos légers, et de l'accent le plus grave :

« — Ne croyez pas qu'un peuple se lève pour « quelques deniers. Ce qui anime l'Italie, c'est « une grande passion nationale, et c'est contre « nous que cette passion l'a dressée... »

Cette intelligence de la situation était venue trop tard et le prince de Biïlow avait la philoso-

phie de l'escalier, ou, plutôt, des lettres de rappel. Parmi les erreurs psychologiques, les fautes d'intuition, les preuves d'inaptitude à entrer dans l'esprit d'autrui que les Allemands auront montrées au cours de cette guerre, on n'a que l'embarras du choix. Dans le cas italien, ils ont été d'une maladresse suprême, venue d'une méconnaissance complète de l'Italie. L'Allemagne qui a été battue à Rome au mois de mai 1915, ce n'est pas seulement l'Allemagne diplomatique et politique, c'est l'Allemagne historienne, l'Allemagne intellectuelle, l'Allemagne si fière de sa science et de l'amas de ses connaissances et de ses documents.

A ce moment, où l'émotion populaire atteignit le plus haut degré, on vit le drame approcher du dénouement en suivant, si l'on peut ainsi dire, les règles classiques. L'Italie était à un carrefour, elle avait à choisir entre deux politiques. Et qui restait maître de ce choix, qui serait l'arbitre supérieur? D'un mouvement naturel, la foule se tournait vers l'une des collines de Rome, celle où s'érige le palais royal. C'est à l'héritier de ceux qui avaient fondé l'Italie moderne que le

peuple demandait de traduire le sentiment national. C'est en lui qu'il plaçait toute sa confiance. Ainsi, par le mécanisme strictement constitutionnel de la démission du ministère, la crise avait pour conséquence de laisser face à face l'opinion publique et la monarchie. Sûr du sentiment populaire, M. Salandrane Tétait pas moins, peutêtre, du sentiment royal. En mettant ces deux forces en contact, son habile et opportune retraile sauvait tout.

L' « appel au roi » : ainsi pourrait se nommer la dernière phase de ces journées romaines. El le roi auquel en appelait le peuple, c'était le successeur des Charles-Albert et des Victor-Emmanuel II, des rois-soldats qui avaient conduit l'Italie à la grandeur. Y avait-il à douter un instant que leur héritier du xxe siècle hésiterait à suivre leurs traces? Les princes de la maison de Savoie ont d'abord des traditions militaires, ils portent dans leurs veines un sang guerrier et ils se sont retrouvés soldats, chefs de guerre, à toute grandes dates de leur histoire. En outre, depuis une centaine d'années, il est une idée qui esl devenue consubstantielle à leur vnco, qui n'a pai cessé d'animer et de diriger leur politique : l'idée italienne, ridée d'une plus grande Italie. Cette idée 8 trouvé, pourrait-on dire, sou laber-

Le mois historique de l'Italie (mai igis) â7i

nacle dans la maison de Savoie comme elle y a trouvé ses serviteurs. La maison de Savoie, à son tour, puise dans cette idée sa popularité et sa force. Cette idée a été son titre à la couronne d'Italie. Elle continue de constituer sa grande raison d'être. Gomme le disait encore M. Sonnino dans le Livre vert, comme il chargeait, au mois de février, M. Bollati de le représenter à Berlin : « La monarchie de Savoie trouve sa plus robuste « racine dans la personnification des idéalités « nationales. » Et cela, Guillaume II, mieux qu'un autre, aurait dû le comprendre : lesHohenzollern n'ont-ils pas eu des destinées toutes pareilles à celles des Garignan-Savoie, et la Prusse, par eux, n'a-t-elle pas joué en Allemagne le même rôle que le Piémont en Italie?

En 1848, aux origines du Risorgimento et dans le journal célèbre qui en avait pris le nom, Cavour, alors tout bouillant de jeunesse, avait écrit ces lignes restées fameuses : « Quand sonne « l'heure de la libération, laisser s'arrêter cette « heure serait une lâcheté ! Ce ne serait pas une « belle et grande politique, mais une politique « mesquine qui, sans nous mettre à l'abri des « périls qui subsisteraient, couvrirait la nation « d'ignominie et ferait peut-être écrouler le trône < antique de la monarchie savoyarde au milieu

« de l'indignation des peuples frémissants. » Ces lignes, vieilles de près des trois quarts d'un siècle, ont été réimprimées pendant les journées de crise de mai 1915 : à travers les années, la parole de Cavour n'avait rien perdu de sa vigueur. La maison de Savoie se trouvait ramenée à Tune de ces grandes dates historiques qui se représentent pour elle de génération en génération, et c'était pour Victor-Emmanuel III comme pour toute l'Italie qu'une heure solennelle avait de nouveau sonné.

Gomme son aïeul Charles-Albert, à qui s'adressait l'adjuration de Cavour, Victor-Emmanuel III aurait pu prendre pour devise : « J'attends mon astre. » Depuis quinze ans que la mort d'Humbert Ier l'avait appelé au trône, quelle occasion avait eue le successeur du roi « galant homme » et du « re buono » de manifester ses idées et son caractère? Aucune. L'occasion, soudain, se présentait avec éclat. Le roi, à ce carrefour, devait agir à la fois comme souverain constitutionnel et comme souverain traditionnel. Il avait à résoudre une crise de cabinet impliquée dans une crise nationale. D'une part, il devait agir comme le représentant du pouvoir exécutif dans un régime parlementaire. De l'autre, le vœu public, la poussée populaire l'investissaient d'un mandat

infiniment plus vaste que celui de consulter des hommes politiques et de distinguer les volontés de la Chambre pour la constitution d'un ministère. C'est de l'initiative et de la responsabilité suprêmes dans la question paix ou guerre que le sentiment général chargeait Victor-Emmanuel III. Car la formule « le roi règne et ne gouverne pas » n'a jamais été bien comprise des foules. Du moins, en temps de crise, ont-elles toujours tendance à se tourner vers le chef de l'Etat, à attendre, sinon à réclamer de lui, des décisions et des actes. On raconte que, durant une des journées les plus chaudes des manifestations du mois de mai, la foule s'étant rassemblée devant le Quirinal, le syndic de la municipalité romaine fut reçu au palais et que ce bref dialogue eut lieu entre le roi et l'édile :

« — Vous venez avec tout le peuple ? » avait demandé Victor-Emmanuel III.

Un peu incertain du sens de la question qui lui était posée, croyant peut-être y discerner un blâme, le prince Colonna s'empressa de répondre :

« — C'est pour la grandeur de Votre Majesté. »

« — Pour la grandeur de la nation, » repartit vivement le souverain. C'est dans l'esprit le plus national, en effet, que le roi a rempli les deux parties du rôle qui lui était dévolu, mais, témoi-

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gnant une rare souplesse, ce sont des méthodes bien différentes qu'il a employées dans chacune.

Pour la résolution de la difficulté ministérielle, Victor-Emmanuel III s'est montré politique consommé. On lui attribue cet aphorisme qui résume son expérience personnelle : « Quand les ministères sont forts, la couronne peut être faible, et quand les ministères sont faibles, c'est la couronne qui doit être forte. » M. Giolitti, dont les ministères avaient eu autrefois une vitalité exceptionnelle, n'a pas dû, en effet, dans ses conversations avec le roi, pendant les journées critiques de 191o, retrouver l'atmosphère des temps anciens. Et le roi, ayant achevé le tour des ministrables, les ayant laissés partir convaincus que la seule politique à faire était celle de M. Salandra, leur ayant démontré que, si M. Salandra s'était retiré, c'était par désintéressement personnel, pour prouver qu'il ne recherchait pas la gloire d'attacher son nom à la guerre, — cela fait, le roi avait déblayé la place, liquida la difficulté parlementaire, et il ne lui restait plus qu'à rappeler au pouvoir les hommes qui avaient dénoncé l'alliance autrichienne et conclu un accon avec la Triple-Entente.

Ainsi, par un véritable chef-d'œuvre, le roi avait traduit constitutionnellement le vœu popu-

LE MOIS HISTORIQUE DE L'ITALIE (MAI l'M., 27:i

îaire. Sans courir les risques d'une dissolution et d'élections nouvelles dans un pays troublé, en face de la plus grave des crises européennes, il v avait mis fin au conflit qui menaçait d'opposer le Parlement et l'opinion publique. En sorte que le monde politique doit à Victor-Emmanuel III une solution honorable du conflit, un apaisement dont plus d'un parlementaire sent aujourd'hui le prix. L'Italie lui doit la décision qui ouvre tout l'avenir à la nation italienne, l'oriente vers ses plus grandes destinées. Le roi a repris les traditions de sa maison. Il a été ce qu'on attendait de lui : un Savoie. Pour le pays, il a été le guide, le chef, et, dans le sens le plus romain du mot, le dictateur. Son prestige personnel est désormais immense. La dynastie n'aura jamais été plus forte, mieux assise, plus populaire dans la péninsule. Et, de nouveau, imitant l'exemple des Mazzini et des Garibaldi, des républicains patriotes se sont, par raison d'intérêt national, ralliés à la monarchie...

Est-on fondé à aller plus loin, à dire (quelques personnes le soutiennent à Rome) que le plus grand service que la couronne ait rendu à l'Italie, dans ces circonstances, ait été de lui faire faire l'économie d'une révolution ? Si le retour de M. Salandra, si l'intervention et la déclaration de

guerre à l'Autriche n'avaient pu être obtenus, si les partisans de la neutralité l'avaient emporté, aurait-on pu voir les manifestations populaires, arrivées le lo mai à leur plus haut degré de violence, dégénérer en un mouvement véritablement révolutionnaire ? Quelques témoins de ces événements l'ont pensé. « Je n'ai jamais si bien compris la Terreur, » nous confiait l'un d'eux. La princesse X... nous racontait également que, le soir du 15 mai, elle s'était crue transportée en 1793 lorsqu'elle avait vu une bande d'hommes du peuple envahir son appartement : ce n'était, il est vrai, que des orateurs suivis de leurs amis et qui avaient jugé que le balcon du palais était un excellent endroit d'où haranguer le peuple... Mais, une révolution, de nos jours, et avec les moyens puissants dont les gouvernements disposent, ne peut se faire sans le concours de l'armée. L'armée italienne se fût-elle prêtée à un pronunciamiento ? Se fût-il seulement trouvé chez elle l'équivalent de cette Ligue militaire qui, voilà quelques années, en Grèce, avait changé la face de la politique ? Rien ne permet de le croire, et les Italiens sont unanimes à écarter cette hypothèse. En même temps, toutefois, ils sont nombreux à dire qu'on ne peut prévoir ce qui se serait passé si le Bentiment publie n'a-

vait pas reçu satisfaction, si M. Salandra n'était pas revenu au pouvoir. Et l'on pense en même temps que, si les neutralistes l'avaient emporté, la répression et même les représailles qu'ils auraient exercées, eussent été sévères. Il nous est arrivé d'entendre soutenir, — ce qui est peut-être exagéré, — que%M. Giolitti, en reprenant sa dictature, n'eût pas hésité à faire fusiller Gabriele d'Annunzio. Ainsi l'autorité du roi aurait fait faire à l'Italie l'économie, non pas sans doute d'une révolution ni même d'une véritable guerre civile, mais au moins d'un trouble grave et prolongé dans l'esprit public, trouble infiniment dangereux à un moment où l'Italie, comme tous les peuples d'Europe, ne pouvait avoir trop de force ni d'union à l'intérieur.

Un homme politique italien d'une grande expérience, qui a occupé de hautes charges dans son pays, nous disait avoir remarqué que nulle part, en Italie, on n'avait poussé le cri de : « Vive la guerre ! » aussi longtemps que le gouvernement ne s'était pas prononcé. La guerre était dans les vœux de la nation. Mais, comme l'armée ellemême, la nation attendait le mot d'ordre royal, le commandement du chef suprême. Ce que traduisaient avant tout les manifestations populaires, c'était la fierté nationale blessée par l'intervention

allemande, c'était l'indignation causée par le sentiment insupportable que des influences étrangères tentaient de peser sur la politique de l'Italie. Les observateurs ont été frappés, en effet, par la force avec laquelle, pendant ces journées d'émotion, l'idée de trahison s'était emparée de l'esprit public. Il faudra se souvenir qu'on disait à Rome, en mai 191o, h Bùlow et Macchio », à peu près comme on disait « Pitt et Cobourg » à Paris en 1793. Voici, d'ailleurs, un trait qui s'ajoute à ceux que nous avons déjà cités : on a pu voir, dans la grave journée du 15 mai, les employés des ministères manifester, en corps, en faveur de M. Salandra. Que des fonctionnaires n'aient pas craint de faire éclater leurs sentiments et de se compromettre (jusqu'à maltraiter matériellement certains hommes politiques), ce serait, dans tous les pays du monde, un très grand symptôme. I un des signes de l'émotion redoutable que la parole de Victor-Emmanuel III est venue souln

Mais si pourtant le roi avait dit non ? S'il avait préfère les calculs du neutralisme aux risques de la guerre? Oh ! alors, il est plus que probable qu'après quelques mouvements tout fût rentré dans le calme. Le roi eût trompé l'espoir îles patriotes, déçu des aspirations historiqu. ii eût eu avec lui, personne ne Bonge ô se l«i

dissimuler, non-seulement la majorité de la Chambre et du Sénat, mais encore, dans la masse profonde de la population italienne, la partie rurale surtout, attachée, là-bas comme ailleurs, au repos, ennemie du changement, résignée aussi à suivre les impulsions dont le signal est donné par les grandes villes, elles-mêmes conduites par leurs élites.

Les Italiens ne sont pas médiocrement fiers de l'énergie qu'ils ont déployée, du goût de l'action qu'ils ont manifesté dans ces circonstances. « La crise européenne a montré d'une part des peuples qui ont répondu à une provocation ; d'autre part, des peuples qui ont aveuglément suivi leur gouvernement agresseur. Tous ont accepté une situation créée à leur insu ou imposée par la force des choses. Nous seuls, en accord avec notre gouvernement et notre roi, nous seuls avons choisi, nous seuls avons voulu notre guerre. » Ainsi diton en Italie, et non pas à tort. C'est, en effet, il ne faudra pas l'oublier, un mouvement populaire puissant et profond qui a poussé l'Italie à intervenir. Et ce mouvement a trouvé, pour le diriger, une dynastie nationale, pour l'exalter un poète.

En même temps, des hommes politiques de la haute valeur de M. Salandra et de M. Sonnino, d'une ampleur de vues et d'une droiture qui n'auront jamais été dépassées en Italie, auront eu, durant ces jours décisifs, la charge du gouvernement. C'est une page de son histoire dont l'Italie aimera à se souvenir. C'est une sorte de préface et de préparation à sa guerre nationale qui mérite une admiration élevée.

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