II
318 LÀ GUBBBE BT LA PAIX
laissait à désirer, non^seulement pour la France contre qui d'injurieuses mesures de précaution avaient été prises, mais pour les nations du continent, dont plusieurs étaient froissées par le partage, et qui la plupart n'arrivèrent que lentement à la possession des droits et des libertés qui leur avaient été promis (1).
C'est à ce double point de vue du principe et de l'application que nous avous à examiner si les traités de 1815 peuvent et doivent être DécHiBBS, comme le crie le Jacobinisme ; ou s'il ne convient pas plutôt d'en demander la rectification' quant à certains détails, ce qui veut dire la consolidation.
La démocratie rejette-t-elle le principe d'équilibre, ou des contre-forces y démontré par Ancillon quinze ans avant que le congrès de Vienne en eût fait la base du droit public de l'Europe? Qu'on plaisante, si Ton veut, de cet équilibre, qu'il ne faut pas confondre avec l'immobilisme : ce qui est sûr, c'est qu'aucune puissance n'oserait s'inscrire en faux contre lui. Ce seiait donner à entendre qu'elle aspire à la conquête du continent : elle ne l'oserait pas.
La démocratie rejette-t-elle le principe du gouvernement représentatif, création principale de 89? Ce serait renier la révolution. Malgré son adoration de l'autorité et iji pouvoir fort, elle n'en est pas là.
Donc la démocratie affirme la pensée des traités : elle ne veut-f as qu'on les déchire ; elle demande, au contraire, qu'on les respecte. Les traités de 1815 existçBt de même que ceux de 1648* leur pensée est entrée dans la conscience des peuples; Us sont acquis à l'iiistoire et à la ci-
(1) Voir, pour le développement de cette' question, De la Justice dans la RéwMion et dans l'Église, par P.-J. Pboudhok, quatrième UyraiaoB dt Fédition b«lgf .
CONCLUSIONS GiNÉRALBS 319
vilisatîon. Parler de les déchirer, c'est rétrograder de deux siècles.
Passons à rapplication, et voyons ce qui depuis quarantecinq ans a été fait.
En ce qui touche la France : c'est elle qui la première, après 1814, poursuivant sa rénovation sociale, interrompue par les victoires et conquêtes du grand empereur, a été appelée, par une disposition spéciale des traités de 1815, à jouir du système représentatif. Ce système n'a cessé de se développer chez nous jusqu'en 1852, où, pour des causes qu'il est inutile de rapporter, il fut tout à coup restreint aux institutions et libertés de 1804. A cet égard, on peut dire que les traités de 1815 ont été par nous dé<^hirés. Est-ce de cela que la démocratie a entendu remercier Napoléon III?... Quant à la surveillance dont le congrès de Vienne nous avait rendus l'objet, elle a cessé dès 1830 et 1831, d'abord par la conquête de l'Algérie puis par la création du royaume de Belgique et la démolition des forteresses établies sur cette frontière, Courtrai, Menin, Philippeville, etc. C'est à la Restauration et au gouvernement de Juillet que revient l'honneur d'avoir opéré cette rectification des traités. Le gouvernement impérial en a opéré une autre par l'adjonction de Nice et de la Savoie : en quoi il serait permis de dire qu'il n'a pas eu la main aussi heureuse, si cette adjonction devait être compensée, du côté de l'étranger, par l'unité italienne.
Pour ce^qui regarde les autres pays, nous voyoïre que les traités se fortifient de jour en jour, d'abord par la propagation du régime parlementaire, puis par la formation d'États, par des agglomérations et des alliances, qui assurent de plus en plus l'équilibre. Ainsi se sont constituées, il y a quelques années, les provinces danubiennes : ainsi, pour mieux contenir et l'Autriche et la France, tend à se former une Italie unitaire; ainsi les divers États de U
Confédération germanique tendent à se grouper en un empire d'Allemagne; ainsi la Belgique et la Hollande, revenant à la pensée de 1815, mais tout en conservant chacune son individualité, se rapprochent le plus qu'elles peuvent. La Belgique avait démoli ses places-frontières; la voilà qui fortifie Anvers. A qui la faute?... Ce serait, à mon avis, une grave erreur de s'imaginer que l'Autriche soit à la veille d'une dissolution, parce que les peuples dont elle se compose, d'un côté affirment leurs franchises nationales et rappellent l'empereur au principe fédératif de l'empire, de l'autre réclament des réformes : en tout cela, les populations ne font que se référer à l'esprit des traités. Elles seraient à plaindre, si elles pensaient autrement. C'est la paix qui s'organise par toute l'Europe sous les formules du droit de la guerre, l'œuvre de 1815 qui se complète et se consolide, en attendant les défi.nitions du droit économique. Il se peut que dans ce travail de pacification équilibrée plus d'un remaniement dans la composition et la délimitation des puissances soit opéré, que telle dynastie paye de la déchéance son obstination contre le progrès : qu'est-ce que cela fait aux traités? Ce serait mesquinement les entendre, faire peu d'honneur aux nations représentées à Vienne, que de s'imaginer que tout se soit fait pour la gloire des Bourbons ou l'humiliation des Bonaparte.
En résultat, les traités de 1815 ont créé en Europe, un ordre de choses nouveau, indestructible, que le temps et l'expérience peuvent apprendre à perfecliminer, mais auquel on ne saurait porter atteinte qu'au détriment des peuples et de la civilisation.
Est-ce à la France maintenant qu'il peut convenir, dans cette agitation régénératrice, de faire entendre le clairon belliqueux? Qu'a-t-elle, à cette heure, à porter au monde? Est^e la liberté? Partout elle existe, chez nous seulement
à un moindre degré. Est-ce le gouvernement représentatif? Nous y avons renoncé, au moins en partie, volontairement. Est-ce la philosophie? L'Allemagne en sait là-dessus plus que nous. Est-ce le libre échange? Nous avons pris pour maîtres nos rivaux, les Anglais. Est-ce le droit de l'homme? Le tzar Alexandre ne nous a pas attendus pour émanciper ses vingt millions de serfs. Depuis le décret d'émancipation il règne un accord formidable en Russie... Est-ce la nationalité, enfin?
On fait grand bruit de ce prétendu principe, que ni le droit de la guerre ni le droit des gens jamais ne reconnurent; qui eût arrêté court la civilisation, s'il avait été reconnu ; qui n'a plus même aujourd'hui de raison de se faire reconnaître, puisque la nationalité est plus que jamais indéfinissable ; qui dans tous les cas ne pourrait obtenir un semblant d'application que par la dissolution préalable des grands États, l'abolition du régime militaire, et la subordination du droit politique au droit économique.
Qu'est-ce d'abord que la nationalité, en présence de ces abdications populaires, de ces incorporations, de ces fédérations, de ces fusions, balancées par ces constitutions, ces distributions de pouvoir, ces lois d'équilibre, ces décentralisations, ces affranchissements? Qu'est-ce que la nationalité en présence de ces réformes douanières, de cette pénétration mutuelle des peuples, de ces anastomoses, ée ce» mélanges de races, de cette similitude, pour ne pas dire de cette identité croissante des lois, des droits, des mœurs, des garanties, de l'industrie, des poids et mesures, des monnaies? N^est-il pas évident que si la politique remet sur le tapis cette vieille question des nationalités, de tout temps niée par la loi du progrès autant que par le droit de la force, abolie un instant par l'empire romain et le christianisme, c'est que la politique n'a véritablement plus rien à dire; c'est que les nationalités, broyées peU"
dant quatre mille ans par la guerre, ne forment plus qu'une pâte; c'est, en un mot, que la guerre est arrivée à la fin de son œuvre, et que la parole est à Téconomie poli* tique, à la paix.
Si Ton en croyait certains politiques, le gouvernement impérial déclarerait la guerre à TEurope pour obtenir la reconnaissance des nationalités. Comment ne voit-on pas au contraire que la guerre, si elle devenait générale, ne pourrait avoir d'autre résultat que de réduire encore le nombre des nationalités indépendantes, en créant pour toute l'Europe une sorte de duum, ou quatuor-virat, formé par exemple de la Russie et de la France, ou bien de la Russie, de la France, de TAllemagne et de TAngleterre, autour desquelles toutes les puissances de second et troisième ordre, si elles n'étaient tout à fait incorporées, graviteraient comme des satellites? C'était la pensée secrète de Tilsitt, que ni la France ni la Russie n'ont oubliée sans doute. Alors disparaîtrait, dans ces vastes agglomérations, avec la nationalité la liberté : ce serait fait de la Révolution.
Trois noms, trois ombres, ont le privilège d'émouvoir Topinion à Taide de ce mot rapporté d'outre-tombe, la nationalité : ce sont l'Italie, la Hongrie, la Pologne.
Que les populations de l'Italie revendiquent les libertés et les garanties constitutionnelles , rien de plus juste. C'est la pensée de 1815 et de 1789, le vœu de l'Europe entière. A cet égard. Napoléon III et Victor-Emmanuel, en g' armant contre l'Autriche, n'ont fait que se conformera l'opinion du siècle, à l'esprit des traités, que l'Autriche par sa politique rétrograde et sa tendance envahissante, violait. Mais de là à prétendre que les divers États de la péninsule, sous prétexte de nationalités, se résolvent en un État unique; que, pour hâter cette résolution, la France doive armer de nouveau à l'appel du Piémont et rappeler
CONCLUSIONS G^NiBALfiS 323
Ses tfoupes de Rome, il y a an abîme; pour mieux dire, il y a un effroyable contre-sens.
Je conçois à toute force Tunité italienne comme une machine de guerre dirigée momentanément contre la domination de TAutriche, Je protectorat français et la papauté. Je ne puis y voir qu'une odieuse mystification, s'il s'agit de nationalité et surtout de liberté. Il y a assez de cinq grandes puissances en Europe pour maintenir l'équilibre : en créer une sixième est un soin superflu, dont les populations se passeront fort bien. Qui donc ne voit, en ce moment, que sous ce vain prétexte d'unité, Tltalie est déjà retombée sous une servitude pire que l'ancienne; que, poussée à la centralisation monarchique, tantôt par l'influence française qui aspire à se faire de l'Italie une vassale, tantôt par le machiavélisme anglais, qui cherche à trouver dans la péninsule un instrument contre la France, au lieu d'organiser ses forces, elle compromet sa nationalité môme? N'est-ce déjà pas le quatuor-virat européen qui commence? Quant à l'évacuation de Rome pur l'armée française, j'en parlerai tout à l'heure.
Bien différente est la conduite des magnats hongrois. Eux ne parlent pas de se séparer du faisceau impérial, auquel la Hongrie s'est réunie volontairement depuis le seizième siècle. Ils comprennent que leur sauvegarde, en présence des Allemands au nord, des Russes au nord-est, dâ3 races latinet» au sud et à l'ouest, est dans ce faisoeau puissant.- Ce qu'ils demandent, c'est, avec le resjj)(©ct de leurs préroga^yes nationales, des garanties constitutionnelles et fédératives, selon l'esprit de 1815. 11 est vrai que, par cette politique médiocrement natimialiste, les magnats de Hongrie se sont rendus suspects au parti qui prêche, au nom de la nationalité, l'unitë en Italie et la séparation en Autriche. Mais alors où veut- on en venir? Qtnelle est cette politique à double face ? Qui trompe-t-on ici?
Mêmes divagations au sujet de la Pologne, même tactique injustifiable. Que Ton réclame, pour les populations de l'antique Pologne, de même que pour celles de la Hongrie, de l'Italie, de la Bohême, la jouissance des droits et des libertés promis par les puissances coalisées de 1813, et devenus le patrimoine de l'Europe : à la bonne heure. Cette thèse se défend d'elle-même; il est inutile d'invoquer la nationalité. Mais, quant à ressusciter un État condamné par ses propres rois, exécuté en vertu du droit de la force et selon les formes de la guerre, j'aimerais autant qu'on me parlât de rétablir la Saxe de Witikind, le royaume d'Austrasie ou celui des Wisigoths.
La Pologne, à moins de n'être qu'un joujou accordé par la débonnaireté des puissances à la politique fantaisiste, doit comprendre, avec le duché de Varsovie, la Posnanie, la Lithuanie, la Podolie, la Gallicie, Crakovie, Dantzik même et Kœnigsberg. De quel droit, en effet, Tune ou l'autre de ces provinces serait-elle exclue de la. résurrection? et comment fermer aux Polonais l'entrée de la Baltique? C'est donc le démembrement de la Prusse, de l'Autriche et de la Russie, telles que les guerres, les traités, et une possession déjà, longue les ont faites, qu'on réclame : y songe-t-on sérieusement? Croit-on que les grandes puissances, le futur quatuor- virât, au lieu de s'exterminer pour l'émancipation de leurs sujets respectifs, ne préféreront pas s'entendre pour s'adjuger de nouvelles possessions ?\. Et puis, dans quel but cette annulation /des jugements de la guerre, ce démenti à une histoire de huit cents ans? Que s'agit-il de réparer? Quelle idée à remettre sur pied? Qu'est-ce que le monde a perdu, en laissant périr la Pologne? Existe-t-il une idée polonaise? La Pologne n'a toujours à offrir au monde que son catholicisme et sa noblesse. Plus tard, sans doute, la Pologne entrerait dans la phase révolutionnaire; elle proclamerait, comme
00N0LUSI0N8 aiNÂBALBS 326
la France de 1*789, le droit de Thomme et du citoyen ; elle reconnaîtrait, comme la France de 1848, le droit au travail. Eh bien, que la Pologne, par un vigoureux enjambement, se mette dôs à présent à Tunisson du progrès. Les nations travaillent les unes pour les autres : il est parfaitement inutile , à Tavancement de Thumanité et au bonheur des Polonais, que la Pologne refasse Tœuvre de 1*793, les campagnes de la république et de Tempire, le travail parlementaire de 1814 à 1851. Que les nobles polo, nais appuient Tidée de février, la fin du militarisme et la constitution du droit économique, et, en servant la civilisation générale, ils serviront mieux leur pays que par une vaine ostentation de nationalité.
En résumé, s'agit-il de droits et de libertés politiques? Suivons le mouvement de 1814 à 1815, interprété par 1830 : c*est lui qui a fait l'Espagne libérale, lltalie libérale, la Belgique libérale, TAllemagne et TAutriche libérales. Nous n'avons pas à nous écarter de cette route. Exige-t-on une révolution plus' radicale? C'est la pensée de 1848 : la nationalité, pas plus que la guerre, n'y sert de rien. Les nationalités doivent aller s'effaçant de plus en plus par la constitution économique, la décentralisation des États, le croisement des races et la perméabilité des continents.
Que la démocratie française, au lieu de ressasser de vieilles formules, de vieilles idées, de vieux paradoxes; au lieu de poursuivre des utopies surannées et de rallumer des passions éteintes, se mette à l'unisson des événements; qu'elle étudie l'esprit et les choses de son siècle ; qu'elle en observe la tendance, et elle se convaincra que la guerre n'a plus la moindre raison de se faire; que provoquée par des préjugés, par des chicanes rétrospectives, elle n'aurait rien d'organique, de civilisateur, de libéral ; que ce ne pourrait être qu'une guerre de fantaisie en