‹ La guerre et la paixChapitre 23 sur 41 · II · texte numérisé non relu

II

I^e premier remporte dans la paix; 1^ secQud estpr^féri^We, à ce qu'on assure, pour la guerre.

JDetUpjifUiqm, budget, — La dette française est d'environ dix milliards, la dette ^nglaige de vingt. L'avantage egt èk la France. Maig cet avantage se change en désavantage, si Von compare le capital accumulé dans le3 deux pays, la sompe des affaires et des profits, et le budget. A ce point de vue, l'avantage passe à l'Angleterre.

Étdt soçiah — L'inégalité des fortunes est moindre en France; en revanche Tesprit d'entreprise est plus développé en Angleterre. L'Anglais est plus travailleur et congomme davantage; le Français est plus artiste et consomme moins. Le génie de l'invention est au même degré dans les deux pays : mais l'Angleterre tire meilleur parti de ses découvertes (lue la France, qui se soucie médiocrement des siennes.

Au total, on peut dire ce que maint patriote anglais nierai, et que maint patriote français n'accordera pas davantage, que, comme les qualités physiques, intellectuelles et morales dans les deux races, sont équivalentes, les forces des deux États sont à peu prés égales.

Vis-à-vis de l'étranger, ce que l'Angleterre doit d'influence à sa force protectrice, à son commerce envahisseur, à ses immenses capitaux, à ses institutions libérales, la France l'obtient par sa position continentale, sa centralisation » sa propagande révolutionnaire et ses armées. Quant aux nationaux eux-mêmes, on peut dire que l'orgueil britannique et la vanité française sont partout également insupportables.

De toutes ces différences on peut conclure quels seraient, pour chacun des deux pays, la portée et le risque d'une guerre de suprématie poussée à outrance. Puisque l'Angleterre l'emporte par son aristocratie et sa bourgeoisie, par son commerce, sa richesse, ses colonies, il est clair, d'après

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1$ droit en vigueur qui autorise tous les moyens de réduire Tennemi, autant que d'après les conseils de la plus vulgaire prudence, que c'est sur la richesse anglaise, sur la marine, les colonies, les capitaux, les manufactures de la Grande- Bretaçne, sur son aristocratie bourgeoise et nobiliaire, que devra porter l'action de la France, si la France est victorieuse. Par la même raison, ce sera sur la centralisa-* tion française et sur son organisation militaire que frappera l'Angleterre, si l'Angleterre gagne cette suprême et décisive bataille.

Examinons, l'une après l'autre, ces deux alternatives.

Supposons d'abord qu'après une traversée heureuse et une première défaite de la flotte anglaise, cent mille Français débarquent sur la côte d'Angleterre, suivis bientôt de cent mille et, s'il le fallait, de deux cent mille autres. Il est permis de croire que devant des armées régulières de cette importance les volontaires anglais, quelle que fût leur bravoure, ne tiendraient pas longtemps. L'Angleterre envahie et vaincue, Londres, Birmingham, Manchester et Liverpool occupés, la force navale d'Angleterre obligée, par rinva^ion du pays, de capituler, voici ce que, d'après le droit de la guerre établi, la France pourrait faire, dans l'intérêt de sa suprématie à venir et pour l'assujettissement définitif de sa rivale :

La nation entière serait désarmée ;

Toute l'aristocratie et la bourgeoisie expropriée, dépouillée, réduite à la condition du prolétariat ;

La dette publique, la dette hypothécaire et la dette commanditaire déclarées éteintes;

La terre, après cet immense dégrèvement, affermée par petits lots de quatre à dix hectares, et moyennant redevance de cinquante pour cent au-dessous du taux actuel des fermages ;

Les mines, les filatures, les chantiers de construction,

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toute rindustrie anglaise, traitée de la même manière et livrée à des compagnies d'ouvriers, moyennant intérêt de deux pour cent du capital ;

Toute la marine de guerre, les arsenaux, les magasins, déclarés de bonne prise; llude et les colonies passeraient à la France ; quant aux navires de commerce, partie serait dirigée vers les ports français, le reste abandonné à des compagnies de marins, organisées dans les lAémes conditions que les fermiers, les mineurs et tous les autres ouvriers;

Enfin, une contribution de quatre milliards en numéraire, tableaux, statues, bijoux, vaisselle, meubles, linge, effets et marchandises, prélevée sur les classes élevées, et répartie entre le domaine et les sept millions de familles les moins aisées de la France.

Des percepteurs^ installés dans toutes les paroisses de l'Angleterre et de TËcosse, seraient chargés, au nom et pour compte du peuple français, d'encaisser par douzièmes les tributs établis sur Tagriculture, l'industrie, les mines, le commerce, la pêche, etc.

Cela fait, à la satisfaction commune de la plèbe anglaise, émancipée et enrichie par la ruine des nobles et des bour^ geois, et de la plèbe française, gorgée des dépouilles de l'ennemi, il n'y aurait plus de rivalité entre les deux rives de la Manche, plus d'aristocratie anglaise, plus d'exploitation anglaise, plus d'orgueil anglais. L'Angleterre serait débarrassée même de son épiscopat et de son gouvernement. Une armée d'occupation et une haute police, voilà tout ce qu'il faudrait au vainqueur pour assurer sa jouissance et maintenir l'ordre. La France alors régnerait seule; le revenu qu'elle tirerait d'outre-Manche couvrirait les dépenses de l'empire; le peuple français, n'ayant rien à payer, redeviendrait le plus gai du monde : l'obéissance lui serait légère ; et la plèbe d'Albion, débarrassée de ses

exploiteurs, contente de son sort, lui tendrait une main fraternelle.

Ici la raison d'État se joignant à la raison économique, les considérations d'ordre public aux considérations d'humanité, rien ne manquerait à la légalité de ce grand acte de dépossession et de dénationalisation.

Voilà ce qu'aux termes de la jurisprudence guerrière, professée par tous les légistes, depuis Grotius jusqu'à M. Hautefeuille, pratiquée avec plus ou moins d'intelligence par tous les conquérants, depuis Nemrod jusqu'à Napoléon ; par toutes les aristocraties, depuis les patriarches de la Bible jusqu'aux boyards de Moscovie et aux lords d'Angleterre; par toutes les bourgeoisies, depuis celles de Tjr et de Carthage jusjqu'à celles de Venise, d'Amsterdam et de Londres; voilà, dis-je, ce que la France victorieuse serait en droit de faire subir à sa rivale^ à la suite d'une guerre pour la suprématie en Europe. Le seul moyen, en effet, de contenir une nation vaincue et dont l'incorporation est impossible, c'est d'anéantir par la spoliation toute la classe riche et de faire du pays une vaste métairie, en divisant la population contre elle-même et faisant participer aux dépouilles de la classe riche la classe la plus nombreuse et la plus pauvre.

Supposons maintenant la fortune contraire : l'Angleterre, appuyée par une coalition européenne, détruisant la flotte française dans un autre Aboukir; les armées impériales anéanties dans un second Leipzig, suivi d'un second Waterloo; la France envahie, Paris pris. Quelle sera la pensée des vainqueurs ? Le baron de Stein, l'esprit le plus libéral de toute l'Allemagne, mais qui n'aimait pas la France, Blûcher et le Tugendbund nous l'ont dit, il y a quarantesix ans, et je l'ai entendu de mes propres oreilles répéter par leurs successeurs : ce sera, après avoir opéré sur la constitution économique du pays, comme il a été dit tout à

rheure pour l'Angleterre, d'en finir avec Tunité française, cause preniière du militarisme françïiis et des inquiétudes de l'Europe. Ici point d'aristocratie à déraciner : il s'agît çn poussant à ga dernière conséquence le principe (Inégalité, si cher au peuple, d'opérer le démembrement du pays.

La nation étant donc désar^éCj, les forteresses et les ports détruits, les arse^aux vidés, le3 vaisseaux de guerre confisqués, toutes les dettes abolies, dette publique, dette hypothécaire, dette commanditaire, dette chirographaire; une contribution de guerre de quelques ceAtaines de miltions frappée sur la bourgeoisie, la terre serait livrée au^ paysans, par lots incessibles et inaliénables, et moyennant une redevance égale à peu près à 50 ^^ de la rente du sol; les transports, les n^anufactures, les banques^ les mines, la marine, organisés en services publics, et la classe travailleuse appelée, à la^place delà bourgeoisie rentière et cornmanditaire, aux bénéfices des exploitations. Pour plus de sûreté, on abolirait les grandes iQdustrîes du pays, ne lui laissant que les articles de luxe et de goût pour la production desquels le positivisme anglais ne peut lutter avec la délicatesse française. C'est ainsi qu'à la place de ses anciennes écoles d'artistes et de ses corporations de métier, l'Italie a des fournisseurs de marbrerie et de peinture, pour l'exportation à l'étranger. Sur les profits de l'agriculture, du commerce et de l'industrie, partie serait réservée pour les frais des nouveaux États, partie payée à Te^nemi, » titre de tribut.

Ces mesures générales prises, on procéderait à la division de l'empire français en douze régences indépendantes, ayant chacune pouvoir législatif ot pouvoir exécutif nommés par le peuple; plus, université, organisation judiciaire, banque centrale, bourse, etc. Les nationalités absorbées dans l'empire français seraient rappelées à la vie : Nor-

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mandie, Flandre, Lorraine, Alsace, Bourgogne, Auvergne, Touraine, Dauphiné, Provence, Languedoc, etc., avec Rouen, Lille, Metz, Strasbourg, Dijon, Clermont, Orléatis, Lyon, Marseille, Toulouse, Bordeaux, Nantes, pour capitales.

Resterait, pour consolider l'œuvre, à détruire Paris.. détruire Paris, ce n*est pas en raser les maisons ; Paris est plus que de la matière, c'est une idée, et c'est Tidée qu'il faudrait atteindre. Il suffirait, après la décentralisation de l'empire, de démolir les cent cinquante principaux monuments de la capitale : églises, palais, théâtres, ministères^ mairies, musées, casernes, prisons, hôpitaux, écoles, académies, conservatoires, tribunaux, halles, entrepôts, arcs de triomphe, colonnes, la Bourse, la Banque, rHdtel-de- Ville, les ponts et les gares de chemins de fer. Tout le mobilier appartenant à l'État, à la ville et aux établissements publics, déménagé et distribué aux douze nouvelles capitales. Avec une masse de population comme celle de Paris, rendue disponible, et qu'il serait facile en la renvoyant dans ses départements, d'intéresser au succès de Topération, huitjours suffiraient pour consommer cet acte de suprême vandalisme.

En dx semaines, les dix-neuf vingtièmes des habitants du département de la Seine se seraient écoulés dans les provinces. Paris ne serait plus qu*un amas de matériaux qui^ pendant des siècles^ fournirait aux besoins de la Franee entière. On y viendrait acheter des maisoAs toutes faites, que l'on transporterait au loin, pour sefvir à Tédiflcation d'une France nouvelle. Les douze régences, chacune de deux à quatre millions d'àiûes, formeraient une confé-» dération de petits États qui, àpeine venus à l'existence par le bon plaisir de l'étranger, fondéB sur la spoliation et là banqueroute, seraient les plus grands ennemis de Vùnlté. La nationalité est un sentiment si débile dans lès mtiltitu-

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des, si prompt à se confondre avec l'intérêt de clocher, que la plèbe des villes et des campagnes, enrichie par la ruine politique de la nation, prendrait rondement la chose, et, comme la bourgeoisie de 1814, voterait des remercîments à Tétranger. A toutes les époques de crise il surgit par bandes, comme une génération spontanée, des figures hétéroclites qui traduisent en charge le sentiment public, soulèvent l'épouvante, la pitié ou le dégoût, et disparaissent ensuite sans laisser de vestiges. 1*789 a eu ses brigands, 1793 ses sans-culoUes, 1796 sa. jeunesse dorée, 1815 ses verdets. Nous aurions les fanatiques du démembrement criant et faisant crier : A bas la France ! Nombre de militaires, de savants, d'artistes, tout ce qui aurait le sentiment de la vie et de la dignité française, en voyant la patrie guillotinée, se brûleraient la cervelle ou* deviendraient fous : au bout de trois ans il n y paraîtrait plus. Un grand État, une grande nation, aurait disparu. Mais la vigne continuant de fleurir, les campagnes de se couvrir de moissons, le vin coulerait, l'argent circulerait, on boirait, on chanterait, on rirait, on ferait l'amour comme au lendemain du déluge : Nubebant eu bibebant, plantabant et adijlcabant. Et il se pourrait que le peuple ainsi décapité fût encore plus heureux que ses maîtres : ô vanité de la guerre et de la politique ! ...

Que tous les hommes qui aiment leur pays ; que ceux pour lesquels les États sont autre chose que de vaines abstractions et qui ne croient pas que, la vie et môme le bienêtre des individus sauvés, tçut soit sauvé, que ceux-là y réfléchissent. Dans tout ce que je viens de dire, il n'y a pas exagération d'un iota. Sans doute la guerre n'a plus pour objet direct, avoué, le pillage; sans doute la conquête, telle que la recherchèrent les Louis XÏV, les Frédéric II, les Napoléon, est à autre fin que de percevoir, à la manière turque, un tribut. Mais il peut se faire, dans la con-

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dition économique actuelle des nations, que la ruine et la dissolution d*une société, que l'expropriation d'une nation tout entière apparaisse comme le seul moyen de mettre un terme à l'effusion du sang. Or, nous avons cité lesparolesdes auteurs : pour réduire un ennemi opiniâtre et toujours renaissant, tous les moyens que fournit la victoire sont licites, la dissolution de l'État, le partage du territoire, l'enlèvement des colonies, l'expropriation des citoyens.. C'est ainsi que le tiers état en a usé pendant la révolution vis-à-vis du clergé et de la noblesse : pourquoi une nation n'en userait-elle pas de même vis-à-vis d'une autre nation ? Et pourquoi, enfin, ô sagesse profonde du Journal des Débats ! si jamais la guerre se rallume entre la bourgeoisie et le prolétariat et que celui-ci soit le maître, pourquoi le prolétaire n'userait-il pas aussi de la victoire vis-à-vis du bourgeois? Patere legem quam ipse docuistiy vous dirait-il. Et vous, vous répondriez en baissant la tête : Tu l'as voulu, Dandin : Mérita hac patimur.

Ce qui me reste à dire de la conquête et du caractère qu'elle tend à prendre dans les temps modernes rendra ces appréhensions encore plus plausibles.

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