‹ La guerre et la paixChapitre 21 sur 41 · CHAPITRE ]X · texte numérisé non relu

CHAPITRE ]X

QUE LA OONQUiTE, QUI AUEAI9 BU FAIBB CBS0BH LB PILLASB, l'a BBTBNU

Toute conquête est provoquée par le paupérisme du conquérant : je crois Favoir surabondamment établi. Mais, par les considérations politiques qui l*ont déterminée, la conquête n'en demeure pas moins légitime : tout notre second livre a été employé à démontrer cette thèse. La conquête, en effet, n'est autre chose que incorporation politique appelée par les rapports internationaux et consommée par le droit de la force.

En raison de cette légitimité, la conquête aurait dû, ce semble, bannir de la guerre toute espèce de rapine et de pillerie, purger le vice de sa naissance par un surcroît de vertu dans ses opérations : comment se fait-il ^ue ce soit précisément le contraire qui arrive?

Je pose cette question aux juristes, aux hommes d*Etat et aux militaires.

Mais je ne veux pas faire attendre la réponse.

On croit avoir tout dit, quand on a accusé la perversité du. cœur humain et la violence de ses passions : c'est bien

plutôt la connexité des idées et tout à la fois leur contradiction qu'il faut dénoncer. L'esprit est le vrai tentateur de la conscience et le premier instigateur du péché. C'est lui que la Genèse a représenté sous remblème du serpent, adressant la parole à Eve, l'épouse, c'est-à-dire la conscience de l'homme.

A qui appartient naturellement la richesse? Au puissant, ^ àcelui qui, ayant la force, a le droit de revendiquer en conséquence l'honneur et la gloire. Le père de famille n'est-il pas Icpropriétaire de tout ce que possède son enfant ; le maître ne Fest-il pas aussi de ce que produit son domestique ou son esclave? Le seigneur n'a-t-il pas droit sur l'industrie de son vassal, le propriétaire sur la récolte de son fermier?... Si, dans tous ces cas, la force implique droitde propriété, comment n'en serait- il pas de même, à plus forte raison, à la guerre, où le droit de la force règne sans partage, réunissant en lui tous ces droits divers, droit.du père sur l'enfant, du maître sur le serviteur, du souverain sur le sujet; où la dépouille du vaincu est d'ailleurs la récompense du risque de guerre ?

Donc, d'après le droit de la guerre en vigueur, la propriété du pays conquis, propriété publique et propriété privée, propriété mobilière et propriété immobilière, appartient au vainqueur. La loi de la guerre, telle que l'ont faite le pédantisme et le préjugé, ne distingue rien. On dirait même, à entendre tout ce vieux monde, que ce n'est qu'à l'aide de cette confusion que la guerre s'explique, qu'elle a lin sens, un but, et, si l'on peut ainsi dire, une moralité. A cet égard, nous avons vu que l'opinion des anciens était unanime. Quant aux modernes, il est aisé déjuger, parles entortillages des auteurs, que la modération du guerrier, en ce qui touche la propriété privée en pays ennemi, est affaire de prudence, tout au plus de charité chrétienne. Dans la rigueur il peut tout prendre, puisqu'il peut tou-

jours alléguer soit le motif d'indemnité, soit la nécessité où il est de se nourrir et de priver l'ennemi de ses ressources. Laisser au vaincu sa richesse intacte, ce serait ne pas savoir profiter de la victoire, point essentiel de Tart de vaincre; ce serait à la défaite du vaincu ajouter celle du vainqueur, ce qui serait absurde. La spoliation est la sanction de la défaite : une armée qui triomphe les mains vides est suicide.

Ainsi parle la tradition, et il faut avouer que si, au point de vue du vrai droit delà guerre et du vrai droit des gens, cette tradition est dans une complète erreur, puisque la guerre n'est à autre fin que de réunir ou de séparer les Etats ; au point de vue de la cause première qui amène la guerre, et qui est le paupérisme, au point de vue même du droit de la force, le seul reconnu dans l'origine, le seul dont pendant bien longtemps la guerre consente à faire état, il est difficile de nier qu'elle raisonne juste. L'erreur consiste en ce que, par le cours des choses et par le fait même de la guerre, de nouveaux droits se sont développés sur ce tronc primitif du droit de la force, et que le guerrier, qui s'imagine qu'à chaque bataille tout est remis en question, ne se préoccupe point de ces droits; il ne tient pas compte du temps écoulé. On peut dire de lui que, non-seulement il ne marche pas avec son siècle, il ne marche pas même avec la guerre. Le pillage reste ainsi l'accessoire de la conquête; quelques mots encore sur ce sujet nous feront voir combien ces deux choses, qui pour toute conscience éclairée s'excluent,* se tiennent intimement.

Si la guerre était un duel entre diplomates et généraux, sans doute on pourrait y introduire, sur la question qui nous . occupe , une réforme. Mais c'est une lutte des masses, et les masses n'ont rien de ch-evaleresque. L'honneur est l'âme de la chevalerie, le pillage est l'âme de la guerre : c'est là surtout ce qui la rend populaire. Sans cet

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appât, il est douteux qu'elle trouvât tant de suffrages pour Fappuyep, & plus forte raison tant de bras pour la faire. Le roi conquiert; e'estson lot; la multitude pille : le chien qui a ramené le gibier n'a-t-il pas droit à la curëe?

Les anciens, noua l'avons vu, usaient du droit de dépouille dans toute son étendue. Les Ninus, les Sesestris, les Kabuchodonosor, les Cyrus, les Oambyse, que les historiens traitent de conquérants, étaient bien plutôt, de même que les Attila, les Oengis-Khan, les Tamerlan, les Mahomet 11^ des faiseurs de razzias. L^ancienne Orèee, nous TavoES vu, ne sortit pas de cette tradition. Philippe et Alexandre ouvrirent Tère des annexions : la conquête devint alors, pour les princes, Tobjet principal de la guerre; le pillage resta le privilège des armées. Soldats et généraux y cherchèrent leurs pensions. C'est ce que montre Texemple des Romains.

Lorsque Beme, après avoir défait les armées ennemies, enlevait aux temples des villes les trésors que la confiance pieuse des particuliers j avait déposés, les statues, les tableaux, trépieds, tapisseries, vases, etc., lorsque ensuite elle prenait aux habitants leurs meubles, vêtements, bijoux, marchandises, épargnes, le bétail, les esclaves, sans préjudice de la /confiscation des terres, ou pour mieux dire de la rente, payable en argent ou en nature; lorsque en oonséquenee elle faisait venir d'Egypte, de Bieile, de toute la céte d'Afrique, les blés qu'on distribuait gratuitement au peuple, Rome appliquait purement et simplement le droit de la guerre. Elle avait combattu, non-seulement pour l'empire, mais pour la richesse des nations. Personne ne songeait â lui en faire reproche. Elle avait vaincu ; ce mot disait tout. Conquérante du sol et des hommes, à plus forte raison lui semblait-il l'être des autres valeurs ; toute distinction eût été une inconséquence, que dis-je? un vel fait à l'armée. Les dépouilles opimes faisaient le plus bel

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ornement de ses triomphes, le meilleur de sa gloire. De quoi se fût-elle glorifiée sans eela? Bile ne se battait pas pour des idées : les idées alors étaient dans le sein de la Providence; il n'existait pas de journalistes qui les dégageassent. Elle ne se croyait pas assez riche pour payer sa plaire: le mot gloire, à cette époque, était synonyme de profusion et de luxe; on n*en tirait vanité que si Tennemi en faisait les frais. Sous les empereurs, la solde des officiers les plus haut gradés se compose» pour les trois quarts, d'eifets mobiliers dont l'empereur leur fait cadeau et de provisions de bouche : cela sent le pillage d'une lieue.

Bien loin que le développement du droit international que devait provoquer la conquête romaine ait conduit à la séparation du pillage et de la conquête, il semble au contraire que le premier ait été conçu comme un moyen de consolider la seconde. En effet, la confiscation à perpétuité du produit net de tout un pays, la spoliation des familles " riches et aisées, est la mesure la plus efficace qu'un État conquérant puisse employer contre la nationalité toujours palpitante du peuple vaincu. Ce n'est pas de la plèbe, en général, que les rébellions sont à craindre ; c'est de la noblesse, de la bourgeoisie, du clergé, de tout ce qui possède, qui exerce de rinfluence, qui participe au gouvernement. Dans l'état actuel des sociétés, anéantir par la confiscation du revenu foncier, des profits commerciaux, financiers et industriels, la haute classe d'un pays, ce serait, malgré la supériorité de la plèbe moderne sur la plèbe ancienne, retrancher de ce pays la vie, le mouvement, la pensée, le progrès. Telle fut pourtant, dans la haute antiquité, la politique invariable des conquérants. On exterminait, selon le précepte de Tarquin, l'allstocratie; on la transportait, on la réduisait à la misère, on la vendait, à moins que, par une générosité rare, on ne préférât la rendre fermière de ses propres biens, emphytëete, mainmortable.

On intéressait, au besoin, les classes inférieures à la dépossession des supérieures, et tout était dit. Le pays ne remuait plus. La vie politique s'éteignait. C'est ainsi que les tsars en usèrent avec une partie de la noblesse polonaise; et c'est pour n'avoir su ou n'avoir osé appliquer ce principe aux populations remuantes de son empire, que TAutriche s'est mise mal avec les Lombards et les Hongrois. Qu'on regarde ce que les Turcs ont fait des nations par eux subjuguées. Quelle vie politique est restée en Egypte et dans toute l'Afrique, en Syrie, en Asie Mineure, dans la Thrace, la Macédoine et la Grèce même? La spoliation, encore plus que le massacre, a tout anéanti. Les Turcs auraient absorbé les races envahies et fondé une puissance qui, assise sur l'Asie, l'Afrique et l'Europe, ayant pour centre la Méditerranée, aurait fini par triompher de la chrétienté divisée, si à leur génie militaire ils avaient joint le génie civilisateur des Arabes; si, comme les Arabes, ils avaient eu seulement la vraie notion de la conquête. Mais la force turque n'est que de la force brute. Les guerriers ottomans n'ont jamais su de la guerre que le massacre, le pillage, la dévastation et le viol. Ce sont eux qui, par la sauvagerie de leur apostolat, ont déshonoré et tué l'islamisme, si glorieux sous les califes; ils ont fini par se tuer eux-mêmes dans la corruption de leur despotisme, et nous les voyons, encore nombreux et forts, étouffés par les populations chrétiennes, qui partout renaissent de leurs cendres.

Il appartenait au christianisme, dont le nom pourrait s'interpréter la conquête, et qui eut en effet pour mission de conquérir au royaume spirituel du Christ toutes les nations de la terre ; il appartenait, dis-je, à cette religion d'unité et de détachement, de réforme!» la guerre, en séparant la conquête de la coutume païenhe, égoïste, du pillage. Il ne l'a pas fait; l'idée ne lui en est même pas

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venue. L'époque triomphante du christianisme est cette partie du moyen âge qui de Charles Martel s'étend jusqu'à saint Louis, époque d'anarchie et de misère, que l'on a comparée à la tyrannie des Dpriens, et qu'on pourrait définir la réciprocité du brigandage. Les évéques eux-mêmes exercent le droit seigneurial, et ce ne sont pas les moins impitoyables. Or, qu'est-ce que ce droit seigneurial, conservé en partie jusqu'à la révolution? Le droit de rapine, exercé comme extension du droit de conquête, et déclaré droit divin par une Église devenue aussi barbare qu'elle s*était montrée d'abord réformatrice et démocrate. Ruinés malgré leurs brigandages et forcés de vendre leurs terres, les nobles s'enrôlent pour la croisade, sans doute afin de reconquérir sur les infidèles la Terre Sainte, héritage du Christ, et par ce moyen d'obtenir le pardon de leurs péchés, mais aussi, mais surtout dans l'espoir de refaire leur fortune, ce que la religion du Christ n'interdit pas plus à ses chevaliers que celle de Mahomet à ses cheiks, et ce qui arriva en effet à quelques-uns.

Au quatorzième siècle, la guerre devient une franc-maçonnerie de pillards. Les grandes compagnies mettent la France à rançon. Duguesclin ne parvient à en débarrasser le royaume qu'en se mettant à leur tète et les conduisant, d'abord sur les terres de la papauté avignonaise, à laquelle il impose une contribution, puis en Espagne, où il entreprend de détrôner le roi légitime don Pedro, dit le Sévère, au profit de Henri de Transtamare, son frère naturel. Les condottieri révolutionnent l'Italie, chassent les seigneurs qui ne peuvent plus les payer, mettent les villes à l'enéan, ce qui montre le peu de cas qu'ils faisaient de la conquête, et combien ils lui préféraient le butin : ce n'est que faute d'acheteurs qu'ils se décident à se faire eux-mêmes souverains. Cette institution étrange d'armées sans patrie, sans chefs politiques, sans intérêts de nationalité, est un des

phénomènes les plus curieux qui sortiront de la ôOnfusioa où la barbarie et le christianisme» Be mariant ensemble et sejetant sur Tempire, avaient fait tomber le mondes. Elle ne disparut de la scène qu'à la guerre de Trente Ans, après Textermination des bandes de Tilly et de Wallenstein par Gustave- Adolphe *

A partir de François P', la noblesse» entraînée par les goûts de luxe^ devient de plus en plus nécessiteuse ; sous Louis XIY, elle ne subsiste plus que des largesses du monarque. Sa bassesse* ses turpitudes, égalent sa cupidité. C'est à rinfiuence de cette race de traîne- rapières qu'il faut attribuer le caractère bataillard qui est devenu, depuis le dix^eptième siècle» un des traits du peuple français. Le roi ne pouvant toujours donner, la guerre four^ nissait un supplément. La rivalité de Louvois et de son frère Letellier contre Golbert et son fils Seignelay, rivalité qui exprime si bien l'opposition entre la noblesse orgueilleuse et affamée et la bourgeoisie enrichie par le travail» fut cause, selon l'abbé de Saint-Pierre, de la guerre de Hollande de 1671 à 1678, et du bombardement de Gênes, les deux actes qui firent le plue détester à l'Europe la puissance de Louis XtV. Si le roi fait la guerre pour arrondir ses États, les nobles la font pour s'enrichir aux dépens de l'ennemi. Villars, le héros de Denain, ban homme au Ibnd, fait naïvement eonfidence à Louis XIV> dans ses lettres» de la part qu'il s'adjuge dans les contributiens de guerre dont il frappe les villes, ce qui ne l'empêche de demander sans cesse au roi de nouvelles gratifications.

Il faut arriver jusqu'à la révolution française pour découvrir dans nos mœurs militaires un commencement de réforme. Le peuple français, ehess qui la vanité tient plus de place que Tavarice, tend bien moins, on lô sait, à dévorer l'ennemi qu'à le faire à son image : c'est par cet esprit d'assimilation que la France est devenue si parfaitement

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unitaire. Avec qvelle peine eependltst Tidée élétée de la conquête se dégage de la pensée ignoble du pillage I

Bonaparte, le plus désintéressé de nos génératai^ le pliui indifférent à la richesse, le plus franchement conquérant, donne d'abord cet exemple rare, pour lèqUôl ôh rajustement loué : de né Hèn prendre pouf luUmêfnè. C'est au trésor de Tarmée, aux musées nationaux, qu'il destiné les contributions qu'il lève, ainsi que les déJ)oiiillès dés églises, des couvents, des palais^ qu'il fait enlever par ses coiïimissaireB, et qu'il envoie à Paria comme ses plus glorieux trophées. Le droit de la guerre^ je n'ai plus à revenir sur ce point, n'admet aucune spoliation , même sous ce tioble prétexte ; et quelque orgueil que nous ressentions à con* templer dans les salles du Louvre ces ûhefs-d'teuvre d'une nation vaincue par nos armes, il faut le reconnaître généreusement, il ne nous était pas permis de les prendre. Hais, comme la justice a son progrès, il faut aussi confesser en même temps que la conduite du général Bonaparte est un des faits qui honorent le plus la république.

Plus tard, devenu empereur, il disait à ses généraux : Ne piller pds y jt veus donnerai plus fW vens n'auriez pris. Je sais bien qu'ici encore c'était l'ennemi qui faisait les frais de «es distributions. Mais n'était-ce rien que de faire cesser le pillage et le gaspillage^ et de réduire le droit de Miner à une simple contribution de guerre? Ici^Jé me plais à le reconnaître, car l'empire me fournit assez d'autres oceaisions de critique, Napoléon marchait dans le droit comme il marchait dans ses conquêtes. Un économiste a fait le calcul approximatif des recettes es^térieures encaissées par Napoléon de 1806 à 1810 ; le chiffre pour ees cinq années est d'un milliard sept cents millions» Soit, les étranger^ ont le droit de se plaindre; 1814 et 1815 les ont dédommagés. Ce ftiî tient dé lajlûte, dit le proverbe, s'en va au tambour : souvenons-nous-en, et ne pillons plus.

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Mais quelle est donc la ville qui ne préférât payer une forte contribution, plutôt que de supporter trois journées de pillage ?

M Nos soldats, dit M. Thiers, à propos du siège de Tar- »> ragone , cédant au sentiment commun à toutes les *« troupes qui ont pris une ville d'assaut, considéraient « Tarragone comme leur propriété. »

Voilà la nature prise sur le fait. Gruerre, c'est pillage, pense le soldat dans son for intérieur. Que lui parlez-vous de politique et de droit des gens? Dans Tétat où Ta mis la bataille, il est incapable de vous comprendre. C'est en vain que le chef le plus brave, le plus obéi, lui crie : Ne pillez pas, je vous donnerai plus que vous n'auriez pris. Non, sire, le pillage!... Il y a dans ce mot quelque chose qui va mieux à l'orgueil du guerrier, qui captive bien autrement son imagination; le dirai -je? quelque chose qui lui semble plus en rapport avec sa conscience. Le guerrier ne vend pas sa vie pour de l'or; il la joue bravement contre la vie de l'ennemi : le butin n'est que le monument de sa vic- . toire, un trophée. Deuof heures de pillage! voilà le vrai triomphe, et le moins qu'un général puisse accorder à ses soldats à la suite d'un assaut.

Où en sommes-nous maintenant? Avons-nous fait, de* puis Napoléon, quelques progrès? En 1830, nous avons conquis TAlgérie. La fréquentation des Arabes était une mauvaise école pour nos militaires. L'histoire des boudjous du général Bugeaud, un général désintéressé pour luimême, comme Tétait Bonaparte, est présente à tous les souvenirs. Le procès Doineau est venu dans ces dernières années affliger encore l'opinion. Sera-t-il dit que la conquête française, portant la civilisation aux Bédouins, aux Touariks, aux Nègres du Soudan, leur a donné pour première leçon le pillage?

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Grâce au ciel, la Crimée, pays désert, la Lombardie, pays ami, ont été pour nos soldats une école de tempérance. Mais qui oserait se flatter qu'à la première occasion ils ne se dédommageront pas, quand on voit en 1860 un éminent jurisconsulte, avocat à la cour de cassation et au conseil d'État, M. Hautefeuilie, défendre les lettres de marque et le droit de prise, comme essentiels au droit de la guerre? — Ne pillez pas, disait Napoléon ; M. Hautefeuille, au contraire : Faites la course, faites la pille ; c'est votre droit, et comme soldats, représentants des intérêts de votre pays, et comme simples particuliers, représentants de vos propres intérêts.

D'après les principes qui régissent Farmement en course, aussitôt que deux nations sont en guerre, la piraterie, organisée par de simples particuliers et autorisée par les gouvernements, recommence entre elles, comme autrefois entre Athènes et Sparte. C'est la branche la plus lucrative du métier, celle qui agrée surtout aux marins. La course, disent les légistes, est un moyen de réduire Tennemi plus promptement. Sans doute ; mais on peut en dire autant de la saisie des propriétés par les armées de terre. Pourquoi donc ce qui est permis au soldat de marine et à l'armateur ne le serait-il pas au soldat de terre et au corps franc? Pourquoi la guerre serait-elle aux uns tout profit, aux autres tout sacrifice?

« La guerre est la guerre, disait à propos du livre de « M. Hautefeuilie le Journal des Débats. Il faut la prendre M pour ce qu'elle est. On ne l'empêchera jamais de nuire M aux fortunes particulières, pas plus qu'à celles de l'État. «• Il ne serait même pas bon qu'il en fût autrement, car, le M jour où les intérêts de l'État sont devenus distincts de M ceux des individus, la nation est bien près de sa ruine. >*

Aussi légèrement raisonné que légèrement écrit. A ce

stjle facile, à cette morale encore plus facile^ on reconnaît l'esprit académique et conservateur des i^^^ei^^. Réformer la guerre, quelle entreprise! Tenons-nous comme nous sommes : il n'en arrivera ni mieux ni pis, et nous sommes certains de ne pas plus nous égarer que ne se sont égarés nos pères. Donc la guerre, d'après M. Hautefeuille et d'après le Journal des Débats, ce n'est pas seulement la conquête, comme Napoléon inclinait à le croire; la guerre, c'est le pillage. Et quand les puissances réunies en congrès proposent, pour adoucir les maux de la guerre, non pas même de déclarer les navires de commerce et leurs cargaisons à l'abri des hostilités, les plénipotentiaires feraient jeter les hauts cris s'ils s'aventuraient jusque là, mais simplement de réserver la poursuite de ces navires aux vaisseaux de guerre et d'abolir les lettres de marque, il se présente des avocats- et des journalistes bons bourgeois pour protester contre cet exorbitant privilège dé l'État et plaider au nom de la morale politique la cause des pirates.

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