CHAPITRE PREMIER
NÉCESSITÉ, POUB LA DÉTBBMINATION BXàQTB DBS OAUSBS DB LA aUBBBBy DB PâNÉTBBB AU DBLA DBS CONSIDâ- BATIONS POLITIQUBS.
Le désaccord que nous ayons signalé, au livre précédent, entre les opérations de la guerre et la théorie d'un jugement par les armes, nous donne lieu de penser que nous ne savons pas tout des causes qui la produisent, et que le secret du phénomène se dérobe encore, en partie, à notre recherche.
La guerre, d'après l'analyse philosophique et la conscience universelle, est une chose; dans le détail de ses opérations, elle en est une autre. Ici la bestialité dans son horreur; là une conception sublime, un idéal divin.
Cette contradiction entre le fait et l'idée de la guerre n'a du reste rien de fortuit ; ce n'est point une exception qui n'atteigne que des cas particuliers. Elle est générale, constante, on la voit s'aggraver avec les siècles ; elle a toute l'apparence d'un vi03 chronique , incurable. D'où vient cela? Telle est l'énigme que nous avons à déchiffrer.
Et d'abord, si nous jetons un regard sur le chemin que
nous avons parcouru, nous n*y trouvons rien qui explique le caractère de férocité, de perfidie et de rapine que la guerre, contrairement à sa notion, a de tout temps revêtu. Loin de là, il semble que tout, dans son principe, dans ses motifs, dans ses conditions, dans son objet, soit de nature à élever les âmes, à les porter à Théroïsme, plutôt qu'à donner Tessor aux passions brutales, la cruauté, la luxure, le brigandage.
Ainsi nous avons constaté l'existence d'un droit, par suite la nécessité d'une juridiction de la force. Qu'y a-t-il là d'injurieux ou d'ignoble qui, en ravalant la dignité humaine, la révolte, la pousse à la vengeance et au crime? Rien absolument; Tamour-propre le plus susceptible n'y trouverait pas même prétexte de s'irriter. La plus humiliante des dominations est assurément celle de la force aveugle opprimant l'esprit et la liberté : or, tel n'est pas le cas de la guerre. La guerre présuppose l'existence d'un droit de la force, le corrélatif du droit de l'intelligence, du droit du travail et de toute espèce de droit, et qui a son application principale, solennelle, dans les rapports d'État à État. Expression du droit de la force, la guerre a pour but de déterminer, en conséquence, par la lutte des forces rivales, à laquelle de deux puissances compétitrices doit appartenir, quoi? le spectre de l'intelligence? non; la supériorité industrielle? non; la palme de l'art? non, non; la prépondérance politique, ce qui veut dire la direction des forces. Ici droiù et force deviennent termes identiques; dès lors où est l'injure, où la honte et l'humiliation? Une seule passion, celle du patriotisme, anime les combattants; convaincus de la légalité, de la haute moralité du combat, ils l'entourent de toutes les formes légales et solennelles : par quelle aberration ce combat, pieux, sacré, va-t-il dégénérer en pillage, dévastation, assassinat?
Est-ce dans les motifs de la guerre que nous devons
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chercher la cause de ea dépravation? ces motifs, nous les connaissons : imposeible d'y découvrir rien qui explique la déloyauté du combat et l'indélicatesse de la victoire.
La guerre est de deux sortes : guerre internationale» lorsqu'il s'agit de la fusion de deux races, de l'incorporation d'un État dans un autre État, de leur délimitation, de leur subordination, ou bien, ce qui rentre toujours dans le même motif, de l'affranchissement d'une nation soumise, revendiquant les armes à la main sa souveraineté ; et guerre civile ou sociale, lorsque c'est un grand intérêt religieux, gouvernemental ou féodal, qui est en jeu, et dont la défaite entraine, pour le pays et pour l'Etat, révo^ lotion.
Dans tous ces cas, et il n'y en a pas d'autres, la guerre, bien loin qu'elle occasionne ou provoque par ses motifs les excès qu'avec tant de justice on lui reproche^ les exclut rigoureusement. De tels excès, en eflfet, loin d'être autorisés par le droit de la guerre, sont par lui formellement condamnés; loin de servir la bonne cause, la déshonorent; loin de réprimer ou d'intimider l'ennemi, l'excitent et le poussent aux représailles; loin d'avancer la solution, la retardent en falsifiant la victoire.
Et puis, quel rapport entre les graves questions de droit public ou international qu'il s'agit de vider par les voies de la force, et ce système de surprises, de guets-apens, de réquisitions, de pilleries, de viols, de dévastations, de massacres ; cette tactique exterminante, ces canons rayés, ces balles explosibles, ces écrasements désespérés, ces colonnes incendiaires, ces machines infernales? C'est comme si un particulier, plaidant contre son voisin pour une affaire de servitude ou de bornage, au lieu de répondre à l'assignation, empoisonnait le bétail de son adversaire, frappait ses enfants et ses domestiques, mettait le feu à ses récoltes. Que le plaideur débouté se venge, après coup, de
la perte de son procès, quelque blâmable que soit une telle conduite, on la conçoit cependant; mais qu'il plaide la torche d'une main, l'escopette de Tautre, c'est ce qui ne s'est jamais tu et qui est absurde. Telle est la guerre cependant, malgré les apparences justicières dont elle s'environne, malgré la discipline dont les gens de guerre font si grand étalage.
Ce qu'il y a de plus étrange est qu'on ne saurait rejeter tout* ce mal sur l'emportement des passions, l'entraînement du combat, Tindiscipline du soldat, le crime de quelques individualités perverses que la paix, amie de l'ordre, oblige à se cacher, et que la licence des camps produit et encourage. Il faudrait accuser bien plutôt les. chefs d'armée et les chefs d'État, qui tous, par une sorte de pacte tacite, avec une effrayante bonne foi, emploient les uns contre les autres les moyens de destruction les plus effrayants. De la part du soldat eu campagne la maraude s'explique par la faim, le viol parla continence prolongée, et surtout par la surexcitation des facultés vitales que produit le combat. Le massacre a son principe dans la chaleur de l'action et la soif de la vengeance. Mais que sont ces excès d'un moment à côté des destructions calculées, systématiques, dont le soldat n'est que l'aveugle et irresponsable agent? De la part des généraux et des hommes de gouvernement l'excuse des passions n'est plus admissible > et Ton est fondé à demander comment des esprits supérieurs, qui sans cesse parlent du droit et des lois de la guerre, qui, s'ils ne les font pas, les commentent et les appliquent; des hommes qu'aucune passion n'entraîne, pas même celle du combat; qu'aucun besoin ne sollicite, pas même la faim, peuvent de sang-froid donner des ordres d'extermination, organiser la guerre en dérision de ses lois essentielles, sans la moindre utilité ni pour leur gloire ni pour leur cause.
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Je ne sais si le lecteur est frappé autant que je le suis moi-même de cette accumulation d'anomalies : toujours est-il qu'il j a là un mystère qui demande eicplication. Il est certain que rien, ni dans la notion de la guerre, ni dans son principe, ni dans ses conditions, ni dans ses mo* tifs, ni dans son objet, ne rend raison de cette multitude d*actes abusifs, illégaux, qui constituent la pratique usuelle de la guerre; il est certain en outre que les neuf dixièmes de ces calamités ne peuvent être attribués à la faculté irascible du guerrier. Les volontés ne peuvent être ici mises en cause ; Terreur vient de plus loin que la malice des hommes.
11 est de règle en philosophie, lorsqu'un fait ne trouve pas son explication dans celui qui Ta immédiatement déterminé, de remonter la chaîne des causes et de ne s'arré» ter que lorsqu'on arrive à un principe qui rende raison de tout. Agissons dé même. Les motifs, à nous connus, de la guerre, n'ont rien que d'honorable pour toutes les parties; les règles qui s'en déduisent pour la direction des opérations militaires n'offrent à leur tour rien que de chevaleresque. Les passions, enfin, que peut allumer momentanément le tumulte des armes ne peuvent donner lieu qu'à des excès individuels, exceptionnels, momentanés, sans proportion avec ces longues et incalculables calamités qu'engendre la guerre. Il est donc évident qu'une influence secrète, encore inaperçue, domine les faits et les dénature. D'où vient cette influence? En autres termes, quelle est la cause première de la guerre?
Grotius, qui nous semble de tous les auteurs avoir senti le mieux l'importance de cette recherche, ramène toutes les causes de la guerre à une seule, qu'il considère comme primordiale, capable par conséquent de rendre raison de tous les phénomènes : la défense de soi et du sien.
Il y a dans ce peu de mots toute une révélation. Si la
guerre, dont nous avons donné les motifs politiques et la raison d'État, peut se ramener, comme le dit Grotius, à une cause tout à la fois plus générale et plus vulgaire, à la défense des personnes et des propriétés, les infractions commises à la guerre contre les personnes et les propriétés, en dépit du droit même de la guerre, en dépit du droit de la force et du droit des gens, ces infractions s'expliquent; elles sont une réponse à une provocation en rapport avec cette provocation. Tout moyen de salut contre l'ennemi qui en veut à notre vie, au larron qui convoite notre propriété, est licite de sa nature, par conséquent excusable. Reste seulement à démontrer la vérité de l'opinion de Grotius, quel rapport il y a entre la guerre, nécessaire à la formation et aux évolutions des États, et la défense de soi et du sien.
Ici, Grotius garde le plus profond silence. La cause première de la guerre jetée en avant comme une hypothèse, Grotius, sans approfondir davantage, passe aux mesures de sûreté. Convaincu que, pour amortir le fléau et en restreindre les ravages, il importe d'abord de déterminer avec précision, et pour toutes les circonstances, le droit et le devoir de chacun, citoyen, ville, État, le sage jurisconsulte se livre à de longues recherches sur les droits personnels et réels, sur la propriété, le mariage, les successions, les peines, la délimitation des territoires, les échanges, etc. Comme il y a partout matière à litige, il ne lui est pas difiSclle d'en tirer cette conséquence qu'il y a^ partout danger de guerre ; que la guerre est aussi indestructible que les procès; partant que, de même qu'il y a des règles de droit et des formalités de justice pour les différends entre particuliers, de même il est possible de déterminer les obligations réciproques des États, et jusqu'à certain point les formalités à suivre pour le règlement de leurs litiges.
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Tel est le plan de Orotius et la base de toute sa doctriBe. Or, après tout ce que nous avons dit nous-méme dans les trois premiers livres de cet ouvrage, il n'est pas difficile de voir combien ce plan laisse à désirer. Non-seulement, ainsi que nous l'observions tout à Theure, Grotius ne comble pas Tintervalle qui sépare le droit civil, relatif aux personnes et aux propriétés, du droit politique, relatif à la constitution de l'État, et du droit des gens, relatif aux rapports des nations entre elles,* il ne nous montre pas comment la défense de soi et du sien, implacable, acharnée, vient se mêler à une guerre d*État à État, nécessaire dans sa raison immédiate, légitime dans sa un, chevaleresque dans ses formes et inviolable dans sa sanction ; nonseulement, dis-je, Grotius ne montre pas le rapport et le lien de toutes ces choses, il confond et identifie les différentes espèces de droit, droit civil, droit politique*, droit des gens; il ne sait rien du droit de la force; bien mieux» ou plutôt bien pis, il finit par admettre, comme essentielles à la guerre et faisant partie de son droit, toutes les horreurs que lui-même s'est proposé de prévenir. Une lueur a traversé l'esprit de Grotius : il l'a notée au passage ; mais il n'a pas su la ramener à son foyer, la rétablir dans sa série. En un mot, il a aperçu le fait, il n'en a pas donné la philosophie. Que le lecteur judicieux veuille bien, pendant une minute, y réfléchir; ou je me trompe fort, ou il reconnaîtra que de prime abord il n'était guère possible, à qui entreprenait de rechercher pour la première fois les principes du droit des gens, de faire mieux que n'a fait Grotius. Pour moi, je ne m'en cache pas, si l'ouvrage du célèbre Hollandais n'eût existé, si ses successeurs ne m'avaient à leur tour fourni matière à contradiction, il me semble que, sauf l'érudition qui me manque et l'autorité que je n'ai pas davantage, j'aurais fait, à ma manière, le livre de Grotius : tant les données s'en présentaient d'elles-
mêmes; tant la vérité pour être saisie a besoin d'une critique opiniâtre, et, comme les jugements de nos tribunaux, d'un débat contradictoire.
Après cet hommage rendu à Grotius, essayons de tirer au net sa pensée.
Je remarque d'abord qu'attribuer à la défbnsb de soi et du sien la cause première de la guerje, c'est considérer le phénomène sous une seule de ses faces, laquelle n*est pas même, en date, la première. Pour que je me défende, i\ faut que quelqu'un m'ait attaqué; et pourquoi m'attaquet-il, si ce n'est parce qu'il prétend, à tort ou à raison, que je lui appartiens, que je relève de lui, que je suis son débiteur, moi et ce qui est à moi? La guerre est un fait dualiste, qui implique à la fois revendication et dénégation, sans préjuger plus de tort d'un côté que de Tautre. C'est Terreur de Grotius et de tous ceux qui l'ont suivi de penser que la guerre est toujours et nécessairement injuste au moins d'un côté, tandis que, d'après sa notion, et dans la grande généralité des cas, elle est aussi juste d'une part que de l'autre. La loyauté de chacune des puissances belligérantes est inséparable de l'hypothèse même de la guerre.
Revendication et dénégation de la propriété, voilà ce qu'il y a au fond de toutes les contestations humaines, aussi bien entre les États qu'entre les particuliers. Ici, nous sortons de la politique proprement dite ; nous entrons dans une autre sphère d'idées, dans la sphère de l'économie sociale. Il faut, en un mot, que l'État, comme l'individu, vive, c'est-à-dire qu'il consomme; la souveraineté qu'il s'arroge ou revendique n'est à autre fin que d'assurer sa consommation : tel est le fait dans sa simplicité originelle.
Pour avoir le dernier mot de la guerre, nous devons donc remonter plus haut que n'a fait Grotius, considérer
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qu'indépendamment des motifs de religioD, de patrie, d'État, de constitution, de dynastie, précédemment allégués, il j a la raison, non point officielle, à Dieu ne plaise que les déclarations de guerre en parlent jamais I mais trèsréelle, des subsistances ; qu*à ce point de vue chaque individu, membre de l'une ou de l'autre -des nations en guerre, se sent menacé dans sa propriété, et- devient non-seulement défendeur de soi et du sien, comme le dit Grotius, mais demandeur de la liberté et de la propriété de l'étranger ; en conséquence, que la guerre, juste des deux parts, tant qu'on la considère du point de vue politique, devient, au point de vue économique, également et réciproquement immorale. Jusqu'ici le patriotisme le plus pur, le sentiment le plus élevé de la dignité sociale, nous a paru seul inspirer la guerre ; maintenant nous allons voir s'y mêler un principe d'égoïsme, d'avarice : de là ses corruptions et ses fureurs.
Approfondissons cette thèse.