‹ La guerre et la paixChapitre 20 sur 41 · CHAPITRE Vin · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vin

CONTINUATION DU MÂMB ÔUJET

Le paupérisme & établi sa capitale en Angleterre : l'Angleterre est aussi de toutes les njEitions celle qui a le plus I enyahi.

« L'aristocratie anglaise, dit M. de Ficquelmont, a livré u le monde aux spéculations du peuple anglais. Si ce n'est « le pillage qui a rendu riche l'Angleterre, ^'est l'exploi- « tation. L'Angleterre veut servir le globe entier, à eon- « dition d'en être le fournisseur exclusif.*. Sa théorie du ' *< libre échange n'e^t autre chose que l'exclusion forcée de «« tous ceux qui sont inférieurs en capitaux, en industrie, « en moyens de transport» L'Angleterre a besoin du œo- « nopole du monde pour conserver sa position.»*

C'est pour cela que les Anglais ont établi des forts^ eo même temps que des comptoirs, sur toutes les mers : Gibraltar, Malte, Côrfou, Périm, le Cap, Sainte-Hélène, La guerre du canon, pour elle, n'est que l'auxiliaire de la guerre des capitaux. Un jour, pourtant, à cet appétit gi-

gantesque répondit une ambition non moins colossale. Si TAngleterre bloque le monde avec ses vaisseaux, lé monde ne saurait- il bloquer TAngleterre en lui fermant ses ports?... Le blocus continental, en attendant la descente, ajournée à des temps meilleurs, fut la grande pensée de Napoléon. L'Angleterre, qui, en rompant le traité d*AmienSj avait cru prévenir la conquête de TEUrope, ne fit que la précipiter. Après avoir incorporé dans son empire ritalie, la Belgique et la Hollande, Napoléon fut conduit à incorporer encore le Portugal, l'Espagne, la Westphalie, le Hanovre, les villes hanséatiques et toute la confédération germanique. Il n'eût pas manqué, s'il en eût eu le temps, de mettre la main sur Constantinople, la future capitale du monde, disait-il. Il n'eût su, à moins, affamer l'Angleterre.

Maintenant le continent, rendu à lui -môme, ne ferme plus ses ports aux Anglais : il se contente de leur opposer des tarifs et de leur faire concurrence. A quoi les Anglais répliquent en organisant leur propagande libre échangiste, dans laquelle ils ont naturellement pour auxiliaires tous ceux qui, pourvus de monopoles naturels ou confectionnant eux-mêmes à très-bas prix, ne demandent pas mieux que d'acheter au meilleur marché possible et leurs matières premières, et tous les objets dont ils ne sont pas eux-mêmes débiteurs, la fortune et l'indépendance de leur pays dussent-elles y périr. Mais que Napoléon III, qui a jugé à propos d'essayer du libre échange, s'avise de demander à l'Angleterre, qui dans ce moment appuie de toutes ses forces l'indépendance des Italiens, la même indépendance pour les Irlandais, les Hindous, etc. , plus l'évacuation et la démolition de ses forteresses, le tout comme condition et garantie d'une entière liberté d'échanges, je voudrais savoir ce que répondraient à cette interpellation catégorique MM. Bright et Gobden?

La race anglo-saxonne a les dents longue» : c'est un des traits qui la distinguent. Comme le léopard qui figure dans ses armoiries, elle est armée pour la conquête, sicut leo rapîens et rtigiens. Ici la physiologie nous donne le secret de la politique et Texplication de l'histoire. Le peuple anglais, malgré son développement industriel, est resté le plus aristocratique de tous les peuples, et le plus famélique; le premier de ces caractères explique le second, et réciproquement. C'est en Angleterre que se voient les plus grandes fortunes et la plus effrayante misère ; là que se trouvent les plus énergiques producteurs et les plus intrépides consommateurs. Le peuple anglais a énormément travaillé; il a encore plus jeûné. L'utilitarisme est né en Angleterre : on peut dire qu'il est dans le sang anglais. Tous les philosophes, les moralistes, les théologiens, les romanciers, les hommes d'État de la Grande-Bretagne en sont pénétrés. C'est en France, dira-t-on, que l'économie politique a vu le jour; Adam Smith a pris des leçons de Quesnay. Mais combien la France s'est laissé distancer par sa rivale I II est vrai que cette économie politique anglaise, malthusienne, cadre mal avec la déclaration des droits de l'homme : par tempérament, nous cherchons plutôt à égaliser la richesse qu'à consommer et à produire. Aussi, tandis que la cocarde tricolore laisse échapper ses conquêtes, ce que le léopard britannique a ravi, il ne le lâche plus : à nous la gloire, à lui le profit... Le plus beau triomphe qu'ait obtenu l'Angleterre a été de nous inoculer ses maximes : sur ce terrain de l'exploitation et de l'utilitarisme nous ne la vaincrons pas ; nous opérerons plutôt dix fois la descente de Brest à Plymouth.

L'Angleterre, qui n'intervient dans les affaires des autres pays que pour en obtenir des traités de commerce, qui promet son appui à ceux qui achètent ses marchandises, qui rêve de s'emparer de la Chine comme elle s'est

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emparée de Tlnde, l'Angleterre, qui prévoit par toute l'Europe et jusque dans son propre sein une guerre sociale, qui redoute une descente du prolétariat français, qui, après aToir dévoré la plèbe irlandaise et la plèbe écossaise, ne peut pas nourrir la sienne; TAngleterre arme ses côtes, fond des canons, augmente sa marine de guerre, exerce ses volontaires, enfle son budget, élève son escompte (sans doute par application de sa théorie du libre échange), et se met en mesure de repousser par le fer et par le feu quiconque parlerait de toucher à son trafic, à ses conquêtes, à ses monopoles. La misère a été effrayante, cet hiver, dans la Grande-Bretagne : jamais cependant la nation britannique n'a autant produit. Question de subsistance : cas de guerre.

Après la France et l'Angleterre, vaut-il la peine de citer le reste? La Russie, avec son immense territoire, et justement à cause de l'immensité de son territoire, se sent mal à l'aise. En Asie, elle pèSe sur la Chine, sur Tlnde et sur la Perse, où tôt ou tard elle rencontrera les Anglais. Elle tient le Caucase, une partie de l'Arménie; ses colons s'avancent, par la côte d'Asie, jusque près de ConstantinoplQ. Elle a fait de la mer Noire un lac russe, et elle tend à s'ouvrir une route, par l'Euphrate et le Tigre, jusqu'au golfe Persique. En Europe, le terme de son ambition est Çonstantinople. Constantinople serait pour la Russie, comme Pétersbourg, une porte, un magasin, un marché, une place d'armes. L'empire ottoman est mort, dit V Invalide r^sse; l'heure est venue de renvoyer les Tu^cs dans les pâturages du Turkestan. Il faut un débouché à ces vingt millions de serfs que vient d'émanciper l'empereur. Il faut du trafic, de la spéculation, des emplois à ces boyards qui demain n'auront plus de serfs. Il faut de l'argent à cet État tpu-

CAUSE PREMIÈRE DE LA tfUERRR 18*7

jours à Temprunt, et qui ne peut retenir chez lui le numéraire. Question de subsistance : cas de guerre.

L'Autriche est à peu près dans le même cas. Elle n'a pas assez de son port de Trieste : elle y joindrait volontiers les bouches du Danube et Salonîque. Comment s'entendre, pour cet objet, avec la Russie, demandant Constantinople? Dépossédée de la Lombardie qui lui rapportait, bon an mal an, d'après les calculs d'un économiste italien « trente millions net, elle veut la ravoir, et, si Toccasion se présente, elle la raura. Les paysans da Lombardie lui serviraient au besoin d'auxiliaires; elle n'aurait qu'à leur offrir, comme à ceux de Gallicie, une part des terres. Ce qu'il y a de curieux, c'est que l'Autriche, en faisant ce coup, pourrait se flatter de servir la révolution mieux que nous ne l'avons servie nous-mêmes, en rendant la Lombardie à Victor-Emmanuel. Question de subsistance : cas de guerre.

Pourquoi, depuis quelques années, les nations de l'Europe se montrent-elles animées contre la France de sentiments hostiles? En Espagne, à propos d'un bruit absurde que Napoléon III voulait avoir la Catalogne, on réchauffe les souvenirs de 1808; de même qu'en Allemagne, en Suisse, en Belgique, à propos de l'annexion de la Savoie, on Hveille ceux de 1813. Que dis-jq? pour ^pu§ paieu^ fteeabler, l'Europe semble vouloir se faire plus Ubéra)^, plus révolutionnaire (jue nous. L'Espagne est moitié progrès*- ^§ta, moitié républicaine; l'Itftlie ^0 moqu^ de po§ÇQ»seils, tout en implorant notre intervention, et se eouvre d§ §on unité (1); l'Allemagne serre pes ranp fédéraux, et

ri) Il est à remi^rc^iier que dans les discussions auxc^uelles le déçrçt du 24 nçyçmbre a dpnné cours^ tant au sein du Corps législatif et du Sénfit que dans la presse, Iç pfitriotisipe des conservateurs s'est montré beaucoup plus susceptible, à l'endroit de l'unité italienne, ^ue celui des démocrates. En 1816, on disait plus royaliste que le roi. On dit aujour-

propose au roi de Prusse, qui ne dit ni oui ni non, la couronne impériale; la Belgique a fait son prononcement; la Suisse nous garde une rancune profonde; l'Angleterre prépare une réforme électorale; T Autriche, comme Ta dit M. Billault, se sauve en octroyant à ses peuples toutes les constitutions qu'ils demandent; la Russie émancipe ses serfs. Ce que les souverains coalisés promettaient, en 1813, de donner à leurs peuples après la campagne, ils le leur offrent aujourd'hui avant la bataille. Lk nation française, leur disent-ils, n'estpas faite pour la liberté; elle ne peut que vous donner la servitude...

Quelle peut être la raison de ces craintes, de ces calomnies? Toujours la même : La guerre, c'est la conquête; et la conquête, ce n'est pas seulement l'incorporation, ce sont encore les réquisitions, les contributions de guerre, les spoliations, les levées d'hommes, le pillage et toutes les avanies du soldat. Partant de ce principe malheureusement trop vrai, on accuse la France de vouloir encore une fois dévorer l'Europe; on cite en preuve son budget, sa dette croissante, ses prodigalités. Mais ne perdons pas de vue que ceux qui attestent une si grande peur d'être par nous

d^hui, et c^est la démocratie qni aura donné lieu au proverbe, jolus unitaire que Vempereur, Pour l'Italie de M. de Cavour, la démocratie française est pleine de confiance ; elle fait bon marcbé de la prépotence nationale. Que conclure d'une politique aussi désintéressée? Serait-ce que la jeune démocratie renonce à toute idée de guerre et de conquête, et que, pour plus de sûreté, elle pense, par cette création d'une Italie une et indivisible, à enfermer, pour ainsi dire, dans sa cage l'aigle impériale ? Les démocrates d'Outre- Rhin en sauraient à leurs frères de France un gré infini. En tout cas, les efforts de ces derniers secondent merveilleusement les efforts des Italiens. Je demandais, il y a quelques jours, à un voyageur qui arrivait d'Italie, si, dans le cas d'une guerre entre la • France et l'Europe, les Italiens marcheraient avec nous. — Oui, me répondit-il, si l'Angleterre elle-même marche avec la France : sinon, non. Car l'Angleterre, pour les Italiens, et bien qu'elle n'ait rien fait pour leur indépendance, c'est la liberté, tandis que la France, c'est... c'est la protection.

mangés nous mangeraient volontiers eux-mêmes. Confessons-nous les uns les autres. Tel qui ne cesse d'accuser l'ambition française est tourmenté du même aiguillon. La Prusse, qui ne sut en 1804 accepter ni refuser le Hanovre, qui convoite le Holstein, qui ambitionne de changer son titre de royaume de Prusse en celui plus sonore d'empire germanique, la Prusse, à qui les traités de 1815 ont fait franchir le Rhin, qui compte dans le Luxembourg des sujets de langue française, franchirait également, sans se faire prier, la Meuse, et pousserait jusqu'à la Marne. Quelle nation en Europe, animée par la haine du premier empire, ne referait avec délices le voyage de 1815, et ne s'accommoderait d'un lambeau de ce grand corps qui a nom la France? Le libéralisme, le constitution alisme, le philosophisme^ la communauté des principes et des tendances, n'y font rien : conquérir ou être conquis, c'est la loi. Question de subsistance : cas de guerre.

Au reste, les peuples n'attendent pas aujourd'hui la sollicitation de leurs princes. Quand ce ne sont pas les gouvernements qui s'attaquent les uns les autres, ce sont les populations qui prennent à partie les gouvernements, réclamant des réformes, et, si les réformes n'arrivent pas, faisant des révolutions. Le prolétaire accuse le bourgeois, qui de son côté accuse la noblesse, l'Église, la cour, l'armée. A peine revenus de Villafranca, les deux empereurs Napoléon III et François-Joseph sont assaillis par leurs peuples, qui demandent des libertés. Du pain et la Constitution de 93, criaient les insurgés de prairial. Du pain ou du plomb, hurlaient ceux de 1848. Comment refusera ces bien-aimés sujets la liberté grande? L'un donne son décret du 24 novembre, l'autre sa patente du 27 février. Et les sujets ne sont pas contents!... Ainsi encore après la guerre de Crimée, les paysans moscovites réclament leur émancipation ; les Roumains, les Monténégrins, les Serbes,

les Maronites, tous les chrétiens de Turquie demandent au sultan la jouissance des droits politiques, façon parlementaire de dire quHls ne veulent plus payer. Victorieux ou vaincu, le chef d'État est assuré d'entendre toujours la famine frapper à sa porte.

Qu*a voulu la bourgeoisie italienne? Songea-t-elle jamais à l'unité de l'Italie? Comprend-elle seulement la mécanique constitutionnelle? A-t-elle une religion, une foi quelconque? Elle était assez maigre, ajant peu de biens fonciers, pas d'influence, nulle part dans le gouvernement. Elle a voulu, comme celle de 1830, comme celle de ITOQ, être, ou plutôt avoir quelque chose, entrer dans les affaires, prendre sa part du budget, s'apanager à bon compte à la vente des biens nationaux, s'engraisser, en un mot : une bourgeoisie saurait-elle vouloir autre chose? Elle en avait le droit, certes; est-ce que je songe à lui en faire reproche? Qu* est-ce que le Tiers? Rien. Q^ue demande-t-il? Tout. Pesez cette parole de Sieyès : c'est la formule de toute bourgeoisie qui se prépare à supplanter les castes supérieures, clergé, cour et noblesse. Mais, pour jouir avec sécurité des conquêtes de sa révolution, la bourgeoisie italienne comprend qu'une monarchie constitutionnelle lui offre plus de garanties qu'une république. C'est la pensée bourgeoise de 89 et de 1830, c'est celle de la réaction de 1848 et de 1852. Voyez avec quel ensemble ces bourgeois se rallient autour de M. de Cavour contre les Mazzlniens et Garibaldiens!... Ils pensent aussi, les avisés, que la reconnaissance en politique est une vertu onéreuse, et comme ils s'étaient unis autour de l'empereur des Français pour chasser Tempereur germanique, ils se réunissent autour de Victor-Emmanuel pour s'acquitter envers l'empereur des Français. 11 n'y a pas trop pour eux. Quant à la multitude, force brute, chair et sang, qui ne sait que bêler ses suffrages, rien pour elle; je me trompe, la conscription.

Appliquez cela, mutatis mutandis^ à toutes les aristocraties, bourgeoisies et démocraties de l'Europe, et coneluez ; Question de subsistance : cas de guerre.

Certes, les nations modernes ont su se créer des ressources que ne possédèrent pas les sociétés antiques; les chiffres comparés de population aux différentes époques de rhistoirele démontrent. La puissance du crédit, les masses de numéraire, les prodiges de l'industrie, Tart agricole, rimportance des échanges, le service de budgets et de dettes énormes, tout cela est fait pour émerveiller les esprits, et éloigner des conseils de la haute politique lespensers ignobles de la misère et de T^nvie. En voyant avec quelle facilité les emprunts se couvrent en France, qui ne jurerait que le pays regorge et que la nation a la face rubiconde?

Mais tout C0la n'est que prestige. Dès lors que l'équilibre entre les besoips et les ressources est rompu, et Dieu sieul pourrait dire de combieH il s'en faut que nous soyons an balance, dès Jors surtout que l'écart entre Iç minimuni et le maximum de répartition e^t cjâvenu avissi exorbitant, on peut Taffirmep avec certitude, il y a paupérisme. Le déficit est la règle, le bien-être l'exception. Que }a politique remanie ses rouages tant qu'elle vaudra, que les souverains se montrent animés des intentions les plus libérales, rien n'y peut faire, Une sombre convoitine enflamma, clans toute l'épaisseur de leurs couches les sociétés ; et la fatalité de la guerre, en Tabsence d'une constitution économique fondée en vérité et en droit, est invinaiblQ, La fi[uçirr§, dis-je, dans tous ses genres et dans toutes ses espaces : gaçrjre de pillage et guerre de conquête, guerre de frontières, guerre de débouchés, guerre dfii oolonids, guerre de religion et guerre de principe, guerre de dynastie, guerre d^ p^Oi? et guerre d§ CftSt^, guerre de sucçe^siQu et guerre de partage, guerre d'influence et guerre d'équilibre, guerre

d'indépendance, guerre civile, guerre sociale. Sous toutes ces formes, la cause profonde de la guerre reste la même ; mais c'est ce dont peuples et gouvernements s'inquiètent le moins. Difficulté de vivre, manque du nécessaire chez le pauvre, insuffisance du revenu chez le riche, augmentation des dettes et découvert du budget dans TEtat, en un mot, la faim. Le dieu des armées et le dieu de la misère sont un seul et même dieu; c'est aussi peu honorable pour l'uncj^ue pour l'autre, mais c'est vrai (1).

L'empereur Aurélien disait du peuple romain que c'était le peuple le plus gentil, le plusjovial, le plus aisé à gouverner, pourvu qu'il fût bien nourri, bien vêtu, bien diverti. Un jour, dans une émeute, il en fit massacrer huit mille par ses prétoriens. Depuis il s'abstint de mettre les pieds dans Rome. Le mot d'Aurélien résume toute la politique

(l) C'est aux prévisions de guerre universelle qu'il faut attribuer deux publications récemment sorties de plumes républicaines, l'une dé M. Jean Reynaud, l'autre de M. Villiaumé, auteur d'une Histoire populaire de la Révolution.

Je n'ai pas lu le premier de ces écrits : j'ai seulement enteïidu dire que l'auteur s'était proposé de -faire connaître la vraie pensée de la Révolution française et des républicains français sur cette matière brûlante de la guerre et de la conquête. Il va sans dire que M. Jean Reynaud proteste contre la résurrection du militarisme.

' L'Esprit de la guerre, de M. Villiaumé, est conçu dans le même but. L'auteur a surtout en vue les moyens d'arriver à une paix définitive : ces moyens seraient tels, si l'on en croit l'honorable publiciste, qu'avec leur secours les neuf dixièmes des guerres pourraient être évités. Du reste, M. Villiaumé a beaucoup moins songé à faire un livre de doctrine qu'un recueil de préceptes pratiques. Considérant que la mission du peuple français n'est pas finie, regardant la guerre comme inévitable et allant an plus pressé, il a réuni dans son livre tout ce que les auteurs qui ont traité de ces matières lui ont fourni de plus utile, et donné la plus grande place à ce qui concerne la politique militaire^ l& strate'gie , la tactique et la guerre civile. J'espère néanmoins que le peuple français n'aura pas besoin, autant que le suppose M. Villiaumé, de ses .énergiques leçons. Les excitations à la guerre sont nombreuses ; mais les résistances ne sont pas moindres. C'est en vue de fortifier celles-ci que j'ai entrepris mon travail ; en quoi ma pensée ne difière certainement pas de celle de MM. J. Reynaud et Villiaumé.

des Césars, la même que celle du Sénat, et met à nu le principe de la guerre et de son équivoque moralité. Tout le monde aujourd'hui pense là-dessus comme Aurélien. On croit peu à la sincérité des causes politiques de la guerre ; chacun est averti du reste que depuis 1848 la véritable^ question à Tordre du jour est celle du prolétariat. Aussi, tandis que les uns demandent la guerre en vue de la conquête, les autres la veulent afin de diminuer le nombre des consommateurs, absolument comme, en un siège, on expulse les bouches inutiles. Nous avons vu jusqu'à des républicains faire de ce système la base de leur politique. Le gouvernement provisoire, selon eux, aurait dû jeter le peuple sur les champs de bataille : M. de Lamartine, avec sa politique de paix, avait trahi la révolution. Le peuple de son côté adopte tous ces motifs : « 11 y a trop de monde au monde, dit-il ; il faut faire une visite à l'étranger. Si cela ne produit pas de butin, eh bien, cela produira toujours une éclaircie. » Chose singulière! les conquérants, que Ton considère d'habitude comme les auteurs et entrepreneurs de toutes les guerres, sont encore ceux qui ont le plus de souci de la vie des hommes, et s'il reste une ombre d'humanité dans ces grandes luttes, c'est à eux qu'on la doit. — Quand commence-t'il sa guerre ? demandait, après le 2 décembre, un paysan qui avait voté pour Louis-Napoléon. SonsVautre, on ne payait rien ; V ennemi payait tout... Les frères et sœurs, neveux et nièces des soldats morts dans la Dobrudscha, en Crimée, àMagenta et Solférino, ont donné une larme à leur mémoire. Puis ils se consolent en songeant que la France finira par obtenir quelque lambeau de territoire, que cela fera rouler un peu d'argent, et qu'ils héritent.

Conquérir, encore conquérir, et toujours conquérir, telle est depuis l'origine des sociétés et en raison du paupérisme qui leur est endémique, la tendance des États. Vivre, mal-

gré la conquête, et en raison même de la conquête, dans une gêne croissante, telle est leur condition. L'Angleterre, de toutes les puissances, celle qui a le plus conquis, qui exploite cent vingt millions d'Tndiens, qui possède un conti- . nent tout entier, qui a sous la niain la moitié de l'Afrique, l'Angleterre est aussi la plus avide de nouvelles possessions, la plus chatouilleuse à Tendroit des annexions du voisin. Les petits États, tels que la Suisse, la Belgique, le duché de Bade, trop faibles pour s'arrondir aux dépens de leur entourage, en sont quittes pour lancer par bandes leurs émigrants sur tous les points du globe; autrefois, rirlande, l'Ecosse, la Suisse, avaient de plus la faculté de louer leurs milices à l'étranger. L'expatriation, le mercenarisme, sont les déversoirs des souverainetés de second et de troisième ordre, à qui Vexercice du droit de guerre se trouve de fait interdit.

Gloire aux potentats, à qui seuls le monde doit le peu de repos dont il jouit : leur grandeur fait notre sécurité. Et le sceptre ne leur sera ôtéque le jour où le monde aura trouvé sa constitution économique, qui n'est autre chose que la constitution de la paix elle-même, but final des révolutions. C'est d'eux qu'il a été écrit, dans le testament de Jacob : « Non avferetur sceptrum,,., donec veniët jxms, et « ipsa est expectatio gentium. »

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