CHAPITRE II
PBINCIPBS FONDAMENTAUX
DE l'Économie politique. ' — lois de pauvreté
ET d'ÉQUILIBBB
La cause première, universelle, et toujours constante de la guerre, de quelque manière et pour quelque motif que celle-ci s'allume, est la même que celle qui pousse les nations à essaimer, à former au loin des établissements, à chercher pour l'excédant de leur population des terres et des débouchés. C'est le mangue de subsistances ; en style plus relevé, c'est la rupture de l'équilibre économique.
Le but ou l'objet de la guerre, d'après ce nouveau point de vue, serait donc, pour l'agresseur, de remédier par le butin à la pénurie qui le tourmente; pour l'attaque, de défendre ce qu'il considère comme sa propriété, à quelque titre qu'il le tienne. En dernière analyse, le paupérisme .• la cause originelle de toute guerre est là.
Nous voici tombés des hauteurs lumineuses du droit dans le gouffre de la famine et de l'envie! Sublime en sa mission avouée de justicière, la guerre est infâme dans la cause secrète qui la produit. Qu'elle étale tant qu^elle vou-
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dra ses trophées, les empires qu'elle a fondés, les nations qu'elle a affranchies, les consciences qu'elle a émancipées, les lihertés qu'elle a conquises : fille du paupérisme, elle a la cupidité pour marraine, et son frère est le crime. Devinez-vous maintenant pourquoi la guerre ne peut réaliser son idéal?
La thèse que je me propose d'établir ici comprend trois questions :
1<* Le paupérisme, que j'accuse des malheurs de la guerre, est-il tel qu'on puisse légitimement les lui imputer?
2* Comment s'exerce l'influence du paupérisme sur la politique des gouvernements?
3® Comment dans les rapports internationaux?
Je serai sobre de considérations économiques : on comprend que la véritable preuve de ma thèse est dans les faits, elle appartient à l'histoire.
Que l'orgueil de notre luxe et la fièvre de nos voluptés ne nous fassent pas illusion : le paupérisme sévit sur les nations civilisées autant que sur les hordes barbares. Le bien-être, dans une société donnée, ne dépend pas tant de la quantité absolue de richesse accumulée, toujours moindre qu'on ne suppose, que du rapport de la production à la oonsommation, surtout de la distribution des produits. Or, comme, par une multitude de causes qu'il est inutile d'énumérer ici, chez aucun peuple la puissance de produire ne saurait égaler la puissance de consommer, et comme la distribution des produits s'exécute d'une manière beaucoup plus irrégulière encore que leur production et leur consommation, il résulte de tout cela que le malaise est universel et constant, que telle société qu'on se figure dans l'opulence est indigente ; bref, que tout le monde est atteint par le paupérisme, le propriétaire qui vit de la rente,
aussi bien que le prolétaire qui n'a* pour se soutenir que le travail de ses bras.
Cette proposition pouvant sembler paradoxale, je demande la permission d'y insister quelques instants.
De toutes les nécessités de notre nature, la plus impérieuse est celle qui nous oblige à nous nourrir. Quelques espèces de papillons, à ce que Ton dit, ne se nourrissent pas; mais ils s'étaient repus àTétat de larves, et leur existence n'est qu'éphémère. Vaut-il la peine de les prendre pour un symbole de la vie angélique, affranchie des sujétions de la chair? Je laisse aux amateurs d'analogies le soin de le décider. Quoi qu'il en soit, l'homme partage la condition commune de l'animalité : il faut qu'il mange, en langage économique, qu'il consomme.
Telle est, dans la sphère économique, notre première loi : loi redoutable, qui nous poursuit comme une furie, si nous ne savons y pourvoir avec sagesse, comme aussi lorsque, lui sacrifiant tout autre devoir, nous nous faisons ses esclaves. C'est par cette nécessité de nous alimenter que nous touchons de plus près à la brute; c'est à sa suggestion que nous nous rendons pires que brutes, lorsque nous nous vautrons dans la débauche, ou que, surpris par la famine, nous ne craignons pas, pour assouvir nos appétits, de recourir à la fraude, à la violence et au meurtre.
Cependant le Créateur, qui a choisi pour nous ce mode d'existence, avait ses vues. Le besoin de subsistance nous pousse à Vindustrie et au travail / telle est notre seconde loi. Or, qu'est-ce qu'industrie et travail? l'exercice, à la fois physique et intellectuel, d'un être composé de corps et d'esprit. Non-seulement le travail est nécessaire à la conservation de notre corps, il est indispensable au développement de notre esprit. Tout ce que nous possédons, tout ce que nous savons provient du travail ; toute science, tout art, de même que toute richesse, lui sont dus. La philoso-
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phie n'est qu'une manière de généraliser et d'abstraire les résultats de notre expérience, c'est-à-dire de notre travail.
Autant la loi de consommation semblait nous humilier; autant la loi du travail nous relève. Nous ne vivons pas exclusivement dé la vie des esprits, puisque nous ne sommes pas de purs esprits ; mais par le travail nous spiritualisons de plus en plus notre existence : pourrions-nous dès lors nous en plaindre ?
Ici une question se pose, question des plus graves, de la solution de laquelle dépendent et notre bien-être présent, et, s'il faut en croire les anciens mythes, notre félicité future.
Qu'est-ce qu'il faut à l'homme pour sa consommation? Combien, par conséquent, doit-il, combien peut-il produire? Combien a-t-il à travailler?
La réponse à cette question sera notre troisième loi.
Observons d'abord que chez l'homme la capacité de consommer est illimitée, tandis que celle de produire ne Test pas. Ceci tient à la nature des choses : consommer, dévorer, détruire, faculté négative, chaotique, indéfinie : produire, créer, organiser, donner l'être ou la forme, faculté positive, dont la loi est le nombre et la mesure, c'est-à-dire la limitation.
Jetons les yeux autour de nous : tout a sa limite dans la nature créée, je veux dire douée de formes. Le globe que nous habitons a neuf mille lieues de circonférence; il accomplit son mouvement de rotation en vingt-quatre heures, son mouvement de révolution autour du soleil en trois cent soixante-cinq jours et un quart. En tournant sur lui-même, il présente alternativement ses deux pôles à l'astre central. Son atmosphère n'a pas plus de vingt lieues de hauteur; TOcéan, qui couvre les quatre cinquièmes de sa surface, n'atteint pas, en moyenne, trois II. f.
mille mètres de profondeur. La lumière, la chaleur, l'air et la pluie nous sont mesurés sans doute en suffisance^ mais aussi sans excès, on dirait même avec une certaine parcimonie. Dans Téconomie du globe", le moindre écart, en plus ou en moins, produit du désordre. La même» loi régit les animaux et les plantes. La durée normale de la vie humaine ne dépasse guère soixante-dix ans. Le bœuf met six ans à prendre son accroissement; le mouton, deux ans; Thuître, trois ans. Un peuplier de trente-cinq centimètres de diamètre n'a pas moins de vingt-cinq ans; un chêne de même grosseur, cent ans. Le blé, et la plupart des plantes que ,nous cultivons pour notre nourriture, viennent en une saison. Dans toute la zone tempérée, la meilleure du globe, on ne fait guère qu'une récolte; et que d'espaces, sur la partie solide de la planète, incultivables, inhabités !
Quant à l'homme, gérant et usufruitier de ce domaine, sa force musculaire n*atteint pas en moyenne la dixième partie d'un cheval-vapeur. Il ne peut pas, sans s'épuiser, fournir chaque jour plus de dix heures de travail effeetif , ni par année plus de trois cents journées. Il ne peut pas rester un jour sans prendre de nourriture; il ne pourrait pas se réduire à la moitié de sa ration. Dans les commen* céments, alors que l'espèce humaine était clair-semée sur le globe, la nature fournissait sans peine à ses besoins. C'était l'âge d'or, âge d'abondance et de paix, pleuré par les poètes, depuis que, l'humanité croissant et multipliant, la nécessité du travail s'est fait de plus en plus sentir, et que la disette a engendré la discorde. Maintenant la population excède de beaucoup, sous tous les climats, les ressources naturelles, et Ton peut dire en toute vérité que, dans l'âge de civilisation où il est entré depuis un temps immémorial, l'homme ne subsiste que de ce qu'il arrache à la terre par ^ un labeur opiniâtre : In sudore vidtus tui
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têêeeriâpane tuo. C'est ce qu'il appelle produire, oréer de ]a richesse, les choses qu'il consomme n'ayant pour lui de valeur que par l'utilité qu'il y trouve et le travail qu'elles lui coûtent. En sorte que, dans cette évolution des conditions du bien-être, abondance et biohbssb apparaissent ici eomme termes opposés, l'abondance pouvant très-bien exister sans la richesse, la richesse sans Tabondance, toutes deux par conséquent exprimant juste le contraire de ce qu'elles semblent dire.
En résultat, l'homme, à l'état de civilisation, obtient par le travail ce que réclament l'entretien de son corps et la culture de son àme, ni plus ni lAaina. Cette limite réci* proque, rigoureuse, de notre production et de notre consommation est ce que j'appelle PAUVRBTâ, la troisième de nos lois organiques données par la nature, et qu'il ne faut pas confondre avec le paupérisme, dont nous parlerons ciaprôs.
Ici, je ne dois pas le dissimuler, s'élève contre moi le préjugé universel.
La nature, dît-on, est inépuisable ; le travail, toujours plus industrieux. Nous sommes loin de faire rendre à la terre, notre vieille nourrice, tout ce qu'elle peut donner. Un jour viendra où l'abondance, ne perdant jamais de son prix, pourra se dire richesse, où la richesse par conséquent abondera. Alors nous regorgerons de toute espèce de biens, et nous vivrons dans la paix et la joie. Votre loi de pauvreté est donc fausse.
L'homme aime à s'abuser avec des mots. Le plus difficile de sa philosophie sera toujours qu'il entende sa propre langue. La nature est inépuisable en ce sens que nous y découvrons sans cesse des utilités nouvelles, mais sous la condition d'un accroissement incessant de travail : ce qui ne sort pas de la règle. Les nations les plus industrieuses, les plus riches, sont celles qui travaillent le plus. Ce sont
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en même temps celles où, par une cause que nous ferons connaître tout à Theure, la misère séyit davantage. L'exemple de ces nations, loin de démentir la loi, la confirme. Quant au progrès de l'industrie, il est surtout manifeste dans les choses qui ne sont pas de première néces-^ site, et pour lesquelles nous avons moins besoin de l'action directe de la nature. Mais que cette catégorie de produits vienne à excéder, de si peu que ce soit, la proportion que leur assigne la quantité obtenue de subsistances, aussitôt ils baissent de valeur, tout ce superflu est ,réputé néant. Le sens commun, qui tout à Theure semblait à la poursuite de la richesse, s'oppose maintenante ce que la production dépasse la limite de la pauvreté. Ajoutons enfin que si, par le travail, la richesse générale augmente, la population va encore plus vite.
De tout cela il résulte que, devant une puissance de consommation illimitée et une puissance de production forcément restreinte, la plus exacte économie nous est ordonnée. Tempérance, frugalité, le pain quotidien obtenu par un labeur quotidien, la misère prompte à punir la gourmandise et la paresse : telle est la première de nos lois morales.
Ainsi le Créateur, en nous soumettant à la nécessité de manger pour vivre, loin de nous promettre la bombance, comme le prétendent les gastrosophes et épicuriens, a voulu nous conduire pas à pas à la vie ascétique et spirituelle ; il nous enseigne la sobriété et l'ordre, et nous les fait aimer. Notre destinée n*est pas la jouissance, quoi qu'ait dit Aristippe : nous n'avons pas reçu de la nature, et nous ne saurions nous procurer à tous, ni par industrie ni par art, de quoi jouir, dans la plénitude du sens que la philosophie sensualiste, qui fait de la volupté notre souve* rain bien et notre fin, donne à ce mot. Nous n'avons pas d'autre vocation que de cultiver notre cœur et notre in*
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telligence, et c'est pour nous j aider, au besoin pour nous j contraindre, que la Providence nous fait une loi de la pauvreté : Beati pauperes spiritu. Et voilà aussi pourquoi, selon les anciens, la tempérance est la première des quatre vertus cardinales; pourquoi^ au siècle d'Auguste, les poètes et les philosophes de Tâge nouveau, Horace, Virgile, Sénèque, célébraient la médiocrité et prêchaient le mépris du luxe; pourquoi le Christ, d'un style pluâ touchant encore, nous enseigne à demander à Dieu, pour toute fortune, notre pain quotidien. Tous avaient compris que la pauvreté est le principe de Tordre social et notre seul bonheur ici-bas.
Un fait souvent cité, mais dont on ne parait pas avoir compris le vrai sens, c'est le revenu moyen, par jour et par tête, d'un pays comme la France, l'un des plus avantageusement situés du globe. Ce revenu a été évalué, il y . a une trentaine d'années, par les uns à 56 centimes, par d'autres à 69. Tout récemment, un membre du Corps législatif, M. Aug. Chevalier, dans un discours sur le budget, évaluait le revenu total de la nation à 13 milliards, soit, par jour et par tête, 98 centimes. Mais on a révélé dans cette évaluation des erreurs de calcul et des exagérations manifestes; en sorte que ce chiffre de 13 milliards semble devoir être réduit d'au moins 1,500,000,000, ce qui donne, par tête et par jour, 87 c. 5, et par chaque famille de quatre personnes, 3 fr. 50 c.
Admettons ce chiffre. Une famille composée de quatre personnes peut vivre avec 3 fr. 50 c. de revenu quotidien. Mais il est évident qu'il n'y aura pas de luxe ; que la mère et les filles ne porteront pas de robes de soie; que le père n'ira pas au cabaret; que, s'il survient des chômages, des maladies, des sinistres, si le vice entre dans le ménage, il y aura déficit et bientôt indigence. Telle est la loi, loi sévère, à laquelle, sauf de rares exceptions, nul ne par-
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vient à se soustraire qu'aux dépens des autres, dont la «olde du soldat et du marin et généralement tout salaire d'ouvrier sont des applications, et qui nous a faits en définitive tout ce que nous valons^ tout ce que nous sommes. La pauvreté est la vraie providence du genre humain.
Il est donc prouvé par la statistique qu'une nation comme la nôtre, placée dans les meilleures conditions, ne produit bon an mal an que ce qui lui suffit. On peut faire la même observation sur chaque pays : partout on arrivera à cette conclusion, dont il serait à désirer que nous fussions tous pénétrés, que la condition de l'homme sur la terre, c'est le travail et la pauvreté ; sa vocation, la science et la justice ; la première de ses vertus, la tempérance. Vivre de peu en travaillant beaucoup et en apprenant sans cesse, telle est la règle dont il appartient à l'État de donner aux citoyens l'exemple.
Bépétera-t-on que ce revenu de 87 c, S par jour et par tête n'est pas le dernier mot de l'industrie, et que la production peut être doublée? Je répliquerai que si la production est doublée, la population ne tardera pas àl'ôtre à son tour, ce qui n'amène aucun résultat. Mais considérons de plus près la chose. .
La production a sa raison et son mobile dans le besoin. Il y a donc un rapport naturel entre le produit à obtenir et le besoin qui sollicite le producteur. Pour peu que le besoin faiblisse, le travail à son tour faiblira, et nous verrons diminuer la richesse: cela est inévitable. Supposant en effet que, le besoin diminuant, la production reste la même, comme alors les produits, moins demandés, diminueraient de valeur, ce serait exactement comme si une fraction de ces produits n'avait pas été produite.
Les besoins sont de deux sortes : besoins de première «nécessité, et besoins de luxe. Bien qu'aucune ligne de dé-
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marcation exacte ne puisse être tracée entre ces deux catégories de besoins, bien que leurs limites ne soient pas les mêmes pour toutes sortes de personnes, leur différence n'est pas moins réelle; elle se reconnaît à la comparaison des extrêmes. Il n'est personne qui, réfléchissant sur le train ordinaire de sa vie, ne puisse dire quels sont ses be^ soins de première nécessité, quels ses besoins de luxe.
Or, examinant Texistence, les habitudes et inclinations, l'éducation de l'immense majorité des trarailleurs, il est aisé de voir que chez eux le travail est à son maximum d'intensité tant qu'il a la nécessité pour mobile ; il baisse rapidement et s'éteint bientôt, dès que, les besoins de première nécessité satisfaits, le travail ne produit plus que pour le luxe. En général, l'homme n'aime à se donner de peine que pour ce qui lui est strictement utile. Sous ce riipport, il peut se dire le représentant de la nature, qui ne fait rien de trop. Le lazzarone, qui refuse toute espèce de service quand il a diné, en est un exemple. Le noir, dont on demande l'affranchissement, se comporte de même. Le nécessaire obtenu, l'homme tend au repos, de toutes les satisfactions de luxe la première et la plus avidement cherchée. Pour tirer de lui un supplément de labeur, il faudrait doubler, tripler son salaire, payer son travail plus qu'il ne vaut, ce qui est contre la donnée d'une production lucrative, c'est-àr-dire contre la loi même de production. Ici encore la pratique confirme la théorie. La production ne se développe que là où, par raccroissement de population, il y a besoin de subsistance et par suite demande continuelle de travail. Alors le salaire tend plus à baisser qu'à s'accroître, la journée de travail à s'allonger qu'à se réduire. Si le mouvement avait lieu en sens in-^ verse, la production bientôt s'arrêterait.
Pour augmenter la richesse, dans une société donnée, le chiffre de la population restant le même, il faut trois
choses : 1* donner aux masses travailleuses de nouveaux besoins, ce qui ne se peut faire que par la culture de l'esprit et du goût, en d'autres termes, par une éducation supérieure, dont l'effet est de les faire sortir insensiblement delà condition du prolétariat; 2^ leur ménager, par une organisation de plus en plus savante du travail et de Tindustrie, du temps et des forces de reste; 3<* dans le même but, faire cesser le parasitisme. Ces trois conditions du développement de la richesse se ramènent à cette formule : distribution de plus en plus égale du savoir, des services et des produits. C'est la loi d'équilibre, la plus grande, on pourrait même dire l'unique loi de ^économie politique, puisque toutes les autres n'en sont que des expressions variées, et que la loi de pauvreté elle-même en est un simple corollaire.
La science dit que ce plan n'a rien d'inexécutable; c'est même à Taction combinée, quoique bien faible encore, de ces trois causes, l'éducation du peuple, le perfectionnement de l'industrie et l'extirpation du parasitisme, qu'est dû le peu de progrès qui s'est accompli depuis trente siècles dans la condition économique de l'humanité.
Mais qui ne voit que si, par l'éducation, la multitude travailleuse s'élève d'un degré dans la civilisation » dans ce que j'appellerai la vie de l'esprit; si sa sensibilité s'exalte, si son imagination se raffine, si ses besoins deviennent plus nombreux, plus délicats et plus vifs, la consommation devant se mettre en rapport avec ces nouvelles exigences, le travail par conséquent augmenter d'autant, la situation reste la même, c'est-à-dire que l'humanité, croissant en intelligence, en vertu et en grâce, comme dit l'Évangile, mais ne gagnant toujours que le pain quotidien du corps et de l'âme, reste matériellement toujours pauvre ?
Ce qui se passe en France, à cette heure, en est la
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preuve. Il n'est pas douteux que depuis quarante ans la production ne se soit fortement accrue ; peut-être même estelle proportionnellement plus forte aujourd'hui qu'en 1820. Et pourtant il est certain pour tous ceux qui ont vécu sous la Restauration que la gône est plus grande dans toutes les classes de la société qu'elle ne l'était sous le règne de Louis XVIII. D'où vient cela? C'est que, comme je viens de le dire, les mœurs, dans les classes moyennes et inférieures, se sont raffinées, et qu'en même temps, par des causes qui seront expliquées tout à l'heure, la loi d'équilibre étant de plus en plus méconnue et enfreinte, la loi de tempérance foulée aux pieds, la pauvreté est devenue plus onéreuse, et de bienfaisante que l'a voulue la nature s'est changée en supplice. Nous avons exagéré le superflu, nous n'avons plus le nécessaire. S'il fallait appuyer ce fait de quelques détails, je citerais, en regard des soixante mille brevets d'invention et de perfectionnement pris depuis la loi de 1*791, de la multiplication des machines à vapeur, de la construction des chemins de fer, du développement de la spéculation financière, la dette publique doublée, le budget de l'État porté d'un milliard à deux, le prix des loyers et de tous les objets de consommation augmenté de 50 à 190 pour 100, le tout aboutissant à un état de marasme avoué et de crise perpétuelle.
Ainsi, par une destination de la nature, toute nation civilisée ou barbare, quels que soient ses institutions et son gouvernement, est pauvre, d'autant plus pauvre qu'en s'éloignant de l'état primitif, qui est Yabondance^ elle a fait plus de progrès, par le travail, dans la riohessb. A mesure que la population des États-Unis d'Amérique, aujourd'hui la plus comblée de la terre, se multiplie et s'empare du sol, la proportion des ressources naturelles diminuant, la loi du travail devient plus instante, et^ signe infaillible de pauvreté, ce qui se donnait auparavant
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pour rien ou presque pour rien, acquérant un prix toujours plus élevé, la gratuité primitive disparaît, le régime de la VALEUB prend le dessus, et déjà commence à se former un prolétariat... Un phénomène analogue se passe en Espagne. Après des siècles de torpeur, l'Espagne se réveille tout à coup à rappel du travail et de la liberté. Elle se met à exploiter son territoire ; la richesse jaillit aussiti^t de partout et pour tout le monde. Le salaire s'élève, chose toute simple, puisque c'est le sol et l'étranger qui payent. Mais attendez que la population se soit mise au niveau de cette richesse, ce qui peut se faire en moins d'un demi-siècle, et l'Espagne vous reparaîtra, dans des conditions de moralité supérieure , il faut l'espérer, ce qu'elle fut d'Isabelle I'® à Isabelle II, en équilibre, c'est-à-dire pauvre.
Ainsi, me dira tout à l'heure quelque fanatique de Mammona, la déesse du numéraire, il est Inutile que nous nous donnions tant de peine. Ces entreprises nationales, ces travaux gigantesques, ces machines merveilleuses, ces inventions fécondes, cette gloire de l'industrie, tout oela ne sert qu'à étaler notre impuissance, et nous ferons sagement d'y renoncer. Outillage de misère, duperie pure ! Car, à quoi bon tant suer et nous ingénier, si nous n'avons à attendre de notre travail rien de plus que le nécessaire? La sagesse est dans ^humilité des moyens, Tétroitesse des conceptions, la vie mesquine, le petit ménage. Certes, vous remplissez une noble mission, décourager les âmes, rapetisser les intelligences, glacer les enthousiasmes, stériliser le génie, c'est là votre morale, c'est votre civilisation, votre paix I Ah i si c'est ainsi que vous pensez nous délivrer de la guerre, nous préférons mille fois en courir les risques. Payons, s'il le faut, un milliard de plus au budget, et qu'on nous laisse le prestige de notre industrie^ les illusions de nos entreprises.
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A quiconque m^ tiendrait ce langage, je répliquerais : Bas le masque I On vous reconnaît à Yotre rhétorique, charlatan industriel, éoumeur de bourse, peste financière, vil parasite. Oui, retirez-vous, délivrez le travail de votre odieuse présence. Car votre règne s'en va, et, si vous ne savez faire œuvre devo3 dix doigts, vous courez risque de mourir de faim.
Aux simples que séduit toujours Téloquenoe de la réclame, je dirai : Gomment ne comprenez- vous pas que, s'il fut un temps où Thomme cultivateur demandait son nécessaire à la héohe, plus tard, quand il se fut multiplié, il dut le demander à la charrue, et que c'est par Teffet du même développement qu'il a été amené de nos jours à le demander à la mécanique, au navire à vapeur et à la loco^ motive? Avez-^vous calculé ce qu'il faut de richesse pour entretenir, sur une surface de vingt-huit mille lieues carrées, trente^sept millions d'âmes ? Travaillez donc, car si vous vous relàehez, vous tomberez dans l'insuffisance, et, au lieu de ce luxe que vous rêvez, vous n'aurez pas même le strict néceesaire, Travaillez, augmentez, déployez vos moyens ; invente? des machines^ cherchez des engrais, acclimatez des animaux, cultivez- de nouvelles plantes alimentaires, faites du drainage, reboisez, défrichez, arrosez et assainisses; semez du poisson dans vos fleuveSi dans vos ruisseaux, dans vos étangs et jusque dans vos mares ; ouvrez des houillères; purifiez Vor, l'argent, le platine; fondez le fer, le cuivre, l'acier, le plomb, Fétain, le zinc; filez, tisser, cousez, fabriquez des meubles, de la poterie, du papier surtout, et rebâtissez vos maisons; ouvrez-vous des débouchés, faites des échangea et révolutionnez vos banques. Tout cela est à vous fort avisé. Et ce n'est pas tout que de produire, il faut, ainsi que je vous l'ai recommandé, que le service soit réparti entre tous selon les facultés de chacun, et le salaire de chaque travailleur pro-
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portionné à son produit. Sans cet équilibre , vous restez dans la misère et votre industrie se change en calamité. Or, quand vous aurez tout fait, et par l'énergie de votre production, et par l'exactitude de votre répartition, pour vous rendre riches, vous serez étonnés de voir que vous n'avez réellement gagné que votre vie, et que vous n'auriez pas.de quoi célébrer un carnaval de quinze jours.
Vous demandez si ce progrès industriel, toujours soumis à la loi du nécessaire, n'implique pas, avec la subsistance à fournir à une population plus nombreuse, une amélioration dans l'existence de l'individu? Sans doute il y a améliora^ tion de la vie individuelle : mais en quoi consiste-t-elle ? Du côté de l'esprit, dans le développement du savoir, de la justice et de l'idéal; du côté de la chair, dans une consommation plus choisie, en rapport avec la culture donnée à l'esprit.
Le cheval mange son avoine, le bœuf son foin, le porc son gland, la poule ses menues graines. Ils ne changent pas de nourriture, et ne s'en trouvent nullement incommodés. J'ai vu le travailleur des champs faire chaque jour son repas du même pain noir, des mêmes pommes de terre, de la même polenta^ sans paraître en souffrir : l'excès seul du travail le maigrissait. Mais l'ouvrier civilisé, celui qui a reçu le premier rayon du Verbe illuminateur, a besoin de varier sa nourriture. Il consomme du blé, du riz, du maïs, des légumes, de la viande, du poisson, des œu&, des fruits, du laitage ; il use quelquefois de vin, de bière, de cidre, d'hydromel, de thé, de café ; il sale ses aliments, les assaisonne, leur donne toutes sortes de préparations. Au lieu de se couvrir simplement d'une peau de mouton ou d'ours séchée au soleil, il porte des vêtements tissés de laine, chanvre ou coton; il fait usage de linge et de flanelle, s habille d'une façon en été et d'une autre en hiver. Son corps, non moins vigoureux, mais formé d'un sang
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plus pur, expression de la culture qu'a reçue son âme, exige des soins dont se passe la sauvagerie. Tel est le progrès : ce qui n'empêche pas Thumanité de rester pauvre, puisqu'elle n'a toujours que ce qui lui suffit, et de ne pouvoir perdre une journée sans que la famine se fasse sentir à l'instant.
Pouvez-Yous donc faire que Thomme fournisse en moyenne plus de dix à douze heures de travail sur vingtquatre? Pouvez-vous faire que quatre-vingts remplissent la tâche de cent, ou que la famille qui reçoit 3 fr. 50 c. de prébende dépense 5 francs? Eh bien, vous ne pouvez pas faire non plus que vos magasins, vos entrepôts, vos docks, contiennent plus de denrées qu'on ne leur en demande, plus que neuf millions de familles, jouissant d'un revenu moyen de onze à douze milliards, produit de leurs bras, n*en peuvent acheter. Donnez une demi-douzaine de chemises, une veste de drap, une robe de rechange, une paire de souliers, à tous ceux et celles qui en manquent, et vous verrez ce qui vous restera. Vous me direz alors si vous êtes dans l'abondance, si vous nagez dans la richesse.
Cette élégance des villes, ces fortunes colossales, ces splendeurs de TÉtat, ce budget d^ la rente, de l'armée^ des travaux publics; ces dotations, cette liste civile, ce fracas de banques, de Bourse, de millions et de milliards ; ces joies emivrantes, dont le récit arrive j[)arfois jusqu'à vous, tout cela vous éblouit, et, vous faisant croire à la richesse, vous attriste sur votre pauvreté. Mais songez donc que cette magnificence est prise en déduction de la chétive moyenne de 3 fr. 50 c. par famille de quatre personnes et par jour, que c'est un prélèvement sur le produit du travailleur, avant fixation de salaire. Le budget de l'armée, prélèvement sur le travail ; le budget de la rente, prélèvement sur le travail ; le budget de la propriété, prélèvement sur le travail ; le budget du banquier, de l'entre-
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preneur, du négociant, du fonctionnaire, prélèvement sur le travail; le budget du luxe, par conséquent, prélèvement sur le nécessaire. Donc n'ayez pas de regret; acceptez virilement la situation qui vous eat faite, et dites- voua, une fois pour toutes, que le plus heureux des hommes est celui qui sait le mieux être pauvre.
L'antique sagesse avait entrevu ces vérités. Le christianisme posa le premier, d'une manière formelle, la loi de pauvreté, en la ramenant toutefois, comme c'est le propre de tout mysticisme, au sens de sa théologie. Réagissant contre les voluptés païennes, il ne pouvait considérer la pauvreté sous son vrai point de vue ; il la fit souffk*ante dans ses abstinences et dans ses jeûnes, sordide dans ses moines, maudite du ciel dans ses expiations. A cela près, la pauvreté glorifiée par l'Évangile est la plus grande vérité que le Christ ait préchée aux hommeS4
La pauvreté est décente; ses habits ne sont pas troués, comme le manteau du cynique; son habitation est propre, salubre et close; elle change de linge une fois au moins par semaine; elle n'est ni pâle ni affamée. Comme les compagnons de Daniel, elle rayonne de santé en mangeant ses légumes ; elle a le pain quotidien,, elle est heureuse.
La pauvreté n'est pas Vaisance ; ce serait déjà, pour le travaUleur, de la corruption. Il n'est pas bon que l'homme ait ses aises; il faut au contraire qu'il sente toujours l'aiguillon du besoin. L'aisance serait plus encore que la corruption, ce serait de la servitude; et il importe que l'homme puisse, à l'occasion, se mettre au-dessus du besoin et se passer même du nécessaire. Mais la pauvreté n'en a pas moins ses joies intimes, ses fêtes innocentes, son luxe de famille, luxe touchant, que fait ressortir la frugalité accoutumée du ménage.
A cette pauvreté inévitable, loi de notre nature et de notre société, il est évident qu'il n'y a pas lieu de Songel* à
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nous soustraire. La pauvreté est bonne, et nous devons la considérer comme le principe de notre allégresse. La raison nous commande d'y conformer notre vie, par la frugalité des mœurs, la modération dans les jouissances, l'assiduité au travail, et la subordination absolue de nos appétits à la justice.
Comment se fait-il maintenant que cette même pauvreté, dont l'objet est d'exciter ea noua la vertu et d'assurer l'équilibre universel, nous pousse les uns contre les autres et allume la guerre entre les nations? C'est ce que nous allons tâcher de découvrir au chapitre suivant.